Jn 8, 31-36
31 Jésus disait à ces Juifs qui maintenant croyaient en lui :
32 « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »
33 Ils lui répliquèrent : « Nous sommes les descendants d'Abraham, et nous n'avons jamais été les esclaves de personne. Comment peux-tu dire : 'Vous deviendrez libres' ? »
34 Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : tout homme qui commet le péché est esclave du péché.
35 L'esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours.
36 Donc, si c'est le Fils qui vous rend libres, vous serez vraiment libres.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 54 sur S. Jean.) Notre-Seigneur voulait appuyer sur de solides fondements la foi de ceux qui avaient cru en lui, pour que cotte foi ne fut point purement superficielle. Jésus dit donc à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples. » Par ces paroles : « Si vous demeurez, » il révèle les dispositions intérieures de leur cœur ; il savait bien, en effet, qu'ils avaient cru, mais il savait aussi que leur foi ne persévérerait pas, et pour les affermir dans la foi, il leur fait une magnifique promesse, c'est qu'ils deviendront ses disciples. Il blâme indirectement par là ceux qui s'étaient précédemment séparés de lui ; ils l'avaient entendu, ils avaient cru en lui, et ils le quittèrent, parce que leur foi ne fut point persévérante.
Saint Augustin. (serm. 40 sur les par. du Seig.) Nous n'avons tous qu'un seul maître, et nous sommes tous également ses disciples. Nous ne portons pas justement le titre de maîtres, parce que nous enseignons d'un lieu plus élevé, le véritable maître de tous les hommes est celui qui habite au dedans de nous. Or, l'important pour le disciple n'est point d'approcher de son maître, il faut que nous demeurions en lui ; et si nous ne demeurons pas en lui, notre chute est inévitable. Si vous demeurez, c'est là une œuvre abrégée en apparence, oui, abrégée dans les termes, mais bien étendue dans l'exécution. Qu'est-ce, en effet, que demeurer dans les paroles du Seigneur, si ce n'est ne succomber à aucune tentation ? Si vous agissez sans efforts, vous recevez la récompense sans l'avoir méritée, mais si vous avez de grands obstacles à vaincre, considérez aussi la grande récompense qui vous attend : « Et vous connaîtrez la vérité. » — Saint Augustin. (Traités 40 et 41.) C'est-à-dire, vous croyez maintenant, si vous demeurez dans la foi, vous verrez ce qui fait l'objet de votre foi ; car remarquez-le bien, la foi ne fut point produite par la connaissance, mais la connaissance a été le fruit de la foi. Qu'est-ce que la foi ? croire ce que vous ne voyez pas ; qu'est-ce que la vérité ? voir ce que vous avez cru. Si donc nous demeurons dans ce que nous croyons, nous parviendrons à la claire vision, c'est-à-dire que nous contemplerons la vérité telle qu'elle est, non plus par l'intermédiaire de paroles qui retentissent à nos oreilles, mais à la splendeur éclatante delà lumière elle-même. Or, la vérité est immuable, c'est un pain véritable qui répare les forces de l'âme, et qui est inépuisable ; il change en lui celui qui s'en nourrit, mais il n'est pas changé en celui qu'il nourrit. La vérité c'est le Verbe de Dieu lui-même, cette vérité s'est revêtue d'une chair mortelle ; c'est pour nous qu'elle se cachait sous l'enveloppe de la chair, non point dans le dessein de se voir niée, mais elle différait de se faire connaître, afin qu'elle pût ainsi souffrir dans la chair, et racheter par ses souffrances la chair du péché. — Saint Jean Chrysostome.(hom. 53.) Ou bien vous connaîtrez la vérité, c'est-à-dire, vous me connaîtrez moi-même, car je suis la vérité, la loi des Juifs ne renfermait que des figures, c'est par moi que vous connaîtrez la vérité.
Saint Augustin. (serm. sur les par. du Seign.) Quelqu'un dira peut-être : Et que me servira-t-il de connaître la vérité ? Écoutez ce qu'ajoute Nôtre-Seigneur : « Et la vérité vous délivrera. » Il semble leur dire : Si la vérité vous touche peu, soyez du moins sensibles au charme de la liberté, car être délivré, c'est être libre, de même qu'être guéri, c'est être rendu à la santé. Cette signification ressort bien plus clairement du texte grec έλεθερώση, car dans la langue latine, le mot délivrer (liberari) signifie plutôt échapper au danger, être affranchi de toutes choses pénibles. —Théophylacte. Il a menacé plus haut ceux qui persévèrent dans leur infidélité de les laisser mourir dans leurs péchés, ici, au contraire, il promet à ceux qui demeurent dans sa parole l'absolution de leurs péchés. — Saint Augustin. (de la Trin., 4, 18.) Mais de quoi la vérité nous délivrera-t-elle, si ce n'est de la mort, de la corruption, du changement ? car la vérité demeure immortelle, incorruptible, immuable, et la véritable immutabilité, c'est l'éternité elle-même.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Il était du devoir de ceux qui avaient cru en Jésus-Christ du supporter au moins les reproches qu'il leur adressait ; loin de là, ils entrent aussitôt en fureur contre lui. Mais si les paroles du Sauveur avaient dû être pour eux une cause d'agitation et de trouble, c'était plutôt celles qui précèdent : « Et vous connaîtrez la vérité ; » et ils auraient eu quelque raison de dire : Nous ne connaissons donc point la vérité, notre loi n'est donc que mensonge, ainsi que notre science. Mais ils n'ont aucun souci de la vérité, et leur mécontentement porte tout entier sur des objets profanes, car ils ne connaissaient d'autre servitude que la servitude extérieure. Les Juifs lui répondirent : « Nous sommes la race d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne. » C'est-à-dire, vous ne devez pas traiter d’esclaves ceux qui sont libres par leur naissance, nous n'avons jamais été esclaves. — Saint Augustin. (Traité 41.) On peut dire aussi que cette réponse fut faite non point par ceux qui avaient cru aux paroles du Sauveur, mais par ceux qui n'avaient pas encore la foi en lui. Mais comment pouvez-vous dire en vérité que vous n'avez jamais été en servitude, si vous l'entendez de la servitude extérieure et publique ? Est-ce que Joseph n'a pas été vendu ? Est-ce que les saints prophètes n'ont pas été conduits en captivité. Ô ingrats que vous êtes ! pourquoi donc Dieu vous reproche-t-il continuellement d'oublier qu'il vous a délivrés de la demeure de la servitude, si vous n'avez jamais été esclaves ? Mais vous-mêmes qui tenez ce langage, pourquoi payez-vous le tribut aux Romains, si vous n'avez jamais été asservis à personne ?
Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Or comme le Sauveur ne parlait point par un motif de vaine gloire, mais uniquement pour leur salut, il s'abstient de leur prouver qu'ils étaient esclaves des hommes, et il se borne à leur montrer qu'ils sont sous l'esclavage du péché, esclavage le plus dur de tous, et dont Dieu seul peut délivrer : « Jésus leur répartit : En vérité, en vérité, je vous le dis, » etc.
Saint Augustin. (Traité 41) Cette manière de parler dans la bouche du Sauveur, annonce toujours une vérité sur laquelle il veut attirer notre attention, c'est comme une espèce de serment. Amen veut dire vrai, et cependant ni l'interprète grec, ni l'interprète latin n'ont voulu exprimer cette signification du mot amen qui est un mot hébreu ; peut-être pour protéger le mystère de ce mot sous le voile du secret, non pas sans doute pour en cacher absolument la signification, mais pour en prévenir la profanation. Sa répétition même prouve son importance : « En vérité je vous le dis, » c’est la vérité même qui vous parle, quand bien même elle ne vous préviendrait pas qu'elle dit la vérité, il lui serait absolument impossible de ne point la dire ; cependant elle tient à le rappeler, elle réveille pour ainsi dire les âmes endormies, elle veut défendre de tout mépris ses divins enseignements. Tout homme, dit-elle, Juif ou Grec, riche ou pauvre, roi ou mendiant, s'il commet le péché, devient esclave du péché. — Saint Grégoire le Grand. (4 Mor., 21 ou 42) Tout homme, en effet, qui se laisse dominer par un désir coupable, abaisse et plie la liberté de son âme sous le joug de la servitude ; nous résistons à cette servitude, lorsque nous luttons contre l’iniquité qui veut nous dominer, lorsque nous résistons énergiquement à la tyrannie de l'habitude, lorsque nous détruisons en nous le crime par le repentir, lorsque nous lavons dans nos larmes les souillures de nos fautes.
Saint Grégoire le Grand. (Moral., 25, 14 ou 20.) Plus on se plonge librement dans tous les excès du crime, et plus on resserre étroitement les chaînes de cet esclavage. — Saint Augustin. (Traité 41) Ô misérable servitude ! L'esclave d'un homme, fatigué du joug tyrannique de son maître, cherche son repos dans la fuite, mais où peut fuir l'esclave du péché ? Partout où il dirige ses pas, il se porte avec lui ; le péché qu'il a commis est nu-dedans de lui-même ; la volupté passe, le péché ne passe pas ; le plaisir qui flatte passe, le remords qui déchire demeure. Celui-là seul peut nous délivrer du péché qui est venu sur la terre sans aucun péché, et qui s'est offert en sacrifice pour le péché. Car pour l'esclave, ajoute le Sauveur, il ne demeure pas toujours dans la maison. Cette maison, c'est l'Église, l'esclave, c'est le pécheur ; un grand nombre de pécheurs entrent dans l'Église, aussi Nôtre-Seigneur ne dit pas : L'esclave n'est pas dans la maison, mais : « Il ne demeure pas toujours dans la maison. » Mais s'il n'y a point d'esclave dans la maison, qu'y aura-t-il donc ? Qui peut se glorifier d'être pur de tout péché ? Cette parole du Sauveur est vraiment effrayante, aussi ajoute-t-il : « Mais le Fils y demeure toujours. » Est-ce donc que le Christ sera seul dans sa maison ? Ou bien, sous le nom de Fils, comprend-il le chef et les membres ? Ce n'est pas sans raison qu'il inspire tour à tour la crainte et l'espérance, la crainte pour nous détourner d'aimer le péché, l'espérance pour ne point nous laisser désespérer du pardon de nos péchés. Notre espérance est donc d'être délivré par celui qui est libre ; c'est lui qui a payé notre rançon, non point avec de l'argent, mais avec son sang, et c'est pour cela qu'il ajoute : « Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement libres. »
Saint Augustin. (serm. 48 sur les par. du Seig.) Vous serez libres, non point du joug des barbares, mais des chaînes du démon, non point de la captivité du corps, mais de l'iniquité de l'âme. — Saint Augustin. (Traité 41 sur S. Jean.) La liberté qui vient en premier lieu consiste à être exempt de tout crime, mais ce n'est que le commencement de la liberté, ce n'en est point la perfection, parce que la chair ne laisse point de convoiter encore contre l'esprit, de sorte que vous ne fassiez pas ce que vous voulez. (Ga 6) La liberté pleine et parfaite nous sera donnée, lorsque toutes les inimitiés auront cessé, et que la mort, c'est-à-dire, le dernier ennemi, sera détruite. (1 Co 15, 26.)
Saint Jean Chrysostome. (hom. 43 sur S. Jean.) On peut encore donner cette explication. Les Juifs, à ces paroles du Sauveur : « Celui qui commet le péché est esclave du péché, pouvaient objecter : nous avons des sacrifices qui peuvent nous délivrer du péché ; Nôtre-Seigneur les prévient donc en leur disant : « L'esclave ne demeure pas toujours dans la maison. » Sous le nom de maison, il veut désigner le royaume de son Père, et par cette comparaison empruntée aux choses humaines, il leur apprend qu'il a puissance et autorité sur toutes choses, de même que le maître d'une maison sur tout ce qu'elle renferme. En effet, cette expression : « Il ne demeure pas, » signifie : Il n'a le pouvoir de rien donner, le Fils, au contraire, qui est le maître de la maison, a ce pouvoir ; voilà pourquoi les prêtres de l'ancienne loi n'avaient point le pouvoir de remettre les péchés par les sacrifices de la loi ancienne, « car tous ont péché, » (Rm 7, 23) même les prêtres, qui ont aussi besoin, comme le dit l'Apôtre, d'offrir des sacrifices pour eux-mêmes (He 7, 27) ; le Fils, au contraire, a ce pouvoir, c'est pour cela qu'il conclut en disant : « Si le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres, » leur montrant ainsi que la liberté extérieure dont ils se glorifiaient, n'était pas la vraie liberté. — Saint Augustin. (Traité 41) Gardez-vous donc d'abuser de celte liberté pour pécher plus librement, mais servez-vous-en, au contraire, pour fuir le péché, car votre volonté sera libre si elle est sincèrement pieuse ; vous serez affranchis du péché si vous êtes esclaves de la justice.
Jn 8, 37-40
37 Je sais bien que vous êtes les descendants d'Abraham, et pourtant vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole n'a pas de prise sur vous.
38 Je dis ce que moi, j'ai vu auprès de mon Père, et vous, vous faites aussi ce que vous avez entendu chez votre père. »
39 Ils lui répliquèrent : « Notre père, c'est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous êtes les enfants d'Abraham, vous devriez agir comme Abraham.
40 Et en fait vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue de Dieu. Abraham n'a pas agi ainsi.
Mais vous, vous agissez comme votre père. »
Saint Augustin. (Traité 42 sur S. Jean.) Les Juifs se proclamaient libres, parce qu'ils étaient les enfants d'Abraham. Que répond le Sauveur à cette prétention ? « Je sais que vous êtes enfants d'Abraham, » c'est-à-dire, je sais que vous êtes les descendants d'Abraham par la chair, mais non par la foi du cœur, et c'est pour cela qu'il ajoute : « Mais vous cherchez à me faire mourir. » — Saint Jean Chrysostome. (hom. 53 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur ajoute ces paroles pour réprimer leur arrogance et les empêcher de dire : « Nous n'avons point de péché. » Il s'abstient de relever les autres crimes de leur vie, il les prend sur le fait et leur met sous les yeux l'acte coupable qu'ils voulaient consommer. Il leur enlève peu à peu l'honneur de cette parenté et leur apprend à ne point tant s'en glorifier, car ce sont les œuvres surtout qui établissent la véritable parenté, de même que ce sont les œuvres qui font les hommes libres ou esclaves. Et pour leur ôter tonte excuse de dire qu'ils agissaient en cela avec justice, le Sauveur leur fait connaître la cause de leurs desseins coupables : « Parce que ma parole ne prend point en vous. » — Saint Augustin. (Traité 42) C'est-à-dire, elle ne prend point votre cœur, parce qu'il ne la reçoit pas. La parole de Dieu est pour les fidèles ce qu'est l'hameçon pour le poisson, il prend l'hameçon lorsqu'il est pris, et ici aucun mal n'est fait à ceux qui sont pris de la sorte, car c'est pour leur salut et non pour leur, perte qu'on les prend. Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Nôtre-Seigneur ne dit pas : Vous ne prenez pas ma parole, mais : « Ma parole ne prend point en vous, » pour montrer la hauteur des vérités qu'il enseigne. Mais ils pouvaient lui dire : Où est la justice de votre réponse, si vous parlez de vous-même ? Il se hâte donc d'ajouter : « Ce que j'ai vu dans mon Père, je le dis, » non-seulement j'ai la même nature, mais la même vérité que lui. — Saint Augustin. (Traité 42.) Nôtre-Seigneur veut leur faire comprendre que son Père est Dieu : J'ai vu la vérité, leur dit-il ; je dis la vérité, parce que je suis la vérité. Si donc le Seigneur dit la vérité qu'il a vue dans son Père, il s'est vu lui-même, il s'affirme lui-même, parce qu'il est lui-même la vérité du Père. — Origène. (Traité 20 sur S. Jean.) Ces paroles prouvent que le Sauveur a vu par lui-même ce qui était dans le Père, taudis que les hommes à qui la vérité est révélée, ne la voient point par eux-mêmes. — Théophylacte. Il ne faut pas entendre ces paroles du Sauveur : « Je dis ce que j'ai vu ; » dans le sens d'une vision corporelle, elles expriment une connaissance naturelle, véritable et parfaite, et veulent dire : De même que les yeux en fixant un objet, le voient dans son intégrité et dans sa vérité sans se tromper ; ainsi je dis dans toute leur vérité toutes les choses que j'ai vues dans mon Père.
« Et vous, ce que vous avez vu dans votre père, vous le faites. » — Origène. (Traité 20.) Il ne nomme pas encore leur Père, il a parlé plus haut d'Abraham, mais il va leur parler d'un autre père, c'est-à-dire du démon, dont ils sont enfants, non pas en tant qu'hommes, mais en tant qu'ils sont livrés au mal. C'est ce mal qu'ils commettent, que le Seigneur reprend et condamne en eux. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Une autre version porte : « Faites ce que vous avez vu dans votre père. » C'est-à-dire, de même que je montre mon Père par mes paroles et par la vérité de mes œuvres, montrez vous-mêmes Abraham par vos œuvres. — Origène. Une autre version porte encore : Pour vous, faites ce que vous avez entendu de votre père, car ils avaient appris du Père ce qui est écrit dans la loi et les prophètes. Si l'on adopte cette version, on pourra la faire servir à prouver contre ceux qui sont d'une opinion contraire, que le Dieu qui a donné la loi et inspiré les prophètes, n'est autre que le Père de Jésus-Christ. Interrogeons aussi ceux qui soutiennent le système des deux natures, diront-ils qu'ils ont entendu la parole du Père, quoique lui étant étrangers ? Cela n'est pas possible ; soutiendront-ils qu'ils participaient à la même nature que le Sauveur, comment alors cherchaient-ils à le mettre à mort, et ne pouvaient-ils comprendre sa parole ?
Ils ne purent supporter que le Sauveur prolongeât la discussion sur cette question, quel était leur père, car ils se prétendaient les enfants de celui que Dieu a déclaré le père d'un grand nombre de nations : « Ils lui répondirent : Notre père est Abraham. » — Saint Augustin. Ils semblent lui dire : Quel reproche pouvez-vous faire à Abraham ? Et veulent-ils l'exciter à dire du mal d'Abraham pour y trouver eux-mêmes l'occasion d'exécuter leur dessein ? — Origène. Mais le Sauveur leur enlève ce moyen de défense comme n'étant point fondé sur la vérité : « Jésus leur dit : Si vous êtes les enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham. » — Saint Augustin. Et cependant il leur a dit plus haut : Je sais que vous êtes les enfants d'Abraham, il ne met donc point en doute leur origine, mais il condamne leur conduite. Leur chair descendait d'Abraham, mais leur vie n'en venait pas. — Origène. (Traité 20.) On peut encore donner une autre explication fondée sur le texte grec : « Je sais que vous êtes de la race, ou littéralement de la semence d'Abraham. » Pour rendre cette explication plus claire, voyons d'abord la différence qui existe entre la semence destinée à former le corps et l'enfant. Il est évident d'abord que la semence a en elle-même toutes les raisons constitutives de celui dont elle est la semence, bien qu'elles soient encore à l'état d'inaction et de repos. Mais après la transformation de cette semence et son action particulière sur la matière qui lui est présentée par la femme, l'enfant, au moyen de l'alimentation qu'il reçoit, prend lui-même la forme de celui qui l'a engendré. Quant au corps, tout enfant vient nécessairement d'une semence, mais toute semence ne se transforme pas en enfant. Mais puisque c'est par les œuvres que l'on juge quels sont ceux qui méritent d'être considérés comme la race, comme la semence d'Abraham, voyons si ce ne serait pas au moyen de certaines semences intellectuelles répandues dans les âmes qu'on pourrait reconnaître ceux qui sont de la race d'Abraham. Tous les hommes ne sont donc pas la semence d'Abraham, parce que tous n'ont pas ces semences intellectuelles infuses dans leurs âmes. Il faut que celui qui est la semence d'Abraham, devienne aussi son fils en prenant sa ressemblance. Or, il peut arriver que par suite de sa négligence ou de son inaction, il détruise en lui cette précieuse semence. Quant à ceux à qui Nôtre-Seigneur s'adressait, toute espérance n'était pas encore détruite, Jésus savait qu'ils étaient encore la semence d'Abraham, et qu'ils n'avaient pas encore perdu le pouvoir de devenir enfants d'Abraham. C'est pourquoi il leur dit : « Si vous êtes les enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham. » S'ils avaient voulu laisser croître cette précieuse semence jusqu'à son parfait développement, ils auraient compris la parole de Jésus. Mais comme ils ne sont point parvenus à être les enfants d'Abraham, ils ne peuvent comprendre cette parole, et ils cherchent à la détruire et comme à la briser, parce qu'ils n'en comprennent point la grandeur. Si donc quelqu'un d'entre vous est la semence d'Abraham, et qu'il ne comprenne pas encore le Verbe de Dieu, qu'il se garde bien de chercher à mettre le Verbe à mort, mais qu'il se transforme en fils d'Abraham, et alors il pourra comprendre le Fils de Dieu. Il en est qui se bornent à choisir une seule des œuvres d'Abraham, celle que l'Apôtre relève en ces termes : « Abraham crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. » Mais si, comme ils le prétendent, la foi est la seule œuvre nécessaire, pourquoi le Sauveur n'a-t-il pas dit au singulier : « Faites l'œuvre d'Abraham, » mais au pluriel : « Faites les œuvres d'Abraham » ? Ces paroles sont l'équivalent de celles-ci : Faites toutes les œuvres d'Abraham, en prenant toutefois la vie d'Abraham dans le sens allégorique et ses actions dans un sens spirituel. En effet, celui qui veut devenir le fils d'Abraham, ne doit point, à l'exemple d'Abraham, prendre ses servantes pour épouses, ni après la mort de sa femme en épouser une autre dans sa vieillesse.
« Mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité. » — Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Quelle vérité ? Qu'il est égal au Père, car c'est pour cela que les Juifs cherchaient à le mettre à mort. Et pour leur montrer que cette vérité n'est pas contraire à Dieu, il ajoute : « Que j'ai entendue de Dieu. » — Alcuin d’York. C'est qu'en effet, celui qui est la vérité, avait été engendré par le Père, car pour lui entendre du Père, n'est autre qu'être engendré de Dieu le Père. — Origène. »Moi, un homme qui vous ai dit la vérité. » Je ne dis pas encore : Moi le Fils de Dieu, je ne dis pas : Moi le Verbe, parce que le Verbe ne meurt pas ; je dis ce que vous voyez, parce que vous pouvez mettre à mort ce que vous voyez, et que vous ne pouvez qu'outrager ce que vous ne voyez pas.
« Ce n'est point ce qu'à fait Abraham. » — Alcuin d’York. C'est-à-dire, vous prouvez justement que vous n'êtes pas les enfants d'Abraham, parce qui ; vous faites des œuvres contraires à celles qu'a faites Abraham. — Origène. Mais, me dira-t-on, c'est bien in utilement qu'on fait un mérite à Abraham de n'avoir point fait ce qu'il n'aurait pu faire de son temps, car le Christ n'était pas né du temps d'Abraham ? Nous répondons qu'au temps même d'Abraham il y avait des hommes qui annonçaient la vérité qu'ils avaient entendue de Dieu, et que certainement Abraham ne chercha point à les mettre à mort. Il faut se rappeler, en effet, que l'avènement spirituel de Jésus a toujours été présent pour les saints, d'où je conclus que tout homme qui après sa régénération et les grâces célestes qu'il a reçues, retombe dans le péché, crucifie de nouveau le Fils de Dieu par les crimes dans lesquels il retombe. Ce que n'a pas fuit Abraham.
« Vous faites les œuvres de votre père. » — Saint Augustin. (Traité 42.) Il ne leur dit pas encore quel est leur père. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 53.) Son dessein, en leur parlant de la sorte, est de détruire en eux ces sentiments de vaine gloire, que leur inspire leur parenté avec Abraham, et de bien les persuader de placer l'espérance de leur salut, non point dans une parenté toute naturelle, mais dans la parenté fondée sur l'adoption spirituelle, parce, qu'en effet ce qui les empêchait de venir à Jésus-Christ, c’est qu'ils pensaient que cette parenté avec Abraham suffisait pour le salut.
Jn 8, 41-43
41 Mais vous, vous agissez comme votre père. »
Ils lui dirent : « Nous ne sommes pas des enfants illégitimes ! Nous n'avons qu'un seul Père, qui est Dieu. »
42 Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m'aimeriez, car moi, c'est de Dieu que je suis sorti et que je viens. Je ne suis pas venu de moi-même ; c'est lui qui m'a envoyé.
43 Et pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? - C'est parce que vous n'êtes pas capables d'écouter ma parole.
Saint Augustin. (Traité 42 sur S. Jean.) Les Juifs avaient commencé à comprendre que Jésus ne leur parlait pas de la génération ou de la parenté selon la chair, mais qu'il s'agissait de la sage direction de toute la vie. Et comme les saintes Écritures donnent le nom de fornication spirituelle au culte, que l'âme, semblable à une prostituée, rend à une multitude de fausses divinités, ils se hâtent de répondre : « Nous ne sommes pas nés de la fornication, nous avons un seul père qui est Dieu. » — Théophylacte. Ils lui font entendre par là qu'ils demandent vengeance à Dieu , et qu'ils invoquent son appui dans les desseins qu'ils forment contre lui.
Origène. (Traité 22 sur S. Jean.) Ou bien encore, comme Jésus leur a reproché de n'être pas les enfants d'Abraham, ils lui répondent par un outrage personnel, et veulent insinuer à mots couverts que le Sauveur est le fruit de l'adultère. Il me parait cependant plus vraisemblable que cette réponse fait suite à la discussion. Ils ont commencé par dire : « Notre père est Abraham, » et Jésus leur a répondu : « Si vous êtes les enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham, » ils déclarent maintenant qu'ils ont un père plus grand qu'Abraham, c'est-à-dire Dieu, et qu'ils ne sont point enfants de la fornication. Car ce n'est point d'une épouse légitime, mais de la matière comme d'une prostituée, que le démon qui ne fait rien de lui-même, produit ceux qui, plongés dans les jouissances charnelles, sont esclaves de la matière. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 54) Mais que dites-vous ? Vous avez Dieu pour père, et vous faites un crime au Christ de tenir ce langage ? Et cependant un grand nombre d'entre eux étaient nés de la fornication, car les unions illicites étaient fréquentes chez les Juifs. Le Sauveur, toutefois, ne leur en fait point un reproche, mais il s'attache à leur prouver qu'ils ne sont point de Dieu : « Jésus leur dit donc : Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez certainement, parce que je suis sorti de Dieu, et que je viens de sa part. » — Saint Hilaire. (De la Trin., 6) Le Fils de Dieu ne défend pas que cet auguste nom soit porté par ceux qui, faisant profession d'être les enfants de Dieu, reconnaissent Dieu pour leur père ; mais il blâme la téméraire présomption des Juifs qui prétendaient que Dieu était leur père, et qui n'avaient pour lui, son Fils, aucun amour. On ne peut dire que sortir de Dieu et venir de Dieu soient deux termes identiques, mais comme il déclare que ceux qui proclament Dieu leur père, devraient l'aimer par ce seul motif qu'il est sorti de Dieu , il donne donc pour motif de cet amour le motif de sa naissance, car sortir de Dieu est la même chose que naître, incorporellement de lui. On n'est donc vraiment digne de la religion, par laquelle on reconnaît Dieu pour père, qu'en aimant Jésus-Christ qui a été engendré du Père, et il est impossible d'être vraiment religieux envers le Père, sans aimer le Fils, puisque l'unique cause d'aimer le Fils, c'est qu'il est sorti de Dieu. Le Fils virait donc du Père, non par avènement, mais par naissance, et la plus grande marque d'amour envers le Père sera toujours de croire que le Fils est venu de lui.
Saint Augustin. (Traité 42) Le Verbe procède donc de Dieu, et il en procède éternellement, car il en procède comme le Verbe du Père, et il est venu jusqu’à nous, parce que le Verbe s’est fait chair. Son avènement c'est donc son humanité, et sa demeure, sa divinité. Vous dites que Dieu est votre Père, reconnaissez-moi au moins pour votre frère. — Saint Hilaire. Nôtre-Seigneur enseigne clairement qu'il ne tire point son origine de lui-même en ajoutant : « Je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé. » — Origène. Je pense que le Sauveur s'exprime de la sorte pour blâmer la conduite de ceux qui venaient de leur propre autorité, sans être envoyés par le Père, et dont Jérémie disait : « Je ne les envoyais point, et ils couraient d'eux-mêmes. » (Jr 21, 23.) Mais comme les partisans des deux natures appuient leur erreur sur ces paroles, nous pouvons leur demander sous forme d'objection : Paul, sans doute, haïssait Jésus, lorsqu'il persécutait l'Église de Dieu ? Et voilà pourquoi le Seigneur lui disait : « Pourquoi me persécutez-vous ? » Si donc nous devons admettre la vérité de cette proposition : « Si Dieu était votre Père, vous m'aimeriez certainement, » il faut admettre également la vérité de cette autre proposition : « Si vous ne m'aimiez pas, Dieu ne serait pas votre Père. » Il fut donc un temps où Paul n'aimait pas Jésus, il fut un temps où Dieu n'était pas le père de Paul, Paul ne fut donc jamais enfant de Dieu par nature, mais il est devenu par la suite enfant de Dieu. Or, quand devient-on le fils de Dieu, si ce n'est quand on observe ses commandements ?
Saint Jean Chrysostome. (hom. 54.) Comme ils faisaient sans cesse cette question : Que veut-il dire, quand il nous déclare que là où il va, nous ne pouvons aller ? le Sauveur ajoute : « Pourquoi ne reconnaissez-vous point mon langage ? parce que vous ne pouvez point entendre ma parole. » — Saint Augustin. (Traité 42.) Or, ils ne pouvaient l'entendre, parce qu'ils ne voulaient pas y croire pour réformer leur vie. — Origène. (Traité 22.) La première chose est donc d'obtenir la vertu d'écouter le Verbe divin, afin d'être plus fort ensuite pour suivre la doctrine de Jésus dans toute son étendue ; car tant que l'homme n'a pas été guéri dans le sens de l'ouïe, par la parole qui a dit au sourd de l'Évangile : « Ouvrez-vous, » (Mc 7) il lui est impossible d'en faire usage pour entendre.