Lc 18, 24-30
24 En le voyant, Jésus dit : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses de pénétrer dans le royaume de Dieu !
25 Car il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. »
26 Ceux qui l'entendaient lui demandèrent : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »
27 Jésus répondit : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. »
28 Alors Pierre lui dit : « Voilà que nous, en quittant tout ce qui nous appartenait, nous t'avons suivi. »
29 Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : personne n'aura quitté à cause du royaume de Dieu une maison, une femme, des frères, des parents, des enfants,
30 sans qu'il reçoive en ce temps-ci bien davantage et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »
Théophylacte. Ce riche ayant entendu la réponse du Sauveur, qu’il fallait renoncer à ses biens, en devint tout triste, jusque là que Jésus en exprime son étonnement : " Voyant qu’il était devenu triste, Jésus lui dit : Que difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume de Dieu ! " Il ne dit pas : Il est impossible, mais : " Il est difficile. " En effet, les riches peuvent acquérir au moyen de leurs richesses les biens célestes, mais ils ne le peuvent que difficilement, parce que les richesses sont plus gluantes que la glu elle-même, et que le cœur qui s’y laisse prendre peut à peine s’en détacher. Cependant le Sauveur semble insinuer par la comparaison qui suit, qu’il y a pour eux une véritable impossibilité : " Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. " Le mot grec peut signifier également un chameau, ou un câble, ou cordage de navire. De quelque manière que vous l’entendiez, il est impossible que l’un ou l’autre puisse passer par le trou d’une aiguille. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’être sauvé. Or, ce qui est plus facile est impossible ; donc l’impossibilité pour le riche d’être sauvé est encore plus grande. Que dire donc à cela ? D’abord qu’il est vrai, en effet, qu’un riche ne peut être sauvé. Ne me dites pas que des riches ont été sauvés pour avoir distribué leurs richesses, ce n’est pas comme riches qu’ils ont été sauvés, mais parce qu’ils se sont faits pauvres, ou qu’ils ont été les simples administrateurs de leurs biens. Il y a, en effet, une grande différence entre un riche et un économe ou un administrateur : le riche garde toutes ses richesses pour lui, l’économe ou l’administrateur ne les tient en réserve que pour l’utilité des autres. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 24 sur la 1re Epît. aux Cor.) Abraham possédait ses richesses dans l’intérêt des pauvres ; et ceux qui en sont les justes possesseurs, reconnaissent qu’ils les tiennent de Dieu pour les employer conformément à ses préceptes. Ceux au contraire qui les ont acquises contre la volonté de Dieu, les dépensent également contre sa volonté, en débauches ou en festins, ou les enfouissent dans la terre, sans que les pauvres y aient la moindre part. (Hom. 18 sur S. Jean.) Dieu ne défend donc point d’amasser des richesses, mais de se rendre esclave des richesses. Il veut qu’elles soient employées à nos besoins, et non pas conservées comme un dépôt inutile. La fonction du serviteur est de garder ce qui lui est confié, le privilège du maître est de pouvoir distribuer ce qu’il possède. Si Dieu avait voulu que les richesses fussent tenues en réserve, il ne les aurait pas données aux hommes, il les aurait laissées ensevelies dans le sein de la terre.
Théophylacte. Remarquez que pour le riche, le Sauveur déclare qu’il lui est impossible d’être sauvé, tandis que pour celui qui possède les richesses, cela est simplement difficile, c’est comme s’il disait : Le riche, qui est épris des richesses jusqu’à en devenir l’esclave, ne pourra être sauvé ; mais celui qui possède les richesses, c’est-à-dire, celui qui en est vraiment le maître, se sauvera difficilement, tant est grande la fragilité humaine. En effet, tant que le démon nous voit posséder des richesses, il fait tout pour nous perdre, et il est bien difficile d’échapper aux pièges qu’il nous tend ; aussi la pauvreté est un véritable bien qui nous met à l’abri des tentations. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 81 sur S. Matth.) Car à quoi servent les richesses, lorsque l’âme est dans l’indigence, et en quoi peut nuire la pauvreté à l’âme qui nage au sein des richesses ? Si le signe le plus assuré de la richesse est de n’avoir besoin de rien, comme le signe le plus certain de la pauvreté est de manquer de tout, n’est-il pas évident qu’on devient d’autant plus riche qu’on est plus pauvre, car il est bien plus facile de mépriser les richesses dans la pauvreté qu’au sein de l’abondance ? Qui ne sait, en effet, qu’une fortune immense, loin d’apaiser le désir des richesses, ne fait que l’enflammer davantage, comme un feu dans lequel on jette un nouvel aliment. De plus, les peines qui paraissent attachées à la pauvreté, lui sont communes avec les richesses, tandis que les richesses en ont qui leur sont exclusivement propres.
Saint Augustin. (Quest. évang., 2, 47.) Le riche ici, dans le sens que lui donne le Sauveur, est celui qui est avide, des biens de la terre et en fait un aliment pour son orgueil. Ceux qui sont opposés à ces riches, sont les pauvres d’esprits auxquels appartient le royaume des cieux. Dans le sens mystique, on peut dire qu’il est plus facile à Jésus-Christ de souffrir pour ceux qui aiment le siècle, qu’à ces derniers de se convertir à Dieu. Le Sauveur a voulu se représenter sous la figure du chameau, parce qu’il s’est humilié volontairement pour se charger du fardeau de nos faiblesses ; l’aiguille signifie les piqûres, les piqûres, les douleurs qu’il a endurées dans sa passion, et le trou de l’aiguille figure les angoisses de sa passion.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 64 sur S. Matth.) Ce discours si relevé était au-dessus des forces des disciples de Jésus, aussi " ceux qui l’écoutaient, lui dirent : Qui peut donc être sauvé ? " Ce n’est point pour eux-mêmes qu’ils craignent, c’est pour le monde entier. — Saint Augustin. (Quest. évang.) Comme le nombre des pauvres qui peuvent espérer d’être sauvés est incomparablement plus considérable que celui des riches qui se perdent, les disciples comprirent qu’il fallait mettre au nombre des riches, tous ceux qui aiment les richesses, alors même qu’ils ne peuvent les acquérir : " Jésus leur répondit : Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu ; " paroles qu’il ne faut pas entendre dans ce sens que les riches puissent jamais entrer dans le royaume des cieux, elles signifient simplement qu’il est possible à Dieu de les ramener de la cupidité et de l’orgueil à la pratique de la charité et de l’humilité. — Théophylacte. Le salut est donc impossible, comme on vient de le dire, à ceux dont les affections rampent sur la terre, mais il est possible avec le secours de Dieu, car si l’homme veut prendre Dieu pour conseiller, se pénétrer des enseignements divins sur la manière dont Dieu nous justifie, et sur la pauvreté, et de plus invoquer son secours, toute difficulté s’aplanira.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Il est juste que le riche qui a fait le sacrifice d’une fortune considérable, en attende une grande récompense ; mais il était aussi à propos de demander ce que devait espérer celui qui avait renoncé au peu qu’il possédait : " Pierre lui dit alors : Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre. " Saint Matthieu ajoute : " Que nous sera-t-il donc donné ? " (Mt 19.)— Saint Bède. C’est-à-dire, nous avons fait ce que vous avez commandé, quelle récompense nous donnerez-vous ? Et parce qu’il ne suffit pas de renoncer à tout ce qu’on possède, il ajoute, ce qui nous rend parfaits : " Et nous vous avons suivi. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Il est nécessaire de remarquer que ceux qui renoncent au peu qu’ils possèdent, à ne considérer que leur intention et leur obéissance, ont aux yeux de Dieu le même mérite que les riches, parce que c’est la même disposition de renoncement qui leur a inspiré le sacrifice volontaire de tout ce qu’ils possèdent : " Jésus leur répliqua : En vérité, je vous le dis, il n’est personne qui ait quitté sa maison, etc., qui ne reçoive beaucoup plus en ce monde même, et dans le siècle à venir, la vie éternelle. " Le Sauveur élève l’âme de ceux qui l’écoutent aux plus douces espérances, en joignant à sa promesse la formule ordinaire du serment : " En vérité. " En effet, lorsque la prédication de la divine parole vint appeler le monde à la foi de Jésus-Christ, quelques-uns, par considération pour leurs parents infidèles, ne voulurent point les contrister eux ou leurs propres frères, en embrassant la foi chrétienne ; d’autres, au contraire, quittèrent généreusement leur père, leur mère, et sacrifièrent toutes les affections de famille par amour pour Jésus-Christ.
Saint Bède. Voici donc le sens de ces paroles : Celui qui, pour mériter le royaume de Dieu. aura renoncé à toutes les affections de la terre, et foulé aux pieds toutes les richesses, tous les plaisirs et toutes les joies du monde, recevra dans le siècle présent beaucoup plus qu’il n’aura quitté. Il en est qui cherchent à appuyer sur ces paroles de Jésus-Christ, l’opinion fabuleuse de certains Juifs, qui prétendent qu’après la résurrection, les justes jouiront sur la terre de mille ans de bonheur, pendant lesquels tout ce que nous avons sacrifié nous sera rendu, en attendant que nous entrions en possession de la vie éternelle. Ils ne voient pas, les insensés, que si pour tout le reste, cette récompense abondante peut être digne, de Dieu, elle serait d’une souveraine inconvenance pour ce qui est des femmes (d’après les autres évangélistes, on doit recevoir au centuple), d’autant plus que Notre-Seigneur nous atteste qu’il n’y a plus de mariage après la résurrection ; d’ailleurs saint Marc, affirme que tout ce que nous aurons quitté nous sera rendu dans cette vie avec les persécutions, et, de leur propre témoignage, ces mille ans doivent être entièrement exempts.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Nous affirmons donc que celui qui aura renoncé aux jouissances de la chair, recevra beaucoup plus qu’il n’a quitté, à l’exemple des Apôtres, qui, pour avoir sacrifié bien peu de chose, ont reçu les dons multipliés de la grâce, et sont devenus célèbres par tout l’univers. Un bonheur semblable nous attend ; celui qui abandonne sa maison recevra en échange la demeure des cieux ; s’il quitte son père il deviendra fils du Père céleste ; s’il quitte ses frères, il aura Jésus-Christ pour frère ; s’il se sépare de son épouse, il s’unira à la sagesse divine qui lui donnera des fruits spirituels ; s’il quitte sa mère il trouvera la Jérusalem céleste qui est notre mère à tous. (Ga 4, 26.) Dès cette vie même il trouvera une affection beaucoup plus douce et plus pure dans les frères et les sœurs qui lui sont unis par les liens spirituels d’une même résolution.
Lc 18, 31-34
31 Prenant les Douze avec lui, il leur dit : « Voici que nous montons à Jérusalem, et tout ce qui a été écrit par les prophètes sur le Fils de l'homme s'accomplira.
32 En effet, il sera livré aux païens, on se moquera de lui, on le maltraitera, on crachera sur lui ;
33 après l'avoir flagellé, on le tuera et, le troisième jour, il ressuscitera. »
34 Mais eux n'y comprirent rien, le sens de cette parole leur restait caché, et ils ne voyaient pas de quoi Jésus parlait.
Saint Grégoire le Grand. (hom. 2, sur les Evang.) Le Sauveur qui prévoyait le trouble que sa passion devait jeter dans l’esprit de ses disciples, leur prédit longtemps à l’avance et les souffrances de la passion, et la gloire de sa résurrection : " Ensuite Jésus prit à part les douze, et leur dit : Voici que nous montons à Jérusalem, " etc. — Saint Bède. Il prévoyait aussi que certains hérétiques prétendraient qu’il avait enseigné une doctrine contraire à la loi et aux prophètes, et il leur montre que les oracles des prophètes ont annoncé au contraire la consommation de son sacrifice sanglant, et la gloire qui devait le suivre.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 66, sur S. Matth.) Il prend à part ses disciples pour s’entretenir avec eux de sa passion ; il ne voulait pas qu’elle fût connue pour le moment du peuple parmi lequel cette prédiction eût jeté le trouble et l’agitation ; mais il la fait exclusivement connaître à ses disciples pour leur donner le courage de supporter ce triste événement lorsqu’il serait arrivé.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Il veut aussi les convaincre que sa passion lui était parfaitement connue, qu’il allait volontairement au-devant de ses souffrances, et prévenir ainsi dans leur esprit cette difficulté : Comment celui qui promettait de nous sauver, est-il tombé lui-même dans les mains de ses ennemis ? Aussi leur raconte-t-il par ordre toute la suite de sa passion : " Il sera livré aux Gentils, et moqué, et flagellé, et couvert de crachats. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 66, sur S. Matth.) C’est ce qu’avait prédit Isaïe : " J’ai livré mes épaules aux coups, et mes joues aux soufflets, je n’ai point détourné mon visage de ceux qui me couvraient d’injures et de crachats. " (Is 50.) Le même prophète a également prédit le supplice de la croix : " Il a livré son âme à la mort, et il a été mis au nombre des scélérats. " (Is 53.) Notre-Seigneur ajoute : " Et après qu’ils l’auront flagellé, ils le mettront à mort. " David a aussi prédit sa résurrection, lorsqu’il disait (Ps 15) : " Vous ne laisserez pas mon âme dans l’enfer (Ac 2). " Le Sauveur renouvelle ici cette prédiction : " Et il ressuscitera le troisième jour. "
Saint Isidore. (Liv. 2, lett. 212.) J’admire la folie de ceux qui demandent pourquoi Jésus-Christ a ressuscité avant le troisième jour. Qui ne voit que s’il eut ressuscité plus tard qu’il ne l’avait prédit, ce serait un signe d’impuissance, tandis qu’en ressuscitant plutôt il donne une preuve de sa puissance toute divine. Qu’un débiteur qui a promis à son créancier de payer sa dette dans trois jours, s’acquitte le jour même, nous le regarderons non comme un menteur, mais comme un homme fidèle à sa parole. Je dirai plus, le Sauveur n’a pas prédit qu’il ressusciterait après trois jours, mais le troisième jour. Or, vous avez la veille du sabbat, le jour du sabbat lui-même jusqu’au coucher du soleil, et le jour qui suit le sabbat, lequel fut celui de sa résurrection.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Les disciples ne comprenaient pas encore parfaitement ce que les prophètes avaient prédit ; mais après sa résurrection, il leur ouvrit l’esprit pour qu’ils comprissent les Écritures (Lc 24, 45) : " Mais ils ne comprirent rien à cela. " — Saint Bède. Ils désiraient ardemment voir se prolonger la vie de leur maître, par conséquent ils ne pouvaient souffrir d’entendre parler de sa mort. Ils savaient d’ailleurs qu’il était non seulement un homme innocent, mais qu’il était véritablement Dieu, et ils ne pouvaient supposer qu’il pût mourir ; et comme il leur parlait souvent en paraboles, ils croyaient pouvoir entendre dans un sens figuré tout ce qu’il leur disait de sa passion : " Et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. " Les Juifs au contraire qui conspiraient pour le faire mourir, comprenaient parfaitement qu’il voulait parler de sa passion, lorsqu’il leur disait : ce que nous lisons dans saint Jean : " Il faut que le Fils de l’homme soit élevé. " Aussi lui répondirent-ils : " Nous avons appris de la loi que le Christ demeure éternellement, comment donc pouvez-vous dire : " Il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? "
Lc 18, 35-43
35 Comme Jésus approchait de Jéricho, un aveugle qui mendiait était assis au bord de la route.
36 Entendant une foule arriver, il demanda ce qu'il y avait.
37 On lui apprit que c'était Jésus le Nazaréen qui passait.
38 Il s'écria : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! »
39 Ceux qui marchaient en tête l'interpellaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! »
40 Jésus s'arrêta et ordonna qu'on le lui amène. Quand il se fut approché, Jésus lui demanda :
41 « Que veux-tu que je fasse pour toi ? - Seigneur, que je voie ! »
42 Et Jésus lui dit : « Vois. Ta foi t'a sauvé. »
43 À l'instant même, l'homme se mit à voir, et il suivait Jésus en rendant gloire à Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, adressa ses louanges à Dieu.
Saint Grégoire le Grand. (hom. 2, sur les Evang.) Comme les disciples encore charnels ne pouvaient comprendre le mystère que Jésus venait de leur prédire, il fait suivre cette prédiction d’un miracle sous leurs yeux, rend la vue à un aveugle, pour les affermir dans la foi par cette guérison toute divine : " Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu’un aveugle était assis sur le bord du chemin. " — Théophylacte. Notre-Seigneur guérit miraculeusement cet aveugle pendant qu’il était en chemin pour ne pas laisser ses voyages même sans utilité, et nous apprendre à nous ses disciples que nous devons rendre toutes nos actions profitables au prochain, et à n’en point souffrir d’inutiles. — Saint Augustin. (Quest. évang., 2, 48.) Ces paroles : " Comme ils étaient près de Jéricho, " pourraient signifier qu’ils en étaient déjà sortis, mais qu’ils n’en étaient pas encore éloignés. À la vérité, cette manière de parler n’est pas très-usitée, mais ce qui motiverait ici cette interprétation c’est que d’après le récit de saint Matthieu, comme ils sortaient de Jéricho, Jésus rendit la vue à deux aveugles qui étaient assis le long du chemin. Le nombre des aveugles ne pourrait faire difficulté ; qu’un évangéliste ne parle que d’un seul sans faire mention de l’autre, peu importe, saint Marc lui-même ne parle que d’un seul, lorsqu’il raconte que Jésus lui rendit la vue, comme il sortait de Jéricho. Il va même jusqu’à faire mention de son nom et de son père, pour nous faire entendre qu’il était très-connu, tandis que l’autre ne l’était pas du tout, ce qui explique pourquoi il a cru ne devoir parler que de celui que l’on connaissait davantage. Cependant comme la suite du récit, dans l’Évangile selon saint Luc, prouve évidemment que la guérison de cet aveugle eut lieu lorsque Jésus allait à Jéricho, il ne nous reste d’autre solution que de dire que le Sauveur a deux fois opéré ce miracle, la première fois sur un seul aveugle, lorsqu’il allait entrer dans Jéricho, et la seconde sur deux aveugles, lorsqu’il sortait de cette ville, de sorte que saint Luc a rapporté le premier miracle et saint Matthieu le second
Saint Jean Chrysostome. (Commentaire grec.) Une foule nombreuse entourait Jésus-Christ, l’aveugle ne le connaissait pas, mais il sentait intérieurement sa présence, et son cœur lui faisait pressentir celui que ses yeux ne pouvaient apercevoir : " Entendant le bruit du peuple qui passait, il demanda ce que c’était. " Ceux qui le voyaient de leurs yeux lui répondirent d’après l’idée qu’on s’était faite du Sauveur : " Ils lui dirent que c’était Jésus de Nazareth qui passait. " Mais l’aveugle proclame bien haut la vérité. On lui enseigne une chose, et il en annonce hautement une autre : " Et il se mit à crier : Jésus fils de David, ayez pitié de moi. " Qui vous a donc enseigné cette vérité ? Avez-vous pu lire les livres sacrés, privé que vous êtes de la vue ? Comment donc avez-vous pu connaître celui qui est la lumière du monde ? Ah ! c’est vraiment ici que " Dieu éclaire les aveugles. " (Ps 145.) — Saint Cyrille d’Alexandrie. Cet homme élevé dans la loi des Juifs ne pouvait ignorer que le Dieu fait homme devait naître de la race de David ; aussi s’adresse-t-il à lui comme à un Dieu, en lui disant : " Ayez pitié de moi ; " bel exemple qu’il donne à imiter à ceux qui divisent le Christ en deux personnes, il proclame ici que le Christ est Dieu, en même temps qu’il proclame sa descendance de David. Qu’ils admirent aussi la justice de sa foi ; ceux qui l’entendaient voulaient en comprimer les élans et la constance : " Ceux qui marchaient devant, le gourmandaient pour le faire taire, " mais sa pieuse hardiesse ne se laissait pas intimider par ces défenses répétées, c’est que la foi sait résister à tous les obstacles, et triompher de toutes les difficultés. Il est bon de se dépouiller de toute fausse honte, lorsqu’il s’agit du service de Dieu, car si nous en voyons quelques-uns déployer tant d’audace pour acquérir quelques sommes d’argent, ne faut-il pas que nous soyons saintement audacieux lorsqu’il s’agit du salut de notre âme : Voyez en effet cet aveugle : " Mais il criait beaucoup plus encore : Fils de David, ayez pitié de moi. " Jésus-Christ s’arrête à la voix de ceux qui l’invoquent avec foi, et il abaisse sur eux ses regards. Aussi appelle-t-il cet aveugle et lui commande-t-il de s’approcher : " Alors Jésus s’arrêtant, commanda qu’on le lui amenât. " Il voulait que celui qui l’avait déjà touché par la foi s’approchât aussi de lui par le corps : " Et quand il se fut approché, il lui demanda : Que voulez-vous que je vous fasse ? " Il lui fait cette question, non par ignorance, mais dans l’intérêt de ceux qui étaient présents, afin de les convaincre que ce pauvre aveugle ne demandait pas d’argent, mais un acte de puissance divine à Jésus comme à un Dieu : " Il lui dit : Seigneur, que je voie. "
Saint Jean Chrysostome. (Commentaire grec.) Comme les Juifs toujours prêts à calomnier la vérité pouvaient dire ainsi que pour l’aveugle-né (Jn 9) : ce n’est pas lui, c’est quelqu’un qui lui ressemble, le Sauveur voulut que l’aveugle avouât ouvertement l’infirmité de sa nature, pour qu’il connût mieux ensuite la puissance de la grâce divine ; mais dès que cet aveugle a formulé l’objet de sa demande, Jésus, avec une majesté souveraine lui commande de voir : " Et Jésus lui dit : Voyez ; " ce ton d’autorité rendait plus coupable l’incrédulité des Juifs, car quel prophète avait jamais tenu un pareil langage ? Considérez cependant ce que le divin Médecin a exigé de celui qu’il a guéri : " Votre foi vous a sauvé. " C’est au prix de la foi que Dieu vend ses bienfaits, et la grâce ne se répand que là où la foi est prête à la recevoir. La grâce est comme une fontaine abondante, ceux qui viennent y puiser avec des vases de petite dimension, remportent une petite quantité d’eau, ceux au contraire qui puisent avec de plus grands vases, en remportent davantage ; ou bien encore, elle est comme la lumière du soleil qui pénètre plus ou moins dans l’intérieur d’un appartement selon la grandeur des fenêtres qui sont ouvertes, ainsi la grâce se répand dans une âme selon la mesure de ses intentions et de ses désirs. La voix de Jésus-Christ devient pour cet aveugle un principe de lumière, car il était la parole ou le Verbe de la véritable lumière : " Il vit aussitôt, " ajoute l’Évangéliste. Or, cet aveugle montra autant de reconnaissance après sa guérison, qu’il avait manifesté de foi avant de l’obtenir.
" Et il suivait Jésus en glorifiant Dieu. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Preuve évidente qu’il est délivré d’une double cécité, de celle du corps et de celle de l’âme, car il n’eût point ainsi glorifié Dieu, s’il n’eût véritablement recouvré la vue. Il devient en outre pour les autres une occasion de rendre gloire à Dieu : " Et tout le peuple voyant cela, rendit gloire à Dieu. " — Saint Bède. Non seulement pour le bienfait de la vue qui vient d’être rendue à cette aveugle, mais pour la foi vive qui lui a obtenu sa guérison.
Saint Jean Chrysostome. C’est ici le lieu d’examiner pourquoi Jésus-Christ défendit au possédé qu’il avait délivré du démon, de marcher à sa suite (Mc 5, 19 ; Lc 8, 38 ; Mt 8), tandis qu’il ne s’oppose pas à ce même désir que manifeste l’aveugle après sa guérison. Ces deux manières d’agir ont leur raison d’être. Il renvoie le premier comme un hérault qui devra proclamer partout par sa guérison, la puissance de son bienfaiteur ; car c’était un miracle vraiment extraordinaire, qu’un possédé aussi furieux eût recouvré le parfait usage de sa raison. Il permet au contraire à l’aveugle de le suivre, alors qu’il se rendait à Jérusalem pour y consommer le grand mystère de la croix, afin qu’en ayant sous les yeux le souvenir de ce miracle si récent, ses disciples fussent bien persuadés que sa passion était l’effet non de sa faiblesse, mais de sa miséricorde.
Saint Ambroise. Cet aveugle est la figure du peuple des Gentils, qui dut au mystère de la rédemption du Seigneur de recouvrer la lumière qu’il avait perdue. Peu importe que sa guérison soit figurée par un seul aveugle ou par deux ; car comme il tire son origine de Cham et de Japhet (cf. Gn 10, 1), fils de Noé, il peut trouver dans ces deux aveugles la figure des deux auteurs de sa race. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 2, sur les Evang.) Ou bien encore, cet aveugle représente le genre humain, aveugle lui-même par la faute de son premier père qui lui a fait perdre la clarté de la céleste lumière, et l’a plongé dans les ténèbres de sa condamnation. Jéricho veut dire lune, et cet astre par ses décroissances mensuelles représente les défaillances continuelles de notre nature mortelle. C’est au moment où notre Créateur s’approche de Jéricho, que l’aveugle recouvre la lumière, parce qu’en effet le genre humain a recouvré la lumière qu’il avait perdue, lorsque la divinité s’est revêtue des infirmités de notre chair. Celui donc qui ne connaît pas la clarté de l’éternelle lumière est un aveugle. S’il se contente de croire au Rédempteur, qui a dit : " Je suis la voie, " (Jn 11) il est assis le long du chemin, mais si à la foi s’ajoute la prière pour obtenir de voir la lumière éternelle, il demande l’aumône. Ceux qui marchent devant Jésus représentent la multitude des désirs de la chair, et l’agitation tumultueuse des vices qui, avant que Jésus entre dans notre cœur, dissipent toutes nos pensées, et viennent nous troubler jusque dans l’exercice de la prière. Cet aveugle loin de se taire, criait beaucoup plus encore ; ainsi, plus nous sommes accablés par l’agitation et le tumulte de nos pensées, plus devons-nous persévérer avec ferveur dans la prière. Lorsqu’en priant nous sommes obsédés de pensées étrangères, nous sentons jusqu’à un certain point que Jésus passe. Si au contraire nous nous appliquons fortement à la prière, Dieu s’arrête dans notre cœur, et nous rend la lumière que nous avions perdue. Ou bien encore, l’action de passer est propre à l’humanité, celle de s’arrêter ne convient qu’à la divinité. Le Seigneur entendit en passant les cris de cet aveugle, et il s’arrêta pour lui rendre la vue, parce qu’en effet, c’est par son humanité qu’il a compati avec miséricorde aux cris que nous poussons vers lui dans notre aveuglement, et c’est par la puissance de sa divinité qu’il a répandu en nous la lumière de sa grâce. Il lui demande tout d’abord ce qu’il veut, pour exciter notre cœur à prier, car il veut que nous lui demandions ce qu’il a prévu que nous demanderions et ce qu’il accorderait à nos prières. — Saint Ambroise. Ou bien encore, il fait cette question à cet aveugle, pour nous enseigner qu’on ne peut être sauvé sans confesser sa foi. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 2, sur les Evang.) Cet aveugle, ne demande pas au Seigneur de lui donner de l’argent, mais de lui rendre la vue ; gardons-nous donc nous-mêmes de demander les richesses trompeuses, mais demandons cette lumière, qu’il n’est donné de voir qu’à nous et aux anges ; et c’est la foi qui nous conduit à cette lumière. Comme Notre-Seigneur le dit à cet aveugle : " Voyez, votre foi vous a sauvé. " Il voit en effet, et marche à la suite du Sauveur, parce qu’il pratique le bien qu’il connaît.
Saint Augustin. (Quest. évang., 2, 48.) Si Jéricho veut dire lune, et par là même est la figure de notre mortalité, nous pouvons dire que le Sauveur lorsque sa mort était proche, avait commandé de prêcher la lumière de l’Évangile aux Juifs seuls, qui sont représentés par cet aveugle dont parle ici saint Luc. Mais lorsqu’il ressuscite des morts et quitte la terre, il ordonne d’annoncer cette lumière aux Juifs et aux Gentils qui sont figurés par les deux aveugles dont parle saint Matthieu (Mt 10, 5 ; Mt 13, 10).