Lc 9, 46-50
46 Une discussion s'éleva entre les disciples pour savoir qui était le plus grand parmi eux.
47 Mais Jésus, connaissant la discussion qui occupait leur pensée, prit un enfant, le plaça à côté de lui
48 et leur dit : « Celui qui accueille en mon nom cet enfant, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille accueille aussi celui qui m'a envoyé. Et celui d'entre vous tous qui est le plus petit, c'est celui-là qui est grand. »
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le démon tend des pièges de toute sorte à ceux qui s’attachent à vivre saintement ; lorsqu’il peut séduire une âme par l’attrait des plaisirs charnels, il excite en elle l’amour des voluptés ; si elle échappe à cette tentation, il cherche à la rendre esclave d’une autre passion, de l’amour de la gloire, et c’est ce désir de la vaine gloire qui s’empare de quelques-uns des Apôtres : " Il leur vint en pensée lequel d’entre eux était le plus grand. " Or, avoir cette pensée, c’est désirer être plus grand que les autres. Il n’est pas vraisemblable que tous les disciples aient succombé à ce sentiment de vaine gloire, et c’est pour ne point faire tomber sur quelqu’un d’entre eux cette accusation, que l’Évangéliste s’exprime d’une manière générale : " Il leur vint en pensée. " — Théophylacte. Il paraît que cette pensée leur vint de ce qu’ils n’avaient pu guérir cet homme qui était possédé ; dans la discussion qu’ils eurent à ce sujet, l’un disait Ce n’est point par suite de mon impuissance que je n’ai pu le guérir, c’est le fait d’un autre, et telle fut la cause de cette dispute sur celui d’entre eux qui étaient le plus grand. — Saint Bède. On peut dire encore que les Apôtres ayant va le Sauveur faire choix de Pierre, Jacques et Jean, pour les conduire séparément sur la montagne, et promettre à Pierre les clefs du royaume des cieux, se persuadèrent que ces trois disciples avaient le pas sur eux, ou que Pierre était mis à la tête de tous les Apôtres. Ou bien enfin, ils crurent que Pierre était placé au-dessus d’eux, parce que le Sauveur l’avait comme égalé à lui-même dans le paiement du tribut. Cependant le lecteur attentif trouvera qu’ils avaient agité entre eux cette question avant qu’il fût question de ce tribut. D’ailleurs saint Matthieu rapporte cette discussion comme ayant eu lieu à Capharnaüm (Mt 18) ; saint Marc fait de même : " Et ils vinrent à Capharnaüm, et lorsqu’ils furent dans la maison, il leur demanda : Que discutiez-vous en chemin ? Et ils se taisaient, parce que dans le chemin, ils avaient disputé ensemble qui d’entre eux était le plus grand. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Seigneur, qui sait prendre les moyens les plus convenables pour nous sauver, voit naître dans l’esprit des disciples cette pensée d’orgueil comme une racine d’amertume (cf. He 12, 5), il l’extirpe donc entièrement avant qu’elle se soit développée ; car rien de plus facile que de triompher de nos passions lorsqu’elles ne font que de naître, mais lorsqu’elles ont pris de l’accroissement, il est on ne peut plus difficile de les détruire : " Mais Jésus, voyant les pensées de leur cœur, " etc. — Que celui qui ne veut voir en Jésus-Christ qu’un homme, reconnaisse ici son erreur : le Verbe s’est fait chair, il est vrai, mais il n’a pas cessé d’être Dieu ; car à Dieu seul, il appartient de sonder les cœurs et les reins. Il prend un enfant et le place près de lui, pour l’instruction des Apôtres et pour la nôtre ; car la maladie de la vaine gloire s’attaque principalement à ceux qui ont quelque supériorité sur les autres hommes. Un enfant, au contraire, a l’âme candide, le cœur pur, une grande simplicité dans ses pensées ; il n’ambitionne pas les honneurs, il ne recherche aucune distinction, il ne craint point de paraître inférieur aux autres, son esprit, comme son cœur sont exempts de toute rigoureuse exigence. Tels sont ceux que le Seigneur affectionne et chérit tendrement, qu’il daigne placer près de lui, parce qu’ils ont les inclinations et les goûts de son propre cœur. C’est lui qui nous dit en effet : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. " Et ici : " Quiconque recevra cet enfant en mon nom, me reçoit, " Voici le sens de ces paroles : Puisqu’il n’y a qu’une seule et même récompense pour ceux qui honorent les saints, qu’ils soient petits aux yeux des hommes, ou qu’ils soient environnés d’honneur et de gloire, parce que c’est Jésus-Christ qu’on reçoit dans leur personne, quelle vanité de se disputer la prééminence ! — Saint Bède. Le Sauveur veut ici apprendre à ceux qui veulent être les premiers à recevoir en son nom et par honneur pour lui les pauvres de Jésus-Christ, ou à imiter l’innocence des petits enfants (cf. 1 Co 14, 20). Aussi, après avoir dit : " Quiconque recevra cet enfant, " il ajoute : " En mon nom, " pour engager ses disciples à suivre, par raison et au nom de Jésus-Christ, ces exemples de vertu qu’un enfant pratique et donne naturellement. Mais comme c’est lui qu’on doit recevoir en recevant un enfant, et que lui-même a daigné se faire enfant pour nous, on aurait pu croire qu’il n’était que ce qu’il paraissait extérieurement, aussi ajoute-t-il : " Et quiconque me recevra, reçoit celui qui m’a envoyé. " Ainsi il veut qu’on le croie tout à fait semblable et aussi grand qu’est son Père. — Saint Ambroise. En effet, celui qui reçoit un imitateur du Christ, reçoit le Christ lui-même ; et celui qui reçoit l’image de la substance de Dieu, reçoit aussi Dieu lui-même. Mais comme nous ne pouvions voir l’image de Dieu, Dieu nous l’a rendue sensible et présente par l’incarnation du Verbe, pour nous réconcilier avec la divinité qui est au-dessus de nous,
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Sauveur explique encore plus à fond le sens des paroles qui précèdent : " Car celui qui est le plus petit parmi vous tous, est le plus grand, " paroles qui conviennent à l’âme qui est humble, qui, par un profond sentiment de modestie, n’ose avoir aucune grande pensée d’elle-même. — Théophylacte. Notre-Seigneur venait de dire : " Celui qui est le plus petit parmi vous, est le plus grand, " Jean craignit donc qu’ils ne se fussent rendus coupables en faisant en leur nom une défense formelle à un homme qui chassait les démons ; car faire défense n’est pas un acte d’infériorité, mais le signe d’une autorité supérieure : " Jean, prenant la parole, lui dit : Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons en notre nom, et nous l’en avons empêché. " Ce n’était point par un sentiment d’envie, mais parce qu’ils voulaient s’assurer de la nature et de l’authenticité de ces miracles. En effet, cet homme n’avait pas été revêtu, comme eux, du pouvoir d’opérer des prodiges ; il n’avait pas reçu, comme eux, la mission divine, il ne marchait pas continuellement à la suite de Jésus-Christ, comme Jean l’affirme : " Il ne vous suit pas avec nous. " — Saint Ambroise. Jean, le plus aimant des disciples, et pour cela le plus aimé, croit qu’on doit refuser ce pouvoir tout divin à celui qui n’est point le disciple fidèle de Jésus. — Saint Cyrille d’Alexandrie. Il eût été plus raisonnable de penser que cet homme n’était pas l’auteur des miracles qu’on lui voyait opérer, mais la grâce divine qui agit dans celui qui fait des miracles au nom et par la puissance du Christ. Qu’importe que ceux qui ont reçu cette grâce de Jésus-Christ, ne sont point comptés parmi les Apôtres ? Les dons du Christ sont très-différents, mais comme le Sauveur avait spécialement donné aux Apôtres le pouvoir de chasser les esprits immondes (Mt 10), ils s’imaginèrent que c’était un privilège qui leur était exclusivement personnel, et c’est pour cela qu’ils s’approchent de Notre-Seigneur pour lui demander si d’autres partageaient ce pouvoir avec eux.
Saint Ambroise. Le Sauveur ne fait aucun reproche à Jean, parce qu’il agissait sous l’inspiration de son amour, mais il lui apprend à connaître la différence qui sépare les chrétiens faibles de ceux qui sont morts. Le Seigneur récompense ceux qui sont forts, mais il n’exclut pas pour cela ceux qui sont plus faibles : " Et Jésus lui dit : Ne l’en empêchez point, car celui qui n’est point contre vous, est pour vous, " Oui, Seigneur, vous dites vrai, car Joseph et Nicodème étaient vos disciples cachés par crainte, et cependant ils ne vous refusèrent pas en son temps le témoignage de leur fidélité et de leur amour. Et toutefois, comme vous avez dit vous-même ailleurs : " Celui qui n’est pas avec moi, est contre moi ; et celui qui ne recueille pas avec moi, dissipe " (Lc 11, 23) ; daignez faire disparaître cette apparente contradiction. Quant à moi, je pense que celui qui considérera attentivement le divin scrutateur des cœurs, sera convaincu qu’il discerne les actions des hommes par l’intention qui les produit. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 42 sur S. Matth.) En effet, lorsqu’il dit : " Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, " il veut faire connaître à ses disciples que le démon et les Juifs sont contre lui ; mais ici, il veut leur apprendre que cet homme, qui chassait les démons au nom de Jésus-Christ, était en partie de leur côté. — Saint Cyrille d’Alexandrie. Comme s’il disait : À cause de vous qui aimez le Christ, il en est qui cherchent tout ce qui a rapport à sa gloire, et qui ont reçu le même grâce.
Théophylacte. Qu’elle est admirable la puissance de Jésus-Christ, et comme sa grâce opère par des hommes indignes qui ne sont pas ses disciples ! C’est ainsi que les prêtres produisent la sanctification dans les âmes, bien qu’ils n’aient pas eux-mêmes la grâce de la sainteté.
Saint Ambroise. Mais pourquoi ne veut-il pas qu’on empêche ceux qui, par l’imposition des mains, ont le pouvoir de commander aux esprits immondes au nom de Jésus, tandis que dans l’Évangile de saint Matthieu, il leur dit : " Je ne vous connais point ? " Il n’y a ici aucune contradiction, nous devons seulement conclure de ces dernières paroles, que le Sauveur ne demande pas seulement aux clercs les œuvres de leur ministère, mais des œuvres de vertu ; et que le nom de Jésus-Christ renferme une si grande puissance, qu’il la communique à ceux mêmes qui sont loin d’être saints, pour le bien de leurs frères, mais non pour leur propre sanctification. Que personne donc ne s’attribue le mérite de la guérison spirituelle d’un homme, que la puissance du nom éternel de Dieu a délivré de ses crimes ; ce n’est point votre mérite, mais la haine que Dieu porte au démon, qui est la cause de sa défaite. — Saint Bède. Lorsque donc nous rencontrons des hérétiques et des mauvais catholiques, ce que nous devons détester et combattre en eux, ce ne sont pas les pratiques qui nous sont communes avec eux, et qui sont comme un lien d’unité qui les rattache encore à nous, mais la division contraire à la paix et à la vérité, qui les rend nos ennemis.
Lc 9, 51-56
51 Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem.
52 Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Devant ce refus, les disciples Jacques et Jean intervinrent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ? »
55 Mais Jésus se retourna et les interpella vivement.
56 Et ils partirent pour un autre village.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Comme le temps approchait où le Seigneur devait, après les souffrances de sa passion, remonter au ciel, il résolut de se rendre à Jérusalem : " Les jours où il devait être enlevé de ce monde étant près de s’accomplir, " etc. — Tite de Bostra. Il fallait, en effet, que le véritable agneau fût offert là où l’agneau figuratif était immolé. L’Évangéliste dit qu’il " affermit son visage, " c’est-à-dire qu’il n’allait point de côté et d’autre, qu’il ne parcourait point les bourgs et les villages, mais qu’il se rendait directement à Jérusalem. — Saint Bède. Que les païens cessent donc d’insulter, comme un homme, ce crucifié qui a prévu, certainement comme Dieu, le temps de son crucifiement, et qui, consentant à cette mort ignominieuse, a marché avec une contenance ferme, c’est-à-dire avec une âme résolue et intrépide.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Il envoie devant lui des messagers, pour lui préparer un logement et à ceux de sa suite, mais, lorsqu’ils arrivèrent dans le pays de Samarie, ils ne furent point reçus : " Et il envoya devant lui quelques-uns de ses disciples, et ils partirent et entrèrent dans un bourg de Samarie pour lui préparer un logement ; mais les habitants refusèrent de le recevoir. " — Saint Ambroise. Remarquez que le Sauveur ne voulut point être reçu par ceux qu’il savait n’être point sincèrement convertis ; s’il l’eût voulu, il eût changé leurs mauvaises dispositions, et leur eût inspiré un véritable dévouement pour sa personne ; mais Dieu appelle qui il veut, et donne aussi suivant sa volonté la grâce de la foi et de la piété. Or, l’Évangéliste nous fait connaître la raison pour laquelle ils refusèrent de le recevoir : " Parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. " — Théophylacte. Mais s’ils refusèrent de le recevoir, parce que son intention était de se rendre à Jérusalem, ne sont-ils pas excusables ? Nous répondons qu’il faut entendre ces paroles de l’Évangéliste : " Et ils ne le reçurent pas, " dans ce sens qu’il ne vint même pas dans le pays de Samarie, " et qu’à cette question : Pourquoi ne l’ont-ils pas reçu ? l’auteur sacré répond, que ce n’est point par impuissance de sa part, mais parce qu’au lieu de se rendre dans le pays de Samarie, il aima mieux aller à Jérusalem. — Saint Bède. On peut dire aussi que les Samaritains ne voulurent point le recevoir, par ce qu’ils le voyaient se diriger vers Jérusalem, car selon la remarque de saint Jean, les Juifs ne communiquent pas avec les Samaritains. (Jn 4.)
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Sauveur, qui connaissait toutes choses avant leur accomplissement, savait bien que ceux qu’il envoyait, ne seraient pas reçus par les Samaritains ; il leur commande cependant d’aller annoncer sa venue, parce qu’il agissait toujours dans l’intérêt de ses disciples. Il se rendait à Jérusalem aux approches de sa passion, c’est donc pour leur épargner le scandale de ses souffrances, et leur apprendre à supporter patiemment les outrages, qu’il permit ce refus des Samaritains, comme une espèce de prélude de ce qu’il devait souffrir. Il leur donnait encore une autre leçon, ils étaient destinés à être un jour les docteurs de tout l’univers, et devaient parcourir les villes et les bourgades pour y prêcher l’Évangile, et ils devaient nécessairement rencontrer des hommes qui refuseraient de recevoir cette sainte doctrine, et ne permettraient pas à Jésus de demeurer au milieu d’eux. Il leur apprend donc, qu’eu annonçant cette divine doctrine, ils doivent se montrer pleins de patience et de douceur, fuir tout sentiment de haine et de colère, et ne jamais chercher à sévir contre ceux qui les outrageraient. Mais telles n’étaient point leurs dispositions ; cédant aux mouvements d’un zèle trop ardent, ils voulaient faire tomber sur les Samaritains le feu du ciel : " Ce qu’ayant vu ses disciples, ils lui dirent : Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu du ciel descende, " etc. — Saint Ambroise. Ils se rappelaient que le zèle de Phinées, qui avait mis à mort des sacrilèges (Nb 25), lui avait été imputé à justice ; et encore, qu’à la prière d’Élie, le feu était descendu du ciel pour venger les outrages faits à ce prophète (4 R 1.) — Saint Bède. Ces saints personnages, en sachant parfaitement que la mort qui sépare l’âme du corps, n’est pas à redouter, ont semblé partager les idées de ceux qui la craignaient, et ont puni quelquefois de mort certains crimes. Ils inspiraient ainsi à ceux qui en étaient témoins une salutaire frayeur, et pour ceux qui étaient punis de mort, ce n’est pas la mort qui leur était funeste, c’eût été bien plutôt le péché qui n’aurait fait que s’accroître, s’ils eussent vécu plus longtemps.
Saint Ambroise. Laissons la vengeance à celui qui est dominé par la crainte ; celui qui est sans crainte, ne cherche pas à se venger. Nous voyons encore ici que les Apôtres étaient égaux en mérites aux prophètes, puisqu’ils espèrent obtenir le même pouvoir que le prophète ; et l’espérance qu’ils ont de faire descendre le feu du ciel est fondée, puisqu’ils sont les fils du tonnerre. (Mc 3, 17.)
Tite de Bostra. Les disciples estiment que la punition des Samaritains, frappés de mort pour avoir refusé de recevoir le Sauveur, serait beaucoup plus juste que celle des cinquante soldats envoyés pour se saisir d’Élie, son serviteur. — Saint Ambroise. Le Sauveur, au contraire, ne s’irrite point contre eux, il veut nous apprendre que le désir de la vengeance est incompatible avec la perfection de la vertu, que la plénitude de la charité exclut toute colère, qu’il ne faut point repousser la faiblesse, mais bien plutôt l’aider, et que les âmes vraiment pieuses doivent rejeter bien loin tout mouvement d’indignation, et les âmes magnanimes tout désir de vengeance : " Jésus, se tournant vers eux, les reprit, en disant : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. " — Saint Bède. Le Seigneur ne leur reproche point de vouloir suivre l’exemple du saint prophète, mais l’erreur grossière où ils étaient par rapport à la vengeance, et il les reprend de ce qu’ils désiraient se venger de leurs ennemis, par sentiment de haine plutôt que de les ramener au bien par un sentiment d’affection. Aussi, après qu’il leur eut enseigné comment ils devaient aimer leur prochain comme eux-mêmes, et lors même qu’ils eurent reçu le Saint-Esprit, on vit encore de ces vengeances, quoique plus rarement que dans l’Ancien Testament ; car comme Notre-Seigneur ajoute : " Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver. " Vous donc qui êtes marqués de son esprit, soyez les imitateurs de ses œuvres, exercez ici bas la miséricorde, vous jugerez avec justice dans le siècle futur. — Saint Ambroise. En effet, il ne faut pas toujours punir ceux qui sont coupables ; souvent la clémence est bien plus utile ; elle vous fait pratiquer la patience, et elle inspire au pécheur le désir de devenir meilleur. C’est ainsi que les Samaritains, sur lesquels le Sauveur refusa de faire tomber le feu du ciel, embrassèrent la foi avec plus d’empressement.
Lc 9, 57-62
57 En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. »
58 Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête. »
59 Il dit à un autre : « Suis-moi. » L'homme répondit : « Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison. »
62 Jésus lui répondit : « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Seigneur est plein de libéralité pour tous les hommes, cependant il ne donne point indistinctement, et au hasard, les choses célestes et divines ; il les réserve pour ceux qui en sont dignes, c’est-à-dire pour ceux qui savent préserver leur âme des souillures du péché, c’est ce que nous enseigne la parole puissante du saint Évangile : " Pendant qu’ils étaient en chemin, un homme lui dit : Je vous suivrai partout où vous irez. " — Remarquons d’abord que cet homme s’approche de Jésus avec beaucoup de tiédeur, et que, par conséquent, ses prétentions sont excessives ; en effet, il ne demande pas à marcher simplement à la suite de Jésus-Christ, à l’exemple d’un grand nombre, mais il aspire ouvertement à la dignité d’apôtre, contrairement à cette parole de saint Paul : " Personne ne peut s’attribuer cet honneur, mais il faut y être appelé de Dieu. " (He 5.) — Saint Athanase. Il ose encore s’égaler à la puissance incompréhensible du Sauveur en lui disant : " Je vous suivrai, partout où vous irez. " Car si la nature humaine, dans la condition que Dieu lui a faite, peut suivre le Sauveur pour entendre sa doctrine, il lui est impossible de le suivre partout où il est ; car il est incompréhensible, et n’est circonscrit par aucun lieu. — Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Sauveur avait encore un autre motif légitime pour ne point accepter l’offre que lui faisait cet homme ; il enseignait qu’il devait auparavant porter sa croix et renoncer aux affections de la vie présente ; et son intention, en lui donnant cette leçon, n’était pas de lui faire un reproche, mais de lui inspirer des dispositions plus parfaites.
" Jésus lui dit : Les renards ont des tanières, " etc. — Théophylacte. Cet homme avait vu le Sauveur entraîner une grande multitude à sa suite ; il s’imagina qu’elle lui payait un tribut, et qu’en s’attachant lui-même au Seigneur, il trouverait le moyen de s’enrichir. — Saint Bède. Aussi Jésus lui répond : " Pourquoi n’avez-vous d’autre motif, en désirant me suivre, que d’obtenir les richesses et les avantages de ce monde, lorsque je suis si pauvre, que je ne possède pas même la plus petite demeure, et que le toit qui m’abrite, ne m’appartient pas ? " — Saint Jean Chrysostome. (Commentaire grec.)Voyez avec quelle sévérité le Sauveur pratique la pauvreté qu’il avait enseignée ; il n’avait à lui ni table, ni chandelier, ni maison, ni aucune des choses nécessaires à la vie.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Dans le sens figuré, les renards et les oiseaux du ciel sont le symbole des puissances malignes et astucieuses des démons, et Jésus semble dire à cet homme : Les renards et les oiseaux du ciel trouvent en vous leur demeure, comment le Christ pourrait-il s’y reposer ? Qu’y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres ? (2 Co 6, 14.)
Saint Athanase. Ou bien encore, le Seigneur veut montrer ici la grandeur de sa nature, comme s’il disait : Toutes les créatures peuvent être circonscrites par un espace, mais la puissance du Verbe de Dieu ne peut être ni comprise ni limitée par un lieu quelconque. Ne dites donc point : " Je vous suivrai partout où vous irez. " Si cependant vous désirez devenir son disciple, renoncez à tout ce qui est contraire à la raison ; car il est impossible que celui qui se plaît au milieu des choses déraisonnables, devienne le disciple du Verbe. — Saint Ambroise. Ou bien encore, dans la pensée du Sauveur, les renards sont la figure des hérétiques ; le renard, en effet, est un animal trompeur, toujours occupé à tendre des pièges, et qui ne vit que de fraudes et de rapines, il ne laisse rien en repos, rien en paix, rien en sûreté, et cherche sa proie jusque dans la demeure des hommes. De plus, le renard, animal astucieux, se creuse une tanière, et aime à s’y tenir caché ; tels sont aussi les hérétiques qui ne savent se construire une demeure, mais qui s’efforcent d’enlacer et de resserrer les âmes dans leurs sophismes trompeurs. Enfin, cet animal ni ne s’apprivoise, ni ne peut servir aux usages domestiques. Aussi l’Apôtre fait-il cette recommandation : " Fuyez celui qui est hérétique, après le premier ou le second avertissements " (Tt 3.) Les oiseaux du ciel, qui sont souvent dans les Écritures la figure de la malice spirituelle, construisent leurs nids dans le cœur des méchants ; et tant que la malice et la perfidie dominent leurs affections, Dieu ne peut prendre possession de leur âme ; mais dès qu’il rencontre une âme innocente, il abaisse sur elle, pour ainsi dire, la plénitude de sa majesté, car il entre dans le cœur des bons, en y versant sa grâce avec profusion. Nous ne pouvons donc raisonnablement regarder comme simple et fidèle cet homme que le Sauveur ne juge pas digne de marcher à sa suite, bien qu’il promît de le servir avec un dévouement que rien ne pourrait affaiblir. C’est que le Seigneur ne se contente pas de l’apparence du dévouement, il exige la pureté d’intention, et il ne peut agréer l’obéissance de celui dont il n’approuve point les services. Nous ne devons exercer qu’avec réserve et prudence les devoirs de l’hospitalité spirituelle ; car en ouvrant sans précaution, aux infidèles, la demeure intérieure de notre âme, nous nous exposons à tomber dans leur infidélité par une confiance imprévoyante, Cependant, Dieu, après avoir éloigné cet hypocrite, admet à sa suite un homme sincère, pour nous apprendre qu’il ne rejette point la piété véritable, mais la fidélité mensongère.
" Il dit à un autre : Suivez-moi. " Il savait que cet homme, auquel il s’adressait, avait perdu son père : " Celui-ci lui répondit : Maître, permettez-moi d’aller auparavant ensevelir mon père. " — Saint Bède. Il ne refuse point de devenir le disciple de Jésus-Christ, mais il veut remplir auparavant les devoirs de la piété filiale, pour le suivre ensuite plus librement.
Saint Ambroise. Mais le Seigneur appelle sans délai ceux que sa miséricorde a choisis : " Et Jésus lui dit : Laissez les morts ensevelir leurs morts. " Puisque la religion elle-même nous commande de rendre à nos semblables les devoirs de la sépulture, pourquoi le Sauveur défend-il à cet homme d’ensevelir son père, si ce n’est pour nous faire comprendre que ce devoir purement humain, doit le céder aux obligations qui ont Dieu pour objet ? Le désir de cet homme était bon, mais les difficultés que l’accomplissement de ce désir lui créait, étaient plus à craindre ; celui dont le zèle est partagé, partage aussi son amour, et en appliquant ses soins à deux objets différents, il retarde nécessairement les progrès de son âme. Il faut donc remplir d’abord les devoirs les plus importants, à l’exemple des Apôtres qui, pour n’être point absorbés par le soin des pauvres, établirent des ministres pour distribuer les aumônes. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 28 sur S. Matth.) Quelle obligation plus pressante que de rendre à un père les derniers devoirs ? Mais encore, quelle obligation plus facile, puisqu’il suffit de quelques instants pour l’accomplir. Le Sauveur veut donc nous apprendre ici à ne point employer inutilement la plus légère partie du temps, lors même que mille circonstances sembleraient nous forcer, et à toujours placer les intérêts spirituels au-dessus des choses les plus nécessaires ; car le démon est sans cesse aux aguets, pour trouver quelque entrée dans notre âme, et s’il surprend la moindre négligence, il nous jette dans un relâchement extrême. — Saint Ambroise. Le Sauveur ne défend donc pas de rendre à un père les derniers devoirs, mais il place les devoirs de religion au-dessus des devoirs de la piété filiale. Il veut qu’on laisse à ses parents l’accomplissement des uns, mais il fait à ses élus une obligation d’accomplir les autres. Or comment les morts peuvent-ils ensevelir les morts, à moins que vous ne compreniez qu’il y a deux morts différentes, la mort naturelle, et la mort du péché ? Il y a encore une troisième mort, c’est celle qui nous fait mourir au péché, et vivre pour Dieu. (Rm 9.)
Saint Jean Chrysostome. (hom. 28, sur S. Matth.) Cette expression du Sauveur : " Leurs morts ", montrent que ce mort ne lui appartenait pas, sans doute parce qu’il était mort dans l’infidélité. — Saint Ambroise. Ou bien encore, comme la bouche des impies est un sépulcre ouvert (Ps 5), le Seigneur commande de détruire la mémoire de ceux dont tout le mérite meurt avec le corps ; il ne détourne donc pas ce fils des devoirs que lui impose la piété filiale, mais il le sépare de tout commerce avec les infidèles. Ce n’est pas l’accomplissement d’un devoir qu’il interdit, c’est un acte de religion qu’il commande, c’est-à-dire qu’il ne faut avoir aucun rapport avec les nations qui sont dans la mort. — Saint Cyrille d’Alexandrie. On peut encore dire que le père de ce jeune homme était accablé de vieillesse, et il croyait faire un acte louable en se proposant de pratiquer à son égard les devoirs de la piété filiale, comme Dieu lui-même le commande : " Honorez votre père et votre mère. " (Ex 20.) Aussi Notre-Seigneur l’ayant appelé au ministère évangélique en lui disant : " Suivez-moi, " il demandait un délai pour subvenir aux besoins de son vieux père : " Permettez-moi d’aller auparavant ensevelir mon père. " Il ne demandait pas d’aller rendre à son père les devoirs de la sépulture, car Jésus-Christ ne l’en eût pas empêché, mais cette expression ensevelir signifiait qu’il désirait soutenir sa vieillesse jusqu’à sa mort. Mais le Seigneur lui répondit : " Laissez les morts ensevelir leurs morts ; " car son père avait d’autres parents aussi proches qui pouvaient prendre soin de lui, mais qui étaient morts, en ce Sens qu’ils n’avaient pas encore embrassé la foi. Apprenez de là que la piété, que nous devons à Dieu, doit l’emporter sur l’amour et le respect que nous devons à nos parents, parce qu’ils nous ont engendrés. En effet, le Dieu de toutes les créatures nous a donné l’être, lorsque nous étions dans le néant, tandis que nos parents n’ont été que les instruments dont il s’est servi pour notre entrée dans la vie.
Saint Augustin. (de l’accord des Evang., 2, 23.) Telle est la réponse que Jésus fit à celui qu’il avait appelé lui-même à sa suite. Un autre disciple s’approcha encore de lui sans avoir été appelé, et lui dit : " Seigneur, je vous suivrai, mais permettez-moi de disposer auparavant de ce que j’ai dans ma maison, " — Saint Cyrille d’Alexandrie. La résolution de cet homme est admirable et digne d’éloges ; mais en demandant à renoncer aux biens qu’il possède, pour s’affranchir des soins qu’ils réclament, il montre que son cœur est encore partagé, puisque sa résolution n’est pas encore parfaitement arrêtée. Car vouloir consulter des proches, qui ne consentiront point à ce dessein, c’est montrer une résolution tant soit peu chancelante. Aussi Notre-Seigneur n’approuve pas ce dessein ; " Jésus lui répondit : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu, " etc. — Mettre la main à la charrue, c’est être disposé à suivre Jésus-Christ par amour ; mais c’est regarder en arrière, que de demander un délai pour avoir occasion de revenir dans sa maison, et de s’entendre avec ses proches. — Saint Augustin. (serm. 7 sur les par. du Seig.) Jésus semble lui dire : L’Orient vous appelle, et vous regardez au couchant. — Saint Bède. Mettre la main à la charrue, c’est aussi briser la dureté de son cœur avec le bois et le fer de la passion du Seigneur, comme avec un instrument de pénitence, et ouvrir son âme pour lui faire produire les fruits des bonnes œuvres. Celui qui se livre à cette culture, et qui, semblable à la femme de Loth (Gn 19, 20), jette un regard de regret et d’affection sur les choses qu’il a laissées, demeure privé de la récompense du royaume éternel. — Chaîne des Pères Grecs. En jetant de fréquents regards sur les choses auxquelles nous avons renoncé, nous sommes entraînés par la force de l’habitude vers les actes de notre vie ancienne. L’usage, en effet, a une force véritable pour nous enchaîner. Est-ce que l’habitude ne naît pas de l’usage ? est-ce que l’habitude, à son tour, ne devient pas une seconde nature ? Or, il est bien difficile de vaincre ou de changer la nature, et si elle cède tant soit peu quand elle y est forcée, elle reprend bien vite son premier empire. — Saint Bède. Si Notre-Seigneur blâme sévèrement ce disciple qui désirait le suivre, parce qu’il voulait d’abord disposer de ce qu’il avait dans sa maison ; que dira-t-il à ceux qui, sans aucun motif d’utilité, visitent fréquemment les maisons de ceux qu’ils ont laissés dans le monde ?