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Mt 9, 14-17
14 Les disciples de Jean Baptiste s'approchent de Jésus en disant : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, alors que nous et les pharisiens nous jeûnons ? »
15 Jésus leur répondit : « Les invités de la noce pourraient-ils donc faire pénitence pendant le temps où l'Époux est avec eux ? Mais un temps viendra où l'Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront.
16 Et personne ne coud une pièce d'étoffe neuve sur un vieux vêtement ; car le morceau ajouté tire sur le vêtement et le déchire davantage.
17 Et on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement les outres éclatent, le vin se répand, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le tout se conserve. »
La Glose. À peine Notre-Seigneur s’est justifié de fréquenter les pécheurs et de participer à leurs repas qu’on l’attaque sur l’action de manger elle-même. " Alors, dit l’Évangéliste, les disciples de Jean vinrent le trouver, et lui dirent : Pourquoi les Pharisiens et nous, jeûnons-nous ? " etc. Saint Jérôme. Question pleine d’orgueil, et coupable vanité du jeûne ! Les disciples de Jean étaient inexcusables de s’être joints aux pharisiens que leur Maître avait si hautement condamnés, ils le savaient bien, et qui calomniaient celui qu’il avait annoncé. — Saint Jean Chrysostome. (hom.31.) Cette question revient à dire : " Soit, vous agissez de la sorte comme médecin ; mais pourquoi vos disciples, laissant là le jeûne, vont-ils s’asseoir à de pareilles tables ? " Pour rendre l’accusation plus forte par la comparaison, ils se mettent en regard, eux d’abord, et puis les pharisiens. Car ces derniers jeûnaient pour obéir à la loi, comme ce pharisien qui disait : " Je jeûne deux fois dans la semaine, " et les disciples de Jean, d’après la recommandation de leur Maître. — Raban Maure. Car Jean ne but ni vin, ni rien de ce qui peut enivrer, et le mérite de son abstinence est d’autant plus grand, qu’il n’avait aucune puissance sur la nature. Mais quant au Seigneur qui peut remettre les péchés, pourquoi s’abstiendrait-il de manger avec les pécheurs, puisqu’il peut les rendre plus justes que ceux qui font profession d’abstinence. Jésus-Christ jeûne pour vous apprendre à ne pas éluder le précepte du jeûne, et il mange avec les pécheurs, pour vous faire comprendre sa puissance et l’efficacité de sa grâce.
Saint Augustin. (de l’accord des Evang., liv. 2, chap. 27.) Saint Matthieu attribue cette question aux disciples de Jean ; le récit de saint Marc, au contraire (Mc 2), semblerait indiquer qu’elle fut faite par d’autres, c’est-à-dire par les convives, objectant l’exemple des disciples de Jean et des pharisiens ; ce que saint Luc (Lc 5) raconte en termes plus exprès. Si donc saint Matthieu s’exprime ainsi : " Alors les disciples de Jean s’approchèrent, " etc., c’est que ces disciples étaient présents, et que tous à l’envi faisaient autant qu’ils le pouvaient, cette objection. — Saint Jean Chrysostome. (hom.31.) Ou bien, si saint Luc place cette question dans la bouche des pharisiens, tandis que saint Matthieu l’attribue aux disciples de Jean-Baptiste, c’est que les pharisiens les avaient poussés à faire cette question, comme ils firent encore plus tard à l’égard des hérodiens. Il est à remarquer que lorsqu’il s’agit de prendre la défense des étrangers, des publicains par exemple, Notre-Seigneur, pour consoler leur âme ulcérée par le chagrin, repousse avec force les accusations dont ils sont l’objet, tandis qu’il répond avec une extrême douceur lorsque le blâme tombe sur ses disciples. Et Jésus leur dit : " Les amis de l’Époux peuvent-ils être dans le deuil pendant que l’Époux est avec eux ? " Il vient de se présenter comme médecin, ici il se donne le nom d’époux, rappelant ainsi ces paroles de Jean-Baptiste (Jn 3) : " L’époux est celui qui a l’épouse. " — Saint Jérôme. L’époux, c’est Jésus-Christ ; l’épouse, c’est l’Église. De cette union spirituelle sont nés les Apôtres, qui ne peuvent pas être dans le deuil tant qu’ils voient l’Époux dans la chambre nuptiale, et qu’ils savent qu’il est avec l’Épouse. Mais lorsque les jours des noces seront passés pour faire place au temps de la passion et de la résurrection, alors les fils de l’Époux jeûneront, comme il est dit : " Viendront des jours, " etc.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 31.) Voici le sens des paroles du Sauveur : " Le temps présent est le temps de la joie et de l’allégresse ; il ne faut pas y mêler de cause de tristesse. Car le jeûne est une chose triste, non pas précisément en elle-même, mais pour ceux dont les dispositions sont imparfaites, c’est-à-dire pour ceux qui n’ont pas encore atteint la force de la perfection spirituelle ; car il est plein de douceur pour ceux qui veulent se livrer à la contemplation de la sagesse et travailler à leur perfection. Notre-Seigneur se conforme donc à leurs idées, et il montre par là que la conduite de ses disciples était l’effet non point de la sensualité, mais d’une économie pleine de sagesse.
Saint Jérôme. Quelques-uns se fondent sur ces paroles pour conclure que l’on doit consacrer au jeûne les quarante jours qui suivent la passion, quoique les jours de la Pentecôte et la descente de l’Esprit saint qui suivent immédiatement, nous apportent de nouveaux sujets de joie. Montan, Prisca et Maximilla prennent occasion des mêmes paroles pour faire le carême après la Pentecôte, en alléguant que les fils de l’Époux doivent jeûner lorsque l’Époux a disparu. Mais la coutume de l’Église est de se disposer à la passion et à la résurrection du Seigneur par l’humiliation de la chair, et de nous préparer par le jeûne du corps à l’abondance spirituelle que les mystères tiennent pour nous en réserve.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 31). Le Sauveur appuie de nouveau sa doctrine sur des exemples empruntés à la vie ordinaire : " Personne, dit-il, ne met une pièce de drap neuf à un vieux vêtement, " etc., paroles dont voici le sens : Mes disciples ne sont pas encore assez forts, ils ont encore besoin de condescendance, l’Esprit saint ne les a pas encore renouvelés ; dans cette disposition, il ne faut point leur imposer le lourd fardeau des préceptes. En parlant de la sorte, il trace à ses apôtres la règle qu’ils devront suivre, de traiter avec douceur les disciples qui leur viendront de toutes les parties de la terre. — Rémig. Par ce vieux vêtement il veut désigner ses disciples, car ils n’étaient pas encore entièrement renouvelés ; ce morceau d’étoffe forte, c’est-à-dire neuve, signifie la grâce de la nouvelle loi, c’est-à-dire la doctrine de l’Évangile, dont le jeûne est une petite partie. Il ne convenait donc pas qu’il leur imposât la loi dure et pénible du jeûne, qui aurait pu les briser par sa rigueur et leur faire perdre la foi. C’est pour cela qu’il ajoute : " Car le neuf emporte une partie du vieux. "
La Glose. C’est comme s’il disait : Une pièce d’étoffe, c’est-à-dire neuve, ne doit pas être cousue à un vieil habit, car souvent elle emporte tout ce qu’elle recouvre, c’est-à-dire le vêtement presque tout entier, et la déchirure est plus grande. C’est ainsi qu’en imposant un lourd fardeau à un homme encore novice, on détruit souvent le bien qui existait auparavant dans son âme.
Rémig. À ces deux comparaisons, celle des noces et celle d’une pièce d’étoffe neuve et d’un vêtement usé, il en ajoute une troisième, celle des outres et du vin : " Et l’on ne met point, dit-il, du vin nouveau dans de vieilles outres, " etc. Ces vieilles outres ce sont ses disciples, qui n’étaient pas encore parfaitement renouvelés ; et le vin nouveau signifie la plénitude de l’Esprit saint et les mystères du ciel, dont les disciples n’étaient pas encore capables de pénétrer la profondeur. Mais après la résurrection, ils devinrent des outres neuves ; ils reçurent le vin nouveau lorsque l’Esprit saint vint remplir leur cœur ; ce qui fait dire à quelques-uns : " Ils sont tous pleins de vin nouveau. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 31.) Le Sauveur nous donne ainsi la raison de tant de paroles simples et familières qu’il disait à ses apôtres, pour s’accommoder à leur faiblesse.
Saint Jérôme. Nous pouvons encore entendre par ce vêtement usé et par ces vieilles outres, les scribes et les pharisiens. Ce morceau de drap neuf et le vin nouveau sont les préceptes de l’Évangile qu’on ne peut imposer aux Juifs, dans la crainte d’une déchirure plus grande. Les Galates voulaient faire quelque chose de semblable, en mêlant les prescriptions de la loi avec celles de l’Évangile, et en mettant du vin nouveau dans de vieilles outres ; mais l’Apôtre les en reprit en ces termes : " Ô Galates insensés, qui vous, a fasciné l’esprit pour vous rendre ainsi rebelles à la vérité ? " Il fallait donc verser d’abord la doctrine de l’Évangile dans le cœur des Apôtres, avant d’en faire part aux scribes et aux pharisiens qui, étant corrompus par les traditions de leurs ancêtres, ne pouvaient conserver la pureté sans mélange des préceptes du Christ. Il y a, en effet, une grande différence entre la pureté d’une âme virginale qu’aucune faute antérieure n’a soufflée, et celle d’une âme qui a traîné dans la fange de toutes les passions. — La Glose. Par là le Sauveur nous apprend que les Apôtres ne devaient pas être retenus captifs des anciennes observances, eux qui devaient être comme inondés des flots d’une grâce toute nouvelle.
Saint Augustin. (serm. du Carême). Ou bien encore, tout chrétien qui jeûne convenablement humilie son âme dans les gémissements de la prière et la mortification du corps, ou la détache des séductions de la chair sous le charme d’une sagesse toute spirituelle. Or, le Seigneur embrasse dans sa réponse ces deux espèces de jeûne. Il dit du premier qui tend à humilier notre âme : " Les fils de l’Époux ne peuvent pas être dans le deuil ; " et de celui qui offre à l’âme un aliment tout spirituel : " Personne ne met un morceau de drap neuf, " etc. Mais lorsque l’Époux nous est enlevé, c’est alors qu’il faut pleurer, et notre douleur sera véritable si nous brûlons du désir de le voir. Heureux ceux qui ont pu jouir de sa présence avant sa passion, l’interroger suivant leurs désirs, et l’écouter avec le respect qu’ils devaient à ses divines paroles. Nos pères ont désiré le voir avant sa venue, et ils ne l’ont point vu. Dieu leur avait donné une autre mission : ils devaient annoncer son avènement, mais ils ne devaient pas entendre sa parole, lorsqu’il serait descendu sur la terre. C’est en nous que se sont accomplies ces paroles du Sauveur : " Il viendra un temps où vous désirerez voir un de ces jours, et vous ne le pourrez pas. " Qui donc ne consentira à être dans le deuil ici-bas ? Qui ne dira : " Mes larmes sont devenues mon pain le jour et la nuit, pendant qu’on me dit tous les jours : Où est ton Dieu ? " C’est donc avec raison que l’Apôtre désirait d’être dégagé des liens du corps pour être avec Jésus-Christ.
Saint Augustin. (de l’accord des Evan g., liv. 2, chap. 12.) Saint Matthieu emploie le mot tristesse là où saint Marc et saint Luc se sont servis de l’expression jeûner, parce que le jeûne dont parle ici le Seigneur renferme l’humiliation d’une âme affligée, tandis que les dernières comparaisons ont pour objet l’autre espèce de jeûne qui consiste dans la joie de l’âme que les douceurs spirituelles tiennent comme suspendue et détachée des aliments terrestres. Notre-Seigneur nous apprend ainsi que ceux qui sont trop occupés de leur corps et qui n’ont point dépouillé le vieil homme et ses inclinations, ne sont pas capables de cette espèce de jeûne.
Saint Hilaire. (can. 9 sur S. Matth.) Dans le sens mystique, la réponse que Notre-Seigneur fait ici, en déclarant que ses disciples ne doivent point jeûner tant qu’ils jouissent de la présence de l’Époux, nous apprend la joie dont sa présence est pour nous le principe, et nous rappelle le sacrement où il nous donne une nourriture sainte, nourriture qui ne fera défaut à personne pourvu que Jésus-Christ soit présent, c’est-à-dire qu’on le possède au dedans de soi-même. Mais lorsque l’Époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront, car aucun de ceux qui ne croiront pas à la résurrection du Christ, ne mangera le pain de vie, puisque le sacrement où nous recevons le pain du ciel nous est donné comme gage de notre foi en la résurrection. — Saint Jérôme. Ou bien encore, c’est lorsque nos péchés ont forcé l’Époux de s’éloigner, qu’il faut recourir au jeûne et nous abandonner à la tristesse. — Saint Hilaire. (Can. 9 sur S. Matth.) Ces exemples nous sont aussi proposés pour nous apprendre que les âmes, aussi bien que les corps affaiblis par d’anciens péchés, sont incapables de recevoir les sacrements de la grâce nouvelle.
Raban Maure. Quoique ces diverses comparaisons n’aient qu’un même objet, elles diffèrent cependant l’une de l’autre. Le vêtement qui couvre notre corps représente les bonnes œuvres que nous faisons extérieurement ; et le vin qui nous fortifie intérieurement signifie la ferveur de la foi et de la charité qui renouvelle l’intérieur de notre âme.

Mt 9, 18-22
18 Tandis que Jésus leur parlait ainsi, voilà qu'un chef s'approcha ; il se prosternait devant lui en disant : « Ma fille est morte à l'instant ; mais viens lui imposer la main, et elle vivra. »
19 Jésus se leva et se mit à le suivre, ainsi que ses disciples.
20 Et voilà qu'une femme souffrant d'hémorragies depuis douze ans s'approcha par derrière et toucha la frange de son vêtement.
21 Car elle se disait en elle-même : « Si je parviens seulement à toucher son vêtement, je serai sauvée. »
22 Jésus se retourna, la vit et lui dit : « Confiance, ma fille ! Ta foi t'a sauvée. » Et la femme fut sauvée à l'heure même.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Aux enseignements Jésus-Christ fait succéder les œuvres, ce qui devait surtout fermer la bouche aux pharisiens ; car celui qui venait demander un miracle était un chef de la synagogue, et sa douleur était grande ; cette jeune personne était sa fille unique, et dans la première fleur de l’âge, puisqu’elle n’avait que douze ans. " Comme il leur parlait de la sorte, un chef s’approcha. " Saint Augustin. (de l’accord des Evang., liv. 2, chap. 28.) Saint Marc et saint Luc racontent le même fait, mais en suivant un ordre différent, et ils le placent après que Jésus eut traversé le lac, en quittant le pays des Gérazéniens, où il avait chassé les démons dans un troupeau de pourceaux. Selon le récit de saint Marc, ce fait ce serait passé après que Jésus eut de nouveau traversé le lac ; mais combien de temps après ? c’est ce qu’on ne peut savoir. Cependant s’il n’y avait eu aucun intervalle, il n’y aurait pas moyen de placer ce que raconte saint Matthieu du repas qui eut lieu dans sa maison, et c’est immédiatement après que le chef de la synagogue est venu trouver Jésus. Car si ce prince s’est présenté lorsque Jésus proposait la comparaison du drap neuf et du vin nouveau, on ne doit pouvoir placer aucune action, aucune parole intermédiaire. Or, dans la narration de saint Marc, on voit où l’on pourrait intercaler d’autres faits. Saint Luc lui-même n’est pas contraire à saint Matthieu, car la manière dont il commence son récit : " Et voici qu’un homme qui s’appelait Jaïre, " n’indique pas que ce soit immédiatement après ce qui précède, mais après ce que saint Matthieu raconte en ces termes du repas qu’il prenait avec les publicains : " Pendant qu’il parlait de la sorte, un prince (c’est-à-dire Jaïre, chef de la synagogue) s’approcha, et il l’adorait en lui disant : Seigneur, ma fille vient de mourir. " Pour faire disparaître toute contradiction, il faut remarquer que les deux autres Évangélistes ne disent pas qu’elle est morte, mais sur le point de mourir, tellement qu’ils ajoutent que des envoyés vinrent apprendre au père que sa fille était morte, et qu’il n’eût point à tourmenter davantage le Seigneur. Il faut donc admettre que pour abréger, saint Matthieu s’est attaché surtout à rapporter la prière qui fut adressée au Sauveur de faire ce qu’il fit en effet, c’est-à-dire de ressusciter celle qui venait de mourir. Il ne s’est donc pas arrêté à de que le père dit à Jésus de sa fille, mais, ce qui est bien plus important, aux sentiments et aux désirs qui l’agitaient. En effet, cet homme avait tellement désespéré de l’état de sa fille, que ce qu’il désirait, c’est qu’elle fût rendue à la vie, tant il croyait peu qu’il dût retrouver vivante celle qu’il avait laissée si près de la mort. Les deux autres évangélistes ont donc rapporté les paroles de Jaïre ; saint Matthieu nous fait connaître surtout ses désirs, ses pensées. Évidemment si l’un de ces deux Évangélistes avait prêté au père ces paroles, que Jésus n’eût pas à se mettre en peine, parce que sa fille était morte, le langage que lui fait tenir saint Matthieu serait contradictoire. Mais rien ne dit que cet homme ait partagé les sentiments de ses serviteurs. Nous trouvons ici un des principes d’explication les plus importants : c’est que dans les paroles d’un homme nous ne devons chercher que ce qu’il a l’intention de dire, que la volonté dont ses paroles sont l’expression, et que ce n’est point mentir que de raconter en d’autres termes ce qu’il a voulu dire sans rapporter les expressions dont il s’est servi. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Ou bien encore, ce que ce chef de la synagogue dit de la mort de sa fille n’est qu’une manière d’exagérer son malheur. C’est l’ordinaire de tous ceux qui demandent une grâce d’amplifier les maux qu’ils souffrent, et d’ajouter à la vérité pour fléchir plus efficacement ceux dont ils implorent le secours. C’est pourquoi il dit à Jésus : " Mais venez lui imposer les mains, et elle vivra. " Voyez quelles idées grossières il avait encore sur le Sauveur. Il lui demande deux choses : et de venir en personne, et d’imposer les mains ; c’est ce que demandait ainsi Naaman au prophète Élisée. C’est qu’en effet ceux qui se trouvent dans ces dispositions imparfaites ont besoin de signes sensibles et frappants.
Rémig. Admirons ici tout à la fois l’humilité et la douceur du Seigneur. À peine le centurion l’en a-t-il prié, qu’il consent à le suivre : " Alors Jésus, se levant, le suivit. " Le Sauveur instruit tout à la fois les supérieurs et ceux qui sont placés sous leur direction ; à ceux-ci il donne un exemple d’obéissance ; à ceux-là, il fait voir quelle doit être leur assiduité, leur sollicitude dans l’enseignement, et le zèle avec lequel ils doivent se transporter là où ils apprennent qu’un homme a perdu la vie de l’âme.
Suite. " Et ses disciples marchèrent avec lui. " Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Suivant saint Marc et saint Luc, Jésus prit avec lui trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean ; il ne choisit point Matthieu afin d’exciter en lui un désir plus vif, et aussi parce que ses dispositions étaient encore imparfaites. Il honore les premiers pour engager les autres à se rendre semblables à eux. C’était assez pour Matthieu d’être témoin de la guérison de cette femme qui souffrait d’une perte de sang : " Et voici, nous dit-il, qu’une femme qui souffrait d’une perte de sang depuis douze ans, s’approcha par derrière, et toucha la frange de son vêtement. "
Saint Jérôme. Ce n’est ni dans la maison où était le Sauveur ni dans la ville que cette femme vient le trouver (car la loi lui défendait d’habiter dans les villes) (Lv 19, 25), mais elle se présente à Jésus au milieu du chemin, et c’est ainsi qu’en allant pour guérir une femme il rend la santé à une autre. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32,) Cette femme ne vient pas faire à Jésus-Christ un aveu public de son infirmité, elle en avait honte dans la persuasion qu’elle était impure ; car la loi considérait cette maladie comme une très-grande impureté ; c’est pourquoi elle se cache et veut se dérober à tous les regards. — Rémig. Cette humilité est digne de tout éloge ; elle ne se présente pas devant le Sauveur, elle s’approche par derrière, et se juge indigne de toucher ses pieds. Ce n’est pas même son vêtement qu’elle touche, mais la frange seulement ; car le Seigneur portait une frange à son vêtement pour obéir à une prescription de la loi. (Nb 15, 38) Les pharisiens aussi portaient des franges qu’ils étalaient avec orgueil, et auxquelles ils ajoutaient des espèces d’épines. Mais les franges des vêtements du Sauveur n’avaient rien qui pût blesser, et ne pouvaient que guérir. Aussi cette femme disait en elle-même : " Si je touche seulement la frange de sa robe, je serai guérie. " Sa foi est vraiment admirable : elle a perdu tout espoir de la part des médecins qui lui ont dévoré tout son avoir, mais elle comprend qu’elle a trouvé un médecin descendu du ciel, c’est en lui qu’elle place toute son espérance, et c’est pour cela qu’elle mérita sa guérison. " Et Jésus se retournant alors, et la voyant, lui dit : Ma fille, ayez confiance : votre foi vous a guérie. " — Raban Maure. Pourquoi donc lui recommander la confiance ? Si elle n’avait pas eu la foi, elle ne lui aurait pas demandé sa guérison. Ce qu’il exige d’elle, c’est la force et la persévérance de la foi, afin qu’elle parvienne à une guérison certaine et véritable. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Ou bien, il veut rassurer cette femme trop craintive, en lui disant : " Ayez confiance. " Il l’appelle sa fille, car la foi l’avait rendue véritablement sa fille. — Saint Jérôme. Il ne lui dit pas : Votre foi vous guérira, mais " votre foi vous a guérie ; " car vous êtes déjà guérie par cela seul que vous avez cru. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Cependant cette femme n’avait pas encore une connaissance parfaite du Sauveur, puisqu’elle croyait pouvoir se dérober à ses regards. Mais il ne permit pas qu’elle demeurât cachée, non point pour la gloire qui pourrait lui en revenir, mais dans l’intérêt de tous ceux qui étaient présents. Premièrement, il bannit la crainte du cœur de cette femme qui aurait pu se reprocher d’avoir dérobé la grâce de sa guérison ; secondement, il rectifie la pensée qu’elle avait eue de pouvoir se cacher ; troisièmement, il révèle à tous sa foi pour les porter à l’imiter. Enfin, en montrant qu’il savait tout, il nous donne une preuve non moins grande de sa divinité qu’en arrêtant cette perte de sang. " Et cette femme, continue l’Évangéliste, fut guérie à l’heure même. " — La Glose. Ce fut au moment même où elle toucha le bord de sa robe, et non pas au moment qu’il se retourna vers elle, car alors elle était déjà guérie, comme les autres Évangélistes le remarquent expressément, et comme on peut le conclure des paroles mêmes du Seigneur. — Saint Hilaire. Combien la puissance du Seigneur se montra ici admirable ! Cette puissance qui résidait dans son corps communiquait à des choses périssables la vertu de guérir, et l’opération divine s’étendait jusqu’aux franges de ses vêtements. C’est qu’en effet Dieu ne pouvait être ni circonscrit ni renfermé dans les limites étroites d’un corps, car en s’unissant à un corps mortel il n’y a point renfermé la nature de sa puissance, mais cette même puissance a élevé la fragilité de notre chair pour accomplir l’œuvre de notre rédemption.
Dans le sens mystique, ce chef représente la loi qui vient demander à Jésus-Christ de rendre la vie au cadavre de ce peuple qu’elle lui avait préparé, et qu’elle avait nourri elle-même de l’espérance de son avènement. — Raban Maure. Ou bien, ce prince de la synagogue représente Moïse, et il s’appelle Jaïre, c’est-à-dire qui illumine ou qui est illuminé ; car il a reçu les paroles de vie pour nous les transmettre, et éclairer ainsi les autres comme il est éclairé lui-même par l’Esprit saint. La fille du chef de la synagogue (c’est-à-dire la fille de la synagogue elle-même, âgée de douze ans, âge de la puberté) est abattue sous le poids des erreurs qui la minent, alors qu’elle devait enfanter à Dieu une famille toute spirituelle. Pendant que le Verbe de Dieu s’empresse d’aller trouver cette fille du chef de la synagogue pour sauver les enfants d’Israël, la sainte Église composée des Gentils, et dont les forces se perdaient au milieu des crimes qui se commettaient dans son sein, s’empare par sa foi de la guérison qui était destinée à d’autres. — Raban Maure. Remarquez encore que la fille du chef de la synagogue est âgée de douze ans, et que cette femme souffre depuis douze ans de cette perte de sang, en sorte que l’une avait commencé à souffrir au moment où l’autre venait de naître : or, ce fut à peu près à la même époque que les patriarches donnèrent le jour à la synagogue, et que la multitude des nations étrangères se plongea dans les souillures de l’idolâtrie. Car la perte de sang dont il est ici question peut s’entendre de deux manières ou de la fange de l’idolâtrie, ou des plaisirs de la chair et du sang. Ainsi pendant que la synagogue avait encore toute sa force, l’Église était languissante ; mais le péché de la synagogue est devenu le salut des Gentils. Or, l’Église s’approche du Seigneur, et le touche, lorsqu’elle vient à lui par la foi.
La Glose. Elle crut, elle dit, elle toucha ; car c’est par ces trois choses la foi, la parole et les œuvres, que l’on obtient le salut. — Raban Maure. Elle s’approcha par derrière, obéissant par avance à cette parole : " Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il me suive. " Ou bien c’est parce que n’ayant point vu le Seigneur revêtu d’une chair mortelle, elle est parvenue à le connaître après l’accomplissement des mystères de son incarnation : c’est pour cela qu’elle touche la frange de son vêtement ; figure en cela du peuple des Gentils qui, sans avoir vu le Fils de Dieu incarné, a reçu la parole qui lui annonçait son incarnation. En effet, on peut dire que le mystère de l’incarnation de Jésus-Christ est comme le vêtement dont la divinité était enveloppée, et la doctrine de l’incarnation comme la frange de ce vêtement. Les Gentils ne touchent pas le vêtement, mais seulement la frange, car ils n’ont point vu le Seigneur incarné, mais ils ont reçu par les Apôtres la doctrine de l’incarnation. Heureux celui qui touche par la foi, ne fût-ce même que les extrémités du Verbe ! Ce n’est pas au milieu de la ville que cette femme est guérie, mais dans le chemin où marche le Sauveur ; c’est pour cela que les Apôtres ont dit plus tard : " Parce que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voilà que nous allons vers les Gentils. " Or, ce fut dès l’avènement du Sauveur que la Gentilité reçut les prémices du salut.

Mt 9, 23-26
23 Jésus, arrivé à la maison du chef, dit, en voyant les joueurs de flûte et l'agitation de la foule :
24 « Retirez-vous. La jeune fille n'est pas morte : elle dort. »
25 Mais on se moquait de lui. Quand il eut mis la foule dehors, il entra et saisit la main de la jeune fille, qui se leva.
26 Et la nouvelle se répandit dans tout ce pays.
La Glose. Après la guérison de l’hémorroïsse, vient la résurrection de la jeune fille que l’écrivain sacré raconte en ces termes : " Et lorsque Jésus fut arrivé dans la maison du chef de la synagogue. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Il est à remarquer que Notre-Seigneur semble user ici de lenteur, et qu’il s’entretient avec la femme qu’il vient de guérir pour laisser à la jeune fille le temps de mourir, et rendre ainsi plus éclatant le fait de sa résurrection. Il suivit la même conduite à l’égard de Lazare, qui demeura dans le tombeau jusqu’au troisième jour. " Et lorsqu’il eut vu les joueurs de flûte et une foule qui faisait grand bruit. " Nous avons là une preuve évidente que la jeune fille était morte. — Saint Ambroise. (sur S. Luc, 6.) En effet, c’était un usage chez les anciens de faire venir des joueurs de flûte pour exciter la douleur et faire couler les larmes aux funérailles des morts. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Mais Jésus-Christ chassa tous ces joueurs de flûte, et fit entrer les parents de la jeune fille afin que l’on ne pût attribuer à un autre sa résurrection. Avant même de la ressusciter, il relève leur courage par ces paroles : " Retirez-vous, car la jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. " — Raban Maure. C’est-à-dire elle est morte à vos yeux, mais pour Dieu qui peut la ressusciter, elle n’est qu’endormie dans son corps comme dans son âme. — Saint Jean Chrysostome. Par ces paroles, le Sauveur apaise l’agitation intérieure de ceux qui étaient présents, et il leur montre avec quelle facilité il peut ressusciter les morts. Il tint le même langage à Lazare (Jn11) : " Notre ami Lazare dort, " et il nous apprend ainsi à ne pas redouter la mort. Comme il devait mourir lui-même, il voulut, en rendant la vie à quelques morts, ranimer la confiance de ses disciples, et leur apprendre à supporter la mort avec courage. Car dès qu’il s’approche, la mort n’est plus qu’un sommeil. Or, en entendant ces paroles, ils se moquaient de lui, mais il ne leur en fait aucun reproche : car il voulait que cette dérision, les flûtes et toutes les autres circonstances fussent autant de preuves de la mort de cette jeune fille. Comme il arrive bien souvent que les hommes refusent de croire aux miracles lorsqu’ils sont opérés, il veut les convaincre auparavant par leurs propres aveux ; c’est ce qu’il fit encore à la mort de Lazare, lorsqu’il demanda : " Où l’avez-vous mis ? " Afin que ceux qui lui répondirent : " Venez et voyez " fussent forcés de croire que Lazare était véritablement mort, et qu’il l’a ressuscité.
Saint Jérôme. Mais ceux qui couvraient ainsi d’indignes outrages le Sauveur qui allait ressusciter cette jeune fille, n’étaient pas dignes d’assister au fait mystérieux de sa résurrection ; c’est pourquoi l’Évangéliste ajoute : " Et après qu’on eut fait sortir tout le monde, il entra, lui prit la main, et la jeune fille se leva. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 32.) Il n’introduit pas dans son corps une âme nouvelle, mais il y fait rentrer celle qui en était sortie, et rappelle la jeune fille comme d’un sommeil, pour préparer ainsi les esprits à croire en la résurrection. Non-seulement il ressuscite cette jeune fille, mais il lui fait encore donner à manger, pour que tous soient bien convaincus que cette résurrection n’est pas une chose imaginaire, mais bien une réalité. — " Et le bruit s’en répandit dans tout le pays. — La Glose. Cette circonstance fait ressortir la grandeur et la nouveauté de ce miracle, en même temps qu’elle devient une preuve évidente et irréfragable de sa vérité.
Saint Hilaire. (can. 9 sur S. Matth.) Dans le sens mystique, Notre-Seigneur entre dans la maison du chef de la synagogue, c’est-à-dire dans la synagogue elle-même, au moment ou les cantiques de la loi font entendre en son honneur des chants funèbres. — Saint Jérôme. Jusqu’à ce jour la jeune fille repose morte dans la maison de son père, et ceux qui paraissent être les maîtres sont les joueurs de flûte qui font entendre des airs lugubres. La foule des Juifs n’est pas le peuple des croyants, c’est une foule tumultueuse. Mais lorsque la plénitude des nations sera entrée, alors tout Israël sera sauvé. (Rm 11.) — Saint Hilaire. Afin qu’il fût bien démontré que le nombre des croyants était limité, la foule tout entière fut mise dehors. Le Sauveur aurait bien désiré qu’elle fût sauvée, mais en se moquant de ses paroles et de ses actions, elle se rendit indigne d’être témoin de la résurrection de cette jeune fille. — Saint Jérôme. " Jésus lui prit la main, et la jeune fille se leva, " car la synagogue ne peut avoir part à la résurrection avant que les mains des Juifs n’aient été purifiées du sang dont elles sont souillées. — Saint Hilaire. Le bruit de cette résurrection se répand dans toute cette contrée ; en effet, après que Jésus a sauvé ceux qu’il avait élus, ils vont publier les bienfaits du Christ et ses œuvres.
Raban Maure. Dans le sens moral, la jeune fille morte dans la maison, c’est l’âme qui est morte dans ses pensées. Le Sauveur dit qu’elle n’est qu’endormie, parce que ceux qui pèchent dans la vie présente peuvent encore ressusciter par la pénitence. Les joueurs de flûte, ce sont les flatteurs qui applaudissent à celle qui est morte. — Saint Grégoire le Grand. (Moral. 17, 25.) La foule est mise dehors avant que la jeune fille soit ressuscitée, car tant que la multitude des intérêts temporels n’est pas chassée des plus secrètes parties du cœur, l’âme qui est morte au dedans ne peut ressusciter. — Raban Maure. Notre-Seigneur ressuscite cette jeune fille dans la maison en présence d’un petit nombre de témoins, le jeune homme en dehors de la porte de la ville, et Lazare devant un grand nombre de spectateurs, parce qu’une faute publique exige un remède public ; tandis qu’une faute légère peut être effacée par une pénitence secrète et plus douce.
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