Homélie - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 20 mai 2007
Frères et Soeurs, le Christ Jésus de Nazareth, mort et ressuscité, est apparu à plusieurs reprises à ses apôtres et à ceux qui les accompagnaient. Eux qui l’avaient vu crucifié, ils l’ont revu vivant. Mais voici que par son Ascension il les quitte comme il le leur avait annoncé :"Je suis encore avec vous pour un peu de temps". À partir du moment où il est retourné auprès du Père, il n’y a plus d’expérience sensible de la présence de Jésus de Nazareth. Il n’y a plus de corps à voir, de voix à entendre, de regard à croiser. Il n’y a plus que le souvenir de sa présence. Comment vont-ils affronter cette disparition ? Comment vont-ils vivre le vide qui s’est creusé au milieu d’eux, comment vont-ils pouvoir demeurer fidèles à celui qui tenait tant de place parmi eux et qui a disparu ?
C’est la question à laquelle ils ont été confrontés et que la liturgie nous invite à recevoir et à affronter pendant ces jours qui suivent l’Ascension. Mais, vous le savez, ces événements lorsqu’ils sont survenus étaient la réalisation d’une annonce que le Christ avait faite bien longtemps à l’avance et jusqu’à son dernier repas qu’il a pris avec ses apôtres. Dans le discours qu’il leur a adressé alors, celui que nous appelons habituellement le discours après la Cène, et dans l’ultime prière que nous rapporte l’évangile selon Jean, Jésus déjà leur avait dit ce qui allait arriver ; il leur avait annoncé qu’il les quitterait et il leur avait promis le don de l’Esprit-Saint.
Comment va-t-on reconnaître la puissance du Ressuscité à travers le corps de ses disciples ? Quel sera le signe qui permettra de comprendre que bien qu’il soit dorénavant absent, il continue cependant d’être au milieu d’eux, de les conduire et de les assister ? Comment les hommes et les femmes qui les entourent et qui les regardent vivre vont-ils pouvoir découvrir qu’une force particulière les habite et transforme leur vie ? La prière du Christ que nous venons d’entendre nous donne la clef des réponses à cette question : c’est par l’unité parfaite qui doit exister entre ceux qui marchent à la suite du Christ que va être manifestée la véritable identité de Jésus."Qu’ils soient un en nous", dit le Christ à son Père,"qu’ils soient un en nous eux aussi pour que le monde croit que tu m’as envoyé".
Nous sommes ainsi invités à méditer le sens de la communion ecclésiale. S’agit-il simplement d’une sorte de code de bonnes moeurs entre gens d’une même religion ? Il serait tout de même étrange, pourrait-on penser que nous ne soyons pas capables de trouver les moyens de vivre fraternellement, comme il est étonnant que des gens d’une même famille ne soient pas capables de vivre d’un même amour. Mais l’expérience nous l’apprend : les familles se déchirent comme les chrétiens sont capables de s’entredéchirer, nous en avons malheureusement donné la preuve au cours des siècles par les séparations qui ont traversé notre Eglise entre l’Orient et l’Occident, puis en Occident entre les Réformés et les Catholiques. Plus encore, à l’intérieur de chacune de nos Eglises l’Esprit de la division continue son oeuvre, montant les uns contre les autres, alimentant un regard de jugement sur nos frères, nous faisant condamner hâtivement ceux qui ne pensent pas comme nous, ceux qui ont d’autres habitudes, ceux qui ont d’autres sensibilités, ceux qui ont d’autres requêtes.
Il ne suffira pas d’exhorter les chrétiens à l’unité pour que ces ferments de division disparaissent. La communion entre les chrétiens n’est pas le fruit d’une sorte d’effort que nous aurions à faire pour être plus tolérants les uns envers les autres. La communion entre les chrétiens, telle que le Christ nous l’a décrite et telle qu’il demande au Père de la réaliser, n’est pas autre chose que la communion qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père et le Fils ne font qu’un, nous sommes invités nous aussi à ne faire qu’un, et à ne faire qu’un dans le Christ, avec Lui. De même que l’unité qui rassemble le Père et le Fils, communication du Père au Fils et du Fils au Père, est la personne même du Saint-Esprit, de même notre communion entre nous et avec le Christ dépend du don de cet Esprit. Lui seul est capable de transformer nos coeurs et de transformer nos méfiances, nos résistances, nos rivalités pour que nous progressions réellement dans la communion.
À chaque époque de son histoire, l’Eglise a été confrontée à ce ferment de division qui vise à faire éclater le corps du Christ. À chaque époque de son histoire, elle n’a pu surmonter ce ferment de division que dans une soumission plus complète au don de l’Esprit, à l’amour qui vient de Dieu lui-même, celui que l’on nomme la charité, à la volonté du Christ que nous ne fassions plus qu’un et que l’unité entre nous devienne un signe pour le monde. L’unité à laquelle nous sommes invités à participer dépasse les particularismes de culture, de race, de tempérament, de génération, de richesse, de pauvreté ; elle n’est pas une union tactique, elle est profondément l’union que le Christ accomplit par sa propre présence et par le don qu’il nous fait de son Esprit. C’est pourquoi l’Eglise repose principalement, sacramentellement, sur cet acte de communion unique auquel nous sommes conviés dimanche après dimanche. En participant à l’eucharistie de l’Eglise, nous entrons dans la communion du Père et du Fils, nous recevons la plénitude de cette communion et nous sommes conduits par delà nos particularités à ne former qu’un seul corps.
Certes, une fois sortis de l’église, chacun et chacune d’entre nous a sa vie, ses préoccupations, ses responsabilités, ses charges, ses faiblesses aussi et ses péchés. Mais quand nous sommes rassemblés dans le signe eucharistique du Corps du Christ, tout cela est repris dans l’amour qui unit le Père et le Fils et dans l’amour que le Fils veut vivre avec ses disciples quand il demande au Père que nous ne fassions qu’un avec Lui comme Lui il ne fait qu’un avec le Père.
Frères et soeurs, au moment où le Seigneur nous rassemble pour vivre ce sacrement eucharistique, nous devons d’abord rendre grâce : ce grand sacrement nous permet de surmonter ce qu’il y a de réserve, de crainte, de méfiance et parfois de haine en nos coeurs afin que nous devenions capables de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés. Ainsi nous pouvons devenir ainsi des témoins de l’amour du Père pour les hommes :"Le monde ne t’a pas connu mais moi je t’ai connu… Je leur ai fait connaître ton nom et je le ferai connaître encore pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé et que moi aussi je sois en eux". Que le Christ aujourd’hui soit en nous pour faire connaître au monde le nom du Père. Que le Christ soit en nous pour que nous donnions le signe de l’unité qui vient de Dieu lui-même. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Pentecôte 2007 - Frat de Jambville - Jambville - Dimanche 27 mai 2007
12 000 collégiens d’Ile de France étaient rassemblés à Jambville à l’occasion du Frat. Mgr Vingt-Trois les a rejoint pour la célébration de la Pentecôte. Il a invité chaque jeune à entendre et à recevoir la parole du Christ dans sa vie.
Comment ne serions-nous pas heureux de voir que le Christ a appelé tant d’amis à le rejoindre, aussi nombreux que vous êtes aujourd’hui et plus nombreux encore ceux qui ne sont pas venus que vous connaissez et que vous portez dans votre coeur et dans votre prière. Le Christ nous a appelés à devenir ses amis, il veut avoir avec nous la relation d’un ami avec son ami. Nous savons que c’est une relation forte mais aussi une relation exigeante. Dans votre amie, vous avez autour de vous beaucoup de gens, des gens de votre âge et des gens plus vieux ; vous avez un certain nombre de copains et de copines. Mais cela ne va bien loin. La véritable amitié, ce n’est pas avec cinquante personnes, c’est avec une, deux ou trois. Parce que, pour être vraiment des amis, il faut partager quelque chose. Il faut accepter d’ouvrir son coeur et de laisser l’autre voir ce qu’il y a en nous, partager avec lui ce qui nous habite et accepter de le connaître ou de la connaître. Le Christ nous dit :"Si vous m’aimez, si vous êtes mes amis comme je suis votre ami -, si vous m’aimez, vous garderez ma parole." Que veut dire :"garder la parole" du Christ ? Des choses simples. Premièrement : la connaître. On ne garde pas des paroles qu’on ne connaît. On n’entre pas dans le coeur, la pensée, la vie d’un ami, si on ne connaît pas ce qu’il pense et ce qu’il dit. Connaître la parole du Christ, c’est l’entendre. Aujourd’hui, vous l’avez entendue ; hier soir, vous l’avez entendue ; dans vos aumôneries, vous pouvez l’entendre ; dans vos équipes, vous pouvez l’entendre. Il suffit de prendre l’Evangile du Christ et de lire. ( S’approchant d’un des panneaux : là , je vais me tromper parce que je ne vois pas bien. Lisant : )"Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour." (Jn 15, 9-10). Voilà une parole du Christ (applaudissements : Merci beaucoup de votre soutien, mais il y a longtemps déjà que je sais lire. Applaudissements). Vous voyez : cette parole est faite de mots que vous connaissez tous. Tous les mots sont des mots que nous connaissons, du moins que nous croyons connaître : le Père, demeurer, aimer, amour, fidèle, commandements. Ce sont des mots que nous employons tous les jours : Père, aimer, fidèle, amour. Alors nous croyons qu’on sait ce qu’ils veulent dire, mais lorsqu’on regarde de plus près, on se rend compte qu’il n’est pas si facile de comprendre ce que cela veut dire.
On garde sa parole quand on la connaît, quand on la porte dans son coeur, comme on se rappelle les moments qu’on a passés avec un ami, comme on se rappelle les paroles qu’on a échangées avec un ami, comme on se rappelle le sourire d’un ami, la main tendue d’un ami, on se rappelle que le Christ nous a parlé, qu’il nous parle, et on se rappelle qu’il tend sa main vers nous pour que notre main rejoigne la sienne et qu’on puisse s’accrocher, comme on s’accroche à la main d’un ami.
"Garder ses commandements","garder sa parole" : c’est la connaître, c’est la porter dans son coeur, et c’est la partager, comme vous avez commencé à le faire dans les équipes où vous vous réunissez d’habitude, comme vous l’avez fait hier, comme nous le faisons maintenant, comme nous le faisons, nous chrétiens, chaque fois que nous participons à la messe. Nous accueillons la parole du Christ, nous partageons la parole du Christ et il ne nous manque plus qu’une seule chose pour devenir vraiment des amis fidèles, et non pas des amis intermittents ou des amis épisodiques qui vont, qui viennent, qui entrent, qui sortent, qui sont là , qui ne sont pas là , sur qui on peut compter, sur qui on ne peut pas compter. Des amis fidèles, ce sont ceux qui font ce que dit le Christ. Ils ne se contentent pas de savoir ce qu’il dit, ils ne se contentent pas de se souvenir de ce qu’il dit, ils ne se contentent pas de s’accrocher à sa main, pour être ses amis, ils sont ses amis parce qu’ils font ce qu’il dit."Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, . ce sont ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux" (voir Mt 7, 21). Alors aujourd’hui, hier, demain, pendant ce Frat, vous vivez un moment fort, un moment privilégié. Vous êtes débarrassés de beaucoup de choses qui vous embêtent d’habitude ou qui vous amusent ; vous êtes débarrassés de beaucoup de choses qui occupent votre esprit. Pour quoi faire ? Pas seulement pour prendre l’air à la campagne, pas seulement pour passer un bon moment avec des copains et des copines, pas seulement pour faire plaisir à l’animateur ou à l’animatrice de l’aumônerie ou à l’abbé qui vous ont dit :"Il faut y aller". Vous êtes là pour rencontrer le Christ, pour recevoir sa parole, pour l’accueillir dans votre coeur, au dedans de vous, et pour vous dire à vous-mêmes, dans le secret de votre coeur que personne ne connaîtra ce que vous allez faire pour mettre cette parole en pratique. Pas cinquante choses, une chose. Quand vous repartirez de Jambville, il faut que dans votre coeur, il y ait gravé une chose. Je vois que certains commencent à réfléchir, peut-être même certains ont-ils trouvé. Ils ont gagné, mais je ne distribue pas les prix. Cherchez, vous qui n’avez pas encore trouvé : qu’allez-vous faire de neuf ? Qu’allez-vous faire de nouveau pour que la puissance de l’Esprit qui habite votre coeur porte du fruit, un fruit qui demeure ?
Pour terminer, nous allons rester en silence avec une phrase du Christ que nous allons laisser descendre en nous, laisser diffuser en nous, laisser envahir notre esprit, notre coeur, notre pensée."Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres." (Jn, 15, 17).
+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris
Fête du Saint Sacrement 2007 – Fête nationale du Portugal - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 10 juin 2007
Frères et soeurs, la fête du Saint-Sacrement nous invite à méditer de façon plus particulière sur la façon dont nous célébrons l’eucharistie et sur la manière dont nous participons à l’eucharistie. Cette fête ne se substitue évidemment pas dans le calendrier liturgique de l’Eglise à la célébration eucharistique que nous pratiquons jour après jour et semaine après semaine. Elle ne nous dispense pas de l’engagement habituel, hebdomadaire, dans la célébration eucharistique. Cette solennité particulière nous propose de mieux pénétrer dans la réalité eucharistique et de mieux assumer et vivre la célébration habituelle. Dans ce sens, il me semble que la fête du Saint-Sacrement nous propose une sorte d’épreuve de la foi selon des degrés différents.
D’une certaine façon, le premier degré, celui qui est le plus évident et sans doute l’une des premières raisons pour lesquelles l’Eglise a institué une célébration qui s’appuie sur la dévotion eucharistique, c’est que l’acte de foi consiste à reconnaître la présence réelle et effective du Christ dans le sacrement eucharistique. S’il est réellement et effectivement présent dans le sacrement eucharistique, nous devons croire que cette présence perdure par delà le temps de la célébration, qu’elle ne s’évanouit pas dès l’instant que la messe est finie, pas plus que sa présence au coeur du croyant ne s’estompe à mesure qu’il digère l’hostie qu’il a reçue. En vénérant le sacrement de l’eucharistie, le Saint Sacrement, la piété chrétienne veut tout simplement exprimer cet acte de foi que dans le pain consacré au cours de l’Eucharistie, Jésus lui-même est réellement présent et se propose à notre vénération et à notre amour.
Nous le savons, cet acte de foi n’est pas du tout aussi évident qu’il peut y paraître. Car le support est bien modeste : le pain sans levain qui sert à la célébration eucharistique, les quelques gouttes qui servent à la célébration eucharistique. Comme si la pauvreté de ces signes, leur faiblesse, on pourrait dire d’une certaine façon leur indigence, faisaient encore mieux apparaître l’incommensurable écart entre la réalité humaine qui repose en nos mains et la présence divine qui est affirmée. C’est dans cette pauvreté matérielle, dans ce signe très modeste et très pauvre que le Christ se rend présent, comme il s’est rendu présent dans l’humanité et dans la pauvreté humaine.
Mais l’acte de foi en l’Eucharistie nous invite à aller un peu plus loin. D’une certaine façon, la lecture que nous venons d’entendre de l’évangile selon saint Luc nous conduit à faire ce pas. Une question nous est posée est : à quoi cela sert-il ? Autrement dit : en quoi notre célébration eucharistique peut-elle apporter une solution aux problèmes de ce monde ? S’agit-il simplement d’un rite particulier que nous célébrons entre croyants, - et il est tout à fait légitime que chaque religion ait ses rites, ses prières, il n’est pas indispensable que cela serve à quelque chose. Cela sert du moins à exprimer la foi. Pour beaucoup de chrétiens, j’en suis persuadé, leur participation à l’Eucharistie est du même ordre : ils posent un geste à travers lequel ils expriment qu’ils sont chrétiens, mais ils ne pensent pas un instant que ce geste puisse avoir la moindre utilité pour le monde. C’est un acte de piété au meilleur sens du terme, c’est-à -dire un geste que nous faisons pour exprimer quelque chose par rapport à Dieu. On ne peut demander qu’en plus, cela serve à quelque chose.
Or, ce qui nous est donné à méditer dans la lecture de l’Evangile, à travers la multiplication des pains dont vous avez remarqué certainement que le vocabulaire est très directement liturgique, ce qui nous est donné à comprendre, c’est que le Christ, quand il partage et qu’il multiplie le pain, apporte une solution à un problème insoluble, celui de nourrir une grande foule au milieu du désert à partir de cinq pains et de quelques poissons. Les disciples avaient trouvé une solution : "Renvoie-les, qu’ils rejoignent des villages pour trouver un abri et à manger ". "Nourrissez-les vous-mêmes ". Mais qui va les nourrir, et avec quoi ? À travers ce dialogue nous entendons très directement le dialogue pressant qui traverse notre humanité : le Christ nous invite à faire quelque chose pour nourrir nos frères, mais que pouvons-nous faire, quelles que soient nos bonnes intentions, quelle que soit notre générosité, quel que soit notre désir de partage, que pouvons-nous bien faire devant la misère affreuse de l’univers ? Qu’avons-nous dans les mains pour apporter une réponse aux hommes et aux femmes qui meurent de faim à travers le monde ? Qu’avons-nous dans les mains pour apporter une réponse aux hommes et aux femmes qui sont détruits par la violence et par la guerre ? Sommes-nous capables de faire quelque chose pour eux ? Ou bien ne pouvons-nous que dire au Christ : renvoie-les, qu’ils trouvent un abri quelque part, qu’ils se débrouillent ; mais si tu les laisses là ils vont mourir. Le Christ, à partir du peu qu’ils ont dans les mains, de ces quelques pains et de ces quelques poissons, le Christ nourrit la foule.
Quand nous participons à l’eucharistie, nous ne faisons pas simplement un acte de dévotion envers Dieu, ni simplement un geste de reconnaissance communautaire les uns envers les autres, ni même nous ne prenons seulement une attitude fraternelle. Nous posons un acte qui peut changer quelque chose dans le monde. Ce pain que nous recevons, qui est le corps du Christ, peut nourrir l’humanité. Quand nous participons à l’acte eucharistique, nous faisons quelque chose qui peut faire bouger la manière de comprendre les misères des hommes et d’y répondre.
Venir célébrer chaque dimanche l’eucharistie, c’est poser un acte qui devrait changer le monde, si notre coeur changeait à la mesure de l’amour que nous recevons.
Frères et soeurs, en cette fête du Saint Sacrement, nous rendons grâce à Dieu qui nourrit la foule à partir de nos pauvres forces. Nous rendons grâce à Dieu qui nous appelle à nous laisser renouveler de l’intérieur par la communion eucharistique. Nous rendons grâce à Dieu qui met devant nos yeux sous la faiblesse du signe du pain et du vin la marque de la présence active de son Fils dans l’histoire des hommes.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Messe pour les 60 ans de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 17 juin 2007
Frères et soeurs, si l’évangile selon saint Luc a cité nommément ces quelques femmes, c’est évidemment pour nous laisser un message et non pas pour nous donner une information particulière sur elles. Le message tel qu’il vient de nous être rappelé c’est la bonne nouvelle du règne de Dieu. Cette bonne nouvelle du règne de Dieu s’accomplit par la délivrance des esprits mauvais et la guérison des maladies. La femme qui lave les pieds de Jésus pendant le repas chez Simon est comme une sorte de symbole particulier. Ce qui nous est proposé n’est pas simplement d’imaginer comment ni pourquoi cette femme en particulier vient apporter ces gestes et ces signes de dévotion à la personne du Christ, c’est de comprendre comment, dans cette rencontre que l’Evangile nous décrit dans le détail, se déploie devant les yeux des spectateurs ce qu’ils demanderont : "Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? " Cette phrase, nous la connaissons, nous l’avons entendue à de nombreuses reprises dans l’Evangile. Elle manifeste l’énigme que représente l’action salvatrice du Christ : s’il délivre vraiment du péché, alors c’est qu’il est Dieu, et si des hommes et des femmes viennent à lui pour être guéris et délivrés, c’est que peu à peu ils reconnaissent en lui quelqu’un qui n’est pas simplement un homme ou un prophète, mais quelqu’un qui est vraiment le Fils de Dieu. C’est donc le premier message qui nous est donné aujourd’hui.
Saint Paul nous le rappelait : si la délivrance, la libération de l’homme, ne vient pas du Christ, alors il est mort pour rien. Mais s’il est mort pour la délivrance de tous les hommes, alors il n’y a pas d’autres chemins vers la liberté que le chemin qui passe par Lui, ou pour reprendre la formule des Actes des Apôtres : "Il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés ".
Nous sommes donc confrontés d’abord à la question centrale de la foi à la personne de Jésus. Simon, qui a voulu sans doute manifester sa sympathie et peut-être même une certaine révérence à l’égard du Christ en l’invitant à prendre un repas chez lui, n’a pas dépassé les gestes de courtoisie pour aller jusqu’à une démarche de véritable foi. Il se situe comme un notable qui invite, avec un peu de paternalisme, le prédicateur à la mode ; il n’est pas question chez lui de conversion. Face à lui, la femme pécheresse, au contraire, exprime tous les signes de la conversion ; pour elle il n’y a plus d’autre chemin de délivrance possible que celui qui passe par le Christ. D’une certaine façon, ces deux figures mises face à face dans l’Evangile nous sont proposées pour éclairer nos propres comportements. Pour nous, la relation au Christ est-elle vraiment une relation vitale ? Pour nous, la relation au Christ est-elle vraiment le chemin exclusif à travers lequel nous pouvons progresser vers la justification et la vie ? Ou bien, n’est-il qu’un élément de notre univers, un élément religieux peut-être, mais sans plus.
Le deuxième pas que nous sommes invités à faire à travers la lecture de cet évangile et des lectures qui l’ont précédé, c’est de prendre conscience, à travers la figure de Simon, que s’opère une inversion, ou un retournement, des perspectives. Au fond, l’humanité fonctionne sous le régime de la justification. Nous ne voyons que trop souvent combien le moralisme écrase les hommes, le conformisme, la volonté d’imposer des moeurs, des manières de faire, la facilité à enfermer nos contemporains dans leur culpabilité. Au fond, nous croyons que le salut de l’homme vient de lui, de lui-même, de ce qu’il fait de bien ou du mal qu’il évite. Ainsi nous comprenons comment tant de chrétiens peuvent facilement prendre un chemin qui ne mène nul part en essayant de se convaincre eux-mêmes qu’ils ne font pas de mal. Ce n’est pas la question ; car si nous sommes justifiés, ce n’est pas pour n’avoir pas fait de mal, c’est pour avoir accueilli la miséricorde de Dieu. D’une certaine façon, si nous avons un titre particulier à nous réclamer de Dieu, ce ne peut être celui de nos actions bonnes, c’est plutôt celui des péchés que nous reconnaissons et dont nous demandons le pardon. Nous ne sommes pas des justes qui font à Dieu l’aumône de leur prière et de leur présence, comme Simon fait à Jésus l’aumône de son hospitalité. Nous sommes des pécheurs, qui ne peuvent vivre que par la miséricorde de Dieu.
Ce retournement de perspective nous oblige à prendre conscience que ce qui suscite et développe en nous la vie nouvelle, c’est la puissance du Christ lui-même : "J’ai cessé de vivre pour la loi afin de vivre pour Dieu " nous dit Paul ; "Avec le Christ je suis fixé à la croix, je vis mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ". De ce débordement de la miséricorde de Dieu nous voyons l’annonce à l’égard du roi David dans le livre de Samuel. David ne sera pas sauvé par sa justice, il sera sauvé parce qu’il se reconnaît pécheur devant le prophète. L’homme n’est pas sauvé par la loi qui l’observe, il est sauvé par la miséricorde de Dieu qui s’étend sur lui. Nous ne sommes pas justifiés par ce que nous faisons de bien ; nous sommes justifiés par ce que le Dieu très Saint "nous rend justes et nous permet d’accomplir les oeuvres bonnes qu’il a préparées pour nous ", comme le dit saint Paul.
Frères et soeurs, en contemplant cette femme aux pieds du Christ, regardons celle qui nous ouvre le chemin de la conversion, regardons celle qui déchiffre dans notre propre liberté ce qui est obstacle à la vie en Dieu, regardons celle qui exprime de la manière la plus radicale que tout son avenir dépend du Christ. Avec elle nous pourrons entendre la réponse de Jésus : "Ta foi t’a sauvée, va en paix ".
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Messe de la Fête de la Transfiguration pour confier le Cardinal Jean-Marie Lustiger à la miséricorde de Dieu - Cathédrale Notre-Dame de Paris - lundi 6 août 2007
Frères et sœurs, dans les évangiles, la Transfiguration du Seigneur dont nous venons d’entendre le récit qu’en donne saint Luc se situe peu après la confession de foi de Césarée et l’annonce, que Jésus a faite à ses disciples, du chemin qu’il va suivre jusqu’à Jérusalem et du sort qui l’y attend d’être arrêté, jugé, crucifié, mis à mort, avant de ressusciter. Nous le savons, aussi bien la confession de foi de Pierre parlant au nom des disciples que l’annonce de la Passion telle que Jésus la fait vont constituer une épreuve décisive pour ceux qui marchent à la suite du Christ : Qui est leur Maître ? Derrière qui ont-ils marché ? À quoi pensent-ils ou à quoi rêvent-ils quand ils entendent Pierre dire : « Tu es le Messie, le Fils de Dieu » ? N’ont-ils donc pas encore dans la tête des images prophétiques du Fils de l’Homme nimbé de gloire dont ils pensent que le Messie pourrait être l’incarnation terrestre, terrassant les ennemis de Dieu. Voici qu’il leur faut découvrir peu à peu que le Messie glorieux va d’abord être exposé à la risée du monde, torturé dans sa chair, humilié dans son humanité, défiguré par la souffrance : il n’aura plus même figure humaine. C’est dans cette désagrégation de son humanité que la foi des disciples va être invitée à reconnaître celui qui est le Fils bien-aimé, celui que Dieu a choisi.
Ainsi la manifestation de la gloire dans l’humanité du Christ au moment de la Transfiguration est comme une prophétie par rapport à ce que les disciples auront à vivre au moment de la Passion. En suivant pas à pas le chemin des disciples derrière le Christ, en accompagnant Pierre, Jean et Jacques sur la montagne, en étant déroutés comme ils le furent par ce qu’ils voyaient, nous découvrons peu à peu que cette manifestation de la gloire de Dieu dans l’humanité du Christ est aussi une clé qui nous est proposée pour comprendre le sens de l’existence humaine. Dans son épître, saint Jean dit que « ce que nous sommes ne paraît encore complètement ». Et il est vrai que nous sommes enfants de Dieu, mais nous ne sommes pas encore complètement transfigurés, et la lumière irradiante de la vie divine qui nous habite reste cachée, enchâssée dans la chair qui est la nôtre. Elle reste un objet de foi et d’espérance que nous ne voyons pas de nos yeux. Ce que nous voyons, c’est l’aridité des existe ces humaines, c’est la souffrance des corps, c’est le désespoir des âmes, c’est la tristesse des cœurs, c’est la mort qui fait son œuvre à travers l’histoire des hommes. Ce que nous ne voyons pas, mais que nous croyons parce que nous faisons confiance au Christ, c’est qu’au cœur de cette misère humaine que nous partageons avec tous nos frères, la puissance de Dieu manifeste la surabondance de son amour. Quand la mort vient frapper, que ce soit de manière imprévisible, accidentelle, ou que ce soit progressivement comme nous venons de le vivre avec Jean-Marie Lustiger, quand la mort vient frapper, c’est la vie qu’il nous promet.
Hier après-midi, en célébrant l’Eucharistie auprès de lui, alors qu’il n’avait plus aucun moyen d’expression, je pensais à cette parole que nous venons d’entendre dans l’évangile selon saint Luc : « Ils ne virent plus que Jésus, seul ». Car notre passage de cette vie à la vie du Père est un moment que nous pouvons essayer d’entourer, que nous pouvons essayer de partager, mais que nous ne pouvons pas assumer pour les autres : le moment où il n’y a plus que Jésus, seul ; le moment où notre humanité repose totalement sur l’humanité du Christ. Beaucoup de gens s’imaginent que, parce que nous croyons à la vie éternelle et à la résurrection des corps, la mort est pour nous plus facile. Mais nous savons qu’il n’en est rien. Nous savons qu’il n’en est rien, parce que nous sommes touchés non seulement dans ceux que nous aimons, dans ceux pour qui nous avons de l’affection, mais nous sommes touchés dans notre propre vie, car chaque fois que nos sommes témoins de ce passage où il n’y a plus que Jésus seul, la question transperce notre cœur : « Et toi, où est Jésus pour toi ? »
Ainsi ce soir, tandis que nous confions notre frère à la miséricorde du Père, nous nous appuyons sur sa foi et sur son espérance. Nous partageons la joie qu’il a éprouvée tout au long de sa vie de connaître le Christ, d’être connu de lui, de découvrir comment la promesse faite à Moïse et à Élie, s’accomplit dans la personne de Jésus de Nazareth, de découvrir comment ces deux grands devanciers parlaient avec lui de ce qui allait arriver à Jérusalem ; comment ces événements qui resteraient pour eux mystérieux avaient un sens dans l’alliance que Dieu avait conclue avec son peuple, comment ils étaient en quelque façon l’accomplissement de cette alliance.
Jean-Marie Lustiger, il a eu l’occasion de le dire à plusieurs reprises, a eu conscience d’accomplir l’alliance à laquelle il avait été associé par sa naissance en découvrant la foi au Christ ressuscité. Nous nous appuyons sur cette joie qu’il avait de croire, cette passion qu’il avait de partager cette joie aux autres, comme il avait voulu le faire lors de Paris-Toussaint 2004, proposant aux catholiques de Paris de sortir par les rues et les places pour partager leur bonheur, partager leurs richesses, partager les trésor de la foi avec les hommes et les femmes de cette ville ; comme il avait la joie de le faire chaque dimanche dans les paroisses de la capitale ou dans cette cathédrale, en partageant les trésors de la Parole et en donnant simplement comme un frère et comme un père la lumière que Dieu lui avait donnée sur cette Parole pour éclairer notre route. Joie immense qu’il avait de participer à la mission universel de l’Église, associé au ministère de Pierre, partageant à travers le monde les souffrances et les espérances de toutes les communautés répandues sur toute la surface de la terre ; comme il avait la joie de croiser vos regards et de vous sourire.
Ce soir, nos rendons grâce pour cette joie partagée, nous accueillons le don qui nous a été fait à travers sa vie, le témoignage de l’Évangile dont il a été l’instrument au milieu de nous, nous rendons grâce à Dieu pour tout ce qu’il a réalisé à travers la vie de son serviteur. Avec confiance, nous nous tournons vers le Père, et nous prions pour que la communion que nous avons connue dans cette Église de Paris, dans cette cathédrale, se continue, lui étant désormais dans notre Église du ciel comme un correspondant de notre Église de la terre, continuant auprès de Dieu le ministère qu’il avait accompli au milieu de nous, en intercédant pour le peuple qui lui avait été confié, recevant avec gratitude la grâce de la lumière. Frères et sœurs, confions-nous à l’amour de Dieu qui n’abandonne jamais ses enfants.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Messe des rameaux à l’occasion du Frat de Lourdes
Chers Amis,
Nous voici donc au pied de la Croix. Un homme lève les yeux vers celui qui a été crucifié et s’écrie « vraiment cet homme était le Fils de Dieu ». Cet homme, c’est le païen, le centurion de corvée d’exécution qui a dû monter au Golgotha. Qu’est-ce qui a pu bouleverser à ce point le cœur de cet homme pour qu’il reconnaisse en Jésus le Fils de Dieu ? Quelle secousse intérieure pour que ses yeux se soient ouverts et qu’il ait pu confesser : « Jésus est le Fils de Dieu » ? La foule, alentour, ricanait : « S’il est le Fils de Dieu, que Dieu vienne et le sauve ! » ; d’autres baissaient les yeux, honteux de ce qu’ils voyaient ; d’autres se poussaient du coude, d’autres se racontaient des histoires, d’autres étaient là parce qu’ils ne pouvaient faire autrement. Qui, parmi cette foule, était vraiment libre ? Qui osait penser par lui-même ce qu’il pensait ? Qui osait dire ce qu’il pensait ? Qui osait affronter les autres ? Qui osait ne pas suivre comme un mouton les mots d’ordre des chefs qui avaient dit : « Il faut y aller, il faut demander sa mort, il faut crier, et le pouvoir cédera ! ». Et Pilate avait cédé.
On peut faire crier une foule, on peut faire passer des mots d’ordre, on peut faire plier une autorité. Qui était libre au pied de la croix ? Le centurion, obligé d’être là par corvée, qui lève les yeux et qui dit : « Celui-là était le Fils de Dieu ». Alors, je réfléchis : qu’est-ce qui est de nature à changer quelque chose dans le monde ? Qu’est-ce qui peut changer quelque chose pour que les choses aillent mieux, au moins pour qu’elles aillent moins mal ? Pour que l’avenir soit moins sombre ? Pour qu’il y ait quelques lueurs au bout du chemin que vous parcourez année après année en faisant vos études ? Quelle est la puissance qui peut bouleverser le monde ? Tout le monde croit que c’est la force. L’empereur de Rome croyait que c’était la force qui gouvernait le monde, le puissant procurateur croyait que c’était sa force qui gouvernait la Judée, et sa force a plié devant une violence comparable. Mais, finalement, qu’est-ce qui a été le plus fort dans ce combat ? Est-ce le peuple et ses chefs quand ils réclament la mise à mort de Jésus plutôt que la libération de Barabbas ? Est-ce le procurateur quand il se lave les mains et qu’il laisse faire la foule ? Est-ce le centurion quand il accompagne le condamné ? Est-ce celui qui a tout abandonné par amour ? Devant la croix nous découvrons que la puissance capable de transformer le monde, ce n’est pas la force des mots, ce n’est pas le choc des photos, ce n’est pas la violence, ce n’est pas la haine, ce n’est pas la rancune, ce n’est pas le mépris ni la force qui peuvent changer le monde. C’est l’amour. L’amour seul est plus fort que la haine, l’amour seul est plus fort que la mort, l’amour seul est plus fort que la bêtise.
Alors, chers amis, en ce jour où nous sommes rassemblés au pied de la croix du Christ, je vous demande, pendant quelques instants de silence, de faire un acte de liberté, c’est à dire de ne pas vous demander à quoi pensent les autres en vous regardant, de ne pas chercher à votre droite et à votre gauche ce qu’il faut penser, dire ou faire, de ne pas vous laisser conduire là où vous ne voulez pas aller, de ne pas vous laisser utiliser par tous les marchands. Laissez votre cœur regarder le Christ, laissez votre cœur reconnaître l’amour et laissez la parole du centurion monter sur vos lèvres : « Oui, cet homme est le Fils de Dieu ».
Amen.
Homélie - 24e dimanche du temps-ordinaire - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 16 septembre 2007
Frères et Sœurs, les lectures que nous venons d’entendre nous introduisent au cœur du mystère de ce que Dieu veut réaliser avec l’humanité, non pas une humanité de rêve, une humanité d’illusions, mais l’humanité réelle, dans son épaisseur, dans ses faiblesses, et même dans son péché. Alors qu’on se représente volontiers Dieu comme celui qui juge en fonction du mal que l’on a fait, l’intercession de Moïse, après l’épisode du Veau d’or, invite Israël à découvrir un Dieu sensible, accessible à la supplication. Elle invite surtout à découvrir à travers les paroles mises dans la bouche de Moïse qu’il y a une logique dans le comportement de Dieu à travers l’Alliance : il n’a quand même pas libéré son peuple de l’Egypte pour l’exterminer dans le désert. En lui rappelant cet acte de libération, en en faisant mémoire, Moïse installe la référence permanente sur laquelle va s’appuyer la prédication prophétique : Dieu est celui qui a sauvé son peuple à main forte et à bras étendu, il n’abandonnera pas ceux qu’il a choisis, il ne poussera pas à la mort ceux qu’il a appelés à la vie. Notre Dieu est le Dieu vivant, notre Dieu est le Dieu qui donne vie, notre Dieu est celui qui fait vivre.
Ainsi, l’étonnement des scribes et des pharisiens qui voient Jésus prendre place à la table des pécheurs ainsi qu’il le fait à plusieurs reprises dans l’Évangile, nous révèle un aspect décisif de notre propre expérience. Nous étonnons-nous d’oser, nous qui ne sommes ni meilleurs que les autres ni accomplis dans la sainteté, prendre place à la table du Christ ? Nous imaginons-nous que c’est notre place naturelle ? Nous imaginons-nous que nous y avons droit ? Nous imaginons-nous avoir des droits sur Dieu ? La manière dont le Christ répond à cet étonnement et à cette critique, nous fait découvrir deux aspects essentiels de la figure que Dieu veut manifester parmi les hommes. Le premier, c’est la passion qui l’habite de retrouver ceux qui se sont égarés, comme le pasteur qui part à la recherche de la brebis perdue, comme la femme qui retourne toute sa maison pour retrouver la pièce égarée, comme le père qui scrute l’horizon pour voir son fils apparaître dans le lointain. Dieu est tendu tout entier dans le désir de rejoindre ceux qui se sont éloignés de lui. Faire alliance avec ceux qui ont déjà accepté une vie de conversion, cela n’est pas extraordinaire. Saint Paul nous dit dans l’épître aux Romains que l’on comprendrait qu’un homme donne sa vie pour des gens justes, mais que l’on a reconnu l’amour de Dieu à ceci : lui, c’est quand nous étions pécheurs qu’il a donné sa vie pour nous. La puissance et le dynamisme de l’amour de Dieu pour l’humanité, nous le reconnaissons à ceci : il ne se contente pas de recueillir et de rassembler ceux qui déjà ont accueilli sa Parole et qui essayent de la vivre, mais par-delà ce groupe forcément restreint, c’est l’humanité toute entière qu’il vise, c’est après elle qu’il aspire, c’est vers elle qu’il met en œuvre tout le dynamisme de sa miséricorde. C’est pourquoi, l’Évangile nous le dit en plusieurs endroits à travers diverses paraboles, après avoir envoyé des prophètes pour éveiller la conversion dans le peuple élu, il a envoyé son propre Fils, émanation de sa propre personne. Dieu lui-même vient partager la vie des hommes car sans cela jamais les hommes ne pourraient partager la vie de Dieu.
Ainsi, il vient rejoindre sur les chemins de l’histoire l’homme que l’évangile selon saint Luc nous présente dans la parabole du Bon Samaritain, blessé de toutes parts, voyant sa vie s’échapper par ses plaies : le Bon Samaritain le voit, est ému de pitié, il s’approche et il prend soin de lui. Ces trois verbes : voir, être ému de pitié, s’approcher, sont comme une sorte de signal qui nous indique sous la plume de saint Luc comment Dieu se comporte à l’égard de l’humanité. Il voit, ses entrailles tressaillent, et il se fait proche.
Ainsi, nous qui bénéficions de la venue de Dieu dans l’humanité, nous qui avons été accueillis à la table du Christ malgré nos faiblesses, malgré nos endurcissements, malgré nos péchés, nous qui portons encore dans notre chair et dans nos cœurs les cicatrices du mal qui ont blessé l’humanité et chacune de nos vies, nous qui sommes accueillis gratuitement au festin que le père organise pour le fils revenu, nous recevons par le fait même la mission que saint Paul évoquait tout à l’heure : « Moi le premier je suis pécheur mais si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait ». Nous ne pouvons nous contenter de profiter heureusement de la miséricorde de Dieu qui se fait proche de nous. Nous sommes invités avec le fils aîné à entrer dans la salle du banquet pour partager la joie, la joie du pasteur qui a retrouvé sa brebis, la joie de la femme qui a retrouvé sa pièce, la joie du père qui a retrouvé son fils perdu, la joie de Dieu qui rassemble peu à peu l’humanité dans son amour.
Si nous sommes animés de cette joie et de cette action de grâce nous devons à notre tour nous faire proches de ceux qui n’ont pas encore été atteints par la douceur de la miséricorde de Dieu. À notre tour nous devons aller vers ceux qui sont loin, nous devons parcourir les rues et les places pour retrouver ceux qui sont égarés, nous devons chercher avec passion ce qui a été perdu, nous devons accueillir avec joie celui qui revient dans la maison du Père. Nous devenons des témoins et des signes de la miséricorde de Dieu pour les hommes.
Frères et sœurs, ne nous laissons pas endurcir dans le refus du fils aîné, laissons-nous entraîner dans la joie exubérante du père, rendons grâce pour la miséricorde qui nous a touchés, et à notre tour faisons miséricorde et annonçons le pardon de Dieu. Amen.