Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Solennité de la Visitation, 4e centenaire de la fondation de l’Ordre de la Visitation par St François de Sales et Jeanne de Chantal - Basilique de la Visitation d’Annecy - Lundi 31 mai 2010
Frères et Sœurs,
Si l’évangéliste saint Luc nous rapporte cette visite de Marie à Elisabeth, ce n’est certainement pas par souci de l’anecdote, ou pour nous faire découvrir quels types de relations existaient entre les deux femmes. Il veut nous faire comprendre quelque chose qui touche à l’économie du Salut et prépare à la naissance de Jésus de Nazareth. De même, ce n’est pas par accident que le chant d’action de grâce de la Vierge Marie vient à la fin du récit de cette visite, comme la conclusion du cycle des annonciations. Nous pourrions en effet imaginer que le Magnificat de Marie suive son dialogue avec l’Ange Gabriel. S’il est placé après la visite à Elisabeth, c’est pour manifester que cette démarche était nécessaire pour que Marie puisse chanter ce chant de louange.
Pour comprendre pourquoi la Visitation prépare au Magnificat, il nous faut d’abord faire un petit effort d’imagination, nous qui connaissons la fin de l’histoire, pour qui tout est accompli du plan du Salut et pour qui l’Esprit Saint a été répandu en nos cœurs. Mais comment la Vierge Marie a-t-elle pu comprendre au départ ce qui arrivait lorsqu’elle a vu surgir un ange dans sa maison de Nazareth, et qu’il lui a annoncé qu’elle serait la mère du Sauveur ? Les quelques phrases de l’Evangile ne suffisent pas pour exprimer la stupéfaction qui a du être la sienne. Et même si le dialogue se termine bien dans l’ordre de la grâce (« qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38)), comment l’humanité de Marie a-t-elle pu adhérer profondément à ce que Dieu lui demandait ? Comment identifiait-t-elle que c’était la volonté de Dieu qui s’était exprimée par la bouche de l’ange, comme elle en fera le récit à l’évangéliste beaucoup plus tard ? Au fond, comment voir clair devant des propos aussi extraordinaires ?
Marie pouvait-elle y voir clair seule ? N’avait-elle pas besoin d’en parler à quelqu’un, pour qu’une parole humaine donne à cet épisode stupéfiant sa dimension de contenu de foi ? Et puisque Elisabeth est elle aussi enceinte, c’est vers elle que Marie va se rendre et c’est Elisabeth qui donnera cette parole qui confirmera ce que lui a dit l’Ange Gabriel : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi. » (Lc 1, 43-44). Dès lors, Marie sait qu’elle n’est pas le jeu d’une illusion, d’une idée fixe ou d’un fantasme, mais que c’est vraiment l’œuvre de Dieu qui s’accomplit. Elle porte en elle le Sauveur, comme Elisabeth le lui dit.
Il y a plus. À travers la reconnaissance de ce qu’elle a reçu par une personne autre qu’elle-même, Marie découvre aussi que l’enfant porté par Elisabeth reconnait déjà son fils. Le lecteur de l’évangile comprend que cet enfant qui sera le plus grand parmi les prophètes atteste déjà que celui que porte Marie est vraiment le Fils de Dieu.
C’est pourquoi le chant de louange de Marie peut alors se déployer. Elle ne se réjouit pas pour une intuition, pour des idées ou des désirs qu’elle aurait eus toute-seule. Elle ne chante pas non plus à cause d’une vision heureuse ou d’une parole de grâce. Elle rend grâce pour un événement avec un contenu concret qui est attesté par la parole d’Elisabeth et par la rencontre qu’elles vivent toutes les deux.
Il me semble que cette dimension (de discernement, de confirmation ou d’authentification mutuelle) de la rencontre de Marie et d’Elisabeth, éclaire d’un jour particulier la relation qui a uni Saint François de Sales et Sainte Jeanne de Chantal. Chacun de son côté était fort capable de devenir un saint, de nourrir des projets considérables et même de les réaliser. Mais la question n’était pas de savoir s’ils avaient la puissance sociale pour changer quelque chose, ou s’ils nourrissaient un rêve ou une intuition particulière. L’enjeu était de discerner si c’était Dieu qui voulait qu’ils le fassent. Nous rencontrons tant de gens qui nous expliquent leur projet et sont sûrs qu’il s’agit de la volonté de Dieu. Ils ne nous demandent pas ce que nous en pensons.
Mais quand nous lisons l’histoire de la relation entre saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal nous voyons comment ces deux personnalités sont entrées en relation, en portant chacun un dynamisme et un charisme propre, une mission différentes et un état de vie particulier. Cette relation ne s’est pas nouée de manière accidentelle suite au Carême à Dijon. En lui-même, celui-ci aurait pu ne pas avoir de suite : François de Sales aurait prêché, Jeanne de Chantal aurait trouvé ses sermons formidables, puis plus rien ! Mais à partir de cet évènement contingent, une relation se développe, s’approfondit, s’intériorise. Jeanne demande à François de Sales d’être pour elle un vrai directeur spirituel. À travers les échanges de leur correspondance, nous découvrons comment François de Sales exerce cette mission selon son habitude et sa manière de faire. Il ne cherche pas à éprouver les désirs en allant à leur encontre, mais il veut les purifier, les éduquer, les attirer vers Dieu, les pousser à se développer pour porter pleinement leurs fruits. Cette direction spirituelle est faite d’écoute, d’attention aux mouvements de l’Esprit tels qui se manifestent à travers la correspondance volumineuse que lui envoie Jeanne de Chantal.
Cette conjonction d’une écoute, d’une disponibilité et d’un désir de sainteté va peu à peu dessiner un projet qui ne sera pas seulement le projet de saint François de Sales, ni seulement celui de sainte Jeanne de Chantal. Ce dessein deviendra une œuvre d’Église car il aura été construit dans le discernement ecclésial, dans le travail spirituel intérieur, dans une confrontation de manières de saisir la volonté de Dieu, et dans le respect de ce que Dieu suggère au cœur de chacun.
Pour nous évidemment, c’est un modèle de la manière dont nous devons conduire notre vie en Église. Comme Marie est allée chercher auprès d’Elisabeth, sommes-nous capables de nous disposer à demander, à sortir pour trouver le discernement sur nos mouvements intérieurs, sur nos expériences, sur nos activités ou même sur les grâces que nous pressentons que Dieu nous fait ?
Vous le savez cette période de l’histoire a été fertile pour préciser les moyens du discernement, et l’on peut penser à saint Ignace de Loyola, saint François de Sales puis saint Vincent de Paul, Condrin ou Ollier. Dans ce « siècle des saints » comme on l’appellera, l’enjeu est bien de répondre à la passion qui habite le cœur de ces hommes et de ces femmes, pour qu’ils deviennent vraiment des saints, qu’ils fassent vraiment ce que Dieu veut et qu’ils puissent offrir toute leur vie pour que le règne de Dieu arrive. Ce qui pouvait conduire (et ce qui peut conduire parfois aujourd’hui comme hier) des gens à des actes de folie, est régulé par l’expérience de l’Église, par le dialogue ecclésial. C’est par la confrontation des dons que Dieu fait à chacun pour que nous découvrions peu à peu le chemin qu’il trace à travers notre histoire.
Nous tous, quelle que soit notre mission et notre responsabilité, nous avons besoin de nos frères et de nos sœurs pour vivre ce discernement. Nous avons tous besoin d’être guidés, accompagnés et conseillés pour conduire nos propres vies et toutes nos actions, pour décider de ce que nous entreprenons et pour exercer nos responsabilités. Nous avons besoin d’être aspiré vers plus d’amour par un regard extérieur, par une attention ou par une parole qui déploient notre désir dans la direction du désir de Dieu. Nous comprenons que cette alliance du regard spirituel et du dynamisme du désir a construit peu à peu ce que l’on a appelé la spiritualité salésienne, qui est au fond la mise en œuvre du respect de Dieu agissant au cœur de l’homme et dans la liberté humaine.
Nous rendons grâce pour les fruits que ce travail spirituel a produit à travers les siècles. Nous demandons aussi que le Seigneur nous aide nous aussi à nous rendre en hâte vers Elisabeth, vers ceux qui nous aideront à construire notre vie avec Dieu. Et il nous faut y aller en hâte car tout presse dans la vie du Royaume de Dieu. Nous devons nous hâter pour savoir si vraiment nous donnons la première place à ce que Dieu veut, ou si nous suivons finalement nos propres désirs ; pour discerner si l’amour de Dieu a vraiment transformé nos cœurs au point que notre liberté s’identifie à sa liberté pour la plus grande gloire de son Fils. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe et veillée de prière pour le lancement de la neuvaine de prière pour les Ordinations 2010 - Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre - Vendredi 18 juin 2010
Frères et Sœurs,
Tout au long de cette semaine nous avons lu dans l’évangile de saint Matthieu ce que nous avons l’habitude d’appeler le Sermon sur la montagne. Et ce soir, comme les disciples, nous sommes nous aussi rassemblés autour de Jésus sur une montagne, sur cette colline de Montmartre. À la suite de ceux qui l’ont entendu sur la montagne de Galilée, nous essayons d’accueillir les paroles de Jésus, de les laisser pénétrer nos cœurs et transformer notre liberté pour faire de nous de véritables disciples, fortifiés pour suivre son chemin. En ce jour où nous commençons une neuvaine de prière pour les ordinations sacerdotales et pour les vocations, la parole du Christ est une stimulation pour notre vie chrétienne et un éclairage sur les événements que nous vivons.
« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21). Là où se trouve ce que nous considérons comme le plus précieux, là aussi est notre désir de vivre, de servir et d’aimer. Les hommes qui ont été ordonnés diacres à l’automne dernier et que je vais appeler au sacerdoce dans huit jours, savent en qui ils ont mis leur espérance. Ils savent où est le trésor de leur vie. Ils le savent et en même temps ils apprennent à le savoir. Ce n’est pas qu’ils soient encore inconscients ou indéterminés. Ils ont fait un choix, ils connaissent leur trésor et ils ont désigné clairement la direction où va leur cœur. Mais en même temps l’intégration plénière et la structuration complète de leur vie autour de ce trésor n’est pas encore achevée, et ne le sera d’ailleurs jamais tout-à-fait ici bas. Au long de leur cheminement vers le sacerdoce, leurs choix successifs et chaque nouveau pas leur ont permis de se déterminer et de mieux comprendre où le Seigneur les appelle.
Il en est ainsi pour chacun de nous : chaque étape franchie ouvre devant nous une nouvelle étape. Chaque fois que nous reconnaissons et que nous recevons notre trésor, notre cœur est affermi pour suivre la volonté de Dieu. Le baptême nous a constitués disciples du Christ. Il nous permet de mettre le Seigneur au centre de notre vie et nous ouvre un chemin par lequel notre liberté et notre personnalité se construisent dans la communion au Seigneur ressuscité. Mais simultanément, nous faisons tout au long de notre vie l’expérience de notre difficulté à adhérer à la personne du Christ vivant en nous. La condition chrétienne n’est pas la cristallisation d’un parcours achevé mais plutôt la consécration d’un chemin ouvert au long duquel nous avons à nous convertir jusqu’à la fin de notre existence.
De même la consécration du prêtre ne signifie pas l’achèvement de son cheminement et de ses choix. Son ordination inaugure la période de la construction de son identité de prêtre. Chaque jour, de plus en plus et de mieux en mieux, sa communion intime au Christ dans l’oraison et la prière et la communion sacramentelle au Christ dans l’eucharistie construisent la personnalité, l’identité, la manière d’être et d’agir du prêtre qu’il est devenu mais qui n’est pourtant pas encore achevé. Nous découvrons chaque jour la nature de l’identification totale de notre existence à l’offrande que Jésus fait de sa vie sur la croix pour le salut du monde. Nous apprenons à y adhérer toujours un peu mieux. Et nous espérons qu’elle emporte en elle tout ce qui en nous n’est pas encore totalement offert à Dieu.
Pour nous tous, chrétiens, notre trésor c’est le Christ ! C’est lui qui nous a fait renaître par l’eau du baptême, et qui nous a consacré par le don de son Esprit à la confirmation. C’est lui qui nous enseigne l’Evangile de la vie par sa Parole que nous recevons dans la liturgie et dans la méditation. Le Christ est celui qui nous nourrit par l’eucharistie qu’il nous partage, celui qui nous pardonne quand notre péché nous éloigne de Dieu. Il est vraiment le trésor de notre vie et il n’y a pas sous le ciel d’autres noms que celui de Jésus par lequel nous puissions être sauvés ! (Ac 4, 12)
Ainsi si nous voulons comprendre quelque chose au mystère du Sacerdoce tel qu’il se vit dans l’Église, il nous faut d’abord tourner notre regard vers le Christ, contempler l’offrande qu’il fait de sa vie, entrer dans la pastorale qu’il dessine à travers l’Evangile, et écouter l’appel qu’il adresse aux douze pour être avec lui, annoncer la bonne nouvelle du Royaume et guérir toute maladie (Mc 3, 14-15). Le sens profond du sacerdoce catholique n’est compréhensible qu’en fonction de la vie du Christ dans son Église. On s’épuiserait à le chercher dans les réalisations que chaque prêtre, que chacun d’entre nous, donne par sa vie et son ministère. Nous ne sommes que des disciples du Christ qui réalisons imparfaitement la figure parfaite du Pasteur unique. Si nous voulons nous-mêmes comprendre le sens de notre vie, si les chrétiens veulent saisir la vérité de la vie des prêtres dans leur Église, il nous faut suivre le seul Pasteur de nos âmes : Jésus offert sur la croix, ressuscité par la puissance de Dieu et livré en nourriture dans le pain partagé et la coupe du sang versé. Le Christ dévoile le sens du ministère sacerdotal au cœur même de l’eucharistie que nous célébrons. Celle-ci est à la fois l’offrande du Christ à son Père et la source de la croissance de l’Église corps du Christ.
L’épisode sanglant dont nous avons entendu le récit dans la première lecture montre à sa manière comment le peuple de l’Alliance est structuré par des missions définies. Athalie opère un coup de main sur le peuple de Dieu et sur la fonction royale. Mais on ne se donne pas à soi-même la mission de roi d’Israël ! On ne peut pas l’usurper et encore moins la ravir par le crime. Le prêtre Joad a la responsabilité de rétablir la royauté authentique, d’éliminer l’usurpatrice qui a voulu s’approprier cette fonction et d’instituer celui que Dieu a choisi. Il remplit le ministère qui est le sien, et le fruit de son action - si sanglante qu’elle nous paraisse aujourd’hui - est que « tout le peuple du pays était dans la joie et que la ville a retrouvé son calme » (2 R 11, 20).
Plaise au ciel qu’au moment où, obéissant à la volonté de Dieu, nous instituons des prêtres pour son Église, cette ordination provoque la joie de tout le peuple et produise le calme de notre ville ! Puissions-nous aussi respecter les missions que Dieu nous confie pour la structuration de son Église pour que le Peuple de Dieu puisse vivre dans l’Alliance, tout comme Joad redonne au Peuple et au roi sa place dans l’Alliance du Seigneur. Nous pouvons toujours faire une lecture exclusivement politique de cet événement. Mais la lecture mystique et spirituelle donne de comprendre que Dieu fait alliance avec son peuple par le ministère du prêtre qui est institué et par la mission qu’il confie au jeune roi qui vient d’être rétabli dans ses droits.
Tout au long de cette semaine nous prions pour les neuf hommes que je vais ordonner prêtre samedi prochain. Qu’ils trouvent leur trésor dans la mission que Dieu leur confie, qu’ils construisent jour après jour leur être sacerdotal dans la communion du Christ Pasteur et que leur vie toute entière soir orientée à la construction et à la sanctification du Peuple de Dieu, du Peuple de la nouvelle Alliance. Que l’Esprit-Saint investisse toute leur existence. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 12e dimanche du temps ordinaire - Année C - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 20 juin 2010
Frères et Sœurs,
Cet évangile pose la question de l’identité de Jésus : « qui est-il ? » Parmi ses contemporains et ceux qui l’entourent, on sait qu’il est Jésus de Nazareth, fils de Marie, né à Bethléem. Mais dans cette question, il s’agit moins de l’état civil de Jésus que de savoir ce qu’il manifeste de lui-même à travers ses paroles et les signes qu’il accomplit. Cette question traverse tous les évangiles, au long de la vie publique du Christ. Ce sera la question autour de laquelle sera noué le procès du Christ : « Es-tu le Messie ? »
Dimanche dernier nous avons entendu le récit du repas chez Simon le pharisien. Cette question était déjà au cœur du récit : Simon se disait en lui-même : « s’il était vraiment un prophète il saurait quelle est la femme qui est prés de lui et que c’est une pécheresse » (Lc 7, 39). De plus, le geste de la femme répandant le parfum sur Jésus réalisait d’une façon symbolique le geste de l’onction par laquelle étaient marqués les rois et les prophètes en Israël. Dans sa réponse à Simon, Jésus lui faisait apparaître que sa question manifestait ses sentiments. Celui qui pose la question de l’identité de Jésus, dévoile simultanément le fond de son cœur.
Dans le dialogue que nous venons d’entendre, que l’on appelle la confession de foi de Césarée, Jésus lui-même pose la question : « Qui suis-je pour les foules ? - Pour les uns Jean-Baptiste, pour les autres Elie, pour d’autres un prophète qui serait ressuscité » (Lc 9, 18-19). Aujourd’hui, nous pourrions faire un sondage et proposer une série de titres ou de noms pour Jésus. Tout le monde peut avoir son avis sur lui : pour les uns que c’est un grand sage, pour les autres c’est une fiction, etc.
Mais la discussion prend un caractère beaucoup plus dramatique et personnel lorsque Jésus demande : « Et vous que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? » (Lc 9, 20) Jésus ne s’inquiète pas de savoir dans quelle case d’un sondage ses disciples rangeraient sa personne. Mais il leur demande quelle place ils lui reconnaissent dans leur vie. Pierre dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Messie de Dieu. » (Mt 9, 20).
Le Messie de Dieu est celui qui a reçu l’onction prophétique et royale pour devenir le pasteur du peuple d’Israël et le conduire vers la vie. Evidemment dans la bouche de Pierre, ce titre de Messie renvoie certainement à une idée de puissance. Jusqu’à la Pentecôte, les disciples penseront que Jésus est venu pour rétablir le Royaume d’Israël, qu’il va exercer sa puissance pour chasser les Romains et mettre de l’ordre entre les différents groupes qui composent le peuple juif et reconstituer l’unité du peuple comme au bon temps de Moïse (du moins tel qu’on le rêvait). Ainsi, quand Pierre dit à Jésus : « tu es le Messie de Dieu », il pense à un Messie glorieux qui triomphe de ses ennemis, et impose la volonté de Dieu à tous.
Dès lors, nous comprenons pourquoi le Christ leur impose silence. Les chapitres suivants de l’évangile sont rythmés par les trois annonces successives que Jésus fait de son procès, de sa passion et de sa mort. Mais si les disciples entendent ces déclarations du Christ, nous savons qu’ils ne les comprennent pas. Jésus ne renonce pourtant pas à les préparer à ces évènements, mais ils ne commenceront vraiment à y croire que ceux-ci seront arrivés. Si bien qu’il n’est pas possible pour Jésus de corriger l’image du Messie glorieux autrement que par ses actes. Il ne lui servirait à rien pour le moment d’expliquer d’avantage, car ils ne peuvent pas intégrer encore que leur Messie glorieux soit un Messie souffrant.
Et cette incapacité des disciples - qui ont pourtant commencé à découvrir la véritable mission du Christ - est à plus forte raison celles de ceux qui les entourent et se tournent plus vers le Christ pour bénéficier des fruits de ses miracles que pour entrer dans un chemin de conversion. Ainsi, après la multiplication des pains dans l’évangile de saint Jean, les foules courent après Jésus pour le faire roi. Jésus tente de leur expliquer les sens de sa mission : « Vous voulez me faire roi parce que je vous ai donné à manger… » (Jn 6, 26). Mais ils ne comprennent pas ses paroles, non par manque d’intelligence, mais parce que l’idée d’un Messie souffrant est pour eux tellement extraordinaire.
Certes, cette figure était annoncée par les prophètes, comme par exemple dans les versets du prophète Zacharie que nous avons entendus (« Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » (Za 12, 11)), ou par les poèmes du serviteur souffrant dans le livre du prophète Isaïe. Les disciples pouvaient savoir que le chemin du Messie ne serait pas simplement un chemin glorieux. Mais s’ils le savaient, ils ne pouvaient pas l’accepter en profondeur parce que le Messie est celui auquel on s’identifie soi-même ! Nous sommes empêchés de reconnaître vraiment le Christ si nous n’acceptons pas que notre vie soit transformée par lui et liée à la sienne. Ainsi, dans l’épisode du repas chez le pharisien Simon, la pécheresse, par son attitude d’humiliation et d’amour, désigne Jésus comme précisément comme celui qui fait miséricorde. Simon quant à lui manifeste son incapacité à reconnaître celui qui vient chez lui, à cause de la dureté de son cœur. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive » dit Jésus (Lc 9, 23). Découvrir l’identité du Christ, c’est marcher à sa suite. Quand nous disons avec Pierre : « Tu es le Messie de Dieu », nous devons être réellement prêts à dire : « J’accepte de te suivre sur ton chemin et de prendre sur moi chaque jour la croix. ». Sinon, nous ne pouvons pas le reconnaître vraiment.
Il n’est ni particulièrement difficile ni extraordinaire de connaître quelque chose du Christ, si ce n’est que pour le reconnaître vraiment il nous faut accepter de gager notre vie sur cette reconnaissance. La question de l’identité de Jésus n’est pas simplement question d’information, de dogme ou d’exégèse des Ecritures. Il ne s’agit pas d’avoir la bonne réponse à donner aux gens qui s’interrogent sur Jésus ou de trouver dans la Bible ce qui est dit sur lui. C’est une question de vie ! Tout ce que l’histoire, l’Ecriture ou le dogme nous disent sur la personne de Jésus, nous ne le faisons nôtre que si nous acceptons d’entrer dans le chemin qui a été le sien.
Ainsi, semaine après semaine, tandis que les évangiles nous dévoilent peu à peu quelle est la véritable identité du Christ pour nous acheminer vers son entrée triomphale à Jérusalem, son procès et sa Passion, ils nous éclairent simultanément sur ce qui habite notre cœur et nous enseignent que nous ne pouvons réellement reconnaître qui est Jésus que si nous laissons la personne du Christ transformer notre propre vie.
Nous posons souvent la question des difficultés de la mission et de l’annonce de l’Evangile. La première condition de la mission est que cet Evangile transforme notre cœur. La résistance à l’Evangile n’est pas d’abord du côté de ceux à qui nous l’annonçons. Elle vient de nous. Le problème de l’évangélisation n’est pas d’être capables de convaincre ceux qui ne croient pas ou ceux qui ne connaissent pas le Christ. C’est d’abord de laisser l’Evangile faire de nous des saints, pour que vraiment ceux qui ne connaissent pas le Christ puissent se demander à notre propos comme le Centurion au pied de la croix : « Celui-là n’est-il pas un vrai fils de Dieu ? »
Frères et sœurs accueillons cet appel à la conversion et au don de notre vie avec confiance : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, celui qui perdre sa vie pour moi la sauvera » (Lc 9, 24). Ouvrons nos cœurs au Christ pour que sa parole renouvelle notre manière de vivre, et que notre existence devienne une question pour tous ceux qui nous entourent. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Assisses Internationales du catéchuménat - Messe d’ouverture - Mardi 6 juillet 2010 - Saint-Joseph des Carmes (6e)
Dans l’Evangile comme dans la vie, les signes sont toujours l’objet d’une interprétation. Celle-ci peut être positive ou négative. Jésus chasse les démons, il annonce la Bonne Nouvelle, il guérit les malades et les infirmes. Les Pharisiens disent : « C’est au nom de Béelzéboul, le chef des démons, qu’il expulse les démons » (Mt 9, 34), tandis que la foule est dans l’admiration : « Jamais rien de pareil ne s’est vu en Israël » (Mt 9, 33). Il nous est permis de transposer cette situation à celle que nous connaissons aujourd’hui dans nos différents pays. En effet, nous voyons bien que, d’une façon ou d’une autre, l’enseignement du Christ, l’annonce de sa parole, les signes de salut et les gestes posés en son nom sont perceptibles et suscitent aussi bien l’irritation, l’adversité, la résistance et le refus que l’admiration et l’adhésion à la personne de Jésus de Nazareth. Le même évènement ou la même parole peuvent même susciter la colère, engendrer l’indifférence ou retourner complètement le cœur de ceux qui en sont témoins !
Nous savons que la réalité de la conversion reste pour une très large part assez difficile à expliquer rationnellement. Mais toute conversion ne passe-t-elle pas précisément par l’interprétation positive des signes de Dieu dans l’histoire des hommes et dans l’histoire personnelle de chacun ? Les hommes et les femmes qui se tournent vers l’Église ne savent pas toujours très précisément ce qu’ils viennent lui demander. Mais ils ont perçu dans le signe que l’Église donne de l’œuvre du Christ un message qui les concerne et les intéresse.
Au départ, nous ne les connaissons pas. De plus, tous ceux qui sont touchés ne viennent pas jusqu’à nous. Et nous ne rencontrons pas davantage celles et ceux qui n’ont pas encore été atteints par la parole du Christ et par les signes du salut. C’est pourquoi le regard de « pitié » (Mt 9, 36) que Jésus pose sur cette foule n’est pas simplement l’expression de sa compassion et de sa miséricorde envers des inconnus, mais également un acte d’espérance. Ce regard manifeste la conviction du Christ que, de cette foule d’hommes et de femmes qui admirent ce qu’il fait et ce qu’il dit, pourraient surgir des disciples prêts à le suivre, des hommes et des femmes capables d’accueillir la parole de Dieu comme une règle pour leur vie.
« La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux » (Mt 9, 37). Ce verset ne signifie pas que toute la moisson est prête devant nos yeux, mais qu’elle sera infiniment plus abondante et plus fructueuse si les témoins de l’Evangile et ceux qui posent les signes du salut sont plus nombreux. C’est pourquoi Jésus invite ses disciples à prier le Maître qu’il envoie des ouvriers pour la moisson (Mt 9, 38). Le chapitre suivant de cet évangile (Mt 10) donnera la règle de fonctionnement de la mission apostolique que Jésus commence à mettre en œuvre en appelant ici les ouvriers.
Mais il ne suffit pas de prier. Il nous faut aussi nous interroger sur l’ouverture de notre cœur devant les renversements que produisent la parole et l’action du Christ. Sommes-nous comme les Pharisiens, possesseurs des chemins du salut et jaloux de ne pas les voir galvauder par des gens qui ne les méritent pas ? Sommes-nous comme la foule qui assiste aux guérisons, entend l’annonce de la Bonne Nouvelle et se laisse gagner par l’admiration ? Sommes-nous toujours capables d’émerveillement devant l’œuvre de l’Esprit au cœur des hommes ? Les chemins par lesquels des jeunes et des moins jeunes accèdent à la connaissance du Christ et les itinéraires par lesquels l’Église les prépare à partager la vie sacramentelle ne sont pas simplement affaire d’organisation ecclésiale. Le catéchuménat est d’abord un lieu d’émerveillement et d’action de grâce.
Ainsi, quand nous réfléchissons aux moyens à mettre en œuvre pour favoriser la progression dans la foi et aux propositions variées que nous pouvons faire à des jeunes ou à des moins jeunes, nous ne devons jamais oublier que nous sommes témoins d’une œuvre dont nous ne sommes ni l’origine ni le terme. Les hommes et les femmes qui s’adressent à nous ont vécu avant de nous connaître et vivront après nous avoir connus. Dieu seul est le compagnon de toute leur vie. Nous ne sommes que compagnons d’un moment important de cette histoire de grâce et de liberté, pour notre joie et pour notre édification.
Chers amis, en travaillant à perfectionner nos manières d’intervenir et d’accompagner les chemins de la foi, nous nous laissons porter avec gratitude par la multitude invisible de ces hommes et de ces femmes pour qui l’admiration du Christ a changé la vie. Nous apprenons d’eux à Le regarder et à L’entendre d’une manière nouvelle. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois lors de la messe solennelle de l’Assomption en la cathédrale du Puy-en-Velay, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’édification de la statue Notre-Dame de France - 15 août 2010
Frères et Sœurs,
Depuis des siècles en bien des lieux du monde, les chrétiens se réunissent pour célébrer la Vierge Marie. En France, depuis près de quatre siècles cet hommage rendu à Notre-Dame est particulièrement populaire et fervent pour la fête de l’Assomption qui a vu des générations de nos ancêtres confier notre pays, leur propre sécurité personnelle et l’avenir des leurs et de leurs descendants à l’intercession de la Vierge glorieuse. Il convient de nous arrêter quelques instants sur cette ferveur populaire telle que nous la vivons aujourd’hui en cette belle ville du Puy et telle qu’elle est vécue en tant d’autres hauts lieux spirituels de notre pays. Nous ne pouvons les citer tous, mais aujourd’hui comment ne pas évoquer Lourdes, et permettez à l’archevêque de Paris d’y ajouter sa cathédrale Notre-Dame de Paris et la chapelle de la Médaille Miraculeuse de la rue du Bac, universellement connues.
Quelle force et quel appel ont poussé tant de chrétiens à prendre les chemins des grands pèlerinages et à faire procession pour les fêtes de la Vierge Marie ? Quelle espérance les a jetés sur les routes de nos sanctuaires et sur les places de nos villes et nos villages ? Quelle espérance nous a conduits aujourd’hui au Puy-en-Velay pour le 150ème anniversaire de la bénédiction de la magnifique statue de Notre-Dame de France ? Pour éclairer notre démarche de ce jour et la joie qui saisit l’Église en cette fête de l’Assomption, nous devons méditer ce que les Écritures nous ont apporté à son sujet.
La vision du Livre de l’Apocalypse dont nous venons d’entendre la lecture nous donne un début de réponse. La femme couronnée d’étoiles est désignée par le voyant de l’Apocalypse comme celle qui enfante le Messie : « l’enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations. » Cette vision de la mère du Messie renvoie en premier lieu à Sion, mais la tradition patristique et liturgique a aussi identifié en cette femme la Vierge Marie, mère du Sauveur. Dans le drame qui se joue entre la femme qui enfante et le dragon, symbole de Satan et de l’esprit du mal, c’est le salut de l’humanité qui est figuré et la victoire de Dieu qui « enlève l’enfant auprès de son trône. » Dans la période troublée que connut l’Église naissante, cette victoire était l’annonce de sa propre victoire puisque, comme la Femme, elle s’enfuit au désert où Dieu lui avait préparé une place.
Si bien que cette vision devient comme une prophétie de la victoire de la foi sur les forces du mal. Une vision d’espérance et de force : « Voici maintenant le salut, la puissance et la royauté de notre Dieu et le pouvoir de son Christ ! » L’apparition de cette Femme mystérieuse est un signal d’espérance donné à l’humanité. L’avenir des hommes n’est pas voué à la fatalité et aux forces du mal. Il y a une espérance de vie et de bonheur, même si cette espérance nous est donnée en notre temps sous la forme d’une vision. Mais n’est-ce pas à juste titre que l’on prend souvent les hommes d’espérance pour des visionnaires ou des utopistes ? Leurs rêves de bonheur paraissent si loin de la réalité immédiate des contraintes et des malheurs qui frappent l’humanité !
Au long des siècles écoulés, du moins dans notre pays et dans l’Europe occidentale, l’ingéniosité humaine et les capacités de développement économique ont permis de surmonter un certain nombre de fléaux dont l’humanité était affligée. Que ce soit dans le domaine de la nutrition, dans le domaine des soins, dans le domaine de la culture et même dans le domaine du gouvernement des sociétés et de la paix, il y a eu et il y a encore des progrès sensibles et réels. Mais cette incontestable progression rend d’autant plus troublant le fait que, malgré l’amélioration des conditions de vie, l’insatisfaction demeure et, même d’une certaine façon s’accroît. Comment pouvons-nous interpréter cette concomitance d’un « mieux-vivre » et du « malaise de vivre » ? N’est-elle pas le signe que les formes de salut dont nous bénéficions sont peut-être authentiques et appréciables, mais qu’elles laissent de côté la question fondamentale du sens de la vie et de la plénitude du bonheur ? N’est-ce pas le signe que l’on a trop souvent et trop facilement confondu les conditions de vie avec le sens de la vie ?
Ce que nous enseigne la vision de l’Apocalypse, c’est que l’enjeu de la vie humaine n’est pas simplement la nourriture, la paix, la sécurité, la santé et le bien-être, mais que l’enjeu c’est la vie elle-même et sa confrontation à la maladie et à la mort. Aujourd’hui, de la plupart des maladies, on peut guérir, -ou du moins soulager la souffrance-. Mais de la mort on n’en guérit pas, c’est notre chemin à tous, c’est notre commune épreuve. La victoire du Christ sur la mort est le seul salut qui nous intéresse vraiment, car c’est le seul qui affronte l’épreuve irrémédiable. Et le chemin pour participer à cette victoire du Christ sur la mort il n’y en a pas deux, il n’y en a qu’un : c’est la foi au Ressuscité. Tous les signes que Jésus a donnés par ses miracles n’ont pas d’autre finalité que de susciter et développer la foi.
Frères et Sœurs, vous qui êtes venus si nombreux célébrer l’Assomption de Notre-Dame au Puy en cet anniversaire, rendez grâces à Dieu pour la foi qui vous a conduits ici. Même si vous la sentez faible, vacillante ou incertaine, appuyez-vous sur elle pour confier à Dieu, par l’intercession de Notre-Dame, les misères qui vous affligent et qui affligent ceux que vous représentez ici ; vos misères physiques, vos misères psychologiques, vos misères morales, mais par-dessus tout votre misère spirituelle. Regardez autour de vous la foule qui vous entoure et qui devient un signe de la foi vécue en ce jour. Regardez les visages apaisés de ceux qui ont accueilli la grâce du pardon et de la communion. Regardez la joie de cette part de l’Église réunie ici ce matin. Avec Elisabeth nous aussi nous pouvons dire : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?… Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
Mais cette joie de la foi que nous devons savourer n’est pas la simple exaltation d’un moment exceptionnel, un « temps fort » comme nous aimons à le dire. Elle est en même temps l’aboutissement de nos espérances et le point de départ d’une nouvelle manière de vivre. En effet, à quoi bon éprouver la question cruciale du sens de la vie si cette expérience ne se concrétise pas dans une décision pour organiser notre vie en fonction de ce sens, à l’orienter sur les chemins où le Christ veut entraîner ses disciples ? Nous ne sommes pas venus seulement nous réjouir de la victoire du Christ sur la mort, nous sommes venus nous associer au dynamisme propre de cette victoire, à l’amour pour les hommes que Dieu a manifesté en son Fils livré pour le salut des hommes.
Alors, Frères et Sœurs, il nous faut nous interroger sur la manière dont notre foi au Christ peut transformer notre vie, la rendre plus belle et plus fructueuse. Notre communion dans l’amour du Christ nous appelle et nous incite à chercher comment réorienter sans cesse notre vie selon l’amour, l’amour de Dieu et l’amour de nos frères. Comment être chrétien aujourd’hui en France en 2010 ? Permettez-moi de vous suggérer quelques questions pour éclairer votre réponse à cette question.
Dans notre vie personnelle, qu’est-ce qui compte le plus ? Pourquoi sommes-nous réellement prêts à des sacrifices ou à des combats ? Comment situer l’argent, la sécurité financière et les droits sociaux par rapport aux impératifs du service, de la solidarité et du partage ? Comment s’exprime notre foi chrétienne, quelle est la place de la prière personnelle, de la participation à l’Eucharistie dominicale et à la vie de notre Église ?
Dans notre vie familiale, comment assumons-nous les engagements que nous prenons ; les engagements conjugaux et les engagements parentaux ? Comment notre fidélité nourrit-elle la confiance dans la parole donnée. Sans cette confiance, il n’y a plus de société civilisée possible. Il ne peut rester qu’une société procédurière marquée par l’inflation des lois et des poursuites. Comment les jeunes de nos familles pourraient-ils envisager sereinement leur avenir s’il n’y a plus d’engagements qui tiennent ?
Dans notre vie sociale, pouvons-nous prendre notre parti de l’écart croissant entre les citoyens qui jouissent de la sécurité des droits sociaux et ceux qui sont lentement marginalisés et poussés à l’exclusion ? De quel prix payons-nous nos sécurités ? Ou plutôt à qui les faisons-nous payer ? Comment supporter que le débat politique se dévalue dans une surenchère d’invectives sur les questions les plus graves ? Comment accepter que nos médias se laissent enfermer dans cette logique du spectacle, quand ce n’est pas du cirque, alors que de grandes questions s’imposent à l’humanité entière ? L’avenir de l’humanité de se réduit ni au Mondial de foot, ni au Tour de France, ni à l’exposition complaisante des déchirements provoqués par l’argent et les séductions qu’il entraîne. Pourquoi si peu d’informations sur les morts du Pakistan, la famine du Niger qui touche plusieurs millions d’habitants, et tant de conflits armés dans le monde ? Pourquoi si peu d’informations sur les jeunes volontaires qui partent pendant plusieurs années mettre leurs capacités au service des pays en voie de développement ? Pourquoi ne rien dire des milliers d’immigrés, étrangers ou français, grâce auxquels les tâches les plus ingrates de notre société sont assumées ?
Si je vous propose ces quelques questions, ce n’est pas pour assombrir notre fête, au contraire. C’est pour élargir l’horizon de nos esprits et de nos cœurs aux dimensions, sans mesure, de l’amour de Dieu. Ne nous laissons pas prendre dans le piège des tourbillons médiatiques qui se développent sur eux-mêmes et deviennent une sorte de réalité virtuelle ! Ne nous laissons pas enfermer dans une société pharisienne où les procureurs se multiplient à l’envi ! Ne nous laissons pas glisser doucement dans les délires d’une surenchère de violence verbale ou physique. Laissons l’amour de Dieu dilater nos cœurs aux dimensions de l’humanité. Apprenons du Christ à nous faire le prochain de l’homme qui voit sa vie se perdre au bord des chemins de l’histoire et faisons-nous proches de lui plutôt que de vouloir l’éloigner et le séparer de nous-mêmes et de notre société.
Une société fraternelle et responsable est possible si chacun de nous est résolu à aimer davantage et à se donner tout entier par amour comme la Vierge Marie nous en a donné l’exemple. Que Notre-Dame entende aujourd’hui nos prières, qu’elle en soit porteuse devant Dieu et qu’elle intercède pour nous !
Notre-Dame de France priez pour nous.
Notre-Dame du Puy priez pour nous.
+ André cardinal Vingt-Trois