Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe au Foyer de Charité de Tressaint à l’occasion de la retraite des prêtres de Paris - 4e Dimanche du Temps ordinaire – Année B - Dimanche 1er février 2015 - Tressaint (22104)
Jésus révèle peu à peu qui il est et quelle est sa mission dans l’évangile de saint Marc. Il apparaît comme le prophète annoncé par Moïse, en enseignant avec autorité et en chassant des esprits mauvais. Accueillons-nous à notre tour le Parole de Jésus comme une parole nouvelle qui change notre cœur ?
Frères et Sœurs,
Dimanche dernier nous avons commencé la lecture continue de l’évangile de saint Marc qui nous rapportait le début de sa mission publique. Il est venu proclamer la bonne nouvelle : « les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15), et il a appelé les quatre premiers disciples. Voici que Jésus et ces quatre disciples arrivent à Capharnaüm, la ville de Pierre. Ce passage de l’évangile de saint Marc va nous retenir pendant plusieurs dimanches. Il est signalé comme une journée à Capharnaüm. D’une certaine façon, c’est une journée inaugurale qui préfigure ce qui va s’ensuivre dans l’évangile, mais c’est surtout la première étape du chemin dans lequel ces quatre premiers disciples sont invités à suivre Jésus. À nous qui sommes les auditeurs de cet évangile de saint Marc, pendant les dimanches de cette année, l’invitation nous est faite aussi à le suivre pour découvrir peu à peu qui il est.
Dans cette première étape, la liturgie nous suggère de comprendre un aspect de la mission de Jésus, celui du prophète, en nous rappelant la promesse faite à Moïse : « au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera lever un prophète, et vous l’écouterez » (Dt 18, 15). En nous donnant ce passage du livre du Deutéronome, la liturgie nous suggère de comprendre ce que Jésus fait ce jour-là à Capharnaüm, à la synagogue, le jour du sabbat. Le peuple est rassemblé, Jésus se lève, et comme c’était annoncé par Moïse, il se met à enseigner. Ce prophète ne dit pas des paroles qui viennent de lui, mais des paroles qui viennent de Dieu : « je mettrai dans sa bouche mes paroles, il leur dira tout ce que je lui prescrirai » (Dt 18, 18). On comprend alors que cette manière de s’exprimer devant le peuple rassemblé soit perçue comme un enseignement d’autorité, c’est-à-dire un enseignement qui puise sa force non pas dans la qualité de l’orateur, mais par l’origine du message annoncé : « le règne de Dieu s’est fait proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle ». La concision du message tranche avec l’enseignement des scribes, beaucoup plus volumineux, avec quantité de références à la loi et aux prophètes, à la tradition juive, au point que peu à peu, on finissait par oublier pourquoi cet enseignement était donné. Est-ce que c’était pour transformer les Juifs qui l’entendaient en experts dans l’interprétation des commandements ? Ou bien était-ce pour annoncer cette bonne nouvelle de l’avènement du royaume et de la conversion de vie ? Alors cet enseignement nouveau, bref, concis, fort, qui n’est pas simplement un commentaire des commandements ou une glose sur l’histoire d’Israël, mais l’annonce d’un temps nouveau, frappe ceux qui l’entendent, et ils l’écoutent comme un homme qui a autorité.
Le deuxième signe de cette mission prophétique est révélé dans la domination sur l’esprit mauvais qui habite cet homme et qui veut « prématurément » désigner celui qui est le Fils de Dieu. Le temps n’est pas encore venu de connaître exactement l’identité de Jésus, c’est pourquoi il impose le silence à cet homme et en fait sortir l’esprit mauvais. Mais cette domination, cette maîtrise de Jésus sur les esprits mauvais n’est pas une exclusivité de la personne de Jésus. Il y avait d’autres prédicateurs et d’autres rabbins qui imposaient les mains, qui libéraient des esprits mauvais. Mais pourtant, tous s’interrogent : qu’est-ce que cela veut dire ? Un phénomène nouveau apparaît à Capharnaüm : la figure du prophète annoncée par Moïse. Qu’est-ce que cela veut dire ? Un enseignement nouveau proclamé avec autorité, il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent, voilà la figure du prophète qui commence à se dessiner au début de la vie publique de Jésus. Cette figure va se développer dans la suite de l’évangile de Marc et elle nous invitera à progresser avec les disciples dans la reconnaissance de celui qui apporte un enseignement nouveau, qui délivre des esprits mauvais, et dont la renommée commence à se répandre dans toute la Galilée. Nous pourrions légitimement être émerveillés d’une renommée qui s’étend aussi vite en si peu de temps, après si peu de signes ! Mais cette renommée ne résistera pas à l’épreuve, elle est là plutôt pour montrer que Jésus touche le cœur des hommes et que son intervention rejoint l’attente de beaucoup de ses contemporains.
Nous qui accueillons cette parole aujourd’hui, nous reconnaissons que Jésus est celui qui nous parle avec autorité, avec un enseignement nouveau, non pas parce qu’il nous dirait des paroles que nous n’avons jamais entendues, mais parce qu’il nous fait entendre ses paroles d’une oreille nouvelle, il nous fait prendre conscience que la Parole qui vient de Dieu n’est pas simplement du bavardage mais une Parole qui veut toucher notre cœur et nous appeler à la conversion pour accueillir le royaume qui vient. Nous reconnaissons dans la Parole du Christ le glaive qu’évoque l’épître aux Hébreux qui pénètre jusqu’aux jointures de l’âme. On peut lire beaucoup de livres, on peut faire beaucoup de réflexions, on peut entendre beaucoup de sermons sans que tout cela ne bouleverse profondément notre cœur ! Mais il y a la parole de Dieu, la parole d’autorité du Christ, qui peut être tout à fait modeste dans sa formulation mais qui va devenir une parole vraie pour moi aujourd’hui. Chaque dimanche, dans ce que j’ai entendu, qu’est-ce qui devient une parole pour moi ? Pas simplement la parole liturgique qui a été proclamée, commentée, chantée ! Quand je vais repartir, est-ce qu’il y a un mot, une phrase, qui a pénétré mon cœur et qui va devenir une lumière pour cette journée et peut-être pour la semaine qui suit ? Est-ce que vraiment cet enseignement du Christ est nouveau pour moi ? Est-ce qu’il me renouvelle ? Est-ce qu’il me fait voir les choses d’une façon nouvelle ?
Demandons au Seigneur que notre écoute de la parole de Dieu, en particulier à travers cette lecture continue de l’évangile de Marc, nous aide à progresser dans la découverte de la personne du Christ, à mieux comprendre qui est Jésus, et à devenir, à notre tour, des disciples qui l’accompagnent, qui le suivent pour participer à l’annonce de la bonne nouvelle. Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu s’est fait proche, convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND à l’occasion de la Journée Mondiale de la Vie Consacrée – Fête de la présentation du Seigneur au Temple - Lundi 2 février 2015 - Notre-Dame de Paris
La présentation de Jésus au Temple prophétise l’offrande qu’il fera de sa vie. Le Pape invite les consacrés à regarder le passé avec un regard d’action de grâce, le présent avec passion, l’avenir avec espérance. Les vœux prononcés par les consacrés sont le signe prophétique de l’achèvement de la vie baptismale.
Frères et Sœurs,
La présentation de Jésus au Temple dont l’évangile de Luc vient de nous rapporter le récit est un geste rituel prévu par la Loi. Marie et Joseph, en bons juifs, l’accomplissent selon ce qui est prescrit, par le sacrifice de quelques animaux qui exprime rituellement la destination de l’existence de l’enfant consacré à Dieu. Cet exercice rituel prend une force particulière quand nous le lisons à la lumière de l’offrande que Jésus fera de sa vie. Car Jésus ne va pas seulement donner sa vie de façon rituelle et symbolique, il va la donner vraiment dans son corps, dans sa chair, dans son âme. Cette offrande qu’il fera de lui-même sur la montagne du Calvaire est annoncée par l’offrande faite au Temple à quelques pas de là, à Jérusalem.
Mais l’offrande réelle que Jésus fait de sa vie ouvre, comme le prophétise Siméon, la consolation d’Israël en apportant la bonne nouvelle aux nations et en leur ouvrant le chemin de la vie. Parce qu’il donne sa vie, il nous donne la vie. Par la mort qu’il subit, il ouvre le chemin de la Résurrection.
Dans le message qu’il a adressé aux consacrés, le pape François les invite à regarder le passé avec un regard d’action de grâce, non seulement en reconnaissant le chemin que Dieu leur a permis de parcourir, mais aussi en reconnaissant comment, à travers ce chemin, il ouvre une voie pour l’humanité entière. Ce chemin, commencé dès la création du monde, trouve son point de concrétisation dans l’offrande que Jésus a fait de sa vie. Il nous invite ensuite à vivre le présent avec passion, c’est-à-dire à ne pas nous laisser enfermer dans les souvenirs glorieux, que chacune de vos familles religieuses peut savourer à loisir en méditant sur la vie de leur fondateur ou de leur fondatrice, sur l’épopée des premières générations, sur les réalisations extraordinaires dont ils ont été les instruments. Il est bien normal que l’on évoque ces origines qui manifestent la puissance de Dieu, mais le Pape nous invite à un engagement dans le présent, qui forcément ne correspond pas à la situation que connaissaient vos fondateurs ou vos fondatrices. Cet engagement dans le présent appelle aujourd’hui la même imagination pour faire face aux nécessités de ce temps, comme eux-mêmes ont fait face aux nécessités de leur temps. Enfin, le Pape nous invite à regarder l’avenir avec espérance. Il ne s’agit pas de l’espérance de la pérennité de votre famille religieuse – je ne veux pas enténébrer cette journée de lumière en vous annonçant que cela finira un jour… Chaque siècle, chaque génération suscite les charismes dont Dieu a besoin pour la vie de son Église et pour l’annonce de l’Évangile. Ces charismes mobilisent, rassemblent, motivent des générations d’hommes et de femmes, quelquefois pendant un ou plusieurs siècles, mais là n’est pas le plus important. Si nous sommes invités à regarder l’avenir dans l’espérance, ce n’est pas dans l’espérance que notre marque continuera indéfiniment, c’est dans l’espérance que l’amour de Dieu, génération après génération, suscitera les hommes et les femmes nécessaires pour que cette consécration soit vécue, perçue, et désirée, c’est-à-dire dans une attitude de confiance, d’abandon à la volonté du Père. Il ne s’agit pas de renoncer à ce que nous avons reçu, à ce que nous vivons, mais à offrir, réellement, ce que nous avons reçu et ce que nous vivons, pour une fécondité future que nous ne connaissons pas mais dont nous savons qu’elle existera parce que c’est Dieu qui la suscitera.
Reconnaissance pour le passé, passion pour le présent, espérance pour l’avenir. L’offrande de Jésus au Temple était la reconnaissance de la Loi telle que Dieu l’avait donnée à Moïse ; la disponibilité de Marie et de Joseph dans le présent ne consistait pas simplement en un geste convenu mais à offrir cet enfant dans la confiance que malgré les embûches qui surgiront au long de son chemin -on nous dit qu’il sera « un signe de division et de contradiction » (Lc 2,34)- il finira néanmoins par accomplir sa mission en portant la lumière au monde.
De même que l’offrande de Jésus au Temple est habitée par le don qu’il fait de sa personne, même si c’est évidemment fort inconsciemment, il y a dans la vie de la communauté des croyants, des gestes symboliques qui expriment une réalité profonde. Parmi ces croyants, des hommes et des femmes sont appelés à vivre ces réalités symboliques jusque dans la réalité de leur chair. Vous n’avez pas fait des vœux simplement virtuels ou intentionnels, vous avez fait des vœux réels ! La pauvreté n’est pas simplement un thème porteur de piété ou de générosité, c’est une expérience quotidienne concrète. La chasteté n’est pas simplement une sorte de relation mystico-conjugale cachée, c’est vraiment porter dans l’abstinence du corps, l’offrande que l’on fait de sa vie. L’obéissance n’est pas simplement une vague adhésion à quelque esprit de la congrégation ou esprit de l’Évangile, c’est vraiment poser des actes qui changent des éléments de votre vie. Cela ne veut pas dire que les autres baptisés ne sont pas appelés à vivre la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, mais ils sont appelés à les vivre d’une autre façon. C’est précisément cette façon réaliste d’inscrire la pauvreté, la chasteté et l’obéissance dans l’existence concrète d’un homme et d’une femme, au cœur d’une communauté, qui donne dans le monde, selon l’expression du concile Vatican II : le signe prophétique de l’achèvement de la vie baptismale. Aussi, il ne s’agit pas simplement de répondre à une vocation personnelle, il s’agit d’accomplir une mission dans le corps entier de l’Église, en figurant visiblement ce que tous sont appelés à accomplir au terme de leur vie mais que certaines et certains, par élection de Dieu, sont appelés à vivre dès maintenant.
C’est pourquoi ce temps de prière aujourd’hui, je le vis volontiers dans les appels que le pape François nous a adressés, en action de grâce pour tant de vies d’hommes et de femmes qui vous ont précédés. Action de grâce pour ce que, vous aussi, vous avez accompli pendant les années de votre vie consacrée, pour le signe donné dans l’Église. Passion pour le présent : il y a des hommes et des femmes pour qui la communion avec le Christ l’emporte sur tout autre lien et toute autre obligation. Et enfin, l’espérance que ce signe continuera de porter du fruit à travers chacune de vos existences, à travers la vie de vos congrégations, et au-delà de la vie de vos congrégations et au-delà de vos existences, de porter le fruit d’une vie donnée à Dieu. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à St Jean des Deux-Moulins pour les 20 ans de la paroisse - 5e Dimanche Temps Ordinaire - Année B - Dimanche 8 février 2015 - St Jean des Deux-Moulins (Paris XIIIe)
Après avoir enseigné et opéré des miracles, Jésus ne se laisse pas enfermer par les habitants de Capharnaüm. Il doit "sortir" vers d’autres village de Galilée, comme il est "sorti du Père". Nos communautés, figures sacramentelles du Christ ressuscité sont invitées à leur tour à sortir pour annoncer l’Évangile.
Frères et Sœurs,
Au début de l’évangile de saint Marc, l’évangéliste annonce ce que va être le ministère de Jésus à travers la description de cette première journée, un jour de sabbat à Capharnaüm. Auparavant, le Christ avait enseigné à la synagogue et fait l’admiration de tous par la parole qu’il portait avec autorité, et il avait délivré un homme d’un esprit impur. Voilà que, sortant de la synagogue, il rejoint la maison de Pierre et va guérir la belle-mère de Pierre. Cette guérison, ajoutée à la libération de l’esprit impur opérée à la synagogue, déclenche une attente et un désir. Quand le sabbat est achevé, on lui amène ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Qu’attendaient-ils ? Qu’espéraient-ils de ce prophète qui s’était levé parmi son peuple ? Sans doute une réponse aux cris que nous avons entendus tout à l’heure dans le livre de Job : « vraiment la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre » (Jb 7,1) ! On peut dire qu’en tout temps, les hommes et les femmes éprouvent leur existence comme une corvée, comme un poids déposé sur leurs épaules et dont ils n’arrivent pas à se décharger. Les contemporains de Jésus attendent une délivrance et se tournent vers ce prophète qui s’est levé, non seulement parce qu’il parle bien, mais aussi parce qu’il guérit et libère. Nous découvrons donc à l’entrée du ministère public de Jésus dans l’évangile de saint Marc, quelques grands traits de ce que Jésus va faire tout au long des mois et des années qui vont suivre. Il enseigne, transmet l’évangile, la parole de Dieu, et porte le message entendu au début de l’évangile : les temps sont accomplis, convertissez-vous et croyez à l’évangile. Par-delà cet enseignement, et pour l’illustrer, il va opérer un certain nombre de signes de délivrance, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts.
Nous voyons donc se mettre en place des éléments qui vont se déployer par la suite. La foule qui se presse de toutes parts essaye de profiter de la présence de Jésus, et puis, étrangement, l’évangile nous dit : « bien avant l’aube, il se retire pour prier » (Mc 1, 35). Jésus semble vouloir échapper à cette foule. Il n’est pas venu se laisser enfermer par les habitants de Capharnaüm, comme s’il était sorti d’auprès du Père pour sauver les seuls habitants de Capharnaüm. Il est venu pour l’humanité, et donc il se retire, s’échappe, en insérant un écart entre lui et l’attente de cette foule. Quand les disciples lui disent : « Tout le monde te cherche » (Mc 1,37), il répond : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38). Voilà qu’apparaît une nouvelle composante de la mission que Jésus va accomplir et qu’il va confier à ses disciples : le mouvement vers d’autres villes, vers d’autres villages. C’est déjà la dimension universelle de la mission qui est suggérée ici, même si pour l’instant elle se limite à la Galilée.
Nous pouvons légitimement être admiratifs et séduits par la personne de Jésus, mais nous devons comprendre aussi que nous n’en sommes pas pour autant propriétaires. Les communautés que nous formons, si fortes, si vivantes soient-elles, ne peuvent pas prétendre représenter la totalité de la mission de l’Église. Le Christ vivant aujourd’hui à travers son Église, n’est pas à notre disponibilité. Il est au milieu de nous, non pas comme celui qui vient seulement satisfaire nos attentes, mais pour nous entraîner ailleurs, vers d’autres villages, vers d’autres hommes et d’autres femmes, pour porter l’Évangile au-delà des limites de nos communautés. C’est ainsi qu’il entraîne ses disciples à quitter Capharnaüm et à parcourir la Galilée. C’est ainsi qu’il nous invite, nous aussi, comme le pape François nous le rappelle souvent, à sortir de nos communautés, à ne pas les concevoir comme des chapelles protectrices, mais comme une base de départ, un lieu de renforcement, de motivation du dynamisme de l’Évangile. C’est ce que nous rappelait l’apôtre Paul dans l’épître aux Corinthiens. « Ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9,16).
En vous proposant il y a quelques mois de vivre la mission de l’Avent 2014, je voulais simplement nous inviter à actualiser cet appel du Christ, à sortir de nos murs, à sortir de nos communautés, à sortir de nos groupes bien constitués et réconfortants, pour partager l’Évangile avec ceux qui l’ignorent, pour aller au-devant de ceux qui ne viennent pas vers nous, pour être vraiment missionnaires de l’Évangile. Annoncer l’Évangile, comme le dit Paul, c’est être « libre à l’égard de tous » (1 Co 9,19). « Avec les faibles, j’ai été faible pour gagner les faibles, je me suis fait tout à tous et tout cela je le fais à cause de l’Évangile pour y avoir part moi aussi » (1 Co 9,22.23). Si peu que nous ayons de force, si peu que nous ayons de temps, si embarrassés que nous soyons à cette idée que nous portons quelque chose qui pourrait être utile à ceux qui nous entourent, à nos contemporains, il faut que nous nous laissions porter par le dynamisme de l’Évangile pour devenir avec les disciples de Jésus ceux qui vont quitter leur village, quitter leur environnement, quitter l’ambiance chaleureuse qu’ils connaissent et aller apporter l’Évangile, la proposition d’une vie nouvelle et différente de « la vie de corvée » qu’évoquait le livre de Job. Nous possédons une richesse, une espérance, une force qui dépasse ce que nous pouvons imaginer. Nous ne comprenons et découvrons cette force, cette richesse que dans l’épreuve de la rencontre avec les autres. On peut se dire les uns aux autres qu’on est chrétien et que l’Évangile est une belle chose. La belle affaire ! Ce n’est pas trop compliqué de nous convaincre mutuellement que nous sommes chrétiens ! La question n’est pas là ! Cette richesse reçue, cet évangile que Dieu nous donne, cette bonne nouvelle et cet appel à la conversion ne sont pas faits seulement « à usage interne » ! Ils sont faits pour aller au-devant des hommes et des femmes qui nous entourent, pour aller leur annoncer que les temps sont venus, qu’aujourd’hui « le Christ est sorti » (Mc 1,38) ! Il est sorti d’auprès du Père pour venir dans l’humanité, il sort de Capharnaüm pour aller dans la Galilée, et cela veut dire pour nous, aujourd’hui, qui constituons la figure sacramentelle du Christ ressuscité, qu’il sort avec nous des frontières de notre Église pour l’annoncer à tous les hommes.
Rendons grâce au Seigneur, qui nous a aidés : vous, pendant ces vingt années, à vivre fortement cette rencontre du Christ, lui qui a tracé un chemin d’histoire du Salut au milieu de vous, vous aussi les jeunes générations qui découvrez aujourd’hui ce que Jésus a fait alors que vous n’étiez pas nés. Et reprenons conscience que cette richesse reçue et accueillie avec joie est une richesse à partager pour le bien de tous ! Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - 5e Dimanche Temps Ordinaire - Année B - Dimanche 8 février 2015 - Notre-Dame de Paris
La manière dont l’évangéliste saint Marc rapporte le déroulement d’une journée de Jésus à Capharnaüm au début de son ministère, dessine comme un programme de ce que sera sa mission tout au long de sa vie publique : annoncer l’évangile, guérir, soulager mais sans jamais se laisser enfermer ni accaparer. Jésus est venu rendre la liberté aux hommes. Comme chrétiens, nous sommes invités à prolonger cette mission.
Frères et Sœurs,
Avec le récit de cette journée d’un sabbat à Capharnaüm, l’évangile de saint Marc ouvre devant nous une sorte de programme de ce que va être la mission de Jésus parmi les hommes.
Dimanche dernier, participant à l’office de la synagogue, Jésus avait proposé le commentaire de l’Écriture. Tout le monde avait été ébahi de son enseignement, un enseignement nouveau, et puis il avait parlé avec autorité, et libéré un homme d’un esprit mauvais qui l’habitait. Ensuite, rentré à la maison de Pierre, il avait guéri la belle-mère de Pierre, et sans doute la nouvelle s’était-elle répandue puisque dès la fin du sabbat, le soir venu, après le coucher du soleil, à partir du moment où il était permis de porter quelqu’un, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons, si bien que la ville entière se pressait autour de la maison de Pierre pour lui demander qu’il guérisse les malades.
Après avoir présenté dimanche dernier le prophète qui s’était levé au milieu de son peuple pour l’enseigner avec autorité, l’évangile de Marc nous présente aujourd’hui celui qui va apporter le soulagement et la guérison à ce peuple. Nous comprenons que la liturgie ait mis en ouverture de cette présentation, la lecture du livre de Job, qui exprime avec tant d’acuité et de justesse l’expérience de la misère humaine : « vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. … comme le manœuvre il attend sa paye, depuis des mois, je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7,1-3). Nous comprenons comment cette parole rejoint avec beaucoup de force, sinon des situations objectivement dramatiques, du moins de situations que nous vivons comme lourdes à porter. Nous comprenons bien la parole de Job : la vie de l’homme sur la terre est une corvée, et nous comprenons que pour beaucoup d’hommes et de femmes à travers le monde, sans doute plus encore que dans notre pays, si difficiles que soient les temps, la vie sur cette terre soit vraiment quelque chose de lourd et de difficile à porter. Nous comprenons que cette misère, cette souffrance, que tous doivent supporter d’une manière ou d’une autre, font aspirer à la délivrance. Qui va nous délivrer de ce joug qui pèse sur nos épaules ? C’est en vis-à-vis de cette expérience de la dureté et de la souffrance de la vie humaine que l’évangile nous présente la figure de Jésus qui guérit, qui sauve, qui libère. Il va être le libérateur d’Israël, il va être le sauveur. Ils ne savent pas encore jusqu’à quel point l’action de salut du Christ va toucher l’humanité, mais du moins ils espèrent qu’elle va toucher leur existence, et c’est pourquoi ils sont si nombreux à se presser autour de la maison pour bénéficier de sa présence.
Nous reverrons plus loin dans l’évangile de Marc d’autres circonstances où des gens malades, possédés, dans de grandes difficultés, vont essayer de s’approcher de lui, comme cette femme qui se disait : si seulement je pouvais toucher la frange de son manteau, je serais guérie. Quant à nos quatre premiers disciples qui n’ont pas encore quitté leur ville -Capharnaüm, c’est la ville de Pierre- c’est le succès ! À peine le Christ est-il apparu, à peine a-t-il ouvert la bouche, opéré quelques guérisons que tout le monde se précipite autour de lui. Comment ne pas être un peu grisé par ce succès ? Pourtant, nous voyons que l’évangile nous fait tout de suite percevoir un élément de rupture. « Jésus se leva bien avant l’aube. Il sortit de la ville et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. » (Mc 1,35). Là où les disciples s’attendaient à ce que Jésus tire profit de sa popularité, par exemple pour recruter de nouveaux disciples, lui se retire dans un endroit désert, loin de tous. Nous verrons dans l’évangile de saint Marc comment va jouer continuellement cette présence, cette immersion dans le peuple, et ce retrait qui le fait aller ailleurs. Les disciples lui disent : « Tout le monde te cherche » (Mc 1,37), autrement dit : quelle idée d’avoir abandonné Capharnaüm au moment où cela commençait à prendre ! Et voici que Jésus donne une orientation décisive pour sa mission commençante : « allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38). Évidemment, nous savons par ailleurs que lorsque Jésus dit qu’il « est sorti », cela veut dire qu’il est sorti du Père et qu’il est venu dans l’humanité. C’est pour cela qu’il est sorti du Père, pour annoncer l’Évangile, pour proclamer l’Évangile, mais c’est aussi pour cela qu’il sort de Capharnaüm : il est sorti et s’est rendu dans un endroit désert. Nous découvrons ainsi ce qui va être déterminant dans la manière de faire de Jésus, ce mouvement permanent qui le conduit ailleurs, qui le fait quitter tel ou tel lieu pour aller ailleurs annoncer l’Évangile.
Vous savez combien le Pape François se plait à commenter cette sortie et comment il invite l’Église elle-même à sortir de ses murs pour aller proclamer l’Évangile parmi les nations, parmi les hommes et les femmes qui nous entourent, car il n’y a pas de mission sans cette capacité de quitter ce que nous croyons avoir acquis, pour aller le partager avec d’autres. Il n’est pas venu pour être le rabbin de Capharnaüm ou le gourou de ce petit groupe de disciples. Il est venu pour proclamer l’Évangile. Pour accroître sa liberté de proclamer l’Évangile, il faut qu’il s’affranchisse de cette contrainte où l’on voudrait l’enfermer. Comme saint Paul le dit aux Corinthiens : il a voulu être libre à l’égard de tous pour annoncer l’Évangile. Car c’est seulement dans cette liberté, dans ce dynamisme de la parole de Dieu que la mission peut s’accomplir.
Tout au long de l’Avent 2014, j’avais invité le diocèse de Paris à entrer dans ce mouvement de mission, dans ce trajet qui conduit de l’intérieur de l’Église vers la rencontre des hommes et des femmes qui nous entourent. Dans beaucoup de paroisses, des chrétiens ont surmonté leur appréhension, leur timidité, leur crainte, pour aller porter l’Évangile, simplement, comme le Christ l’a fait, comme il nous invite à le faire, comme il veut que son Église le fasse en le suivant dans sa mission.
Ainsi se termine cette première journée à Capharnaüm, sorte de fronton de la mission que Jésus va accomplir et qui nous ouvre dès le début les grands axes de cette mission : « les temps sont accomplis : le Royaume de Dieu s’est fait proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Le prophète s’est levé parmi son peuple pour annoncer la Bonne nouvelle du Salut, le Sauveur s’est manifesté en délivrant l’homme de ses démons et de ses maladies. Ainsi se dessinent peu à peu les grands axes de sa mission : proclamer l’Évangile et rendre la liberté au cœur de l’homme. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - 1er dimanche de Carême – Année B - Dimanche 22 février 2015 - Notre-Dame de Paris
Maintes fois dans l’histoire, Dieu a manifesté sa miséricorde à l’égard de l’humanité pour renouveler son alliance. Le combat inaugural du Christ contre Satan nous fait comprendre que nous sommes aussi associés à ce combat pour que notre liberté participe à l’établissement du Royaume de Dieu. C’est aussi le combat des catéchumènes.
Frères et Sœur,
La patience de Dieu est admirable ! Et si l’apôtre Pierre nous en rappelle les signes, c’est pour nous aider à comprendre les temps que nous vivons. La patience de Dieu s’est manifestée au long des siècles, depuis les origines du monde, chaque fois qu’il a dû recommencer. Nous disposons dans les premiers livres de la Bible, d’épisodes bien connus, comme la Tour de Babel, le déluge, et d’autres, qui manifestent comment, à un moment, plus rien ne fonctionne ! Alors, il faut recommencer. C’est comme s’il fallait refaire la création originelle, remettre en marche les moyens d’entrer en communion avec Dieu, remettre en vigueur l’écoute de la parole de Dieu, la réponse à ses commandements, bref, commencer un monde nouveau. En évoquant le déluge, l’apôtre Pierre nous dit que c’était précisément un signe de la patience de Dieu. Dans cette catastrophe où tout allait périr, Dieu a résolu une fois de plus de manifester sa miséricorde en sauvant quelques couples des êtres vivants, pour renouveler le monde, pour lui donner une figure nouvelle. Saint Pierre dit de cet épisode du déluge qu’il est comme une annonce du baptême. Il est aussi une annonce de la traversée de la Mer Rouge par laquelle le peuple a été arraché à son esclavage et entraîné pour une nouvelle étape de l’alliance. Cette alliance, Dieu en donne un signe à Noé avec l’arc qui va apparaître dans le ciel, perçu comme un signe de cette union entre la terre et le ciel, comme un signe du renouveau de l’alliance, une alliance nouvelle.
Ainsi, la patience de Dieu, siècle après siècle, a remis en œuvre une alliance nouvelle. Dieu a tenté de promouvoir un monde nouveau, mais chaque fois, son effort pour faire surgir cette humanité nouvelle, ce monde réconcilié, s’est heurté à la dureté des cœurs, à la paresse des hommes, à leur indifférence, à leur volonté de puissance, et ultimement, comme c’était le cas pour la tour de Babel, à la volonté d’atteindre les cieux sans Dieu, de faire comme s’ils étaient des dieux. Il est bon de conserver cet arrière-fond dans notre esprit, au moment où nous entrons dans le temps du carême, alors que dans l’évangile de saint Marc, Jésus va commencer, précisément, à annoncer l’avènement du Royaume, le « Royaume de Dieu est tout proche, convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc, 1,15). Dieu voulait depuis les origines ce monde nouveau ; il a essayé à tant de reprises ! Et voilà que cette fois-ci encore s’ouvre le temps d’une nouvelle alliance, une alliance où l’homme serait réconcilié avec Dieu, avec lui-même, avec le monde qui l’entoure, puisque les anges le servent, tandis qu’il est entouré de bêtes féroces. Mais nous voyons aussi dans ces quelques versets de l’Évangile de saint Marc que l’inauguration de cette alliance nouvelle, l’avènement du règne de Dieu, le monde nouveau qu’il va établir sont indissociables d’un combat, d’une lutte. Il ne s’agit pas d’une lutte par erreur, d’une lutte imprévisible, mais d’une lutte choisie, car c’est l’Esprit de Dieu qui conduit Jésus au désert pour qu’il y soit tenté. Ce combat dans lequel il entre contre Satan, c’est le combat perpétuel de l’histoire humaine. Et Dieu pourrait très bien se passer de nous dans ce combat, il pourrait très bien annihiler Satan, et instaurer un règne nouveau, mais alors, quelle serait notre place dans ce règne nouveau si nous n’avions jamais, d’aucune façon, participé à sa construction, si nous étions comme des consommateurs passifs d’un paradis sur terre où le combat qu’il suppose nous aurait été épargné ? Beaucoup pensaient que Jésus, puisqu’il était le Fils de Dieu et le Messie, pourrait rétablir Israël en faisant disparaître les Romains. Les disciples -les fils du tonnerre- pensaient qu’il suffisait d’anéantir les mauvais esprits pour que la vérité triomphe. Mais nous voyons bien dans l’Évangile que ce n’est pas le chemin que Jésus a suivi. Il ne s’est pas laissé entraîner dans cette tentation d’utiliser la puissance de Dieu pour annihiler la liberté de l’homme. Il a voulu partager cette liberté humaine jusque dans sa tentation, il a voulu ouvrir le grand débat que sa parole et ses miracles vont développer avec ses auditeurs ou ses spectateurs. Il a voulu ouvrir ce grand débat par une représentation symbolique du combat, de la lutte contre le mal. Cette lutte contre le mal n’est pas l’anéantissement des pécheurs, elle n’est pas l’accusation des autres ; cette lutte contre le mal, c’est la conversion de nos cœurs. Le règne de Dieu s’est fait proche : convertissez-vous et croyez à l’évangile ! À travers ces tentations au désert, et à travers le carême dans lequel nous sommes entrés pour nous préparer à Pâques, c’est ce combat auquel nous sommes associés. Peut-être pouvons-nous nous imaginer que ce serait plus confortable d’aller directement au jardin de la Résurrection, de ne pas traverser ce désert, de ne pas traverser ni subir ces épreuves, ces tentations, ces combats qui nous paraissent parfois tellement dérisoires et qui sont parfois tellement douloureux, parce que notre liberté est engagée. Mais le Christ est venu pour que nous soyons sauvés, c’est-à-dire pour que notre liberté participe à l’œuvre du salut, et non pour que celui-ci nous soit imposé du dehors, comme un vêtement qui se superposerait à notre vie ancienne sans que notre cœur ne soit changé, comme si l’on pouvait être chrétiens à la manière des acteurs costumés sans que notre personnalité ne soit transformée.
Hier, toute la journée, dans cette cathédrale, j’ai célébré l’appel décisif des candidats adultes au baptême, à la confirmation et à l’eucharistie : 414 candidats adultes pour le diocèse de Paris, que j’ai appelés un à un. Mais évidemment, introduits à cette ultime étape avant leur baptême, ils avaient aussi conscience d’être appelés à ce temps de désert avec Jésus, où ils vont encore être assaillis de tentations, avant d’être délivrés. Quant à nous, l’Église nous invite à vivre ce temps de carême en communion avec eux, en ne fuyant pas le combat, en ne détournant pas la tête des esprits mauvais qui peuvent nous entourer, en nous appuyant sur la vie nouvelle que nous avons reçue par le baptême et qui fait de nous les prémices de la création nouvelle et du monde nouveau que Dieu veut instaurer sur l’humanité entière.
Aussi, frères et sœurs, c’est en nous appuyant sur cette conviction que Dieu veut faire de chacun et de chacune d’entre nous des coopérateurs de ce monde nouveau que nous sommes invités à nous engager généreusement dans ce temps du carême, en mettant en pratique l’appel à la conversion, en nous engageant davantage dans la prière, en étant davantage attentifs au prochain, et en acceptant d’éprouver dans notre chair la privation pour mesurer combien nous sommes encore dépendants et combien nous avons encore besoin d’être sauvés. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.