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Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain-l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 13 septembre 2020
Ce que nous demande Jésus est démesuré. Qui peut pardonner 70 fois 7 fois ? Pierre en allant jusqu’à pardonner sept fois nous montre jusqu’où peut aller la bienveillance humaine. Essayez donc de pardonner à ceux qui vous ont offensé. Une fois passe encore, deux fois c’est un peu limite. Au bout de trois fois, c’en est trop. La proposition de Pierre nous semblait véritablement le maximum de ce qu’un cœur humain qui aime est capable de faire. Mais Jésus nous emmène beaucoup plus loin et nous nous retrouvons devant notre incapacité à pardonner comme Dieu. Car c’est Dieu et Dieu seul qui peut pardonner 70 fois 7 fois. La démesure se trouve aussi dans la dette de cet homme qui doit 10 000 talents, c’est-à-dire 60 millions de pièces d’argent. Personne ne peut débourser une telle somme. Elle dépasse largement la fortune de Bill Gates ou de Marc Zuckerberg…

En réalité, ce qui est démesuré, c’est l’amour de Dieu. C’est Dieu qui pardonne au-delà de toute mesure quelle que soit la dette que nous contractons envers lui.

La démesure du pardon que nous propose Jésus nous renvoie à la démesure de la vengeance qui s’exprimait dans le livre de la Genèse. Lamek, un descendant de Caïn, celui qui a tué son frère Abel, se vantait de ne rien laisser passer : « Pour une blessure, j’ai tué un homme. Pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois et Lamek 77 fois » (Gn 4,23-24).

Face à l’extrême violence de la vengeance, il y a l’extrême fécondité de l’amour. Il n’y a pas de juste milieu : ou je pardonne ou je me venge.

Pour faire ce choix il faut que je regarde vraiment ce qui est blessé en moi par l’offense. Si c’est l’orgueil qui est blessé, l’esprit de vengeance envahira mon cœur. Si c’est l’amour qui est blessé, alors le pardon pourra être donné. Il nous faut faire ce discernement car nous avons à vivre de la vie de Dieu. Son amour manifesté au sommet de la croix du Christ est capable de pardonner bien au-delà de ce que nous pouvons espérer. Comme disciples de Jésus, nous devons l’imiter dans la démesure de son amour. Si quelqu’un me blesse, il coupe le fil qui nous relie. Le pardon, c’est le nœud qui rétablit le lien. Mais plus je pardonne, plus il y a de nœuds, plus le fil est court et plus nous sommes proches en Jésus Christ.

Il ne s’agit pas d’effacer les péchés comme s’il n’y avait pas eu d’offense. A la résurrection le Christ a gardé ses plaies qui sont les traces du mal. Il s’agit d’accueillir un amour qui nous dépasse infiniment. C’est alors, et alors seulement que nous pourrons dire en vérité : « Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.




Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois - Consécration des nouvelles Vierges consacrées
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 20 septembre 2020
« Travailler plus pour gagner plus » c’est un slogan de campagne qui a valu à M. Sarkozy de devenir Président de la République. Heureusement que Jésus ne se présente pas aux élections. Avec une parabole comme celle-ci, il serait sûr de ne pas être élu !

En réalité, il faut bien dire que nous sommes choqués par cet évangile. Jésus dit : « Je vous donnerai ce qui est juste » (Mt 20,4). Pour nous est juste ce qui est équitable. On donne un salaire en fonction du travail fourni. Trouvez-moi une seule entreprise qui applique la règle de Jésus... En effet, notre société est fondée sur l’équité.

L’autre valeur qui serait en cause est l’égalité. Là aussi nous touchons un fondement de notre société : « Tous les hommes naissent égaux en droit ». Au nom du droit, nous sommes prêts à tout revendiquer. Tous les hommes doivent être traités de la même manière, tous doivent avoir les mêmes droits. Mais il faut faire attention car cette égalité peut nous conduire à l’uniformité : nous serions tous pareils. L’exemple le plus frappant aujourd’hui est cette égalité revendiquée par les partisans de la « PMA pour tous ». Les femmes seules et des couples de femmes seraient traités de manière discriminatoire, nous dit-on. Mais en réalité les couples de femmes et les femmes seules ne sont pas au regard de la procréation dans la même situation qu’un couple homme-femme. Le Conseil d’État l’a encore redit dans sa décision du 28 septembre 2018 : « Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur aide de façon différente des situations différentes ». L’égalité ne signifie pas traiter tout le monde de la même manière mais seulement ceux qui sont placés dans une situation identique ou équivalente. Ce qui n’est pas le cas ici. C’est comme si on disait qu’il n’est pas normal que certains fassent 1 m 90 quand autres ne font qu’1 m 60. Est-ce qu’on demande au nom de l’égalité de couper les jambes des grands au-dessous du genou pour qu’ils soient ramenés eux aussi 1 m 60 ? Ou de greffer des prothèses de 30 centimètres aux plus petits pour compenser l’écart ? En revanche, il est certain que ce projet de la loi bioéthique va créer une inégalité réelle entre des enfants.

Alors, est-ce que Jésus est partisan de l’égalité du « tous pareils » ?

En réalité, il nous faut simplement changer de paradigme, ou de logiciel comme on dirait aujourd’hui. Ici-bas, nous nous plaçons toujours au niveau de la comparaison. C’est cela qui nous donne un regard mauvais comme le dit Jésus. Dans la vigne du Père, nous sommes dans l’ordre de la grâce. Or la grâce, c’est la plénitude. Elle ne se divise pas. Heureux ceux qui se réjouissent que la grâce qu’ils ont reçue inonde tous leurs frères.

Dans cette parabole, il ne faut pas regarder les ouvriers, il faut regarder le Maître. Jésus nous dit qu’il est plein de bonté. Cela veut dire que le Maître donne largement. Il ne donne pas en fonction du travail accompli mais en fonction de la manière dont on a accueilli ce travail. Ce salaire est extrêmement généreux, il représente bien plus que le travail d’une journée. Saint Augustin nous le rappelle : la pièce d’argent, c’est la vie éternelle. Elle ne se découpe pas en tranches en fonction de nos mérites qui ne peuvent en aucun cas nous valoir cette vie de Dieu. L’histoire du bon larron nous montre bien qu’au moment ultime de notre vie nous pouvons acquérir ce magnifique salaire en nous tournant simplement avec foi vers Jésus.

Ce n’est pas une question d’égalité ou d’équité. C’est une question d’amour !

+Michel Aupetit, archevêque de Paris





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 27 septembre 2020
« Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (Mt 21,31). On peut être choqué par cette phrase ou au contraire s’en réjouir.

Mais l’important est de répondre à cette question : pourquoi nous précèdent-t-ils dans le Royaume ? Le Seigneur donne lui-même la réponse : parce qu’ils se sont REPENTIS. C’est bien le cœur du sujet. Il s’agit de SE CONVERTIR, c’est-à-dire de CHANGER DE VIE A CAUSE DU SEIGNEUR et de sa PAROLE.

Le premier fils refuse d’écouter le Père. Il refuse sa volonté. Mais ensuite il écoute sa conscience et change d’attitude. Le second fils écoute le Père, il adhère à sa volonté, lui donne son assentiment mais ne bouge pas le petit doigt pour l’accomplir. C’est un « croyant non pratiquant ».

Il y a chez l’homme une liberté qui s’exprime à trois niveaux :

La pensée, où se trouve l’intention.

La parole qui exprime cette pensée.

L’agir qui réalise l’intention.

Chez l’homme il y a deux niveaux de contradiction :

Le premier : on peut dire ce que l’on pense et on est cohérent, on peut aussi dire le contraire de ce que l’on pense et c’est le mensonge.

Le second : on peut dire et faire ce que l’on dit mais on peut aussi dire et ne pas faire ce que l’on dit. L’homme se trouve toujours dans cette situation paradoxale. Dans l’évangile il y a DEUX FILS : un qui dit oui et ne fait pas et l’autre qui dit non et qui fait. C’est ainsi que l’homme est mis devant son incohérence.

Mais il y a un TROISIEME FILS dont Jésus ne parle pas. C’est celui qui dit et qui fait. C’est lui-même, le Christ, le Fils de Dieu. Dans son humanité il ajuste sa pensée humaine, son intention, ses paroles et son agir à la volonté divine. En effet, il est le VERBE. Et le Verbe de Dieu, c’est à la fois sa Pensée, sa Parole et son Agir. Ils ne font qu’un. À la création Dieu dit « Que la lumière soit, et la lumière fut ». Jésus dit à l’aveugle : « Vois » et il voit. Toute conversion consiste à s’ajuster au Christ afin que notre être trouve une cohérence à l’image de Dieu. Pour que notre pensée, notre parole et notre action soit unifiée en Jésus-Christ.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 4 octobre 2020
On a beaucoup parlé de détournement de biens. Cela donne de retentissants procès qui sont toujours en cours. Il s’agit toujours de s’approprier des biens qui ne nous appartiennent pas.

Et c’est bien d’appropriation illicite dont nous parlent les textes d’aujourd’hui. En fait, l’histoire de Dieu et des hommes que raconte la Bible est une longue suite d’appropriations abusives de la part des hommes.

Tout d’abord, Dieu a confié la terre à l’homme, non pour l’asservir mais pour la servir.

La création lui avait été confiée pour qu’il la fasse grandir et l’embellisse. Mais au lieu d’être un serviteur il est devenu un maître redoutable. L’homme n’est plus un gérant mais un tyran.

Mais la nature se rebelle :

L’appât du gain pille les richesses de la nature. Le changement de climat peut à terme amener à sa destruction. Par souci de rentabilité, nous avons été jusqu’à donner des farines animales à des herbivores, à exploiter le sol jusqu’à l’épuiser, à jouer les professeurs Nimbus en créant des chimères homme-animal. Jusqu’où ira cette folle tyrannie ?

Voilà l’alternative : Gérant ou tyran, gestionnaire ou tortionnaire.

Dieu a confié son Alliance à un peuple choisi pour que l’humanité entre en relation avec lui. Le risque était que ce peuple s’approprie l’alliance, la confisque et en exclue les peuples étrangers. C’est ce que révèle le prophète Isaïe dans la première lecture.

Dieu a confié son Fils, son Unique, son Verbe. En lui, c’est Dieu qui se confie lui-même au monde. Et le monde ne l’a pas reçu. Il l’a crucifié ! Et s’il revenait aujourd’hui, aurait-il vraiment un meilleur accueil ?

Aujourd’hui, Dieu a confié à son Église sa grâce par le don de l’Esprit.

Chrétiens, nous sommes un peuple sacerdotal. Nous offrons à Dieu l’unique sacrifice d’amour qui sauve le monde.

Que faisons-nous de ce trésor ?

Il ne s’agit pas d’entretenir un patrimoine, si beau soit-il.

Il ne s’agit pas de préserver une institution, aussi importante soit-elle.

Il s’agit de partager la grâce de Dieu et de la communiquer à nos frères.

Aujourd’hui à la messe, je reçois Jésus, je reçois son Corps. Suis-je le même en sortant que lorsque je suis entré ? Si je réponds : « Oui, je suis le même », c’est que je me suis approprié ce don de l’amour, je le garde pour moi, je le détourne. Ce Christ que je reçois et qui s’est donné totalement à moi, doit transformer mon regard envers ceux qui m’entourent, et susciter pour eux un intérêt renouvelé, une attention délicate, un geste fraternel authentique.

« Tous frères », la nouvelle encyclique du pape lui est inspirée par saint François d’Assise. Celui-ci n’hésita pas à embrasser un lépreux. Nous admirions ce geste jadis, et aujourd’hui qu’en est-il à l’heure où nous ne voulons plus embrasser nos proches s’ils ont été dans le même lieu qu’une personne « contact » avec un possible malade du Covid ? Que devient la fraternité ?

Les vignerons homicides voulaient s’emparer de l’héritage qui n’appartient qu’au Fils. Mais voilà que, par grâce, ce Fils nous partage son héritage. Par lui, nous sommes devenus fils de Dieu par le baptême qu’il a lui-même instauré. Cet héritage est accessible à tous.

Quel est cet héritage que nous recevons en plénitude ? C’est Dieu lui-même, le trésor éternel de son amour infini que nul ne peut nous prendre mais que nous avons à partager.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.






Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe d’envoi des Baptisés en Mission Diocésaine
Saint-Pierre du Gros-Caillou (7e) - Mardi 6 octobre 2020
J’aime beaucoup Marthe. Oui je sais, ce n’est pas religieusement correct. Mais enfin, elle prend soin de son hôte. Elle veut honorer sa présence. Et je ne dis pas cela pour justifier un activisme débridé, ni par démagogie pour encourager ceux que j’appelle aujourd’hui à recevoir une charge pastorale au nom du diocèse.

Non, je l’admire parce que c’est une femme de foi.

En effet, à la mort de son frère Lazare, c’est elle qui court la première au-devant de Jésus pour lui dire toute sa confiance : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ». Et quand Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera » elle dit sa foi profonde : « Je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ». Enfin, lorsque Jésus affirme : « Je suis la résurrection et la vie, le crois-tu ? », elle répond : « Oui Seigneur, je le crois ».
Voilà pourquoi j’aime cette femme et sa foi magnifique.

Vous recevez aujourd’hui une charge pastorale en raison d’un talent, d’une compétence. C’est vrai.

Mais vous la recevez d’abord au nom de votre foi. Parce que vous avez la foi, vous recevez une mission dans l’Église. Bien sûr, vous êtes compétent dans votre domaine. Mais le boulanger, le médecin, le plombier sont compétents aussi dans le leur.

C’est bien au nom de votre foi que vous recevez cette charge. Ce n’est pas un job, c’est une mission, une mission donnée en raison de votre baptême. Votre activité, votre mission sera alimentée par le don de l’Esprit Saint reçu au baptême et en plénitude à la confirmation.

Pour cela, vous le savez, il faudra aussi comme Marie vous nourrir de la Parole du Christ et vous arrêter pour prendre du temps afin d’être « avec le Seigneur ».

C’est la garantie d’une présence attentive aux autres, d’un « prendre soin » tout particulier, comme si c’était Jésus lui-même que vous serviez selon sa propre parole : « Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites » (Mt 25,40).

Voilà pourquoi je suis heureux de vous remettre cette mission au nom du Seigneur pour l’édification de son Royaume.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à St Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 11 octobre 2020
Tous invités au festin de viandes grasses et de vins capiteux ! Nous sommes pour ! Tant pis pour les végans qui n’aiment pas les viandes grasses. Hélas, certains d’entre eux préfèrent les embryons surgelés…

Que le Seigneur fasse disparaître la mort pour toujours et essuie les larmes sur tous les visages, nous sommes pour ! Loin des fantasmes d’une pseudoscience qui nie la réalité de notre finitude, voici le vrai message de l’espérance.

Que tous soient invités, les bons et les mauvais, nous sommes pour ! Au moins je me dis que j’ai une chance de venir à la noce du Bon Dieu.

Mais, dans cette parabole quelque chose nous choque. Bien sûr, ceux que la noce n’intéressait pas sont restés dehors. Après tout, c’est leur choix comme on dit maintenant. Mais nous aurions aimé que la parabole se terminât après que tous ceux qui voulaient entrer fussent bien accueillis dans la salle des noces. Hélas, il y a ce pauvre homme que le maître jette dehors parce qu’il n’a pas l’habit de noce. Nous crions à l’exclusion ! Ce qu’il faut savoir c’est qu’en Orient, la coutume voulait que les rois offrissent à leurs invités un habit de cour que ceux-ci portaient au banquet. Donc, si cet homme ne porte pas l’habit de noces, c’est qu’il l’a refusé. C’est un peu comme prendre le métro sans ticket.

Dans cet évangile, c’est clairement une allusion à l’habit du baptême, ce baptême qui nous fait entrer dans le Royaume de Dieu. En revêtant l’habit blanc au jour du baptême, le prêtre dit, à la suite de saint Paul : « Vous avez revêtu le Christ » (Ga 3,27).

Dieu invite généreusement et gratuitement sans tenir compte du mérite de chacun. Nous pouvons penser, comme les premiers invités de la parabole, que nous avons mieux à faire… Alors nous nous excluons nous-mêmes d’une chance formidable.

Nous pouvons aussi n’avoir que cela à faire mais refuser le don qui nous est fait. Conviés à l’amour et par amour, il est toujours possible de décliner l’invitation, comme cet homme qui a refusé l’habit de noce. Quel dommage ! L’Église du Christ est à l’image du Royaume : tous sont appelés et il y a des élus qui découvrent bien davantage que ce qu’ils sont venus chercher.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe annuelle des responsables politiques et parlementaires en la basilique Sainte-Clotilde
Sainte-Clotilde (7e) - Mardi 13 octobre 2020
Nous connaissons tous cette parole de Dieu au prophète Samuel : « L’homme regarde l’apparence, Dieu regarde le cœur » (1 S 16,7). Cela rejoint ce que nous venons d’entendre dans la bouche du Christ : « Vous purifiez l’extérieur mais à l’intérieur de vous-même vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté » (Lc 11,39). Au-delà de la querelle sur le pur et l’impur, nous savons bien que nous vivons sous le regard des autres. La question posée est de savoir comment ce regard conditionne notre pensée et notre action. Au fond, cela est une étape normale dans le développement personnel, car dès l’enfance c’est un regard qui nous a fait prendre conscience de soi. Avant l’appréhension de sa personne dans un miroir, c’est dans le regard de notre mère que nous pouvons dire « je » comme le confirme le philosophe Martin Buber dans sa thèse sur le « je » et le « tu ». Ensuite, lorsque l’on est petit on veut plaire à ceux qui nous aiment et que nous aimons. C’est en général à l’adolescence que nous essayons de nous libérer de ce carcan familial, hélas souvent pour se livrer à l’esclavage de ceux de notre génération. Car le fait d’être prisonnier du regard des autres, pour reprendre les mots de saint Paul, constitue bien un esclavage.

Comment trouver la liberté ? Celle-ci ne vient pas du mépris de ce regard d’autrui. Il s’agit de passer de cette question qui nous taraude : « Que va-t-on penser de moi ? » à la capacité de se regarder paisiblement dans la glace. Quand j’étais évêque en banlieue, nous avons fait l’expérience de ce passage chez des jeunes qui s’étaient enrichis de manière illicite dans le trafic de drogue en devenant des caïds. Ils étaient extrêmement fiers de se promener dans des BMW que jamais leurs parents n’auraient pu s’acheter. Avec certaines associations nous leur avons permis de travailler avec du matériel coûteux qui leur permettait de réaliser par eux-mêmes des œuvres dont ils étaient fiers. Eux, que l’on a toujours traités de nuls, ont pu montrer ce qu’ils étaient capables de faire. Ils passaient de l’esclavage du regard des autres à l’estime de soi.

C’est cette estime de soi qui génère la conscience autonome délivrée des contingences du prêt à penser et de la lâcheté qu’induit le conformisme. Vouloir toucher à la liberté de conscience, par exemple en supprimant l’objection de conscience légitime, c’est porter une atteinte grave à ce qui fonde la démocratie, comme dit le pape saint Jean-Paul II dans son encyclique Centesimus annus : « Une démocratie sans valeur se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire ». Je crois que la conscience est le lieu, non seulement de la liberté, mais aussi de la purification dont parle le Christ dans cet évangile. Plus encore, je crois qu’elle est le lieu de la rencontre avec Dieu.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à St Germain de l’Auxerrois
Saint-Germain de l’Auxerrois (1er) - Dimanche 18 octobre 2020
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21).

Cette parole du Christ a traversé l’histoire. Pour beaucoup d’analystes, elle a permis de séparer le temporel du spirituel, ce qui vient des hommes et ce qui vient de Dieu. Les affaires publiques et la chose privée. En réalité, l’histoire nous enseigne que ce n’est pas aussi simple.

Des gouvernants et des rois ont voulu gérer les affaires de l’Église. Constantin au concile de Nicée, Charlemagne pour résoudre la question épineuse du filioque, l’empereur d’Allemagne Henri IV pour nommer les évêques à la place du Pape, Henri VIII d’Angleterre… A contrario, des hommes d’Église se sont piqués de gouverner les états ou de s’immiscer dans leurs affaires.

Cette question aujourd’hui se pose particulièrement avec l’extension du salafisme. Certains sondages nous révèlent qu’une majorité de musulmans préfèrent obéir à la charia plutôt qu’aux lois de la République. Et nous alors, les chrétiens ?

Il y a une tradition portée par saint Paul et saint Pierre dès le début du christianisme. D’un côté, ils demandent le respect de l’autorité, la participation citoyenne et l’obéissance aux lois du pays dans lequel vivent les chrétiens (Rm 13, 1 ; 1Tm 2, 1-2 ; 1P 2, 13-14).

En même temps, la tradition catholique valorise le primat de la conscience. Saint Pierre écrit : « Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29). Ainsi les premiers chrétiens ont refusé d’adorer l’empereur de Rome comme un dieu. Ils l’ont payé de leur vie.

Aujourd’hui encore, il est légitime de faire valoir son droit à l’objection de conscience chaque fois qu’il apparaît une injustice inacceptable. Cette objection est même un devoir. Ainsi s’exprime l’encyclique de saint Jean Paul II L’Évangile de la vie (73). Le 2e procès de Nuremberg a opposé ce principe en réponse aux médecins des camps qui invoquaient leur obéissance aux ordres pour justifier leur attitude. Il n’est pas acceptable de poser un acte contraire à sa conscience, comme pratiquer un avortement pour un médecin qui a intégré le serment d’Hippocrate dans lequel est écrit le respect de toute vie : « Je ne donnerai pas de pessaire abortif ». Alors, que penser ?

Écoutons Jésus répondre à Pilate qui pense avoir le droit de vie et de mort sur lui : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’était donné d’en haut » (Jn 19, 11). Encore une fois il s’agit du principe de subsidiarité. Dieu permet à un homme de gouverner parce qu’il entre dans ses projets, comme Cyrus le roi de Perse dans la première lecture. Ce dernier doit exercer son rôle pour le bien de tous et doit être respecté. En revanche, s’il outrepasse sa fonction et contrevient au bien commun, ses décisions deviennent invalides. Le bien commun, différent de l’intérêt général qui peut supporter le sacrifice du plus faible, peut être recherché indépendamment d’un lien conscient à Dieu puisqu’il s’agit du bien de chacun, personnellement et ensemble. Les chrétiens, inspirés par l’amour de Dieu, y sont particulièrement sensibles. Ils peuvent et doivent s’engager dans la chose publique (res publica) au service du bien de tous. Mais il convient que jamais ils n’oublient que la source de leur action vient de Dieu qui est Amour. Si nos pièces de monnaie sont à l’effigie de l’un ou l’autre César d’aujourd’hui, nous sommes nous, et pour toujours, à l’effigie de Dieu. Les césars changent, Dieu demeure.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe du 30e dimanche ordinaire - Année A
Paroisses de Dangeau et de Brou (Eure-et-Loir – 28) - Dimanche 25 octobre 2020
Une question piège est posée à Jésus. Aujourd’hui encore, la question piège est une méthode utilisée par beaucoup de médias pour déstabiliser l’invité. A l’époque de Jésus, les flatteurs hypocrites cherchent à le discréditer comme peuvent le faire certains journalistes. Dimanche dernier, les pharisiens se sont concertés avec leurs ennemis que sont les partisans d’Hérode pour essayer de piéger Jésus en l’obligeant à choisir entre César et Dieu, soit pour l’accuser de collusion avec l’occupant, soit pour le dénoncer aux romains comme subversif.

Aujourd’hui le piège consiste à lui faire dire quel est le plus grand commandement au milieu des 613 préceptes de la Loi juive. La question était controversée. Pour certains rabbins, c’était le respect absolu du sabbat. Pour d’autres, le culte des idoles constituait le péché le plus grave.

Jésus rappelle la source de tous les commandements : l’amour de Dieu exprimé dans la grande prière du Deutéronome et l’amour du prochain formulé dans le livre du Lévitique. Pour Jésus ces deux commandements ne vont pas l’un sans l’autre comme l’exprime si bien saint Jean : « Celui qui dit aimer Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son prochain qu’il voit, est un menteur » (1 Jn 4,20). Cela veut dire que défendre l’honneur de Dieu en égorgeant son prochain est non seulement une mystification, mais c’est même un blasphème. A contrario, aimer son prochain en ignorant, ou pire, en détestant Dieu, est une erreur fatale. Sans Dieu nous n’aimons que ceux qui nous ressemblent. Dieu seul nous ouvre à l’universel puisque Lui aime tous ceux qu’il fait venir à l’existence. Nous n’avons pas seulement à aimer les « amis choisis ».

Le fameux « droit au blasphème » est une ineptie. Pour le cas qui nous occupe, c’est même une fausseté. En effet le blasphème est une insulte à Dieu. Or, pour les musulmans, Mahomet n’est pas Dieu, il est un prophète. Les caricatures sont donc une insulte au prophète de l’Islam, ce n’est pas une insulte à Dieu, donc pas un blasphème.

Pour les chrétiens, le blasphème qui insulte Dieu rejoint le mépris profond de l’homme dans la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ.

Vrai Dieu, il a été moqué, couvert de crachats, battu, torturé et tué. Y a-t-il eu jamais plus grand blasphème ? Celui-là est un indépassable. En Jésus, Dieu a accepté par amour d’être atteint par le blasphème. Sans lui aucun blasphème ne peut atteindre Dieu.

Vrai homme, l’humanité en Jésus a été bafouée, victoire de l’injustice. Il résume en lui tous les innocents injustement condamnés et la manifestation du mépris profond de la nature humaine qui se vit dans toutes les dictatures et dans cette civilisation de la mort qui prospère chez nous.

L’amour de Dieu et l’amour des hommes sont unis en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme.

Quelle chance d’avoir un tel Maître : Jésus qui en sa personne unit l’amour de Dieu et du prochain qui transfigure le blasphème et l’iniquité.

Ainsi, notre vie est comme un fleuve qui puise sa source en Dieu. Ce fleuve se jette dans l’océan infini de l’amour de Dieu. En arrosant de cet amour divin les vertes prairies que sont nos frères en humanité.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe de la Toussaint en l’église Saint-Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 1er novembre 2020
« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute, si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi » (Mt 5,11). Cette parole du Christ résonne douloureusement aujourd’hui. Deux dames venues simplement prier Jésus dans une église ont été égorgées ainsi que l’homme qui, fidèlement, jour après jour, ouvrait toutes grandes les portes de l’église pour que tous puissent entrer et rencontrer le Seigneur. Hélas, si tout le monde peut entrer dans une église, les malveillants, les assassins aussi. Ils ne viennent pas pour prier Dieu ou pour l’adorer mais pour tuer en osant affirmer qu’ils le font en son Nom. Voilà le blasphème, l’insulte suprême à Dieu.

Aujourd’hui, c’est la Toussaint, la fête de tous les saints, en particulier tous ceux qui sont auprès de Dieu, qui ne figurent pas dans le calendrier liturgique mais qui sont nos frères et sœurs du Ciel, qui veillent sur nous, qui prient pour nous, qui prient avec nous. A travers eux c’est la sainteté de Dieu que nous fêtons. Dieu seul est saint car Dieu est Amour.

Il est vrai que le paradoxe des Béatitudes nous laisse perplexe : « Heureux les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice, ceux qui sont persécutés » (Mt 5, 3-4.6.10). Il nous faut comprendre que ceux-là justement savent qu’ils ont besoin de Dieu, de l’amour de Dieu. Les autres se pensent suffisants et deviennent suffisants. Dieu est amour, notre vocation, c’est l’amour. Aimer comme Dieu, c’est cela la sainteté.

On peut être blessé par des caricatures. Nous en savons quelque chose, nous qui sommes sans cesse moqués, nous dont on ridiculise si souvent le visage du Seigneur. Car pour nous, Jésus n’est pas seulement un prophète de Dieu, aussi éminent soit-il, mais le Fils de Dieu lui-même qui vient nous révéler son amour. Cet amour bafoué est le seul blasphème possible. Il a eu lieu jadis au jour de la Passion du Christ.

Ces caricatures nous blessent ? Mais qu’est-ce qui est blessé en nous ?

Si c’est l’orgueil, alors la colère envahira notre cœur et nous crierons à la vengeance. Mais l’orgueil blessé n’est qu’un orgueil humain. Ce qui est blessé, c’est notre dignité supposée de chrétiens ou de musulmans. Dieu n’a rien à voir dans cette manifestation trop humaine qui traduit surtout un manque d’humilité.

En revanche, si c’est l’amour qui est blessé, alors notre cœur sera plein de tristesse. L’amour blessé rend triste car celui qui blesse l’amour refuse cet amour qu’on lui offre. Daniel Balavoine chantait : « Qu’est-ce qui pourra sauver l’amour » ?

Il n’y a qu’une seule réponse possible : Dieu. C’est lui qui nous conduit à la sainteté en nous offrant son amour, en nous manifestant son amour jusque sur la croix. Mais ce qui nous rend tristes aujourd’hui, c’est de partager ce constat terrible de saint François d’Assise : « L’amour n’est pas aimé ».

Si l’amour était aimé, nous serions tous des saints.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois, retransmise sur KTO et RND.
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 8 novembre 2020
« Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi. Après toi languit ma chair » (Ps 62,2). Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que nous récitons ce psaume du bout des lèvres ou avec tout notre cœur ? Est-ce que nous attendons vraiment le Seigneur ?

Saint Paul le dit : « Le Seigneur lui-même descendra du ciel. Nous serons emportés sur les nuées du ciel à la rencontre du Seigneur. Nous serons pour toujours avec le Seigneur » (1 Th 4,16). Cette manifestation du Christ en gloire s’appelle la Parousie. Le Jour du Seigneur ou la venue du Fils de l’homme qui se trouve dans l’évangile est la grande attente chrétienne où Dieu rétablira toute chose dans l’amour, à l’heure qu’il a fixée. La Bible d’ailleurs se termine par cet appel : « Viens Seigneur Jésus ».

Chacun de nous a le choix entre l’indifférence qui manifeste une anesthésie spirituelle et la vigilance qui traduit le grand désir de la rencontre avec Dieu.

Dans le premier cas, celui de l’anesthésie spirituelle, il ne nous reste plus qu’à nous confiner dans nos petites vies étriquées aux objectifs étroits. Nous vivions insouciants à la recherche du bien-être que nous distille abondamment dans leurs livres des coachs psycho- philosophico-spirituels qui, faute d’améliorer considérablement nos vies, s’enrichissent avec les droits d’auteur. Quand l’imprévu arrive, ces indolents sont désarçonnés. Ils se terrent ou se révoltent et souvent ne voient aucune issue possible. L’angoisse les ronge.

Dans le second cas, les vigilants, les veilleurs savent que tout peut survenir à tout moment. Le meilleur comme le pire. Les chrétiens sont des veilleurs car ils savent que l’homme n’est pas fait pour dormir mais pour être debout, comme un « être ressuscité » à l’image de son Seigneur. Ce que le chrétien attend est un événement magnifique que le Seigneur Jésus compare à des noces, c’est-à-dire une alliance d’amour éternel. Saint Paul le dit encore : « Nous serons toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres avec ce que je viens de dire » (1 Th 4,17-18).

Au jour de sa résurrection le Seigneur Jésus nous a dit : « N’ayez pas peur ». Les événements qui sont survenus ces derniers temps ne doivent pas nous écraser comme si nous n’avions pas d’espérance. Nous devons d’ores et déjà nous préparer au retour du Christ. Et la meilleure manière de s’y préparer est de l’accueillir tous les jours, dans la prière et dans l’eucharistie de la messe où il se rend présent réellement pour nous nourrir de son corps. Voilà pourquoi la messe est véritablement « source et sommet » de toute vie chrétienne. Cette huile de nos lampes est l’amour qui inspire notre prière comme le psalmiste l’affirme : « Ton amour vaut mieux que la vie, tu seras la louange de mes lèvres » (Ps 62,4).

Frères et sœurs, chers amis, il est temps de nous réveiller et de manifester au monde cette magnifique espérance qu’est la Pâque du Seigneur. La vie a vaincu la mort et elle est le dernier mot de Dieu. L’amour a chassé la haine définitivement. Par l’intimité déjà vécue avec Dieu, le Père, par son Fils, nous envoie l’Esprit-Saint pour nous donner de vivre déjà de cette magnifique amitié.

Nous pourrons dire alors avec le psalmiste : « Je crie de joie à l’ombre de tes ailes » (Ps 62,8).

+Michel Aupetit, archevêque de Paris





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe dédiée aux étudiants d’Ile-de-France à St Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Mardi 10 novembre 2020
Ah chers amis, chers jeunes, chers étudiants, en lisant les textes de ce jour pour préparer l’homélie, je me suis dit : « Ce n’est pas possible ». Je vais prendre d’autres textes. Ceux-là ne conviennent pas pour cette messe des étudiants. Mais l’Esprit Saint m’a dit : « C’est ceux-là qui te sont donnés ».

Je me suis donc remis à les lire en priant. Aïe, aïe, aïe ! La lettre de saint Paul à son disciple Tite est gratinée. Tout le monde y passe. Les hommes âgés doivent être pondérés et solides dans la foi. Y aurait-il un risque chez les vieux d’être désabusés ou d’être des excentriques un peu flapis ?

Et les dames âgées ? Saint Paul les voit comme des alcooliques : « Qu’elles ne soient pas esclaves de la boisson » (Tt 2,3). Mon expérience est qu’aujourd’hui ce problème est plutôt rare chez nos grands-mères... Il faut aussi « qu’elles ne soient pas médisantes ». Ah ça, c’est plus difficile. D’ailleurs, à mon avis, nous sommes tous concernés.

Et les jeunes ? Il y en a pour vous aussi : « Exhorte-les à être raisonnables » (Tt 2,6). On croirait entendre le gouvernement qui demande aux jeunes de ne pas faire la fête. C’est vrai que les jeunes ont été accusés de faire des clusters dans les lieux publics ou clandestinement. On leur a dit de faire attention à leurs grands-parents âgés, aux personnes obèses ou diabétiques : « Vous allez les contaminer et les faire mourir ! ». Ce n’est pas faux. Mais c’est plutôt une solidarité intergénérationnelle culpabilisante.

Et ce n’est pas ce que dit saint Paul. Il montre bien qu’il y a une solidarité intergénérationnelle, mais qu’il s’agit d’une communion dans l’espérance orientée vers la « manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ » (Tt 2,13). Jésus veut faire de nous, de nous tous, jeunes et vieux : « son peuple, un peuple ardent à faire le bien ».

Donc nous sommes responsables les uns des autres. Mais comment en ces temps difficiles ne pas éteindre l’enthousiasme propre à la jeunesse ? Comment ne pas en faire une génération de déprimés ?

Un professeur est décapité et une semaine plus tard on ferme les librairies. Trois personnes sont égorgées dans une église et une semaine plus tard on interdit les messes. Quels signes donne-t-on à la jeunesse et au peuple français dans son ensemble ? L’homme vivrait-il seulement de pain ? Ce n’est pas la réponse du Christ.

Comment entretenir la flamme, l’enthousiasme, le feu qui brûle en nous et qui donne sens à notre vie ? Car se procurer à manger n’alimente pas nos raisons de vivre. C’est simplement une question de survie. Les jeunes sont faits pour reconstruire le monde, l’édifier, le rendre meilleur, pour rêver à un « autrement ». Cela s’est toujours passé ainsi.

J’avais 17 ans en 1968. J’étais lycéen et au lycée nous avons été moins touchés que les étudiants. Ceux-ci voulaient tout changer, construire un nouveau monde, libertaire, sans interdits. Aujourd’hui, ils ont entre 75 et 80 ans et sont devenus des bourgeois établis dont le rêve n’est plus qu’un vague idéal défraîchi qui ne touche plus personne. Il est facile de démolir, beaucoup plus difficile de construire. J’en sais quelque chose avec la cathédrale Notre-Dame !

Et ces fameuses années 70, de nombreux chrétiens étaient persuadés qu’ils allaient réformer l’Église de fond en comble et retrouver la fibre évangélique. Des projets, des idées, des communautés nouvelles, un renouveau liturgique, un militantisme effréné, tout cela bousculait les fidèles. Et aujourd’hui ? On constate beaucoup de divisions dans l’Église, beaucoup d’amertume et aussi, hélas, ces abus en tous genres qui nous effraient.

Où sont passés tous ceux qui voulaient sauver l’Église ? Alors ? Que conclure ? Plus d’enthousiasme ? Plus de feu ?

Si, si ! Vous les jeunes il faut que vous portiez la flamme. Ce qui a été oublié alors, c’est ce fameux évangile que nous venons d’entendre : « Nous sommes de simples serviteurs » (Lc 17,10). Nous ne sommes pas les sauveurs de l’Église ou du monde. Le Sauveur, c’est Jésus et Jésus seulement.

Il nous faut le servir et non pas s’en servir. Il nous faut entrer chaque jour davantage dans l’intimité que lui-même nous a proposée : « Je vous appelle mes amis ».

Cultivez d’abord cette amitié, chers jeunes. Entrez dans cette communion avec Jésus dont l’amour transfigure tout. Si vous êtes ces simples serviteurs, alors vous, vraiment, vous changerez le visage de l’Église, vous apporterez la paix au monde, vous saurez purifier et renouveler l’amour entre les hommes.

Et vous serez aussi la consolation des vieux. Pour cela : Merci !

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 15 novembre 2020
C’est extraordinaire ! Les serviteurs reçoivent des talents. Ce que leur donne le maître montre qu’il leur fait une confiance incroyable. Un talent vaut 30 kilos d’or et correspond à 15 ans de salaire d’un ouvrier de l’époque. Vous en connaissez beaucoup, vous, des patrons qui confieraient une telle somme à leurs employés ?

Bien sûr, notre esprit français va peut-être râler au nom de l’égalitarisme qu’on confond avec l’égalité. Pourquoi certains reçoivent plus que d’autres ? Nous avons l’habitude chez nous. C’est au nom de l’égalitarisme qu’on avance sur la PMA pour toutes, alors que le Conseil d’État lui-même a précisé que la situation d’une femme seule ou de deux femmes ensemble n’est pas identique dans l’engendrement à celle d’un homme et d’une femme. Étonnant qu’il faille une décision juridique pour découvrir cette évidence...

Alors ? Il est dit dans l’évangile que chacun reçoit selon ses capacités. Le maître connaît bien ses serviteurs et ne leur fait pas porter une responsabilité trop lourde. Juste ce qu’il faut à chacun.

Les deux premiers se mettent au diapason de la confiance de leur maître. Ils ont hâte de faire fructifier le trésor qui leur est confié. Le texte dit « aussitôt ».

Le troisième enterre son talent. Cela peut nous paraître bizarre mais dans le droit rabbinique enterrer un dépôt était la meilleure manière de défendre son bien contre les voleurs. Il faut dire aussi que cela dédouanait le dépositaire de toute responsabilité civile. Cet homme n’est pas dans l’illégalité. Alors que lui est-il reproché ? Tout simplement qu’il est un « bon à rien ». Bon à rien, c’est-à-dire qu’il ne prend aucun risque. Certes, il n’a pas fait de mal, mais il n’a rien fait ce qui est sans doute pire aux yeux du maître.

Dimanche dernier, le Seigneur nous demandait de veiller en attendant son retour. Aujourd’hui nous apprenons que veiller, ce n’est pas être passif et attendre sans rien faire son retour.

Le trésor inouï qui nous est confié à chacun, c’est la Bonne Nouvelle de l’évangile. Nous avons reçu ce trésor. Qu’en faisons-nous ? L’Esprit Saint, que nous avons reçu à notre baptême et en plénitude à la confirmation, est-il enfoui, caché au plus profond et tenu en dehors de nous ?

Aujourd’hui, sommes-nous comme ces deux premiers serviteurs prompts à annoncer l’évangile, à le diffuser partout avec un zèle à la mesure du Don de Dieu ? Sommes-nous vraiment des disciples missionnaires ou sommes-nous des chrétiens en pantoufles qui attendent que ça se passe ?

Il est vrai que pour se dédouaner le serviteur bon à rien argue qu’il se méfie de son maître. C’est ce même soupçon que le venin du serpent a distillé dans le cœur d’Adam et d’Eve et qui traverse toute notre histoire humaine.

De même que le maître de la parabole a confié toute sa fortune à ses serviteurs, Dieu, qui est amour, nous donne son propre Fils et son Saint Esprit. Dieu vous fait confiance, Dieu compte sur vous, Dieu croit en vous. La question est de savoir si vous, vous croyez en Dieu.

Quand nous disons « je crois en Dieu » nous affirmons que nous croyons au Père qui a tout créé et de qui viennent tous nos talents. Que nous croyons à son Fils Jésus Christ qui nous a montré la toute-puissance de l’amour. Que nous croyons au Saint Esprit qui est la force même de cet amour qui vient en nous comme un dépôt inestimable. Amen.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe à Saint-Germain l’Auxerrois, retransmise sur KTO et RND
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 22 novembre 2020
Quand Jésus reviendra dans la gloire, il nous jugera. Cela ne nous plaît guère, avouons-le. Du coup, nous ne sommes plus trop pressés de le voir revenir. Parce que nous connaissons les jugements que nous portons les uns sur les autres : excessifs, faussés, approximatifs, ignorants car nous ne savons juger qu’à notre aune. Ceux qui nous ressemblent ont droit à notre indulgence, ceux qui sont différents à notre condamnation sans appel. Nous prêtons aux autres des sentiments alors que nous ne connaissons pas le fond de leur cœur, c’est-à-dire l’intention qui les meut, cette part secrète à laquelle Dieu seul a accès : « L’homme regarde l’apparence, Dieu regarde le cœur  » (1 S 16, 7). Dieu est le souverain de nos cœurs, c’est le lieu de son royaume. Heureux le cœur où Dieu règne.

Contrairement à nos jugements péremptoires, au retour du Christ nous serons jugés sur l’amour parce que nous serons jugés par l’Amour. Le Christ nous a révélé ce grand commandement où l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont indissociables (Mt 22, 34-40). La plus sûre manière d’aimer Dieu, c’est de le reconnaitre dans son prochain. Dieu se découvre dans l’amour, un amour concret qui s’exprime dans les services rendus aux uns et aux autres : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait  » (Mt 25,40). C’est au travers de nos relations humaines que nous l’expérimentons. Je me souviens de ce patient qu’il me fallait soigner chaque jour pour lui éviter une amputation de la jambe. Il était désagréable et je venais le soigner à contrecœur. Un jour qu’il geignait plus que d’habitude, j’ai ressenti un profond agacement envers cet homme aux propos systématiquement négatifs. C’est à ce moment-là que j’ai entendu une voix intérieure me dire : « Et si c’était moi que tu soignais ? ». J’ai reconnu ainsi Celui qui m’adressait la parole. J’ai répondu in petto : « Si c’était toi, Seigneur Jésus, je serais aux petits soins ». Et je me suis mis à soigner cet homme comme s’il était Jésus lui-même. Mes gestes compétents jusque-là, sont devenus plein de délicatesse et d’amour. D’ailleurs, cet homme a cessé de se plaindre et sans que j’aie eu à lui dire ce qui s’était passé, il fût désormais toujours aimable avec moi. C’est le mystère d’une présence invisible qui nous pousse à aimer au-delà de nos sentiments humains.

Nos jugements humains se fondent sur la morale qui nous apprend ne pas faire le mal : « Fais pas ci, fais pas ça ». Ils reposent sur la « règle d’or » qui nous permet de mieux vivre ensemble et qui traversent toutes les civilisations : «  Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent  ». Le Christ, lui, nous apprend à faire le bien. Il ne suffit pas de ne pas faire le mal. Dans l’évangile, il reprend la règle d’or de manière positive : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent » (Mt 7, 12).

Nous savons bien que nous ne sommes pas toujours dans ces dispositions et aucun d’entre nous ne pourrait dire s’il se range lui-même du côté des brebis ou bien des boucs. Il nous est arrivé d’être attentif à notre prochain mais il nous est arrivé aussi de passer à côté en fermant les yeux. Alors ?

Alors oui, je préfère être jugé par Dieu que par les hommes car Dieu est miséricorde. Cela veut dire que le cœur de Dieu se penche sur la misère de l’homme. Et c’est dans la mesure où nous le laissons régner dans notre cœur que la civilisation de l’amour fera revenir le Christ en gloire.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.





Homélie de Mgr Michel Aupetit - Messe du 1er dimanche de l’Avent à St Germain l’Auxerrois
Saint-Germain l’Auxerrois (1er) - Dimanche 29 novembre 2020
J’imagine que vous avez un téléphone portable sur vous. Est-ce que vous l’avez mis en veille ou l’avez-vous éteint ? Ce n’est pas du tout pareil. S’il est en veille il suffit d’un clic pour le redémarrer. Etre en veille, c’est être toujours réactif. La question posée aujourd’hui est la suivante : est-ce que nous sommes totalement éteints ou est-ce que nous sommes en veille.

Jésus nous dit : « Veillez ! ». Il s’agit d’un impératif, ce n’est donc pas facultatif. D’ailleurs c’est une constante biblique : « Sous tes remparts Jérusalem, j’ai placé des veilleurs » (Is 62,6). Jésus reprend les quatre veilles classiques : le soir, à minuit, au chant du coq et le matin.

Jésus nous dit : « Prenez garde » (Mc 13,33). Prenez garde signifie que l’on prend une garde. Il y a comme cela beaucoup de professions qui sont de garde, c’est-à-dire qui restent éveillées quand les autres dorment : les pompiers, les policiers, les médecins, les infirmières.

Je me souviens de mes premières gardes à l’hôpital. J’étais angoissé en attendant l’urgence éventuelle. Je n’arrivais pas à dormir et j’étais toujours en éveil. Au bout de quelques mois, j’ai fini par m’habituer et par m’endormir. Le problème, c’est qu’au moment de l’urgence l’épouvantable bip me réveillait en sursaut et que j’arrivais hagard, échevelé et livide auprès du patient. Quand le Seigneur reviendra, serai-je en éveil prêt à le recevoir ou sorti péniblement de mon sommeil les yeux floutés sans pouvoir le reconnaître ?

Comment comprendre le temps que nous vivons ?

A Noël c’est la vie qui commence. La vie de Dieu vient rejoindre notre humanité puisque le Verbe se fait chair et que Dieu vient vivre en nous pour que nous vivions en lui de sa divinité. Alors Noël est comme une fécondation. La fécondation de la vie éternelle. Nous attendons le retour du Christ et depuis quelques dimanches nous parlons de son retour en gloire. Nous le verrons tel qu’il est et l’on peut dire qu’il s’agira alors d’un accouchement, c’est-à-dire du moment où le bébé apparaît tel qu’il est puisque nous voyons son véritable visage.

Alors, ce temps que nous vivons entre la première venue de Jésus il y a 2000 ans et le Jour où il va nous rejoindre dans la gloire est comme le temps de la grossesse. Dieu est là, comme l’enfant dans le ventre de sa mère, mais il n’est pas visible. Nous avons des signes indirects de sa présence comme la maman qui sent les coups de pied de l’enfant à partir du quatrième mois. On entend aussi les battements de son cœur. L’échographie nous donne d’être sûrs de sa présence sans pour autant le voir vraiment. L’image est un peu floue mais nous savons qu’il est là. Aujourd’hui, c’est ce que nous vivons. Jésus est vraiment là au milieu de nous mais nous n’avons que des signes indirects de sa présence. Il est présent dans le silence de notre prière si nous sommes attentifs, et en nous nourrissant de sa Parole nous pouvons entendre les battements de son cœur qui nous aime. Comme une maman qui nourrit son enfant de son sang par le cordon ombilical, Jésus nous nourrit de son corps et de son sang quand nous le recevons à l’eucharistie.

Alors en ce temps de la grossesse, soyons comme une maman qui veille sur le bébé qui grandit dans son ventre. Soyons ces veilleurs qui n’hésitent pas à réveiller les endormis pour leur annoncer une joyeuse nouvelle : il est vivant !

+Michel Aupetit, archevêque de Paris



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