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Troisième Prédication de carême 2012
SAINT BASILE ET LA FOI EN L’ESPRIT SAINT
1. La foi s’arrête aux choses
Le philosophe Edmund Husserl a résumé le programme de sa phénoménologie sous une maxime: Zu den Sachen selbst! Aller aux choses, aux choses comme elles sont en réalité, avant leur conceptualisation et formulation, sans aucun « préjudice » à leur égard. Un autre philosophe venu après lui, Sartre, dit que « les mots et, avec eux, la signification des choses et leurs modes d’emploi » ne sont que « de faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface »: il faut les dépasser pour avoir la révélation subite, qui laisse sans souffle, de l’ « existence » des choses1.
Saint Thomas d’Aquin avait formulé bien avant un principe analogue par rapport aux choses ou aux objets de la foi: « Fides non terminatur ad enunciabile, sed ad rem »: la foi ne s’arrête pas aux énoncés, mais à la réalité2. Les Pères de l’Église sont des modèles impérissables de cette foi qui ne s’arrête pas aux formules, mais va à la réalité. Au lendemain de l’âge d’or des grands Pères et Docteurs, on assiste presque tout de suite à ce que l’un des experts de la pensée patristique a défini comme « le triomphe du formalisme »3. Concepts et termes, comme « substance », « personne », « hypostase », sont analysés et étudiés pour eux-mêmes, sans ce renvoi constant à la réalité que les artisans du dogme, à travers eux, avaient cherché à exprimer.
Athanase est peut-être le cas le plus exemplaire d’une foi qui se préoccupe davantage de la chose que de son énonciation. Pendant quelques temps, après le concile de Nicée, il donne comme l’impression d’ignorer le terme homousios, « consubstantiel », alors qu’il défend farouchement, comme nous l’avons vu, son contenu, soit la pleine divinité du Fils et son égalité avec le Père. Il est également prêt à accueillir des termes qui, selon lui, sont équivalents, mais à condition, clairement, que cela ne desserve pas la foi de Nicée, qu’elle reste entière. C’est dans un deuxième temps seulement, lorsqu’il s’apercevra que ce terme est finalement le seul à ne pas laisser d’échappatoire à l’hérésie, qu’il en fera un usage de plus en plus large.
Ce fait mérite notre attention car nous savons ce que veut dire d’avoir donné plus d’importance à un accord sur les termes plutôt qu’aux contenus de la foi : nous savons les dégâts que cela a produit sur la communion ecclésiale. Il y a quelques années, on a pu rétablir la communion avec certaines Églises orientales, dites « monophysites » ou « nestoriennes », après avoir reconnu que leur opposition avec la foi de Chalcédoine reposait sur une différence de sens attribuée aux termes « ousie » et « hypostase », et non sur la substance de la doctrine. L’accord entre l’Église catholique et la fédération mondiale des Églises luthériennes sur le thème de la justification par la foi, signé en 1998, a lui-même montré que l’opposition séculaire sur ce point résidait plus dans les termes que dans la réalité concrète. Les formules, une fois forgées, tendent à se fossiliser, à devenir des drapeaux et des signes d’appartenance plus que les expressions d’une foi vécue.
2. Saint Basile et la divinité du Saint-Esprit
Aujourd’hui nous montons sur les épaules d’un autre géant, saint Basile le Grand (329- 379), pour scruter avec lui une autre réalité de notre foi, l’Esprit Saint. Nous verrons d’emblée qu’il est lui aussi un modèle de foi qui ne s’arrête pas aux formules mais va à la réalité.
Sur la divinité du Saint-Esprit, Basile ne dit ni le premier ni le dernier mot, c’est-à-dire qu’il n’est ni celui qui ouvre le débat ni celui qui l’achève. Celui qui a ouvert le discours sur le statut ontologique de l’Esprit est saint Athanase. Avant lui, la doctrine autour du Paraclet, était restée dans l’ombre, et l’on comprend aussi pourquoi : on ne pouvait définir la position de l’Esprit Saint dans la divinité, avant que ne fût définie celle du Fils. On se limitait donc à répéter dans le symbole de foi: « et je crois en l’Esprit Saint », sans rien ajouter d’autre.
Athanase, dans ses Lettres à Sérapion, ouvre le débat qui conduira à la définition de la divinité de l’Esprit Saint lors du concile de Constantinople en 381. Il enseigne que l’Esprit Saint est pleinement divin, consubstantiel au Père et au Fils, qu’il n’appartient pas au monde des créatures, mais à celui du créateur et la preuve en est, ici aussi, que son contact nous sanctifie, nous divinise, chose qu’il ne pourrait pas faire s’il n’était pas Dieu.
J’ai dit que Basile ne dit pas non plus le dernier mot. Il se retient d’appliquer au Paraclet le titre de « Dieu » et celui de « consubstantiel ». Il affirme clairement sa foi en la pleine divinité de l’Esprit en utilisant des expressions équivalentes, comme l’égalité avec le Père et le Fils dans l’adoration (l’isotimia), son homogénéité, et non pas hétérogénéité, par rapport à eux. C’est en ces termes que le concile de Constantinople, en 381, a défini le caractère divin de l’Esprit et c’est sur eux que repose l’article de foi sur l’Esprit Saint que nous professons encore aujourd’hui dans notre credo :
Je crois en l'Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie;
il procède du Père (et du Fils).
Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire;
il a parlé par les prophètes.
Cette attitude prudentielle de Basile, visant à ne pas éloigner davantage le parti adversaire des Macédoniens, lui attira la critique de Grégoire de Nazianze qui classe son ami parmi ceux qui ont eu le courage de penser que l’Esprit Saint est Dieu, mais pas assez pour le proclamer tel de manière explicite. Rompant toute hésitation, il écrit. « L̵#8217;Esprit est-il donc Dieu? Certainement ! Est-il consubstantiel ? Oui, s’il est vrai qu’il est Dieu »4.
Si Basile ne dit donc, sur la théologie de l’Esprit Saint, ni le premier ni le dernier mot, pourquoi le choisir lui comme maître de la foi dans le Paraclet ? Le fait est que Basile, comme déjà Athanase, se préoccupe davantage de la « chose » que de sa formulation, s’occupe davantage de la pleine divinité de l’Esprit que des termes avec lesquels exprimer cette foi. La chose, pour reprendre les termes utilisés par Thomas d’Aquin, l’intéresse plus que son énonciation. Il nous entraîne dans le vif de la personne et de l’action de l’Esprit Saint.
La pneumatologie de Basile est une pneumatologie concrète, vécue, pas du tout « scholastique » , mais « fonctionnelle » dans le sens plus positif du terme, et c’est en cela qu’elle est pour nous aujourd’hui d’une grande actualité et utilité. Au fil des siècles, la pneumatologie, marquée par l’affaire du Filioque, a fini par se focaliser davantage sur le problème de savoir si le Saint-Esprit procède seulement du Père, comme le disent les Orientaux, ou aussi du Fils, comme le professent les latins. Quelque chose de la pneumatologie concrète des Pères est passée dans les traités sur « les sept dons de l’Esprit Saint », mais en se limitant au seul domaine de la sanctification personnelle et à la vie contemplative.
Le concile Vatican II a ouvert, dans ce domaine, une nouvelle page, ramenant par exemple les charismes de l’hagiographie, c’est-à-dire de la vie des saints, à l’ecclésiologie, soit à la vie de l’Église, en parlant d’eux dans Lumen Gentium5. Mais cela n’était qu’un début ; il reste beaucoup de chemin à faire pour mettre en lumière l’action de l’Esprit Saint dans tout le vécu du Peuple de Dieu. En 1981, à l’occasion du XVIe centenaire du Concile œcuménique de Constantinople de 381, le bienheureux Jean-Paul II a écrit une lettre apostolique dans laquelle il dit entre autres : « Tout le travail de renouveau de l'Église que le Concile Vatican II a si providentiellement proposé et commencé … ne peut se réaliser que dans l'Esprit Saint, c'est-à-dire avec l'aide de sa lumière et de sa puissance »6. Et c’est précisément dans cette voie que Basile, comme nous le verrons, nous entraîne.
3. L’Esprit Saint dans l’histoire du salut et dans l’Église
Il est intéressant de connaître l’origine de son traité sur l’Esprit Saint. Curieusement, celle-ci remonte à la prière du Gloria Patri. Au cours d’une liturgie, Basile avait prononcé la doxologie en utilisant tantôt la formule : « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit », tantôt celle-ci: « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit ». Par rapport à la première, la seconde formule fait davantage ressortir l’égalité des trois personnes, les coordonne entre elles au lieu de les subordonner. Dans le climat surchauffé des discussions sur la nature de l’Esprit Saint, ceci provoqua des contestations et Basile se mit à écrire son ouvrage pour justifier son acte; concrètement, pour défendre contre les hérétiques macédoniens la pleine divinité de l’Esprit Saint.
Mais venons tout de suite au point pour lequel, disais-je, la doctrine de Basile se révèle d’une grande actualité : sa capacité à mettre en lumière l’intervention de l’Esprit dans chaque épisode de l’histoire du salut et dans chaque secteur de la vie de l’Église. Il commence par l’opération de l’Esprit dans la création.
« Dans la création des êtres, le Père est la cause primitive de tout ce qui est créé dans le monde, le Fils la cause instrumentale et le Saint-Esprit la cause perfective. C’est par volonté du Père que les esprits créés existent ; c’est par la puissance d’action du Fils qu’ils sont amenés à « être » et par la présence de l’Esprit qu’ils atteignent la perfection …Si tu essaies de soustraire l’Esprit à la création, toutes les choses se mélangent et leur vie apparaît sans loi, sans ordre, sans aucune détermination »7.
Saint Ambroise reprendra de Basile cette pensée et en tirera une conclusion intéressante. Voici ce qu’il dit en référence aux deux premiers versets de la Genèse (« la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme ») :
« Quand l’Esprit commença à souffler sur elle, la Création n’avait encore aucune beauté. En revanche quand elle reçut l’opération de l’Esprit, elle obtint toute cette splendeur de beauté qui la fait resplendir comme ‘monde’ »8.
Autrement dit, l’Esprit Saint est celui qui fait passer la création du chaos au cosmos, qui en fait quelque chose de beau, d’ordonné, de propre : un « monde » (mundus) donc, selon le premier sens de ce terme, et du mot grec cosmos. Nous savons maintenant que l’action créatrice de Dieu ne se limite par à l’instant initial, comme on le pensait dans la vision déiste ou mécaniste de l’univers. Dieu « n’a pas été » une seule fois, il « est » toujours le créateur. Cela signifie que l’Esprit Saint est celui qui, continuellement, fait passer l’univers, l’Église et toute personne, du chaos au cosmos, c’est-à-dire : du désordre à l’ordre, de la confusion à l’harmonie, de la difformité à la beauté, de la vétusté à la nouveauté. Ce qui ne veut pas dire, mécaniquement et subitement, mais en ce sens qu’il opère en lui et guide son évolution vers un but. Il est celui qui, toujours, « crée et renouvelle la face de la terre » (cf. Ps 104,30).
Cela ne signifie pas, explique Basile dans ce même texte, que le Père a créé quelque chose d’imparfait et de « chaotique » qui avait besoin de retouches ; mais que cela relève tout simplement du projet et de la volonté du Père de créer en passant par son Fils et de conduire les êtres à la perfection par l’intermédiaire de l’Esprit.
De la création, le saint docteur passe à la rédemption, où l’Esprit est également à l’œuvre :
« En ce qui concerne le plan de salut (oikonomia) réservé à l’homme par notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus, établi selon la volonté de Dieu, qui pourrait contester qu’il s’accomplit par grâce de l’Esprit Saint? »9
Là, Basile s’abandonne à la contemplation de la présence de l’Esprit Saint dans la vie de Jésus qui est l’un des plus beaux passages de cette œuvre et ouvre à la pneumatologie un champ de recherche que l’on a recommencé à considérer, mais depuis très peu de temps seulement10. L’Esprit Saint est déjà à l’œuvre dans l’annonce des prophètes et dans la préparation à la venue du Sauveur; c’est par sa puissance que se réalise l’incarnation dans le sein de Marie; Il est le chrême avec lequel Dieu a oint Jésus lors de son baptême. Chacune de ses œuvres se sont réalisées en présence de l’Esprit. Celui-ci« était présent quand il fut tenté par le diable, quand il accomplissait des miracles, ne l’a pas quitté quand il ressuscita des morts, et le jour de Pâques, il le souffla sur les disciples (cf. Jn 20, 22 s.). Le Paraclet fut « le compagnon inséparable » de Jésus durant toute sa vie.
De la vie de Jésus saint Basile passe à la présence de l’Esprit dans l’Église :
« Et l’organisation de l’Église, n’est-il pas clair et indéniable qu’elle est œuvre de l’Esprit ? Il a lui-même donné l’Église, dit Paul, ‘en premier lieu les apôtres, puis les prophètes, puis les maîtres …cet ordre est organisé selon la diversité des dons de l’Esprit »11.
Dans l’Anaphore qui porte le nom de saint Basile - que notre IVe Prière eucharistique actuelle a suivi de près -, l’Esprit Saint occupe une place centrale.
Le dernier tableau concerne la présence du Paraclet dans l’eschatologie : « Également au moment de la manifestation attendue du Seigneur du Ciel, écrit Basile, l'Esprit Saint ne sera pas absent ». Ce moment sera, pour les élus, le passage des « prémices » à la pleine possession de l’Esprit’ » et pour les réprouvés la séparation définitive, la coupure nette, entre l’âme et l’Esprit12.
4. L’âme et l’Esprit
Mais saint Basile ne s’arrête pas à l’action de l’Esprit dans l’histoire du salut et dans l’Église. En ascète et en homme spirituel, son intérêt majeur est pour l’action de l’Esprit dans la vie personnelle de chaque baptisé. Il n’établit pas encore la distinction et l’ordre des trois voies qui deviendront ensuite les voies classiques, mais il met merveilleusement l’accent sur l’action de l’Esprit dans la purification de l’âme souillée par le péché, dans son illumination et cette divinisation qu’il appelle aussi « intimité avec Dieu »13.
Comment ne pas lire cette page où le saint, en référence constante aux Écritures, décrit cette action et nous transporte par son enthousiasme:
« L'introduction de l'âme dans la familiarité de l'Esprit Saint ne consiste pas dans un rapprochement local. Comment pourrait-on s'approcher corporellement de Celui qui est incorporel ? Mais elle consiste en l’exclusion des passions qui assaillent l'âme et la séparent de la parenté de Dieu. Se purifier de la laideur pétrie par le vice, revenir à la beauté de la nature créée par Dieu, et pour ainsi dire revenir à l'image royale, par la pureté, restituer sa forme primitive, c'est cela l'unique manière de s'approcher du Saint-Esprit. Et Lui, comme un soleil s'emparant d'un œil très pur, te montrera en Lui-même l'image du Père invisible. Et dans la bienheureuse contemplation de cette Image, tu verras la beauté indicible de Celui qui est l'Archétype et la source. Par l'Esprit, les cœurs s'élèvent, les faibles sont pris par la main, les progressants deviennent parfaits. C'est lui, l'Esprit, qui, brillant en ceux qui se sont purifiés, les rend spirituels par la communion avec Lui. Comme les corps translucides et transparents, lorsqu'un rayon les frappe, deviennent, eux aussi, étincelants et d'eux-mêmes reflètent un autre éclat, ainsi les âmes qui portent l'Esprit, illuminées par l'Esprit, deviennent-elles spirituelles elles aussi, et renvoient-elles sur les autres la grâce. De là viennent la prévision de l'avenir, l'intelligence des mystères, la compréhension des choses cachées, la distribution des dons de la grâce, la citoyenneté des cieux, la danse avec les anges, la joie sans fin, la durée en Dieu, la ressemblance avec Dieu, et le comble de ce que nous pouvons désirer : devenir Dieu »14.
Les chercheurs n’ont eu aucun mal à découvrir derrière ce texte de Basile des images et des concepts dérivant des Ennéades de Plotin et de parler, à ce propos, d’une infiltration étrangère dans le corps du christianisme. En réalité, il s’agit d’un thème typiquement biblique et paulinien qui s’exprime, dûment, en termes familiers et significatifs, en rapport avec la culture de l’époque. À la base de tout, Basile ne met pas l’action de l’homme - la contemplation -, mais l’action de Dieu et l’imitation du Christ. Nous sommes aux antipodes de la vision de Plotin et de tout philosophe. Tout, pour lui, commence avec le baptême, qui est une nouvelle naissance. L’acte décisif n’est pas à la fin, mais au début du cheminement:
« Comme dans la double course des stades, un arrêt et un repos séparent les parcours en sens opposé, et il faudrait aussi que dans le changement de vie, une mort se superpose aux deux vies pour mettre fin à ce qui précède et entreprendre les choses suivantes. Comment parvenir à descendre aux enfers? En imitant la sépulture du Christ par le baptême »15.
Le schéma de base est le même que celui de Paul. Au chapitre 6 de son Épître aux Romains, l’apôtre parle d’une purification radicale du péché qui passe par le baptême et, au chapitre 8, il décrit la lutte que le chrétien, soutenu par l’Esprit, devra mener jusqu’à la fin de son existence, contre les désirs de la chair, pour avancer dans la vie nouvelle :
« Ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l’esprit, ce qui est spirituel. Car le désir de la chair, c’est la mort, tandis que le désir de l’esprit, c’est la vie et la paix; puisque le désir de la chair est inimitié contre Dieu : il ne se soumet pas à la loi de Dieu, il ne le peut même pas, et ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu […]. Ainsi donc, mes frères, nous sommes débiteurs, mais non point envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Rm 8, 5-13).
Il n’y a rien d’étonnant à ce que Basile, pour illustrer le devoir décrit par saint Paul, ait utilisé une image de Plotin. Celle-ci est à l’origine d’une des métaphores les plus universelles de la vie spirituelle et elle est aussi parlante pour nous aujourd’hui que pour les chrétiens de jadis:
« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n'y trouves pas encore la beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n'est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu'à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière »16.
Si la sculpture, comme le disait Léonard de Vinci, est « l’art d’enlever », le philosophe a raison de comparer la purification et la sainteté à la sculpture. Mais pour le chrétien, il ne s’agit pas d’atteindre une beauté abstraite, de créer une belle statue, mais de ramener au jour et de rendre encore plus éclatante cette image de Dieu que le péché tend continuellement à recouvrir.
On raconte qu’un jour Michel Ange, qui se promenait dans une cour de Florence, vit un bloc de marbre à l’état brut recouvert de poussière et de boue. Il s’arrêta brusquement pour le regarder, puis, comme traversé par un éclair, dit aux gens qui l’entouraient : « Dans cette masse de pierre est caché un ange: je veux le tirer de là! ». Et il se mit au travail, usant de son scalpel pour donner forme à l’ange qu’il avait entrevu. C’est la même chose pour nous. Nous sommes encore des masses de pierre à l’état brut, avec sur nous tant de « terre » et tant de morceaux inutiles. Dieu le Père nous regarde et dit: « Dans ce morceau de pierre se cache l’image de mon Fils ; je veux la tirer de là, pour qu’elle brille à jamais à côté de moi au Ciel! » Et pour faire cela il utilise le scalpel de la croix, il nous nettoie (cf. Jn 15,2)
Les plus généreux, non seulement supportent les coups de scalpel qui viennent de l’extérieur, mais ils y mettent eux aussi la main, autant qu’ils le peuvent, en s’imposant d’eux-mêmes des mortifications, petites ou grandes, et en brisant leur vieille volonté. Un père du désert a dit:
« Si nous voulons nous libérer totalement, apprenons à briser notre volonté, et ainsi, peu à peu, avec l’aide de Dieu, nous avancerons et arriverons à la pleine libération des passions. Il est possible de briser dix fois sa propre volonté en un temps très bref et je vous dis comment. Un homme est en train de se promener et voit quelque chose : sa pensée lui dit: 'regarde là!', mais lui, il répond à sa pensée: 'Non, je ne regarde pas!', et il brise sa volonté »17.
Ce Père des temps anciens apporte d’autres exemples tirés de la vie monastique. On dit du mal de quelqu’un, de notre supérieur peut-être; le vieil homme qui est en toi te dit: « Participe toi aussi; dis ce que tu sais. Mais toi tu réponds : « Non ! ». Et tu mortifies le vieil homme … Mais il n’est pas difficile d’allonger la liste par d’autres actes de renoncement, selon nos conditions de vie et les charges que nous recouvrons.
Tant que nous vivons selon les désirs de la chair, nous ressemblons aux deux célèbres « Bronzes de Riace », au moment de leur repêchage en mer, entièrement recouverts d’incrustations et leurs silhouettes humaines à peine reconnaissables. Si nous tenons à retrouver nous aussi notre éclat, comme ces deux chefs-d’œuvre après leur restauration, le carême est un bon moment pour se mettre à l’œuvre.
5. Une mortification « spirituelle »
Il y a un point où la transformation de l’idéal de Plotin en idéal chrétien est encore incomplète, ou du moins peu explicite. Saint Paul, nous avons entendu, a dit : « si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez ». L’Esprit n’est donc pas seulement le résultat de la mortification, mais aussi ce qui la rend possible; ce n’est pas uniquement au bout du chemin, mais aussi au début. Les apôtres n’ont pas reçu l’Esprit à la Pentecôte car ils étaient devenus fervents; ils sont devenus fervents parce qu’ils avaient reçu l’Esprit.
Les trois Pères cappadociens étaient fondamentalement des ascètes et des moines; Basile, en particulier, avec ses Règles monastiques (Asceticon!), fut un des fondateurs de l’ascétisme chrétien. Cela qui le conduira à mettre un fort accent su l’importance de l’effort chez l’homme. Le frère et disciple de Basile, Grégoire de Nysse, ira dans le même sens, écrivant : « Au fur et à mesure que se développeront tes efforts pour défendre la piété, se développera la grandeur de ton âme, grâce à l’énergie que tu y mettras »18.
À la génération suivante, cette vision de l’ascèse sera reprise et développée par des auteurs spirituels, comme Jean Cassien, mais détachée de la solide base théologique présente chez Basile et chez Grégoire de Nysse. « C’est de là, relève Louis Bouyer, que le pélagianisme, en plaçant l’effort humain avant la grâce, prendra son essor »19. Mais on ne peut certes pas imputer à Basile et aux Cappadociens cette issue négative.
Revenons pour conclure à la raison pour laquelle la doctrine de Basile sur l’Esprit saint reste éternellement valable et aujourd’hui, disais-je, plus que jamais actuelle et nécessaire: sa réalité concrète et son adhérence à la vie de l’Église. Nous, les latins, nous avons un moyen privilégié pour faire nôtre et transformer en prière ce même type de pneumatologie: l’hymne du Veni creator.
C’est, du début jusqu’à la fin, une contemplation orante de ce que l’Esprit fait concrètement : sur toute la terre et sur l’humanité comme Esprit créateur ; dans l’Église, comme Esprit de sanctification (don de Dieu, eau vive, feu, amour et onction spirituelle) et comme Esprit charismatique (multiforme dans tes dons, doigt de la droite de Dieu, qui mets sur les lèvres la parole); dans la vie de chaque croyant, comme lumière pour l’esprit, amour pour le cœur, guérison pour le corps; comme notre allié dans la lutte contre le mal et comme guide dans le discernement du bien.
Invoquons-le avec les paroles du premier couplet. Demandons-lui de faire passer aussi, notre monde et notre âme du chaos au cosmos, de la dispersion à l’unité, de la laideur du péché à la beauté de la grâce.
Veni, Creator Spiritus,
mentes tuorum visita,
imple superna gratia
quae tu creasti pectora
Viens, Esprit Créateur,
visite l’âme de tes fidèles,
emplis de la grâce d’En-Haut
les cœurs que tu as créés.
1 J.-P. Sartre, La Nausée, trad. ital, Milano 1984, p. 193 s.
2 Thomas d’Aquin, Somme Théologique, II-IIae, q. 1,a.2,ad 2.
3 Cf. G. Prestige, God in Patristic Thought, London 1936, chap. XIII( trd. Ital., Dio nei pensiero dei Padri, Bologna, il Mulino, 1969, pp. 273 ss).
4 Grégoire de Nazianze, Oratio 31, 5.10; cf. aussi Oratio 6: « Jusqu’à quand tiendrons-nous la lampe cachée sous le boisseau et continuerons-nous à ne pas proclamer à haute voix la pleine divinité du Saint-Esprit ? »
5 Cf. Lumen Gentium, 12.
6 Jean-Paul II, A concilio Costantinopolitano I, in AAS 73, 1981, p. 521.
7 Basile, Sur le Saint-Esprit, XVI, 38 (PG 32, 137B); trad. ital. par E. Cavalcanti, L’expérience de Dieu chez les Pères grecs, Rome,1984.
8 Ambroise, Sur le Saint-Esprit, II, 32.
9 Basile, Sur l’Esprit Saint, XVI, 39.
10 J.D.G.Dunn, Jesus and the Spirit, London 1988.
11 Basile, Sur le Saint-Esprit, XVI, 39.
12 Ib. XVI, 40.
13 Ib. XIX, 49.
14 Ib. IX,23.
15 Ib. XV,35.
16 Plotin, Ennéades I, 9 (trad. ital. par V. Cilento, vol. I, Laterza, Bari 1973, p. 108).
17 Dorothée de Gaza, Enseignements 1,20 (SCh 92, p. 177).
18 Grégoire de Nysse, De instituto christiano (éd. W. Jaeger, Two Rediscovered Works, Leyde, 1954, p.46).
19 L. Bouyer, La spiritualité des Pères, (en italien, Edizioni Dehoniane, Bologna 1968, p. 295).


Troisième prédication de l'Avent 2012
« JE VOUS ANNONCE UNE GRANDE JOIE »
Évangéliser par la joie
Après avoir réfléchi à la grâce de l’année de foi et à l’anniversaire du concile Vatican II, nous consacrons cette dernière méditation de l’Avent au troisième grand thème de cette « année de grâce du Seigneur » : l’évangélisation. Le pape a invité l’Église à profiter de cette année spéciale pour redécouvrir « la joie de la rencontre avec le Christ », la joie d’être chrétiens. Je me ferai l’écho de cet appel en parlant de la joie comme moyen pour évangéliser, et le ferai en restant le plus possible lié au temps liturgique en cours, de manière à ce que cela serve aussi de préparation au Saint Noël.
1. La joie eschatologique
Dans les « évangiles de l’enfance », Luc, « sous la conduite de l’Esprit Saint », a su non seulement nous présenter des faits et des personnages, mais il a en plus réussi à recréer l’atmosphère et l’état d’esprit qui régnaient au moment des faits. La joie est l’un des éléments les plus évidents de ce monde spirituel. La piété chrétienne ne s’est pas trompée, quand elle a appelé, dans le Rosaire, « mystères joyeux », mystères de la joie, les évènements de l’enfance de Jésus.
À Zacharie, l’ange promet qu’il connaîtra « joie et allégresse » pour la naissance de son fils et que beaucoup d’hommes « se réjouiront » de cette naissance (cf. Lc 1, 14). Il existe un terme grec qui, dès cet instant, réapparaîtra dans la bouche des divers personnages comme une espèce de note continue, ce terme est agalliasis qui indique « la joie eschatologique pour le commencement de l’ère messianique ». Aux paroles de salutation de Marie, l’enfant « tressaillit de joie » dans le sein d’Elisabeth (Lc 1, 44), annonçant, par ce geste, la joie de « l’ami de l’époux » pour la présence de l’époux (cf. Jn 3, 29 s). Cette note atteint son premier sommet dans le cri de Marie: « Mon esprit exulte (egallìasen) en Dieu ! » (Lc 1, 47); puis elle se répand dans la joie tranquille des amis et de la famille autour du berceau du Précurseur (cf. Lc 1, 58), pour enfin exploser, dans toute sa force, à la naissance du Christ, dans le cri des anges aux bergers: « Je suis venu vous annoncer une grande joie »! » (Lc 2, 10).
Il ne s’agit pas de bribes de joie par-ci par-là, mais bien d’un accès de joie, d’une joie calme et profonde qui parcourt les « évangiles de l’enfance », du début jusqu’à la fin, se manifestant de mille manières différentes: avec élan, comme Marie qui se lève pour se rendre chez Elisabeth, et les bergers pour aller voir l’Enfant Jésus, ou par des gestes humbles et typiques de la joie qui accompagne une visite, des vœux, des salutations, des félicitations, des dons. Mais il y a surtout cette joie qui se manifeste dans la stupeur et la reconnaissance émue, qui est celle que l’on perçoit chez les protagonistes : « Dieu a visité son peuple! [...] Il s’est rappelé de sa sainte alliance ! » Ce que tous les orants avaient demandé – que Dieu se rappelle de ses promesses – a eu lieu ! Les personnages des « évangiles de l’enfance » agissent et parlent comme portés par l’atmosphère de rêve chantée par le Psaume 126, le Psaume du retour d’exil:
Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
Nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
Nous poussions des cris de joie ;
Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
Nous étions dans la joie ! ».
Marie fait sienne la dernière expression de ce Psaume, quand elle s’exclame: « Le Puissant fit pour moi des merveilles ! » Nous avons ici un des plus purs exemples de « sobre ivresse » de l’Esprit. L’ivresse des personnages est une véritable « ivresse spirituelle », mais elle est « sobre ». Ils ne s’exaltent pas, ne se préoccupent d’avoir une place plus ou moins importante dans le tout nouveau royaume de Dieu. Et ils ne se soucient pas non plus de voir la fin; au contraire, Siméon dit que le Seigneur peut maintenant le laisser aller en paix, qu’il peut le laisser disparaître. Ce qui compte c’est que l’œuvre de Dieu se poursuive, peu importe que ce soit avec eux ou sans eux.
2. De la liturgie à la vie
Passons maintenant de la Bible et de la liturgie à la vie. Vers ce que vise toujours la Parole de Dieu. L’intention de l’évangéliste n’est pas seulement de raconter, mais de captiver  aussi son auditoire, de l’entraîner, comme les bergers, dans un joyeux cortège vers Bethléem. « Qui lit ces lignes – commente un exégète moderne – est appelé à partager cette joie; seule la communauté des croyants en Jésus-Christ et de ses fidèles peut être à la hauteur de ces textes ».
Cela explique pourquoi les évangiles de l’enfance ont si peu à dire à ceux qui ne cherchent en eux que l’histoire, mais ils ont, par contre, beaucoup à dire à ceux qui recherchent aussi le sens de l’histoire, comme le fait le Saint-Père dans son dernier ouvrage sur Jésus. Beaucoup de faits se sont réellement passés, mais ils ne sont pas « historiques » au sens le plus élevé du terme, parce qu’ils n’ont pas laissé de traces dans l’histoire, ils n’ont rien créé. Les faits relatifs à la naissance de Jésus sont des faits historiques, au sens le plus fort,  parce que non seulement ils ont eu lieu, mais ils ont influencé - et de manière déterminante - l’histoire du monde.
Revenons au thème de la joie. D’où vient la joie ? La source ultime de la joie c’est Dieu, la Trinité. Mais nous sommes dans le temps et Dieu est dans l’éternité ; comment la joie peut-elle s’écouler entre deux plans aussi distants? En effet, si nous interrogeons mieux la Bible, nous découvrons que la source immédiate de son jaillissement est dans le temps : c’est Dieu qui agit dans l’histoire. Dieu qui agit! Là où « tombe » une action divine, se produit comme une vibration et une vague de joie qui se propage ensuite de génération en génération.
À chaque fois que Dieu agit, un miracle remplit de stupeur le ciel et la terre : « Criez de joie, cieux, car le Seigneur a agi », s’exclame le prophète (Is 44, 23; 49, 13). La joie qui jaillit du cœur de Marie et de celui des autres témoins, aux débuts du salut, se fonde entièrement sur cette raison: Dieu a secouru Israël! Dieu a agi ! Il a fait des merveilles !
Comment cette joie pour l’action de Dieu peut-elle gagner l’Église d’aujourd’hui et la contaminer ? Elle le fait, tout d’abord, en faisant mémoire des œuvres merveilleuses de Dieu à son égard. L’Église est invitée à faire siennes les paroles de la Vierge: « Le Puissant fit pour moi des merveilles ». Le Magnificat est le chant que Marie fut la première à entonner, telle une coryphée qui précède le chœur, et qu’elle a laissé à l’Église pour que celle-ci la perpétue dans les siècles. En réalité, que de merveilles le Seigneur a fait pour l’Église, durant ces vingt siècles !
Nous avons, en un certain sens, plus de raisons objectives à nous réjouir que n’en avaient Zacharie, Siméon, les bergers, et plus généralement, toute l’Église naissante. Cette dernière est partie « en portant la semence à jeter », comme dit le Psaume 126 cité plus haut; elle avait reçu des promesses: « Je suis avec vous » et des consignes: « Allez dans le monde entier! ». Nous avons vu l’accomplissement. La semence a poussé, l’arbre du Royaume est devenu immense. L’Église d’aujourd’hui est comme le semeur qui « revient rempli de joie, sous le poids de ses gerbes ».
Que de grâces, que de saints, quelle sagesse de doctrine et quelle richesse d’institutions, que de salut accompli en elle et à travers elle! Quelle parole du Christ n’a pas trouvé son parfait accomplissement en elle? L’a trouvé certainement la parole: « Dans le monde vous aurez à souffrir » (Jn 16, 33), mais l’a trouvé aussi la parole: « Les portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle! » (Mt 16, 18).
Que de raisons l’Église a-t-elle de faire sienne, devant les foules sans nombre de ses enfants, la stupeur de l’antique Sion et dire: «  Qui m’a enfanté ceux-ci ? J’étais privée d’enfants et stérile ; ceux-ci, qui les a élevés? » (Is 49, 21). Qui, en regardant en arrière avec les yeux de la foi, ne voit pas que les paroles prophétiques adressées à la nouvelle Jérusalem reconstruite après l’exil, se sont parfaitement réalisées dans l’Église: « Lève les yeux, regarde autour de toi : tous ils se rassemblement, ils viennent à toi. Tes fils reviennent de loin [...]. Tes portes seront toujours ouvertes, [...] pour qu’on apporte chez toi les richesses des nations » (Is 60, 4.11).
Que de fois l’Église a dû élargir, durant ces vingt siècles – même si cela s’est parfois produit avec lenteur et non sans résistance –, l’ « espace de sa tente », c’est-à-dire sa capacité d’accueil, pour y faire entrer les richesses humaines et culturelles des divers peuples! C’est à nous, enfants de l’Église, nous qui nous nous nourrissons de « l’abondance de son sein », que s’adresse l’invitation du prophète à nous réjouir pour l’Église, à « être avec elle dans l’allégresse », après avoir pris le deuil pour elle (cf. Is 66, 10).
La joie pour les choses que Dieu accomplit arrive donc jusqu’à nous, les croyants d’aujourd’hui, grâce à la mémoire, parce que nous voyions les merveilles que Dieu a faites pour nous dans le passé. Mais elle arrive à nous aussi par manière de présence, car nous constatons qu’aujourd’hui encore Dieu agit au milieu de nous, dans l’Église.
Si l’Église d’aujourd’hui veut retrouver, au milieu de toutes les préoccupations et de toutes les épreuves qui l’oppressent, les voies du courage et de la joie, elle doit bien ouvrir les yeux sur ce que Dieu est en train d’accomplir aujourd’hui même en elle. Le doigt de Dieu, qui est l’Esprit Saint, est encore en train d’écrire dans l’Église, dans les âmes, et il est en train d’écrire de si merveilleuses histoires de sainteté qu’un jour – quand aura fini dans le néant tout ce qui est négatif et péché  –  on regardera peut-être cette époque que nous vivons avec stupeur et sainte envie. Est-ce fermer les yeux devant tous les maux qui affligent l’Église et devant les trahisons de tant de ses ministres ? Non, mais puisque le monde et ses médias ne font que mettre en évidence ces choses de l’Église, il est bon de lever une fois les yeux et de voir aussi son côté lumineux, sa sainteté.
À chaque époque – dans la nôtre aussi – l’Esprit dit à l’Église, comme au temps du Deutéro-Isaïe: « Je t'ai fait entendre dès maintenant des choses nouvelles, secrètes et inconnues de toi. C'est maintenant qu'elles sont créées, et non depuis longtemps » (Is 48, 6-7). Ce souffle puissant de l’Esprit qui ranime le peuple de Dieu et suscite au milieu de nous des charismes en tout genre, ordinaire et extraordinaire, n’est-il pas « une chose nouvelle et secrète » ? Ne le sont-ils pas : cet amour pour la parole de Dieu ? Cette participation active des laïcs à la vie de l’Église et à l’évangélisation? Cet engagement constant du magistère et de tant d’organisations pour les pauvres et les personnes en détresse, et ce désir de recomposer l’unité brisée du Corps du Christ ? Quand l’Église a-t-elle eu dans son histoire une série de souverains pontifes aussi érudits et saints que ceux qu’elle a depuis un siècle et demi. Quand a-t-elle eu autant de martyrs de la foi?
3. Un autre rapport entre la joie et la souffrance
Quittons maintenant l’aspect ecclésial, et passons au plan existentiel et personnel. Il y a quelques années, lors d’une campagne de l’aile militante de l’athéisme, un slogan publicitaire, placé sur les transports publics de Londres, disait ceci: « Dieu probablement n’existe pas. Donc arrête de te tourmenter et profite de la vie »: « There’s probably no God. Now stop worrying and enjoy your life ».
L’élément le plus insidieux de ce slogan n’est pas la prémisse « Dieu n’existe pas » (qui est toute à démontrer), mais la conclusion: « Profite de la vie! » Le message sous-entend que la foi en Dieu empêche de profiter de la vie, qu’elle est une ennemie de la joie. Que sans elle il y aurait plus de bonheur dans le monde! Il faut donner une réponse à cette insinuation qui éloigne de la foi, surtout les jeunes.
À propos de joie, Jésus a accompli une révolution dont il est difficile d’exagérer la portée et qui peut être d’un grand secours pour évangéliser.  C’est une pensée que je crois avoir déjà exprimée ici même, mais le sujet demande qu’on y revienne. Il existe une expérience humaine universelle: dans cette vie, le plaisir et la souffrance se succèdent, à un rythme dont la régularité même renvoie au mouvement des eaux de la mer, quand la vague se soulève puis redescend laissant derrière elle un vide qui aspire en arrière le naufragé. « Un je ne sais quoi d’amer – a écrit le poète païen Lucrèce -  jaillit du plus profond de chaque plaisir et nous angoisse au cœur des délices ». L’usage de la drogue, l’abus du sexe, la violence homicide, donnent sur le moment l’ivresse du plaisir, mais conduisent à la dissolution morale de la personne, voire souvent à sa dissolution physique.
Le Christ a renversé ce rapport entre le plaisir et la souffrance. « Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré l'humiliation de la croix » (Hé. 12,2). Ce n’est plus un plaisir qui se termine en souffrance, mais une souffrance qui conduit à la vie et à la joie. Il ne s’agit  pas seulement d’une succession différente des deux choses ; c’est la joie, de cette façon, qui a le dernier mot, et non pas la souffrance, et que cette joie est éternelle. « Ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui la mort n'a plus aucun pouvoir. » (Rom 6,9).  La croix se termine avec le Vendredi saint, la béatitude et la gloire du Dimanche de la Résurrection  se prolongent dans l’éternité.
Ce nouveau rapport entre la souffrance et le plaisir se reflète jusque dans la manière de rythmer le temps de la Bible. Pour l’homme, la journée commence le matin et se termine avec la nuit ; pour la Bible, elle commence la nuit et se termine le jour: « Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le premier jour », dit le récit de la création (Gn 1, 5). Pour la liturgie aussi, la solennité commence par les vêpres de la veille. Qu’est-ce que cela signifie? Que sans Dieu, la vie est un jour qui se termine avec la nuit ; avec Dieu, c’est une nuit (parfois une « nuit obscure »), mais qui aboutit au jour, et un jour sans crépuscule.
Néanmoins, nous devons prévenir une facile objection: la joie n’est-elle donc réservée qu’après la mort ? Cette vie n’est-elle donc, pour les chrétiens, qu’une « vallée des larmes » ? Au contraire, nul ne saurait faire une plus grande expérience de cette vraie joie, que les vrais croyants. On raconte qu’un jour, un saint a crié à Dieu: « Assez, mon Dieu, avec la joie! Mon cœur ne peut en contenir davantage ». Les croyants, exhorte l’apôtre, sont « spe gaudentes », heureux dans l’espérance (Rm 12, 12), ce qui ne signifie pas seulement qu’ « ils espèrent être heureux » (sous-entendu dans l’au-delà), mais qu’ils sont aussi « heureux d’espérer », heureux maintenant, grâce à l’espérance.
La joie chrétienne est intérieure ; elle ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, comme certains lacs alpins qui s’alimentent, non pas d’un fleuve qui vient s’y jeter de l’extérieur, mais d’une source jaillissant de ses profondeurs. Elle naît de l’action mystérieuse et actuelle de Dieu dans le cœur de l’homme en grâce. Elle nous met dans les conditions d’en avoir en abondance malgré les épreuves (cf. 2 Co 7, 4). Elle est « fruit de l’Esprit » (Gal 5, 22; Rm 14, 17), source de paix pour les cœurs, source de plénitude de sens dans la vie. Elle rend capable d’aimer et de se laisser aimer, mais surtout d’espérer, car il ne peut y avoir de joie sans l’espérance.
En 1972, le Conseil de l’Europe, sur proposition de Herbert von Karajan, adopta, comme hymne officiel de l’Europe unie, l’Hymne à la joie qui conclut la Neuvième symphonie de Beethoven. Il s’agit certainement de l’un des sommets de la musique mondiale, mais la joie chantée dans cette hymne est une joie désirée, plus que promise et donnée; c’est un cri qui s’élève du cœur humain, plus qu’une réponse à son besoin.
Dans l’ode de Schiller, d’où est tiré le texte de l’hymne, on lit ces paroles inquiétantes: « Qui a eu la joie de posséder un ami ou une bonne épouse, qui a connu, ne serait-ce qu’une heure, ce qu’est l’amour, que celui-ci approche; mais que celui qui n’a rien connu de tout cela, s’éloigne, en pleurant, de notre cercle ». Comme on peut le voir, la joie que les hommes « boivent aux seins de la nature » n’est pas pour tout le monde, mais seulement pour quelques privilégiés de la vie.
Nous sommes bien loin du langage de Jésus qui dit: « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos » (Mt 11, 28). Le vrai hymne chrétien à la joie c’est le Magnificat de Marie. Celui-ci parle d’une exultation (agalliasis) de l’esprit pour ce que Dieu a fait en elle et ce qu’il fait pour tous les humbles et les affamés de la terre.
4. Etre des témoins de la joie
C’est de cette joie dont nous devons témoigner. Le monde la recherche. « Rien que d’entendre ce mot – écrit saint Augustin – tous se redressent et te regardent, pour ainsi dire, dans les mains, pour voir si tu es en mesure de donner quelque chose à leur besoin ». Nous voulons tous être heureux. C’est un point que nous avons en commun, les bons comme les méchants. Le « bon » est bon pour être heureux ; le « méchant » ne serait pas méchant s’il n’espérait pas en la possibilité d’être heureux en l’étant. Si nous aimons tous la joie c’est parce que,  on ne sait par quel mystère, nous l’avons connue; si nous ne l’avions en effet pas connue – si nous n’étions pas faits pour celle-ci –, nous ne l’aimerions pas. Cette nostalgie de la joie est la partie du cœur humain naturellement ouverte à recevoir « la bonne nouvelle ».
Quand le monde frappe aux portes de l’Église – et même quand il le fait avec colère et violence – c’est parce qu’il recherche la joie. Les jeunes, surtout, sont à sa recherche. Le monde qui les entoure est triste. La tristesse, pour ainsi dire, nous prend à la gorge, à Noël plus qu’à tout autre moment de l’année. Une tristesse qui ne vient pas de ce que l’on manquerait de biens matériels puisqu’elle est bien plus évidente dans les pays riches que dans les pays pauvres.
Voici ce qu’Isaïe dit dans son livre en s’adressant au peuple de Dieu: « Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent et vous rejettent à cause de mon nom : Que le Seigneur manifeste sa gloire, et que nous soyons témoins de votre joie! » (Is 66, 5). Ce même défi est lancé, silencieusement, au peuple de Dieu, encore aujourd’hui. Une Église mélancolique et craintive ne serait donc pas à la hauteur de sa tâche ; elle ne pourrait pas répondre aux attentes de l’humanité, surtout à celles des jeunes.
La joie est l’unique signe que les non croyants aussi sont en mesure de saisir. Plus que les raisonnements et les reproches. Le plus beau témoignage qu’une épouse puisse donner à son époux, c’est de montrer un visage joyeux, car il exprime qu’il a été capable de remplir sa vie, de la rendre heureuse. C’est ce même beau témoignage que l’Église peut rendre à son Époux divin.
En adressant aux chrétiens de Philippes cette invitation à la joie qui donne le ton à toute la troisième semaine de l’Avent - « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous! » -, saint Paul explique aussi comment on peut témoigner, concrètement, de cette joie : « Que votre modération soit connue de tous les hommes. » (Phil. 4, 4-5). Le mot « modération » traduit ici un terme grec (epieikès) qui indique tout un ensemble de comportements faits de clémence, indulgence, de capacité à savoir céder, à ne pas être pointilleux (c’est de là que dérive aussi le mot epicheia, utilisé en droit!).
Les chrétiens sont donc des témoins de la joie lorsqu’ils mettent en pratique ces dispositions ; quand, en évitant toute acrimonie ou tout ressentiment dans leurs relations avec le monde et entre eux, ils savent irradier autour d’eux la confiance, imitant de cette façon-là Dieu qui fait pleuvoir même sur les impies. En général, un homme heureux n’est pas amer ou pointilleux ; il sait relativiser les choses, parce qu’il connaît quelque chose qui est beaucoup plus grande. Paul VI, dans son « exhortation apostolique sur la joie », écrite vers la fin de son pontificat, parle d’un « regard positif sur les personnes et sur les choses, fruit d’un esprit humain éclairé et de l’Esprit Saint ».
Dans les relations internes à l’Église on a un besoin vital de ces témoins de la joie. Saint Paul disait de lui et des autres apôtres: « Il ne s'agit pas d'exercer un pouvoir sur votre foi, mais de collaborer à votre joie » (2 Co 1, 24). Quelle merveilleuse définition de la tâche qui revient aux pasteurs dans l’Église! Des collaborateurs de la joie : des hommes qui insufflent confiance aux brebis du troupeau de Jésus-Christ, de vaillants capitaines qui, d’un seul regard apaisé, redonnent courage aux soldats engagés dans leur bataille.
Au milieu des épreuves et des calamités qui affligent l’Église, spécialement dans certaines régions du monde, les pasteurs peuvent répéter, aujourd’hui encore, ces paroles que Néhémie, adressa un jour, après l’exil, au peuple d’Israël accablé et en larmes: « Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! [...], car la joie du Seigneur est votre rempart ! » (Ne 8, 9-10).
Que la joie du Seigneur, Saint-Père, Vénérables Pères, frères et sœurs, soient vraiment notre rempart, le rempart de l’Église. Bon Noël !

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