1. Humilité objective et humilité subjective
François d’Assise, nous l’avons vu la fois passée, est la démonstration vivante que la réforme la plus utile pour l’Église est celle par voie de sainteté, que celle-ci consiste à chaque fois en un courageux retour à l’Évangile et doit commencer par soi-même. Dans cette deuxième méditation je voudrais approfondir un aspect de ce retour à l’Évangile, vertu de François. Selon Dante Alighieri, toute la gloire de François repose sur son « se faire petit »
[01], c’est-à-dire sur son humilité. Mais en quoi consiste la proverbiale humilité de saint François?
Dans toutes les langues, par lesquelles la Bible est passée pour arriver jusqu’à nous, soit l’hébreu, le grec, le latin et l’italien, le mot « humilité » possède deux significations fondamentales: un sens
objectif qui indique un état de fait – bassesse, petitesse ou misère - et un sens
subjectif qui indique le sentiment et la reconnaissance de sa propre petitesse. Ce dernier est ce que nous entendons pas vertu de l’humilité.
Quand dans le Magnificat Marie dit : « Il a regardé l’humilité (
tapeinosis) de sa servante », elle le dit dans un sens objectif et non subjectif ! C’est pourquoi très opportunément dans diverses langues, par exemple en allemand, ce terme est traduit par « petitesse » (Niedrigkeit). Comment peut-on d’ailleurs penser que Marie exalte son humilité et attribue à celle-ci le choix de Dieu sans la détruire en même temps ? Il est pourtant arrivé que l’on écrive maladroitement que Marie ne se reconnaissait aucune autre vertu que celle de l’humilité, comme si on faisait, de cette façon, un grand honneur et non un grand tort, à telle vertu.
La vertu de l’humilité a un statut spécial : le possède celui qui croit ne pas l’avoir, ne l’a pas celui qui croit l’avoir. Seul Jésus peut se dire « humble de cœur » et l’être vraiment; c’est, comme nous le verrons, la caractéristique unique de l’humilité de l’homme-Dieu. Marie n’avait-elle donc pas cette
vertu de l’humilité ? Bien entendu qu’elle l’avait et à un niveau supérieur, mais seul Dieu le savait, pas elle. Et c’est qui fait toute la valeur de la vraie humilité : son parfum n’est senti que par Dieu, pas par celui qui l’émane. Saint Bernard écrit: « Celui qui est vraiment humble veut être estimé vil et abject, non pas humble »
[02].
L’humilité de François s’inscrit dans cette ligne. Ses
Fioretti y font allusion dans un épisode significatif, et au fond, certainement historique.
Un jour que saint François revenait du bois où il avait prié et qu’il était à l’orée du bois, ledit frère Massée voulut éprouver son humilité, alla ò sa rencontre et lui dit comme en plaisantant : « Pourquoi à toi ? Pourquoi à toi ? Pourquoi à toi ? » Saint François répondit : Qu’est-ce que tu veux dire ? » Frère Massée dit : « Je dis : pourquoi tout le monde court-il après toi et pourquoi chacun semble-t-il désirer te voir, et t’entendre, et t’obéir ? De corps, tu n’est pas bel homme, tu n’as pas grande science, tu n’es pas noble ; d’où te vient-il donc que tout le monde après toi ? » Entendant cela, saint François, tout réjoui en esprit […], se tourna vers frère Massée et dit : « Tu veux savoir pourquoi à moi ? Tu veux savoir pourquoi à moi, tout le monde me court après ? Cela je tiens de ces yeux de Dieu très haut, qui en tous lieux contemplent les bons et les méchants : car ces yeux très saints n’ont vu parmi les pécheurs que moi »
[03]2. L’humilité comme vérité
L’humilité de François a deux sources lumineuses, une de nature théologique et une de nature christologique. Réfléchissons à la première. Dans la Bible nous trouvons des actes d’humilité qui ne partent pas de l’homme, de la considération de sa propre misère ou de son propre péché, mais qui a pour unique cause Dieu et sa sainteté. Telle est l’exclamation d’Isaïe « je suis un homme aux lèvres impures », face à la manifestation inattendue de la gloire et de la sainteté de Dieu dans le temple (Is 6, 5 s); mais aussi le cri de Pierre après la pêche miraculeuse : « Éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8).
Nous voici devant l’humilité essentielle, celle de la créature qui prend conscience d’elle-même aux côtés de Dieu. Tant que la personne se mesure à soi-même, aux autres, à la société, elle n’aura jamais l’idée exacte de ce qu’elle est; il lui manque la mesure. «
Quel accent infini Dieune donne-t-
ilau
moien devenant sa
mesure! »
[04]. François possédait cette humilité de manière remarquable. Une de ses grandes maximes était : « tant vaut l'
homme devant Dieu, tant vaut-il en réalité, sans plus. »
[05].
Les Fioretti racontent qu’une nuit, frère Léon voulut épier de loin ce que faisait François durant sa prière nocturne dans le bois d’Alverne et qu’il l’entendait de loin murmurer longtemps certaines paroles. Le lendemain, le saint l’appela et, après l’avoir aimablement réprimandé d’avoir enfreint son ordre, lui révéla le contenu de sa prière:
« Sache, frère brebis de Jésus-Christ, que quand je disais ces paroles que tu ouïs, alors étaient montrées à mon âme deux lumières l'une de l'intelligence et connaissance de moi-même, l'autre de l'intelligence et connaissance du Créateur. Quand je disais : Qui es-tu, ô Dieu mien très doux ? Alors j'étais en une lumière de contemplation, en laquelle je voyais l'abîme de l'infinie bonté et sagesse et puissance de Dieu; et quand je disais : Qui suis-je, j'étais en une lumière de contemplation, en laquelle je voyais la profondeur déplorable de ma vileté et misère ? »
[06]
C’était ce que saint Augustin demandait à Dieu et qui était pour lui le summum de toute la sagesse: «
Noverim me, noverim te. Que je me connaisse et que je te connaisse ; et que je me connaisse pour m’humilier et que je te connaisse pour t’aimer »
[07].
L’épisode de frère Léon est certainement embelli, comme toujours dans les Fioretti, mais le contenu correspond parfaitement à l’idée que François se faisait de lui-même et de Dieu. En est la preuve le début du Cantique des créatures et la distance infinie qu’il met entre Dieu « Très-Haut, Tout puissant, Tout Bon Seigneur », à qui l’on doit « louanges, gloire, honneur et toute bénédiction », et que nul homme, même le plus miséreux des mortels, n’est digne de « nommer », soit de prononcer son nom.
Altissimu, onnipotente, bon Signore,
Tue so' le laude, la gloria e l'honore et onne benedictione.
Ad Te solo, Altissimo, se konfane,
et nullu homo ène dignu Te mentovare.
Cette source lumineuse, que j’ai appelée théologique, nous montre que l’humilité est vérité. « Je me demandais un jour, écrit sainte Thérèse d’Avila, pour quelle raison le Seigneur aime tant l’humilité et subitement, sans aucune réflexion de ma part, il me vint à l’esprit que ce doit être parce qu’Il est la suprême Vérité et que l’humilité est vérité »
[08].
C’est une lumière qui n’humilie pas, mais donne au contraire une joie immense et exalte. En effet, être humble ne veut pas dire être mécontent de soi, ni même reconnaître sa propre misère, ou, sous certains côtés, sa petitesse. C’est regarder Dieu avant de se regarder soi-même et prendre la mesure du fossé qui sépare le fini de l’infini. Plus on se rend compte de cela, plus on devient humble. Et l’on finit alors par se réjouir de son propre néant, car c’est grâce à lui que l’on peut offrir à Dieu un visage dont la petitesse, la misère, a fasciné le cœur de la Trinité dès d’éternité.
Une grande disciple du
Poverello, que le pape François a proclamée sainte récemment, Angela da Foligno, juste avant de mourir, déclara : « Ô néant inconnu, o néant inconnu! L’âme ne peut avoir meilleure vision dans ce monde que contempler son propre néant et habiter en lui comme dans la cellule d’une prison »
[09].Il y a un secret dans ce conseil, une vérité qui s’expérimente en essayant. On découvre alors que cette cellule existe vraiment et que l’on peut y entrer vraiment à chaque fois qu’on le veut. Celle-ci consiste en un calme et tranquille sentiment d’être « un rien » devant Dieu, mais « un rien » aimé par lui!
Quand on est à l’intérieur de cette prison lumineuse, on ne voit plus les défauts de notre prochain, ou bien on les voit sous une autre lumière. On comprend qu’il est possible, avec la grâce et en le pratiquant, de réaliser ce que dit l’Apôtre et qui paraît à première vue excessif, soit « estimer les autres supérieurs à soi-même » (cf. Phi 2, 3), ou du moins on comprend comment cela a pu être possible pour les saints.
S’enfermer dans cette prison n’est donc pas s’enfermer en soi-même, absolument pas : c’est au contraire s’ouvrir aux autres, à l’être, à l’objectivité des choses. Le contraire de ce que les ennemis de l’humilité chrétienne ont toujours pensé. C’est se fermer à l’égoïsme, et non dans l’égoïsme. C’est la victoire contre un des maux que la psychologie moderne estime d’ailleurs elle aussi funeste pour la personne humaine: le narcissisme. D’autre part, dans cette cellule, l’ennemi n’entre pas. Un jour, Antoine Le Grand eut une vision ; il vit, en un instant, tous les filets de l’ennemi déployés sur la terre et il dit en gémissant: « Qui donc passe outre ces pièges ? ». Et il entendit une voix lui répondre : « Antoine, l'humilité! »
[10]. « Rien, écrit l’auteur de l’Imitation du Christ, ne portera à l’orgueil celui qui est fondé et affermi en Dieu »
[11].
3. L’humilité comme service d’amour
Nous avons parlé de l’humilité comme vérité de la créature devant Dieu, mais paradoxalement, ce qui surprend le plus l’âme de François n’est pas tant la gloire de Dieu, mais son humilité. Dans les
Louanges à Dieu le Très-Haut, écrites de sa main et conservées à Assise, à un certain moment François, au milieu des perfections de Dieu – « Tu es saint. Tu es Fort. Tu es Trine et Un, Tu es Amour, Charité. Tu es Sagesse... »-, en glisse une autre, insolite: « Tu es humilité ! ». Ce titre n’est pas mis là par hasard. François a saisi une vérité très profonde sur Dieu qui devrait nous remplir, nous aussi, de stupeur.
Dieu est humilité parce qu’il est Amour. Face aux créatures humaines, Dieu se trouve dépourvu de toute capacité non seulement créatrice mais aussi défensive. Si les êtres humains choisissent, comme ils l’ont fait, de refuser son amour, il ne peut intervenir de manière autoritaire pour s’imposer à eux. Il ne peut que respecter le libre choix des hommes. On pourra le rejeter, l’éliminer : lui ne se défendra pas, il laissera faire. Ou mieux, sa manière de se défendre et de défendre les hommes contre leur propre destruction, sera d’aimer encore et toujours, éternellement. L’amour crée, de par sa nature même, de la dépendance et la dépendance crée l’humilité. Il en est ainsi, mystérieusement, aussi pour Dieu.
L’amour fournit donc la clef pour comprendre l’humilité de Dieu: se faire remarquer ne demande pas beaucoup d’efforts, il en faut par contre beaucoup pour se mettre de côté, pour s’effacer. Dieu possède en lui cette force illimitée d’effacement et comme tel il se révèle dans l’incarnation. La manifestation visible de l’humilité de Dieu passe par la contemplation du Christ qui se met à genou devant ses disciples pour leur laver les pieds – et c’était, on peut l’imaginer, des pieds sales -, et plus encore, lorsque, réduit à la plus radicale impuissance sur la croix, il continue à aimer, sans jamais condamner.
François a saisi ce lien très étroit entre l’humilité de Dieu et l’incarnation. Voici quelques unes de ses paroles enflammées :
« Voyez: chaque jour il s'abaisse, exactement comme à l'heure où, quittant son palais royal, il s'est incarné dans le sein de la Vierge; chaque jour c'est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles; chaque jour il descend du sein du Père sur l'autel entre les mains du prêtre.
[12] » . « Ô humilité sublime, ô humble sublimité ! Le maître de l'univers, Dieu et Fils de Dieu, s'humilie pour notre salut, au point de se cacher sous une petite hostie de pain ! Voyez, frères, l'humilité de Dieu, et faites lui l'hommage de vos cœurs. »
[13].
Nous connaissons maintenant le deuxième mobile de l’humilité de François: l’exemple du Christ. C’est le même que celui indiqué par Paul aux Philippiens, quand il leur recommandait d’être dans les mêmes dispositions que le Christ Jésus qui «
s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir » (Phil 2, 5.8). Avant Paul, c’était Jésus en personne qui avait invité les disciples à imiter son humilité: « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de Cœur ! » (Mt 11, 29).
En quoi, pourrions-nous nous demander, Jésus nous dit il d’imiter son humilité ? En quoi Jésus a-t-il été humble ? En feuilletant les Évangiles, nous ne trouvons pas la moindre admission de faute dans la bouche de Jésus, ni quand il converse avec les hommes, ni quand il converse avec le Père. Cela dit en passant, c’est une des preuves à la fois les plus cachées et les plus convaincantes de la divinité du Christ et de l’absolue unicité de sa conscience. Chez aucun saint, chez aucun grand de l’histoire et chez aucun fondateur de religion, on ne trouve une telle conscience d’innocence.
Tous reconnaissent, plus ou moins, d’avoir commis quelque faute et d’avoir quelque chose à se faire pardonner, du moins par Dieu. Gandhi, par exemple, avait bien conscience d’avoir pris, en certaines circonstances, des positions erronées ; il avait lui aussi ses remords. Jésus jamais. Il peut dire en s’adressant à ses adversaires: « Qui d'entre vous peut m'accuser de péché ? » (Jn 8, 46). Jésus proclame qu’il est « Maître et Seigneur » (cf. Jn 13, 13), plus qu’Abraham, plus que Moïse, que Jonas, que Salomon. Où est donc l’humilité de Jésus, pour pouvoir dire: « Prenez sur vous mon joug car je suis humble de cœur » ?
Nous découvrons ici une chose importante. L’humilité ne consiste pas essentiellement à
être petits, car on peut être petits, sans être humbles; cela ne consiste pas essentiellement à se
sentir petits, car on peut se sentir petit et l’être réellement, mais cela serait de l’objectivité et pas encore de l’humilité; sans compter que se sentir petits et insignifiants peut naître aussi d’un complexe d’infériorité et porter au repliement sur soi, au désespoir, plutôt qu’à l’humilité. Donc l’humilité, pour soi, au degré le plus parfait, ne réside pas dans « l’être petit », dans le « se sentir petit », ou se proclamer petit. Mais dans le «
se faire » petit, et non pour une quelconque nécessité ou utilité personnelle, mais par amour, pour « élever » les autres.
C’était ça l’humilité de Jésus ; lui s’est fait si petit qu’il est allé jusqu’à s’ « annuler » pour nous. L’humilité de Jésus est celle qui descend de Dieu et qui a son modèle suprême en Dieu, et non dans l’homme. Dieu se trouve dans une position où il ne peut pas « s’élever » ; il n’y a rien au-dessus de Lui. Si Dieu sort de lui-même et fait quelque chose en dehors de la Trinité, cela ne pourra être qu’un abaissement : s’abaisser et se faire petit; il ne pourra être, autrement dit, qu’humilité, ou, comme disaient les Pères grecs,
synkatabasis, c’est-à-dire condescendance.
Saint François fait de « sœur eau » le symbole de l’humilité, la définissant comme « utile, humble, précieuse et chaste ». En effet l’eau ne « s’élève » jamais, elle ne « monte » pas, mais « descend » toujours, jusqu’à atteindre son point le plus bas. La vapeur monte et c’est pourquoi elle est le symbole traditionnel de l’orgueil et de la vanité ; l’eau descend, et donc symbole d’humilité.
Maintenant nous savons ce que veut dire la parole de Jésus : « Prenez sur vous mon joug car je suis humble de cœur ». C’est une invitation à se faire petits par amour, à laver comme lui les pieds de nos frères. Mais Jésus nous montre aussi qu’il s’agit d’un choix sérieux. Il n’est en effet pas question de descendre et de se faire petit de temps en temps, comme un roi qui, dans sa générosité, se daigne de temps à autre, à descendre au milieu du peuple et, pourquoi pas, de le servir aussi en quelque chose. Jésus se fit « petit », comme il « se fit chair », c’est-à-dire de manière stable, jusqu’au fond. Il a choisi d’appartenir à la
catégorie des petits et des humbles.
Ce nouveau visage de l’humilité se résume en un mot: service. Un jour – lit-on dans l’Évangile – les disciples discutaient entre eux pour savoir qui était « le plus grand » ; alors Jésus, « s’étant assis » – comme pour donner plus de solennité à la leçon qu’il allait donner –, appela les Douze et leur dit : « Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous” (Mc 9, 35
). Qui veut être le « premier » soit « le dernier », c’est-à-dire qu’il descende, s’abaisse. Mais il explique aussitôt après ce qu’il entend par « dernier »: qu’il soit le « serviteur » de tous. L’humilité proclamée par Jésus est donc un service. Dans l’Évangile de Matthieu, cette leçon de Jésus s’accompagne d’un exemple: « Ainsi, le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20, 28
).4. Une Église humble
Quelque considération concrète sur la vertu de l’humilité, prise dans toutes ses manifestations, c’est-à-dire, tant vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis des hommes. Il ne faut pas croire qu’on arrive à l’humilité uniquement parce que la parole de Dieu nous a conduits à découvrir notre néant et nous a montré que celui-ci doit se traduire en service fraternel. En fait d’humilité, on voit qu’on y est arrivé quand l’initiative passe de nous aux autres, soit quand ce n’est plus nous qui reconnaissons nos défauts et nos torts, mais d’autres ; quand nous ne sommes pas uniquement capables de nous dire la vérité, mais aussi de nous la laisser dire, de plein gré, par d’autres. Avant de se reconnaitre devant frère Matthieu comme le plus vil des hommes, François avait accepté, de plein gré et pendant longtemps, d’être raillé, considéré par ses amis, parents et par tout le village d’Assise comme un ingrat, un exalté, comme quelqu’un qui n’aurait jamais rien fait de bon dans la vie.
Autrement dit, dans notre lutte contre l’orgueil, le niveau que l’on atteint dépend de comment nous réagissons, extérieurement ou intérieurement, quand nous sommes contredits, corrigés, critiqués ou laissés de côté. Prétendre de tuer son orgueil en le frappant tout seul, sans que personne n’intervienne de l’extérieur, est comme utiliser son propre bras pour se punir soi-même: on ne se fera jamais vraiment mal. C’est comme si un médecin voulait s’extraire tout seul une tumeur.
Quand je cherche à recevoir la gloire d’un homme pour quelque chose que je dis ou je fais, il est pratiquement certain que celui qui est devant moi, dans sa manière d’écouter et de répondre, recherche lui aussi la gloire de moi. Il arrive donc que chacun recherche sa propre gloire et personne ne l’obtient, et si par hasard il l’obtenait ce n’est que « vaine gloire », c’est-à-dire une gloire vide, destinée à partir en fumée avec la mort. Mais l’effet est tout aussi terrible; Jésus allait jusqu’à attribuer à cette recherche de gloire l’impossibilité de croire. Il disait aux pharisiens: « Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ! » (Jn 5, 44).
Quand on se retrouve enlisés dans des pensées et des aspirations de gloire humaine, nous jetons dans la mêlée de telles pensées, comme une torche ardente, la parole que Jésus lui-même utilisa et qu’il nous a laissée: « Ce n'est pas moi qui recherche ma gloire ! » (Jn 8, 50). Cette lutte de l’humilité est une lutte qui dure toute la vie et s’étend à chacun de ses aspects. L’orgueil est capable de se nourrir du mal comme du bien; même plus, contrairement à ce qui se passe pour tout autre vice, le bien, non le mal, est le terrain de culture préféré de ce terrible « virus ». Le philosophe Pascal nous éclaire en disant ceci :
« La vanité est
si ancrée dans le
cœur de l'homme qu'un soldat, un gougeât, un cuisinier, un crocheteur, se vante et veut avoir des admirateurs : et les philosophes mêmes· en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie; et peut-être que ceux qui le liront l’auront aussi. »
[14].
Pour que l’homme « ne se surestime pas », Dieu le fixe généralement au sol comme une sorte d’ancre; il méta ses côtés, comme pour Paul, un « envoyé de Satan qui le gifle », « une écharde dans la chair » (2 Cor 12,7). Nous ne savons pas ce que fut exactement pour l’Apôtre cette « écharde dans la chair », mais nous savons bien ce qu’elle est pour nous! Tous ceux qui veulent suivre le Seigneur et servir l’Église l’ont. Ce sont des situations humiliantes qui nous renvoient constamment, parfois nuit et jour, à la dure réalité de ce que nous sommes. Cela peut être un défaut, une maladie, une faiblesse, une impuissance, que le Seigneur nous laisse, malgré toutes les suppliques ; une tentation persistante et humiliante, voire une tentation à se surestimer; une personne avec laquelle ont est obligé de vivre et qui, malgré la rectitude des deux parties, a le pouvoir de mettre à nu notre fragilité, de démolir notre présomption.
L’humilité n’est néanmoins pas qu’une vertu privée. Il existe une humilité qui doit briller dans l’Église comme institution et peuple de Dieu. Si Dieu est humilité, l’Église aussi doit être humilité; si le Christ a servi, l’Église aussi doit servir, et servir par amour. Pendant trop longtemps l’Église, dans son ensemble, a représenté devant le monde la
vérité du Christ, mais peut-être pas assez l’
humilité du Christ. Pourtant c’est avec elle, mieux qu’avec toute apologétique, que s’apaisent les hostilités et les préjugés à son égard et que s’aplanit le chemin qui amène à accueillir l’Évangile.
Il y a un épisode des «
Promessi Sposi » (Les fiancés) d’Alessandro Manzoni qui renferme une profonde vérité psychologique et évangélique. Frère Christophe, après avoir terminé son noviciat, décide de demander publiquement pardon aux parents de l’homme qu’il a tué en duel avant de devenir frère. La famille s’aligne d’un côté, formant une sorte de fourches caudines, de manière ce que le geste soit le plus humiliant possible pour le frère et source de plus grande satisfaction pour l’orgueil de la famille. Mais quand ils voient le jeune frère avancer la tête basse, s’agenouiller aux pieds du frère de l’homme qu’il a tué et demander pardon, leur morgue retombe et ils se sentent à leur tour confus, s’excusent auprès de lui, et tous finissent par l’entourer et lui baiser la main, à se recommander à ses prières
[15]. Ce sont les miracles de l’humilité.
Dans le livre du prophète Sophonie Dieu affirme : « Je ne laisserai subsister au milieu de toi qu'un peuple petit et pauvre, qui aura pour refuge le nom du Seigneur » (Soph. 3,12). Cette parole est encore d’actualité et c’est peut-être d’elle que dépendra le succès de l’évangélisation dans laquelle l’Église est engagée.
Maintenant c’est moi qui, avant de terminer, dois rappeler à moi-même une maxime chère à saint François. Celui-ci avait l’habitude de répéter : « L'empereur Charles, Roland, Olivier, et tous les grands héros, ont fini par emporter une glorieuse et mémorable victoire … Mais aujourd'hui, il y a beaucoup de gens qui veulent se gagner de la gloire et des louanges auprès des hommes »
[16]. François utilisait cet exemple pour dire que les saints ont pratiqué les vertus et que d’autres recherchent la gloire dans le seul fait de les raconter
[17].
Pour ne pas compter moi aussi parmi eux, je m’efforce de mettre en pratique le conseil qu’un ancien Père du désert, Isaac de Ninive, donnait à celui qui s’était plié au devoir de parler de choses spirituelles, auxquelles il n’était pas encore arrivés par sa vie: «
Parle comme quelqu’un qui appartient à la
classe des
disciples et non avec [ton] autorité,
après avoir humilié ton âme et t'être fait le plus petit de tous tes auditeurs ». C’est dans cet esprit, Saint-Père, Vénérables Pères, frères et sœurs, que j’ai osé vous parler d’humilité.
Traduction de Zenit, Océane Le Gall
***
NOTES
[01] Paradis XI, 111.
[02] S. Bernard de Clairvaux,
Sermons sur Cantique, XVI, 10 (PL 183,853).
[03] Fioretti, chap. X.
[04] S. Kierkegaard,
La maladie mortelle, II, chap.1 dans Les
Oeuvres, de C. Fabro, Sansoni, Firenze 1972, pp.662 s.
[05] Admonitions, XIX (FF 169); cf. aussi St. Bonaventure,
Légende majeure, VI,1 (FF 1103).
[06] Considérations sur les stigmates, III (FF 1916).
[07] St. Augustin, Les Soliloques, I,1,3; II, 1, 1 (PL 32, 870.885).
[08] Ste Thérèse d’Avila,
Château Intérieur, VI dim., chap. 10.
[09] Le Livre de la B. Angela da Foligno, Quaracchi, 1985, p. 737.
[10] Apophtegmata Patrum,
Antonoine 7: PG 65, 77.
[11] L’
Imitation du Christ, II, cap. 10.
[12] Admonitions, I (FF 144). e
[13] Lettre à tout l’Ordre (FF 221)
[14] B. Pascal, Les
Pensées, n. 150 Br.
[15] A. Manzoni,
I Promessi Sposi, cap. IV.
[16] Ammonizioni VI (FF 155)
[17] Celano,
Vita seconda, 72 (FF 1626)
1. Greccio et l’institution de la crèche
Nous connaissons tous l’histoire de François qui a lancé, trois ans avant sa mort, la tradition de la crèche à Noël; mais il est beau en cette circonstance de la rappeler dans ses grandes lignes. Voici ce qu’écrit Thomas de Celano à ce propos :
« Environ deux semaines avant la fête de la Nativité, le Bienheureux François, appela un homme nommé Jean auprès de lui et lui dit: «Si tu veux que nous célébrions la naissance de Jésus à Greccio, va devant, et prépare ce que je te dis: je voudrais représenter l'enfant né à Bethléem, et en quelque sorte voir avec les yeux du corps les difficultés où il s'est trouvé par le manque des choses nécessaires à un nouveau-né, comment il était couché dans une crèche et comme il gisait sur la paille entre le bœuf et l'âne’. […]. Puis vint le jour de la joie, le temps de l'allégresse ! François s'est revêtu des parements diaconaux, parce qu'il est diacre, et il chante d'une voix sonore le saint Évangile : cette voix forte et douce, limpide et sonore, remplit tous de désirs du ciel. Ensuite, il parle aux gens et avec des mots très doux, il rappelle le Roi nouveau-né pauvre et la petite ville de Bethléem »
[01].
Ce n’est pas tant sur le fait en soi que repose l’importance de l’épisode, ni même sur la suite spectaculaire que celui-ci a connu dans la tradition chrétienne ; mais plutôt sur la nouveauté qu’il révèle à propos de sa compréhension du mystère de l’incarnation. L’insistance trop unilatérale, voire parfois obsessive, sur les aspects ontologiques de l’Incarnation (nature, personne, union hypostatique, communication des idiomes) avait souvent fait perdre de vue la vraie nature du mystère chrétien, le réduisant à un mystère spéculatif, à formuler avec des catégories de plus en plus rigoureuses, mais très loin de la portée des gens.
François d’Assise nous aide à intégrer la vision ontologique de l’Incarnation, à une vision plus existentielle et religieuse. En effet, il n’importe pas uniquement de savoir que
Dieu s’est fait homme; il importe aussi de savoir
quel genre d’homme il s’est fait. La manière dont Jean et Paul décrivent l’événement de l’Incarnation, de façon différente et complémentaire, est significative. Pour Jean, le Verbe qui était Dieu s’est fait chair (cf. Jn 1, 1-14); pour Paul, « le Christ qui était dans la condition de Dieu, se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur, et s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à en mourir » (cf. Ph 2, 5 ss.). Pour Jean, le Verbe, qui était Dieu, s’est fait homme ; pour Paul « le Christ, qui était riche, est devenu pauvre » (cf. 2 Co 8,9).
François d’Assise se situe dans la ligne de saint Paul. Plus que sur la
réalité ontologique de l’humanité du Christ (en laquelle il croit fermement avec toute l’Église), il insiste, jusqu’à s’en émouvoir, sur l
’humilité et la
pauvreté de celle-ci. Deux choses, disent les sources, avaient le pouvoir de l’émouvoir aux larmes, à chaque fois qu’il en entendait parler: « L’humilité de l’incarnation et la charité de la passion »
[02]. « Il lui était impossible de ne pas fondre en larmes en pensant à la pauvre petite Vierge, qui se trouva, ce jour-là, dans un si complet dénuement. Un jour, à table, un frère rappela la pauvreté de la bienheureuse Vierge et la détresse du Christ, son enfant. Sur le champ, François se leva, secoué de sanglots douloureux, et, baigné de larmes, il s'assit sur la terre nue pour manger le reste de son pain. »
[03]
François a donc redonné « chair et sang » aux mystères du christianisme souvent « désincarnés » et réduits à des concepts et syllogismes dans les écoles théologiques et dans les livres. Un chercheur allemand a vu en François d’Assise celui qui a créé les conditions pour la naissance de l’art moderne de la Renaissance, dans la mesure où il délie les personnes et les événements de l’histoire sainte de la raideur stylisée du passé pour leur donner vie et concrétude
[04].
2. Noël et les pauvres
La distinction entre le
fait de l’incarnation et sa
manière, entre sa dimension ontologique et celle existentielle, nous intéresse parce qu’elle jette une lumière particulière sur le problème actuel de la pauvreté et de l’attitude des chrétiens à son égard. Elle aide à donner un fondement biblique et théologique à l’option préférentielle pour les pauvres, proclamée au Concile Vatican II. Si par ce
fait de l’incarnation, le Verbe s’est en effet revêtu de chaque homme, comme disaient certains Pères de l’Église, par la
manière dont s’est passée l’incarnation, il s’est revêtu tout particulièrement du pauvre, du humble, du souffrant, au point de s’identifier à lui.
Chez le pauvre, la présence du Christ n’est certes pas la même que dans l’Eucharistie et dans les autres sacrements, mais il s’agit d’une présence qui, elle aussi, est vraie, « réelle ». Il a « institué » ce signe, comme il a institué l’Eucharistie. Celui qui prononça sur le pain cette parole: « Ceci est mon corps », l’a dit aussi pour les pauvres. Il l’a dit lorsque, en évoquant ce que l’on a fait ou pas fait, pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, le nu et l’exilé, il a déclaré solennellement: « C’est à moi que vous l’avez fait » et « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait ». Cela équivaut à dire : « Cette personne déchirée, qui avait besoin d’un peu de pain, ce vieil homme en train de mourir transi de froid, c’était moi! ». « Les Pères conciliaires – a écrit Jean Guitton, observateur laïc au Vatican II – ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent »
[05].
Qui n’est pas disposé à accueillir le pauvre n’accueille pas pleinement le Christ qui s’est identifié à eux. Qui, au moment de la communion, avance plein de ferveur pour recevoir le Christ, mais le cœur fermé aux pauvres, ressemble, dirait saint Augustin, à quelqu’un qui voit venir de loin un ami qu’il n’a pas vu depuis des années. Plein de joie il court à sa rencontre, se hisse sur la pointe des pieds pour lui embrasser le front, mais en faisant cela il ne s’aperçoit pas qu’il lui écrase les pieds avec ses chaussures cloutées. Les pauvres sont en effet les pieds nus que le Christ tient encore posés sur cette terre.
Le pauvre est lui aussi un « vicaire du Christ », quelqu’un qui tient sa place. Vicaire dans un sens passif et non actif. Autrement dit, pas dans le sens où ce que fait le pauvre, c’est le Christ qui le fait, mais dans le sens que ce qu’on fait au pauvre c’est au Christ qu’on le fait. Il est vrai, comme écrit saint Léon le Grand, qu’après l’ascension, « tout ce qui était visible dans notre Seigneur Jésus Christ est passé dans les signes sacramentaux de l’Église »
[06], mais il est vrai aussi que, d’un point de vue existentiel, il est passé aussi dans les pauvres et dans tous ceux dont il a dit: « C’est à moi que vous l’avez fait ».
Déduisons la conséquence qui dérive de tout cela sur le plan ecclésiologique. Jean XXIII, à l’occasion du Concile, a lancé l’expression « Église des pauvres »
[07]. Le sens de cette expression va probablement au-delà de ce que l’on entend à première vue. L’Église des pauvres ne comprend pas seulement les pauvres de l’Église ! Tous les pauvres du monde, en un certain sens, qu’il soient baptisés ou pas, en font partie. Leur pauvreté et souffrance sont leur baptême de sang. Si les chrétiens sont ceux qui ont été « baptisés dans la mort de Jésus Christ » (Rm 6,3), qui est, de fait, plus baptisé qu’eux dans la mort de Jésus Christ ?
Comment ne pas les considérer, en quelque sorte, « Église » du Christ, si le Christ lui-même a déclaré qu’ils étaient son corps? Ce sont des « chrétiens » non pas parce qu’ils se déclarent appartenant au Christ, mais parce que le Christ a déclaré qu’ils lui appartiennent: « C’est à moi que vous l’avez fait! ». S’il y a un cas où l’expression controversée « chrétiens anonymes » peut avoir une application plausible, c’est bien celui des pauvres.
L’Église de Jésus Christ est donc immensément plus vaste que ce qu’en disent les statistiques courantes. Non pas par simple façon de parler, mais vraiment, réellement. Aucun des fondateurs de religions ne s’est identifié aux pauvres comme l’a fait Jésus. Personne n’a proclamé: « Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » (Mt 25, 40), où le « frère plus petit » n’indique pas seulement le croyant en Jésus Christ, mais, comme admis par tous, chaque homme.
Moyennant en quoi le Pape, vicaire du Christ, est vraiment le « père des pauvres », le pasteur de cet immense troupeau, et c’est une joie et un stimulant pour tout le peuple chrétien de voir comment ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes, et tout particulièrement, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus forte qui s’élève pour prendre leur défense. La voix de ceux qui n’ont pas de voix. Il n’a vraiment pas « oublié les pauvres »!
Ce que le pape écrit dans la récente exhortation apostolique Evangelii gaudium, en évoquant la nécessité de ne pas rester indifférents face au drame de la pauvreté dans le monde globalisé d’aujourd’hui, m’a fait venir à l’esprit une image. Nous tendons à mettre, entre nous et les pauvres, des doubles vitrages. L’effet de ces derniers, que l’on exploite aujourd’hui dans la construction des édifices, est d’isoler du froid, de la chaleur et du bruit : tout arrive jusqu’à nous comme atténué, estompé. Et en effet nous voyons les pauvres bouger, hurler derrière nos écrans de télévision, sur les pages des journaux et revues missionnaires, mais leur cri arrive jusqu’à nous comme venant de très loin. Il ne pénètre pas nos cœurs. Je le dis à ma propre honte et confusion. La parole « les pauvres ! » provoque, chez les pays riches, ce que le cri « les barbares ! » provoquait chez les romains: trouble, affolement. Ces derniers s’échinaient à élever des murailles et à envoyer des armées aux frontières pour les contrôler; nous, on fait la même chose, mais autrement. Or, l’histoire nous dit que tout est inutile.
Nous pleurons et protestons – et à juste titre ! – pour les enfants auxquels l’on empêche de naître, mais ne devrions-nous pas en faire autant pour les millions d’enfants nés mais que l’on laisse mourir de faim, de maladies, pour ces enfants forcés à faire la guerre et à s’entretuer pour des intérêts auxquels nous ne sommes pas étrangers, nous les pays riches ? Ne serait-ce parce que les premiers appartiennent à notre continent et ont la même couleur que nous, alors que les seconds appartiennent à un autre continent et n’ont pas la même couleur que nous ? Nous protestons – et plus que justement ! – pour les personnes âgées, les malades, les handicapés aidés (parfois poussés) à mourir par euthanasie; mais ne devrions-nous pas en faire autant pour les personnes âgées mortes de froid ou abandonnées à leurs destin? La loi libérale du « vivre et laisser vivre » ne devrait jamais se transformer en loi de « vivre et laisser mourir », comme cela arrive pourtant dans le monde entier.
Certes, la loi naturelle est sainte, mais c’est précisément pour avoir la force de l’appliquer que nous avons besoin de repartir de la foi en Jésus Christ. Saint Paul a écrit:
« ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était affaiblie par la chair, Dieu l'a fait en envoyant son propre Fils » (Rom 8, 3). Les premiers chrétiens, avec leurs coutumes, aidèrent l’Etat à changer ses lois ; nous chrétiens d’aujourd’hui nous ne pouvons faire le contraire et penser que c’est l’Etat avec ses lois qui pourrait changer les coutumes des personnes.
3. Aimer, secourir, évangéliser les pauvres
La première chose à faire vis-à-vis des pauvres, est donc de briser ces doubles vitrages, de surmonter cette indifférence et insensibilité. Nous devons, comme nous y invite le pape, « prêter attention » aux pauvres, nous laisser prendre par une saine inquiétude par leur existence parmi nous, souvent à deux pas de chez nous. Ce que nous devons faire concrètement pour eux, peut se résumer en trois mots : les aimer, les secourir, les évangéliser.
Aimer les pauvres. L’amour pour les pauvres est un des traits les plus communs de la sainteté catholique. Chez saint François, nous l’avons vu dans la première méditation, l’amour pour les pauvres, à commencer par le Christ pauvre, vient avant l’amour de la pauvreté et c’est ce qui l’amènera à épouser la pauvreté. Pour certains saints, comme saint Vincent de Paul, Mère Teresa de Calcutta et tant d’autres, l’amour pour les pauvres était même leur voie de sanctification, leur charisme.
Aimer les pauvres signifie avant tout les respecter et reconnaître leur dignité. La radicale dignité de l’être humain brille d’autant plus en eux qu’ils sont dépourvus d’autres titres et distinctions secondaires. Dans une homélie de Noël tenue à Milan, le cardinal Montini disait: « La vision complète de la vie humaine à la lumière du Christ voit dans un pauvre quelque chose de plus qu’un homme dans le besoin. Il voit un frère mystérieusement revêtu d’une dignité, qui oblige à le traiter avec révérence, à l’accueillir avec empressement, à le compatir au-delà du mérite »
[08].
Mais les pauvres ne méritent pas seulement notre
commisération; ils méritent aussi notre
admiration. Ils sont les vrais champions de l’humanité. On distribue chaque année des coupes, des médailles d’or, d’argent, de bronze ; au mérite, à la mémoire ou aux vainqueurs de compétitions. Et peut-être pour le seul fait d’avoir été capables de courir en une fraction de seconde moins que les autres les cent mètres , ou quatre cents mètres de haies, ou de sauter un centimètre plus haut que les autres, ou de remporter un marathon, une course de slalom.
Pourtant, si on observait de quels sauts mortels, de quelle résistance, de quels slaloms, sont parfois capables les pauvres, et pas une fois, mais toute la vie, les prestations des plus célèbres athlètes nous sembleraient des jeux d’enfants. Qu’est-ce qu’un marathon comparé par exemple à ce que fait un homme pousse-pousse de Calcutta qui, à a fin de sa vie a fait à pied l’équivalent de plusieurs tours de la terre, dans la chaleur la plus affreuse, traînant un ou deux passagers, dans des rues toutes défoncées, au milieu de trous et de flaques de boue, se faufilant entre les autos pour ne pas se faire renverser ?
François d’Assise nous aide à découvrir une raison encore plus forte d’aimer les pauvres: le fait que ceux-ci ne sont pas simplement nos « semblables » ou nos « prochains » : ils sont nos frères! Jésus avait dit : « Vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux, et vous êtes tous frères » (cf. Mt 23,8-9), mais cette parole avait été comprise jusque là comme adressée aux seuls disciples. Dans la tradition chrétienne, un frère au sens restreint du mot, c’est uniquement quelqu’un qui partage la même foi et a reçu le même baptême.
François reprend la parole du Christ et lui donne une portée universelle, qui est celle que Jésus avait certainement lui aussi à l’esprit. François a vraiment mis « tout le monde en état de fraternité »
[09]. Il appelle frères non seulement ses frères et ses compagnons de foi, mais aussi les lépreux, les brigands, les sarrasins, autrement dit les croyants et non croyants, les bons et les méchants, mais surtout les pauvres. Et nouveauté absolue, il étend ce concept de frère et sœur aux créatures inanimées : le soleil, la lune, la terre, l’eau, voire même la mort. Cela relève évidemment plus de l’ordre de la poésie que de la théologie. Le saint sait bien qu’entre celles-ci et les créatures humaines, faites à l’image de Dieu, il y a la même différence qu’entre le fils d’un artiste et les œuvres créées par celui-ci. Mais ceci signifie que le sens de la fraternité universelle du
Poverello est sans limite.
Cette fraternité est la contribution spécifique que la foi chrétienne peut donner pour affermir dans le monde la paix et la lutte contre la pauvreté, comme le suggère le thème de la prochaine Journée mondiale de la paix « la fraternité, fondement et route pour la paix ». À bien y réfléchir, c’est l’unique vrai fondement non velléitaire. Quel sens cela a-t-il en effet de parler de fraternité et de solidarité humaine, si l’on part d’une certaine vision scientifique du monde qui ne connaît, comme forces actives dans le monde, que « le hasard et la nécessité » ? Si l’on part, autrement dit, d’une vision philosophique comme celle de Nietzsche, selon laquelle le monde n’est que volonté de puissance et toute tentative de s’y opposer est seulement signe du ressentiment des faibles contre les forts ? On a bien raison de dire que « si l’être n’est que chaos et force, l’action qui recherche la paix et la justice est destinée inévitablement à rester sans fondement »
[10]. Il manque, dans ce cas, une raison suffisante pour s’opposer au libéralisme effréné et au manque d’équité dénoncés avec force par le pape dans l’exhortation
Evangelii gaudium.
Après le devoir d’aimer et de respecter les pauvres, vient celui de les
secourir. Ici, saint Jacques vient à notre aide. À quoi cela sert-il, dit-il, d’avoir pitié devant un frère ou une sœur privé de vêtements et de nourriture, et de lui dire : « Mon pauvre ami, comme vous souffrez ! Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous », si vous ne lui donnez pas ce dont il a besoin pour se réchauffer et se nourrir ? La compassion, tout comme la foi, sans les œuvres est morte (cf. Jc 2, 15-17). Jésus, dans le dernier jugement, ne dira pas: « J’étais nu et vous m’avez compassionné » ; mais « J’étais nu et vous m’avez habillé ». Il ne faut pas en vouloir à Dieu devant la misère du monde mais en vouloir à nous-mêmes. Un jour, à la vue d’une petite fille tremblante de froid et qui pleurait de faim, un homme fut pris de rébellion et s’écria: « Ô Dieu, où es-tu ? Pourquoi ne fais-tu pas quelque chose pour cette créature innocente ? ». Mais une voix intérieure lui répondit: « Certes j’ai fait quelque chose. Je t’ai fait toi ! ». Et il comprit immédiatement.
Mais aujourd’hui la simple aumône ne suffit plus. Le problème de la pauvreté est devenu planétaire. Quand les Pères de l’Église parlaient des pauvres ils pensaient aux pauvres de leur ville, tout au plus à ceux de la ville voisine. Ils ne connaissaient rien d’autre, ou presque, et de toute façon, même s’ils l’avaient connu, faire parvenir les aides aurait été difficile, dans une société comme la leur. Aujourd’hui nous savons que l’aumône ne suffit pas, même si rien ne nous dispense de faire aussi ce que nous pouvons aussi au niveau individuel.
L’exemple de tant d’hommes et de femmes de notre temps nous montre que nous pouvons faire de nombreuses choses pour porter secours aux pauvres, chacun selon nos propres moyens et possibilités, et pour aider à les relever. En parlant du « cri des pauvres », dans
Evangelica testificatio, Paul VI disait, surtout à nous les religieux: « Il pousse certains d’entre vous à rejoindre les pauvres dans leur condition, à partager leurs lancinants soucis. Il invite, par ailleurs, nombre de vos instituts à reconvertir en faveur des pauvres certaines de leurs œuvres »
[11].
Eliminer ou réduire le fossé injuste et scandaleux entre riches et pauvres de ce monde est ce que le vieux millénaire nous a laissé de plus urgent et de plus nécessaire à faire en ce nouveau millénaire. Espérons que ce ne soit pas encore le problème numéro un qui sera laissé en héritage au prochain.
Enfin,
évangéliser les pauvres. C’est la mission que Jésus reconnut comme étant la sienne par excellence: « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18) et qu’il indiqua comme signe de la présence du Royaume aux messagers de Jean Baptiste: « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5). Nous ne saurions permettre que notre mauvaise conscience nous pousse à commettre l’énorme injustice de priver de la bonne nouvelle ceux qui sont ses premiers et ses plus naturels destinataires. En invoquant peut-être comme excuse, le proverbe « ventre affamé n’a point d’oreilles ».
Jésus multipliait les pains mais aussi la parole, ou plutôt administrait d’abord la Parole, parfois pendant trois jours de suite, puis se préoccupait aussi des pains. Les pauvres ne vivent pas seulement de pain, mais aussi d’espérance et de chaque parole qui sort de la bouche de Dieu. Les pauvres ont le sacro-saint droit d’entendre l’Évangile intégral, pas dans une version réduite ou polémique ; l’évangile parle d’amour envers les pauvres, mais pas de haine envers les riches.
4. Joie dans les cieux et joie sur terre
Terminons sur un autre ton. Pour François d’Assise, Noël n’était pas seulement l’occasion de pleurer sur la pauvreté du Christ ; c’était aussi la fête qui avait le pouvoir de faire exploser toute la capacité de joie qui habitait son cœur, et qui était immense. À Noël, il faisait littéralement des folies.
« Il voulait que ce jour-là les pauvres et les mendiants soient rassasiés par les riches, et que les bœufs et les ânes reçoivent une ration de nourriture et de foin plus abondante que d’habitude. Si je pouvais parler à l’empereur – disait-il – je le supplierais de publier un édit ordonnant à tous ceux qui le peuvent, chaque année, le jour de la Nativité du Seigneur, de semer du grain sur les routes pour le régal des petits oiseaux et surtout de nos sœurs les alouettes »
[12].
Il devenait comme un de ces enfants, les yeux pleins d’émerveillement devant la crèche. Durant la fête de Noël à Greccio, raconte le biographe, quand il prononçait le nom « Bethléem », sa voix s’emplissait d’une tendre affection, produisant un son proche de celui du bêlement d’une chèvre. Et à chaque fois qu’il disait « Enfant de Bethleem » ou « Jésus », il se passait la langue sur les lèvres, comme pour savourer et retenir toute la douceur de ces paroles ».
Il y a un chant de Noël qui illustre à la perfection les sentiments de saint François devant la crèche, et l’on ne saurait s’en étonner car celui qui l’a écrit, paroles et musique, est un saint comme lui : saint Alphonse de Liguori. Écoutons-le en ce temps de Noël et laissons-nous émouvoir par son message simple mais essentiel:
Tu descends des étoiles, ô roi du ciel,
Et tu arrives dans une grotte froide et glacée…
Toi, Créateur du monde,
Tu manques de linge et de feu, ô mon Seigneur !
Ô enfant chéri ! Combien cette pauvreté
M’inspire d’amour; car c’est l’amour qui t’a rendu si pauvre.
Saint Père, Vénérables frères et sœurs, Joyeux Noël!
[01] Celano,
Vita Prima, 84-86 .
[02] Ib. 30.
[03] Celano,
Vita Secunda, 151.
[04] H. Thode,
Franz von Assisi und die Anfänge der Kunst des Renaissance in Italien, Berlin 1885.
[05] J. Guitton, cit. da R. Gil,
Presencia de los pobres en el concilio, dans “Proyección” 48, 1966, p.30.
[06] S. Léon le Grand,
Discours 2 sur l’Ascension, 2 (PL 54, 398).
[07] In AAS 54, 1962, p. 682.
[08] Cf.
Le Jésus de Paul VI, par V. Levi, Milan 1985, p. 61.
[09] P. Damien Vorreux,
Saint François d’Assise, Documents, Paris 1968, p. 36.
[10] V. Mancuso, in La Repubblica, Venerdì 4 Ottobre 2013.
[11] Paolo VI,
Evangelica testificatio, 18 (Ench. Vatic., 4, p.651).
[12] Celano,
Vita Secunda, 151.