Nous sommes la pièce de “monnaie”
sur laquelle est imprimée l’image de Dieu
1) César et Dieu
L’Evangile d’aujourd’hui évoque la parole bien connue du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Phrase que l’on répète à tort et à travers quand on parle du rapport entre le christianisme et les institutions, plus largement le pouvoir politique. Pour ne pas réduire la méditation de l’évangile à une leçon, même brève, sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat, je crois qu’il est bon d’expliquer dans quel contexte Jésus a prononcé cette phrase.
Bien qu’ayant une vision différente de l’occupation romaine au temps de la vie terrestre de Jésus, pharisiens et partisans d’Hérode veulent tous tendre un piège à Jésus. Quand un prophète devient dérangeant, il faut absolument essayer de le prendre en défaut et démontrer qu’il se contredit. D’où la question : « A ton avis, est-il permis oui ou non de payer l’impôt à César ? »
Si Jésus avait répondu « non » à la question de savoir si pour les Juifs il est licite ou non de payer les impôts à Rome, ils l’auraient dénoncé auprès des Romains comme ennemi et résistant ; s’il avait répondu oui, ils auraient eu beau jeu de le dénoncer devant tout le monde comme collaborateur.
Jésus ne tombe pas dans le piège. Il choisit une autre voie que ni les pharisiens ni les partisans d’Hérode n’avaient prévue en leur posant une question ambiguë : il invite ses interlocuteurs à prendre une pièce de monnaie de l’impôt. Ceux-ci présentent la monnaie à l’effigie de Tibère César. Jésus demande alors s’il s’agit bien de l’effigie de César, puis il déclare ce que j’ai cité plus haut.
L’enseignement que l’on en tire habituellement, et à juste titre, est de confirmer la distinction entre l’Etat et l’Eglise et d’affirmer qu’il faut absolument savoir faire la part de ce qui revient à César et ce qui revient à Dieu. En tout état de cause, c’est toujours à l’autorité suprême de Dieu que l’on recourt en toute circonstance. Le chrétien est celui qui est appelé à vivre en citoyen dans sa propre patrie, respectueux des lois de sa nation. Il paie ses impôts, intervient dans les assemblées, participe en tant que croyant à la vie politique, mais il sait que toute situation ne peut et ne doit s’en rapporter qu’à Dieu seul.
2) Dieu et son image
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». On interprète généralement ces paroles comme la distinction à établir entre l’Eglise et l’Etat. A bon droit, sans aucun doute. Toutefois, cette phrase nous entraîne plus loin et rappelle une vérité plus profonde sur l’homme. Car, si sur la monnaie est imprimée l’image de César, sur nous est « imprimée » l’image de Dieu, ou mieux, nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Lorsque Jésus demande de qui est l’effigie gravée sur la monnaie et de qui il s’agit, ils répondent : « de César ». Jésus réplique : « rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Cette réponse surprend les auditeurs. En toute circonstance nous devons nous demander ce qui est à César et ce qui est à Dieu. Dans la réponse de Jésus ce qui appartient à César est parfaitement clair : c’est seulement la monnaie frappée à Rome sur laquelle est gravée l’image de l’empereur. Il fallait donc la rendre à son propriétaire.
L’Evangile va plus loin et dit de donner à Dieu ce qui est de Dieu. Mais qu’est-ce qui est de Dieu ? Le terme d’ « image » qu’utilise Jésus à propos de la monnaie renvoie à la phrase placée justement au début de la Bible : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa (Gn 1,27). Ce qui veut dire ce que Jésus a initié au temps de sa vie terrestre avec la création de l’homme reste vrai aujourd’hui. Au début de l’histoire du monde, Adam et Eve sont le fruit d’un acte d’amour de Dieu, faits à son image et à sa ressemblance et leur vie coïncidait avec leur relation au Créateur.
Déjà au IVe siècle, on lisait sous la plume d’un Auteur anonyme : « L’image de Dieu n’est pas imprimée sur l’or mais sur le genre humain. La monnaie de César est d’or, celle de Dieu est l’humanité… Par conséquent « donne ta richesse matérielle à César, mais réserve à Dieu l’unique innocence de ta conscience, là où Dieu est contemplé… En effet, César a voulu son image sur chaque monnaie, mais Dieu a choisi l’homme qu’Il a créé pour refléter sa gloire » (Anonyme, Oeuvre incomplète sur Matthieu, Homélie 42). Et saint Augustin a utilisé plusieurs fois cette référence dans ses homélies : « Si César exige sa propre image sur la monnaie, Dieu n’exigera-t-il pas que l’homme grave en lui-même l’image divine ? (En. in Ps. Ps 94,2). Et encore : « Comme l’on rend à César sa monnaie, ainsi rend-on à Dieu l’âme illuminée, reflet de la lumière de son visage… Christ, en effet, habite dans l’homme intérieur (Ibid., Ps 4,8).
Cette indication de Jésus ne peut se réduire au seul contexte politique. Le devoir de l’Eglise, dans ce cas, n’est pas de se limiter à rappeler aux hommes la juste distinction entre la sphère d’autorité de César et celle de Dieu, entre le monde politique et le monde religieux. Le devoir de l’Eglise, qui poursuit la mission de Jésus consiste essentiellement à parler de Dieu, à faire mémoire de sa souveraineté de Père, à rappeler à tous, et particulièrement aux chrétiens qui ont oublié leur propre identité, le droit de Dieu sur ce qui lui appartient, c’est-à-dire notre vie qui, en Lui, devient sainte, vraie. La vérité sur nous, comme sur tous les êtres humains, est que nous sommes avant tout fils de Dieu. Et que c’est à Dieu que nous appartenons. C’est là la racine de la liberté et de la dignité de l’homme qui doivent être défendues, soignées et restituées à chacun. Il s’agit donc de faire émerger, toujours plus claire, cette empreinte de Dieu qui a été façonnée au plus profond de tout être humain et qui le rend saint.
Il existe, en effet, une « sainteté » propre à chaque personne humaine, acquise non pas par mérite mais par don parce que chacun de nous a été créé à l’image de Dieu. Selon saint Irénée, le Verbe et l’Esprit sont les deux mains avec lesquelles l’homme fut modelé au début des temps et avec lesquelles il est aujourd’hui modelé à l’image de Dieu.
En tout temps, mais particulièrement au début de cette vie de sainteté, tout croyant n’a d’autre devoir que la docilité à l’action de l’Esprit Saint. Mais comment reconnaître l’action de l’Esprit Saint et lui faire place dans notre vie ? En gardant vivant en nous le saint désir de Dieu, avec persévérance, en accueillant la demande du Christ à chaque instant de notre vie. Sœur Elisabeth de la Trinité disait : « Comme chaque instant est sérieux ! Il coûte le sang du Christ ! ».
Chaque instant coûte Dieu lui-même, parce que le prix du sang, c’est Dieu : nous le recevons à chaque instant, nous devons le recevoir. A chaque instant aussi, malheureusement, nous pouvons nous fermer à Lui et Le refuser. Et nous Le refusons dans la mesure où nous ne nous abandonnons pas à cette grâce. Nous Le refusons et nous nous fermons à Lui dans la mesure où nous ne sommes pas dociles à Lui, nous ne l’écoutons pas et nous ne L’accueillons pas en nous, nous ses disciples.
En tant que disciples de Jésus nous devons œuvrer pour qu’en chaque homme resplendisse cette icône (image) de Dieu qui est imprimée dans son cœur. Non seulement nous devons adorer Dieu, toujours présent dans notre âme, non seulement nous devons nous rendre compte que nous sommes temple vivant de Dieu, mais nous devons aussi nous rendre compte que tout ce que nous avons reçu de Lui doit être à chaque instant mu par Lui, utilisé par Lui, activé par Lui. Nous ne devons pas être uniquement le temple de Dieu, mais l’instrument de son action, parce que Dieu n’habite pas en nous de façon statique, inactive, parce que Dieu n’habite pas en nous seulement parce que nous l’adorons. Il habite en nous pour agir, et surtout pour nous transformer et nous rendre semblables à Lui dont nous sommes l’image.
Nous sommes invités à demander par la prière et l’action d’être rendus conformes à l’image du Fils de Dieu. Cette image est souvent abîmée, humiliée, brisée à cause de nos fautes personnelles ou par celles des autres. En nous abîmant nous-mêmes ou les autres, nous abîmons l’image de Dieu qui est nous, nous défigurons l’image que « les deux mains » créatives de Dieu ont réalisée. Aujourd’hui Jésus nous exhorte à « rendre» à Dieu ce qui lui appartient : tout et tout le monde, nous-mêmes ainsi que l’humanité et la création.
Mais nous ne devons pas oublier que de toutes les créatures, l’homme est le seul que Dieu a voulu pour Lui (Gaudium et spes, 12 ; Catéchisme de l’Eglise catholique 356), ou bien qu’il n’est pas une chose parmi les choses, mais un être doué de conscience personnelle et de libre décision. C’est une personne capable d’une relation avec Dieu et avec ses semblables. C’est là l’image-ressemblance avec Dieu : nous ne sommes pas une chose prise dans les lois du cosmos (pensez à l’évolution qui a mené à la présence de l’homme : les scientifiques parlent de trois milliards d’années) mais nous avons une conscience, une liberté, nous pouvons interpréter notre présence dans le monde en lui donnant un sens 1.
L’homme apparaît ainsi comme le sommet de la création, le point où le créé devient conscient et capable de répondre librement à Dieu, capable d’une relation 2.
Un Ordre de personnes qui vivent cette relation de communion sponsale avec Dieu et fraternelle avec les hommes est celui des Vierges consacrées dans le monde. A travers leur consécration, ces femmes témoignent à l’Eglise et au monde que l’être humain est le reflet de l’amour de Dieu et qu’il est appelé à être dans le monde visible un porte-parole de la gloire de Dieu et, dans un certain sens, une parole de Sa gloire.
Les Vierges manifestent et rendent publique la virginité parfaite de leur propre Mère, l’Eglise, et la sainteté de leurs liens étroits avec le Christ. De plus, ces femmes offrent un signe admirable de la sainteté florissante et de cette fécondité spirituelle propre à l’Eglise. A ce propos, les paroles de saint Cyprien sont magnifiques : «La virginité est une fleur qui bourgeonne dans l’Eglise, honneur et ornement de la grâce de l’Esprit Saint, nature joyeuse, œuvre intacte et non corrompue de louange et de gloire, image de Dieu qui reflète la sainteté du Seigneur, portion choisie du troupeau du Christ. L’Eglise se réjouit, dont la glorieuse fécondité fleurit en elles abondamment: plus grandit la foule de vierges, plus est grande la joie de la mère Eglise » (Cyprien, De habitu virginum, 3 : PL4, 443).
C’est de ceci que s’inspirent avec sagesse les expressions du célébrant dans le rite de consécration des vierges et dans les prières qui s’adressent au Seigneur (N° 24, Rite de Consécration des vierges) : « C’est en effet, ton Esprit Saint qui suscite au milieu de ton peuple des hommes et des femmes conscients de la sainteté du mariage et capables pourtant de renoncer à cet état afin de s’attacher dès maintenant à la réalité qu’il préfigure : l’union du Christ et de l’Eglise ».
NOTES
1- Dans le second récit biblique de la création (Gn 2, 4a-25) l’homme (adam) est tiré de la poussière (adamah) sur laquelle Dieu souffle son souffle de vie (neshamah) pour en faire un être vivant (nefesh). Ce qui fait la différence entre nous et les autres créatures, c’est l’esprit, notre capacité à être libres, à donner un sens au fait que nous existons.
2- La relation n’est pas un accessoire de la nature humaine, mais l’expression la plus accomplie de notre existence comme personne.
Lecture Patristique
Saint Laurent de Brindes (1559 – 1619)
22e dimanche après la Pentecôte, 2-5
Opera omnia, 8, 335.336.339-340.346.
Nous trouvons deux questions dans l’évangile d’aujourd’hui: la première a été posée au Christ par les pharisiens, la seconde aux pharisiens par le Christ. La leur est tout entière terrestre et inspirée par le diable, la sienne tout entière céleste et divine. Celle-là est un effet de l’ignorance et de la méchanceté, celle-ci procède de la sagesse et de la bonté parfaites: Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles? Eux répondent: De César. Il leur dit: Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Mt 22,20-21). Il faut rendre à chacun ce qui lui revient.
Voilà une parole vraiment pleine de sagesse et de science célestes. Car elle nous enseigne qu’il y a deux sortes de pouvoir, l’un terrestre et humain, l’autre céleste et divin.
Elle nous apprend que nous sommes tenus à une double obéissance, l’une aux lois humaines et l’autre aux lois divines. Qu’il nous faut payer à César le denier portant l’effigie et l’inscription de César, à Dieu ce qui a reçu le sceau de l’image et de la ressemblance divines: La lumière de ton visage a laissé sur nous ton empreinte, Seigneur (cf. Ps 4,7).
Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance (Gn 1,26) de Dieu. Tu es homme, ô chrétien. Tu es donc la monnaie du trésor divin, un denier portant l’effigie et l’inscription de l’empereur divin. Dès lors, je demande avec le Christ: Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles? Tu réponds: « De Dieu. » J’ajoute: « Pourquoi donc ne rends-tu pas à Dieu ce qui est à lui? »
Si nous voulons être réellement une image de Dieu, nous devons ressembler au Christ, puisqu’il est l’image de la bonté de Dieu et l’effigie exprimant son être (cf. He 1,3). Et Dieu a destiné ceux qu’il connaissait par avance à être l’image de son Fils (Rm 8,29). Le Christ a vraiment rendu à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Il a observé de la manière la plus parfaite les préceptes contenus dans les deux tables de la loi divine en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix (Ph 2,8), et il était orné au plus haut degré de toutes les vertus visibles et cachées.
L’évangile de ce jour met en évidence la prudence sans pareille du Christ, qui lui a fait éviter les pièges de ses ennemis par une réponse si sage et si habile. C’est là qu’apparaît également sa justice: elle inspire son enseignement quand il nous dit de rendre à chacun ce qui lui revient; elle montre qu’il voulut lui aussi s’acquitter de l’impôt, et qu’il paya deux drachmes pour lui-même et deux pour Pierre. C’est là que se manifeste la force d’âme qui le rendit capable d’enseigner ouvertement la vérité, de dire aux Juifs en colère, sans nullement les craindre, qu’il fallait payer les impôts à César.
Telle est la voie de Dieu que le Christ a enseignée avec droiture.
Ainsi ceux qui ressemblent au Christ par leur vie, leur conduite et leurs vertus se modelant sur lui, rendent vraiment visible l’image de Dieu. Le renouvellement de cette image divine s’accomplit par la parfaite justice: Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, à chacun ce qui lui revient.
Le commandement de l’amour est nouveau
parce qu’il est un don et non pas une loi
Prémisse
Dans l’Évangile de ce dimanche, nous sommes placés devant le Christ qui nous commande d’aimer Dieu et le prochain. Cela soulève deux questions spontanées : « Pourquoi nous commande-t-il d’aimer ? Que signifie aimer ? ».
La première question pourrait trouver une réponse succincte comme suit: « Commandement » vient du latin « cum » = avec et « mandamentum » = envoi. Par conséquent, commander signifie envoyer ensemble et Dieu nous envoie tous ensemble vers l’Amour qui est Lui, donc Il nous commande. Autrement dit, chacun de nous est constitué par cette commande. Nous sommes des « envoyés mandats » qui vont à Dieu et au prochain en communion. En plus, je crois que le commandement du Messie est plus qu’un ordre, c’est une sorte de supplication par laquelle c’est Dieu qui nous prie. Peut-être que c’est Lui qui nous prie plus que nous ne le prions.
D’une personne pieuse, on dit qu’elle prie Dieu. Je crois que Dieu prie à la place chaque personne, supplie chacun de nous : « S’il vous plaît, aimez-moi ! Il est presque un mendiant.
Dans le récit de l’Évangile que nous offre la liturgie en ce dimanche, le Christ nous enseigne que toute la loi divine se résume dans l’amour. Le commandement de l’amour de Dieu avec celui de l’amour du prochain contient les deux aspects d’un même dynamisme du cœur et de la vie. Jésus accomplit ainsi l’ancienne Révélation, n’ajoutant pas un commandement inédit, mais réalisant en lui-même et dans sa propre action salvifique la synthèse vivante des deux grandes paroles de l’ancienne Alliance : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur … » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (cf. Dt 6,5; Lv 19,18).
Dans l’Eucharistie, nous contemplons le sacrement de cette synthèse vivante de la Loi : le Christ nous donne en lui-même la pleine réalisation de l’amour pour Dieu et de l’amour pour les frères. Et il nous communique cet amour qui est le sien, lorsque nous nous nourrissons de son corps et de son sang. Alors ce que saint Paul écrit aux Thessaloniciens dans la seconde lecture d’aujourd’hui, peut se produire en nous : « Vous vous êtes convertis, vous vous détournez des idoles, pour servir le Dieu vivant et vrai » (1 Th 1, 9). Cette conversion est le principe du chemin de sainteté que le chrétien est appelé à suivre dans sa propre existence.
Le saint est celui qui est tellement fasciné par la beauté de Dieu et sa parfaite vérité qu’il en est progressivement transformé. Pour cette beauté et cette vérité, il est prêt à tout abandonner, même à lui-même. Il lui suffit l’amour de Dieu qu’il expérimente éprouve dans le service humble et désintéressé de son prochain, en particulier de ceux qui sont incapables de rendre la pareille.
1) L’Amour total.
Jésus a été parmi les hommes et Lui, l’Emmanuel, Il y est resté parce qu’il nous aime. Pour se rendre compte de cet amour et en vivre nous devons avant tout être des hommes simples. Les simples, comme les enfants, sentent « d’instinct » qui les aime, ils croient en lui, et sont heureux quand il arrive – leur visage aussi se met à briller – et il devient triste quand il repart. Ces gens simples, ces pauvres, écoutent le Christ parce qu’ils comprennent qu’il est venu spécialement pour eux, pour leur annoncer la bonne et heureuse nouvelle de l’Amour de Dieu. Personne n’avait parlé d’eux comme Lui. Personne ne leur avait montré autant d’amour.
Quand Jésus avait fini de parler ils remarquaient que les anciens, les pharisiens, les hommes qui savaient lire et gagner, secouaient la tête dans un geste de mauvais augure, et se levaient en faisant la moue, se jetant entre eux des regards entendus – moqueurs ou scandalisés -, bredouillant une prudente désapprobation.
Mais personne ne riait, par peur des petits: les pauvres, les bergers, les paysans, les jardiniers, les menuisiers, les pêcheurs, les lépreux, en somme les laissés-pour-compte. Ceux-ci ne pouvaient détacher leurs yeux de Jésus. Ils auraient voulu qu’il continue à parler. Car un soulagement de lumière venait (et vient) de ses paroles sages et aimantes.
Ces paroles d’amour Jésus les dit aussi pour ceux qui le questionnent, même si ces derniers le font pour le mettre à l’épreuve. Au docteur de la Loi qui Lui demande : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement[1]? » Jésus donne une réponse simple et efficace, il cite deux versets de la Torah qui renferment l’expérience d’Israël, nous rappelant que ce n’est qu’en aimant Dieu de toutes nos forces que nous serons capables d’aimer vraiment notre prochain, car nous l’aimerons comme Dieu nous aime. Le Christ réaffirme que tout le cœur, toute l’âme, tout l’esprit, sont attirés par l’amour éternel de Dieu, et Il nous dit aussi que des deux commandements, anciens et bien connus, le second est semblable au premier. Le prochain devient alors semblable à Dieu, sa voix et son cœur sont « semblables » à Dieu. Dieu ne réserve pas l’espace de notre cœur uniquement pour Lui-même. il l’amplifie et nous rend capables d’aimer notre prochain d’un amour plein: l’épouse, l’époux, les enfants, les amis, les frères et sœurs de la communauté.
Au docteur de la Loi Jésus répond en Docteur du cœur. Il sait que la créature a besoin de beaucoup d’amour pour bien vivre. Et Il offre son Evangile comme chemin à suivre pour avoir une vie pleine et heureuse. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. » (Mt 22, 37). A trois reprises dans l’évangile de Matthieu, quatre dans celui de Marc qui ajoute « de toute ta force » (Mc 12, 30), Jésus répète que l’unique mesure de l’amour est aimer sans mesure… Si nous aimons Dieu sans demies mesures, notre cœur est capable d’aimer nos proches, nos amis, nous-mêmes. Dieu n’est pas jaloux, il ne vole pas les cœurs : il les multiplie : « Totalité » ne veut pas dire « exclusivité », donc:
Aimer Dieu
– de tout son cœur : Jésus ne parle pas du « cœur » dans le sens que nous donnerions aujourd’hui à ce mot. Il l’utilise dans un sens biblique, pour exprimer la profondeur de l’homme. « Aimer Dieu de tout son cœur » veut alors dire tourner tout son être et toutes ses actions vers Dieu, dans un élan d’amour.
– « De toute son âme[2] », qui veut dire la vie, notre « espace intime » habité par Dieu. « L’amour c’est l’aile que Dieu a donné à l’âme pour monter jusqu’à Lui » (Michel-Ange Buonarroti). Ceux qui aiment avec l’âme voient mieux qu’avec les yeux et leur amour est pur.
– De tout son esprit, qui renferme la pensée et l’intelligence. L’amour rend intelligents, fait comprendre avant, fait aller plus en profondeur et plus loin.
– De toutes ses forces, qui veut dire l’ensemble de toutes les énergies. L’amour rend forts, capables d’affronter n’importe quel obstacle et n’importe quelle peine.
2) Deux caractéristiques du vrai amour: la reconnaissance et la gratuité.
Dans l’évangile de Mathieu, que la liturgie nous propose aujourd’hui, on retrouve Jésus aux prises avec les Pharisiens, qui vivaient dans la tentation de réduire la morale à une série de normes extérieures, ne se préoccupant que de l’apparence. La réponse du Messie est simple et efficace, il cite deux versets de la Loi de l’Ancien Testament, la Torah, qui renferment l’expérience d’Israël, nous rappelant que ce n’est qu’en aimant Dieu de toutes nos forces que nous serons capables d’aimer vraiment notre prochain, car nous l’aimerons comme Dieu nous aime.
Par où commencer pour aimer ? En nous laissant aimer par Lui, le Christ, qui entre, dilate, élargit les parois de ce petit vase qui est chacun de nous. Nous sommes des êtres aimés qui deviennent des êtres épris du Christ. La conséquence, comme on le voit chez les couples d’amoureux où l’un aime ce que l’autre aime, c’est que nous devons aimer ce que le Christ aime. Et pas seulement : nous devons aimer comme Lui aime.
Donc nous devons vivre le Christ comme un idéal de vie. Et que veut dire que le Christ est un idéal de vie ? Que c’est un idéal dans notre façon de traiter les personnes, dans notre façon de vivre l’affection, de concevoir la vie, de regarder les choses et les personnes. Notre façon de vivre nos relations en famille, en paroisse, en communauté sur notre lieu de travail. Le Christ en tant qu’idéal de vie pose deux caractéristiques – ce ne sont pas les seules mais aujourd’hui nous soulignons celles-ci – : la gratitude et la gratuité.
Un cœur reconnaissant est toujours un cœur fidèle et la capacité d’être reconnaissants, de dire « merci » est signe – selon moi – d’une maturité chrétienne.
Il y a des moments dans la vie – je crois que ça vaut pour tout le monde – où l’on expérimente déjà ici-bas, sur terre, le ‘ paradis’, la vraie grandeur et beauté de l’homme : c’est quand on se sent aimé par quelqu’un (maman, papa, fiancé /e, épouse, époux). Une expérience d’amour, le vrai, celui du cœur, que je n’ai aucun doute de pouvoir comparer à un ‘avant-goût’ de Paradis et de dire que la meilleure façon d’y goûter est de dire : « Merci », reconnaissant que nous ne nous faisons pas tout seul, que tout nous est donné. La gratitude déclenche alors en nous la gratuité : tu aimes sans penser être aimé. Tu regardes l’Autre et vers l’autre comme la Vierge regarde le Christ : non pas parce qu’il lui appartient mais parce qu’il existe.
Ceci est de la pureté absolue. Nous faisons humblement l’effort de nous imaginer dans cette pureté absolue. Une pureté de gratuité qui rend la vie incorruptible : dans la gratuité la relation humaine n’est pas caduque, car avec le Christ, en Jésus Christ, on n’est pas ensemble par intérêt, par calcul, par avantage personnel, mais par foi et par amour.
Certes, l’amour de Dieu est le plus grand et le premier : le primat de Dieu est affirmé sans hésitation. L’amour de l’homme vient après. Mais en disant que le second est semblable au premier », Jésus affirme le lien très étroit qui unit les deux commandements.
Certes, la mesure n’est pas la même: on aime Dieu « de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit ». On aime l’homme « comme soi-même ». La totalité n’appartient qu’au Seigneur : Lui seul doit être adoré. Mais l’appartenance au Seigneur ne saurait être sans amour pour l’homme. Il ne s’agit pas de deux amours parallèles, mais tout simplement côte à côte. Et il ne suffit pas non plus de dire que le second se fonde sur le premier. Beaucoup plus : le second concrétise le premier.
Nous voyons un bon exemple de cette manière de vivre ces deux commandements chez les Vierges Consacrées dans le monde. Leur mode de vie et leur façon d’être partent de leur consécration à Dieu et de leur façon de toujours parler de Dieu, à travers surtout leur témoignage de vie. Ces femmes montrent que Dieu doit toujours être mis à la première place et que l’être humain est fait pour Dieu: voilà ce que l’on ne doit pas oublier, même là où la pauvreté et l’injustice sont grandes, là où la société tend à se construire sans Dieu et ceci toujours contre l’homme.
Ces consacrées vivent leur vie comme une mission et, avec la grâce de Dieu, elles montrent qu’il est possible d’aimer de manière chaste, de pardonner complètement, de servir gratuitement et joyeusement. Chez elles le cœur a pris les commandes, mais ce cœur est le Cœur du Christ.(cf rituel de consécration des vierges, autre formule de bénédiction finale, annexe 7 : l’évêque prie : « Dieu a fait naître et grandir en vos cœurs le dessein de lui consacrer votre vie. Que sa grâce vous aide à répondre jour après jour aux exigences de votre vocation ; Qu’Il vous établisse comme signe et témoin de son amour ».)
Lecture patristique
Saint Augustin (354 – 430)
Homélie sur le plus grand commandement
Sermons 14, 1-2, PLS 2, 449-450
Je sais, mes bien-aimés, quelle excellente nourriture vos cœurs puisent chaque jour dans les exhortations de la sainte Ecriture et les richesses de la parole de Dieu. Néanmoins, la ferveur de notre affection mutuelle me pousse à dire à votre charité quelque chose au sujet de l’amour. Comment pourrais-je parler d’autre chose que de l’amour? En effet, celui qui veut parler de l’amour dans la lecture publique et l’homélie n’a pas besoin de choisir un passage particulier de l’Écriture: qu’il ouvre la Bible à n’importe quelle page, elle chante les louanges de l’amour.
J’invoque sur ce point le témoignage du Seigneur lui-même. Voici, d’après l’évangile, ce qu’il a répondu à l’homme qui l’interrogeait sur les deux plus grands commandements de la Loi. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Puis, pour éviter qu’on ne cherche dans les livres saints autre chose que l’amour, il a ajouté ceci: Tout ce qu’il y a dans la Loi et les Prophètes dépend de ces deux commandements (Mt 22,37.39-40). Si la Loi et les Prophètes dépendent entièrement de ces deux commandements, n’est-ce pas bien plus vrai encore de l’évangile?
Car l’amour renouvelle l’homme. L’amour crée vraiment l’homme nouveau, comme la convoitise fait le vieil homme. Aussi le psalmiste, luttant contre ses passions, se lamente: J’ai vieilli parmi tant d’adversaires (Ps 6,8). Et le Seigneur lui-même laisse entendre que l’amour appartient à l’homme nouveau, lorsqu’il dit: Je vous donne un commandement nouveau: c’est de vous aimer les uns les autres (Jn 13,34). <>
Il y a eu, même au temps passé, des hommes qui ont aimé Dieu d’un amour désintéressé. En le désirant avec ardeur, ils ont purifié leur cœur. Ils ont ôté le voile des anciennes promesses, si bien qu’ils ont contemplé la figure de la nouvelle Alliance encore à venir. Dans tous les commandements et les promesses de cette Alliance, qui étaient destinés au vieil homme, ils ont reconnu les figures de l’Alliance nouvelle, que le Seigneur devait conduire à leur terme dans les derniers temps. La parole de l’Apôtre est très claire: Ces faits, dit-il, leur arrivaient en figure, et l’Ecriture les a racontés pour nous avertir, nous qui voyons arriver la fin des temps (1Co 10,11).
Quand vint le temps de cet accomplissement, les prédicateurs de l’Alliance nouvelle se mirent à l’annoncer avec une clarté parfaite. Ils expliquèrent et interprétèrent ces figures pour que soit manifesté le sens nouveau des anciennes promesses. <>
Ainsi, l’amour était présent en ces temps anciens comme il l’est maintenant. Mais il était alors plus secret, et la crainte, plus apparente, tandis que l’amour est maintenant plus manifeste, et la crainte est moindre. En effet, la crainte diminue à mesure que l’amour augmente. Oui, vraiment, l’âme s’apaise quand l’amour grandit. Et quand l’âme est dans une complète tranquillité, il n’y a plus de place pour la crainte, comme le dit aussi l’apôtre Jean: L’amour parfait chasse la crainte (1Jn 4,18).
NOTES
[1] Il est utile de rappeler que les rabbins avaient tiré de la Torah quelque 613 préceptes, de manière à appliquer à toutes les situations possibles de la vie les normes toujours prioritaires des 10 commandements. Bien entendu, même le juif le plus rigoureusement pratiquant devait s’égarer dans ce foisonnement de prescriptions, donc les maitres juifs essayaient de déterminer une hiérarchie, d’opportunes distinctions mais surtout un principe unificateur pour tous les préceptes : d’où la question posée à Jésus. [2] Dans le Nouveau Testament le mot « psyche » = âme est utilisé pour indiquer la vie, une vie authentique, la personne. Voir brève description, mais claire et complète, dans le Dictionnaire Critique de Théologie édité par Jean-Yves Lacoste au mot « âme-cœur-corps ». Tenons compte du fait qu’avec les mots « cœur, âme, esprit, forces » Jésus tient moins à faire une leçon d’anthropologie en listant les différentes facultés de l’homme impliquées dans l’amour, qu’à à insister sur l’unique chose importante qui est celle d’aimer Dieu de tout son être.
Le mois de novembre commence par la fête de la Toussaint et il est immédiatement suivi par la commémoration des morts. Qu’il ne semble pas étrange que ces deux célébrations se succèdent immédiatement, car elles ont une chose en commun : elles nous ouvrent à l’au-delà et renforcent notre foi en la résurrection. Si nous ne croyions pas à une vie après la mort, il serait inutile de célébrer la fête des Saints et il serait une simple sentimentalité d’aller au cimetière. A qui rendrions-nous visite et pourquoi allumerions-nous des bougies ou apporterions-nous des fleurs ?
Ces deux jours nous invitent à méditer avec joie et sérieux sur le verset du psaume qui dit: «Apprends-nous à compter nos jours et nous arriverons à la sagesse du cœur» (Ps 89, 12). Cette phrase biblique ne s’arrête pas à l’observation poétique de Giuseppe Ungaretti: « Nous sommes comme des feuilles en automne sur les arbres ». Parce qu’au printemps, l’arbre recommence à fleurir, mais avec d’autres feuilles. Les feuilles n’ont pas une seconde vie, elles tombent et pourrissent. Aux feuilles que nous sommes, « la vie n’est pas enlevée mais transformée » (Préface de la messe des morts).
L’important est de croire avec toujours plus de fermeté en Jésus qui a dit : « Je suis la résurrection et la vie. Quiconque vit et croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jn 11, 25). À ce stade, la question peut spontanément se poser : « Que font les saints et tous les morts au ciel ? » Nous pouvons obtenir la réponse de la première lecture d’aujourd’hui. Les sauvés adorent, jettent leurs couronnes devant le trône, crient : « Louange, honneur, bénédiction, action de grâce … ». En eux se réalise la véritable vocation humaine qui est d’être «la louange de la gloire de Dieu » (Ep 1, 14). Leur chœur est dirigé par Marie qui continue son chant de louange au ciel : « Mon âme magnifie le Seigneur ». C’est dans cette louange que les saints trouvent leur béatitude et leur exultation : « Mon esprit se réjouit en Dieu ». L’homme est ce qu’il aime et ce qu’il admire. En aimant et en louant Dieu, nous nous identifions à Dieu, nous participons à sa gloire et à son propre bonheur.
Bref, le but de la solennité de ce jour et de la commémoration de tous les morts, demain, est de nous faire contempler l’exemple brillant des saints et de nous souvenir de nos morts pour éveiller en nous le grand désir d’être comme ceux qui sont au ciel : heureux de vivre proches de Dieu, à sa lumière, dans la grande famille des amis de Dieu, être saints signifie : vivre au plus près de Dieu, vivre dans sa famille. C’est la vocation de nous tous, réaffirmée avec vigueur par le Concile Vatican II, et aujourd’hui portée à notre attention de manière solennelle.
1) Aie confiance en l’Amour
Aujourd’hui la liturgie de l’Eglise nous invite à faire mémoire des fidèles défunts dans une grande prière qui les rassemble tous dans nos pensées et dans nos souvenirs. Aujourd’hui nous devons prier le Seigneur pour qu’Il accueille dans son royaume de joie et de paix éternelles ceux qui ont quitté ce monde et sont passés dans l’éternité. Nos morts : parents, amis, connaissances, et les défunts de tous les temps qui pour nous n’ont pas de nom mais que Dieu connaît bien.
La prière pour les saintes âmes du purgatoire, particulièrement celles qui sont abandonnées et dont nous ne connaissons ni le nom ni l’existence. Les morts de toutes les guerres et de toutes les violences, les morts du passé, et ceux d’aujourd’hui : les morts de la route, les morts en mer, dans les hôpitaux, dans les maisons, dans les petites et les grandes villes, les morts naufragés et les victimes des épidémies, et, naturellement, ceux qui, ces derniers jours, ont laissé notre cœur profondément meurtri. Nous commémorons tous les morts, sans exclure personne, et nous élevons notre prière pour eux tous, afin que le Seigneur leur donne le repos éternel, la paix parfaite.
S’il est naturel que nous nous souvenions plus particulièrement de nos chers défunts, et qu’au moment de la séparation nous ayons confié nos morts à l’amour et à l’éternité du Seigneur, il est tout aussi « naturel » de recevoir d’eux cet enseignement : que l’amour éternel de Dieu conserve dans son cœur ceux qu’Il aime après les avoir accueillis avec son pardon. Nos chers défunts nous rappellent qu’il ne faut pas perdre notre temps et notre peine dans la réalisation de nos ambitions et des choses éphémères, parce que tout passe, et seul l’amour demeure.
Le 2 novembre, ne l’oublions pas, n’est pas uniquement le jour où s’imposent à notre attention la fugacité et la brièveté de la vie qui marque douloureusement notre histoire humaine. C’est un jour consacré à la célébration de notre plus grande espérance si nous croyons réellement dans la foi pascale du Ressuscité. Le jour dédié à tous les défunts n’est donc pas une célébration de deuil. Si nous considérons la toute-puissance du Dieu-Amour qui ne laisse pas les morts dans leurs tombes parce qu’Il a lui-même fait mourir la mort en sortant ressuscité et glorieux du sépulcre, la mort chrétienne n’est pas un simple passage de l’âme d’un état dans un autre, mais elle réalise une rencontre individuelle avec Dieu-Amour qui sauve, apportant la confiance et l’espérance en la vie éternelle. Comme il est dit dans la préface de la messe des défunts : « La vie ne nous est pas enlevée, mais elle est transformée » par le pardon, comme c’est arrivé à Marmeladov, l’alcoolique que dépeint Dostoïevsky dans « Crime et Châtiment ».
Marmeladov est un bon à rien, un alcoolique qui n’aime pas travailler. Son comportement a ruiné sa famille et sa fille, Sonia, a été obligée de se prostituer. Cet homme éprouve au plus profond de lui un sentiment aigu d’échec et de culpabilité. C’est un perdant. Un jour, dans un restaurant, ivre mort, il se lance dans un discours chaotique et, dans une sorte de vision, il parle du Jugement dernier qu’il résume ainsi : « Dieu appelle en premier lieu auprès de lui ceux qui ont vécu une vie irréprochable, sainte. Ce sont des personnes qui méritent de vivre auprès de Dieu, du moins selon un critère humain. Ensuite, il convoque ceux qui n’ont pas fait beaucoup de bien, les ivrognes comme lui, les drogués, ceux que nous, les bien-pensants, nous osons appeler « les méchants ». Donc, c’est nous qu’il convoquera « vous aussi approchez », dira-t-il, « approchez vous les alcooliques, approchez, vous les faibles, approchez fils de la honte ! ». Et nous tous, nous approcherons, pleins de honte et nous nous tiendrons debout devant Lui. Et Lui dira : « vous êtes des porcs, faits à l’image de la Bête et marqués de son sceau, mais venez, vous aussi ! ».Et les sages et les personnes de bon sens diront : « Seigneur, pourquoi accueilles-tu ces hommes ? » Et il répondra : « pourquoi je les accueille, hommes bien-pensants, c’est parce qu’aucun d’eux n’a pensé être digne de cela».
Tout cela est-il possible ou est-ce seulement une façon superficielle de parler, à tort et à travers, comme le font les ivrognes ? Non seulement c’est possible, et cela se produit réellement, comme c’est arrivé à la femme adultère et à Marie-Madeleine, à Zachée comme à Pierre : tous ont remis leur souffrance au Christ, se sentant indignes, et tous ont été pardonnés. Comme le dit le psaume 26, « Le Seigneur est ma lumière et mon salut… Il est le rempart de ma vie… Je crie vers lui : pitié, réponds-moi ! C’est ta face, Seigneur, que je cherche… J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants ». Cela, parce que Jésus a vécu une agonie extrême, comme tant de malades que nous avons vus, en apparence sans aucun espoir, sur leur lit de mort. Parce qu’Il est mort comme l’homme, à cause de l’homme, pour l’homme, avec l’homme et devant l’homme. Cette foi s’unit à l’espérance qui, comme l’écrit Paul aux chrétiens de Rome, « ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné» (Rm 5,5).
2) Les Défunts et les Saints, des personnes qui vivent dans la vérité de l’Amour
La proximité des dates célébrant la fête des Saints (1er novembre) et la Commémoration des défunts (2 novembre) nous rappelle la mystérieuse vérité de la vie éternelle et le lien de fraternité qui nous unit à nos êtres chers qui sont passés sur l’autre rive.
Ce n’est pas par nostalgie du passé que nous nous rendons au cimetière, mais parce que nous gardons l’espérance d’un avenir de gloire et de joie. Donc, quand nous prions pour les défunts, eux, du ciel, nous tendent la main et nous assurent de leur présence intense et quotidienne, parce que nous aussi, nous marchons avec constance vers la vie qui n’a pas de fin.
C’est dans l’espérance que le chrétien perçoit et accueille sa fin sur terre, la mort. Sa foi en Jésus Christ ressuscité lui donne l’assurance que la mort n’est pas une défaite irréparable, mais le dramatique passage à la condition glorieuse avec son Seigneur. «Celui qui vient à moi, je ne le repousserai pas ». Nous ne sommes pas des étrangers pour Dieu, mais ses fils, ses héritiers, destinés à partager la résurrection de Jésus.
Un hymne des Laudes chante : « nous qui veillons de nuit, attentifs à la foi du monde, dans l’attente du retour du Christ, nous regardons vers la lumière ». Dans la nuit de la mort où tous pénètrent, une lumière nous est donnée, qui illumine la profondeur sacrée de notre cœur et dans la foi nous pouvons faire une expérience religieuse où se reflète la résurrection finale. Le Christ embrasse chaque instant de notre vie et Il nous fait comprendre et vivre que chaque moment renferme une abondance d’éternité, que chaque instant lié à Lui implique l’éternité.
A cette étreinte s’unissent les vierges consacrées dans le monde à qui est « confié le devoir de montrer que le Fils de Dieu fait homme est « l’objectif eschatologique vers quoi tend toute chose», la splendeur face à laquelle tout autre lumière pâlit, l’infinie beauté qui, seule, peut satisfaire totalement le cœur de l’homme» (St Jean-Paul II, Exhortation apostolique Vita Consacrata n.16).
Le choix de la vie virginale est un rappel du caractère éphémère des réalités terrestres et l’anticipation des biens à venir. Elle rappelle à tous les fidèles l’exigence de marcher au milieu des événements du monde, toujours orientés vers la cité future et elle contribue, de façon exemplaire, à mettre en lumière la nature authentique de la vraie Eglise dont la caractéristique est d’être à la fois humaine et divine, visible mais dotée de réalités invisibles, brûlante dans l’action et adonnée à la contemplation, présente dans le monde et cependant toujours en pèlerinage.
A cette signification spirituelle et eschatologique de la condition virginale fait référence l’ancienne prière romaine de consécration du pontifical Romain attribuée à saint Léon le Grand : « Tu … as réservé à certaines de tes fidèles un don particulier prenant sa source à ta miséricorde. A la lumière de la sagesse éternelle tu leur as fait comprendre que, alors que demeuraient intacts la valeur et l’honneur des noces sanctifiées au début de ta bénédiction, selon ton dessein providentiel, il doit surgir des vierges qui, malgré leur renoncement au mariage, aspirent à posséder dans leur cœur la réalité de son mystère. Tu les appelles ainsi à réaliser, au-delà de l’union conjugale le lien sponsal avec le Christ dont les noces sont une image et un signe. (n.38).
De la consécration des vierges jaillit la grâce ecclésiale spécifique qui rend opérant le symbolisme originel de ce rite. Ainsi, le don de la virginité prophétique et eschatologique acquiert la valeur d’un ministère au service du peuple de Dieu et intègre les personnes consacrées dans le cœur de l’Eglise et du monde. (Conc. Vat. II, Const. Dogm. Sur l’Eglise, Lumen Gentium, n 42). Cet acte public et reconnu de l’alliance entre le Christ et les vierges consacrées, proclame à la face du monde la primauté et la fécondité du don de soi total et perpétuel avec une entière disponibilité aux exigences de la charité envers Dieu et envers le prochain.
Avec l’exemple et le témoignage de ces vierges consacrées qui vivent leur foi avec joie et zèle, qui chaque jour vivent dans l’amour, par l’amour, pour aimer, persévérons sur le chemin de la sainteté auquel nous sommes tous conviés. En cela, que tous les saints intercèdent pour nous et nous aident, eux qui sont tellement fascinés par la beauté de Dieu et par sa vérité parfaite qu’ils en sont transformés. Pour cette beauté, cette vérité et cet amour, ils furent prêts à renoncer à tout, jusqu’à eux-mêmes, et ils vécurent dans la louange à Dieu et dans le service humble et désintéressé du prochain.
Lecture Patristique
Saint Ambroise de Milan: la foi dans la résurrection des morts
Du livre sur la mort de son frère Satyre
(Lib. 2, 40.41.46.47.132.133; CSEL 73, 270-274, 323-324)
Nous voyons que la mort est un avantage, et la vie un tourment, si bien que Paul a pu dire : Pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage. Qu’est-ce que le Christ ? Rien d’autre que la mort du corps, et l’esprit qui donne la vie. Aussi mourons avec lui pour vivre avec lui. Nous devons chaque jour nous habituer et nous affectionner à la mort afin que notre âme apprenne, par cette séparation, à se détacher des désirs matériels. Notre âme établie dans les hauteurs, où les sensualités terrestres ne peuvent accéder pour l’engluer, accueillera l’image de la mort pour ne pas encourir le châtiment de la mort. En effet la loi de la chair est en lutte contre la loi de l’âme et cherche à l’entraîner dans l’erreur. ~ Mais quel est le remède ? Qui me délivrera de ce corps de mort ? — La grâce de Dieu, par Jésus Christ, notre Seigneur.
Nous avons le médecin, adoptons le remède. Notre remède, c’est la grâce du Christ, et le corps de mort, c’est notre corps. Alors, soyons étrangers au corps pour ne pas être étrangers au Christ. Si nous sommes dans le corps, ne suivons pas ce qui vient du corps ; n’abandonnons pas les droits de la nature, mais préférons les dons de la grâce.
Qu’ajouter à cela ? Le monde a été racheté par la mort d’un seul. Car le Christ aurait pu ne pas mourir, s’il l’avait voulu. Mais il n’a pas jugé qu’il fallait fuir la mort comme inutile, car il ne pouvait mieux nous sauver que par sa mort. C’est pourquoi sa mort donne la vie à tous. Nous portons la marque de sa mort, nous annonçons sa mort par notre prière, nous proclamons sa mort par notre sacrifice. Sa mort est une victoire, sa mort est un mystère, le monde célèbre sa mort chaque année.
Que dire encore de cette mort, puisque l’exemple d’un Dieu nous prouve que la mort seule a recherché l’immortalité et que la mort s’est rachetée elle-même ? II ne faut pas s’attrister de la mort, puisqu’elle produit le salut de tous, il ne faut pas fuir la mort que le Fils de Dieu n’a pas dédaignée et n’a pas voulu fuir.
La mort n’était pas naturelle, mais elle l’est devenue ; car, au commencement, Dieu n’a pas créé la mort : il nous l’a donnée comme un remède. ~ L’homme, condamné pour sa désobéissance à un travail continuel et à une désolation insupportable, menait une vie devenue misérable. Il fallait mettre fin à ses malheurs, pour que la mort lui rende ce que sa vie avait perdu. L’immortalité serait un fardeau plutôt qu’un profit, sans le souffle de la grâce.
L’âme a donc le pouvoir de quitter le labyrinthe de cette vie et la fange de ce corps, et de tendre vers l’assemblée du ciel, bien qu’il soit réservé aux saints d’y parvenir ; elle peut chanter la louange de Dieu dont le texte prophétique nous apprend qu’elle est chantée par des musiciens : Grandes et merveilleuses sont tes œuvres. Seigneur, Dieu tout-puissant : justes et véritables sont tes chemins. Roi des nations. Qui ne te craindrait, Seigneur, et ne glorifierait ton nom ? Car toi seul es saint. Toutes les nations viendront se prosterner devant toi. Et l’âme peut voir tes noces, Jésus, où ton épouse est conduite de la terre jusqu’aux cieux, sous les acclamations joyeuses de tous — car vers toi vient toute chair — ton épouse qui n’est plus exposée aux dangers du monde, mais unie à ton Esprit.
C’est ce que le saint roi David a souhaité, plus que toute autre chose, pour lui-même, c’est ce qu’il a voulu voir et contempler : La seule chose que je demande au Seigneur, la seule que je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, et de découvrir la douceur du Seigneur.