1) la Sainte Famille, la vraie famille
La liturgie nous propose de célébrer la Sainte Famille comme modèle pour toutes les familles humaines, pas seulement les chrétiennes[01]. En ce moment de grande crise d’identité des familles, surtout en occident, avec des séparations, des divorces et des cohabitations de tout genre, proposer cette famille singulière de Nazareth à l’attention de nos familles signifie » redécouvrir la vocation et la mission de la famille, de chaque famille. Et, comme c’est arrivé pendant ces trente ans à Nazareth, cela peut nous arriver aussi : faire que l’amour devienne normal et non la haine, faire que l’amour fraternel devienne habituel, non pas l’indifférence ou l’hostilité » (Pape François, Audience générale du 17 décembre 2014).
La Sainte Famille de Nazareth montre ce qui est le début et le centre de chaque vraie famille : Jésus Christ. La famille du Christ était sainte parce qu’elle était la Sienne, parce qu’elle L’accueillit et Le donna au monde. Nos familles sont appelées à faire de même. Si l’on est enraciné en Lui qui a vécu en elle, on peut comprendre et vivre les grands biens que sont le mariage, la famille, le don de la vie. On comprendra aussi le grand danger que représente pour l’homme et pour sa dignité leur dégradation dans les institutions civiles.
Je crois qu’il peut être utile de commencer par l’épisode raconté par Saint Marc, au chapitre 3, là où on dit à Jésus : » voici, ta mère, tes frères et tes sœurs sont là, dehors, qui te cherchent « , ce à quoi Jésus répond : » qui est ma mère et qui sont mes frères ? »
Tournant les yeux vers ceux qui étaient assis autour de lui, il dit : » voilà ma mère et mes frères ! Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère »(Mc 3,31-35). C’est comme si Jésus Christ disait : » ma famille est toute là. Je n’ai pas d’autre famille. Les liens du sang ne comptent pas s’ils ne sont pas confirmés dans l’esprit. Mes frères sont les pauvres qui pleurent, mes sœurs sont les femmes qui ont dit oui à l’Amour qui a purifié et élevé l’amour ».
Jésus ne méprisait pas sa mère, Saint-Joseph, son père légal, et sa parenté. Il ne reniait pas la mère qui L’a conçu et dont Il était le fruit : il voulait dire qu’il n’appartenait pas seulement à la « petite » Sainte famille de Nazareth, mais à Sa mission de Sauveur de la « grande » famille humaine. Dieu vient reconstruire le vrai sens de la famille humaine, la vocation de chaque homme qui est celle de fils et de frère. Dieu réunit sa famille pour enseigner à être vraiment membres d’une famille, parce qu’il veut nous libérer de la tentation de la solitude. Dieu sait qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Dieu lui-même ne veut pas être seul. C’est la raison pour laquelle il engendre une famille » pour tout le monde » comme chante Siméon.
2) Pèlerins à Nazareth
Comme le Pape François l’a récemment proposé à chaque famille, à chaque maman, à chaque papa, à chaque enfant, faisons un pèlerinage spirituel à Nazareth pour remplir notre propre esprit des sublimes vertus de Marie, l’humble servante du Seigneur, de Joseph, l’homme juste, le menuisier, le Gardien de la Sainte Famille et de Jésus, le Fils de Dieu qui leur était soumis et grandissait en âge, en sagesse et en grâce.
La liturgie d’aujourd’hui nous présente une méditation centrée sur le Christ, qui intéresse particulièrement les familles chrétiennes : il nous présente le mystère de la vie de l’enfant Jésus avec ses parents.
Le passage de l’évangile d’aujourd’hui nous présente un cadre familial qui nous fait particulièrement bien comprendre le mystère du Sauveur. Nous sommes au moment de la présentation du Seigneur au temple ; et celui qui attend ce grand événement, c’est Siméon, qui occupe aujourd’hui la scène principale de l’évangile de la Sainte Famille. Le vieux Siméon reconnaît en Jésus le vrai Sauveur, Celui que l’on attend, et il est heureux que le Seigneur lui ait permis de vivre ce jour. C’est l’homme de la gratitude, mais aussi de la prophétie, du courage et de l’absence de toute peur surtout celle de la mort dont il entrevoit dans l’Enfant Jésus le futur vainqueur. Ce Saint Homme de Dieu qui avait attendu pendant des années la venue du messie, peut quitter la terre heureuse, pour rencontrer pour toujours le Seigneur dans l’éternité.
Dans nos familles, il faut éduquer au sens de l’éternel et de la communion. Les enfants grandissent en observant comment vivent les adultes. C’est pourquoi éduquer les enfants signifie les faire participer à la réalité de la communion de leur père et de leur mère qui leur ont donné la vie. Eduquer les enfants signifie les introduire dans la vie en leur apprenant la gratitude.
3) Un protagoniste oublié
La Sainte Famille n’était pas une famille sans problèmes. Marie et Joseph ont partagé la condition de ce fils déconcertant, le suivant pas à pas dans la révélation de son mystère. C’est pour toute leur disponibilité qu’ils méritent notre admiration. Il n’est pas simple de devoir veiller sur le Fils de Dieu, de fuir en Egypte, de rentrer dans sa patrie et de vivre à Nazareth, un village de banlieue pour les Juifs, de voir grandir Jésus en sagesse et en grâce alors qu’il menait une vie ordinaire et sans manifestations exceptionnelles jusqu’ à l’âge 30 ans.
Nous voudrions en savoir davantage sur la vie de cette famille extraordinaire ; dans le fond, saint Luc en dit assez pour nous permettre d’en tracer la physionomie. Même si elle est extraordinaire sous bien des aspects, c’est une famille comme toutes les autres, avec ses joies, ses peines, ses secrets : elle mène une vie de foi, elle éprouve la joie de voir naître et grandir un enfant sain et fort, elle est touchée par des prophéties qui annoncent un avenir difficile. Dans toutes les familles, les années ne s’écoulent pas toujours tranquillement ; tôt ou tard surgissent les problèmes, les souffrances, les préoccupations, d’autant plus douloureuses qu’elles viennent d’un manque d’amour. La Famille de Nazareth a affronté les joies et les difficultés de la vie sous la conduite et la protection de Saint Joseph.
Il est important de comprendre la grandeur de cet homme unique qu’était l’époux de Marie et que l’on a souvent réduit au rôle de pourvoyeur de biens matériels, comme si, dans la Sainte Famille, il n’avait eu comme fonction « extérieure » que celle de l’homme à qui on confie les tâches sans importance et qui n’exigent pas les plus grandes vertus. En effet, si l’on se met dans la situation où se trouvait Marie lorsqu’ elle portait en son sein la vie naissante du Fils de Dieu, si on la considère d’un point de vue légal, cette situation est choquante pour Joseph, parce que, d’un point de vue humain et légal, sa fiancée aurait dû être punie comme adultère et donc lapidée.
Comment Joseph a-t-il pu admettre que Marie fût innocente ? Or lui n’a eu aucun doute. Son amour pour la Vierge n’a pas été blessé. Il a voulu protéger sa réputation, aussi pour ne lui faire courir aucun risque vital. Joseph croit fermement à l’Ange et prend avec lui Marie, pour qu’elle ne coure plus aucun risque. Elle et son enfant ont besoin de lui, Joseph, qui, par amour sponsal accepte de rester vierge lui aussi pour que Celui qui est en Marie par l’opération de l’Esprit Saint, naisse, grandisse et sauve le monde. L’annonce de l’Ange : » N’aie pas peur de prendre Marie comme épouse » est le sceau de Dieu pour ce mariage unique, au cœur de l’amour humain le plus profond, le plus authentique, le plus divin. Et bien, un homme capable d’une telle grandeur appartient à la race des géants, des saints. Joseph accepte de vivre virginalement son amour pour ne pas infliger la moindre blessure à sa bien-aimée. Le mariage de Marie et Joseph a permis au Christ d’entrer dans le monde honorablement, il a permis au Christ de vivre la vie cachée de Nazareth bien protégé, en grandissant en grâce et sagesse. A Nazareth, Joseph, Marie et Jésus ont vécu héroïquement leur vie quotidienne afin que l’héroïque se fasse quotidien et que nous puissions, nous aussi, les imiter dans notre quotidien.
Joseph s’est engagé tout entier dans son œuvre de rédemption du Fils de Marie : il a donné à Dieu toute la tendresse et tout son cœur, en sacrifiant son amour.
Que l’on soit parents par le mariage ou que l’on soit père et mère spirituellement, l’exemple de la Sainte Famille nous demande d’être prêts au sacrifice qui rendra la vie vraie.
Je prie Saint-Joseph, qui est le gardien et le protecteur des vierges, comme le fut Marie, qu’il obtienne pour les vierges consacrées dans le monde de savoir faire fructifier les richesses de leur cœur pour qu’elles persévèrent dans la vie de la sainteté par le don total de soi au Seigneur qui nous aime d’un amour infini, patient et tendre.
Homélie
Quelle richesse, dans cette pauvreté!
Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407)
Homélie pour Noël, PG 56, 392
Le Sauveur est entré en Egypte pour supprimer le deuil de l’antique tristesse. Au lieu des plaies il apporta la joie ; au lieu des ténèbres et de la nuit, il donna la lumière du salut. Autrefois l’eau du fleuve avait été polluée par le massacre prématuré des petits enfants. Il entra donc en Egypte, celui qui jadis avait rougi cette eau, et il rendit les eaux des fleuves capables d’engendrer le salut, en purifiant par la puissance de l’Esprit ce qui était maudit et souillé en elles. Les Égyptiens avaient été châtiés et, dans leur folie, ils avaient renié le Seigneur. Le Seigneur entra en Egypte, il remplit les âmes religieuses de la connaissance de Dieu, et il donna au fleuve de produire encore plus de martyrs que d’épis de blé.
Que puis-je dire de ce mystère ? Je vois un ouvrier, une mangeoire, un enfant, des langes, l’enfantement d’une vierge privée de tout le nécessaire, toutes les marques de l’indigence, tout le fardeau de la pauvreté. N’avez-vous jamais vu la richesse dans une telle pénurie ? Comment celui qui était riche s’est-il fait pauvre pour nous au point que, privé de berceau et de couvertures, il est étendu dans une dure mangeoire ?
O richesse immense, sous les apparences de la pauvreté ! Il gît dans une mangeoire et il ébranle l’univers ! Serré dans ses langes, il brise les chaînes du péché. Alors qu’il ne peut pas prononcer un mot, il a instruit les mages et les a fait changer d’itinéraire ! Encore une fois, le mystère décourage la parole ! Voici le bébé enveloppé de langes, couché dans une mangeoire ; il y a là aussi Marie, à la fois vierge et mère, il y a encore Joseph qu’on appelle son père. Celui-ci a épousé Marie, mais le Saint-Esprit a couvert Marie de son ombre. C’est pourquoi Joseph était angoissé, ne sachant comment appeler l’enfant.
Dans cette anxiété, un oracle lui fut apporté par un ange : Ne crains pas, Joseph, l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 1,20). Car c’est lui qui l’a couverte de son ombre. Pourquoi le Sauveur est-il né d’une vierge et a-t-il sauvegardé sa virginité ? Parce que jadis Eve, étant vierge, fut trompée par le démon, Gabriel apporta la bonne nouvelle à Marie qui était vierge. Mais tandis qu’Eve, s’étant laissé séduire, enfanta une cause de mort, Marie ayant reçu la bonne nouvelle, enfanta le Verbe incarné qui nous a apporté la vie éternelle.
[01] Du pape François : « J’ai décidé de réfléchir avec vous cette année particulièrement sur la famille, sur ce grand don que le Seigneur a fait au monde depuis le commencement, quand il donna à Adam et Eve la mission de se multiplier et de remplir la terre (cf Ge 1,28). Ce don que Jésus a confirmé et gravé dans son évangile.
La proximité de Noël éclaire ce mystère d’une grande lumière. L’incarnation du Fils de Dieu ouvre un nouveau chapitre de l’histoire universelle de l’homme et de la femme et ce nouveau chapitre s’inscrit au sein d’une famille, à Nazareth. Jésus est né dans une famille. Il aurait pu venir de façon spectaculaire, ou sous les traits d’un guerrier, d’un empereur… Non, non : il est venu comme le fils d’une famille, dans une famille. C’est important de regarder dans la crèche cette scène si belle » (17 décembre 2014)
Introduction: rechercher pour rencontrer
De nombreuses étoiles illuminaient le ciel à la naissance de Jésus. De nombreux hommes scrutaient ce ciel à la recherche de bons et justes chemins. Mais seuls quelques mages, parmi les nombreux qui habitaient en Orient, ont reconnu un « signe », une indication : l’indication d’un Mystère qui les invitait à travers une étoile.
Si nous perdons la capacité à lire la réalité dans laquelle nous sommes plongés en profondeur, et si nous nous contentons de la subir sans jamais tenter une interprétation radicale, nous ne partirons jamais à la rencontre du Christ. Il faut se libérer de cette préconception, de ce préjugé qui nous est imposé comme une évidence irréfutable : réduire toute réalité à son apparence mesurable, en refusant de voir ce que cela signifie.
Il y a le monde, il y a le rapport aux choses, nous sommes conscients qu’il faut travailler pour vivre, qu’il faut se marier et avoir des enfants. Mais cela exclut la capacité de notre raison à s’engager dans la recherche du sens, de ce que signifie essentiellement l’apparence.
Les Roi Mages n’étaient pas satisfaits de seulement vérifier l’existence d’une nouvelle étoile et finalement de mesurer son chemin. Ils ont vu que c’était le « signe d’un mystère ». L’agitation du cœur, l’insatisfaction, le désir et l’espoir animaient leurs cœurs. Peut-être, pour cette raison, ils ont pu voir le « surgissement » de l’étoile qui indiquait la naissance du Roi des Rois.
L’or et la richesse ne suffisaient pas à les rendre heureux.
L’encens de gloire ne les a pas satisfaits.
La myrrhe dénonçait le destin ultime commun à chaque homme.
Et ils sont partis, à la lumière de son étoile.
Les Rois Mages sont l’image de chacun de nous aujourd’hui, à bout de souffle, après les vacances de Noël passées et le travail à reprendre, l’école qui attend, les jours où on peut en faire un collier pour la quête du bonheur. Les Mages ont reçu une grâce unique. Leurs yeux pouvaient reconnaître l’étoile de l’enfant Roi. Parmi des millions, une. Combien d’étoiles brillent mais n’indiquent pas le vrai chemin vers le Christ. Combien d’étoiles sont devant nos yeux, pour marquer des horoscopes et des chemins illusoires ! Mais parmi tant d’autres, il en est une qui brille d’une manière différente. C’est la Parole. La lumière du Verbe qui se fait chair.
La seule étoile, la sienne, qui réalise ce qu’il annonce. L’œuvre de cette Parole, la lumière faite étoile, est un enfant : Un enfant Dieu, le dernier de cette terre, doux, impuissant, pauvre ; un enfant, désir exaucé de nos cœurs aujourd’hui ; un enfant à qui l’on doit tout faire, un enfant dans nos bras, et le frisson de la liberté, et de la Grâce qui nous ouvre les yeux sur le mystère qui nous sauve et nous donne la joie, la vraie joie qui ne finit jamais ; un enfant, qui comme tout les autres petits enfants apparaît insignifiant, petit, sans valeur particulière dans notre vie. C’est là que se cache la Vie qui ne meurt pas. C’est précisément dans ce que nous jetterions peut-être que se cache le visage de Dieu. C’est pourquoi nous aussi avons besoin de voir son étoile. Et nous pouvons la voir à travers l’Église qui nous prêche la Parole, qui nous donne les sacrements, qui nous accompagne sur le chemin de la foi. Une foi qui nous ouvre les yeux pour reconnaître en cet Enfant: le Sauveur de notre vie, le Roi capable de nous guider vers la vraie Vie. Comme les Mages, agenouillons-nous devant cet Enfant, Dieu humblement incarné, ouvrons nos cœurs et déposons nos vies devant lui, sans rien exclure, même nos péchés. Parce que tout de nous, devant Jésus, devient précieux et capable de l’honorer, parce que sa gloire est notre bonheur, notre liberté, le pardon de tout péché et une nouvelle vie pour le suivre.
1) Trois questions et un conte pour comprendre l’Epiphanie :
Avec la fête de l’Epiphanie[01] les fêtes de Noël ont leur achèvement qui donne au mystère de l’Incarnation la nouvelle perspective d’universalité du salut, sa signification la plus consolante d’espoir infini. En effet, à la question : « A qui Dieu veut-il faire connaître son Fils Incarné ? » La réponse qui nous est proposée aujourd’hui est : « A tous ». Mais alors, « pourquoi n’est-t-il pas reconnu par tous ? » Parce qu’il ne suffit pas de savoir ce l’Ecriture que dit sur le Messie pour croire en Jésus. C’est qui arriva aux prêtres interrogés par Hérode sur la naissance du Messie. Ils donnèrent la réponse juste mais n’allèrent pas à la grotte de Bethléem. Ils ne peuvent même pas le rencontrer qui Le sent comme ennemi potentiel, comme Hérode qui voulait savoir où Jésus était né pour l’éliminer.
Comme les pasteurs et les gens simples à Noël, seuls les Rois Mages – et aujourd’hui ceux qui ont la même attitude – trouvent Jésus qui se manifeste comme l’objectif de leur voyage (Epiphanie signifie manifestation). Mettons-nous en route nous aussi, il ne nous arrivera pas de ne pas le rencontrer et de ne pas l’accueillir, tandis que des étrangers viendront de loin pour nous demander où le Roi est né.
Qu’avaient-ils en commun les Pasteurs et les Rois Mages ? Le désir du salut, reconnu dans un Enfant à qui les premiers donnèrent du lait et de la laine et les seconds de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais surtout ils donnèrent soi-même, en s’agenouillant et en adorant.
Aujourd’hui nous sommes appelés à avoir la même attitude de chercheurs de l’Infini et d’adorateurs de la Vérité qui se manifeste dans cet amour d’Enfant. Dieu ne se manifeste pas comme un enfant, Lui est cet Enfant, qui manifeste le cœur du Père, qui nous le donne pour qu’il devienne nourriture pour notre chemin, médicament pour nos faiblesses, ami de notre conversation.
Cet enfant grandira, sera un jeune homme, adulte, sera Maître et opérateur de miracles, sera moqué, refusé, abandonné, enterré, ressuscitera parmi les morts, à nouveau et éternellement vivant : en tout cela, Lui est « épiphanie » dans laquelle Dieu se manifeste. C’est ce Dieu, que nous, comme les Rois Mages, adorons.
Mais chaque être humain est, dans un certain sens, Epiphanie de Dieu. Dieu a décidé de se révéler en se « cachant » dans chaque homme. Cet écrivain anonyme nous le rappelle et nous invite à chercher et trouver des restes du visage de Dieu dans le visage des frères :
« Il était une fois un moine appelé Epiphane. Un jour il découvrit un don qu’il ne pensait pas posséder : il savait peindre de belles icones. Il voulait absolument peindre le visage de Jésus. Mais où trouver un modèle qui exprime, à la fois, la souffrance et la joie, la mort et la résurrection, la divinité et l’humanité.
Epiphane se mit alors en voyage. Il parcourut la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, examinant chaque visage. Rien : le visage qui pouvait représenter le Christ n’existait pas. Fatigué, il s’endormit en répétant les paroles du psaume : « Je cherche ton visage, Seigneur, montre-moi ton visage ! ». Il fit un rêve. Un Ange lui apparut, il le ramena auprès des personnes rencontrées et pour chaque personne il lui indiqua un détail qui rendait ce visage semblable à celui de Jésus : la joie d’un amoureux, l’innocence d’un enfant, la force d’un paysan, la souffrance d’un malade, la peur d’un condamné, la tendresse d’une mère, la consternation d’un orphelin, l’espoir d’un jeune, la joie d’un clown, la miséricorde d’un confesseur, le mystère du visage bandé d’un lépreux…… Et alors, Epiphane comprit et retourna dans son couvent. Il se mit au travail et l’icône fut prête en peu de temps et la présenta à son abbé. Celui-ci fut surpris : elle était merveilleuse. Il voulut savoir qui était le modèle dont il s’était servi parce qu’il désirait la montrer aux autres artistes du monastère. Le moine ne répondit « personne, père, ne m’a servi de modèle, parce que personne n’est comme le Christ mais le Christ est semblable à tous. Tu ne trouves pas le Christ dans le visage d’un seul homme, mais tu trouves des fragments du visage du Christ en chaque homme. »
2) Un chemin cohérent à l’idéal.
Les Rois Mages sont un modèle pour nous non seulement parce qu’ils furent des chercheurs de l’Infini, mais parce qu’ils l’ont trouvé en sachant le reconnaître dans en enfant ou, mieux exprimé, dans cet Enfant. Ils ont été très grands dans leur fidélité au fragile signe d’une étoile, sans se faire conditionner par la nostalgie des palais qu’ils avaient quittés (cf T.S. Eliot). Ils surent continuer la recherche de l’Exceptionnel, de l’Extraordinaire sur les chemins du quotidien.
Ces trois marcheurs ne se sont pas contentés des richesses et de leur sagesse. Ils ne voulaient pas seulement savoir beaucoup de choses, mais ils voulaient savoir l’essentiel. Ils ont senti le cœur vibrer et se sont déplacés, en accrochant à une étoile au grognement de leurs animaux élevés dans les étables d’Orient. « Où se trouve le Roi des Juifs qui est né ? » Ils choisirent le risque de l’inconnu à la sécurité des calculs, avec cette angoisse d’aller trouver un enfant : « la recherche de la Vérité était, pour les Rois Mages, plus importante que la dérision du monde en apparence intelligent » (Benoît XVI).
Dans leurs humbles pas, l’écho de mille voix résonne, de voix qui chantaient et disaient que tout ceci était pure folie. Le risque de la folie ou la sécurité de l’ignorance : les Rois Mages préfèrent le fragile chemin du ciel à la carte habituelle tracée par les hommes. Ils se sont servis de leur intelligence et de leur sagesse d’une façon qui pouvait apparaître humainement absurde et peu scientifique et se sont dirigés vers Bethléem. Ils ont échangé la sécurité de leurs habitudes contre le risque d’un voyage périlleux qui devint un pèlerinage.
En effet, le pèlerin n’a pas comme but un lieu touristique, mais un lieu sacré : un Temple où se trouve Dieu. Paul Claudel l’a bien compris « les choses ne sont plus le mobilier de notre prison mais celles de notre temple », où l’Enfant Jésus rendit sacré même la paille. La grotte, la paille devenue un lit, les habits nécessaires et essentiels pour le voyage en Judée devient sacrés, se transfigurent autour du noyau essentiel du mystère de l’Incarnation dans une naissance.
L’Epiphanie n’est pas seulement la manifestation de Jésus Christ, Fils de Dieu incarné et Rédempteur de toute l’humanité mais est aussi la solennité de l’adoration et de la donation.
Le texte de l’Evangile d’aujourd’hui nous rappelle l’arrivée des Rois Mages à la grotte de Bethléem et les trois actions importantes de ces rois devant le Roi des juifs : prostration, adoration et donation.
Prostration : c’est l’attitude d’humble révérence vers une autorité morale et spirituelle. Jésus est reconnu, par les sages de son temps, l’autorité morale et religieuse à laquelle se confronter.
Adoration : c’est l’autre action que font les Rois Mages devant Jésus. Ils adorent la divinité. Les païens adoraient les idoles. Dans un moment dramatique les Juifs se construirent un veau en or et l’adorèrent pendant que Moïse était sur le Mont Sinaï avec Dieu. L’homme se construit toujours de fausses idoles et les a proposées comme une solution possible de ses propres problèmes existentiels. Aujourd’hui encore, les idoles fascinent, celles du succès, du bien-être, de la carrière, du pouvoir économique, militaire, politique et religieux et tant d’autres qui mettent l’homme dans la condition d’offenser et de détruire d’autres hommes pour arriver à leurs buts. Au contraire, les Rois Mages adorent le Dieu vivant qui dans cet enfant, pauvre, humble, reposant dans cette crèche attire à juste raison toute leur attention et leur prière.
Donation : lorsqu’il y a la bonté dans le cœur et l’ouverture à l’autre presqu’instinctivement se déclenche l’action de donner quelque chose de soi à celui qui se trouve en face. Ici les Rois Mages se trouvent en face du Roi des juifs et leur offrent trois dons, de l’or, de l’encens et de la myrrhe, pour faire ressortir sa royauté, sa mission, sa mort et sa résurrection. A travers ces dons se trouve une signification spécifique qui peut être attribuée à l’Enfant Jésus, ce Fils de Dieu et Rédempteur de l’humanité. De plus, comme je l’ai mentionné ci-dessus, ils donnent eux-mêmes.
Voilà la fête de l’Epiphanie qui ouvre indirectement sur une autre et plus importante fête liturgique de l’Eglise catholique : la Pâques de Jésus qui a donné soi-même, complètement. Nous serons sages comme les Mages si, en prenant Jésus comme Chemin, nous prenons le chemin de la foi, le chemin de la conversion, le chemin de l’amour.
Un exemple spécial de ce chemin d’amour est donné par les vierges consacrées dans le monde. Toute leur vie appartient au Seigneur. Par la consécration, elles se sont mises à la disposition de Dieu sans aucune réserve, de façon à ce que toute leur vie exprime prostration, adoration er donation pure et pleine à Dieu. La vie d’une personne consacrée dans le monde témoigne que l’on peut vivre du Christ à chaque instant et vivre dans l’espoir qui vient de la grotte de Bethléem. A ce propos, ce qui est affirmé dans l’Exhortation post-synodale Vita consecrata est éclairant. « Celui qui veille pour attendre l’accomplissement des promesses du Christ est en mesure de communiquer l’espérance à ses frères et sœurs, souvent découragés et pessimistes face à l’avenir. Son espérance se fonde sur la promesse de Dieu que contient la Parole révélée : l’histoire des hommes avance vers « le ciel nouveau et la terre nouvelle » (Ap 21, 1). » (Vita consecrata, n. 27)
Lecture patristique
SAINT LÉON LE GRAND
SERMON 3 POUR L’ÉPIPHANIE
1-3. 5; PL 54, 240-244
Dans tout l’univers, le Seigneur a fait connaître son salut.
La miséricordieuse providence de Dieu a voulu, sur la fin des temps, venir au secours du monde en détresse. Elle décida que le salut de toutes les nations se ferait dans le Christ. ~
C’est à propos de ces nations que le saint patriarche Abraham, autrefois, reçut la promesse d’une descendance innombrable, engendrée non par la chair, mais par la foi ; aussi est-elle comparée à la multitude des étoiles, car on doit attendre du père de toutes les nations une postérité non pas terrestre, mais céleste. ~
Que l’universalité des nations entre donc dans la famille des patriarches ; que les fils de la promesse reçoivent la bénédiction en appartenant à la race d’Abraham, ce qui les fait renoncer à leur filiation charnelle. En la personne des trois mages, que tous les peuples adorent le Créateur de l’univers ; et que Dieu ne soit plus connu seulement en Judée, mais sur la terre entière afin que partout, comme en Israël, son nom soit grand. ~
Mes bien-aimés, instruits par les mystères de la grâce divine, célébrons dans la joie de l’Esprit le jour de nos débuts et le premier appel des nations. Rendons grâce au Dieu de miséricorde qui, selon saint Paul, nous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ; qui nous a arrachés au pouvoir des ténèbres, et nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé. Ainsi que l’annonça le prophète Isaïe : Le peuple des nations, qui vivait dans les ténèbres, a vu se lever une grande lumière, et sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Le même prophète a dit à ce sujet : Les nations qui ne te connaissaient pas t’invoqueront ; et les peuples qui t’ignoraient accourront vers toi. Ce jour-là, Abraham l’a vu, et il s’est réjoui lorsqu’il découvrit que les fils de sa foi seraient bénis dans sa descendance, c’est-à-dire dans le Christ ; lorsqu’il aperçut dans la foi qu’il serait le père de toutes les nations ; il rendait gloire à Dieu, car il était pleinement convaincu que Dieu a la puissance d’accomplir ce qu’il a promis.
Ce jour-là, David le chantait dans les psaumes : Toutes les nations, toutes celles que tu as faites, viendront t’adorer, Seigneur, et rendre gloire à ton nom. Et encore : Le Seigneur a fait connaître son salut, aux yeux des païens révélé sa justice.
Nous savons bien que tout cela s’est réalisé quand une étoile guida les trois mages, appelés de leur lointain pays, pour leur faire connaître et adorer le Roi du ciel et de la terre. Cette étoile nous invite toujours à suivre cet exemple d’obéissance et à nous soumettre, autant que nous le pouvons, à cette grâce qui attire tous les hommes vers le Christ. ~
Dans cette recherche, mes bien-aimés, vous devez tous vous entraider afin de parvenir au royaume de Dieu par la foi droite et les bonnes actions, et d’y resplendir comme des fils de lumière ; par Jésus Christ notre Seigneur, qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.
NOTE
[01] Epiphanie est la parole grecque qui signifie “manifestation”.
Introduction : Une étrange façon de se présenter
Ce récit, pris aujourd’hui de l’Evangile de Marc, relate le baptême de Jésus. Il montre que, dès le début de sa vie publique, le Fils de Dieu se présente non pas en se vantant de ses origines célestes mais en suivant le chemin de l’abaissement et de l’humilité.
A trente ans, Jésus commence son ministère public en se rendant au Jourdain pour recevoir le baptême de pénitence et de conversion de Jean. Ce qui s’y passe est humainement paradoxal. Jean-Baptiste en fut déjà bouleversé. Quand le Précurseur a vu Jésus qui venait se faire baptiser comme les pécheurs, celui-ci a été étonné. Reconnaissant en lui le Messie, le Saint de Dieu, celui qui est sans péché, Jean manifeste son étonnement : lui-même, le baptiseur aurait voulu être baptisé par le Christ. Mais le Fils de Dieu l’a exhorté à ne pas faire d’objection, à accepter d’accomplir cet acte, afin de faire ce qui convenait pour « accomplir toute justice ».
Mais alors : « Le Fils de Dieu a-t-il besoin de pénitence et de conversion ? » Certainement pas. Pourtant, Celui qui est sans péché se place parmi les pécheurs pour être baptisé, pour accomplir ce geste de pénitence.
Le Saint de Dieu s’unit à ceux qui reconnaissent d’avoir besoin de pardon et demandent à Dieu le don de la conversion, c’est-à-dire la grâce de revenir à lui de tout leur cœur, d’être totalement à lui. Il s’agit de la relation inséparable entre la miséricorde et la conversion. Dans cette relation, nous trouvons, d’une part, le don gratuit et surabondant du salut et, d’autre part, tout notre besoin de changement et la reconnaissance de notre péché. Nous pouvons ainsi obtenir le pardon par lequel avec la réconciliation notre liberté s’approche de Jésus et demande quoi faire. Dieu nous restaure notre visage originel, bien au-delà de ce que nous pouvons envisager et mériter.
Jésus veut prendre le parti des pécheurs, devenir solidaire avec eux, leur montrer la proximité de Dieu. Jésus se montre solidaire de nous, avec notre effort de conversion, de quitter notre égoïsme, de nous détacher de nos péchés, de nous dire que si nous l’acceptons dans notre vie, Il est capable de nous élever et de nous conduire à la hauteur de Dieu le Père. Et cette solidarité de Jésus n’est pas « faite » de seules paroles et de simples intentions.
Le Fils de Dieu s’est vraiment immergé dans notre condition humaine. Il l’a pleinement vécue, sauf le péché, et donc il est capable d’en comprendre la faiblesse et la fragilité. Pour cela il a compassion des hommes et il choisit de « souffrir avec » les hommes, de devenir pénitent avec nous.
C’est l’œuvre de Dieu que Jésus veut accomplir : la mission divine de guérir les blessés et de guérir les malades, de prendre sur lui le péché du monde avec la puissance de l’amour humble et généreux.
Grâce à cet humble acte d’amour de la part du Fils de Dieu, les cieux s’ouvrent et le Saint-Esprit se manifeste visiblement sous la forme d’une colombe, tandis qu’une voix d’en haut exprime la complaisance du Père qui reconnaît son Fils unique, l’Aimé.
C’est une véritable épiphanie (= manifestation) de la Sainte Trinité qui témoigne de la divinité de Jésus, de son être le Messie promis, Celui que Dieu a envoyé pour libérer son peuple, afin qu’il soit sauvé (cf. Is 40, 2).
Ainsi s’accomplit la prophétie d’Isaïe que nous entendons dans la première lecture de la Messe d’aujourd’hui : le Seigneur Dieu vient avec le pouvoir de détruire les œuvres du péché et ses bras exerce la domination pour désarmer le diable.
Cependant, n’oublions pas que ces bras sont les bras étendus sur la croix et que la puissance du Christ est la puissance de Celui qui souffre pour nous : c’est la puissance de Dieu, différente de la puissance violente du monde. Dieu vient avec la puissance paternelle qui détruit le péché et transfigure le pécheur.
Vraiment, le Rédempteur agit comme le vrai, bon berger qui paît le troupeau et le rassemble, pour qu’il ne soit pas dispersé (cf. Is 40,10-11), et il offre sa propre vie pour qu’il ait la vie. C’est par sa mort rédemptrice que l’homme est libéré de la domination du péché et se réconcilie avec le Père. C’est par sa résurrection que l’homme est sauvé de la mort éternelle et qu’il est rendu victorieux du diable.
1) Le Baptême de Jésus et notre baptême
Ce dimanche, nous célébrons le fait que Jésus a été baptisé [02] par Jean le Baptiste dans les eaux du Jourdain en Terre Sainte. Ce Jean appelle les pécheurs à se laver dans la rivière avant de faire pénitence. Jésus vient à Jean pour se faire baptiser : « Il avoue donc être pécheur ? ». Certainement, non.
Alors, pourquoi le Christ, l’Innocent, est-il allé au Jourdain pour se faire baptiser ?
A cette question, nous pouvons répondre avec saint Jérôme : « le Sauveur fut baptisé par Jean pour trois raisons. Premièrement, parce que, étant né homme Il doit, comme les autres, respecter la loi dans la justice et l’humilité. Deuxièmement, pour démontrer l’efficacité du baptême de Jean en se faisant baptiser. Troisièmement pour montrer, en sanctifiant les eaux du Jourdain par la descente de la colombe, l’avènement de l’Esprit Saint dans le baptême des croyants » (Jérôme, Commentaire sur Matthieu 1,3,13).
Mais ceci entraîne une autre question. Pourquoi célébrer et vivre ce mystère du Baptême de Jésus ?
Pour exprimer notre gratitude à Jésus. Dans son baptême, le Christ, le Sans-péché, a pris sur Lui tous nos péchés et, en montrant la proximité de Dieu dans l’itinéraire de conversion de l’homme, Il marqua sa solidarité avec nous et nous racheta. La valeur rédemptrice vient du fait que Jésus, sans péché, s’est fait, par pur amour, solidaire des coupables et ainsi a transformé, de l’intérieur, leur situation. En effet, quand une situation catastrophique comme celle qu’a provoquée le péché est assumée en faveur des pécheurs par pur amour, alors elle ne s’inscrit plus dans l’opposition à Dieu, mais, au contraire, dans la docilité à l’amour qui vient de Dieu (cf. Gal 1,4), et elle devient ainsi source de bénédiction.
Cet acte d’extraordinaire humilité a été dicté par la volonté d’établir avec chacun de nous une pleine communion, par le désir d’établir une véritable solidarité avec nous, avec notre condition.
Cet acte de Jésus a anticipé la Croix, l’acceptation de la mort pour nos péchés et pour ceux de toute l’humanité. Jésus prend sur ses épaules le fardeau de la culpabilité de l’humanité tout entière. Il commence sa mission en se mettant à la place des pécheurs, dans la perspective de la croix.
C’est cet acte d’abaissement par lequel Jésus a voulu se conformer totalement au plan d’amour de Dieu le Père.
Dès lors, nous pourrions peut-être reformuler ainsi les questions que nous venons de poser : « Pourquoi donc le Père a-t-il voulu cela ? Pourquoi a-t-il envoyé son Fils unique dans le monde comme l’Agneau qui prend sur Lui les péchés du monde (cf. Jn 01:29)? On pourrait répondre : pour donner à l’humanité la vie de Dieu, son Esprit d’amour, afin que chaque homme puisse se désaltérer à cette source de salut inépuisable. C’est pour cela que les parents chrétiens portent le plus tôt possible leurs enfants sur les fonds baptismaux, sachant que la vie qu’ils leur ont transmise appelle une plénitude, un salut que Dieu seul peut donner. Et de cette manière les parents se font les collaborateurs de Dieu en transmettant à leurs enfants non seulement la vie physique mais aussi la vie spirituelle.
2) Notre baptême
Certes, le baptême de Jésus fut un baptême différent de celui que nous avons reçu, enfant ou adulte, mais il est en relation profonde avec lui. Au fond, tout le mystère du Christ dans le monde peut se résumer à ce mot « baptême », qui signifie « immersion » en grec. Le Fils de Dieu qui partage depuis toujours avec le Père et l’Esprit Saint la plénitude de la vie, a été « immergé » dans notre réalité de pécheurs, pour nous faire participer à sa propre vie : il s’est incarné, il est né comme nous, il a grandi comme nous et, à l’âge adulte, il a dévoilé sa mission en commençant précisément par le « baptême de conversion » pratiqué par Jean-Baptiste. Son premier acte public, que nous racontent les Evangiles, fut de descendre au Jourdain, parmi les pécheurs pénitents, afin de recevoir le baptême. Naturellement Jean était réticent, mais Jésus insista, parce que c’était la volonté du Père (cf. Mt 3,13-15).
Pour conclure, à la question : « Alors, que cela signifie pour nous de vivre cette fête du Baptême de Jésus ? », on répond : « Cela signifie vivre dans le baptême de Jésus jusqu’à ce qu’il ait tout pris de chacun de nous et nous ait tout donné ». Et comment prend-Il tout de nous ? A travers notre baptême.
Donc, depuis que Jésus-Christ, le Fils unique du Père s’est fait baptiser, le ciel est vraiment ouvert et continue à s’ouvrir, et nous pouvons confier chaque nouvelle vie qui éclot ou qui, une fois adulte, veut s’immerger dans le vrai Dieu, entre les mains de Celui qui est plus puissant que les puissances obscures du mal. C’est bien cela que signifie le Baptême : nous rendons à Dieu ce qui est venu de Lui.
Le Baptême, en effet, est plus qu’un lavement, une purification. C’est plus qu’entrer dans une communauté. C’est une nouvelle naissance. C’est un nouveau commencement de la vie. Dans le Baptême nous nous donnons au Christ. Il nous assume en Lui, afin que nous ne vivions plus pour nous-mêmes, mais par Lui, avec Lui et en Lui ; afin que nous vivions avec Lui, nous et tous les autres. Dans le Baptême nous nous abandonnons, nous déposons notre vie entre ses mains, de sorte que l’on peut dire avec saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20)
Le Baptême implique cette nouveauté : notre vie appartient au Christ, non plus à nous. Mais c’est précisément pour cela que nous ne sommes pas seuls, même dans la mort, mais nous sommes avec Lui qui vit éternellement. Accueillis par le Christ dans son amour, nous sommes libérés de la peur et nous vivons dans l’amour et par l’amour de Celui qui est la Vie.
3) Le baptême de l’Auteur du Baptême
Le passage de l’Evangile proposé ce dimanche qui rappelle le baptême du Seigneur, s’ouvre avec deux affirmations de Jean-Baptiste : « Après moi vient Celui qui est plus fort que moi : je vous baptise dans l’eau, mais il vous baptisera dans l’Esprit-Saint » (Mc 1,7-8). La prédication de Jean-Baptiste tend essentiellement à attirer l’attention sur Jésus. Dans son extrême simplicité (voir note 1), le récit du baptême de Jésus est riche de significations importantes.
D’abord, Jésus – en Marc 1, 7-11 – est présenté dans la double dimension de son mystère : l’homme d’humble origine (« il vint de Nazareth en Galilée ») et le Fils bien-aimé de Dieu.
Deuxièmement, les cieux ouverts, l’Esprit qui descend, la voix céleste, tout converge pour nous révéler que, avec la manifestation de Jésus sur les rives du Jourdain, les temps messianiques sont arrivés. L’invocation affligée d’Isaïe 63,19 (« Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! ») a été entendue : après être resté très longtemps fermé et silencieux, le ciel s’ouvre à nouveau, l’Esprit de Dieu est de retour parmi le peuple et la parole du Seigneur retentit de nouveau.
Dans le Baptême c’est le mouvement de Noël qui se répète : Dieu descend encore, il entre en chacun de nous, il naît en nous afin que nous naissions en Dieu et le Christ devient le centre de toute la vie chrétienne. C’est cette vérité dont les vierges consacrées dans le monde sont appelées à témoigner d’une manière particulière.
En effet, par l’acceptation de leur vocation particulière elles portent à son aboutissement la vocation chrétienne reçue au baptême et elles vivent leur condition de femme comme une offrande totale à Dieu.
Dans le parcours de leur maturation humaine et spirituelle, la consécration dans l’Ordo Virginum leur offre une façon de vivre en plénitude leur humanité, que le baptême avait greffée en Christ.
Avec ce mode de vie elles développent leur originalité personnelle comme un don pour soi et pour les autres. Leur vie totalement dédiée à Dieu devient exemple de la relation à soi-même, aux autres, à Dieu, dans l’Eglise, dans un contexte social et culturel donné.
Dans le rite de la consécration, les vierges consacrées, appelées par Dieu le Père dans un projet d’amour (Rite de la Consécration des Vierges, 34), reçoivent une « nouvelle onction spirituelle » (RCV, 29) qui les enracine dans la consécration baptismale. Avec la célébration de la consécration, ces femmes font l’expérience d’un nouveau mode de participation à la vie de la Trinité, dans laquelle le baptême les avait déjà ancrées et Dieu les soutient de jour en jour dans la fidélité (RCV, 53).
Lecture patristique
Saint Jérôme,
Commentaire sur Marc, l
BAPTÊME DU SEIGNEUR
« Après moi, c’est Celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie des ses chaussures » (Mc 1,7). Nous sommes confrontés à une grande épreuve d’humilité : c’est comme s’il avait dit ne pas être digne d’être un serviteur du Seigneur …
« Je vous baptise avec de l’eau » (Mc 1,8), je suis seulement un serviteur : il est créateur et Seigneur, je vous offre l’eau, sont une créature et je vous offre une chose créée : qu’il n’était pas créé, et offre quelque chose d’incréé. Je vous baptise avec de l’eau, je vous offre quelque chose d’invisible. Je suis visible, je vous donne l’eau visible ; Lui qui est invisible, donne l’Esprit invisible.
« Et il arriva que, dans ces jours, Jésus vint de Nazareth en Galilée » (Mc 1,9). Observez la connexion et le sens des mots. L’évangéliste ne dit pas, le Christ est venu, ni le Fils de Dieu, mais Jésus est venu. Certains peuvent se demander pourquoi il n’a pas dit qu’il était le Christ ? Je parle à la chair : évidemment Dieu est toujours saint et n’a pas besoin de la sanctification, mais maintenant nous parlons du Christ selon la chair. Alors il n’était pas encore baptisé et n’avait pas encore été oint par l’Esprit Saint. Personne ne doit être choqué : Je parle à la chair, je parle selon la forme du serviteur qu’il avait engagé, que je parle de Celui qui est venu au baptême presque comme un pécheur. Donc, se faisant je ne divise pas le Christ, comme si une personne était le Christ, une autre Jésus et un autre le Fils de Dieu : mais je veux dire que, en dépit d’être un et étant toujours le même, cependant, nous a paru différente en fonction des différents moments.
« Jésus de Nazareth en Galilée », dit Marc. Considérez le mystère. D’abord, sont arrivés auprès de Jean-Baptiste la Judée et les habitants de Jérusalem : notre Seigneur, qui a initié le baptême de l’Evangile et les sacrements de l’Evangile changé dans les sacrements de la loi, n’est pas venu de Judée, ni de Jérusalem, mais des gens de la Galilée. Jésus, en fait, vient de Nazareth en Galilée. Nazara signifie fleur : cela signifie que Jésus, provient de la fleur.
« Il a été baptisé par Jean dans le Jourdain » (Mc 1,9). C’est un grand acte de miséricorde : Il est baptisé comme un pécheur, Lui qui n’avait pas commis de péché. Dans le baptême du Seigneur tous les péchés sont pardonnés, mais, dans un sens, le baptême du Seigneur, avant la vraie rémission des péchés qui se déroule dans le sang du Christ, dans le mystère de la Trinité.
« Et maintenant, sortant de l’eau, il vit les cieux ouverts » (Mc 01:10). Tout ce qui a été écrit, il a été écrit pour nous : avant de recevoir le baptême nous avons les yeux fermés et nous ne voyons pas le ciel. « Il vit l’Esprit comme une colombe descendre et s’arrêter sur Lui. Et une voix vient du ciel :« Tu es mon Fils bien-aimé, en qui j’ai trouvé mon plaisir » (Mc 1,10-11). Jésus-Christ a été baptisé par Jean, l’Esprit Saint descend sous la forme d’une colombe et le Père du ciel rend son témoignage. Regarde ô arien, regarde ô hérétique : le mystère de la Trinité est aussi dans le baptême de Jésus. Jésus est baptisé, l’Esprit descend comme une colombe, et le Père parle du ciel.
« Il a vu les cieux ouverts », écrit Marc. Donc, en disant « Il voit » montre que les autres ne voient pas : pas tous en fait peuvent voir les cieux ouverts. En fait, Ezéchiel dit, au début de son livre (Ez 1,2), « Et c’est arrivé – dit-il – que pendant que j’étais assis le long du fleuve Cabar parmi les déportés, vis le ciel ouvert ». J’ai vu, dit, alors que d’autres ne voient pas. Et vous ne croiriez pas que les cieux s’ouvrent si simplement : nous-mêmes que nous sommes assis ici, nous voyons les cieux ouverts ou fermés selon nos mérites. La pleine foi voit les cieux ouverts, la foi hésitante les voit fermés.
Conférence patristique
Saint Éphrem (+ 373)
Homélie
Hymne 14, 6-8.14.36-37.47-50;
éd. lamy 1, 116.118.124.126.128.
Celui de qui vient tout baptême est venu au baptême et s’est manifesté au Jourdain. Jean le vit et retint sa main en suppliant : « Comment, Seigneur, veux-tu être baptisé, toi qui sanctifies tout par ton baptême ? C’est à toi qu’appartient le vrai baptême, d’où découle toute sainteté parfaite. »
Le Seigneur répondit : « Je le veux : approche et baptise-moi, pour que ma volonté s’accomplisse. Tu ne peux résister à ma volonté ; je serai baptisé par toi, car je le veux. Tu trembles et, contre ma volonté, tu ne considères pas ce que j’ai demandé. Or le baptême m’appartient ; accomplis l’œuvre à laquelle tu as été appelé. Les eaux sont sanctifiées par mon baptême, c’est de moi qu’elles reçoivent le feu et l’Esprit. Si je ne reçois pas le baptême, elles n’auront pas le pouvoir d’engendrer des enfants immortels. Il faut absolument que tu me baptises sans discuter, comme je l’ordonne. Je t’ai baptisé dans le sein de ta mère, baptise-moi dans le Jourdain. »
Saint Jean Baptiste répond : « Je suis un serviteur bien pauvre. Toi qui libères tous les hommes, aie pitié de moi ! Je ne suis pas digne de défaire la courroie de tes sandales (cf. Mc 1,7). Qui me rendra digne de toucher ta tête sublime ? J’obéis, Seigneur, à ta parole. Oui, viens vers le baptême où ton amour te pousse. L’homme qui n’est que poussière admire, avec un souverain respect, qu’il soit parvenu à cette dignité d’imposer la main à celui qui l’a modelé. »
Les armées célestes restaient silencieuses ; l’Époux très saint descendit dans le Jourdain ; baptisé, il en remonta aussitôt et sa lumière rayonna sur le monde.
Les portes du ciel s’ouvrirent et la voix du Père se fit entendre : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour (Mt 3,17). Allons, tous les peuples, adorez-le !
Les assistants demeuraient stupéfaits d’avoir vu l’Esprit descendre pour rendre témoignage (cf. Jn 1,32-34) au Christ. Gloire, Seigneur, à ton Epiphanie, qui nous réjouit tous ! Dans ta manifestation, c’est le monde entier qui a resplendi.
[01] En effet, le Père rend témoignage au Fils, l’Esprit Saint sous forme d’une colombe descend du ciel, le Fils incline sa tête immaculée pour recevoir le baptême afin de se manifester à l’homme comme rédempteur de l’esclavage du péché. « Quel grand mystère que ce baptême céleste ! Le Père parle du haut du ciel, le Fils apparaît sur la terre, l’Esprit saint se manifeste sous la forme d’une colombe : de fait, on ne peut pas parler de vrai baptême ni de véritable rémission des péchés sans vérité de la Trinité, pas plus qu’on ne peut remettre les péchés si l’on ne croit pas à la Trinité parfaite. » (Chromace d’Aquilée, Discours 34, 1-3).
[02] Tous les évangélistes nous ont transmis l’événement (Mt 3,13-17; Mc 1,9-11; Lc3,21-22; Jn 1,29-34). Relisons le texte de Marc (1,9-10): “En ces jours-là Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. A l’instant où il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre, sur lui”. Jésus était venu au Jourdain de Nazareth où il avait passé les années de sa vie “cachée”. Avant sa venue, il avait été annoncé par Jean qui, au Jourdain, exhortait à un “baptême de pénitence” et annonçait “Celui qui est plus fort que moi vient après moi et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés d’eau, mais lui vous baptisera d’Esprit Saint” (Mc 1,7-8). On était désormais au seuil de l’ère messianique. Avec la prédication de Jean s’achevait la longue préparation qui s’était déroulée tout au long de l’alliance antique, et de l’histoire humaine pourrait-on dire, que raconte par l’ Ecriture Sainte. Jean sentait la grandeur de ce moment décisif qu’il interprétait comme le début d’une nouvelle création dans laquelle il découvrait la présence de l’Esprit qui planait sur la première création (Jn 1,2). Il savait, et il le confessait, qu’il était un simple annonciateur, précurseur et ministre de celui qui devait venir “baptiser d’Esprit Saint”.
1) La vocation : l’invitation à rester avec le Christ pour en partager la vie et la tâche.
Après la célébration du Baptême de Jésus qui a conclu la période de Noël dimanche dernier, la liturgie présente aujourd’hui un passage du premier chapitre de l’Évangile de Jean pour compléter la narration des événements qui ont marqué la manifestation de Jésus comme Messie et Fils de Dieu, qui appelle à le suivre, en habitant avec lui. Et, n’oublions pas, on n’habite que là où l’on est aimé : la maison de l’un est l’affection de l’autre. L’habitation, la maison n’est pas comme la tanière ou la bergerie pour l’animal qui y se réfugie ou s’abrite. Le foyer est le lieu des véritables rapports de la vie humaine, de l’intimité, des affections. Demander au Christ « où habites-tu ?» signifie lui demander « qui es-tu ? ». Cela signifie lui demander son identité, cela signifie lui demander « d’où viens-tu et où vas-tu ? » Quel est ton monde, le monde vrai et intérieur que tu as construit et que tu es toi-même en train de construire. Comme Jean et André, nous demandons à la Parole faite chair : « Où habites-tu ? Où es-tu chez toi ? Quel est ton mode de vie, qui es-tu vraiment ? C’est ça ce qui nous intéresse ». Et le Christ répond à nous aussi : « Venez et vous verrez ». Par conséquent, si nous ne marchons pas derrière lui, à sa suite, nous ne connaîtrons pas la réponse pour « voir » avec les yeux du cœur.
Ce n’est pas un hasard, si même pour les deux autres lectures de la messe de ce dimanche, le IIe du temps ordinaire, la vocation est le thème central comme écoute de la volonté d’amour de Dieu et comme chemin pour demeurer dans l’Amour dont nous devenons membres. Nous avons tous été appelés à suivre une « vocation » à réaliser dans notre vie de tous les jours. Nous sommes tous appelés à vivre notre vocation de fils de Dieu dans le Fils unique dans l’apparente banalité de la vie quotidienne. Nous sommes tous appelés à être avec le Christ, avant de faire quelque chose pour le Christ.
Le plus bel exemple à cet égard nous est offert par la Vierge Marie qui, avant de “faire des œuvres” de mère, “était” et “est” encore mère. Et les apôtres aussi dont nous parle l’Évangile de ce jour, avant de faire quelque chose pour le Christ, furent avec le Christ. A Jean et André qui lui demandaient : “Maître, où habites-tu ?”, Jésus répondit : “Venez et vous verrez”, c’est-à-dire qu’il leur proposa d’“être” avec Lui, avant de “faire” quelque chose avec Lui.
Ce n’est pas un hasard non plus si la liturgie du temps ordinaire demande que le prêtre porte les ornements verts, pour signifier le temps vert de notre vie. Il s’agit d’un temps chargé d’espoir, qui accompagne et illumine le quotidien que nous devons “passer” à la suite du Christ.
Le temps ordinaire n’est pas un temps mineur, c’est le temps dans lequel le Mystère de la vie du Christ et de notre vie en Lui s’écoule sous nos yeux de manière ordinaire et nous, nous sommes appelés à le recevoir et à le comprendre, pour parcourir la voie du salut, en Jésus Christ, notre Voie.
Chaque existence est déjà un appel : Dieu nous a sauvés de l’abîme vertigineux du néant et, en nous offrant l’être, il nous a donné aussi un projet à accomplir, un dessein à réaliser qui est même gravé “sur ses paumes” (Isaïe 49). C’est là le sens de notre vie : être avec Dieu et collaborer au grand projet qu’Il nourrit de toute éternité pour chacun de nous.
Nous sommes souvent tentés de croire que la vocation que Dieu nous donne, est un devoir pénible, une vertu obligatoire et ennuyeuse. Non. Dieu adresse aux hommes un appel à tisser un lien d’amour avec Lui. Il les invite dans sa demeure, les accueille de nouveau dans sa maison quand ils reviennent à son amour. Et non seulement ils peuvent rester avec Lui mais Lui reste dans leur cœur. La philosophie de l’homme dans la quête éternelle de sa maison est la nostalgie de sa patrie, de sa maison natale, comme l’a écrit le philosophe et écrivain allemand Novalis (1772 -1801) : “la philosophie est la nostalgie de retour à la maison”. Eh bien l’Évangile d’aujourd’hui montre comment on arrive à cette maison. En suivant le Christ, en Lui demandant où il habite et en demeurant avec Lui.
L’effet le plus admirable de cette démarche est que nous devenons sa demeure. Car se rapprocher de Dieu c’est devenir une cathédrale vivante. En recevant sa Présence en nous, nous comprenons la grandeur de la condition “humaine” à laquelle nous sommes appelés. La Bible abonde d’histoires de vocation : à titre d’exemple, Abraham, Moïse, David, chacun des prophètes, le petit Samuel dont il est question dans la première lecture d’aujourd’hui (1 Samuel 3,3-10), la Vierge Marie, les apôtres.
Chacun sous des formes différentes, mais nous avons tous en commun de recevoir cette invitation à donner à notre existence la valeur suprême de s’ouvrir à la relation avec Dieu, en disant comme Marie : “Amen, Fiat, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit”.
2) Les trois verbes de la vocation qui n’est pas un métier
Les lectures de la messe d’aujourd’hui montrent que la vocation se caractérise par trois verbes : appeler, écouter, répondre.
Appeler. Excepté les rares appels directs, la vocation se produit par l’intermédiaire d’autres hommes, comme on le voit dans l’épisode d’aujourd’hui : pour les deux disciples du Baptiste, c’est lui l’intermédiaire, qui leur désigne l’Agneau de Dieu ; pour Pierre, c’est son frère André ; pour Samuel enfant, c’est son “tuteur” Eli.
Écouter, comme il le fit le petit Samuel qui répondit à Dieu qui l’appelait par son nom : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ».
Répondre en allant habiter auprès de Celui qui nous dit, comme à Jean et André : “Venez et vous verrez”.
Revenons au passage de l’Évangile d’aujourd’hui, où il nous est raconté que, remarquant Jean et André qui le suivaient, Jésus se retourna et demanda : “Qu’est-ce que vous cherchez ?”. Jésus ne posa pas cette question pour se renseigner, mais pour provoquer la réponse et les amener à prendre conscience de leur propre recherche. Jésus oblige l’homme à s’interroger sur les raisons de son propre chemin.
La recherche doit être mise en question. Il y a, effectivement, recherche et recherche. Il y a celui qui cherche vraiment Dieu et qui, en réalité se cherche lui-même.
Donc, la première condition est de vérifier continuellement l’authenticité de sa propre recherche de Dieu. La deuxième est de ne pas chercher à comprendre la vocation comme une recherche visant à ordonner le monde ni à trouver sa place dans le monde, parce que la vocation n’est pas le fruit d’un projet humain ou d’une stratégie d’organisation. Elle est vocation à l’Amour reçu et offert. La vocation n’est pas un choix, c’est être choisi : “Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis” (Jn 15, 16).
3) La vocation au bonheur1 à travers un exode
Dans l’Évangile de Marc on lit : “Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. (…) Jésus le regarda et se prit à l’aimer ; il lui dit : « Une seule chose te manque : va, ce que tu as vends-le, et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens, suis-moi.” (Mc 8, 34-35 ; 10,21).
Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus, en d’autres termes, répète cette invitation à Jean et André pour qu’eux aussi se mettent en route à sa suite. Dans les deux cas, le Christ demande de parcourir avec Lui le nouvel exode, qui n’est pas uniquement de libération du mal et de tout autre esclavage physique ou moral, mais pour la liberté, la vérité2, l’amour, la joie qui nous tiennent tant à cœur.
Un exemple de saint qui accepta totalement de faire cet exode avec le Christ, c’est celui de Saint François d’Assise (1182 –1226), qui exprima son expérience de libération et de vocation par ces paroles connues sous le nom de La Prière simple :
Seigneur, faites de moi un instrument de votre paix.
Là où il y a de la haine, que je mette l’amour.
Là où il y a l’offense, que je mette le pardon.
Là où il y a la discorde, que je mette l’union.
Là où il y a le doute, que je mette la foi.
Là où il y a le désespoir, que je mette l’espérance.
Là où il y a les ténèbres, que je
mette votre lumière.
Là où il y a la tristesse, que je mette la joie.
Ô Maître, que je ne cherche pas tant à être consolé qu’à consoler,
à être compris qu’à comprendre, à être aimé qu’à aimer,
car c’est en donnant qu’on reçoit, c’est en s’oubliant qu’on trouve,
c’est en pardonnant qu’on est pardonné,
c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie.
Des siècles avant, un autre saint exprima l’expérience d’être appelé de manière très profonde. Il s’agit de Saint Augustin d’Hippone (354 – 430), dont la vocation-conversion fut obtenue par la prière et les larmes de sa mère, Monique. Dans les Confessions, écrites pour raconter sa vocation et rendre gloire à Dieu pour sa miséricorde, ce grand Saint affirme que “le poids de l’amour élève vers le haut” (Pondus meum amor meus – Confessions, XIII, 9, 10). Autrement dit, l’évêque d’Hippone ajoutait : “En quelque lieu que j’aille, c’est l’amour qui m’y porte”.
Lui aussi avait trouvé l’amour et non seulement il ne voulait pas le perdre, mais il voulait lui rester fidèle pour toujours.
Pendant des années il avait cherché la vérité et l’amour. Quand il l’eut rencontré dans la personne du Christ, il resta fidèle à jamais.
A lui aussi, le Christ dit “que cherches-tu ?”, et à sa réponse interrogative : “Maître où habites-tu ?” la réponse est encore “viens et tu verras”.
4) Le témoignage des Vierges consacrées dans le monde
La vocation de Jean et André fut suscitée par le témoignage de leur “vieux” maître, Jean le Baptiste, qui avait désigné Jésus comme “l’Agneau qui enlève les péchés du monde”, mais elle devint plus claire dans le dialogue avec le Christ : “Que cherchez-vous ?”, “ Maître, où habites-tu ? “Venez et vous verrez”.
A Jean et à André, comme à l’interminable cortège de personnes qui Le cherchent et Lui demandent : “ Où habites-tu ?”, Jésus répond par un impératif (“venez”) et par une promesse (“vous verrez”). La recherche n’est jamais finie. La découverte de Dieu n’est jamais terminée.
Jésus ne dit pas ce qu’ils ne verront ni quand. C’est en demeurant avec Lui que l’avenir se dévoilera et s’épanouira. Suivre Jésus ne signifie pas savoir à l’avance où Il nous conduit ; cela veut dire lui faire confiance, pleinement confiance. Cet abandon total est vécu de manière particulière par le Vierges consacrées. Ces femmes nous donnent le témoignage que la vocation consiste à reconnaître le Christ comme centre affectif de la vie humaine. A leur exemple, à la question du Christ “Qui, que cherchez-vous ?”, nous répondons : “Toi”, et dans le quotidien “oui” (fiat), elles se conforment à son dessein d’amour, en renouvelant fidèlement le “oui” prononcé entre les mains de l’évêque le jour de leur consécration. (Cf. rituel de Consécration des vierges, n° 14 : L’évêque : « N., le Seigneur vous appelle à le suivre. » Réponse de la candidate : « Me voici, Seigneur, puisque tu m’as appelée ».)
Nous savons tous que l’amour de Dieu pour l’homme est fidèle et éternel : “ Je t’ai aimé d’un amour éternel ”, dit Dieu à l’homme (Jr 31, 3). Les Vierges consacrées nous témoignent que même nous, nous pouvons vivre la vocation à l’amour de Dieu qui est lumière, bonheur, et épanouissement de la vie ici-bas et pour l’éternité.
Lecture Patristique
Saint Thomas d’Aquin
Ev. sec. Ioan., 1, 15, 1 s.
C’est maintenant le contenu du témoignage du Baptiste qui nous est exposé. Par ces paroles, non seulement il montre le Christ, mais il admire sa puissance. Isaïe avait dit: Il sera appelé l’Admirable. Et vraiment Il est d’une puissance admirable, cet Agneau qui, égorgé, tua le lion, ce lion dont il est dit: Votre adversaire le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. Aussi ce même Agneau a-t-il mérité d’être appelé Lion vainqueur et glorieux — Il a vaincu, le Lion de la tribu de Juda.
Jean donne brièvement son témoignage: VOICI L’AGNEAU DE DIEU, soit parce que les disciples à qui il présentait ce témoignage étaient déjà suffisamment informés sur le Christ par tout ce qu’ils avaient entendu de Jean, soit encore parce que cela fait bien comprendre toute l’intention de Jean, qui était uniquement d’amener ses disciples au Christ. Et Jean ne leur dit pas: « Allez à Lui », pour que ses disciples ne paraissent pas faire une grâce au Christ en Le suivant, mais il met en lumière la grâce du Christ comme un bienfait pour eux s’ils Le suivent. C’est pourquoi il dit VOICI L’AGNEAU DE DIEU, c’est-à-dire voici Celui en qui est la grâce, et la puissance purificatrice des péchés. On offrait en effet un agneau en sacrifice pour les péchés, comme le dit l’Écriture
LES DEUX DISCIPLES L’ENTENDIRENT PARLER AINSI, ET ILS SUIVIRENT JESUS. JESUS SE RETOURNA, LES VIT QUI LE SUIVAIENT ET LEUR DIT: « QUE CHERCHEZ-VOUS? » ILS LUI REPON DIRENT: « RABBI (CE QUI SIGNIFIE MAITRE), OU HABITES-TU? » » VENEZ ET VOYEZ », LEUR DIT-IL. ILS VINRENT DONC ET VIRENT OU IL DEMEURAIT, ET ILS DEMEURERENT AUPRES DE LUI CE JOUR LA. C’ETAIT ENVIRON LA DIXIEME HEURE.
L’Évangéliste rapporte ici le fruit de ce témoignage. Il expose en premier lieu le fruit du témoignage de Jean et de ses disciples, ensuite celui de la prédication du Christ. Le premier point comporte deux parties. Dans la première, l’Évangéliste expose le fruit du témoignage de Jean, dans la seconde celui de la prédication d’un de ses disciples. Au sujet du fruit provenant du témoignage de Jean, l’Évangéliste indique d’abord sa formation première, puis son achèvement par le Christ.
L’Évangéliste dit d’abord: LES DEUX DISCIPLES qui étaient avec Jean L’ENTENDIRENT qui disait: VOICI L’AGNEAU DE DIEU, et ILS SUIVIRENT JESUS — littéralement: ils s’en allèrent avec Lui.
A ce sujet on peut faire, selon Chrysostome3, quatre remarques.
Voici la première: Jean parle, le Christ se tait, et c’est à la parole de Jean que ses disciples se rassemblent autour du Christ. Cela correspond à un mystère. Le Christ est en effet l’époux de l’Église; Jean, l’ami de l’époux et son paranymphe. Le rôle du paranymphe est de remettre l’épouse à l’époux et, avec les paroles voulues, de livrer la dot. Il revient à l’époux de se taire, comme par réserve, mais, une fois qu’il a reçu l’épouse, de disposer d’elle comme il le veut. Ainsi Jean remet au Christ les disciples qui Lui sont fiancés par la foi. Jean parle, le Christ se tait; mais après les avoir reçus, Il les instruit avec soin.
La seconde remarque est celle-ci: lorsque Jean sou lignait la dignité du Christ en disant: Il existait avant moi, et moi, je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure4, personne ne s’est converti. Mais quand il a parlé des abaissements du Christ et du mystère de l’Incarnation, alors ses disciples ont suivi Jésus. Car les abaissements du Christ, ce qu’Il a souffert pour nous, nous émeuvent davantage. En ce sens on lit dans le Cantique des Cantiques: Ton nom est une huile répandue5. Il s’agit de la miséricorde avec laquelle Il a procuré le salut des hommes; aussi l’Écriture ajoute-t-elle aussitôt: Les jeunes filles t’aiment.
La troisième remarque de Chrysostome est la suivante. La parole de la prédication est comme une semence qui tombe en diverses terres. Dans l’une elle fructifie, dans l’autre, non. Ainsi, lorsque Jean prêche, il ne convertit pas au Christ tous ses disciples mais deux seulement, ceux qui étaient bien disposés. La jalousie, au contraire, anime les autres contre le Christ; aussi soulèvent-ils à son endroit une accusation: Pourquoi, tandis que les Pharisiens et nous, nous jeûnons sou
vent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ?6
Dernière remarque: ayant entendu son témoignage, les disciples de Jean ne se permirent pas de parler sur-le-champ à Jésus, mais pleins à la fois d’ardeur et de retenue, ils cherchèrent à s’entretenir avec Lui en particulier dans un endroit retiré — Il y a en effet pour toute chose un temps et un jugement.
1 Cf. Le catéchisme de l’Église catholique, IIIe Partie, art.2
2 Pape François, Les vocations comme témoignages de la Vérité, 14 mai 2014.Là où il y a l’erreur, que je mette la vérité.
3 Ioannem hom., 18, PG 59, col. 115-118.
4 Jean 1, 27.
5 Ct 1, 3.
6 Mt 9, 14.
1) Vocation à servir la vérité avec amour.
La Liturgie de la Parole de ce dimanche nous fait encore réfléchir à la question qui occupait déjà nos esprits il y a une semaine : la Vocation.
A la lumière de la Parole de Dieu, nous pouvons comprendre que la vocation n’est pas fruit d’un projet humain ou d’une habile stratégie organisationnelle. Dans sa réalité la plus profonde, elle est un don de Dieu, une initiative mystérieuse et ineffable du Seigneur qui entre dans la vie d’une personne en la séduisant avec la beauté son amour, et en suscitant par conséquence un don de soi total et définitif à cet amour divin.
En effet, dimanche dernier, la première lecture de la messe nous racontait la vocation de Samuel qui avait répondu à l’appel en disant : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Dieu l’appela par son nom, car Il appelle toujours en nommant la personne, un nom qu’il prononce avec amour. Imaginez le bouleversement que Paul a dû éprouver sur la route de Damas, en se sentant appelé avec amour par Celui qu’il persécutait. Nous aussi, nous sommes appelés avec amour pour apporter au monde la vérité amoureuse du Christ qui nous demande d’œuvrer avec lui dans les messes du monde.
L’Évangile de ce dimanche parle lui aussi de vocation, racontant celle des premiers disciples qui ont suivi Jésus poussés par le désir qui habitait leur cœur et que Jésus reconnaît lorsqu’Il s’est retourné vers eux et leur a demandé : « Que cherchez-vous ? ».
Dans la messe d’aujourd’hui, le prophète Jonas (Ière lecture) et l’appel des premiers disciples dans l’Évangile selon saint Marc (IIIeme lecture) nous montrent que la conversion est la toute première condition d’une vocation, qui consiste à suivre concrètement le Christ, à Le suivre Lui, pour être avec Lui et comme Lui. Il est la Voie authentique à parcourir pour arriver à la vraie Vie. Ainsi nous découvrirons que le chemin à prendre est nouveau, non pas parce qu’il est différent du vieux chemin mais parce que la raison, ou mieux encore, la direction qu’on lui fait prendre, est tout autre. Pour mieux dire, pour un être humain qui parcourt le chemin de la vie sans foi, ce chemin va de la vie à la mort : nous naissons et nous mourons. Le chemin de l’Evangile, c’est-à-dire avec le Christ, c’est le contraire : il va de la mort à la vie. Donc le chemin auquel Jésus nous appelle est nouveau, Il nous invite à le prendre, en Le suivant.
« À la racine de toute vocation chrétienne – explique le Pape François – il y a la sortie du confort et de la rigidité du propre soi pour centrer notre vie en Jésus-Christ ». Une sortie qui ne représente pourtant pas « un mépris de sa vie, de ses sentiments et de son humanité », bien au contraire. « La vocation – explique encore le Pape François – est un appel d’amour qui attire et envoie au-delà de soi, déclenchant « un exode permanent du moi fermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi » (29 mars 2015).
Faire cet exode vers Dieu et vers son prochain est faire un acte de foi et de confiance en Jésus Christ, qui implique un changement de mentalité et d’action, qui pousse à prendre les voies du Seigneur, dont les noms sont : « miséricorde, amour, bonté, justice » (cf. Psaume 24). Chacun de nous doit marcher le long de ces « sentiers » (cf. ibid), en « mettant ses pas dans les pas » du Seigneur Jésus qui, il y a 2000 ans, parcourait les routes de Galilée (cf. Mc 1,14-20), et qui aujourd’hui encore ne cesse de marcher et d’appeler.
Aujourd’hui encore, le Christ n’arrête pas de marcher parmi nous et d’appeler chacun de nous à se quitter, à sortir du confort et de la rigidité de son propre ego pour centrer sa vie en Jésus-Christ ; en abandonnant sa propre terre comme Abraham, en partant avec confiance et sachant que Dieu montrera le chemin vers la nouvelle terre.
Cet « exode » ne doit pas être compris comme un mépris de notre vie, de nos sentiments, de notre humanité. Au contraire, quiconque entreprend de suivre le Christ trouve la vie en abondance, mettant tout de lui-même à la disposition de Dieu et de son Royaume. Jésus dit: « Et celui qui aura quitté, à cause de mon nom, des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra le centuple, et il aura en héritage la vie éternelle. » (Mt 19, 29). Tout cela a sa racine profonde dans l’amour.
Si les pêcheurs Pierre et André, Jacques et Jean, appelés par le Messie qui passait près d’eux, l’ont suivi sur-le-champ, c’est parce qu’ils ont compris que la vie enracinée dans l’amour était là, sinon cela aurait été stupide et incompréhensible de leur part.
Puis, petit à petit, ils se sont rendu compte qu’il était logique qu’ils aient pris ce chemin et qu’ils avaient eu raison de suivre le Christ qui les avait appelés. En effet, en Le suivant fidèlement, patiemment, ils ont pu goûter aux fruits de ce chemin. Donc la foi n’est pas illogique, elle n’est pas un saut dans l’inconnu, au contraire, elle est très rationnelle, en ce sens qu’elle est très cohérente, puisque lorsque quelqu’un nous fait une proposition sensée, il est normal d’arrêter de pêcher pour le suivre. « Suivre Jésus c’est bien cela : aller avec Lui par amour, le suivre : prendre le même chemin, la même route. Et l’esprit du monde sera celui qui ne tolèrera pas et nous fera souffrir, mais d’une souffrance comme celle qu’a vécue Jésus. Demandons la grâce de pouvoir suivre Jésus sur la route que Lui nous a fait voir et qu’Il nous a enseignée. Ce qui est beau c’est qu’Il ne nous laisse jamais seul. Jamais ! Il est toujours avec nous (Pape François, 28 mai 2013).
2) Conversion existentielle
En suivant le Christ, les disciples comprirent que Jésus était le Fils de Dieu, à la recherche constante de l’homme. Ils découvrirent un Dieu « obstinément » épris de l’homme.
Aujourd’hui aussi, l’homme a beau s’obstiner à refuser sa bienveillance et à rejeter les garanties de salut et de joie, le Christ ne cesse de l’appeler et d’instaurer ce dialogue, fait de familiarité et de confiance réciproque, qui a commencé avec la conversion à l’Evangile, c’est-à-dire au Christ.
En effet, avant la conversion « morale » (à savoir, des choses à mieux faire et des commandements à observer), il y a la conversion « existentielle » (en hébreu conversion signifie « changer la direction de sa marche » : avant on allait d’un côté, maintenant on va de l’autre, vers la vérité). L’étymologie latine de « conversion » nous apprend que ce mot vient du verbe cum-vertere = se tourner vers (cum, ici a une valeur de renforcer le verbe) ce qui veut dire que ceux qui se convertissent tournent leur regard et le fixent sur la personne de Jésus et sur sa « prétention inouïe » à être la réponse complète à notre demande de vie et d’amour vrai.
Ainsi, la conversion ne consiste pas seulement à cesser de faire le mal et à s’efforcer de faire le bien. Elle consiste à « convertir » sa vie au Bien, qui est Quelqu’un à aimer, avant d’être quelque chose à faire.
Sur ces deux aspects, on est frappé par la phrase de Kafka[03]: « Je ne suis pas seul parce que j’ai reçu une lettre d’amour, pourtant je suis seul parce que je n’ai pas répondu avec amour » (Kafka, le Château). Il est pratiquement certain que ce grand écrivain se référait à une expérience personnelle d’amour humain, mais il me semble qu’il décrit la situation de l’homme contemporain par rapport à Dieu, au Christ, au Bien incarné à aimer.
Eh bien, cette demande inquiète qui naît de notre solitude reçoit la vraie réponse à la proposition d’amour que le Christ fait à chacun de nous, qu’il soit prêtre, religieux ou laïc. La vocation du Christ, avant même de concerner notre situation personnelle (célibataire ou marié, consacré ou laïc) concerne notre vie à convertir dans sa globalité. Le Christ appelle à participer à l’agonie[04] de l’Amour éternel qui nous appelle par le don infini qu’Il est, et qui prend sur Lui toutes les conséquences des refus d’amour que nous lui opposons et qui nous déshumanisent. Si nous répondons à cet Amour avec amour, en nous donnant totalement, dans la virginité comme dans le mariage, nous ne serons plus seuls et en nous transparaîtra la Présence qui est Vie de notre vie.
En nous donnant à Dieu, chez nous ou en communauté, à l’église ou au travail, nous vivrons un élan fraternel, en créant autour de nous un climat de bonté qui nous permettra de découvrir le trésor qui se cache dans l’autre.
3) La conversion et la consécration
Les lectures d’aujourd’hui nous appellent à la conversion. C’est le premier mot de la prédication de Jésus, qui prend toute sa signification associée à la disponibilité à croire : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15).
Le premier aspect de la vocation à laquelle le Christ appelle est donc de se convertir et de croire à la bonne nouvelle ( le mot Evangile signifie en effet bonne et vraie nouvelle) qui vient de Dieu : Dieu, par amour, s’est fait chair, parce que Dieu est Amour ; il est né enfant comme tout enfant, pour pouvoir parler, vivre, mourir comme nous, partager tout ce qui est fragile, pour que nous puissions vivre notre fragilité avec la joie de pouvoir la découvrir et la sentir habitée par l’infinie beauté et bonté de Dieu.
Le second aspect consiste à suivre le Christ. L’Evangile ne saurait se réduire à une idée, à une philosophie, à une expérience mystique personnelle, il implique au contraire une relation, une réelle sécurité, une prise en charge par quelqu’un d’autre.
Le suivre Lui pour être avec Lui, pour être comme Lui. L’appel consiste donc à être en compagnie de Jésus, être avec lui et comme lui. Autrement dit Jésus nous appelle à être comme lui des fils de Dieu. C’est toute l’essence de l’appel. Mais cet appel n’arrive pas d’un coup de baguette magique. C’est un parcours. Jésus dit à celui qu’il rencontre : « Suis-moi, prends le même chemin que moi, mets tes pas dans les miens. Vis comme moi et ta vie deviendra comme la mienne ».
Dans l’Ancien Testament, l’exode fut ce parcours par excellence. Aujourd’hui notre exode est celui dont témoignent tout particulièrement les Vierges consacrées dans le monde, en nous montrant que lorsque l’on trouve quelque chose qui vaut infiniment plus que tout ce à quoi on tenait avant, cela vaut la peine de quitter tout le capital humain et matériel. Ces femmes, tout comme nous, ont découvert le sens de la vie : Jésus Christ ! Et elles témoignent de manière radicale que Dieu a la primauté dans notre vie. (cf rituel de consécration des Vierges, n° 24, prière de l’Evêque : « Regarde, Seigneur, nos sœurs N. et N. : en réponse à ton appel, elles se donnent tout entières à toi ; elles ont remis entre ttes mains leur décision de garder la chasteté et de se consacrer à toi pour toujours)
L’humanité d’aujourd’hui a besoin de chrétiens authentiques : d’hommes et de femmes qui, par leur témoignage vivant et silencieux, soient les prophètes d’un monde nouveau. Peu importe qu’ils continuent ou non à exercer leur métier de toujours, les apôtres aussi continuèrent à pêcher, après la Résurrection du Christ.
Suivre le Christ en s’abandonnant complètement n’implique pas nécessairement que l’on quitte son travail, qui est notre gagne-pain. Abandonner sa vie signifie l’offrir à Dieu, dans la joie. Cela veut dire avant tout que le but de notre vie n’est plus notre travail, que ce ne sont plus les filets et la barque, le poisson que l’on pêche, mais le Christ : un but de vie bien plus intéressant ! En Lui la vie trouve un sens plein et durable. On quitte l’amour humain pour l’Amour divin.
A cet égard, saint Jean-Paul II a écrit : « Le Fils, chemin qui conduit au Père (cf. Jn 14, 6), appelle tous ceux que lui a donnés le Père (cf. Jn 17, 9) à venir à sa suite, ce qui oriente leur existence. Mais à certains, précisément aux personnes consacrées, il demande un engagement total qui comporte l’abandon de toutes choses (cf. Mt 19, 27) pour vivre en intimité avec lui et le suivre où qu’Il aille (cf. Ap 14, 4). Dans le regard de Jésus (cf. Mc 10, 21), « image du Dieu invisible » (Col 1, 15), splendeur de la gloire du Père (cf. He 1, 3), se lit la profondeur d’un amour éternel et infini qui atteint les racines de l’être. La personne qui se laisse saisir ne peut que tout abandonner et le suivre (cf. Mc 1, 16-20 ; 2, 14 ; 10, 21.28). Comme Paul, elle considère que tout le reste « est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus-Christ » devant qui elle n’hésite pas à regarder tout « comme des déchets, afin de gagner le Christ » (Ph 3, 8). Elle aspire à s’identifier à Lui, en ayant les mêmes sentiments et la même forme de vie. Tout abandonner et suivre le Seigneur (cf. Lc 18, 28) constitue un programme valable pour toutes les personnes qui sont appelées et pour tous les temps. » (Exhort. Ap. Post-Synodale, Vie Consacrée, n. 18).
Lecture Patristique
Saint Césaire d’Arles (+ 543)
Le repentir, chemin de la conversion
(Sermon 144, 1-4, CCL 104, 593-595)
La lecture de l’évangile, frères bien-aimés, nous a fait entendre ces paroles du Seigneur : Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 4,17). Le Royaume des cieux est le Christ qui, nous en avons la certitude, connaît les actes bons et mauvais et juge tous les motifs de nos actes.
Aussi nous faut-il devancer Dieu en confessant nos fautes et réprimer tous les dérèglements de l’âme avant le jugement. Nous nous exposons au danger si nous ne savons quel traitement suivre pour nous guérir du péché. Nous devons faire pénitence avant tout parce que nous savons que nous aurons à rendre compte des raisons de nos errements.
Voyez, frères bien-aimés, combien la bonté de notre Dieu est grands envers nous, si grande qu’il veut remettre le péché de celui qui s’en reconnaît coupable et le répare avant le jugement. Car lui, le juste juge, fait toujours précéder le jugement d’un avertissement, pour n’avoir jamais à exercer une justice sévère. Si Dieu veut tirer de nous des ruisseaux de larmes, ce n’est pas pour rien, frères bien-aimés, mais pour que nous puissions recouvrer par le repentir ce que nous avions perdu par la négligence.
Car notre Dieu sait que l’homme n’a pas toujours une volonté droite, et qu’il peut souvent pécher dans sa chair ou commettre des écarts de langage. Aussi nous a-t-il appris la voie du repentir par laquelle nous pouvons réparer les dommages que nous avons causés, et nous corriger de nos fautes. Pour être sûrs d’en obtenir le pardon, nous ne devons donc jamais cesser de regretter nos péchés.
Si affaiblie que soit la nature humaine par tant de blessures, personne ne doit désespérer. Car le Seigneur est d’une générosité si grande qu’il répand de bon cœur sur tous ceux qui sont à bout de force les dons de sa miséricorde.
Mais l’un de vous dira peut-être : « Pourquoi craindrais-je, puisque je ne fais aucun mal ? » Sur ce point, écoutez ce que dit l’apôtre Jean : Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous (1Jn 1,8). Que personne donc ne vous égare, mes bien-aimés, car la pire espèce de péché est de ne pas apercevoir ses péchés. Alors que tous ceux qui reconnaissent leurs fautes peuvent se réconcilier avec Dieu en se repentant, aucun pécheur ne mérite davantage notre pitié que celui qui croit n’avoir rien à se reprocher.
Je vous exhorte donc, mes bien-aimés, avec les paroles de l’Écriture, à vous tenir humblement sous la main toute-puissante de Dieu (1P 5,6). Et que personne ne refuse de réparer son péché, puisque personne n’en est exempt, car ce serait déjà une faute que de prétendre être sans péché. Il peut se faire que l’un soit moins coupable que l’autre, mais nul n’est exempt de tout péché. Les hommes sont certes pécheurs à des degrés divers ; il n’y en a pourtant aucun qui soit net de toute souillure.
Voilà pourquoi, mes bien-aimés, il faut que ceux qui se sont rendus coupables d’offenses plus graves implorent leur pardon avec plus de foi. Quant à ceux qui se sont préservés des fautes les plus honteuses, qu’ils prient afin de ne pas les commettre. Par la grâce de Jésus Christ notre Seigneur, qui vit et règne avec le Père et l’Esprit Saint pour les siècles des siècles. Amen.
Prémisse
Dans le récit de l’évangile de ce jour, nous voyons que, lors de son pèlerinage par les routes de la Terre Sainte, Jésus annonce le Royaume de Dieu et guérit les malades de toutes sortes. Le Messie évangélise en alternant action et parole : des miracles, il passe aux paroles, et, ensuite, il passe de l’enseignement de sa doctrine aux miracles.
Son enseignement qui suscite l’étonnement du peuple, est suivi de la libération d’un «homme possédé par un esprit impur » (Mc 1, 23). L’émerveillement est une expérience heureuse qui, malheureusement, peut devenir rare en nous au fil des ans. Cependant, si nous essayons de regarder les gestes du Christ avec des yeux enchantés et d’écouter ses paroles avec des oreilles étonnées (auribus attonitis: Règle de Saint Benoît), alors les œuvres et les paroles du Christ toucheront le centre de notre vie et ils le libéreront. Comme Saint Jean de Damas écrivait : « Les concepts créent des idoles, les mots génèrent la vie », donc si nous sommes encore capables d’étonnement, cet émerveillement entrera comme une lame de liberté dans tout ce qui nous enferme et nous donnera la vie en faisant respirer notre esprit et notre cœur, parce que de l’air nouveau y pénétrera et les horizons de notre vie s’élargiront.
En face de l’Évangile sauvons l’étonnement qui nous fait regarder Jésus avec des yeux enchantés comme ceux des amoureux, et qui nous fait l’écoute avec des oreilles étonnées comme celles des enfants.
Par conséquence, nous pourrons nous émerveiller, car nous verrons les signes de la guérison de Jésus et nous entendrons ses paroles qui touchent le centre de la vie et la libèrent. La parole que Jésus adresse à ceux qui – alors comme aujourd’hui – vont à lui, ouvre l’accès à la volonté du Père et à la vérité d’eux-mêmes. A l’efficacité de la parole, le Rédempteur unit celle des signes de libération du mal, signes qu’Il est le Fils de Dieu. Saint Athanase observait que « commander aux démons et les chasser n’est pas une œuvre humaine mais divine » ; en effet, le Seigneur « a ôté aux hommes toutes les maladies et infirmités. Qui, voyant sa puissance… aurait encore douté qu’Il était le Fils, la Sagesse et la Puissance de Dieu ? » (Oratio de Incarnatione Verbi 18,19 : PG 25, 128 avant JC 129 B). L’autorité divine n’est pas une force impétueuse et irrationnelle de la nature, c’est la puissance intelligente de l’amour de Dieu qui non seulement a créé l’univers, mais qui s’incarne dans le Fils unique, descend dans notre humanité et guérit le monde corrompu par le péché. Romano Guardini écrivait : « Toute l’existence de Jésus est la traduction du pouvoir en humilité … c’est la souveraineté qui ici est abaissée à la forme d’un serviteur » (Il Potere, Brescia 1999, 141.142).
L’autorité humaine signifie souvent pouvoir, domination, mépris de l’autre. Au contraire, pour Dieu autorité signifie service, humilité, amour. Nous avons l’autorité de Dieu si nous entrons dans la logique de Jésus
qui se met à genoux pour laver les pieds de ses disciples (cf. Jn 13, 5),
qui cherche le vrai bien de l’homme,
qui guérit les blessures,
qui est capable d’un amour si grand qu’il donne la vie, parce que c’est l’Amour.
Dans une de ses Lettres, sainte Catherine de Sienne écrivait : « Il faut que nous voyions et sachions, en vérité, avec la lumière de la foi, que Dieu est l’Amour suprême et éternel, et qu’il ne peut vouloir rien d’autre que le nôtre. bien » (Ep. 13 dans : Le Lettere, vol. 3, Bologne 1999, 206).
1) La parole douce, forte et vraie, du « prophète » Jésus
Jésus-Christ, qui dans l’amour est plus fort que Jean, a une parole convaincante, un enseignement nouveau qui surprend et qui a autorité.
La liturgie de la Parole de ce dimanche met en relief la figure de Jésus comme le vrai prophète qui parle et agit au nom de Dieu.
Cet extrait du livre du Deutéronome décrit les caractéristiques du prophète dont la mission est profondément ancrée en Dieu. Le prophète est le porte-parole de Dieu et sa parole est efficace et créatrice ; celui qui ne l’écoute pas devra en rendre compte et malheur à qui se dit prophète mais ne l’est pas.
Le prophète ne prédit pas l’avenir, ce n’est pas là sa vocation. Il est celui qui dit la vérité parce qu’il est en contact avec Dieu, c’est-à-dire la vérité qui vaut pour aujourd’hui et qui, naturellement, éclaire aussi l’avenir. C’est ainsi que, même quand il parle du futur, le prophète ne le prédit pas dans les détails, mais il rend la vérité divine présente à celui qui l’écoute et il indique le chemin à prendre.
Dès lors, on peut se demander si l’on peut donner au Christ le nom de prophète. Sans aucun doute. Dans le Deutéronome (cf. la lecture de ce jour), Moïse prophétise : « un prophète comme moi ». Le guide libérateur de l’Égypte a transmis la Parole à Israël et a fait de celui-ci un peuple. Et dans son « face à face » avec Dieu il a accompli sa mission prophétique en amenant les hommes à la rencontre avec Dieu. Tous les autres prophètes suivent ce modèle de prophétie, en libérant toujours, et de façon nouvelle, la loi mosaïque de sa rigidité pour la transformer en chemin de vie.
Les Pères de l’Église ont interprété cette prophétie du Deutéronome comme une promesse du Christ. Et ils ont raison car le plus grand et le véritable Moïse est effectivement le Christ qui vit réellement « face à face » avec Dieu puisqu’Il est son Fils.
En cela, les Pères de l’Église ne font qu’expliciter le passage de l’Évangile de saint Marc proposé aujourd’hui et qui met en évidence cette conviction que le prophète annoncé par Moïse, c’est Jésus ; en fait, il parle avec autorité et il commande aux esprits malins qui lui obéissent.
Le passage de l’Évangile de Marc lu aujourd’hui démontre que le prophète annoncé par Moïse est Jésus. Comme cela se fait le jour du sabbat, le Messie entre dans la synagogue où la communauté juive locale[02] avait l’habitude de se réunir pour écouter et commenter la torah, c’est-à-dire la loi. C’est précisément dans ce contexte que Jésus se manifeste comme un nouveau prophète, suscitant l’estime et le respect parmi les auditeurs présents qui, pourtant, le condamneront pour suivre de faux prophètes.
Avec cet épisode, l’évangéliste Marc entame le récit de l’activité publique de Jésus et commence à développer son thème le plus important : qui est Jésus ?
Deux choses sont affirmées immédiatement et clairement, même si elles ne sont pas encore pleinement réalisées (l’Évangéliste les développera petit à petit tout au long de son Évangile) : 1) l’enseignement de Jésus est nouveau et différent de celui des scribes ; 2) son autorité s’impose même sur les esprits malins.
2) L’étonnement
A ce propos, je voudrais souligner l’étonnement des auditeurs de l’époque pour qu’elle devienne aussi la nôtre. Saint Marc a écrit : « ils étaient étonnés de son enseignement parce qu’il enseignait comme quelqu’un qui a autorité et non pas comme les scribes ». La même notation –avec quelques variantes – est répétée à la fin de l’épisode : « Mais qu’est-ce que cela ? Un enseignement nouveau, plein d’autorité ! ».
Ils étaient tous stupéfaits, incrédules, mais ils percevaient dans ses paroles la force supérieure de la grâce, comme l’écrira aussi saint Luc : « Ils s’étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche » (Lc 4,22).
C’est cela l’autorité de Jésus dont on dit : « un grand prophète s’est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple » (Lc 7,16).
Devant ce prophète « indiscutable », on ne peut qu’être dans une écoute remplie de stupeur, qui exige un climat de silence intérieur et de saisissement, signe du désir de connaissance dans lequel naît et croît une attitude d’accueil, à l’exemple de la Vierge : accueil de la Parole qui, en Dieu, est Personne, ce Verbe éternel dont Jean disait : « et le verbe était tourné vers Dieu, et le verbe était Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui » (Jn 1,1-3).
La parole de Dieu n’est pas un simple son de voix qui véhicule une pensée, mais une parole qui opère et vivifie ; une Parole qui sauve et qui, par amour, s’est faite chair en Jésus de Nazareth, le fils de Marie, la femme de l’écoute et de l’accueil : « Me voici, fut sa réponse, qu’il advienne (fiat) selon ta parole… (Lc 1,38), cette parole que lui apportait l’Ange qui parlait de la part de Dieu.
Nous sommes persévérants dans l’imitation de Marie. D’elle, icône de l’écoute, chez qui la parole de Dieu prit un corps, comme chez n’importe quelle autre femme, l’Évangile dit : « Marie conservait toutes ces choses et les méditait dans son cœur » (Lc 2,19). C’est autour de la Parole et de l’écoute stupéfaite que tourne aujourd’hui l’Évangile de Marc, un bref passage qui parle de stupeur chez ceux qui avaient entendu Jésus de Nazareth commenter les textes de l’Écriture dans la synagogue de Capharnaüm : « ils étaient frappés de son enseignement parce qu’il leur enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes » (Mc 1,28).
J’insiste sur l’importance de l’étonnement, parce que je crois que la certitude de la foi se forme à partir de la stupeur face à une présence incarnée. Il suffit de lire les Évangiles : des pasteurs jusqu’au berceau de Bethlehem, jusqu’aux anges qui accueillent le Seigneur ressuscité dans son vrai corps lorsqu’il monte au ciel. Aujourd’hui, ce trait distinctif de la foi de celui qui porte le nom de chrétien semble perdu. Tout se conçoit et s’organise comme si la certitude chrétienne était seulement et surtout la conséquence d’une réflexion, d’un discours persuasif.
L’Église est l’Éducatrice qui nous enseigne la vérité, mais elle est aussi la Mère qui donne la vie et, comme le disait saint Jean Damascène : « les concepts créent des idoles, la stupeur génère la vie ». J’écris ceci pour éviter que l’on réduise notre christianisme à un discours ou une méthode abstraite à enseigner ou à apprendre conceptuellement, parce que les concepts sont l’explication toujours imparfaite d’une connaissance personnelle. La substance de la révélation ne consiste pas dans l’enseignement d’une doctrine mais dans la manifestation d’une présence. Le cardinal Henri de Lubac a écrit : « il peut exister une idolâtrie de la Parole et du parler qui n’est pas moins dangereuse que celle des images ».
J’insiste sur l’étonnement pour souligner l’importance de la simplicité du cœur et de l’esprit. La simplicité que vivent les pauvres d’esprit est aussi la méthode qu’utilise Dieu pour venir à notre rencontre. Qu’y a-t-il de plus simple que la grotte de Bethlehem, que la maison de Jésus à Nazareth, que la synagogue à Capharnaüm ? Et le Fils de Dieu y est entré. L’avènement du Christ est un fait nouveau qui entre dans notre vie, simplement. Si chacun de nous ouvre les yeux, le cœur, l’esprit et les bras, le Christ entrera dans nos maisons, apportant sa paix et sa vérité.
3) Non seulement chez nous, mais en nous, Temple de Dieu
Après demain, 2 février, la liturgie célèbre la présentation[03] de Jésus. Lorsque Marie et Joseph portèrent leur enfant au Temple de Jérusalem, eut lieu la première rencontre entre Jésus et son peuple, représenté par deux personnes âgées, Siméon et Anne. Ce fut une rencontre à l’intérieur de l’histoire du peuple, une rencontre entre jeunes et vieux, les jeunes étant Marie et Joseph avec leur nouveau-né et les anciens, Siméon et Anne, deux personnages qui fréquentaient régulièrement le Temple (Pape François).
A la lumière de cette scène évangélique, regardons la vie consacrée comme une rencontre avec le Christ : c’est lui qui vient vers nous, porté par Marie et Joseph, et nous, nous allons vers Lui, guidés par l’Esprit Saint. Mais Lui est au centre. Lui fait tout bouger. Lui nous attire vers le Temple, vers l’Église, là où nous pouvons le rencontrer, le reconnaître, l’accueillir, l’embrasser.
Les bougies qui irradient la lumière constituent le signe spécifique de la tradition liturgique de cette Fête. Ce signe exprime la beauté et la valeur de la vie consacrée en tant que reflet de la lumière du Christ ; un signe qui rappelle l’entrée de Marie au Temple : la Vierge Marie, la consacrée par excellence, portait dans ses bras la Lumière-même, le Verbe incarné, venu chasser les ténèbres du monde avec l’amour de Dieu.
Une façon particulière de vivre cela et de devenir Temple et Tabernacle de la Divine présence est celle des Vierges consacrées dans le monde, pour lesquelles l’Évêque prie : « Seigneur notre Dieu, toi qui veux demeurer en l’homme, tu habites ceux qui te sont consacrés… Accorde, Seigneur, ton soutien et ta protection à celles qui se tiennent devant toi, et qui attendent de leur consécration un surcroît d’espérance et de force » (Rituel de consécration des vierges, n° 24) pour qu’elles grandissent dans leur foi en l’amour dont elles témoignent comme sacrifice de soi dans la vie quotidienne. Qu’elles nous aident à devenir nous aussi ces lampes qu’elles sont et qui irradient la lumière de la vérité et de la charité de Dieu.
Lecture patristique
Saint Jean Chrysostome (+ 407)
Homélies sur la Lettre aux Hébreux (PG 63, 50)
Considérez Jésus Christ, apôtre et grand prêtre pour notre confession de foi, lui qui est digne de confiance pour celui qui l’a institué, tout comme Moïse, sur toute sa maison (0He 3,1-20). Que signifie : Il est digne de confiance pour celui qui l’a institué ! Cela veut dire qu’il dirige par sa providence les êtres qui lui appartiennent, et ne les laisse pas périr par sa négligence. Comme Moïse qui fut digne de confiance dans toute sa maison ; c’est-à-dire : apprenez qui est votre grand prêtre, apprenez son origine, et vous n’aurez pas besoin d’autres encouragements ni consolations. Le Christ est appelé apôtre parce qu’il a été envoyé. Il est appelé aussi grand prêtre pour notre confession, c’est-à-dire notre confession de foi. Jésus est comparé, ajuste titre, à Moïse puisqu’il a été chargé comme Moïse de gouverner un peuple, mais un peuple plus nombreux et chargé d’une mission plus importante. Moïse avait gouverné à titre de serviteur, le Christ gouverne en sa qualité de Fils. Ceux dont Moïse avait la charge n’étaient pas à lui, ceux que guide Jésus lui appartiennent. Pour attester ce qui allait être dit (0He 3,50). Que dis-tu là ? Est-il possible que Dieu accepte un témoignage humain ? Oui, sans aucun doute, car il appelle le ciel, la terre et les collines à être ses témoins. Voici ce qu’il dit par son prophète : cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille, car le Seigneur parle (Is 1,2). Et encore : Écoutez, vous aussi, fondements inébranlables de la terre (0Mi 6,20), c’est le procès du Seigneur avec son peuple. A plus forte raison prend-il des hommes à témoin. Que signifie : Pour attester ! Pour que les hommes attestent, même quand ils agissent impudemment, que le Christ nous parle vraiment en sa qualité de Fils, car ceux dont Moïse avait la charge n’étaient pas à lui, mais ceux que guide Jésus lui appartiennent.
NOTE
[01] « Ils pénétrèrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait. Ils étaient frappés de son enseignement ; car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur ; il s’écria : « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » Jésus le menaça : « Tais-toi et sors de cet homme ». L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri. Ils furent tous tellement saisis qu’ils se demandaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! ». Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.
[02] A cette époque-là, en Palestine on trouvait des synagogues dans les grandes villes, mais aussi dans les bourgs et les villages. Les Juifs s’y rendaient pour la prière et la lecture et l’enseignement de l’Écriture. Outre les scribes et les anciens, quiconque parmi les Juifs pouvait demander la parole et intervenir. C’est ainsi que Jésus, à Capharnaüm, entra dans la synagogue et prit la parole pour enseigner.
[03]La Présentation de Jésus au Temple -2 février – est la fête de la lumière (cf Lc 2,30-32) naquit en Orient sous le nom d’Ipapante, c’est-à-dire ‘la Rencontre ». Au VIe siècle elle s’étendit à l’Occident avec des développements spécifiques : à Rome avec un caractère plus pénitentiel et en France avec la bénédiction solennelle et la procession aux bougies, connue sous le nom populaire de « chandeleur ». La présentation du Seigneur clôt les célébrations du temps de Noël, et avec la présentation de la Vierge Mère et la prophétie de Siméon, elle ouvre le chemin vers Pâques (Missel romain).
La fête d’aujourd’hui dont le premier témoignage remonte au IVe siècle à Jérusalem, était appelée jusqu’à la réforme récente du calendrier, Fête de la Purification de la Très Sainte Vierge Marie, en souvenir de l’épisode vécu par la Sainte famille et raconté au chapitre 2 de l’Évangile de Luc au cours duquel Marie, aux termes de la loi, se rendit au Temple de Jérusalem quarante jours après la naissance de Jésus pour consacrer son premier-né et accomplir le rite légal de sa purification. La réforme liturgique de 1960 a restitué à cette célébration son titre original de « présentation du Seigneur ». La consécration de Jésus au Père, accomplie dans le Temple, constitue le signe avant-coureur de son oblation sacrificielle sur la croix.
Cet acte d’obéissance à un rite légal, auquel ni Jésus ni Marie n’étaient tenus, constitue aussi une leçon d’humilité, venant couronner la méditation annuelle sur le grand mystère de Noël, au cours duquel le Fils de Dieu et sa divine Mère se présentent à nous dans le cadre émouvant mais humiliant de la crèche, ce qui signifie dans l’extrême pauvreté des mal-logés, dans l’existence précaire des migrants et des persécutés, en un mot des exilés.
La rencontre avec Siméon et Anne dans le Temple accentue l’aspect sacrificiel de la célébration et la communion personnelle de Marie au sacrifice du Christ, puisque quarante jours après sa divine maternité la prophétie de Siméon lui laisse entrevoir la perspective de sa souffrance : « Une épée te traversera le cœur » : Marie, grâce à son union intime avec la personne du Christ, est associée au sacrifice de son Fils.
Le rite de la bénédiction des cierges, dont le témoignage remonte au Xe siècle déjà, s’inspire des paroles de Siméon : » Mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux païens ». De ce rite expressif vient le nom populaire de « chandeleur ».