Le passage de l’Évangile de ce dimanche parle de la vie au-delà de la mort, en nous narrant une question surprenante que les Sadducéens posent à Jésus ; sa réponse est encore bien plus surprenante.
Certains sadducéens se rapprochent du Messie dans le Temple car ils veulent faire dire au Christ quelque chose qui leur permet, sinon de le condamner, mais du moins de le gêner. Ils Lui demandent : « S’il y a la résurrection, qu’est-ce qui arrive dans ce cas-là ? ». Ils Lui présentent un cas hypothétique et invraisemblable où sept frères épousent l’un après la mort de l’autre, la même femme pour suivre la loi du lévirat qui prescrivait au beau-frère de prendre comme épouse la femme du frère décédé sans enfants.
Dans ce cas improbable, les Saducéens essayaient de démontrer que l’idée de la résurrection était absurde et étrangère à l’Ecriture. En présentant l’hypothèse paradoxale de la femme épousée sept fois, c’était comme dire que l’existence de la résurrection conduisait à des complications inadmissibles. Donc, ils étaient certains ridiculiser n’importe quelle réponse de Jésus, s’il avait affirmé l’existence de la résurrection qui était pour eux une idée ridicule et étrangère à l’Ecriture : c’était une sorte de superstition populaire.
Jésus répond à la question des Saducéens : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui » (Lc 20, 34 – 38).
Pour bien comprendre la réponse de Jésus, il faut rappeler que, dans l’Ancien Testament, la certitude d’une vie future qui dépasse le seuil de la mort et assure un destin heureux et lumineux à l’homme, n’avait pas encore atteint la maturité et la force qui aura dans le Nouveau Testament. Dans l’Evangile, cela devient clair grâce à la révélation du Christ, confortée par sa propre résurrection, trois jours après sa mort sur la Croix.
Jésus parle d’une vie au-delà de la mort, une vie dans laquelle le juste est en pleine communion avec Dieu, le Dieu des vivants dont Moïse avait déjà parlé (cfr. Ex. 3,6). Ce verset de l’Exode, qui fait partie du Pentateuque et était reconnu par les Sadducéens comme livre inspiré, ne parle pas directement de la résurrection du Seigneur en tant que Dieu des vivants. Ce faisant, Jésus conduit la discussion à la racine, c’est-à-dire à la conception du Dieu vivant et sa fidélité: si Dieu aime l’homme, il ne peut pas l’abandonner au pouvoir de la mort.
Le pouvoir de l’homme sur l’homme est une domination qui donne souvent la mort aux vivants, celui de Dieu est service, qui toujours donne la vie aux morts. Jésus enseigne que les ressuscités sont fils de Dieu qui participent pleinement à la vie divine. Nous ne pouvons pas nous imaginer comment cette vie sera, mais il est certain que ce sera une vie pleine, dans la joie de l’amour réciproque. Notre Dieu n’est pas un Dieu des morts, mais des vivants. Il est au service de la vie, Il est la vie. La mort n’est pas le dernier mot sur tout et tout le monde, et Dieu est un Père qui aime et donne à ses enfants la vie à jamais. Il ne tue pas ses enfants. Il les aime tellement que, pour leur donner la vie, il a envoyé son Fils Jésus, qui a donné sa vie pour eux.
2) Une vie et un amour à partager pour l’éternité.
Les Sadducéens, malheureusement, ne sont pas les seuls à ne pas croire en la résurrection. Hier comme aujourd’hui, beaucoup de monde, chrétiens et non chrétiens, se demandent quel est le sens de la résurrection. Comme les non-croyants, nous, les chrétiens, disons souvent : « L’important, c’est la santé ». L’important est de prolonger la vie dans la façon la plus décente possible. Et au lieu de nous poser la question d’une bonne vie, nous discutons sur la bonne mort (en effet, « euthanasie » signifie bonne mort).
Evidemment, dans cette perspective où la mort est un fait à affronter d’une façon la moins douloureuse possible, il est très difficile d’accepter la révélation de la résurrection. Par contre, la résurrection est thème fondamental. La résurrection est le principe de la vie chrétienne. C’est si vrai que les Apôtres dirent – lorsqu’ils ont dû choisir quelqu’un à la place de Judas Iscariote – : « Prenons un qui avec nous a été témoin de la résurrection ». Et dans la lettre aux Corinthiens, Saint Paul écrit « Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (ch 15, 14). Sans la résurrection, le Christianisme n’a aucune valeur. Avec la résurrection -la résurrection de la chair- donc, (le terme « chair désigne l’homme dans sa condition de faiblesse et de mortalité, cfr Gn 6, 3 ; Ps 56,5 ; Is 40,6), tout Christianisme est debout ou sinon, il s’effondre, au-delà de toutes sucreries, tout romantisme sur la bonté et sur l’amour.
Les paroles du Christ aux Sadducéens sont claires : « Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui » (Lc 20, 37-28) et donc, ceci ne sont pas morts. S’ils sont à Dieu : ils sont vivants.
Dieu est Vie, il est le Dieu qui donne la vie, il est le Dieu qui aime la vie et le Fils de Dieu nous dit clairement que la vie vient de Dieu : “tout le monde vit pour lui”. Tout d’abord, ce n’est pas pour la peur de la mort que nous, les croyants du Christ, « attendons la vie éternelle ». Nous l’attendons parce que nous avons appris de Dieu que la vie nait de Dieu et que Lui seul donne de vivre. Nous avons compris que Dieu ne sera pas absent au moment de notre mort parce qu’il est à l’origine de notre naissance et de celle de chaque nouvel enfant.
Celui qui a voulu Abraham, Isaac, Jacob et chacun de nous, ne peut pas nous avoir mis au monde, à la lumière du monde, pour nous envoyer dans les ténèbres de la mort. Il ne nous a pas fait naitre pour nous faire mourir. Il est le Dieu des vivants, non pas des enfants morts.
3) Résurrection et virginité
En conclusion de ces réflexions sur la rencontre des Sadducéens avec le Christ, je voudrais souligner que le débat de Jésus avec ces hébreux a pour thème la résurrection, mais il nous offre aussi un enseignement sur la virginité.
Le Messie enseigne que les ressuscités ne prennent ni femme ni mari. Cela implique que l’état final de l’humanité est l’état virginal, au sens où le rapport exclusif entre homme et femme, avec ses significations d’unité et fécondité, n’a plus de raison d’exister dans une phase conclusive de l’histoire. Quand « Dieu sera tout en tous » (cfr 1 Cor 15, 28), il y aura un seul amour et il sera l’amour trinitaire. Lorsque le rapport exclusif entre homme et femme aura cessé, l’amour trinitaire que les ressuscités expérimenteront sera un amour virginal.
Alors, nous comprenons mieux la valeur de la vie des vierges consacrées dans le monde : ces femmes sont un « signe » qui indique ce que sera la vie de tous les jours dans le Ciel. (cf rituel de consécration des vierges n° 24)
Ces femmes consacrées témoignent qu’accueillir le Christ comme Seigneur de façon pleine et exclusive veut dire témoigner concrètement la vérité du prologue de Saint Jean : « à tous ceux qui l’ont reçu, (Jésus) a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu », « enfants de la résurrection » dans le Fils qui a vaincu la mort. Ces femmes montrent dans une façon spéciale que les chrétiens participent désormais de la nature et de la vie divine, et elles sont ici en ce temps et en ce monde « jugées dignes d’un autre monde et de la résurrection des morts ». Elles vivent chaque relation de façon différente, céleste parce qu’« elles sont pareilles aux anges ». Dans l’Eglise qui est le monde sauvé, les vierges représentent le témoignage et le signe de l’état de la résurrection finale, où on ne prend pas ni femme ni mari, comme les mariés sont le signe du Christ époux de l’Eglise et les prêtres sont signes de la présence efficace du Christ pasteur.
Lecture patristique
Homélie du II° siècle
« Dans sa miséricorde, Dieu nous ressuscite »
Il faut que nous regardions Jésus Christ ainsi que nous regardons Dieu: comme le juge des vivants et des morts, et il ne faut pas que nous estimions médiocrement notre salut. Car si nous estimons médiocrement le Christ, c’est que nous espérons aussi des réalités médiocres. Ceux qui accordent peu de valeur à ce qu’ils ont appris là-dessus sont en état de péché; et nous aussi, nous péchons, si nous ne savons pas à partir de quel lieu, par qui et pour quelle destination nous avons été appelés, si nous ne savons pas tout ce que le Christ a accepté de souffrir à cause de nous.
Que lui donnerions-nous en retour? Quel fruit qui soit digne de celui qu’il nous a donné? Quelle dette nous avons envers lui! Il nous a gratifiés de la lumière, comme un père il nous a déclarés ses fils, il nous a sauvés quand nous périssions. Quelle louange assez grande pourrions-nous lui donner? Comment le payer de retour pour toutes ses largesses? Notre esprit était si débile que nous adorions des pierres, du bois, de l’or, de l’argent et du bronze façonnés par les hommes, et toute notre vie n’était rien d’autre qu’une mort. Nous étions donc plongés dans l’aveuglement, notre vue était remplie de ténèbres, et voilà que nous avons retrouvé la vue, nous avons écarté, par son bon vouloir, le nuage qui nous enveloppait.
Car il a eu pitié de nous, sa tendresse s’est émue et il nous a sauvés, lorsqu’il a vu que nous étions dans l’égarement, que nous allions à notre perte et que nous n’avions aucun espoir d’être sauvés en dehors de lui. Car il nous a appelés alors que nous n’existions pas et il a voulu nous faire passer du néant à l’être !
Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais pas, éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs , car plus nombreux sont les enfants de la délaissée que les enfants de celle qui a un époux. Ces paroles: Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais pas, s’adressent à nous; car c’est notre Eglise qui était stérile, avant que des enfants lui fussent donnés. Ces paroles: Pousse des cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs, signifient les prières que nous devons, avec simplicité faire monter vers Dieu pour ne pas succomber, comme les femmes qui sont dans les douleurs. Ces paroles: car plus nombreux sont les enfants de la délaissée que les enfants de celle qui a un époux, voici ce qu’elles signifient: notre peuple paraissait délaissé par le Seigneur; mais maintenant que nous sommes croyants, nous sommes plus nombreux que ceux qui semblaient posséder Dieu.
Il est dit, dans un autre passage de l’Écriture : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. Cela signifie que le Seigneur cherche ceux qui se perdent, voilà ceux qu’il faut sauver. C’est en effet une oeuvre grande et admirable d’affermir non pas les édifices solides, mais ceux qui s’écroulent. C’est ainsi que le Christ a voulu sauver ce qui était perdu, et qu’il a été le salut de beaucoup, lui qui est venu et qui nous a appelés alors que déjà nous étions perdus.
La venue du Seigneur
1) Réfléchir à la fin du monde pour connaître sa fin dernière.
En ce dernier dimanche de l’année liturgique, qui rythme notre vie, l’Eglise nous fait méditer sur la fin de tout, pour donner le départ au « Tout », qui est la Vie éternelle.
La Parole de Dieu nous invite aujourd’hui à méditer sur les réalités ultimes, pour pouvoir connaitre et comprendre les signes des temps avec un regard de foi sur le monde et sur notre vie, et nous préparer avec confiance à la rencontre finale avec l’amour de Dieu. En effet, qui a une confiance amoureuse en Dieu est capable de persévérer et mérite la vie à jamais.
Dans le passage de l’évangile d’aujourd’hui le Messie nous enseigne à vivre avec une confiance et un témoignage persévérants, découvrant de plus en plus que « ce que tu n’as pu recevoir aussitôt à cause de ta faiblesse, tu le reçois à d’autres moments grâce à ta persévérance.» (cf. St Ephrem le Syrien (306 – 373), tiré du Diatessaron, IV siècle.).
En parlant de guerres, révolutions, famines, persécutions et d’autres événements tristes, le Christ n’entend pas affoler les disciples d’hier et ceux d’aujourd’hui. Il veut enseigner que les difficultés de la vie, petites ou grandes qu’elles soient, sont des occasions pour devenir plus forts, dans sa foi et en espérance.
D’une part, tenir bon, persévérer, dans l’attente du Christ, est notre Fin ultime. C’est la méthode pour accueillir l’Attendu et comme ça qu’il établira sa demeure parmi nous : Lui c’est l’Emmanuel, Dieu avec nous – toujours. D’autre part, le temps qui nous sépare de la fin pour toujours rester avec la Fin dernière est le temps du témoignage. Pendant cette période, nous expérimentons la proximité de Dieu et son amour, qui n’abandonne jamais ses disciples, mais reste près d’eux pour leur dire aussi quel langage tenir face aux persécuteurs (cf. Lc 21,15).
Jésus nous encourage à Lui rester fidèles jusqu’à la fin. Attendons de Le rencontrer avec persévérance, tenons bon. Il transformera nos difficultés, nos peurs et angoisses, voire celles de la mort, en une glorieuse résurrection.
2) Deux témoins de persévérance
Des saints qui sont des exemples de persévérance et des témoins d’une vraie attente, il y en a beaucoup. J’en choisis deux : Saint Jean, le précurseur, et la Vierge Marie, car ils sont les deux piliers du portail que Jésus a passé pour entrer dans notre histoire.
Tous les deux n’attendaient pas quelque chose mais quelqu’un. Ils ne cherchaient pas à discerner des faits plus ou moins apocalyptiques pour décider que faire dans un avenir plus ou moins proche : ils n’attendaient rien de moins que Dieu. Ils n’attendaient pas de meilleurs jours, ni une vague utopie, ni un héros, mais attendaient vraiment Dieu.
Saint Jean Baptiste attendait tout simplement Dieu, ce Dieu qui venait mettre de l’ordre, juger et sauver. Le précurseur était un homme décidé à tout, jusqu’à la fin. Il n’eut aucun scrupule à appeler les chefs du peuple « race de vipères » et à reprocher au roi Hérode tous ses méfaits. Il n’eut peur ni de la prison ni de la décapitation. Il persévéra a être « tout simplement » une voix qui résonne dans le désert et à travers chaque chose, même au travers d’oreilles bouchées. Jean Baptiste fut un vrai témoin, qui a indiqué avec persévérance la présence de l’Agneau de Dieu et scella cette indication en donnant sa vie. Celui-ci montre comment on doit témoigner, c’est-à-dire comment être des martyrs – Il est un modèle pour tous les chrétiens (laïcs, religieux/ses, prêtres et évêques) – comment être des missionnaires du Christ : personne ne doit s’annoncer soi-même, ni remplacer la Parole par des bavardages, nous devons tous être uniquement la voix de Celui qui grandit parmi nous, qui est toujours plus grand que nous.
La Vierge Marie aussi attendait Dieu. Elle sait ce que l’ange lui a dit : « le Saint que tu portes sera appelé Fils du Très-Haut ; et son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 31 ss). Mais son attente n’est pas comme celle de Jean le Baptiste qui attendait « l’inimaginable », qui avançait avec le feu, la cognée et la pelle à vanner. Elle attendait un petit enfant. Mais pour une maman, un enfant qui est Dieu n’est-ce pas quelque chose d’inimaginable ? Cet enfant ne viendra-t-il pas « jeter un feu sur la terre » ? Et une épée ne transpercera-t-elle pas le cœur de la mère ? Mais la Vierge Marie attendit avec persévérance, l’accueillit en elle et donna à l’humanité (à chacun de nous) Quelqu’un de « doux et humble de cœur », qui ne « fera pas entendre sa voix sur les places publiques et n’éteindra pas la mèche qui faiblit » (Mt 11, 29, 12, 19 s). Marie persévéra aussi dans sa marche aux côtés du Christ, de Nazareth où elle le conçut par œuvre du Saint Esprit, à Jérusalem où Jésus émit l’Esprit et recréa le monde.
Notre Mère céleste est donc, pour nous, un modèle d’excellence, qui nous montre comment nous pouvons et devons témoigner.
La fin des temps et les signes terribles qui l’indiquent nous épouvantent, non seulement parce qu’ils sont terrifiants mais aussi parce qu’ils nous annoncent la fin inexorable du monde.
Que faire ? « Se convertir et faire pénitence » nous dit Jean le Baptiste. « Porter le Christ en nous pour les autres » nous dit la mère de Dieu. Nous devons passer du « moi » au « tu », à Dieu. Passer d’un comportement stérile et égoïste à un comportement amoureux et fécond pour les autres, en suivant le Christ, l’Emmanuel avec nous et pour vous.
3) L’exemple des vierges consacrées dans le monde.
Voici maintenant une brève réflexion sur comment les vierges consacrées dans le monde peuvent nous servir d’exemples pour suivre Jean Baptiste et la Vierge Marie.
A l’école de saint Jean, ces femmes consacrées apprennent non pas à parler du Christ mais à l’indiquer en appliquant quotidiennement la phrase : « Je dois me faire petite si je veux qu’il grandisse ». Les vierges consacrées montrent que le Précurseur n’invite pas seulement à un style de vie sobre mais aussi à un changement intérieur, grâce auquel ont accueille la lumière de Celui qui est « le plus grand » et s’est fait petit, le « plus fort » et s’est fait faible.
A l’école de Marie, les consacrées apprennent à vivre la virginité comme un désir intense, une vie féconde intense. Grâce à leur consécration, le miracle de la maternité virginal de la Mère de Dieu se reproduit.
Voici comment l’Eglise décrit dans le Pontifical romain, pour la consécration des Vierges,(voir aussi prière de consécration des vierges n° 24) cette « race sainte » qui fleurit à partir de l’incarnation de Dieu et la grâce du baptême: « Tout en protégeant la bénédiction nuptiale, qui découle de l’état matrimonial, il doit y avoir des âmes plus nobles qui renoncent à la communauté physique de l’homme et de la femme, et tendent au mystère que le mariage contient pour donner tout leur amour au mystère indiqué par le mariage, en se consacrant à Celui qui est époux et fils de la virginité éternelle ».
Mais nous avons là le grand mystère de l’Eglise : l’union entre « divinité » et « humanité » dans le sein de la Vierge. C’est pourquoi l’Eglise bénit les vierges dans les prières de consécration en disant ceci : « Que le créateur du ciel et de la terre vous bénisse, Lui qui a daigné vous choisir pour la communion avec la bienheureuse Marie, Mère de notre Seigneur Jésus-Christ ». Sa vie est tout simplement un modèle. « Que l’image, oui, de la virginité soit pour vous la vie de Marie, d’où se réfléchit, tel un miroir, la beauté de la chasteté et la règle de toute vertu » (Saint Ambroise, De Virginibus, II, 2, 6, PL 16, 108). Si l’Eglise veut rester ce qu’elle est, « la Vierge, qu’elle soit vierge » (Saint Augustin, Discours 1,8). Il doit y avoir ces « âmes nobles qui imitent dans leur corps ce qui se passa en Marie et anticipent ce que l’Eglise, sauvée, recevra dans la gloire.
Lecture Patristique
Saint Augustin d’Hippone
Sermon sur le Psaume 95
« Une terre nouvelle, où habitera la justice ».
Tous les arbres des forêts bondiront de joie devant la face du Seigneur, car il vient, car il vient pour juger la terre. Il est venu une première fois, et il viendra. ~ La première fois, sa parole a résonné dans l’Évangile : Désormais, vous verrez le Fils de l’homme venir sur les nuées. Pourquoi désormais ? Est-ce que le Fils de l’homme ne viendra pas plus tard, lorsque se lamenteront toutes les tribus de la terre ? Il est d’abord venu en la personne de ses prédicateurs et c’est ainsi qu’il a rempli toute la terre. Ne résistons pas au premier avènement si nous ne voulons pas redouter le second. ~
Que doit donc faire le chrétien ? User du monde, ne pas servir le monde. En quoi cela consiste-t-il ? A posséder, comme si l’on ne possédait pas. C’est ce que dit saint Paul : D’ailleurs, frères, le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme ; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas, car elle passe, la figure de ce monde. Je veux que vous soyez libres de tout souci. Celui qui est libre de tout souci attend avec sécurité la venue de son Seigneur. Car est-ce qu’on aime le Seigneur, lorsqu’on redoute sa venue ? Mes frères, est-ce que nous n’avons pas honte ? Nous aimons, et nous redoutons sa venue ! Aimons-nous vraiment, ou est-ce nous n’aimons pas davantage nos péchés ? Nous haïrons nos péchés eux-mêmes, et nous aimerons celui qui va venir pour punir les péchés. Il viendra, que nous le voulions ou non. Ce n’est pas parce qu’il ne vient pas maintenant qu’il ne viendra pas. Il viendra, et tu ne sais pas quand. Et s’il te trouve prêt, cela n’a pas d’inconvénient pour toi que tu ne le saches pas. ~
Et tous les arbres des forêts bondiront de joie. Il est venu première fois, et il viendra pour juger la terre. Il trouvera bondissant de joie ceux qui ont cru à son premier avènement, car il vient. ~
Il jugera le monde avec justice, et les peuples selon sa vérité. Quelle justice et quelle vérité ? Il rassemblera auprès de lui ses élus pour le jugement, et les autres, il les séparera, car il mettra ceux-ci à sa droite, et ceux-là à sa gauche.
Qu’y aura-t-il de plus juste, de plus vrai que cela : ils n’attendront pas du juge la miséricorde, ceux qui n’ont pas voulu exercer la miséricorde avant la venue du juge. Ceux qui ont voulu exercer la miséricorde seront jugés avec miséricorde. Car il dira à ceux qu’il aura mis à sa droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Et il leur attribue des actes de miséricorde : J’avais faim, et vous m’avez donné à manger, j’avais soif et vous m’avez donné à boire, et toute la suite.
Ceux qu’il a placés à sa gauche, qu’est-ce qu’il leur reproche ? De n’avoir pas voulu exercer la miséricorde. Et où iront-ils ? Allez au feu éternel. Cette sentence funeste suscitera un grand gémissement. Mais que dit un autre psaume ? Jamais on n’oubliera le juste. Il ne craint pas une sentence funeste. Quelle est cette sentence funeste ? Allez au feu éternel, préparé pour le démon et ses anges. Celui qui se réjouira d’une sentence favorable ne craindra pas une sentence funeste. ~ Voilà la justice, voilà la vérité.
Parce que tu es injuste, le juge ne sera pas juste ? Parce que tu es menteur, la vérité ne sera pas véridique ? Mais si tu veux rencontrer un juge miséricordieux, sois miséricordieux avant qu’il vienne. Pardonne, si l’on t’a offensé. Donne les biens que tu possèdes en abondance. Et avec quoi donneras-tu, sinon avec ce que tu tiens de lui ? Si tu donnais de ton bien, ce serait de la générosité. Puisque tu donnes ce que tu tiens de lui, c’est de la restitution. Que possèdes-tu que tu n’aies reçu ? Voilà les sacrifices qui sont très agréables à Dieu : miséricorde, humilité, reconnaissance, paix, charité. Si c’est cela que nous apportons, nous attendrons avec assurance l’avènement du juge, lui qui jugera le monde avec justice, et les peuples selon sa vérité.
1) Royauté de la vérité.
L’année liturgique se conclut avec la célébration du Christ, Roi de l’univers. En cette année 2016, la solennité de Christ Roi tombe le dimanche 20 novembre, jour conclusif de l’année du jubilé de la miséricorde amoureuse qui nous donne la lumière, maintenant et pour l’éternité.
Grâce à la liturgie, nous avons commencé notre chemin de cœur à Nazareth avec la Vierge Marie qui attendait le Messie annoncé par l’Ange ; ensuite, spirituellement, nous avons parcouru avec le sauveur les chemins de la Terre Sainte. A la fin du chemin liturgique annuel, nous arrivons aujourd’hui à Jérusalem et nous sommes mis devant la croix sur laquelle Jésus meurt.
Pour fêter le Christ, roi de l’univers, certains peuvent s’étonner qu’aujourd’hui, l’Eglise ne nous propose pas l’histoire d’une théophanie (manifestation de Dieu) resplendissante : celle de la Transfiguration, par exemple. La liturgie nous invite à contempler Jésus sur la croix. Sur ce « trône » paradoxal, le Roi des rois exerce son pouvoir en sauvant un larron repenti.
Nous sommes invités à comprendre que la royauté de Jésus Christ a pour centre le mystère de sa mort et résurrection. Lorsque Jésus est mis sur la Croix, les chefs des juifs se moquent de lui : « Si tu es le Roi des Juifs, sauve toi-même » (Lc 23,37). En réalité, Jésus, le Fils de Dieu, s’est offert librement à sa passion et la Croix est le signe paradoxal de sa royauté qui consiste en la Victoire de la volonté d’amour de Dieu Père sur la désobéissance du péché. De ce trône de bois simple et sec, le Christ règne en exerçant son pouvoir d’amour miséricordieux. De La Croix qui soutient le monde, Il règne et gouverne avec l’amour miséricordieux.
C’est en s’offrant lui-même dans le sacrifice d’expiation que Jésus devient le Roi universel, lorsqu’ Il déclarera, en apparaissant aux Apôtres après la Résurrection : « tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28,18).
Mais en quoi consiste la royauté de Jésus ? Son règne est un « règne éternel et universel, règne de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, d’amour et de paix » (Préface de la Messe du Christ Roi).
Nous aurons accès à ce règne en regardant Jésus sur La Croix comme le larron repenti. Cet homme a su reconnaître la vérité de Dieu dans un homme crucifié et fut sauvé pour toujours : Le Christ est Dieu, Il est grâce, Il est miséricorde et Il est mort pour que chacun de nous puisse vivre.
S’il est important de comprendre que la royauté du Christ resplendit dans son « obstination » à nous aimer, dans son refus d’utiliser sa puissance pour se sauver Lui-même, en donnant Sa vie et en nous donnant la vraie vie, il est encore plus important de comprendre que Jésus est le Roi de la vérité. Il est le roi de l’univers parce qu’il est la vérité, qu’Il fait entrer dans la vérité qui lui rend témoignage.
Pour Jésus qui se définit: Vérité, Vie et Chemin (Jn 14,16), la vérité est la seule chose qui compte, comme il répondit à Pilate : « C’est toi qui le dis, moi je suis le roi. C’est pour çela que je suis né et pour cela que je suis venu dans le monde : pour témoigner de la vérité. Celui qui est dans la vérité, écoute ma voix » (Jn18,37). Et cette affirmation ne contredit pas l’importance de l’amour. Vérité et amour ne sont pas en contradiction ; plutôt : elles s’alimentent réciproquement. La vérité sans l’amour peut devenir brutale et l’amour sans la vérité peut devenir banal. « Dans le dialogue de Jésus avec Pilate, il est évident qu’il n’existe aucune fracture entre l’annonce de Jésus en Galilée – le règne de Dieu – et ses discours à Jérusalem. Le centre du message jusqu’à la croix, jusqu’ à l’inscription sur la croix – est le règne de Dieu, la royauté nouvelle que Jésus représente. Le centre de tout est la vérité. La royauté annoncée par Jésus dans les paraboles est, en fait, la royauté de la vérité. L’érection de cette royauté, en tant que vraie libération de l’homme est ce qui intéresse » (Joseph Ratzinger – Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Paris 2011, p. 218).
2) Vrai Roi d’un monde nouveau.
Le pouvoir royal du Christ n’est pas comme celui des rois et des puissants de ce monde. C’est le pouvoir divin de donner la vie éternelle, de libérer du mal, de battre la domination de la mort. C’est le pouvoir de l’Amour qui pour s’imposer n’a pas besoin de la force brutale mais de celle de la tendresse, qui sait reconnaître le bien du mal, attendrir un cœur dur, apporter la paix dans le conflit le plus âpre, allumer l’espérance dans le noir le plus total. Ce Règne de la Grâce ne s’impose jamais, il se propose et respecte toujours notre liberté. Le Christ est venu « rendre le témoignage à la vérité » (Jn 18,37).
Vraiment, la royauté de Jésus n’a rien à partager avec le concept de royauté que nous, les hommes, nous avons. Nous sommes habitués à appeler « grands » ceux qui savent s’imposer avec « visibilité » dans la politique, dans l’économie, dans la vie sociale, et ceux qui souvent veulent s’imposer, étonner et dominer.
Le Règne de Jésus n’est pas de ce monde. Pourquoi ? Parce que la vérité est celle-ci : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle» (Jn 3,16).
Donc, l’important est d’accepter la Croix et de la reconnaître comme trône de vérité et de compassion. Le Christ compatît « avec » nous (au sens littéral du terme latin com-patire, c’est à dire souffrir avec) et sa compassion ne fut pas une émotion exprimée seulement avec les larmes. Jésus ne pleura pas seulement sur notre douleur et sur notre péché ; mais il l’éloigna de manière définitive sur la Croix lorsqu’ il prît sur lui, comme un agneau, comme un bouc émissaire, la faute du monde : il fit de notre passion la sienne. Jésus est « Roi mais sa puissance est la puissance de Dieu qui fait face au mal du monde, le péché qui défigure le visage de l’homme. Jésus prend sur lui le mal, la saleté, le péché du monde, notre péché et le lave avec son sang, avec la miséricorde, avec l’amour de Dieu » (Pape François, Angelus du 14 novembre 2015).
L’Agneau de Dieu Immaculé qui enlève le péché du monde donne un témoignage constant à la vérité : à la vérité de l’Amour divin.
Le monde qui se moque du Christ : « Si tu es Roi, descends de la Croix, sauve-toi toi-même » est vaincu avec la Croix. « Ayez confiance, moi, j’ai vaincu le monde » et donc « Je suis roi. Mais le monde n’a pas été vaincu à partir de l’intérieur du monde mais bien du haut du trône qui a été élevé au-dessus du monde. Jésus introduit la « Seigneurie » de Dieu dans le monde, en son intérieur : dans le cœur des hommes : en particulier des pauvres, des enfants, des miséricordieux, des doux, des persécutés : dans les cœurs purs. Par Lui, l’amour de Dieu a pris demeure sur la terre.
3) Un message trop haut et trop loin ?
Ce message du Christ Roi qui sert la vérité et l’amour à travers le don total de soi, peut être perçu comme quelque chose de lointain et de très haut que nous, pauvres êtres humains, ne pouvons pas saisir. Le Christianisme semble être une doctrine non réaliste, non adaptée à ce monde. Mais le Rédempteur a dit : « Je suis venu dans le monde pour témoigner de la vérité et chacun qui croit en la vérité écoute ma voix ». Chacun et pas seulement ceux qui ont étudié la théologie ou le catéchisme. Le Christ Roi a une façon de se rendre compréhensible à chacun : en se faisant rencontre avec chaque être humain à condition que son cœur – même de façon inconsciente – s’unisse à Lui. Chaque être humain peut rencontrer le Christ et écouter sa voix. Les chrétiens n’en ont pas le monopole, ils ont le devoir de continuer à témoigner de la vérité et de l’amour qu’ils ont expérimentés en eux de façon explicite et consciente, devant le monde
Un exemple particulier de rendre ce témoignage est celui des vierges consacrées dans le monde. Avec leur don total d’elles-mêmes, ces femmes témoignent que le Règne du Christ commence au plus profond de la conscience des chrétiens, mais pour être authentique, ce règne doit investir la vie quotidienne dans toutes les petites et grandes activités, en un mouvement vers l’extérieur. La dimension spirituelle intérieure ne s’oppose pas au faire. La première appelle nécessairement le second.
Ces vierges consacrées, aimantes de la vie spirituelle, témoignent de l’efficacité matérielle de l’union avec Dieu, c’est à dire du règne du Christ auquel on adhère intérieurement, mais auquel on doit travailler dans le monde, extérieurement. La prière n’est pas du temps perdu et les problèmes de la vie quotidienne ne se résolvent pas en épargnant du temps et l’effort consacré à la prière. La grâce nécessaire à la réalisation de ces objectifs sociaux qui demandent beaucoup d’efforts et de sacrifices, ne peut pas être complètement indépendante de la foi en Jésus Christ, Roi de l’univers.
En se consacrant, elles ont choisi définitivement et exclusivement le Christ, Epoux et vérité de leur vie. Ce choix ne garantit pas le succès selon les critères du monde mais assure cette paix et cette joie que seul Lui peut donner. L’expérience de ces femmes le démontre que – au nom du Christ, au nom de la vérité et de la justice – elles ont su s’opposer aux flatteries des pouvoirs terrestres avec leurs masques différents, jusqu’à sceller, avec le don total d’elles-mêmes, leur fidélité, pour collaborer à la construction du Royaume d’amour et de vérité de leur Epoux.(cf n° 17 du rituel de consécration des vierges : « Voulez-vous suivre le Christ selon l’Evangile de telle sorte que votre vie apparaisse comme un témoignage d’amour et le signe du Royaume à venir ? »)
Lecture Patristique
Saint Augustin d’Hippone
Traité 115
« C’est pourquoi Pilate lui dit: Tu es donc roi? Jésus répondit: Tu le dis, oui, je suis roi ». Il ne craignit pas d’avouer qu’il était roi. Mais par ces mots: « Tu le dis », il conserve toute sa liberté. Il ne nie pas qu’il soit roi (car il est roi d’un royaume qui n’est pas de ce monde) et il n’avoue pas qu’il soit roi d’un royaume qui passe pour être de ce monde. C’est ce que pensait celui qui disait: « Donc tu es roi », et à qui il fut répondu: « Tu le dis, oui, je suis roi ». Notre-Seigneur emploie ces mots. « Tu le dis », comme pour dire: Tu es un homme charnel et tu parles d’après les sentiments de la chair.
Notre-Seigneur ajoute ensuite: « Je suis né et je suis venu au monde pour rendre témoignage à la vérité ». Le pronom dont se sert le texte latin: in hoc natus sum, ne doit pas s’entendre en ce sens: Je suis né dans -cette chose; mais bien: Je suis né pour cela, tout comme il est dit: « C’est pour cela que je suis venu dans le monde ». Dans le texte grec il n’y a aucune ambiguïté. Par là il a manifestement voulu, en cet endroit, rappeler cette naissance temporelle par laquelle, après s’être incarné, il est venu dans le monde, et non pas cette naissance sans commencement par laquelle il était le Dieu par qui le
Père a créé le monde. Il dit donc qu’il est né et qu’il est venu en ce monde, qu’il est né d’une Vierge pour cela, c’est-à-dire pour cette fin, pour rendre témoignage à la vérité. Mais comme la foi n’appartient pas à tous (1), il ajoute: « Quiconque est de la vérité, entend ma voix », c’est-à-dire l’entend intérieurement; c’est-à-dire encore, obéit à ma voix; c’est la même chose que s’il disait: Croit en moi. Quand Jésus-Christ rend témoignage à la vérité, il se rend évidemment témoignage à lui-même; c’est lui, en effet, qui a dit: « Je suis la vérité (2) », et en un autre endroit il dit: « Moi, je rends témoignage de moi-même (3) ». Par ces autres paroles: « Quiconque est de la vérité, entend ma voix », il nous fait souvenir de la grâce par laquelle il nous appelle selon son bon plaisir. C’est de ce bon plaisir que l’Apôtre nous dit: « Nous savons qu’à ceux qui aiment Dieu, toutes choses tournent à bien, à ceux qui ont été appelés selon la volonté de Dieu (4) », selon la volonté de Celui qui appelle, et non pas de ceux qui sont appelés. Ceci est plus clairement exprimé en un autre endroit: « Collaborez à l’Evangile selon la puissance de Dieu qui nous sauve et noua appelle par sa sainte vocation, non d’après nos oeuvres, mais d’après sa volonté et sa grâce (5) ». Si nous supposons qu’il s’agisse de la nature dans laquelle nous avons été créés, comme la vérité nous a tous créés, qui est-ce qui ne serait pas de la vérité? Mais ce n’est pas à tous que la vérité a donné d’entendre la vérité, c’est-à-dire d’obéir à la vérité et de croire à la vérité; et cela sans aucun mérite antécédent, de peur que la grâce ne soit plus une grâce. Si Notre-Seigneur avait dit: Quiconque entend ma voix est de la vérité; alors celui-là serait regardé comme étant de la vérité, qui obtempérerait à la vérité. Mais il n’a pas parlé ainsi; il a dit: « Quiconque est de la vérité, entend ma voix ». Par conséquent, il n’est pas de la vérité, parce qu’il entend sa voix.; mais il entend sa voix, parce qu’il est de la vérité, c’est-à-dire parce que ce don lui a été accordé par la vérité. Qu’est-ce que cela veut dire? Rien que ceci: Il croit en Jésus-Christ par un don de Jésus-Christ.
Aujourd’hui commence le temps de l’Avent[01] qui prépare la fête de la naissance de Jésus à Bethléem. Ce bref temps liturgique, d’un peu moins de 30 jours, retrace la longue étendue des siècles écoulés dans l’attente du Rédempteur jusqu’à la plénitude des temps.
La liturgie nous aide à vivre ce temps de grâce :
Avec vigilance, c’est à dire avec l’engagement intense et convaincu de qui fait confiance à l’amour miséricordieux de Dieu et se prépare à la rencontre avec le Christ Sauveur.
Avec la conversion du cœur, parce que sans un cœur tourné vers Dieu, l’attente, l’espérance et la joie pour la venue du Messie ne sont pas possibles.
Avec un cœur de pauvre, non pas tant pauvre au sens économique qu’au sens biblique[02] de celui qui fait pleinement confiance à Dieu et s’appuie sur lui.
Avec foi, vertu qui nous soutient pour accueillir, comme Marie, le Fils de Dieu fait chair pour notre salut.
Avec espérance qui est l’attente confiante d’un bien à venir absolument bon (cf Saint Thomas d’Aquin III Sent, d. 26, q. 2, a. 1, ad 3).
Avec piété dans la pratique de la prière qui est pendant l’Avent une affectueuse invocation à celui qui est attendu: Viens Seigneur Jésus.
Avec joie, expression d’une attente joyeuse parce que celui qui est attendu viendra certainement. Dieu est fidèle.
J’ai placé en premier la vigilance, l’attention – c’est à dire la tension à la présence imminente du Christ – parce qu’en ce premier dimanche de préparation à la venue du Fils de l’homme dans notre vie, nous sommes invités à être vigilants. En effet la liturgie d’aujourd’hui nous propose un passage de l’Évangile dans lequel le Christ nous demande d’être attentifs aux événements pour découvrir en eux l’heure de la venue du Fils de l’homme. Le Rédempteur, pour illustrer la manière dont nous devons être attentifs aux événements, recourt d’abord à l’épisode du déluge universel à l’époque de Noé, puis se compare à un voleur qui vient dans la nuit et enfin à un maître de maison qui ne surveille pas son habitation.
Le fait de ne pas connaître le jour et l’heure de la venue du Christ doit nous convaincre de la nécessité de veiller toujours, d’être toujours prêts pour que toute notre vie soit tendue vers cette heure et ce jour. Nous devons arriver préparés à cette rencontre avec le Rédempteur, pour ne pas être pris par surprise mais prêts à accueillir Dieu qui vient sans prévenir, qui arrive quand on s’y attend le moins.
La vigilance est donc l’attitude avec laquelle nous devons vivre chaque fragment de notre vie personnelle et commune comme étant immensément précieux, ou mieux, comme étant le seul à notre disposition parce que c’est le moment présent. Quand on demanda à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, alors qu’elle était sur le point de mourir, si elle n’avait pas peur du voleur qu’elle était sur le point de rejoindre, elle répondit qu’elle l’attendait avec désir et amour. Cette sainte nous donne un exemple de sérénité vigilante dans la charité, de grande ouverture à Dieu, d’intense attente et d’adhésion à lui. La prière d’ouverture de la messe d’aujourd’hui résume bien tout cela: « O Dieu, Père miséricordieux, qui pour réunir les peuples dans ton royaume a envoyé ton Fils unique, maître de vérité et source de réconciliation, réveille en nous un esprit vigilant pour que nous marchions sur tes chemins de liberté et d’amour jusqu’à te contempler dans la gloire éternelle. Par notre Seigneur Jésus Christ. » (Collecte du premier dimanche de l’Avent – année A)
2) La conversion dans la joie.
L’Avent est le temps pendant lequel L’Église célèbre la joyeuse attente du messie ainsi que la forte et véritable certitude de l’Avent du Royaume de Dieu, qui est justice, paix et joie, sans rapport avec le boire et le manger (cf Rm 14, 17). Mais c’est seulement en retournant vers le Seigneur de tout notre cœur, dans l’attente de sa venue et de son retour, que ce Royaume de paix, de justice et de joie s’instaurera en nous et dans le monde.
La vigilance réclame la conversion pour lutter contre la somnolence, l’inattention et l’oubli. Il faut rappeler cependant que la personne vigilante ne désigne pas, comme c’est en revanche habituellement le cas dans le monde grec, la personne qui est éveillée, qui rassemble toutes ses forces et qui trouve en elle-même tout le courage nécessaire pour affronter la nuit et l’éventuel ennemi. Dans le monde biblique, vigilant désigne celui qui est éveillé, qui fait confiance à Dieu et qui s’agrippe à lui, qui s’abandonne à lui. La parole vigilante ne dit donc pas directement quelque chose à faire mais plutôt une façon de vivre et de regarder.
L’hymne de l’Avent: « Levez les yeux vers le ciel » nous fait chanter que « le salut de Dieu est proche » et nous commande : « Réveillez l’attente dans votre cœur pour accueillir le Roi de gloire ». L’impératif de regarder avec un cœur éveillé, c’est à dire avec attention et perspicacité implique la lucidité de ne pas se laisser tromper par les apparences ainsi que la clairvoyance qui nous permettra de reconnaître dans une grotte l’Enfant, « messager de paix », qui « apporte au monde le sourire de Dieu ».
Pour être bibliquement et chrétiennement vigilant, une conversion du cœur et des « yeux » est donc nécessaire. En effet sans une profonde conversion, il n’est pas possible de vivre l’attente, l’espérance et la joie pour la venue du Seigneur. L’esprit de conversion, propre à l’Avent, a des tonalités différentes de celles que réclame le Carême, même si dans ces deux périodes liturgiques, nous sommes invités à pratiquer plus intensément la prière, le jeune et l’aumône (=miséricorde). La substance essentielle est toujours la même mais, alors que le carême est marqué par l’austérité du pardon des péchés, l’Avent est marqué par la joie de la venue du Seigneur.
A cet égard le pape François enseigne. » L’Avent est un temps de joie parce qu’il nous fait revivre l’attente de l’événement le plus joyeux de l’histoire: la naissance du Fils de Dieu de la Vierge Marie. Savoir que Dieu n’est pas loin, mais proche, qu’il n’est pas indifférent mais compatissant, qu’il n’est pas étranger mais Père miséricordieux et qu’il nous suit amoureusement dans le respect de notre liberté: tout cela est le motif d’une joie profonde que les événements quotidiens ne peuvent altérer » (18 décembre 2015).
L’Avent est le temps de l’attente du Dieu éternel qui se fait présence d’amour dans le monde. Et c’est justement pour cette raison qu’il est de façon particulière le temps de la joie, d’une joie intériorisée, qu’aucune souffrance ne peut effacer. La joie parce que Dieu s’est fait enfant. Cette joie, invisiblement présente en nous, nous encourage à continuer notre chemin avec confiance.
L’Avent est par excellence le temps de l’espérance pendant lequel ceux qui croient au Christ sont invités à rester dans une attente vigilante et active, alimentée par la prière et par l’engagement actif et quotidien de l’amour.
Un exemple quotidien de vie dans l’attente du Christ dans une charité active nous vient des vierges consacrées dans le monde. En cela elles suivent l’invitation du pape émérite Benoît XVI:
« Que votre vie soit un témoignage particulier de charité et signe visible du Royaume à venir » (RCV, 30). Faites en sorte que votre personne irradie toujours la dignité du fait d’être épouse du Christ, exprime la nouveauté de l’existence chrétienne, et l’attente sereine de la vie future. Ainsi, par votre vie droite, vous pourrez être des étoiles qui orientent le chemin du monde. Le choix de la vie virginale, en effet, est un rappel du caractère transitoire des réalités terrestres et une anticipation des biens à venir. Soyez des témoins de l’attente vigilante et active de la joie, de la paix, qui est propre à qui s’abandonne à l’amour de Dieu. Soyez présentes dans le monde et cependant en pèlerinage vers le Royaume. La vierge consacrée s’identifie en effet avec cette épouse qui, avec l’Esprit, invoque la venue du Seigneur: « L’Esprit et l’épouse disent « viens »! » (Ap 22, 17). (Discours aux participants du congrès de l' »Ordo Virginum » sur le thème « Virginité consacrée dans le monde: un don pour l’Église et dans l’Église » 15 mai 2008, n.6).
Lecture patristique
Saint Paschase Radbert ( 790 – 865)
Commentaire sur l’évangile de Matthieu, 11, 24,
PL 120, 799-800
Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure (Mt 25,13). Bien que le Seigneur parle ainsi pour tous, il s’adresse uniquement à ses contemporains, comme dans beaucoup d’autres de ses discours qu’on lit dans l’Écriture. Pourtant, ces paroles concernent tous les hommes parce que, pour chacun d’eux, le dernier jour arrivera ainsi que la fin du monde, quand il devra quitter cette vie. Il est donc nécessaire que chacun en sorte comme s’il devait être jugé ce jour-là. C’est pourquoi tout homme doit veiller à ne pas se laisser égarer, mais à rester vigilant, afin que le jour du Seigneur, quand il viendra, ne le prenne pas au dépourvu. Car celui que le dernier jour de sa vie trouvera sans préparation, serait encore trouvé sans préparation au dernier jour du monde. Je ne pense donc nullement que les Apôtres aient cru que le Seigneur viendrait juger le monde pendant leur vie; et pourtant, qui douterait qu’ils aient été attentifs à ne pas se laisser égarer, à veiller et à observer tous les conseils, donnés à tous, pour qu’ils soient trouvés préparés?
C’est pourquoi il faut toujours tenir compte d’un double avènement du Christ: l’un quand il viendra, et que nous devrons rendre compte de tout ce que nous aurons fait; l’autre, quotidien, quand il visite sans cesse notre conscience, et qu’il vient à nous afin de nous trouver prêts lors de son avènement. A quoi me sert, en effet, de connaître le jour du jugement, lorsque je suis conscient de tant de péchés? De savoir si le Seigneur vient, et s’il ne vient pas d’abord dans mon cœur et ne revient pas dans mon esprit, si le Christ ne vit pas et ne parle pas en moi?
Alors, oui, il m’est bon que le Christ vienne à moi, si avant tout il vit en moi et moi en lui. Alors pour moi, c’est comme si le second avènement s’était déjà produit, puisque la disparition du monde s’est réalisée en moi, parce que je puis dire d’une certaine manière: Le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde (Ga 6,14).
Réfléchissez encore à cette parole de Jésus : Beaucoup viendront en mon nom (Mt 24,5). Seul l’Antéchrist s’empare de ce nom, bien que ce soit mensonger; de même il présente son corps, mais sans le Verbe de vérité, et sans en avoir la sagesse. Dans aucun passage de l’Écriture, vous ne trouverez que le Seigneur ait déclaré: « Moi, je suis le Christ ». Car il lui suffisait de montrer qu’il l’était, par ses enseignements et ses miracles, parce que l’oeuvre du Père était en lui. L’enseignement de sa parole et sa puissance criaient: « Moi, je suis le Christ », plus fort que si des milliers de voix l’avaient crié.
Je ne sais donc pas si vous pourrez trouver qu’il l’a dit en paroles, mais il l’a montré en accomplissant les œuvres du Père (Jn 5,36) et en donnant un enseignement imprégné de piété filiale. Les faux messies en étant dépourvus, ils ne pouvaient employer que leurs discours pour soutenir leurs prétentions mensongères.
[01]L’Avent a quatre dimanches pour le rite romain et six pour le rite ambrosien. Cette année nous sommes dans l’année A selon le cycle liturgique triennal et nous serons accompagnés de l’évangile de Matthieu. Certaines caractéristiques de cet évangile sont l’amplitude avec laquelle sont retranscrits les enseignements de Jésus (les fameux discours, comme celui de la montagne), et l’attention au rapport Loi-Évangile (l’Évangile est la « nouvelle Loi »). Il est considéré comme l’Évangile le plus « ecclésiastique » par le récit du primat de Pierre et par l’utilisation du terme Église, en grec « Ecclesia » (du verbe ekkalein qui veut dire convoquer, dont le substantif est justement ecclesia= convocation, assemblée) qui ne se rencontre pas dans les trois autres évangiles de Marc, Luc et Jean.
[02] Ce pauvre ou « anawim » comme l’appelle la Bible en hébreux, est le doux et l’humble, dont les principales dispositions sont l’humilité, la crainte de Dieu et la foi.
En ce second dimanche de l’Avent, la liturgie nous invite à la conversion qui est nécessaire pour accueillir le Royaume des cieux[01] qui s’approche : « Convertissez-vous parce que le Royaume des cieux est proche » (Mt 3,1). Ce Royaume des cieux est Jésus lui-même, par conséquent le « proche » est le Fils de Dieu qui se fait chair dans le sein d’une femme et qui porte le salut à toute l’humanité. Ce salut apporté par le Christ et attendu par nous est justice, joie, paix, amour, vérité, bienveillance, solidarité, fraternité, rectitude, bonté.
Puisque la venue de Dieu dans notre vie est imminente, Jean le Baptiste nous demande avec énergie de nous consacrer à la pénitence qui purifie le cœur, l’ouvre à l’espérance et le rend capable de la rencontre avec Jésus qui vient dans le monde.
Mais il faut garder présent à l’esprit le fait que l’invitation à la conversion en faisant pénitence ne veut pas seulement dire vivre, pendant l’Avent, avec un style de vie plus sobre, avec une prière plus fréquente et une charité plus généreuse. La conversion appelle à un changement intérieur qui commence par la reconnaissance et la confession de son péché. En effet, se convertir indique un changement de l’esprit et du comportement et exige de reconnaître que l’on n’est pas digne que Dieu vienne habiter chez nous.
Il faut aussi garder à l’esprit le fait que la première conversion consiste dans la foi[02], qui n’est pas seulement adhésion au contenu d’un message, mais adhésion à une Personne, qui nous demande de venir dans notre vie et d’être accueillie. La conversion est donc un changement radical et profond de l’homme. Elle n’implique pas seulement un changement moral mais un changement théologique, c’est-à-dire une manière nouvelle de penser Dieu et de vivre en lui. C’est une orientation nouvelle de toute notre personne : esprit et cœur, pensée et action.
D’un côté, cette orientation au Royaume des cieux se situe dans la ligne des prophètes qui entendaient le concret de la conversion dans le détachement radical de tout ce qui, jusqu’ici, avait une valeur. De l’autre, elle va au-delà et montre que la conversion est le fait de se tourner vers le Royaume des cieux, vers une nouveauté qui se présente de façon imminente avec ses exigences et ses perspectives. Il s’agit de donner un tournant décisif à sa vie en l’orientant dans une nouvelle direction : le Royaume des cieux fonde et définit la conversion, et non une série d’efforts humains.
Pour que cette conversion arrive, faisons nôtre la prière que fait le prêtre au début de la messe de ce jour : « Dieu des vivants, suscite en nous le désir d’une conversion pour que, renouvelés par ton Saint Esprit, nous sachions appliquer dans toute relation humaine la justice, la douceur et la paix que l’incarnation de ton Verbe a fait germer sur la terre. Par notre Seigneur Jésus-Christ notre Seigneur » (Collecte du IIème dimanche de l’Avent, Année A). Alors se réalisera le vœu de saint Paul : « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps, soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, Celui qui vous appelle : tout cela, il le fera » (1 Th 5,23-24).
En ce dimanche, nous sommes appelés à aller spirituellement dans le désert, parce que l’Évangile d’aujourd’hui nous fait écouter la « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. » (Mt 3,3-4). Saint Jean-Baptiste, la voix qui annonce la Parole, est présenté comme un ascète du désert, qui porte des vêtements rugueux, qui a une ceinture de cuir autour des reins et se nourrit d’insectes. Mais s’il ne nous est pas demandé d’être des ascètes vivant la même vie dans le désert, il nous est demandé que notre conversion soit évangélique comme la sienne.
Cette conversion a au moins trois caractéristiques :
La première est la radicalité. La conversion n’est pas un changement extérieur ou partiel, mais une réorientation totale de tout l’être de l’homme. Il s’agit d’un véritable passage de l’égoïsme à l’amour, de l’attitude de tout garder pour soi au don de soi.
La seconde caractéristique est la religiosité : ce n’est pas en se confrontant à lui-même que l’homme découvre la mesure et la direction de son propre changement mais en se référant à Dieu. La première conversion (dans le sens étymologique de ‘se tourner vers pour être avec’) n’est pas celle de la personne humaine vers Dieu mais celle de Dieu vers chaque être humain. C’est un mouvement de grâce qui rend possible le changement de l’homme et en offre le modèle. Dans la nuit et dans la solitude d’une grotte, le printemps de l’humanité va arriver : le Fils de Dieu qui se fait pèlerin du haut des étoiles.
La troisième caractéristique de la conversion évangélique est sa profonde humanité. Se convertir signifie rentrer à la maison, se réapproprier son humanité intégrale, retrouver son identité de fils, comme cela se produit dans la parabole du fils prodigue.
Beaucoup de gens pensent de façon non évangélique que la conversion est comme une perte de ce qui est humain ; et, ce faisant, ils pensent que la personne humaine s’épanouit, si elle ne se convertit pas au Christ. C’est le contraire : en se convertissant, l’homme ne se perd pas mais retrouve son identité en se libérant des aliénations qui le fascinent mais le détruisent.
La conversion est un chemin constant vers le Christ pour renouveler continuellement notre « conduite céleste » par le moyen d’un nouveau désir du ciel. Changeons donc notre cœur en le rendant différent, avec le saint désir du Christ ; ainsi le ciel (le Christ) y trouvera plus d’espace.
Si nous voulons que la vie croisse, fleurisse et parvienne à maturation pour déchirer, un jour, le voile de la caducité, alors, le plus important est que cette vie plonge ses racines toujours plus profondément. Si nous voulons que la plénitude de Dieu nous remplisse de grâces, il est fondamental que notre cœur s’élargisse toujours plus, pour contenir toujours plus.
La conduite chrétienne, et donc pleinement humaine, devient plus parfaite quand elle jaillit d’un désir du ciel plus robuste : « Visite-nous, Seigneur, dans la paix : nos cœurs déborderont de joie » (cf. antienne du Magnificat, premières vêpres du IIème dimanche de l’Avent).
Cette demande « Visite-nous, Seigneur Jésus » doit être faite par tous les chrétiens et les vierges consacrées dans le monde, par le don total de soi au Christ, nous en donnent un bel exemple, grand et généreux. Elles sont conscientes que l’époux cherche sa bien-aimée et elles veillent en son attente et font leur ce passage du Cantique des cantiques : « La voix de mon bien-aimé ! C’est lui, il vient… Il bondit sur les montagnes, il court sur les collines, mon bien-aimé, pareil à la gazelle, au faon de la biche. Le voici, c’est lui qui se tient derrière notre mur : il regarde aux fenêtres, guette par le treillage. » (2,8-9). « Je dors, mais mon cœur veille… C’est la voix de mon bien-aimé ! Il frappe ! LUI – Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe » (5,2). « Je suis à mon bien-aimé, mon bien-aimé est à moi » (6,3).
Par leur consécration, ces femmes vierges montrent qu’il est possible, et que c’est source de joie, d’accueillir le Christ comme un hôte doucement attendu, comme l’époux à qui consacrer à jamais sa fidélité. Elles nous montrent avec humilité qu’il est possible de garder toujours allumées les lampes, en attendant avec amour la venue du Sauveur (cf. rituel de consécration des Vierges n° 28 : « Veillez car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Conservez avec soin la lumière de l’Evangile, et soyez prêtes à aller à la rencontre de l’Epoux qui vient »).
À leur exemple, je souhaite que, pas seulement en ce temps de l’Avent, nous cherchions tous à être toujours attentifs à la voix du Christ et à l’aimer par-dessus tout.
Lecture Patristique
Saint Augustin d’Hyppone (354 – 430)
Sermon 109, 1 ; PL 38, 636.
Nous venons d’entendre l’évangile où Jésus critique ceux qui savaient reconnaître l’aspect du ciel, mais n’étaient pas capables de découvrir le temps où il était urgent de croire au Royaume des cieux (cf. Lc 12,54). C’est aux Juifs qu’il disait cela, mais cette parole parvient jusqu’à nous. Or le Seigneur Jésus Christ lui-même a commencé ainsi sa prédication : Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 4,17). Jean Baptiste, son précurseur, avait commencé de la même façon : Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 3,2). Et maintenant le Seigneur les blâme parce qu’ils ne veulent pas se convertir alors que le Royaume des cieux est proche, ce Royaume des cieux dont il dit lui-même qu’il ne vient pas de manière visible (Lc 17,20), et aussi qu’il est au milieu de vous (Lc 17,21).
Que chacun ait donc la prudence d’accepter les avertissements de notre Maître, pour ne pas laisser échapper le temps de sa miséricorde, ce temps qui se déroule maintenant, pendant lequel il épargne encore le genre humain. Car, si l’homme est épargné, c’est pour qu’il se convertisse, et que personne ne soit condamné.
C’est à Dieu de savoir quand viendra la fin du monde : quoi qu’il en soit, c’est maintenant le temps de la foi. La fin du monde trouvera-t-elle ici-bas l’un d’entre nous ? Je l’ignore, et il est probable que non.
Pour chacun de nous le temps est proche, parce que nous sommes mortels. Nous marchons au milieu des dangers. Si nous étions de verre, nous les redouterions moins. Quoi de plus fragile qu’un récipient de verre ? Pourtant on le conserve et il dure des siècles. Car on redoute pour lui une chute, mais non pas la vieillesse ni la fièvre. Nous sommes donc plus fragiles et plus faibles, et cette fragilité nous fait craindre chaque jour tous les accidents qui sont constants dans la vie des hommes. Et s’il n’y a pas d’accidents, il y a le temps qui marche. L’homme évite les heurts, évite-t-il la dernière heure ? Il évite ce qui vient de l’extérieur, peut-il chasser ce qui naît au-dedans de lui ? Parfois n’importe quelle maladie le domine subitement. Enfin, l’homme aurait-il été épargné toute sa vie, lorsqu’à la fin la vieillesse est venue, il n’y a plus de délai.
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[01] « Royaume des cieux » est une expression typique de saint Matthieu qui l’emploie trente-trois fois dans son Évangile. C’est une façon de parler juive qui, en signe de respect, substitue « cieux » au nom de Dieu. L’expression « Royaume des cieux » indique que Dieu se révèlera à tous les hommes et avec grande puissance : la puissance de l’Amour qui se donne et ne domine pas.
[02] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica, I-IIae, q.113,a.4.
1) Joie pour le Dieu proche.
L’Evangile est joie, c’est une joyeuse et bonne nouvelle de Dieu qui naît parmi nous pour rester toujours avec nous : Il est l’Emmanuel, qui donne aux pauvres non seulement quelque chose mais qui se donne lui-même. L’évangile est l’annonce d’une Présence qui est joie. Pour cela, même si tout l’Avent est le temps de l’attente et de joie, ce dimanche est le dimanche de la joie.
Voyons comment la liturgie d’aujourd’hui nous présente cette joie de l’attente qui deviendra à Noël la félicité pour la possession d’un bien connu et aimé[01] : Jésus Christ.
Déjà dans l’antienne d’entrée de la Messe, l’Eglise nous invite à être toujours heureux, en utilisant les mots de Saint-Paul « Gaudete in Domino semper – réjouissez-vous dans le Seigneur, toujours » (Phil 4.4) [02].
Ensuite, dans la prière du début de la messe d’aujourd’hui, le prêtre présente notre désir de joie en priant ainsi : « Regarde, Père, ton peuple qui attend avec foi le Noël du Seigneur, et fait nous célébrer le grand mystère du salut avec une exultation renouvelée » (Collecte du 3ème dimanche de l’Avent).
Cette prière est suivie de la première lecture de la messe où Isaïe affirme : « Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu » (Is 35,1s). Le prophète Isaïe propose cet hymne à la joie parce que le peuple d’Israël a été libéré de l’esclavage.
Le Psaume 145, ensuite, décrit toute la miséricorde de Dieu vers les besogneux et les marginaux. C’est un hymne de louange à la Providence du Seigneur : « Le Seigneur est fidèle, il rend justice aux opprimés, donne du pain aux affamés, libère les prisonniers. Il redonne la vue aux aveugles, relève celui qui est tombé, aime les justes, protège les étrangers. Il soutient l’orphelin et la veuve, il règne pour toujours de génération en génération ».
Ces expressions, nous les retrouvons dans la 3e lecture, celle de l’Evangile.
Dans cette 3ème lecture, Jésus enseigne l’Evangile de la joie non en proposant un discours mais en attirant l’attention sur le fait qu’avec Lui « les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l’évangile est annoncé aux pauvres » (Mt 11,2-5).
Jésus fait tant de miracles qui sont le signe de sa bonté, de sa tendresse, de son amour, de son salut pour toujours : de sa joie !
2) Jean le Précurseur et annonciateur de la joie.
Personne n’est exclu de la joie que nous attendons toujours plus intensément. Mais chacun de nous sait que ceci n’est pas une attente toujours facile. C’est pour cela que la lettre de Jacques (2ème lecture) parle de la patience du paysan. La personne patiente est celle qui, comme le paysan, attend le fruit se son travail jusqu’au temps opportun qu’il ne lui revient pas de déterminer. La personne patiente est celle qui ne se laisse pas abattre par les adversités mais qui reste ferme et solide dans son espérance « obstinée ».
Si nous revenons à l’Evangile d’aujourd’hui, nous voyons que, après avoir indiqué les oeuvres sur lesquelles il faut réfléchir et sur base desquelles il est possible donner un jugement sur Lui, le Rédempteur exprime sa pensée sur Jean le Précurseur. Il le fait en s’adressant à la foule. La grandeur de Jean ne consiste pas seulement dans l’austérité de sa vie et dans la force de son caractère. Elle est plutôt dans le fait d’avoir accepté le devoir de courir devant le Messie pour lui préparer le terrain. Le fait que Jean est envoyé pour appeler à la conversion et pour indiquer l’arrivée du Messie le qualifie de messager de joie.
Jean le Baptiste est venu rendre témoignage à Jésus et à la joie qu’il apporte. Comment peut-on ne pas être dans la joie si Jean nous indique le Christ comme l’agneau qui manifeste l’amour de Dieu avec la miséricorde ?
Le Baptiste « permit » à Jésus de descendre dans l’eau du Jourdain pour accomplir toute justice (cf. Mt 3,15), nous permettons à Dieu d’être l’Amour qui descend dans notre cœur pour accomplir en nous cette justice.
Jean, depuis petit et même encore avant de naître, indiqua la présence de Jésus tressaillant de joie dans le ventre de sa maman Elisabeth. Adulte, il devint petit pour que le Christ grandisse (cf. Jn 3,30). Nous aussi, devenons petits et laissons le Christ naître et grandir en nous, en dilatant notre coeur.
Alors nous serons dans la joie et cette joie nous rendra évidente la présence du Sauveur, comme il arriva à Jean le Précurseur.
Alors nous serons des témoins du Seigneur que nous attendons et que nous cherchons à aimer et à incarner, le Seigneur qui est réellement le Dieu aimant de la vie et le donneur de joie.
3) Témoins de la joie.
Dans l’Evangile de ce dimanche, face aux envoyés de Jean le Baptiste qui demandent à Jésus s’Il est le Messie, Jésus répond en disant ce qu’il fait : les miracles. Ces actions stupéfiantes parlent de son origine en Dieu : de sa mission rédemptrice. C’est Lui le Messie attendu, il n’y a rien aucun d’autre à attendre, parce que sa vie est un hymne à la charité, à la solidarité sur le mode parfait et définitif. Il ne faut pas attendre d’autre consolateur des affligés, d’autre samaritain qui soigne l’infortuné le long du chemin. Jésus assume la souffrance humaine, intervient avec ses pouvoirs pour sauver celui qui se trouve dans le besoin et porter dans le monde la joie évangélique.
Les saints continuent cette oeuvre du Christ. L’exemple plus récent est celui de Sainte Thérèse de Calcutta.
Cette missionnaire de la Charité et mère des pauvres est un très beau et actuel témoin de cette joie évangélique, qui naît d’un fait, d’un évènement de libération. Cette Sainte a été en contact avec la misère, la dégradation humaine, la mort, en vivant chaque jour parmi les plus pauvres des pauvres. Son âme a connu l’épreuve de la nuit obscure de la foi, et pourtant elle a donné à tous le sourire de Dieu. Elle-même exprime son expérience de joie de cette façon : « Nous attendons avec impatience le paradis, là où est Dieu, mais il est de notre pouvoir rester au paradis ici-bas et à partir de maintenant. Etre heureux avec Dieu signifie : aimer comme Lui, aider comme Lui, donner comme Lui, servir comme Lui » (La joie de se donner aux autres, Milan 1987, p 143).
De cette mère des pauvres nous apprenons que la joie entre dans le coeur de celui qui se met au service ses petits et des pauvres. Dieu prend sa demeure en Celui qui aime de cette façon et son âme est dans la joie. Si, au contraire, on fait de la joie une idole, on se trompe de chemin et il est vraiment difficile de trouver la joie dont Jésus parle et que nous recevons dans la rencontre avec Jésus. C’est ce que nous enseigne Pape François en écrivant : « La joie de l’Evangile remplit le cœur et la vie entière de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par Lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ, la joie naît et renaît toujours « . ( Es.Ap. Evangelii gaudium,1).
Un autre exemple actuel, contemporain de vie dépensée dans la joie du Christ attendu et accueilli avec joie nous vient des vierges consacrées dans le monde. Grâce à la virginité offerte pour le règne de Dieu, ces femmes instaurent un rapport d’amour personnel et exclusif avec le Christ. Le renoncement à l’amour humain (eros) pour vivre dans l’amour de Dieu (agape) témoigne que, pour elles, le Christ est tout. La joie est l’expérience d’être aimé, c’est pourquoi la joie de la vierge consacrée est le Christ : « Ceci sera la joie des vierges du Christ, joie à propos du Christ, joie en le Christ, joie avec le Christ, joie suivant le Christ, joie par le Christ, joie à cause du Christ » (Saint-Augustin d’Hippone, De virginitate, 27: PL 40, 411).
Cette joie est promise par l’évêque pendant le rite de la consécration : « Le Christ, Fils de la Vierge et époux des vierges, sera votre joie et couronne sur la terre, jusqu’à ce qu’il vous conduise aux noces éternelles dans son règne, là où en chantant le chant nouveau vous suivrez l’Agneau partout où il aille » (RCV 27) et « Recevez l’anneau des noces mystiques avec le Christ et gardez intègre la fidélité à votre époux, pour que vous soyez accueillies dans la joie de la fête éternelle » (RCV 40).
Ces vierges consacrées sont des « femmes appelées à la prophétie de la joie … e à rayinner la lumière du visage de l’Epoux, reflétant par leur vie la beauté de l’harmonie et de l’amour du Christ dans ke concret, partageant les joies et les peines du monde » Cette citation est prise de la préface du beau et fort utile livre De toutes les nations une unique Epouse – Ordo virginum, charisme ancien pour femme nouvelles),
Lecture patristique
Saint Augustin d’Hippone
Sermon 66
ANALYSE. – Après avoir rappelé les éloges que Jean avait faits de Jésus et les témoignages que Jésus avait rendus à Jean, saint Augustin se demande comment et pourquoi le Précurseur envoya vers le Sauveur deux de ses disciples pour lui demander s’il était le Messie. En doutait-il après l’avoir montré comme tel au peuple d’Israël ? Il n’en doutait pas, mais il voulait confirmer les siens dans la foi à Jésus-Christ. – Recommandation en faveur des pauvres.
Le Christ, vous l’avez entendu, a rendu témoignage à Jean, et il l’a loué jusqu’à dire de lui que nul ne l’a surpassé parmi les enfants des femmes. Mais au-dessus de lui était le fils de la Vierge. Et de combien au- dessus ? Le héraut nous dira lui-même quelle distance entre lui et le Juge qu’il annonce. Sans doute Jean a devancé le Christ par sa naissance et ses prédications ; mais il l’a devancé pour le servir et non pour se préférer en lui. Tous les officiers du juge ne le précédent-il pas ? Ils lui sont inférieurs, quoiqu’ils marchent devant lui. Or, quel témoignage Jean n’a-t-il pas rendu au Christ ? Il est allé jusqu’à proclamer qu’il n’était pas digne de dénouer la courroie de sa chaussure. Quoi encore ? « Nous avons, dit-il, reçu de sa plénitude (2). » II se donnait comme un flambeau allumé à sa lumière ; aussi se prosternait-il à ses pieds ; il craignait en s’élevant de s’éteindre au souffle de l’orgueil. Il était si grand qu’on le prenait pour le Christ, et que si lui-même n’eût publié qu’il ne l’était point, l’erreur se serait accréditée et on aurait cru qu’il Pétait. Quel homme humble ! Le peuple lui rendait de tels hommages, et il les dédaignait. On se trompait sur la nature de sa grandeur, et il s’abaissait davantage. Ah ! c’est que rempli du Verbe de Dieu, il ne voulait point de l’élévation que confère la parole des hommes.
Et de son côté : « Parmi les enfants des femmes, dit le Seigneur, il ne s’en est point élevé de plus grand que Jean-Baptiste. Mais Celui qui vient après lui dans le royaume des cieux est plus grand que lui ;» par l’âge il vient après lui, pansa majesté il est plus grand que lui,
[01] S. Thomas d’Aquino, Summa Theologiae, I-IIæ, q. 31, a. 3.
[02] C’est grâce à cette antienne que ce dimanche a pris le nome de dimanche “Gaudete” c’est à dire « réjouissez-vous, car le Messie est vraiment proche.
1.Un modèle d’attente: Joseph
Lors du premier dimanche de l’Avent, la liturgie nous a invités à vivre intensément l’attente de l’Attendu, comme l’a vécue la Sainte Vierge, sans laisser notre cœur s’endormir appesanti par nos diverses préoccupations.
Lors du second dimanche de ce temps d’attente, nous avons été invités à vivre une conversion permanente. Pour accueillir la Parole et non pas les bavardages, il faut savoir écouter et accueillir la Parole avec un esprit et un cœur transformés par notre conversion.
Le troisième dimanche, en nous faisant réfléchir sur l’expérience douloureuse de la prison et du doute vécue par Saint Jean Baptiste, nous a enseigné qu’il faut être fidèle à la Parole sinon elle reste lettre morte et elle n’est certainement plus Esprit et Vie. Cette parole est Vie et source de joie.
Lors du quatrième dimanche de l’Avent, alors que les précédents dimanches nous avaient demandé de vivre l’Avent comme Jean le Baptiste et la Sainte Vierge avaient vécu l’attente du Christ, la liturgie nous propose un troisième modèle pour vivre l’Avent : celui de Saint Joseph.
Ce dimanche, l’Église nous demande donc de vivre les quelques jours qui nous séparent de Noël, comme saint Joseph a vécu les jours qui se sont écoulés de la nuit pleine de peur où il reçut – en rêve – l’annonce que la vie avait germé en Marie sa fiancée, à la nuit pleine de joie où le Fils de Dieu naquit dans la grotte de Bethléem.
La trajectoire que Joseph nous indique est claire : de l’écoute de la Parole annoncée dans un rêve par un ange, à l’abandon confiant à la volonté de Dieu qui lui demande d’être le gardien du Rédempteur qui va naître.
Humainement parlant, Joseph est grand parce que connaissant et aimant véritablement Marie, il s’incline devant la conception qui se fait en Marie, il ne discute pas sur les causes de cette grossesse inexpliquée et il choisit la voie humainement la plus miséricordieuse : il défend la dignité de Marie en renonçant à un refus public- usage de l’époque qui aurait condamné Marie au mépris de tous – et la congédie « en silence ».
Divinement parlant, Joseph est grand parce que quand Dieu lui-même l’illumine sur la vraie identité du Fils de Marie, conçu non d’un homme mais de l’Esprit Saint, Joseph revient sur sa décision (c’est à dire se convertit) et « il la prend avec lui comme son épouse ». Il se convertit en changeant sa façon de raisonner. Cette conversion de l’Esprit implique un changement de vie. Pour être le gardien du Rédempteur, il vécut l’attente de sa naissance non en attendant une idée mais une personne. Pour lui, Noël, ce fut recevoir la visite d’une personne, ce fut une rencontre qui changea sa vie. Il organisa sa vie pour garder la Vie et la donner au monde.
Demandons humblement la grâce de pouvoir imiter le père légal de Jésus. N’oublions pas cependant que l’adjectif « légal » dérive du substantif « loi » mais c’est la loi de la charité. Contemplons avec étonnement et imitons avec ténacité la foi active de Saint Joseph et son total abandon à ce que le Seigneur lui demande de faire devant le mystère de la conception et de la naissance de Jésus : être le père « légal » de Jésus. Cette expression est plus correcte que celle de « père putatif ». En effet Saint Joseph n’est pas seulement père parce que l’opinion commune le retient tel. Il est réellement père. Certes comme l’a bien écrit saint Augustin : « Joseph est père non par vertu de la chair mais par vertu de la charité. »
2.Les trois oui
Réfléchissons maintenant sur la phrase finale de l’Évangile d’aujourd’hui : « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse » (Mt. 1, 14).
L’époux de Marie dit oui à Dieu non pas en parlant mais en agissant. En silence, le charpentier de Nazareth accepta et remplit la tâche de chef de famille qui protégea la croissance du Christ dans le monde. Il est l’homme à qui Dieu a confié son Fils pour le garder et le protéger et il y est arrivé par une simple séquence logique et pratique à laquelle il s’est toujours tenu : la parole qu’il avait écoutée, il l’a toujours immédiatement mise en pratique, accomplie, incarnée.
Il est le père légal du Christ parce qu’il a vécu une paternité à l’égard de Jésus qui s’est exprimée concrètement en remplissant le rôle de « gardien du Rédempteur » (Saint Jean-Paul II) et en faisant de sa vie « un service, un sacrifice au mystère de l’incarnation et à la mission rédemptrice qui y est liée ; en usant de l’autorité légale qui lui revenait sur la sainte famille pour en faire un don total de soi, de sa vie, de son travail ; en ayant converti sa vocation humaine à l’amour domestique en une oblation surhumaine de soi, de son cœur et de toute sa capacité à aimer mise au service du Messie germé dans sa maison. » (Paul VI, Enseignements IV;1966, p110).
Grâce au « oui » silencieux de Joseph, Marie, la femme du « oui » total à Dieu eut une maison où le Verbe de Dieu, qui avait dit « oui », devint l’Emmanuel, le Dieu avec nous, pour nous et en nous. Comme dit Saint Paul, dans le Christ, il n’y a pas eu le « oui » et le « non » : mais seulement le « oui ». (cf. 2 Co 1, 18-19). A Gethsémanie, rappelons-nous l’acte d’abandon de Jésus à la volonté du Père : « Que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se fasse, Père » (cf. Lc 22, 42). Le psaume 39 nous fait prier : « Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation : tu m’as donné un corps ; alors j’ai dit : Voici je viens. » et dans la Lettre aux Hébreux « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : Voici, je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté » (10, 4-10).
3.Le oui des Vierges consacrées dans le monde : un oui à l’intérieur de trois oui
Nous désirons tous être comme Marie et Joseph et devenir avec eux la maison du Christ. Nous sommes tous appelés à être les témoins de la Parole qui ne frappe pas seulement l’ouïe mais aussi les cœurs en les ouvrant et en y demeurant de façon stable.
Et si maintenant on me demandait de quelle « utilité » est la dévotion à Saint Joseph pour les vierges consacrées qui avec leur « oui » s’engagent à être des témoins particuliers de la fécondité de la Parole, je répondrais qu’elle les aide à vivre dans l’humilité de la place que le Père a choisie pour elles.(rituel de consécration des vierges, n° 36 : « Que Jésus Notre Seigneur, fidèle époux de celles qui Lui sont consacrées vous donne, par sa Parole, une vie heureuse et féconde ».
A travers le sacrifice total de lui-même, Joseph exprime son généreux amour envers la Mère de Dieu en lui faisant le don conjugal de lui-même de façon virginale. Bien que décidé à se retirer pour ne pas faire obstacle au plan de Dieu qui était en train de se réaliser en elle, par ordre direct d’un ange, il la garde avec lui et il respecte son appartenance exclusive à Dieu.
En outre, la virginité imite la façon dont Joseph a vécu son affection envers Jésus et la Sainte Vierge et anticipe la façon accomplie de vivre les affections dans la vie éternelle. De là jaillit la manière de vivre la maternité et la paternité pour qui se consacre à Dieu. Mais on ne doit jamais oublier que pour générer, il faut avoir été généré et que pour être père et mère, il faut non seulement avoir été un enfant mais l’être encore. Être enfanté dans l’amour nous rend à notre tour capable de transmettre et de donner la vie. De là l’importance de vivre une effective appartenance à l’Église dont Saint Joseph est le Patron.
Sur l’exemple de Jésus, Marie et Joseph, nous aussi, disons notre « oui ». Alors notre vie sera transfigurée de la miséricorde de Dieu.
Lecture patristique
Saint Augustin d’Hippone (354-430)
Sermon 51
ANALYSE.- Après avoir félicité ses auditeurs de ce qu’ils ont préféré au spectacle profane le spectacle de la vérité évangélique, et après avoir plaint ceux que l’attachement aux divertissements publics retient éloignés de l’Église, saint Augustin aborde le sujet qu’il a promis de traiter le jour de Noël. Il s’agit d’expliquer pourquoi Jésus-Christ est né miraculeusement de Marie et pourquoi néanmoins sa double généalogie est la généalogie de Joseph.
I. Pour relever le courage et l’honneur du sexe qui nous a perdus, il convenait que Jésus-Christ naquit d’une femme. Comment savoir qu’il est né d’une femme? Par le témoignage de l’Église universelle et par le témoignage de l’Évangile; car si l’on rencontre des difficultés dans l’Évangile, elles s’évanouissent bientôt quand on croit avec une hum soumission. Or l’Évangile rapporte expressément, non-seulement que le Fils de Dieu a pris chair dans la race de David et d’Abraham mais encore qu’il est né miraculeusement de la vierge Marie. En vain objecte-t-on que l’Évangile est dans l’erreur lorsqu’il rapporte le nombre des générations. Son calcul n’est pas erroné, et ce qu’il a d’étonnant figure d’une manière admirable comment le Sauveur convertissant les hommes devait être la pierre angulaire qui réunirait entre eux les Juifs et les païens devenus chrétiens.
II. Pourquoi la généalogie du Sauveur est-elle celle de Joseph et non celle de Marie? – C’est que Joseph est le père de Jésus-Christ. Ainsi l’enseigne l’Évangile à plusieurs reprises; ainsi le veut son titre véritable d’époux de Marie; ainsi l’exige la filiation adoptive. Si maintenant les Évangélistes attribuent deux pères à Joseph, c’est qu’il arrivait souvent chez les Juifs qu’un fils portait même temps le nom de son père légal et le nom de son père réel. Si d’un autre coté saint Matthieu compte les générations descendant, tandis que saisit Luc les énumère en remontant, si l’un en compte quarante et l’autre soixante dix-sept, c’est dans un but mystérieux, c’est pour faire connaître que le Fils de Dieu est descendu parmi nous pour se charger de nos péchés et qu’il est remonté vers son Père après les avoir effacés.
511 Dieu a excité l’attente de votre charité, qu’il daigne la remplir. Nous comptons, il est vrai que ce que nous allons vous adresser ne vient pas de nous mais de Lui; nous disons cependant avec beaucoup plus de raison que l’Apôtre dans son humilité, que «nous portons ce trésor dans vases d’argile, afin que la grandeur appartienne à la puissance de Dieu et ne vienne pas nous (1).» Je le vois, vous vous souvenez de notre engagement; c’est en Dieu que nous l’avons contracté, et c’est par lui que nous l’accomplissons. Nous le prions en vous promettant, et c’est lui qui nous donne de nous acquitter aujourd’hui. Votre charité n’a pas oublié que le matin de la Nativité du Seigneur, nous avons ajourné la solution de la question qui avait été proposée. C’est qu’en effet beaucoup de ceux qu’importune la parole de Dieu célébraient avec nous la solennité exigée par ce grand jour. Mais aujourd’hui il n’y a, je crois, que ceux qui désirent l’entendre, et nous ne parlons ni à des coeurs sourds ni à des âmes dégoûtées. Le désir que je vois en vous est de plus une prière en ma faveur.
Un autre motif m’encourage: le jour des jeux publics a emporté d’ici un grand nombre de malheureux, pour le salut desquels nous vous recommandons une sollicitude aussi empressée que la nôtre: priez Dieu avec ferveur pour eux, car appliqués comme ils sont- aux spectacles de la chair, ils ne connaissent point encore les doux spectacles de la vérité. Je sais et je sais avec certitude qu’à votre société appartiennent plusieurs de ceux qui nous délaissent aujourd’hui. Ils déchirent ainsi ce qu’ils ont cousu; car, les hommes changent et en bien et en mal: nous éprouvons chaque jour la joie et la tristesse de ces vicissitudes: joie, quand ils se corrigent; tristesse, quand ils se perdent. Aussi le Seigneur n’assure pas le salut à celui qui commence: «celui qui persévèrera jusqu’à la fin, dit-il, celui-là sera sauvé (2).»
512 Mais était-il possible que Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le Fils de Dieu, qui a daigné se faire en même temps fils de l’homme, nous accordât rien de plus admirable, rien de plus magnifique, que de faire entrer dans son bercail, non-seulement les spectateurs de ces jeux frivoles, mais encore ceux qui s’y donnent en spectacle? Car il poursuit pour les sauver ét les amis des gladiateurs et les gladiateurs eux-mêmes. Lui-même d’ailleurs n’a-t-il pas été donné en spectacle? Apprends de quelle manière. Il a dit, il a prédit longtemps auparavant, il a annoncé, comme si la chose était déjà accomplie, il a dit expressément dans un psaume: «Ils ont creusé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os.» Voilà comment il a été donné en spectacle, ses os mêmes ont été comptés. Il exprime plus clairement encore cette idée de spectacle: «Ils m’ont regardé, dit-il, ils m’ont considéré attentivement (3).» Spectacle de dérision, car on n’avait pour lui, même en ce moment, aucune bienveillance, on ne montrait que de la fureur. Ainsi voulut-il que dès l’origine ses martyrs fussent également livrés en spectacle. «Nous sommes en spectacle, dit l’Apôtre, au monde, aux anges et aux hommes (4).»
Or il y a pour cette dernière sorte de spectacles deux espèces de spectateurs; les spectateurs charnels et les spectateurs spirituels. Les spectateurs charnels regardent comme des misérables ces martyrs qui sont exposés aux bêtes, qui périssent ta tête tranchée ou consumés par la flamme; ils les détestent, et les ont en horreur. Les autres spectateurs, comme les saints anges eux-mêmes, considèrent moins leurs chairs en lambeaux qu’ils n’admirent l’intègre vigueur de leur foi. Quel spectacle en effet pour les yeux du coeur qu’une âme montre ce que vous préférez invincible dans un corps en ruine! Ce sont ces spectacles que vous contemplez volontiers lorsqu’on en lit les actes dans l’Eglise; car vous n’y entendriez rien si vous n’y voyiez rien; et aujourd’hui par conséquent vous ne renoncez point, aux spectacles vous montrez ceux que vous préférez.
Que Dieu donc voies accorde la grâce de rendre compte avec bonté de vos spectacles pieux, à ces amis que vous plaignez aujourd’hui d’avoir couru à l’amphithéâtre et d’avoir refusé de venir à l’église; qu’ils commencent à mépriser ces jeux profanes dont l’amour les rend méprisables eux-mêmes, et qu’avec vous ils aiment ce Dieu dont ne peut rougir aucun de ceux qui l’aiment, car l’aimer c’est aimer l’invincible. Qu’avec vous ils aiment le Christ, le Christ qui a voulu paraître vaincu pour vaincre l’univers. Ne voyons-nous pas aujourd’hui, mes frères, qu’il l’a vaincu en effet? Il a soumis toutes les puissances; sans soldat superbe et avec sa croix chargée d’outrages, il a courbé les rois sous son joug; il n’a point fait sang avec le glaive, il est resté attaché à la croix et en souffrant dans son corps il a triomphé des âmes. Ses membres s’élevaient sur le gibet et sous ce gibet il abaissait les coeurs. Et quel diamant brille avec plus d’éclat sur le diadème, que la croix du Christ sur le front des monarques? Non, en vous attachant à lui, vous n’avez jamais à rougir.
Combien reviennent de l’amphithéâtre, vaincus parce que sont vaincus ceux pour qui ils se sont pris d’une folle passion? Ne seraient-ils pas plus vaincus encore si leurs partisans triomphaient? Ils seraient alors livrés à une vaine joie, ils s’abandonneraient au plaisir inspiré par leur passion insensée. Aussi sont-ils défaits au moment même où ils courent au théâtre. Combien n’y en a-t-il pas, mes frères, qui aujourd’hui ont hésité de savoir s’ils iraient là ou s’ils viendraient ici? Ceux d’entre eux qui dans ce moment de doute ont regardé le Christ et sont accourus à l’Eglise, ont triomphé, non pas d’un homme quelconque mais du diable même, le plus méchant ennemi du genre humain. Ceux au contraire qui ont alors préféré courir au théâtre, ont été vaincus au lieu d’être vainqueurs avec les premiers. Or si ceux-ci ont vaincu, c’est en Celui qui a dit: «Réjouissez-vous, car j’ai vaincu le monde (5).» Il est en effet comme le général qui s’est laissé attaquer pour former le soldat au combat.
1) Il est né à Bethléem, allons nous agenouiller.
Dans la messe de minuit et dans celle du matin, la liturgie de Noël propose le récit de la naissance de Jésus selon saint Luc[01], qui rapporte l’annonce de l’ange aux bergers : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 11).
Aujourd’hui, 25 décembre 2022, pour nous « est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David ». Cette ville est Bethléem et, comme le firent les bergers dès qu’ils eurent entendu l’annonce angélique, c’est là que nous devons nous hâter de nous rendre.
Aujourd’hui, comme dans la sainte nuit d’il y a plus de 2000 ans, ceci est le signe qui est donné : « un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2, 12). C’est un signe qui frappe par sa totale simplicité. Ce qui surprend, c’est l’absence de tout trait merveilleux. Les bergers, et nous avec eux, sont bien sûr à la fois enveloppés et apeurés par la gloire de Dieu, mais le signe qu’ils reçoivent est simplement : « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (id). Et quand ils arrivent à Bethléem, ils ne voient rien d’autre qu’un humble nouveau-né dans une pauvre crèche. La merveille de Noël est là. Sans la révélation des anges, nous ne comprendrions pas que ce nouveau-né couché dans une mangeoire est le Seigneur. Et sans l’enfant couché dans la mangeoire, nous ne comprendrions pas que la gloire du vrai Dieu est différente de la gloire de l’homme.
L’amour tout-puissant est « sous la forme d’un petit enfant. La toute-puissance comme non- puissance. Non-puissance comme l’amour, qui dépasse tout, qui donne un sens à tout » (Saint Jean-Paul II, homélie du 24 décembre 1985). Dieu s’est fait petit enfant pour que nous puissions le comprendre, l’accueillir, l’aimer.
Ce tout-petit nous demande d’être aimé : révérons-le comme le Seigneur des anges, mais aimons-le comme un tendre nouveau-né. Craignons-le comme le Seigneur de la puissance, mais aimons-le emmailloté de langes. Respectons-le comme le roi du ciel, mais aimons-le dans la mangeoire qui est le trône et l’autel.
Aimons-le en nous mettant à genoux et cherchons à percevoir dans ses yeux rieurs de petit enfant les yeux émus du Crucifié et ceux, lumineux, du Ressuscité, en priant : « Seigneur, notre Dieu, accorde-nous de nous réjouir en célébrant par ces mystères la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ, en méritant par une digne conduite, de parvenir à la communion avec lui » (Lit. Mes.). Il est le Pain de Vie qui naît à Bethléem, qui veut dire en hébreu « maison du pain ».
« Cette maison du Pain est aujourd’hui l’Église, où se donne le corps du Christ, le vrai pain. La mangeoire de Bethléem est l’autel dans l’église. C’est ici que se nourrissent les créatures du Christ. Les langes sont le voile du sacrement. Ici, sous les espèces du pain et du vin, il y a le vrai corps et sang du Christ. Dans ce sacrement, nous croyons qu’il y a le Christ véritable, mais enveloppé de langes c’est-à-dire invisible. Nous n’avons pas de signe aussi grand et évident de la nativité du Christ que le corps que nous mangeons et le sang que nous buvons tous les jours en nous approchant de l’autel : tous les jours, nous voyons s’immoler celui qui est né une seule fois pour nous de la Vierge Marie. Hâtons-nous donc, frères, vers cette crèche du Seigneur ; mais avant, dans la mesure du possible, préparons-nous avec sa grâce à cette rencontre pour que tous les jours et pendant toute notre vie « d’un cœur pur, avec une conscience droite et une foi sincère » (2 Cor 6,6), nous puissions chanter avec les anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur terre aux hommes qu’il aime » (Lc 2,14) » (Aelred de Rievaulx, Discours 2 pour Noël).
2) Humilité de Noël
Sans la révélation apportée avec joie et humilité par les anges, nous ne comprendrions pas que l’enfant couché dans une mangeoire est le Seigneur. Et sans l’enfant couché dans la mangeoire, nous ne comprendrions pas que la gloire du vrai Dieu est différente de la gloire de l’homme.
Cette gloire se manifeste dans l’humilité et elle est comprise par l’humilité. C’est pourquoi l’évangile nous demande d’imiter l’humilité des bergers qui, reconnaissant dans un pauvre enfant encore sans parole le Logos, la Parole, le sens plénier de leur vie, l’adorent comme le roi des rois qui avait pourtant comme trône une pauvre mangeoire. Et c’est pour cela que nous devons imiter l’humilité des anges qui, dans la nuit étoilée et bénie, chantaient : « Gloire au plus haut du ciel et sur la terre paix aux hommes qu’il aime ».
Selon saint Bernard de Clairvaux, les anges sont insérés vitalement dans le plan salvifique réalisé par le Christ. Non seulement parce qu’ils acceptent ce dessein rédempteur et qu’ils y collaborent activement par leur amour total et inconditionnel.
À bien y réfléchir, dès l’incarnation de son Verbe, Dieu s’est « servi » des anges pour préparer les hommes au grand événement de la venue de son Fils sur la terre. Même après l’incarnation du Verbe, pendant sa passion, sa mort et sa résurrection, les anges furent présents et actifs. Et quand Jésus reviendra dans la gloire à la fin des temps, les anges seront encore là pour annoncer son avènement final.
À ce point-ci, m’inspirant encore de saint Bernard, je fais une précision sur la relation des anges avec le Christ. Celui-ci est Dieu, par conséquent les anges lui sont soumis, mais le Fils de Dieu a pris la faiblesse humaine et, en tant qu’homme, il leur est inférieur. On voit là leur humilité : ils servent le Verbe y compris en tant qu’homme, ils se soumettent à sa seigneurie, même humaine, parce que dans cet événement se réalise, se concrétise et se concentre la volonté supérieure de Dieu le Père. Ainsi en a voulu le Père et ils accueillent sa très haute volonté, se prosternant devant l’enfant qui naît à Bethléem. Jésus et un petit enfant, un homme en tout égal à nous excepté le péché, par conséquent un être faible, fragile, comparé à eux qui sont de purs esprits, toutefois dans cette chair humaine, subsiste le Verbe éternel de Dieu, leur Seigneur. Pour cette raison, ils s’inclinent, ils l’adorent, ils se prosternent et chantent sa gloire, ils le servent avec grande disponibilité et humilité. Faisons de même, parce que l’humilité du Christ est servie par l’humilité des anges et des bergers, en premier, puis arriveront les humbles rois mages.
Noël est un mystère d’humilité et il est bon qu’il soit intérieur, qu’il soit célébré dans le silence du cœur humble, dans la conscience qui se fait attentive et pensive. Et il est intérieur et rénovateur s’il nous fait saisir le discours qu’en entrant dans le monde, Jésus a prononcé non par des mots mais par les faits. Quel discours ? Celui de l’humilité ; c’est là la leçon fondamentale du mystère de Dieu fait homme et c’est là le premier médicament dont nous ayons besoin (cf. S. Augustin d’Hippone, De Trin. 8, 5, 7, P.L. 42, 952). C’est de cette racine que la vie bonne peut renaître.
L’invitation à l’humilité sera plus tard répétée par le Christ adulte quand il dira : « si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18, 3).
Aujourd’hui, je paraphraserais cette phrase ainsi : « Si vous ne devenez pas comme ce petit enfant, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ».
3) Humilité et virginité
Les bergers ont compris avec leur cœur que, dans l’enfant qu’ils voyaient dans la grotte, la promesse du prophète Isaïe était devenue réalité : « un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir » (Is 9,5 – I Lecture de la Messe de la Nuit).
L’ange de Dieu nous invite nous aussi à nous mettre en chemin avec notre cœur pour voir l’enfant couché dans la mangeoire. Pour nous aussi, le signe de Dieu est la simplicité. Le signe de Dieu est le petit enfant. Le signe de Dieu est qu’il s’est fait petit pour nous. C’est cela sa manière de régner : en aimant et en se laissant aimer avec une humble simplicité.
De nous, Dieu ne veut rien d’autre que notre amour. À travers cette charité, nous apprenons à entrer dans ses sentiments, dans sa pensée et dans sa volonté ; nous apprenons à vivre avec Jésus et à pratiquer avec lui aussi l’humilité du renoncement qui fait partie de l’essence de l’amour. « Ou l’amour chrétien est humble ou ce n’est pas l’amour de Dieu » (pape François, 8 avril 2013).
Une manière significative de vivre cet humble amour est celui des vierges consacrées dans le monde. Ces femmes se tiennent à côté du Christ, à l’exemple de Marie vierge et mère en l’imitant particulièrement, elle dont le cœur et l’esprit sont pleinement humbles. C’est en raison de son humilité unique que Dieu demanda le « oui » de cette jeune femme, pour réaliser son dessein d’amour et de miséricorde.
La virginité de Marie est unique et incomparable, mais les vierges consacrées dans le monde témoignent que sa signification spirituelle concerne tous les chrétiens. Les personnes vierges montrent que celui qui se confie profondément et humblement à l’amour de Dieu accueille Jésus en lui et le donne au monde dans un Noël quotidien.
Dans leur vie cachée, elles accueillent aussi et surtout l’enseignement de la grande humilité d’un Maître qui ne parle pas encore mais qui est vraiment leur Tout.
Lecture Patristique
Théodote d’Ancyre (+ après 438)
Homélies pour Noël, 1
PG 77, 1360-1361
Le Seigneur de tous est venu, s’est fait pauvre
Le Seigneur de tous est venu sous la forme de l’esclave, revêtu de pauvreté, comme un chasseur qui ne veut pas effaroucher son gibier. Il choisit pour naître un village obscur dans une région inconnue. Il naît d’une vierge qui est pauvre et il adopte tout ce qui est pauvre, afin de partir sans bruit à la chasse du salut de l’homme. Car s’il était né dans la gloire et les richesses, les incroyants diraient assurément que le monde a été transformé par ses largesses. S’il avait choisi pour naître la grande ville de Rome, ils attribueraient à la puissance de ses concitoyens les changements de l’univers. S’il avait été fils d’empereur, on aurait expliqué ses bienfaits par sa puissance. S’il avait été fils d’un sénateur, on aurait attribué à ses lois les progrès réalisés.
Or, qu’a-t-il fait? Uniquement des actions pauvres et banales, tout ce qui était modeste et ignoré du plus grand nombre, afin que le monde sache que la divinité seule a réorganisé le monde. C’est pour cela qu’il a choisi une mère pauvre, et une patrie plus pauvre encore. Il n’avait aucune ressource, et cette indigence nous est signalée par la crèche. Car, puisqu’on n’avait pas de lit pour coucher le Seigneur, on le mit dans une mangeoire et ce manque du nécessaire devint une glorieuse annonce prophétique. Car il est déposé dans une mangeoire pour annoncer qu’il sera la nourriture de ceux qui ne savent pas parler élégamment. Le Verbe de Dieu attirait à lui les riches et les pauvres, les hommes éloquents et ceux qui s’expriment avec difficulté, puisqu’il vit dans la pauvreté, lui qui couche dans une mangeoire. Voilà comment l’indigence devient une prophétie, comment la pauvreté de celui qui pour nous s’est fait chair (Jn 1,14) a montré à tous combien il est accessible.
Car personne n’a manqué de confiance pour avoir été intimidé par les richesses inouïes du Christ; personne n’a été empêché de l’aborder par la hauteur de son pouvoir. Il est apparu banal et pauvre, lui qui s’est offert à tous pour leur salut. Car dans la crèche, c’est le Verbe de Dieu qui se présente au moyen du corps, afin que l’ignorant aussi bien que l’intellectuel puisse accéder à cet aliment qui nous sauve. Et c’est peut-être cela aussi que le prophète proclamait à l’avance quand il disait, en dévoilant le mystère de cette crèche: Le boeuf connaît son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître. Israël ne me connaît pas, mon peuple ne comprend pas (Is 1,3).<>
Il s’est fait pauvre à notre profit, lui qui était riche en raison de sa divinité, afin de rendre le salut facilement accessible à tous. C’est ce que voulait dire saint Paul: Lui qui était riche, il est devenu pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riche par sa pauvreté (2Co 8,9). Et qui donc était ce riche? Et de quoi était-il riche, et comment celui-là est-il devenu pauvre à cause de nous? Dites- le-moi: qui donc, quand il était riche, est devenu pauvre de ma pauvreté? C’est Dieu, dit saint Paul, qui était riche par sa création. Donc Dieu même s’est fait pauvre, adoptant la pauvreté de celui qui devenait visible. Car lui-même est riche de sa divinité, et en même temps s’est fait pauvre pour nous.
[01] “En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte. Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte. Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » (Lc 2, 1 – 15, Évangile de la Messe de la nuit, Lc 15 – 20, Évangile de la Messe de l’aurore)
1) Bénie par le Fruit béni
Il y a huit jours, nous avons célébré la naissance, à Bethléem, du Fils de Dieu qui “s’est fait enfant pour nous faire devenir hommes” (Saint Ambroise). Aujourd’hui, une semaine après la naissance de Jésus, la liturgie nous invite à célébrer la Vierge Marie en tant que Mère de Dieu : celle « qui a donné à la lumière le Roi qui gouverne le ciel et la terre pour les siècles éternellement » (Antienne d’entrée de la Messe d’aujourd’hui). La liturgie nous fait méditer aujourd’hui sur le Verbe fait homme, et répète qu’il est né de la Vierge. Il est le « fruit béni des entrailles » de cette Vierge qui trouva en ce « fruit » tout ce qu’Ève avait désiré en mangeant le fruit mais qu’elle ne trouva pas. En fait, dans son fruit, Ève désira trois choses que le diable lui avait faussement promises, c’est-à-dire de 1) devenir comme Dieu et être conscient du bien et du mal, 2) d’avoir le plaisir parce que ce fruit était « bon à manger », 3) d’avoir la beauté parce que ce fruit était si beau à voir.
En mangeant le fruit défendu, Ève a enfreint l’image et la ressemblance à Dieu. Dans le fruit béni de son sein, Marie, et avec elle tous les chrétiens, a trouvé ce que Ève cherchait : l’union à Dieu à travers le Christ et la ressemblance avec Lui. Ève cherchait le plaisir et la joie, mais elle a trouvé la douleur et la nudité. Dans le fruit du sein de la Vierge nous trouvons grâce et salut : celui qui mangera ce fruit aura la vie éternelle.
Ève cherchait la beauté qui passe et prit un fruit de la mort, Marie a donné à l’humanité le fruit le plus beau que les anges contempleront : il est le plus beau parmi les fils des hommes (cf. Ps44,3.) parce qu’il est la splendeur de la gloire du Père (Hb 1,3). Jésus, le Seigneur.
Donc « cherchons dans le fruit de la Bienheureuse Vierge ce que nous désirons parce que c’est cela le fruit béni par Dieu. La Vierge est donc bénie mais son fruit, Jésus, est encore plus béni » (Saint Thomas d’Aquin, Commentaire au ‘Je vous salue Marie’).
2) Les langes du Christ
Il est vrai qu’aujourd’hui, octave de Noël, on célèbre la fête de « Marie, Mère de Dieu », mais on ne peut oublier qu’aujourd’hui c’est aussi le 1er janvier. Une nouvelle année solaire commence donc. C’est est un temps « supplémentaire » que la Providence nous donne dans le contexte du salut inauguré par le Rédempteur il y a 2017 ans.
Même si les lectures bibliques de la Messe d’aujourd’hui mettent l’accent sur le « Fils de Marie » et sur le « Nom du Seigneur » au lieu de Marie, la solennité d’aujourd’hui est dédiée à la Vierge Mère de Dieu, pour souligner que le Verbe « sans temps » est entré dans le temps par l’intermédiaire de Marie. L’apôtre Paul le rappelle en affirmant que Jésus est « né d’une femme” (cf. Gal 4,4 – IIème lecture d’aujourd’hui).
Le titre « Mère de Dieu » souligne la mission unique de la Vierge sainte dans l’histoire du salut : mission qui est à la base du culte et de la dévotion que le peuple chrétien lui réserve. Notre Dame n’a pas reçu le don de Dieu uniquement pour elle-même, mais pour le donner au monde : dans sa virginité féconde, Dieu a donné aux hommes les biens du salut éternel, comme dit la Collecte : « Dieu qui dans la virginité féconde de Marie as donné aux hommes les biens du salut éternel, fais que nous expérimentions son intercession parce qu’à travers elle nous avons reçu l’auteur de la vie, le Christ, ton fils ».
Dans la liturgie d’aujourd’hui, c’est humblement que domine la figure de Marie, vraie Mère de Jésus, Homme-Dieu. La solennité d’aujourd’hui ne célèbre pas une idée abstraite, mais un mystère et un fait historique : Jésus-Christ, personne divine, né de la Vierge Marie qui est sa vraie Mère.
Cette Mère enveloppe le Fils avec des langes et cet Enfant, ce “nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (cf. Lc 2, 12) est le signe donné par les anges aux bergers pour reconnaître le Roi des Rois. Partis rapidement, les bergers arrivèrent à la grotte de Bethléem et trouvèrent l’enfant emmailloté non seulement par des langes blancs mais ils trouvèrent Marie et Joseph, les personnes blanches de pureté qui, d’amour pur, emmaillotaient et réchauffaient le Nouveau-Né.
Noël, mystère de la joie : mystère de l’Incarnation, de la génération miraculeuse d’un Dieu qui choisit de révéler son visage aux hommes non par l’embrassade d’un immense ciel orné par des étoiles splendides, mais entre les bras d’une jeune femme pure, gardée par un homme pur : Joseph.
Avec les yeux de Saint Joseph regardons Marie, la Vierge Mère, qui est la première à croire, et la première à voir le miracle né dans et de sa chair : son corps est la seconde nature -la nature humaine- du Christ et son ventre est le premier trône du Roi des rois, puis viendra la mangeoire, puis la croix : aujourd’hui nous.
Avec les yeux de Marie, contemplons le Fils de Dieu né homme pour l’homme et confié aux soins de sa mère. Elle vit avec les yeux posés sur le Christ et fait trésor de chacun de ses gestes. A l’école du regard de Marie, surpris par la joie, nous pouvons cueillir par le cœur ce que nos yeux et notre esprit seuls ne parvient ni à percevoir, ni à contenir.
Avec les yeux des bergers, surpris par la joie, nous regardons le fait que la paix pour tous est née et gardée par la tendresse de la Mère de Dieu : Marie a donné au monde le Prince de la Paix, Jésus le Rédempteur de l’humanité.
Notre paix, le Christ, est entre les bras d’une mère : Marie, une de nous. La Paix, Jésus, né d’une femme, est le don de Noël par excellence mis dans nos bras. Lui est le visage de la Paix qui rayonne par nos visages, mendiants la paix.
Mendions cette paix de la Vierge Marie et nous l’aurons, comme l’eurent les pasteurs qui « allèrent, sans tarder, et trouvèrent Marie et Joseph et l’enfant, couché dans la crèche » (Lc 2, 16). Ces pauvres bergers, mendiants de Dieu dans un enfant, rencontrèrent le Prince de la Paix dans l’enfant-Jésus qui faisait d’eux des témoins de la joie de se sentir aimés et capables d’aimer, « artisans » de paix, de la paix qui nait de l’expérience d’être aimé. Demandons à Marie, Mère de Dieu, de nous aider à accueillir son Enfant et, en Lui, la vraie paix.
Comme les bergers, essayons d’être mendiants du Ciel, affamés d’amour, assoiffés de paix, rendons-nous à Bethléem et mettons-nous à genoux devant la crèche, qui montre Dieu qui devient Enfant de paix et une Mère, qui nous l’offre. Cette Vierge Mère fait naître de nuit l’Enfant parce que l’amour est toujours un don qui fait naître le jour. Elle donna le jour à la Lumière. Marie reflète avec beaucoup de splendeur la Lumière qui est descendue sur la terre. Que cette Lumière nous conduise sur les chemins de la paix, parce que « la lumière de Jésus est une lumière douce, une lumière tranquille, c’est une lumière de paix, c’est comme la lumière de la nuit de Noël : sans prétentions » (Pape François).
3) Maternité01 et virginité de Lumière et de Paix
Cette douce et humble lumière du Christ est portée aujourd’hui de façon particulière par les Vierges consacrées dans le monde. Grâce au don d’elles-mêmes au Christ, elles vivent par et pour amour de Dieu et des autres. Les consacrées irradient la même lumière que leur Epoux apporte au monde. Leur vie vécue humblement rappelle « le premier amour avec lequel le Seigneur Jésus Christ a réchauffé votre cœur » (Benoît XVI). Ces femmes qui s’offrent complètement dans la virginité, s’offrent corps et âme pour être avec le Christ et se mettre, comme Lui, au service de Dieu et des frères. Leur chemin est un chemin continu avec le Christ, rencontré aujourd’hui à Bethlehem, puis sur les terres de la Terre Sainte dans le cœur jusqu’au Calvaire, pour être avec Lui, instruments de Sa paix.
Lecture Patristique
Saint Athanase
Lettre à Épictète
PG 26, 1-58, 1062, 1066
En Marie, Dieu s’est vraiment fait homme.
Le Verbe a pris en charge la descendance d’Abraham, c’est pourquoi il devait se faire en tous points semblable à ses frères et prendre un corps pareil au nôtre. Aussi Marie est-elle vraiment nécessaire pour qu’il prenne ce corps en elle et l’offre en notre faveur comme étant le sien. ~ L’Écriture rappelle son enfantement et dit : Elle emmaillota son fils ; le sein qui l’allaita a été déclaré bienheureux, et l’on a considéré qu’il est né d’elle comme pour l’offrande d’un sacrifice. ~ Gabriel le lui avait annoncé en termes soigneusement choisis. Il n’a pas dit, de façon banale : « Celui qui va naître en toi » pour ne pas faire croire que ce serait un corps extérieur introduit du dehors ; il a dit : Celui qui va naître de toi, pour inviter à croire que celui qui allait naître sortirait d’elle. ~
Tout cela s’est fait ainsi pour que le Verbe, en assumant notre nature et en l’offrant en sacrifice, la fasse totalement sienne. Il a voulu nous revêtir ensuite de sa propre nature, ce qui permet à saint Paul de dire : Il faut que cet être corruptible revête l’incorruptibilité, que cet être mortel revête l’immortalité. Cela ne s’est pas fait de façon fictive comme certains hérétiques l’ont encore imaginé : jamais de la vie ! Le Sauveur est devenu vraiment homme, et le salut de l’homme tout entier est venu de là. ~ Notre salut n’est pas une apparence, il n’est pas pour le corps seul, mais pour l’homme tout entier, âme et corps, et ce salut est venu du Verbe lui-même.
Ce qui est venu de Marie était donc humain par nature, selon les Écritures, et le corps du Seigneur était un vrai corps ; oui, un vrai corps, puisqu’il était identique au nôtre, car Marie est notre sœur, puisque nous descendons tous d’Adam. ~
Bien entendu, le Verbe ne s’est pas transformé en chair ; il seulement pris notre nature ; le mot de saint Jean : le Verbe s’est fait chair ne signifie pas autre chose, ainsi qu’on peut le voir à des expressions analogues, par exemple chez saint Paul : le Christ s’est fait malédiction pour nous.
L’union du Verbe à la nature n’ajoute rien à la Trinité, tandis que le corps humain a reçu un grand avantage de sa communion et de son unité avec le Verbe : de mortel il est devenu immortel, de purement humain il est devenu spirituel et lui qui vient de la terre, il franchit les portes du ciel.
Certes, même après que le Verbe a pris un corps en Marie, la Trinité demeure la Trinité, sans addition ni diminution. Elle est toujours parfaite : dans la Trinité on reconnaît l’unique divinité, et c’est ainsi que dans l’Eglise on proclame un seul Dieu, le Père du Verbe.
Les temps sont accomplis :
Aujourd’hui naît d’une femme,
celui qui nous rend fils de Dieu.
Son visage brille sur nous
et son Esprit pénètre nos cœurs.
___________________________________
01 Comment ne pas penser au sanctuaire du Puy-en-Velay (France) ? Selon la tradition, l’origine du sanctuaire est contemporaine de la proclamation solennelle de la maternité divine de Marie par le concile d’Ephèse (431).
Le Puy semble donc un lieu majeur choisi très tôt par Marie pour rendre visible et concrète en Europe sa maternité divine. La prière que nous aimons spécialement au Puy est l’Angelus où, trois fois par jour, avec Marie, nous accueillons dans la joie, la venue du Fils de Dieu parmi nous. Nous chantons aussi très souvent le Salve Regina. En 1998, l’UNESCO l’a inscrit au patrimoine mondial de l’humanité en raison de son rayonnement sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle (Un des premiers pèlerins connus est Godescalc, évêque du Puy, parti en pèlerinage en 951).
1) Trois Epiphanies[01] : une marche d’une fête à l’autre.
Si le Christ s’est déjà manifesté à Bethléem aux bergers, pourquoi célébrer son épiphanie (mot grec qui veut dire manifestation) aux Rois Mages, aux Hébreux sur les rives du Jourdain, aux disciples de Jésus à Cana de Galilée? Parce que « le Seigneur conduit son troupeau spirituel d’une fête à l’autre » (Homélie d’un auteur syrien anonyme). « A la première fête, dans la grotte de Bethléem, la création a reçu le Créateur du sein de la Vierge, et à la fête du baptême l’épouse reçoit l’Époux du sein du baptême. A la première naissance, Il a été engendré par la Vierge, et à la fête d’aujourd’hui Il a été engendré par le baptême » (Ibid.).
Entre ces deux fêtes il y en a une autre: celle des Rois Mages. Comme les pasteurs appelés par l’ange à participer à la Gloire de Dieu et à la paix des hommes, les Mages, des spécialistes de l’astronomie, eux aussi, furent guidés par l’étoile pour participer à l’événement qui changea le cours de l’histoire et les destins de l’humanité et du monde.
De ces mystérieux personnages aussi, venus de loin, nous apprenons à connaître, aimer et adorer l’Enfant Jésus, Sauveur du monde entier. Ces païens ont commencé à connaître Jésus grâce aux étoiles, c’est-à-dire grâce à la sagesse humaine, par le biais de la raison.
Mais la raison, à elle toute seule, ne suffit pas à conduire les mages jusqu’à l’Enfant Jésus. Ils ont eu besoin des Ecritures, de la Révélation. Toutefois pour arriver jusqu’à Jésus, la Bible non plus ne suffit pas. Les scribes et les pharisiens, qui conservaient la Révélation, n’ont pas bougé pour aller connaître le Roi des rois. La connaissance ne suffit pas, il faut autre chose, Il faut le désir de rencontrer Jésus, être prêt, comme les rois mages, à courir le risque d’entreprendre un long voyage, avec pour seul guide dans la nuit une étoile. Hérode et les chefs d’Israël, eux qui avaient pourtant la Révélation et n’étaient pas loin d’Israël, ne s’étaient pas lancé à la recherche de Jésus. Au contraire, dès qu’ils surent que le Roi par excellence était né, ils ont cherché à l’éliminer.
Les Sages hommes d’Orient, poussés par leur désir de vérité, de lumière et de vie, ont quitté leurs beaux palais. Si les mages n’étaient pas partis, s’ils n’avaient pas quitté leurs palais pour aller loin de chez eux, ils n’auraient pas vu le Christ. « Tant que les mages demeurèrent dans leur pays, ils ne virent qu’une étoile, mais lorsqu’ils l’eurent quittée, ils méritèrent de voir le Soleil même de justice (Mt 3,20). Disons mieux: s’ils n’avaient pas entrepris généreusement leur voyage, ils n’auraient même pas vu l’Etoile » (cf. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, 7-8). Cette Etoile est la voie, et la voie c’est le Christ, parce qu’Il est l’Etoile. Là où est le Christ, il y a aussi l’étoile ; en effet, celui-ci est l’étoile brillante du matin. Il se manifeste par sa lueur » (Saint Ambroise de Milan, Commentaire sur l’Evangile selon saint Luc, II, 45).
Si, comme les rois mages, nous sommes des hommes « à la recherche » de quelque chose en plus, de la vraie lumière, de cette lumière capable de nous indiquer le chemin à parcourir, nous quitterons nos maisons et notre sécurité pour suivre cette étoile, qui ne conduit pas à la grande ville de Jérusalem, mais nous guide vers Bethléem, une petite ville. Pour nous faire trouver le Roi des rois, elle nous fait aller parmi les pauvres, parmi les simples. Les critères de Dieu ne sont pas ceux des hommes. Dieu ne se manifeste pas dans la puissance violente de ce monde, mais dans la puissance douce de son amour, un amour qui ne s’impose pas, mais se propose à notre liberté. Si nous l’accueillons, nous serons transformés, nous serons capables d’arriver jusqu’à Celui qui est l’Amour. Cet Amour se manifeste adulte sur les rives du Jourdain, demandant d’être baptisé.
La manifestation de Jésus Christ aux pécheurs repentis, qui allaient trouver Jean le Baptiste, a Dieu le Père pour témoin qui dit: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » (Mc 9,7) et cette invitation à l’écoute nous introduit dans la quotidienneté d’un rapport personnel avec le Christ, avec l’Agneau envoyé par le Père pour enlever les péchés du monde. En descendant dans les eaux du Jourdain, Jésus, l’Emmanuel, le Dieu toujours avec nous, montre comment il s’est uni à nous, pécheurs. Par son baptême, le Sauveur commence à se manifester aussi comme Celui qui est venu baptiser l’humanité dans l’Esprit Saint, lui apportant la vie en abondance, (cf. Jn 10,10), la vraie vie.
2) La troisième « épiphanie » : le miracle aux noces de Cana.
L’épisode des noces de Cana est un épisode surprenant pour différentes raisons. C’est en effet un fait raconté dans l’évangile de Jean, qui est l’évangile intérieur, spirituel, contemplatif et a l’air d’un miracle très matériel, qui transforme l’eau en vin pour ne pas gâcher un repas de noce. Certes, Jésus en accomplissant ce miracle entretient la simple joie humaine de deux époux le jour de leurs noces, mais il est étonnant que son disciple bien-aimé l’ait choisi comme premier miracle à raconter dans son Evangile. A moins que l’importance de cet épisode est dans le fait que saint Jean veut raconter les noces entre Jésus et les hommes et nous dire que le vin qui manque est celui du sacrifice d’amour de l’Epoux.
Le pape François nous enseigne: « En entamant son ministère public durant les noces de Cana, Jésus se manifeste comme l’époux du peuple de Dieu, annoncé par les prophètes, et nous révèle la profondeur de la relation qui nous unit à Lui: c’est une nouvelle Alliance d’amour. » (Audience générale du 8 juin 2016). Aux noces de Cana, on n’assiste donc pas seulement à un miracle mais à la manifestation (épiphanie) de Jésus comme Epoux. Il est l’Epoux attendu et « durant ces noces, Il lie ses disciples à Lui par une Alliance nouvelle et définitive. A Cana, les disciples de Jésus deviennent sa famille et à Cana naît la foi de l’Église » (Ibid.). Cette foi se fonde sur un acte d’amour attentif également au manque de vin et nous révèle que la vie chrétienne est la réponse à cet amour. L’Eglise est la famille sur laquelle Jésus fait rejaillir cet amour. L’Eglise qui conserve et donne cet amour sponsal à tous.
Le signe (nom que donne saint Jean aux miracles dans son évangile) accompli par Jésus à Cana de Galilée (Jn, 2,1-12) est une manifestation messianique, comme le Baptême au Jourdain et comme l’adoration des mages à Bethléem. Mais, alors qu’à la grotte ce sont des hommes qui rendaient manifeste la vérité de l’Enfant Jésus, et au Baptême le Père qui révèle la signification profonde du Christ, à Cana c’est Jésus lui-même qui se manifeste.
Le récit du miracle de Cana ne souligne pas beaucoup la puissance du Christ. Il insiste plutôt sur des détails comme l’abondance du vin (environ 600 litres), son excellente qualité, le fait même que celui-ci remplace l’eau préparée pour les ablutions rituelles[02]. Tant de caractéristiques proprement messianiques. Jésus est le Messie, la nouvelle Alliance et la nouvelle loi. Mais on remarque tout de suite un détail important. La messianité de Jésus renferme l’idée d’un changement: il y a quelque chose de vieux (l’eau) qui doit diminuer pour laisser la place à quelque chose de nouveau (le vin). La vieille Loi laisse la place à la nouvelle, qui est une loi de liberté (cf. Jc 1, 25; 2, 12), une loi de grâce et d’amour (Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica, I-II, q. 107, a.1). A cette loi, nouvelle et parfaite, adhèrent les disciples présents au miracle, qui les pousse à croire en Jésus Christ, et accepter son amour qui transforme. Aujourd’hui, un exemple actuel de cette façon de croire et de répondre à cet amour nous vient des vierges consacrées. Celles-ci l’aiment comme Lui-même désire être aimé, dans la concrétude de la vie: « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements » (Jn 14, 15; cf. 14, 21). Elles l’aiment en ayant en elles les mêmes dispositions que Lui (cf. Fil 2, 5), en partageant son mode de vie, fait d’humilité et de mansuétude, d’amour et de miséricorde, de service et de disponibilité, de tendresse et d’attention. De cette façon, elles qui sont « vierges pour le Christ », réalisent leur condition de « mère en esprit » (Rite de consécration des Vierges, n. 16). En effet, « Selon la doctrine des Pères, les vierges, en recevant du Seigneur « la consécration de la virginité », deviennent signe visible de la virginité de l’Eglise, un instrument de sa fertilité » (Saint Jean Paul II, Discours aux Participants au congrès international de l’“Ordo Virginum” pour les 25 ans de la promulgation du Rite, 2 juin 1995)
Lecture patristique
Saint Basile le Grand (+ 379)
Homélies sur Noël, 2 (PG 31, 1472-1476)
L’étoile vient de s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant. C’est pourquoi les mages, quand ils virent l’étoile, éprouvèrent une très grande joie (Mt 2,9-10). Accueillons, nous aussi, cette grande joie dans nos coeurs. Car c’est de la joie que les anges annoncent aux bergers. Adorons avec les mages, rendons gloire avec les bergers, dansons avec les anges! Il nous est né aujourd’hui un Sauveur, qui est le Messie, le Seigneur (Lc 2,11). C’est Dieu, le Seigneur, qui nous illumine (Ps 117,27), non pas sous la forme de Dieu, pour ne pas épouvanter notre faiblesse, mais sous la forme du serviteur, afin de donner la liberté à ceux qui étaient réduits en servitude. Qui donc a un coeur assez endormi, qui donc est assez ingrat pour ne pas se réjouir, exulter et rayonner devant un tel événement?
Cette fête est commune à toute la création: elle accorde à notre monde les biens qui sont au-delà du monde, elle envoie des archanges à Zacharie et à Marie, elle constitue des choeurs d’anges qui proclament: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre, bienveillance aux hommes (Lc 1,14). Les étoiles accourent du haut du ciel, les mages quittent les nations païennes, la terre offre son accueil dans une grotte. Personne n’est indifférent, personne n’est ingrat. Nous-mêmes, fêtons le salut du monde, le jour de naissance de l’humanité. On ne peut plus dire maintenant: Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière (Gn 3,19), mais: Rattaché à l’homme céleste (cf. 1Co 15,48), tu seras élevé au ciel. On n’entendra plus dire: Tu enfanteras dans la souffrance, (Gn 3,16), car bienheureuse celle qui a enfanté l’Emmanuel, et les mamelles qui l’ont allaité. Un enfant nous est né, un fils nous a été donné, l’insigne du pouvoir est sur son épaule (Is 9,6).
Unissez-vous à ceux qui ont reçu avec joie le Seigneur venant du ciel. Pensez aux bergers pénétrés de sagesse, aux grands prêtres qui prophétisent, aux femmes remplies de joie, quand Marie est invitée par Gabriel à se réjouir, et que Jean tressaille dans les entrailles d’Elisabeth. Anne propageait la bonne nouvelle; Syméon tenait dans ses bras ce petit enfant dans lequel tous adoraient le Dieu de majesté. Bien loin de mépriser ce qu’ils voyaient, ils magnifiaient la grandeur de sa divinité. Car la vertu divine apparaissait à travers ce corps humain, comme la lumière à travers les vitres, resplendissante, pour ceux dont les yeux du coeur étaient purifiés.
Puissions-nous être trouvés avec eux, nous aussi, contemplant la gloire du Seigneur comme dans un miroir, et être nous-mêmes transfigurés de gloire en gloire (2Co 3,18), par la grâce et la tendresse miséricordieuse de notre Seigneur Jésus Christ: à lui la gloire et la puissance, pour les siècles des siècles. Amen.
NOTES
[01] Quand nous parlons d’ « épiphanie » nous entendons la manifestation de Jésus Christ à tous les gentils, représentés par les Roi Mages, qui se prosternèrent aux pieds de l’Enfant Roi et l’adorèrent. Toutefois, comme il est indiqué dans la liturgie des heures: « Aujourd’hui l’Eglise s’unit à son Epoux céleste, car dans le Jourdain le Christ a lavé ses péchés ; les Mages accourent avec des dons aux noces royales, et les invités se réjouissent en voyant l’eau transformée en vin » (Ant. au Benedictus de l’Epiphanie). Donc, en soi, la solennité de l’Epiphanie célèbre trois manifestations : celle à toute l’humanité représentée par les Rois Mages, celle aux Hébreux sur les rives du Jourdain, là où le Seigneur est baptisé et indiqué comme fils bien-aimé par le Père; et celle aux disciples par le biais du miracle de l’eau transformée en vin pendant les noces de Cana, qui sont un symbole des noces du Christ et de l’Eglise.
[02] « Il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des juifs ; chacune contenait deux à trois mesures (C’est-à-dire environ cent litres. Et Jésus dit à ceux qui servaient : Remplissez d’eau les jarres. Et ils les remplirent jusqu’au bord » (Jn 2, 6-7).
1) Conversion et charité
Dimanche dernier, l’Évangile de Saint Matthieu nous a rappelé que Jésus est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Ce dimanche, ce même évangéliste nous propose les premières paroles de la prédication de Jésus, Agneau sans tache qui a pris sur lui le péché, et qui dit: » Convertissez-vous (en grec « metanocite »), car le Royaume des Cieux est tout proche » (Mt 4, 17).
Le verbe grec utilisé par Saint Matthieu a comme substantif « matanoia », c’est à dire « changement d’esprit » et indique que la pénitence est un profond et complet changement de l’esprit et du cœur sous l’influence de la parole de Dieu et dans la perspective du Royaume des Cieux.
Il ne faut pas non plus oublier que pénitence signifie aussi changement de vie en cohérence avec le changement du cœur. Si la pénitence est la conversion qui passe du cœur aux œuvres et donc à la vie entière du chrétien, on peut donc affirmer, sans se tromper, qu’il n’y a pas de vie chrétienne sans conversion.
A ce point, il est important de préciser que c’est la charité qui fait la vie chrétienne et que la charité est conversion, parce que tout notre être se tourne vers Dieu. Dans la conversion, notre cœur et notre esprit se tournent entièrement vers Dieu. « Conversio » veut dire se tourner. Qu’est-ce que cela signifie? Se tourner vers le Christ n’est pas tant un mouvement physique, c’est un mouvement spirituel du mal vers le bien, avec la ferme décision de vivre de Lui, en Lui et pour Lui.
Nous ne devons donc pas interpréter le commandement d’amour: « Convertissez-vous » seulement comme une invitation à nous repentir de nos propres péchés, il indique la nécessité de révolutionner notre vie. C’est comme si Jésus nous disait: « Changez de logique », « Changez de route, ne voyez-vous pas que celle où vous êtes est un chemin qui ne conduit pas à la vie mais à la mort? » C’est la proposition d’une opportunité: » Venez avec moi. Là où je suis, il y a la vie, celle qui est vraie et durable ».
C’est cela que le Rédempteur veut dire: « Changez de façon de penser et d’agir parce que le Royaume s’est fait proche. » Qu’est-ce que le Royaume des cieux ou de Dieu? C’est la vraie vie qui fleurit en toutes ses formes. Le royaume est de Dieu, mais il est pour les hommes que Dieu aime paternellement et éternellement, vraiment pour toujours.
Il faut garder présent que la conversion n’est pas faite une fois pour toute, c’est la vocation de toute une vie. On peut penser qu’une fois baptisé, dans la vie de communion avec le Christ, avec les sacrements, avec la célébration de l’Eucharistie, on arrive à la perfection donnée par le baptême et reconfirmée par l’Eucharistie et qu’on arrive à mettre en pratique le Discours sur la Montagne. Mais ce n’est pas ainsi. Seul le Christ lui-même accomplit vraiment et complètement le Discours sur la montagne. Nous, nous avons toujours besoin d’être lavés par le Christ et renouvelés par lui. Pour cela nous avons besoin de cette conversion permanente qui s’alimente à l’humilité de nous savoir pécheurs en chemin, jusqu’à ce qu’il nous tende la main définitivement et nous introduise à la vie éternelle. Nous devons vivre dans cette attitude d’humilité vécue jour après jour.
Du fait que nous nous sommes convertis à Jésus, qui est vérité et amour, nous devons le suivre toute notre vie et être témoin de son amour. Dieu est amour et la rencontre avec lui est la seule réponse possible aux inquiétudes du cœur humain ; un cœur qui est habité de l’espérance, qui ouvre déjà le présent au futur, tant et si bien que Saint Paul a écrit que « c’est dans l’espérance que nous avons été sauvés » (Rm 8, 24).
L’important est donc de faire grandir en nous le besoin de placer, en Dieu seul, notre unique espérance.
2) Conversion et vocation
La conversion n’est pas un chemin en arrière ou à reculons. La conversion est bien un retour à la maison mais à celle du ciel. Notre chemin de conversion nous conduit vers le haut. La conversion chrétienne n’est pas seulement morale (un pécheur qui retrouve le chemin du bien) ou religieuse (un athée qui vient à la foi en Dieu), mais c’est une conversion à la personne même du Christ, « soleil qui surgit d’en haut » et clé de voûte du destin humain. En se convertissant, c’est à dire en se tournant vers le Christ, survient la rencontre qui change intégralement toute notre façon de penser et de vivre. C’est une rencontre-conversion qui fait renaître d’en haut (cf Jn 3, 7) et qui nous fait comprendre que notre vocation est de suivre le Christ non pas tant pour faire de bonnes actions mais pour réaliser l’invitation du Fils de Dieu: « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).
Il y a trois niveaux de réponse à cette vocation-conversion à la perfection infinie de l’amour de Dieu:
« Aime ton prochain comme toi-même. »
« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
« Aimez-vous comme vous aime le Père céleste. »
Si nous prenons au sérieux l’invitation à la conversion évangélique qui nous est redite aujourd’hui, nous devons aimer comme le Christ nous le demande, en programmant notre vie quotidienne et en prenant les décisions concrètes qu’exige cet « aimer comme ».
De ces trois « comme », je souligne particulièrement aujourd’hui le troisième parce que notre vocation est principalement de nous tourner vers Dieu pour devenir comme Lui: « Retourne en toi. Et une fois rentré en toi, retourne-toi encore vers le haut: ne reste pas en toi. D’abord retourne en toi depuis le monde extérieur, et puis restitue-toi toi-même à celui qui t’a créé et qui t’a cherché toi qui était perdu; il t’a trouvé fugitif; il t’a converti à lui-même, toi qui lui avais tourné le dos. Retourne en toi, donc, et avance vers Celui qui t’a créé » (Saint Augustin d’Hippone, Discours 330, 3). Entreprise certainement impossible sans la grâce du Christ Rédempteur et de l’Esprit Sanctificateur: la parole de Dieu, les sacrements, la prière, le magistère de l’Église, les œuvres de charité, les conseils évangéliques, etc. Il s’agit finalement de devenir littéralement comme le Christ: « Réjouissons-nous et rendons grâce à Dieu: non seulement nous sommes devenus chrétiens, mais nous sommes devenus le Christ lui-même… Émerveillez-vous, réjouissez-vous: nous sommes devenus le Christ! Si le Christ est la tête et nous les membres, l’homme complet est Lui et nous (Id, Commentaire de l’Évangile de Jean 21, 8). »
3) La vocation des vierges consacrées
L’invitation à la conversion, c’est à dire notre vocation, est donc un appel à la sainteté, à devenir comme le Christ. Une fois compris cela, la réponse à cette invitation est de dire comme l’a fait la Sainte Vierge: » Me voici, qu’il soit fait selon ta parole ». Et comme l’ont fait les apôtres qui ont tout de suite abandonné leurs filets, leur bateau et leur famille pour le suivre (cf Mt 4, 20).
Leur « oui » à la vocation de Dieu a été précédé d’autres » Me voici » : celui fleuri sur les lèvres d’Abraham, de Moise, de Samuel, d’Isaïe etc. C’est comme quand on faisait l’appel à l’école et que chacun répondait rapidement en disant « présent! ».
Qu’a-t-il de mystérieux ce « Me voici » qui ouvre le cœur de Dieu, qui est la réponse suffisante à Dieu? Tout le reste, il s’en occupe lui, mais il veut d’abord entendre ce « Me voici » qui signifie : « Seigneur je suis là, je ne fuis pas ta présence, je suis disponible, je t’écoute, mon cœur est prêt » comme dit le psaume: « Mon cœur est prêt pour toi Seigneur ».
Chaque « Me voici » est un miracle de la grâce de Dieu, c’est la liberté qui mystérieusement s’ouvre à la grâce et aujourd’hui ce miracle est plus que jamais évident. Aujourd’hui le Seigneur appelle de façon plus que jamais ténue, mystérieuse et respectueuse et qu’un jeune homme ou qu’une jeune fille aient le courage de fermer les oreilles à toutes les attractions du monde et répondent « me voici » est un miracle que notre cœur, notre bouche et notre vie permettent à Dieu de faire.
Notre « Me voici », comme celui de tous les chrétiens, doit être joyeux, enthousiaste, émerveillé parce qu’il doit contenir la conscience d’avoir été choisi, d’avoir été repéré par Dieu, d’être l’objet d’une prédilection de Dieu.
Une façon actuelle de dire ce « Me voici » est celle des vierges consacrées dans le monde. Comme disait Saint Ambroise: « Les vierges consacrées sont dans le monde signe de vraie beauté ».
La beauté de la vie consacrée est aussi le thème de fond de l’Exhortation post-synodale Vita Consacrata, développée amplement en partant de l’icône de la Transfiguration. Saint Jean-Paul II écrivait: » Comme il est beau de rester avec toi Seigneur, de se dédier à toi, de concentrer de manière exclusive notre existence en toi! » En effet qui a reçu la grâce de cette communion d’amour spéciale avec le Christ, se sent comme emporté par sa splendeur. « Il est le plus beau parmi les fils de l’homme » (Ps 45/44; ibid n.15).
La forme de vie de l’Ordo Virginum est une forme de vie qui se développe désormais de façon continue dans plusieurs pays.
Sur cet Ordo, le CIC (Can 604) s’exprime clairement, ainsi que les textes liturgiques (le rite de la consécration) et ceux du magistère même récents qui en parlent. Aujourd’hui nous faisons référence à l’Exhortation apostolique déjà citée, qui selon moi décrit bien l’Ordo Virginum dans sa spécificité, en le plaçant tout de suite après la mention de la vie monastique, comme une forme pour ainsi dire germinale des expériences suivantes de vie religieuse et consacrée: » C’est un motif de joie et d’espérance de voir qu’aujourd’hui recommence à fleurir l’antique Ordre des vierges, attesté dans les communautés chrétiennes depuis les temps apostoliques. Consacrées par l’Évêque diocésain, elles acquièrent un lien particulier avec l’Église, au service de laquelle elles se dédient tout en restant dans le monde. Seule ou en communauté, elles constituent une image particulière et eschatologique de l’épouse céleste et de la vie future, quand l’Église vivra finalement en plénitude l’amour pour le Christ époux » (n. 7).
Le charisme de l’Ordo Virginum est un charisme très ancien. Il s’agit d’une tradition antique à ressusciter dans les réalités d’aujourd’hui, avec la même force et le même génie qu’aux origines. Nous ne sommes donc pas face à une réalité vague, générique, amorphe; elle a une identité bien précise, même si elle n’est pas facile à décrire dans ses particularités. Il s’agit certes d’un charisme à vivre avec simplicité et humilité, comme une voie ecclésiale (qui n’est pas unique) vers la sainteté, comme une existence offerte à Dieu dans un dévouement silencieux, gratuit et attentif.
Lecture patristique
Lansperge le Chartreux (+ 1539)
Sermon 5, Opera omnia, 3, 315-317
Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière (Is 9,1). Mes frères, nul n’ignore que nous sommes tous nés dans les ténèbres et que nous y avons vécu autrefois. Mais faisons en sorte de ne plus y rester, maintenant que le soleil de justice s’est levé pour nous.
Le Christ est donc venu illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, pour guider leurs pas dans le chemin de la paix. De quelles ténèbres parlons-nous? Tout ce qui se trouve dans notre intelligence, dans notre volonté ou dans notre mémoire, et qui n’est pas Dieu ou n’a pas sa source en Dieu, autrement dit tout ce qui en nous n’est pas à la gloire de Dieu et fait écran entre Dieu et l’âme, est ténèbres.
Aussi le Christ, ayant en lui la lumière, nous l’a-t-il apportée pour que nous puissions voir nos péchés et haïr nos ténèbres. Vraiment, la pauvreté qu’il a choisie quand il n’a pas trouvé de place à l’hôtellerie, est pour nous la lumière à laquelle nous pouvons connaître dès maintenant le bonheur des pauvres en esprit, à qui appartient le Royaume des cieux.
L’amour dont le Christ a témoigné en se consacrant à notre instruction et en s’exposant à endurer pour nous les épreuves, l’exil, la persécution, les blessures et la mort sur la croix, l’amour qui finalement l’a fait prier pour ses bourreaux, est pour nous la lumière grâce à laquelle nous pouvons apprendre à aimer aussi nos ennemis.
Elle est pour nous lumière, l’humilité avec laquelle il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur (Ph 2,7), et, refusant la gloire du monde, voulut naître dans une étable plutôt que dans un palais et subir une mort honteuse sur un gibet. Grâce à cette humilité nous pouvons savoir combien détestable est le péché d’un être de limon, un pauvre petit homme de rien, lorsqu’il s’enorgueillit, se glorifie et ne veut pas obéir, tandis que nous voyons le Dieu infini, humilié, méprisé et livré aux hommes.
Elle est aussi pour nous lumière, la douceur avec laquelle il a supporté la faim, la soif, le froid, les insultes, les coups et les blessures, lorsque comme un agneau il a été conduit à l’abattoir et comme une brebis devant le tondeur il n’a pas ouvert la bouche (Is 53,7). Grâce à cette douceur, en effet, nous voyons combien inutile est la colère, de même que la menace, nous consentons alors à souffrir et nous ne servons pas le Christ par routine. Grâce à elle, nous apprenons à connaître tout ce qui nous est demandé: pleurer nos péchés dans la soumission et le silence, et endurer patiemment la souffrance quand elle se présente. Car le Christ a enduré ses tourments avec tant de douceur et de patience, non pour des péchés qu’il n’a pas commis, mais pour ceux d’autrui.
Dès lors, frères très chers, réfléchissez à toutes les vertus que le Christ nous a enseignées par sa vie exemplaire, qu’il nous recommande par ses exhortations et qu’il nous donne la force d’imiter avec l’aide de sa grâce.