L’ensemble de l’Evangile de Saint Marc a comme but de répondre à la question : « Qui est Jésus ? ». Mais, dans le récit que nous lisons aujourd’hui, c’est Jésus-même qui pose cette question d’une façon explicite : « Qui dites-vous que je suis? » et donc, nous aussi, nous sommes obligés d’y répondre.
Dans les chapitres précédents qui nous ont été proposés au cours des derniers dimanches, Jésus n’a pas répondu à cette question avec une définition de lui-même, mais avec des actions qui manifeste ce qu’il est par ce qu’il fait:
a. il fait marcher les paralytiques, c’est-à-dire qu’Il est Celui qui donne à l’homme la capacité de marcher dans la vie;
b. il fait entendre les sourds et parler les muets, c’est-à-dire qu’Il est Celui qui a les paroles de vie qui expliquent la vie;
c. il fait ressusciter les morts, c’est à dire qu’Il est le Donateur de vie;
d. il fait voir les aveugles, (rend la vue aux aveugles) c’est-à-dire qu’Il est la Lumière qui éclaire, qui fait venir à la lumière;
e. il fait se calmer les eaux de la mer, c’est-à-dire qu’Il est, Lui, le Seigneur de la nature;
f. il fait (il donne) le pain dans le désert, c’est-à-dire qu’Il est Celui qui nourrit le corps et l’âme.
La conclusion à laquelle nous devrions arriver devant tout ce « faire », devrait être : « Il est le Messie (en grec : le Christ) ». Malheureusement, les gens de cette époque-là, mais aussi beaucoup d’aujourd’hui, n’ont pas saisi la nouveauté et la grandeur de Jésus, de sorte qu’à la question « Qui disent-ils que je suis », la réponse de la majorité est que ce « faiseur » n’est rien de plus qu’un prophète comme ceux qui l’avaient précédé. Alors Jésus pose cette question à ses disciples: « Et pour vous, qui suis-je ? ». Pierre répond promptement, aussi au nom des autres : « Tu es le Christ! ». Pierre reconnaît clairement que Jésus est le Messie. Il donne une réponse précise. Il n’y a pas d’autre réponse. Le Christ mort et ressuscité est celui en qui l’impossible, l’impensable s’est accompli, fait unique qui peut changer le cours de l’histoire humaine. Sans lui, l’homme est un « être pour la mort » (Martin Heidegger), tandis que, s’il est « lié » à la Croix, il est «délié des liens » de la mort.
Il faut rappeler que la réponse de Saint-Pierre implique une reconnaissance de plus : celle de l’amour crucifié. La logique de la Croix « n’est pas avant tout celle de la douleur et de la mort, mais celle de l’amour et du don de soi qui apporte la vie » (Pape François). C’est le chemin de la Croix qui complète le propos en l’éclairant. Lorsque le Chef des Apôtres dit à Jésus : « Tu es le Christ », le Messie ressent le besoin de souligner qu’il est le Fils de Dieu qui doit beaucoup souffrir. Donc, à la question que Jésus nous pose aujourd’hui : « Pour vous qui suis-je ? », la réponse complète est : « Tu es le Christ, l’Amour crucifié et ressuscité ». En effet, Saint Paul écrit: « Si le Christ n’était pas ressuscité, notre foi serait vaine », mais il savait que la croix n’est pas un obstacle au salut. Elle en est la condition. « La Croix n’est pas un poteau des Romains, mais le bois sur lequel Dieu a écrit l’Evangile » (Alda Merini, 1931 – 2009, femme poète de Milan). Par le Christ en croix, le monde reçoit une nouvelle dimension, celle de Jésus et de tous ceux qui donnent leur vie pour les autres, en le suivant.
Le Messie invite à le suivre toujours jusqu’au Calvaire parce que la marche derrière sa Croix modèle notre vie sur celle « de l’Agneau qui enseigne la force, de l’Humilié qui donne une leçon de dignité, du Condamné qui exalte la justice, du Mourant qui confirme la vie, du Crucifié qui prépare la gloire » (P. Primo Mazzolari, 1809-1959, prêtre et écrivain de Cremone – Italie).
En suivant le Christ et en croyant à sa Charité, gardons les bras et cœur grand ouverts comme ceux du Crucifié. Bien sûr, pour faire cela, nous devons, comme saint Pierre, reconnaître Jésus comme le Messie, le Sauveur. Comme saint Pierre, nous devons accepter la croix comme « clé » avec laquelle le Seigneur a ouvert le ciel et fermé l’enfer pour tous ceux qui l’accueillent. Le Rédempteur a pris cette lourde « clé » sur ses épaules, il a en senti le poids et la responsabilité lorsque les clous ont percé sa chair et le lièrent à cette clé. Le Christ a donné à saint Pierre cette « clé » du Royaume, en l’appelant à être crucifié avec Lui, à porter ce joug doux et léger sur ses épaules avec Lui, à apprendre l’humilité et la douceur avec laquelle « délier » les hommes de l’esclavage du monde, de la chair et du diable, et ainsi les « lier » au Christ dans une alliance éternelle qui les rende enfants de notre Père céleste pour toujours.
Dans l’homélie attribuée à saint Ephrem le Syrien, ce saint imagine que le bon larron arrive après sa mort à la porte du paradis. Il porte sa croix sur ses épaules. Un chérubin se hâte avec une épée qui scintille comme une flamme (Gn 3,24) pour bloquer aux criminels l’accès au Paradis, eux qui ne sont pas dignes de la joie éternelle. Il n’y a pas d’exceptions. Saint Ephrem décrit une violente dispute entre le chérubin et le bon larron. Elle se termine lorsque le bon larron montre la clé de la porte du Paradis. Et quelle est la clé du Paradis? La croix, sa croix transfigurée par la Croix vivifiante de notre Seigneur Jésus-Christ : La Croix ouvre la porte de la vie à nous tous qui croyons en Jésus-Christ, comme le bon larron : « Jésus, souviens de moi quand tu entreras dans ton règne ». La vie du Christ triomphe de tous les pécheurs repentis, même ceux de la dernière minute, comme le bon larron. Nous les pécheurs repentis d’aujourd’hui, nous sommes appelés à comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de la foi de reconnaître le Christ comme l’envoyé du Père mais de la témoigner par une vie chrétienne digne, ce qui signifie par la capacité d’aimer jusqu’au sacrifice suprême.
2) amour véritable parce que crucifié.
Bien sûr, comme Saint Pierre, nous aussi, nous essayons de détourner le Christ du Chemin de la Croix. La tentation qui vient du diable, est une tentative de nous détourner de la voie tracée par Dieu (la Voie de la Croix) pour la remplacer par un itinéraire établi par la sagesse des hommes, par ce qui est souvent désigné comme le bon sens, le sens commun.
Le Christ a démasqué et surmonté cette tentation : sa vie était un « oui » constant à Dieu et un « non » au tentateur. Jésus a vaincu le diable. Mais le diable tente d’obtenir du disciple ce qu’il n’a pas réussi à obtenir du Maitre : séparer le Messie de la Croix, séparer la foi en Jésus-Roi de son trône qui est la Croix.
Après avoir précisé son identité et avoir démasqué la présence de la tentation, Jésus s’adresse à ses disciples et aux autres personnes et, leur propose son propre chemin d’une façon très claire. Il n’y pas deux chemins, l’un pour Jésus et l’autre pour les disciples, mais un seul: « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il se renonce à lui-même et prenne sa croix ».
La croix est symbole et icône de l’amour virginal. Elle est la synthèse la plus vraie de l’amour reçu et donné, de l’amour crucifié. En effet, la Croix donne la certitude d’être aimé, depuis toujours et pour toujours, totalement et inconditionnellement que rien d’autre ne peut donner. Le vrai visage de Dieu est celui du Crucifié (Jurgen Moltaman). Donc, si nous présentons au monde le Christ avec son vrai visage, les gens peuvent le percevoir comme une réponse convaincante ; ils sont capables de suivre le Christ et son message, même s’il est exigeant et marqué par la croix.
Il est vrai que la croix est « une pierre d’achoppement pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Cor 1,18-24) et qu’il est difficile pour chacun d’entre nous de la comprendre et l’accepter. Mais si nous regardons, par exemple, l’exemple des vierges consacrées vivant dans le monde, celles-ci nous aident à comprendre, à accepter et à vivre la croix :
L’Amour vécu d’une façon virginale est un amour crucifié non pas parce qu’il est un amour mortifié, mais parce que c’est un amour « sacrifié », c’est à dire qui est rendu sacré par le don total de soi à Dieu. L’amour vierge est celui du Christ qui « pratiqua » un amour crucifié. Pour aimer, Jésus est allé à l’expérience du dépouillement progressif de lui-même jusqu’à la croix. Si nous voulons aimer en chrétiens, nous devons le savoir et faire comme lui. Cette façon d’aimer met l’autre avant moi et l’Autre (Dieu) au-dessus de moi. La croix est le plus grand signe du plus grand amour, et la virginité est la crucifixion de soi-même pour se donner à Dieu, pour s’enclouer à son amour embrassant le Christ sur la Croix.
Les vierges consacrées sont un exemple significatif et élevé du fait que l’amour de Dieu est « totalitaire », car le Christ dit qu’il faut aimer le Seigneur « de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Mc 12,30). Ces femmes montrent que le corps et le cœur chastement offerts n’éloignent pas de Dieu mais qu’ils rapprochent l’être humain à Dieu, plus que les anges (cf. Eph 1,14) ; la vie chrétienne est une constante et progressive configuration au Christ crucifié et ressuscité. En effet, comme l’amour du Christ pour nous l’a conduit à la croix, notre amour pour Lui imprime ses blessures d’amour (Ct 2,5) en nous. L’amour purifie et configure en transfigurant. Mais il convient de noter que la conformité douloureuse avec le Christ crucifié a comme but ultime d’amener le chrétien à la conformité joyeuse avec le Ressuscité. La virginité n’est pas simplement une renonciation, mais elle est la manifestation de l’amour ardent pour Dieu et pour le prochain. C’est un amour qui transforme l’amant dans l’Aimé. La virginité vécue comme crucifixion a pour but de témoigner que l’amour a gagné à travers le don de soi. La virginité vécue comme résurrection témoigne que l’Époux est réellement présent dans la vie quotidienne et sa présence condescendante donne la joie, la joie pleine et entière (cf. Jn 3,29). La virginité est liberté, elle est un signe de l’amour parfait, qui n’a pas d’impatience, ni d’envie, ni de jalousie, et assure la paix en rayonnant de joie. Ces femmes témoignent qu’il est impossible d’aimer et de ne pas essayer de lui ressembler, et d’apporter la joie de Sa présence dans la vie du monde.
Lecture Patristique
Homélie de saint Césaire d’Arles (+ 543)
Sermon 159, 1 4-6 (CCL 104, 650.652-654)
Quand le Seigneur nous dit dans l’évangile: Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même (Mc 8,34), nous trouvons qu’il nous commande une chose difficile et nous considérons qu’il nous impose un lourd fardeau. Mais si celui qui commande nous aide à accomplir ce qu’il commande, cela n’est pas difficile.
Où devons-nous suivre le Christ, sinon là où il est allé? Or, nous savons qu’il est ressuscité et monté aux cieux: c’est là que nous avons à le suivre. Il ne faut certainement pas nous laisser envahir par le désespoir, car, si nous ne pouvons rien par nous-mêmes, nous avons la promesse du Christ. Le ciel était loin de nous avant que notre Tête y soit montée. Désormais, si nous sommes les membres de cette Tête, pourquoi désespérer de parvenir au ciel? Pour quel motif? S’il est vrai que sur cette terre tant d’inquiétudes et de souffrances nous accablent, suivons le Christ en qui se trouvent le bonheur parfait, la paix suprême et l’éternelle tranquillité.
Mais l’homme désireux de suivre le Christ écoutera cette parole de l’Apôtre: Celui qui déclare demeurer dans le Christ doit marcher lui-même dans la voie où lui, Jésus, a marché (1Jn 2,6). Tu veux suivre le Christ? Sois humble, comme il l’a été. Tu veux le rejoindre dans les hauteurs? Ne méprise pas son abaissement.
En péchant, l’homme avait couvert sa route d’obstacles, mais celle-ci fut aplanie lorsque le Christ l’eut foulée à sa résurrection et qu’il eut fait d’un étroit sentier, une avenue digne d’un roi. L’humilité et la charité sont les deux pieds qui permettent de la parcourir rapidement. Tous sont attirés par les hauteurs de la charité, mais l’humilité est le premier degré qu’il faut monter. Pourquoi lèves-tu le pied plus haut que toi? Tu veux donc tomber et non monter? Commence par la première marche, c’est-à-dire l’humilité, et déjà elle te fait monter.
Voilà pourquoi notre Seigneur et Sauveur ne s’est pas borné à dire: Qu’il renonce à lui-même, mais il a ajouté: Qu’il prenne sa croix et qu’il me suive (Mc 8,34). Que signifie: Qu’il prenne sa croix? Qu’il supporte tout ce qui lui est pénible, c’est ainsi qu’il marchera à ma suite. Dès qu’il aura commencé à me suivre, en se conformant à ma vie et à mes commandements, il trouvera sur son chemin bien des gens qui le contrediront, qui chercheront à le détourner, qui non seulement se moqueront de lui, mais le persécuteront. Ces gens-là ne se trouvent pas uniquement parmi les païens qui sont hors de l’Église; il s’en trouve même parmi ceux qui semblent être dans l’Église, si on les juge de l’extérieur. Mais ils lui sont bel et bien étrangers, en raison de leurs actions mauvaises.
Tout en se glorifiant du seul nom de chrétien, ils persécutent sans cesse les bons chrétiens. Dès lors, si tu désires suivre le Christ, porte sa croix sans plus attendre et supporte les méchants sans te laisser abattre.
Le Seigneur a dit: Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Si donc nous voulons mettre ceci en pratique, efforçons-nous, avec l’aide de Dieu, de faire nôtre cette parole de l’Apôtre: Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits. Il est à craindre que si nous recherchons plus de biens terrestres qu’il ne nous en faut, dans l’intention de nous enrichir, nous ne tombions dans la tentation, dans le piège du démon, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent l’homme dans la ruine et la perdition (1Tm 6,8-9).
Daigne le Seigneur nous prendre sous sa protection et nous délivrer de cette tentation, lui qui vit et règne avec le Père et l’Esprit Saint dans tous les siècles des siècles. Amen.
A mon avis, l’Evangile d’aujourd’hui n’a pas pour but principal de nous apprendre à être modestes et prêts à servir Dieu avec humilité, en secourant les petits dont les enfants sont l’exemple le plus évident.
Aujourd’hui Jésus nous apprend la tendresse de Dieu qui naît d’un amour total, et qui arrive jusqu’à la mort sur la Croix. Cet amour divin ne se laisse pas étouffer par la mort mais il renouvelle la vie et fait ressusciter. C’est un amour modeste car il s’adresse à nous qui sommes faits de terre qui s’appelle « humus » en latin.
Évidemment le Rédempteur n’est pas modeste au sens étymologique de « peu élevé de la terre », mais il est modeste parce qu’il n’hésite pas à descendre sur terre et à prendre un corps qui vient de la terre. Il est modeste parce qu’il n’est pas orgueilleux : il est la plénitude et il est tendu pour aimer et donner la vie.
Le Christ est modeste parce qu’il est miséricordieux et nous manifeste le tendre amour divin.
La tendresse de Dieu n’est pas sentimentale. En revanche, elle est l’étreinte paternelle que nous recevons à travers son Fils qui est grand parce qu’il a su se faire petit. Lui, il n’impose pas l’amour par la force des armes, mais avec la douceur de ses bras ouverts vers nous, dans le berceau à Bethléem ainsi que sur la Croix à Jérusalem.
Si nous voulons être les premiers parmi ses disciples, il faut être les premiers dans l’amour, semblable à celui quand nous nous donnons à Dieu sans réserve et servons nos frères et nos sœurs généreusement, dans l’humanité de notre cœur.
Les disciples ne comprennent pas les paroles du messie, tant il est vrai qu’à leur arrivée à Capharnaüm ils avouent à leur maître que, sur le chemin, ils ont discuté de savoir qui était le plus grand d’entre eux. La réponse donnée par le Rédempteur nous étonne encore aujourd’hui. Il dit que le plus grand est celui qui sert et que le Royaume de Dieu se mesure à l’accueil fait aux petits: « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » (Mc 9,37 – L’Evangile de saint Marc poursuit avec d’autres enseignements que nous verrons dimanche prochain). La prière (la collecte) de la messe d’aujourd’hui résume très bien cet enseignement : « O Dieu, Père de tous les hommes, tu veux que les derniers soient les premiers et que l’enfant soit la mesure de ton royaume ; donne-nous la sagesse qui vient d’en haut, afin que nous recevions la parole de ton Fils et comprenions que devant toi le plus grand est celui qui sert ».
L’extrait de l’évangile d’aujourd’hui ne sont donc pas deux parties qui se juxtaposent: une sur l’annonce de la passion du Christ et l’autre sur la formation des disciples. Il s’agit d’un seul et même discours que nous pourrions intituler: « La croix de Jésus et ses conséquences pour le disciple ». Devenir serviteur et accueillir les petits en son nom sont deux comportements que Jésus, avec douceur et fermeté, enseigne aux siens et qui doivent être « pratiqués » conjointement. Mettre en pratique ces deux comportements consiste à imiter le Christ, en le suivant jusque sur la croix, et comme Lui, à être un serviteur pour tous: « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous” (Mc 9, 35).
Depuis le jour où le Fils de Dieu s’est incarné et qu’il est entré dans notre histoire, après un long chemin – du berceau de Bethléem jusqu’au « berceau » de la croix sur le Mont calvaire, à Jérusalem, point culminant après un long parcours d’offrande (= un chemin de croix – les critères de jugement sur la valeur de la personne humaine et de celle de la dignité sont complètement renversés: la dignité d’une personne ne dépend en rien de la place qu’elle occupe, du travail qu’elle fait, des choses qu’elle possède, de la réputation qu’elle s’est faite. La grandeur de l’homme ne dépend pas de ce qu’il fait d’important, mais du service qu’il rend à Dieu et à l’homme pour montrer la gloire, la bonté et l’amour du Seigneur.
L’accueil est un moyen privilégié pour rendre ce service. Saint Marc utilise le verbe « accueillir » à différentes occasions et sous différentes formes, mais toutes convergentes entre elles. L’évangéliste nous parle de l’accueil fait au missionnaire (6,11), à la Parole (4,20), au Royaume de Dieu (10,15), aux derniers. Accueillir signifie écouter, se rendre disponible, recevoir l’Infini fait Enfant, et recevoir les enfants qui, lorsqu’ils sont dans leur berceau, sont un reflet du ciel. Donc, accueillir signifie surtout se laisser « étonner » par la Parole, ou par le missionnaire, ou par le plus petit, et être capable de se mettre à se mettre à son niveau.
2) Charité de la Passion
Aujourd’hui, Jésus enseigne en plaçant un enfant au milieu des disciples et en l’embrassant. Il accomplit un signe. L’enfant qu’il embrasse c’est Lui, et Lui il est le signe du Père qui l’a envoyé. L’enfant est signe de la tendresse de Dieu et de l’obéissance filiale de son Fils unique qui s’est fait enfant par amour et s’est crucifié par obéissance parmi les malfaiteurs. C’est un petit enfant, mais c’est un signe de Lui qui vient de Dieu ; et les paroles qu’il prononce (« Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » Mc 9, 37) sont très révélatrices : l’enfant placé au milieu d’eux et que Jésus embrasse est à la fois l’image du Christ, l’image du chrétien et l’image de Dieu. Accueillir l’enfant au nom du Christ c’est recevoir le mystère de Dieu.
L’Evangile d’aujourd’hui est un enseignement fort sur l’humanité du Fils de Dieu: Jésus dit être le Fils de l’homme. C’est pourquoi sa mort et sa résurrection sont des choses concrètes, vraies. Et puis il y a cette conversation à la maison quand le Seigneur se retrouve avec ses disciples, sa « nouvelle » sainte famille, ou disons en train de marcher vers la sainteté. Il ne leur fait pas de reproche mais leur explique la nouvelle manière d’être les premiers : accueillir un petit c’est accueillir Lui et le Père.
Les disciples ont du mal à comprendre que suivre Jésus signifie renoncer à soi et prendre sa propre croix, ils ont peur. Nous aussi nous avons peur de comprendre. Ce n’est pas que nous ne comprenons pas, mais nous ne voulons pas comprendre. Cet enfant embrassé et mis au milieu des disciples est le signe du mystère de Dieu se livrant aux hommes. L’accueil des « petits » montre l’authenticité de notre service et de notre hospitalité envers l’Infini qui s’est fait Petit pour nous.
Dans la Passion nous trouvons la charité. Il n’y a pas plus grand amour que celui de se faire tout petit et de donner sa vie pour ses amis, de monter sur la croix et en être fiers, comme aspire l’apôtre Paul : que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. (Gal 6,14). Mais quand on parle de croix il n’est pas seulement question de deux morceaux de bois, mais de tout l’l’homme aussi, comme écrit saint Bernard de Clairvaux « Peut-être bien est-ce nous qui sommes nous-mêmes la croix de Jésus, à laquelle on rapporte qu’il a été attaché, car l’homme représente en lui la forme de la croix, comme on peut le voir lorsqu’il étend les bras ».
C’est sur la croix que Jésus nait au ciel, et la Vierge Marie qui l’avait mis au monde sans douleur, elle la Mère de Dieu, l’a « rendu au ciel » en acceptant de souffrir bien plus que lors de son accouchement et en nous acceptant comme ses enfants en son Fils. Cette « Mater dolorosa », si solide sous la croix, est la Vierge des vierges. Celles-ci la suivent en l’imitant aussi dans sa maternité. Ces femmes en imitant Marie sont des mères en esprit car elles se donnent entièrement au Christ.
Marie a donné son corps et son sang – autrement dit toute sa vie – de façon unique et exceptionnelle, pour en faire le corps et le sang du Fils de Dieu. Elle fut mère dans le sens le plus profond du mot: elle donna sa vie à l’Autre, et ‘façonna’ sa vie en lui. Elle accepta la seule chose vraiment essentielle pour chaque créature et toute la création : mettre le sens, et donc toute sa vie en Dieu. La virginité de Marie fut un don total d’amour, et non une ‘négation’ de l’amour.
C’est la totalité du don de Marie à Dieu qui est donc, la vraie expression, la vraie manifestation de son amour. La Mère de Dieu et notre mère à tous montra et montre toujours que la maternité est l’accomplissement de la féminité parce qu’elle est l’accomplissement de l’amour comme obéissance et réponse. C’est en faisant don de soi que l’amour donne vie, devient source de vie.
Le joyeux mystère de la maternité de Marie ne s’oppose donc pas au mystère de sa virginité. C’est le même mystère. Celle-ci n’est pas « mère » indépendamment de sa virginité; au contraire sa virginité révèle toute la plénitude de la maternité car ‘pleine en amour’. Les vierges consacrées témoignent qu’aujourd’hui encore cette maternité est possible, avec simplicité, foi et donation.
En effet, c’est cet amour plein qui nous fait accepter que Dieu vienne à nous, qu’on lui donne vie, Lui la vie du monde. Nous estimons et nous nous en réjouissons, reconnaissons, que les vierges consacrées témoignent le but et la plénitude de toute vie, de tout amour. C’est « accepter le Christ », lui donner vie en nous.
En conclusion, il me fait plaisir d’évoquer la vocation d’humilité telle qu’elle est vécue par l’ordo Virginum, pour lequel l’humilité virginale devient une mission dans la vie de tous les jours, au travail et à la maison. La maternité spirituelle à laquelle ces femmes sont appelées se traduit dans l’assomption modeste et obéissante de la maternité de l’Eglise.
Le rite de l’ordo Virginum montre bien que la femme qui se consacre sur ce chemin, est invitée à une obéissance qui naît par la foi, à une espérance qui nait de la vie vécue pauvrement, à une permanence dans l’humilité.
A travers cette permanence, les consacrées sont appelées à témoigner sur la manière dont l’humilité virginale devient une mission dans la vie de tous les jours, au travail ainsi que dans la prière cachée à la maison où elles vivent en toute simplicité.
Cet idéal doit être prié, demandé, requis tous les jours, pas seulement par ceux qui ont fait leurs vœux religieux, mais par tous les fidèles laïcs.
En effet, même celui qui vit une vie « séculaire » en famille peut et doit respecter la règle de la familiarité avec la présence du Christ. Cette présence constitua la règle de vie de la sainte famille et elle peut et doit donc être la règle de chaque famille chrétienne. Il ne faut pas oublier que la famille de Nazareth était composée par un charpentier, une femme au foyer et un enfant. Cela montre que depuis le début le christianisme est humilité et douceur.
Lecture Patristique
Théophylacte (+ 1109)
Commentaire sur l’évangile de Marc, PG 123, 588-589.
Jésus instruisait ses disciples en disant: « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera » (Mc 9,30-31). <> Généralement Jésus fait alterner les miracles avec les discours qui concernent sa passion, pour ne pas laisser croire que celle-ci serait due à sa faiblesse. Il annonce donc la triste nouvelle de son exécution et la fait suivre de la joyeuse annonce de sa résurrection le troisième jour. Il veut nous apprendre que la joie succède toujours à la tristesse, afin que nous ne laissions pas inutilement les chagrins nous submerger, mais que nous espérions des réalités meilleures.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda: De quoi discutiez-vous en chemin (Mc 9,33)? <> Les disciples, qui entretenaient encore en eux-mêmes des pensées très humaines, avaient discuté ensemble pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand et était tenu en plus haute estime par le Christ.
Le Seigneur ne contrarie pas leur désir de jouir de sa plus haute estime. Il veut, en effet, que nous désirions parvenir au rang le plus élevé. Il n’entend pourtant pas que nous nous emparions de la première place, mais plutôt que nous atteignions les hauteurs par l’humilité. De fait, il a placé un petit enfant au milieu d’eux, et il veut que nous lui devenions semblables, nous aussi. Car le petit enfant ne recherche pas la gloire, il n’est ni envieux ni rancunier.
« Non seulement, dit-il, vous obtiendrez une grande récompense en lui ressemblant, mais si, à cause de moi, vous honorez également ceux qui lui ressemblent, vous recevrez en échange le Royaume des cieux. Aussi bien est-ce moi que vous accueillez et, en m’accueillant, vous accueillez Celui qui m’a envoyé. »
Tu vois donc quel immense pouvoir a l’humilité, jointe à la simplicité de vie et à la sincérité: elle a le pouvoir de faire habiter en nous le Fils et le Père, et aussi, de toute évidence, le Saint-Esprit.
Le passage de l’Evangile de Marc proposé ce 26e dimanche du Temps ordinaire nous relate deux épisodes.
Dans le premier, Jean fait remarquer au Christ que quelqu’un chasse les démons en Son nom sans faire partie du groupe de ses disciples. Jésus fait justement observer que chaque œuvre de bonté, de quelle origine qu’elle soit, est toujours bien acceptée parce que la source de la bonté et de l’amour est Dieu même. Celui qui œuvre pour le bien fait, en tout cas, toujours partie du Christ et de Dieu. La réponse de Jésus à Jean, concernant l’exorciste étranger au groupe des disciples, s’inspire d’une grande tolérance et est identique au comportement de Moïse face à Eldad et Medad pendant l’exode. (Nm 11,24-30 – Ière lecture de la Messe de ce dimanche).
Dans le second épisode, Jésus demande aux disciples de ne pas scandaliser « les petits » c’est-à-dire les frères immatures dans foi en les éloignant de l’Evangile avec une conduite incorrecte et un comportement non conforme à l’Evangile. Pour faire cette admonition, le messie utilise des expressions dures : « Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9, 43.45.47-48).
Avec ces paroles Jésus invite les disciples à avoir un comportement inspiré par l’humilité, par la compréhension et par le sacrifice pour éviter le scandale qui obscure la lumière de l’Evangile.
Nous pourrions formuler l’invitation du Christ avec les paroles qui, dans la pièce « L’annonce à Marie » de Paul Claudel, la protagoniste aveugle, Violaine, dit à ceux qui ont le don de la vue : « Mais vous qui voyez, qu’avez-vous fait de la lumière? »
Si nous aussi et avant tout saurons convertir notre coeur, alors celui qui vit à notre coté, même s’il n’est pas croyant, comprendra que Jésus n’est pas une formule théologique incompréhensible et inacceptable dans notre esprit, mais la vie de Dieu dans notre coeur et la lumière à nos pas. Et même s’il ne changera pas sa religion, il changera son coeur, en devenant plus ouvert, tolérant et libre.
Jésus demande aux disciples, donc à nous, d’avoir ses pensées qui ne repoussent personne, et d’avoir son regard qui reconnaît les plus petits signes de la foi, comme le don d’un petit verre d’eau qui, donné à « un petit », conditionnera le jugement final, lorsque le Fils de l’homme jugera tous les peuples de la terre.
L’ouverture totale, sans aucune barrière de temps et d’espace, est vraiment montrée par Jésus avec son incarnation et sa mort sur la croix, uni à toute l’humanité. Dans chaque homme et chaque femme sur la terre, une relation mystérieuse et profonde avec Jésus Christ est possible.
Aussi la communauté chrétienne est appelée à élargir ses propres frontière jusqu’à considérer tous comme ses enfants, même ceux qui n’ont pas une connaissance-expérience pleine de Jésus. Si la « petitesse » est la physionomie profonde de la vie du croyant, même un pied, une main et un oeil peut lui faire du mal et faire obstacle – dans le sens de faire scandale, de faire trébucher- la présence du Seigneur en nous. Un verre d’eau est petit et les petits savent l’apprécier, en n’oubliant pas de remercier surtout lorsqu’il est reçu au nom de Jésus.
2) Le nom de Jésus.
Ce nom : « Jésus » il faut l’ « utiliser » non pas seulement pour s’en servir mais pour Lui appartenir. Celui qui oeuvre en son nom peut faire de grandes choses, en commençant par les Apôtres qui appartiennent à Jésus. Mais qui appartient à Jésus? Les disciples qui le suivent et ne s’approprient du Christ.
Lorsque les chrétiens ont cru avoir le monopole de Jésus, ils ont couru le risque d’être intolérants. Le bien, sous toutes les formes, est devoir et droit de chaque homme. Jésus et l’esprit sont présents là où on fait le bien. Dans la page précédente, les disciples se divisent entre eux au nom du moi. Seul le nom de Jésus est la racine d’unité entre tous. Le scandale est tout ce qui empêche quelqu’un de suivre Dieu pour rejoindre le salut. Plutôt que de faire perdre la foi à une seule personne, il serait mieux de mourir.
Cela ne signifie pas mettre en second plan ou frustrer le travail de l’annonce et de l’appel à se convertir à l’Evangile, comme quelqu’un pourrait penser. Il ne faut pas oublier que le témoignage et l’annonce font partie intégrante de la foi chrétienne authentique, qui ne peut se taire e doit dire la joie immense d’avoir rencontrer le Seigneur. Et, si moi je ne cache pas le fait d’être chrétien convaincu et pratiquant, chaque geste d’amitié, d’aide, d’échange que j’accompli est annonce, comme chaque parole et geste de Jésus l’a été, même avant qu’il déclare : « Moi, je suis le Fils de Dieu ». Du Nouveau Testament, il émerge clairement le « devoir » de l’annonce : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Evangile à chaque créature » (Mc 16,15) ; « En effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Cor 9, 16); « Honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ » (1Pt 15-16).
Le premier appel de Jésus est à la « conversion du cœur » et demande à ses disciples de ne pas mettre l’autre dans des schémas préconçus, mais de l’accueillir et de l’écouter. Ecouter la symphonie du gémissement d’un enfant, d’un pauvre, d’un malade pour leur apporter la tendresse de Dieu. Ecouter les paroles du monde et lui redonner la Parole, parce que tout ce qui concerne l’aventure humaine concerne chacun de nous : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain m’est étranger » (Terentius).
La réponse de Jésus, l’homme sans barrières, est une de celles qui peuvent marquer un changement de l’histoire : les hommes sont tous des nôtres, comme nous sommes à tous. Avant tout, l’homme. « Quand un homme meurt, ne te demande pas pour qui sonnent les cloches : elles sonnent toujours un peu pour toi » (John Donnne). Tous sont des nôtres. Nous sommes « un » en Jésus Christ.
Mais l’annonce de Jésus est encore plus courageuse : elle porte à ne pas nous sentir des étrangers. Il nous demande d’aimer le prochain et de vivre la vie comme partage : elle nous porte à vivre plusieurs vies, histoires des autres comme s’elles étaient les nôtres. Elle nous donne cent frères et soeurs, cent coeurs sur lesquels nous pouvons nous reposer, cent lèvres auxquelles étancher la soif, Cent bouches qui ne savent pas à Qui crier et dont nous sommes la voix.
Cela est vrai, comme je l’ai dit plus haut, l’Evangile d’aujourd’hui se termine avec des paroles dures : « Si ta main, ton pied, ton œil te scandalisent, coupe-les, jette-les ». Evangile des plaies scandaleuses et lumineuses comme les stigmates de Jésus. En effet, les paroles du Christ ne sont pas une invitation à une inutile automutilation. Elles sont un langage figuré, incisif, pour transmettre le sérieux avec lequel il faut penser aux choses essentielles. Même perdre ce qui nous est précieux, comme la main et l’œil, n’est pas comparable au dommage qui dérive de nous tromper sur la vie. Le Seigneur nous invite à avoir peur plus d’une vie qui a fait faillite que des blessures douloureuses de la vie.
Une façon spéciale d’accueillir le Christ et les plaies de son amour pour nous est celui des vierges consacrées dans le monde.
Etre vierge signifie maintenir le caractère sponsal de son propre corps intact pour le Seigneur. Une vierge, par la consécration, ne gaspille pas sa vie : elle ne cherche pas la vie parmi dans autres êtres humains, dans la chair et le sang. Elle cherche la vie en Dieu Il faut beaucoup de maturité et beaucoup de foi pour couper les affectivités malades envers les personnes, pour attendre le Seigneur qui vient. Il faut faire une expérience concrète de rester avec le Seigneur, en avoir une connaissance théorique ne suffit pas.
Si une personne a une foi faible, elle arrête de prier, et elle vit la solitude pour elle-même, et ne veut pas assumer les responsabilités de la vie adulte. Elle risque sa vie pour Dieu. Elle peut certes conserver sa virginité physique, mais en perdant le sens, elle deviendra égoïste, narcissique, cynique ou aigrie, ou vampire affectif. Saint Augustin dit qu’une virginité sans l’humilité ne sert à rien.
Etre vierge dans l’âme, dans l’esprit, signifie être libre des idoles, ne pas s’idolâtrer soi-même ou les autres, mais être seulement pour Dieu.
La virginité consacrée n’est pas un moyen de préservation de soi-même, un moyen d’ensevelir son talent sous terre pour le redonner un jour intègre sans que le nombre de talents ait augmenté.
La virginité est un moyen de don de soi-même, qui accepte certains renoncements seulement pour tout donner à Dieu et au prochain.
« La virginité chrétienne est expérience de l’union sponsale, intime, exclusive, indissoluble, avec l’Epoux divin qui s’est donné à l’humanité sans réserve et pour toujours et qui s’est acquis de cette manière un peuple saint, l’Église. Inscrite dans la créature humaine comme capacité de vivre la communion dans la différence entre homme et femme, la sponsalité, pour les vierges consacrées, est une expérience de la transcendance et de la surprenante condescendance de Dieu ; la consécration s’accomplit par le pacte d’alliance et de fidélité qui unit la vierge au Seigneur dans des noces mystiques, pour rendre plus profonde et pleine la participation à ses sentiments et la conformation à sa volonté d’aimer” (Instruction Ecclesiae Sponsae Imago, n. 24).
Lecture patristique
Syméon le Nouveau Théologien (+ 1022)
Catéchèses, 3, SC 96, 298-305
Est-ce que tu ne frémis pas, mon ami, en entendant Dieu te dire chaque jour par toute l’Écriture divine: Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche (Ep 4,29). Amen, je vous le dis, vous rendrez compte d’une seule parole creuse (cf. Mt 12,36), et: Vous recevrez une récompense pour avoir donné de l’eau fraîche (cf. Mc 9,41).Ne vous trompez pas, mes frères, Dieu aime les hommes, il est miséricordieux et compatissant, j’en témoigne et je le confesse: et c’est par sa compassion que j’ai l’assurance d’être sauvé. Sa chez cependant que ceux qui ne se repentent pas et ne gardent pas ses commandements avec une exactitude parfaite et avec beaucoup de crainte, ne profiteront nullement de cette compassion. Dieu leur infligera une punition plus sévère qu’aux nations impies et non baptisées.
Ne vous y trompez pas, mes frères, aucun péché ne doit vous paraître petit, et aucun ne doit être pris par nous à la légère, sous prétexte qu’il ne cause pas un dommage si considérable à nos âmes. Car les serviteurs fidèles ne font pas la différence entre un petit péché et un grand: n’auraient-ils péché que par un regard, une pensée ou une parole, qu’ils seraient dans un état semblable à ceux qui ont déchu de l’amour de Dieu, et je suis convaincu que cela est vrai. Quelqu’un a-t-il formé la plus petite pensée contraire à la volonté de Dieu? S’il ne s’en repent aussitôt, s’il ne repousse pas l’assaut de son imagination, mais accueille cette pensée et la conserve en soi, cela lui est compté comme un péché; même s’il ne sait pas que cette pensée est mauvaise, il lui en est tenu compte.
Nous devons donc être très vigilants et zélés; il nous faut beaucoup scruter les Écritures. En effet, le Seigneur nous a fait voir l’avantage que celles-ci nous procurent quand il a déclaré: Scrutez les Écritures (Jn 5,39).
Scrutez-les et retenez avec beaucoup d’exactitude et de foi tout ce qu’elles disent. Ainsi, connaissant exactement la volonté de Dieu par les divines Écritures, vous serez capables de distinguer, sans vous tromper, le bien du mal, au lieu de prêter l’oreille à n’importe quel esprit et d’être emportés par des pensées funestes.
Soyez certains, mes frères, que rien n’est aussi favorable à notre salut que l’observance des divins préceptes du Seigneur. Nous aurons toutefois à verser beaucoup d e larmes, il nous faudra beaucoup de crainte, de patience et de persévérance dans la prière, pour que nous soit révélé le sens d’un seul mot du Maître, pour que nous connaissions le grand mystère caché dans les moindres paroles, et que nous exposions nos vies, jusqu’à la mort, pour un seul détail des commandements de Dieu.
Car la parole de Dieu est comme une épée à deux tranchants qui sépare et écarte l’âme de toute convoitise et de toute sensation corporelle. Plus que cela, elle devient aussi comme un feu brûlant lorsqu’elle ranime l’ardeur de notre âme, lorsqu’elle nous fait mépriser toutes les tristesses de la vie et considérer comme une joie toute épreuve qui survient, lorsqu’elle nous fait désirer et embrasser la mort redoutable aux autres hommes, en nous faisant voir en elle la vraie vie et le moyen d’y parvenir.