Messe en la basilique du Rosaire, sixième semaine de Pâques (année B), Samedi 3 juin 2000
LE SECRET DE LA PRIÈRE
Nous sommes le Jeudi saint lorsque Jésus prononce les paroles que nous venons d'entendre à la lecture de l'Évangile, puisqu'il s'agit du discours après la Cène tel que saint Jean nous le rapporte.
Nous lisons ces paroles de Jésus dans le temps de Pâques. Car c'est probablement maintenant et dans les jours qui viennent, après l'Ascension et bientôt la Pentecôte, que nous pouvons au mieux les goûter.
Comme il l'a fait à ses apôtres, Jésus nous parle aujourd'hui de sa prière et de notre prière. Il y a là un secret souvent difficile à saisir - ou plutôt un secret que nous ne devinons même pas, ne percevant pas qu'il y a quelque chose à comprendre. De quoi s'agit-il ?
y a-t-il une recette ?
Ici, je vous rappelle les quelques mots que nous avons entendus : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom [en invoquant mon Nom, en mon Nom], il vous le donnera. Jusqu'ici, vous n'avez rien demandé en mon Nom. Demandez et vous recevrez ; ainsi, vous serez comblés de joie ».
De quoi s'agit-il ? S'agit-il seulement d'une sorte de recette que le Seigneur nous donnerait et qui rendrait le Père plus attentif ? En disant : « Seigneur, je t'ai prié jusqu'à présent de bien des façons en te demandant : Fais ceci, fais cela, je t'en prie, écoute, regarde, je suis malheureux, je n'ai pas ceci, je n'ai pas cela, viens à mon secours ». Bref en criant, en suppliant comme nous voyons dans l'Évangile beaucoup de gens implorer Jésus, pour obtenir de lui une faveur, un miracle, une guérison, que sais-je ! Et puis, on aurait enfin la clé qui ouvre la porte d'entrée avec la formule : « Seigneur, je te parle au nom de Jésus ». Alors le Père, qui jusque-là n'écoutait pas, entendrait Jésus, et se mettrait à écouter. Voilà comment on risque de comprendre cette phrase. Avouez que c'est un peu idiot !
Sauf votre respect ! Jésus nous dit : « Ne pensez pas que c'est à force d'assourdir Dieu comme le font les païens que vous serez exaucés. Dieu sait ce dont vous avez besoin avant même que vous l'ayez dit » (Mt 6, 7-8). Et vous savez la suite : Jésus répond à ses disciples qui lui demandent de leur enseigner à prier. Il ne se dérobe pas, mais comment fait-il ?
Il ne donne pas de conseil, il ne dit pas : « Quand vous priez, mettez-vous en fleur de lotus ou bien fermez les yeux, ouvrez les yeux, levez les bras au ciel, faites ceci, faites cela, respirez comme indiquent toutes les techniques de prière, pour aider la concentration de l'esprit ».
Quelle recette de prière donne Jésus ? « Quand vous priez, dites : Notre Père qui es aux cieux. » Il nous livre des mots. Des mots ? Non, pas des mots. Il nous livre sa prière, la manière dont il prie, lui, le Fils.
Prier comme Jésus, avec Jésus
Et quand il le dit aux apôtres, il le dit aussi à nous. Il faut avouer que nous n'arrivons pas bien à comprendre le « Notre Père ». On s'accroche à une phrase, par exemple « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour ». On comprend, puisque tous les jours la faim nous donne envie de pain. Mais dans le texte de l'Évangile, il y a plus que le pain de chaque jour. Il y a bien le pain de chaque jour, mais il y a un autre mot : le pain « supersubstantiel », difficile à traduire.
Et puis : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». On est prêt à le dire, mais on ne sait pas bien ce que cela signifie ! Et ainsi de suite.
Donc, on ne se sent à l'aise que dans très peu de phrases du « Notre Père », ne trouvez-vous pas ?
Pourquoi ? Parce que nous restons étrangers à la pensée de Jésus, à la prière de Jésus. Nous sommes encore comme cette femme qui le poursuit parce qu'elle veut être guérie et qui se dit : « Si au moins j'arrive à toucher une frange de son vêtement, je serai guérie » (Mt 9, 21). Ou bien nous sommes dans l'attitude de Bartimée qui supplie : « Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi » (Mc 10, 47).
Mais nous n'avons pas encore écouté le secret que Jésus confie à ses disciples. Or ici, nous sommes, la plupart, des disciples de Jésus. Nous avons reçu la grâce du baptême, nous avons été plongés avec lui en sa mort et sa Résurrection ; nous sommes nourris de son Corps, de son Sang. Nous, prêtres, nous célébrons son Eucharistie. Vous y participez, frères et sœurs.
Nous sommes donc entrés dans la vie de Jésus. Alors, Jésus nous dit aujourd'hui le secret de sa prière. Car il s'agit, en priant avec Jésus, en Jésus, par Jésus, de partager l'amour et la relation du Fils avec le Père, grâce à l'Esprit qui nous est donné.
Dès lors, les mots même du « Notre Père » s'ouvrent. Nous devinons peu à peu leur sens au fur et à mesure que nous acceptons de ne faire qu'un avec Jésus. Qu'allons-nous alors réclamer au Père en invoquant le nom de Jésus ? Nous ne pouvons implorer qu'une chose : ce que Jésus lui-même demande.
Nous entrons dans l'âme et les pensées de Jésus.
Nous partageons ce que Jésus veut, recherche, poursuit, aime, désire. À sa façon, saint Paul nous invite à faire de même quand il dit : « Ayez entre vous les sentiments, les pensées mêmes de Jésus.
Lui qui étant de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu ... Mais il se fit obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix » (Ph 2, 5-8).
Autrement dit, la prière de Jésus nous renvoie immédiatement au mystère de la Rédemption. De qui ? La nôtre, certes, et aussi celle du monde entier.
Prier de la prière de Jésus, c'est entrer dans l'œuvre du salut du monde. Je ne prie plus pour moi seulement - encore que je n'oublie pas un instant que je suis un pauvre pécheur et que je ne suis même pas digne de le toucher, si peu que ce soit. Et pourtant il me donne d'entrer dans sa prière pour travailler avec lui au salut du monde.
Comme Marie, apprendre à prier
Il nous livre de la sorte le secret de sa prière.
« Demandez et vous recevrez ; ainsi vous serez comblés de joie. » La prière de Jésus nous comble de joie parce qu'elle nous fait accéder au Père ; parce que, en lui, l'Esprit nous pousse vers le Père ; et que nous, pauvres êtres humains, nous partageons l'intimité même de Dieu.
La Vierge Marie a appris à prier. Elle priait déjà lorsqu'elle a dit au premier jour : « Qu'il me soit fait selon ta Parole ». Il lui a fallu découvrir le mystère de Celui qu'elle recevait dans son sein pour qu'il soit son enfant. Et, au terme de son existence terrestre, Notre-Dame, comme nous y sommes tous invités, est entrée pleinement dans le secret du Fils afin d'intercéder pour les pécheurs.
Frères et sœurs, rappelez-vous ceci : désormais, c'est la prière de Jésus dans laquelle nous avons la grâce d'entrer. Elle nous dépasse de toutes parts. Et pourtant le Christ nous offre sa prière, de la même façon qu'il nous offre son amour quand il nous dit, nous donnant son commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous aime ». Là aussi, il nous dit d'entrer dans son amour, un amour plus fort que tout amour humain, puisqu'il va chercher même l'ennemi, qu'il pardonne au pécheur, qu'il fait miséricorde au révolté, qu'il console les affligés, qu'il rassasie ceux qui ont faim, qu'il donne la vie aux morts.
Un amour tout-puissant, l'amour qui est Dieu ! Voilà le secret dans lequel nous entrons : de même que l'amour du Christ, amour qui est Dieu, nous est donné, de même la prière du Christ devient notre prière.
Puissiez-vous avancer hardiment sur ce chemin, guidés par la Vierge Marie, et y trouver votre paix et votre joie.
Commentaires des lectures de la Messe du 19 juillet 2002 au St Peter's Seminary - London (Ontario)
Commentaire du passage de l'Exode : Exode 3, 1-6. 9-12
Nous venons d'entendre le récit de la vocation de Moïse. Peut-être pensez-vous qu'elle est le modèle de la vocation de chacun de nous ? Oui et non.
Tout d'abord, rappelez-vous ce qui précède dans le livre de l'Exode. Vous connaissez l'histoire : en Égypte, l'oppression des israélites, les fils de Jacob, la persécution par le pharaon, le massacre des petits enfants hébreux et Moïse nouveau-né sauvé des eaux, Moïse jeune homme élevé à la cour de Pharaon : belle stature, bonne éducation, bel avenir ...
Un beau jour, il est témoin d'une scène qui l'indigne : un égyptien frappe un hébreu en train d'accomplir son travail d'esclave ; révolté, Moïse tue l'égyptien, il enterre le cadavre dans le sable pour cacher son crime. Mais on est toujours trahi par les siens ! En effet, un autre jour en se promenant, il voit deux hébreux en train de se battre, il tente de calmer l'agresseur qui répond : "De quoi te mêles-tu ? Qui t'a établi chef et juge sur nous ? Tu veux me tuer comme tu as tué l'égyptien ?".
Moïse prend peur. Il fuit au désert. Il s'y établit, il prend femme, il change de vie ; le voilà nomade, gardien de troupeau dans le désert du Sinaï, lui qui était appelé à un bel avenir à la cour de Pharaon !
Et puis le temps passe et, dit la Bible, "Dieu entendit les gémissements de son peuple asservi ; il se souvint de son Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu regarda les fils d'Israël et se fit connaître d'eux".
Ici commence ce que nous venons d'entendre.
Moïse qui garde son troupeau découvre un étrange phénomène : le Buisson ardent.
Est-ce par hasard ? Non, car, depuis l'origine, le dessein de Dieu sur lui était en route.
L'appel de Dieu, la vocation précède donc notre propre choix. Cela nous semble peut-être insupportable. Si la vocation c'est d'être ainsi "prédestinés", sommes-nous libres ?
Bien sûr, quand Moïse s'approche du Buisson, il le fait librement ; les dés ne sont pas pipés. Après tout, Moïse aurait pu se dire : C'est un feu de brousse ; vite, je dois éloigner mon troupeau pour le mettre à l'abri. Ce qui eût été le bon sens.
La conduite de Moïse est-elle inspirée par la curiosité ? Ou est-il déjà habité par le pressentiment d'une aventure intérieure ?
La suite nous fait découvrir qu'il s'agit véritablement d'un chemin mystique ... La Bible nous le dit : "Le Seigneur vit que Moïse avait fait un détour pour voir et Dieu l'appela du milieu du Buisson".
Moïse répond librement à l'attrait intérieur qui déjà l'habite. L'appel de Dieu éveille la liberté de Moïse.
Dieu ne s'est pas manifesté seulement par ce signe du Buisson ardent, mais aussi par sa parole. Laquelle ? "Moïse !". Il l'appelle par son nom, Moïse.
J'abrège. Dieu voit la misère de son peuple, il révèle à Moise le salut qu'il veut lui donner. C'est donc une mission qu'il lui confie, une mission de salut. Voilà pourquoi Dieu l'appelle.
Moïse se défend : il se sent faible, incapable. Dieu lui promet : "Je serai avec toi", et il dévoile son projet : l'œuvre de délivrance aboutira à constituer un peuple qui servira Dieu à la montagne de l'Horeb. Ce sera pour Moïse un signe de Dieu.
Car, hasard ou plutôt dessein divin, Moïse à ce moment-là faisait paître son troupeau dans les parages du mont Horeb. Et, croyez-moi, pour qui connaît le Sinaï, même avec aujourd'hui d'excellentes routes goudronnées, cette montagne au centre de la péninsule sinaïtique n'était pas le lieu le meilleur pour faire paître des troupeaux !
Ainsi donc, la vocation est bien la réponse personnelle et libre à un appel gratuit de Dieu : notre pauvre liberté répond à la libre initiative divine pour travailler, au compte de Dieu, pour le salut des hommes.
Elle suppose dans le cœur de celui qui est appelé :
- l'amour de Dieu, même s'il ne le connaît pas encore, ce qui est le cas de Moïse,
- et l'amour des hommes, même si Moïse est né et a vécu dans la détresse et la violence, lui, l'enfant menacé de mort, arraché à sa famille ; lui, l'homme meurtrier, le proscrit.
Nous ne sommes pas au bout du compte. Si vous pensez être appelés par Dieu ou même si vous vous posez seulement la question, un bon conseil : ne vous prenez pas pour Moïse ! Pourquoi ? Parce que vous connaissez sûrement ce que dit le Deutéronome au chapitre 18, verset 15. Moïse s'adresse au peuple : "Le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères, un Prophète comme moi ; c'est lui que vous écouterez".
Ce Prophète unique, le Grand Prophète, joue un rôle capital dans l'espérance d'Israël. Comme nous le rapporte saint Jean, le peuple demande à Jean Baptiste : "Es-tu le Prophète ?". Il répond : "Non, je ne le suis pas".
Et, à plusieurs reprises, saint Jean aussi l'atteste, les gens disent de Jésus : "C'est vraiment le Prophète, le Prophète qui doit venir" (6, 14); ou bien : "C'est vraiment lui, le Prophète" (7, 40). C'est d'ailleurs sur cette citation du Deutéronome que Pierre, l'apôtre, après la guérison du boiteux de la Belle Porte, conclut son discours pour annoncer Jésus, le Messie (Ac 3, 24).
À la question : Moïse est-il le modèle de notre vocation ?, si je réponds "oui et non", vous voyez pourquoi :
- oui, parce qu'il y a des traits qui sont communs à tout appel et donc au nôtre ;
- non, parce que le seul qui puisse être mis en regard de la figure immense de Moïse avec qui Dieu a scellé l'Alliance au mont Sinaï et à qui il a révélé son Nom, c'est Jésus, le Grand Prophète,
Alors, conclusion pour notre vocation ? Elle nous introduit à la lecture que nous allons entendre maintenant : lorsque Dieu nous appelle, c'est pour nous faire participer à la vocation de Jésus. Ce que Dieu dit à Moïse : "Je suis avec toi", Jésus le dit à ses apôtres : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps" (Mt 28, 20).
Notre vocation ne peut pas être conçue en dehors de Jésus et de l'union à son propre mystère ; ni non plus indépendamment de l'œuvre de salut que Jésus accomplit et à laquelle il nous fait participer et qu'il accomplit par nous.
Considérer la vocation de prêtre comme on considérerait la vocation de pompier ou de médecin est purement et simplement impossible ; à moins de créer une profession du genre "agent pastoral". Mais elle n'a plus rien à voir avec ce que nous décrit la Bible.
C'est d'une certaine façon la mésaventure d'un certain nombre de chrétiens en Occident, aujourd'hui et déjà au temps de la Réforme ; tentation dans laquelle nous ne cessons d'être empêtrés.
Mais l'Esprit est là, qui nous guide.
Commentaires des lectures de la Messe du 19 juillet 2002 au St Peter's Seminary - London (Ontario)
Commentaire du passage de la deuxième lettre aux Corinthiens : 2 Corinthiens 5, 14-20
Ce passage de la deuxième Lettre aux Corinthiens est magnifique !
Chaque fois que je l'entends - même dans l'état de sommeil où je me trouve aujourd'hui à cause du "jet-lag" -, l'amour du Christ qui a saisi saint Paul m'arrache à mon sommeil ou ma lâcheté. Je demande à l'Esprit Saint qu'il en fasse de même pour vous.
Comprenons ce que l'Apôtre nous dit en quelques phrases. Il voit l'œuvre du Christ mort pour tous, qui ouvre à tous les vivants le chemin de l'amour ; et il définit cet amour par la plus haute définition pensable lorsqu'il écrit que "les vivants n'ont plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux".
Cette seule phrase déborde de toutes parts les limites de notre intelligence. Elle inspire aujourd'hui les recherches les plus neuves et les plus profondes des philosophes. À elle seule, elle fonde l'originalité de l'homme et, plus encore, l'unique vocation des chrétiens parmi tous les hommes. Saint Paul ensuite nous dit de façon très rigoureuse et condensée comment nous connaissons le Christ, non à la manière de l'affectivité humaine, mais par une union dont le réalisme va au plus profond, jusqu'à l'intime de notre vie. Elle fait de nous "des êtres nouveaux : le monde ancien s'en est allé, un monde nouveau est déjà né".
Voilà encore en cette seule phrase toute l'espérance chrétienne et sa nouveauté indépassable. Parler d'ère "post-chrétienne" manifeste qu'on n'a pas entendu le message du Christ ou qu'on s'est laissé enfoncer dans la vieillesse de la mort, alors qu'en nous cette nouveauté est là, toujours à l'œuvre.
J'en viens maintenant à notre vocation. En trois versets Paul nous la décrit. "Tout cela, dit-il, vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ".
Le Christ nous appelle pour partager sa mission de salut, car il nous a d'abord réconciliés ; nous avons reçu en nous la grâce du pardon, nous avons été créés en hommes nouveaux : c'est la grâce baptismale.
Cette grâce de naissance sans cesse nous accompagne comme une grâce de croissance et de conversion fondamentale et radicale.
Car, si Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, là je cite à nouveau saint Paul, " c'est qu'il nous a donné pour ministère (ministerium, en grec diaconia) de travailler à cette réconciliation".
Voilà ce qu'est en sa substance notre vocation, notre ministère. Et là encore, il en va de nous comme de Moïse. C'est bien nous qui travaillons. Saint Paul ajoute : "Car c'est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; ... et il met dans notre bouche la parole de la réconciliation".
C'est donc Dieu qui parle par notre bouche, alors que nous sommes conscients de n'être que de pauvres pécheurs, graciés, réconciliés.
Et saint Paul conclut : "Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ et par nous, c'est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel".
Prodigieuse expérience du ministère, clairement identifié ! Il s'agit bien de constituer un peuple sacerdotal ; mais il faut que le Christ soit présent pour ce peuple, au milieu de ce peuple et face à ce peuple pour qu'il puisse vivre en peuple sacerdotal. Le Christ manifeste sa présence par ses "ambassadeurs".
Des graciés sont appelés à être pour le peuple les instruments de la source de la grâce. Des pardonnés sont appelés à être pour le peuple l'instrument de celui qui pardonne. Des réconciliés sont appelés à travailler à la réconciliation qu'accomplit le Christ.
L'appel n'est donc pas seulement le premier pas de notre vocation. L'appel du Christ, l'action du Christ habitent jusqu'au bout de leur vie ceux qu'il choisit comme "ambassadeurs". La vocation est constitutive de toute notre existence.
Le ministère sacerdotal, c'est précisément le Christ à l'œuvre par ceux qu'il se choisit ; ils sont pour son peuple ses porte-parole, ses ministres, ses serviteurs et, en lui le Christ Prêtre, ses prêtres.
Commentaires des lectures de la Messe du 19 juillet 2002 au St Peter's Seminary - London (Ontario)
Commentaire du passage de l'Évangile de saint Luc : Lc 22, 14-20
Voici l'acte sacerdotal de Jésus dont il révèle lui-même la portée et dont il fixe le rituel en l'inscrivant dans le rituel antique de la Pâque : "Mon corps, dit-il, donné pour vous ; Mon sang, sang de l'Alliance, répandu pour la multitude, en vue de la rémission des péchés" nous rappellent Matthieu et Marc. Et saint Paul nous rapporte "l'ordre" qu'il a lui-même reçu : Ceci, faites-le, chaque fois que vous boirez cette coupe, en mémorial de moi" (1 Co 11, 25). Le mémorial, dans la Bible et dans la langue de Jésus, nous le savons, ce n'est pas un monument aux morts : c'est un acte qui rend présent, qui inscrit dans le présent l'acte fondateur de Dieu.
Ainsi, en ces phrases que les prêtres ici présents vont prononcer avec moi dans la célébration de l'Eucharistie, c'est le Christ qui agit par notre bouche et par nos mains, pour que tous ceux qui constituent le corps du Christ, ce Temple nouveau et spirituel, puissent être rassasiés de sa vie, de la chair de Jésus, et abreuvés de son sang qui scelle l'Alliance dans l'Esprit.
Prêtres, membres du corps du Christ, ne faisant qu'un avec lui comme tous les fidèles, nous sommes pour les fidèles la présence de la Tête à son corps. En recevant de Jésus cette grâce et cette mission, cette consécration : "Consacre-les dans la vérité ; ta Parole est vérité" (Jn 17, 17), le prêtre donne l'assurance à tous les fidèles que le Christ est bien au milieu d'eux, qu'il intervient, lui qui est la Tête, pour constituer son corps et agir en lui. Sans la Tête le corps ne pourrait exister.
Sans ce ministère sacerdotal qui s'exprime de la manière la plus forte dans les actes sacramentels, les chrétiens ne seraient que les héritiers d'une doctrine. Ils seraient orphelins de celui qui l'a énoncée. Ils seraient à jamais incapables d'agir selon les préceptes reçus. Ils seraient livrés à leurs désirs ou à leurs contradictions et tentés de ramener la doctrine et le message de Jésus à ce qu'ils peuvent en comprendre, à ce qui leur paraît agréable aux hommes ou possible à leur faiblesse.
Mais voici la vérité de la foi, le roc de notre vie : le Seigneur agit par nous, en ce monde et en ce temps. Il nous fait accomplir ce qui est impossible aux hommes" : attester l'amour plus fort que la mort, le partager en espérance de Vie.
Homélie lors de la Messe à Ars le 4 août 2002
Frères et sœurs,
Vous serez patients, je l'espère, car depuis quinze jours je réfléchis à cette rencontre et j'ai accumulé dans mon cœur et dans mon esprit bien des pensées !
Elles sont trop abondantes, sans doute, pour ce que nous sommes capables de supporter dans une célébration.
Commençons par une phrase de l'Évangile que nous venons d'entendre ; elle m'a souvent laissé rêveur : « Priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson ». Nous la comprenons habituellement comme si le Seigneur organisait le Royaume de Dieu, la succession apostolique, et son Église dans un état de pénurie permanente, comme si d'un bout du monde à l'autre et au cours des siècles il n'y aurait jamais, jamais, assez d'ouvriers dans la moisson ! Alors, cet ordre de Jésus : « Priez le maître de la moisson... » devient pour nous le gémissement de l'impuissance. Ce ne peut être là la prière que Jésus nous commande ; la prière du Fils est toujours exaucée.
De même la prière pour l'Unité telle que nous la lisons dans saint Jean (17) : « Qu'ils soient un comme nous sommes un ». Nous en faisons le constat perpétuel d'une unité qui jamais n'arrivera !
Il y a donc quelque chose qui ne fonctionne pas correctement dans notre intelligence de la situation et des faits à la lumière des paroles du Christ.
Voici comment, me semble-t-il, nous pouvons comprendre cette parole de Jésus et être éclairés sur le problème auquel la providentielle figure du Curé d'Ars répond pour les deux siècles qui nous ont précédés et pour notre temps.
En vérité, l'image de la moisson est très claire dans l'enseignement de Jésus. Il l'a même explicitée dans une parabole que nous connaissons bien, celle de la zizanie, une mauvaise herbe qui pousse en même temps que le blé (Mt 13, 24-30. 36-43).
Aux apôtres qui lui demandent une explication Jésus répond : « Le semeur de la belle semence, c'est le Fils de l'Homme ; le champ, c'est le monde ; la belle semence, ce sont les fils du Royaume ; les zizanies, c'est-à-dire les mauvaises herbes, ce sont les fils du Mauvais ; l'ennemi qui les a semées, c'est le Diable. La moisson est l'achèvement des siècles, (c’est-à-dire de ce temps de l'histoire). Les moissonneurs sont des anges ».
Vous trouvez la même explication à propos de la parabole du filet jeté dans la mer et qui a ramassé toutes sortes de poissons (Mt 13, 47-50) ; ce sont les anges de Dieu qui font le tri. Car il y a de tout dans l'Église en ce temps-ci.
À la fin des temps, les anges de Dieu tireront, de la mer sur le rivage, le filet de l'histoire et commenceront à faire le tri.
Que sortent-ils d'abord ? Littéralement les poissons « pourris ». Les pécheurs qui ont entendu cette parabole 'de Jésus ont dû se demander en riant : Pourquoi dit-il cela ? Ils tirent de leur filet non seulement du bon poisson vivant qu'ils mettent dans leurs casiers, mais aussi des poissons pourris.
Donc, dans ce filet de l'Église, il y a des poissons qui sont déjà morts ; ils sont jetés au feu par les anges de Dieu au jour du Jugement.
Ainsi, la « moisson abondante » pour laquelle « il faut beaucoup d'ouvriers », c'est la moisson du Jugement dernier, du terme de l'histoire, de l'achèvement de l'ère. De même le filet rempli de poissons.
Jésus nous oblige à penser – ce qui pour nous est presque impensable – l'histoire du monde, l'histoire des hommes bien au-delà des limites que nous pouvons imaginer : jusqu'à l'achèvement de toutes choses. C'est ce qu'il ouvrira comme perspective la veille de sa Passion dans le discours qui nous bouleverse toujours. C'est ce que le Voyant de l'Apocalypse (21, 4), développera pour les jeunes Églises : cet horizon ultime des choses, ce Royaume de Dieu tel qu'il sera « quand Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux ».
En attendant, il nous faut travailler. À quoi ? Travailler à ce que les gens se convertissent, sortent de leur péché ; que les poissons pourris redeviennent vivants ; que le monde soit sauvé. Il faut travailler au salut du monde. À quoi Jésus pense-t-il en disant cela ? À la rédemption du monde. Il a en perspective l'œuvre qu'il accomplit, le mystère de sa croix qui est en même temps la voie de la vie et du salut.
Si saint Matthieu enchaîne cette phrase de Jésus avec l'appel des douze apôtres dont il nous donne les noms, c'est en raison de la structure apostolique de l'Église. Les Douze évoquent les douze tribus du peuple nouveau qui naîtra de la Passion du Christ par le baptême dans l'Esprit et la foi, peuple sacerdotal dont les ministres, les serviteurs poursuivent l'œuvre de Jésus ; ils sont ses envoyés, sa présence dans l'histoire.
Les Douze et les soixante-dix, les apôtres et leurs successeurs, les évêques, les prêtres et les diacres qui partagent leur ministère, sont ceux par qui ce peuple sacerdotal est enfanté dans la grâce baptismale pour inviter le monde à la conversion et participer eux-mêmes à l'œuvre de la Rédemption.
Voilà pourquoi nous n'avons pas besoin de prêtres ; je dis bien, nous n'avons pas besoin de prêtres comme nous avons besoin d'instituteurs, de postiers, de médecins. C'est Dieu qui a besoin de nous et qui nous envoie les prêtres qu'il nous faut, en un temps et une histoire donnés.
Le nombre de prêtres n'a pas grande signification par rapport à cela.
Qu'est-ce qui signifie quelque chose ? La sainteté. Non pas la sainteté exemplaire qu'on essaierait de mimer de l'extérieur, mais la vraie sainteté qui s'ignore elle-même. Puisque la sainteté consiste à laisser Jésus agir en nous et par nous, à le suivre et non pas à se fabriquer sa propre sainteté.
Je reviens au Curé d'Ars. L'un des traits commun à son histoire et à la nôtre est que, à deux siècles de distance, la situation de l'Église dans notre pays est comparable ; en France, comme en d'autres pays d'Occident, les vieux pays évangélisés, il y a dix-huit siècles pour le nôtre et mille ans pour les pays de l'Europe de l'Est, les pays slaves ou nordiques. J'entends par « vieux » pays ceux qui ont porté le christianisme très longtemps avant que d'autres peuples y accèdent ou y accéderont dans le millénaire qui commence.
En effet, Jean Marie Vianney naît alors que s'achève d'une certaine façon la décomposition de l'ancienne Église, si belle et si pleine d'espoir au 17è s. dans notre pays. La réforme de l'Église voulue par le concile de Trente a produit tant de saints et encore au siècle suivant ! Cependant, cette société s'est très vite décomposée moralement.
La crise violente qui a suivi et entraîné la persécution de l'Église n'en est que la conséquence.
Or deux siècles avant la naissance du Curé d'Ars, au moment où le concile de Trente inventait la formation des prêtres, on ne manquait pas de prêtres ; au contraire, il y en avait trop ! Pourquoi ? Parce que la société s'était emparée du christianisme et « fabriquait » des prêtres. Pour quoi faire ? Pour gagner de belles situations. C'était une mondanisation de l'Église.
Le concile de Trente parmi ces prêtres souvent sans instruction et n'exerçant pas leur ministère a suscité des prêtres « selon le cœur de Dieu » (cf. Ez 34) : ils seraient pauvres, sachant renoncer à l'argent, à l'ambition, ils seraient chastes et témoins de l'amour absolu de Dieu, ils seraient animés par l'amour du Christ – Berger pour les brebis du Christ, ils seraient prêts à donner leur vie.
Autrement dit, parmi ce clergé trop nombreux qui constituait un « ordre » social privilégié, le concile de Trente voulait sanctifier des hommes qui soient eux-mêmes témoins de la sainteté absolue du Christ et qui puissent faire que ces « brebis sans berger » pour lesquelles le Christ est « saisi de compassion », soient appelées à la sainteté. Ainsi était mise en lumière la mission des prêtres : travailler à la rédemption du monde.
Au 17è S., il y avait trop de prêtres selon l'esprit du monde ; il fallait parmi eux appeler et former des prêtres « selon le cœur de Dieu ».
À l'époque du Curé d'Ars, il n'y avait plus de prêtres parce que toute cette ancienne Église s'était effondrée. Il restait des bribes ici ou là, des coins de chrétienté qui avaient résisté, des gens variés aux expériences souvent incompatibles : les uns étaient partis en exil, les autres s'étaient cachés ; certains étaient nés avant la Révolution, d'autres après.
En 1848 au moment où Mgr Affre, archevêque de Paris, mourait assassiné, le Curé d'Ars était presque au terme de son existence et l’Église, en France, était loin d'avoir pansé ses blessures ! Il a fallu attendre la fin du siècle pour voir une Église à peu près reconstruite, prête vraiment pour une expansion missionnaire, prête aussi pour la persécution. En effet, n'oublions pas ce qui a suivi : les luttes anti-religieuses, la Séparation de l'Église et de l'État, l'épreuve de la sécularisation et les grands massacres de la guerre de 14.
Donc nous dire : « Le problème, c'est le trop petit nombre de prêtres », quelle erreur ! Le vrai problème est celui de la sainteté. De qui ? Des prêtres, me direz-vous. Merci bien ! Mais le problème de la sainteté des prêtres est à coup sûr et en même temps le problème de la sainteté des fidèles. Les deux sont absolument solidaires.
« Vous êtes le sel de la terre » (Mt 5, 13).
Regardez de près cette parabole. Le sel de la terre n'est pas simplement le condiment qui remplit les salières. Saint Matthieu nous met sur la voie : il situe cette parole de Jésus au début du Sermon sur la Montagne à la suite des Béatitudes.
Or, les Béatitudes, sont la charte du Règne de Dieu, la charte sacerdotale de la Rédemption, les paroles de Jésus les plus paradoxales, les plus percutantes. Elles sont paradoxales comme l'est le Christ en croix, image de la mort et source de la vie.
Elles ne peuvent se comprendre que si d'abord nous comprenons que Jésus est lui-même le pauvre, le doux, le miséricordieux... Nous le sommes dans la mesure où, appelés à ne faire qu'un avec lui, nous travaillons avec lui au salut du monde, Voilà pourquoi, pour « conclure » les Béatitudes, Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre ».
Que veut dire cette expression ? Le sel a deux significations :
- d'une part, le sel de la sagesse – la sagesse de Dieu, la pensée de Dieu. « Tes pensées, dira Jésus à Pierre, ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » lorsque Pierre veut empêcher Jésus de marcher vers sa Passion (Mt 16, 23). Cette sagesse nous est donnée pour vivre la vie humaine dans toute sa beauté ; en suivant Jésus qui nous appelle. Les pensées des hommes livrés à eux-mêmes ne peuvent pas comprendre les pensées de Dieu.
- d'autre part, le sel du sacrifice, de l'offrande, de l'alliance (cf. Lv 2, 13 ; Nb 18, 19). Cela évoque la rédemption, la sanctification.
Jésus en nous disant « vous êtes le sel de la terre », nous donne à nous, ses disciples, la mission sacerdotale de sanctification du monde.
Il ajoute : « Si le sel devient fou » (textuellement dans saint Matthieu ; et non pas « si le sel ne sale plus » comme on le traduit habituellement). Autrement dit, si la sagesse de Dieu fait place à la sagesse du monde, à ce moment-là, le sel devient fou, n'est plus sage du tout. Pourtant, c'est du sel !
Mais quelle sorte de sel ?
Si les chrétiens pensent selon les pensées du monde et non selon les pensées de Dieu, « si le sel devient fou, il n'est plus bon qu'à être jeté dehors ».
Dehors, c'est-à-dire hors du Règne de Dieu, hors de son Église, comme les anges de Dieu à la fin du temps jetteront dehors les poissons pourris.
Alors, que lui arrive-t-il ? « Il est foulé aux pieds par les hommes ». Les hommes, c'est-à-dire, tout homme pour qui les disciples du Christ auraient dû être témoins de Jésus et ainsi travailler à la Rédemption du monde. Les hommes marchent sur ce sel sans même le voir.
Les hommes ne les persécutent pas, comme ils peuvent persécuter les vrais témoins de Jésus. Rappelez-vous la Béatitude : « Heureux êtes -vous lorsqu'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement toutes sortes de mal de vous à cause de moi ». À cause de moi : là, il s'agit du martyre.
Mais ici, le sel devenu fou, ne sert à rien ; jeté dehors, piétiné, personne ne se rend plus compte qu'il était du sel… pas même lui.
C'est une Église morte, ou plus exactement des chrétiens morts.
Cet avertissement du Christ n’a cessé d’occuper mes pensées en voyant la situation de l’Église au Canada. Il en va de même dans bien d’autres nations de notre vieux continent y compris déjà la France où l'effondrement des vocations sacerdotales coïncide avec un vide intérieur, avec l’affaiblissement de la conscience chrétienne. L’opinion des chrétiens plongés dans ce vide spirituel se fabrique une idée du sacerdoce qui lui convient, un sacerdoce lui aussi vidé de sa substance et qui ne mène à rien. Il en allait de même au 16è S. où un clergé devenu une caste sociale sans idéal éloignait le peuple de la foi.
Nous faudrait-il aujourd'hui en France imaginer un clergé qui corresponde aux désirs ou aux besoins supposés de la majorité des Français ?
Dans un village, le besoin d'un curé rejoint le besoin d’un receveur des postes : si on ne trouve plus de curés, suffit-il de trouver un « agent pastoral » qui fera ce que fait le prêtre ? N'importe qui peut prendre de l'eau et la verser sur le front ; dire la messe s'apprend vite. Pourquoi ordonner ou ne pas ordonner cet « agent » ? Pourquoi tant d'histoires ? Mais un tel projet est illusoire et oublie de répondre à Jésus, à son appel à la sainteté.
Est-ce cela un prêtre ? Est-cela ce que Jésus veut ? Le Curé d'Ars disait : « Laissez un village sans prêtre, au bout de quelque temps ils adoreront les bêtes ! ». Le problème des prêtres, Jean Marie Vianney nous le montre, c'est d'abord le problème de la réponse des fidèles au Christ.
Là où on ne croit plus au Fils de Dieu fait homme, comment voulez-vous qu'il y ait des prêtres ? Là où on oublie qu'il donne son Corps et son Sang pour le salut du monde et où on ne pense pas qu'il nous invite à faire de même, pourquoi voulez-vous qu'il y ait des prêtres ?
Certes, il peut y avoir des fonctionnaires, des animateurs sociaux, toutes sortes de gens - utiles, mais ce ne sont pas des prêtres du Christ. Ce n'est plus une communauté qui a laissé cette Parole la saisir et la transformer. C'est du sel devenu fou.
En réalité, prier pour que Dieu envoie des prêtres, c'est prier pour que l'Église sainte, une, catholique, apostolique, vive en ses membres le mystère du Christ en plénitude. À ce moment-là, le problème du nombre des prêtres se pose en tout autres termes.
J'ai évoqué une période de surabondance du clergé lorsqu’il était l’un des « états » de notre société, lorsque la prêtrise représentait une situation convoitée. Même si c'est encore le cas en certains pays, ce ne l'est plus aujourd'hui en France ; le prêtre serait plutôt méprisé. Encore récemment, le Pape, après avoir exprimé son regret pour les scandales survenus dans le Nouveau Monde, encourageait le peuple chrétien à estimer, aimer, respecter les prêtres. Car c’est en vivant l'absolu de la sainteté qu'ils montrent aux chrétiens le chemin de la sainteté. Sinon, ils ne seraient plus des prêtres mais des entraîneurs de club !
Il est un autre exemple de surabondance de prêtres dans notre pays, au 19è siècle et au début du 20è. Certaines parties de la Bretagne, la Vendée, la Lozère, l'Alsace, etc., des régions « évangélisées » soit au 17è soit plus tard donnaient naissance à tant de prêtres que les évêques ne savaient plus quoi en faire ni où les envoyer.
Certains diocèses comptaient parfois un prêtre pour deux cents habitants : les uns étaient instituteurs, d'autres exerçaient des métiers divers. Que s'est-il passé alors ? De nombreux prêtres ont tout quitté, leur pays, leur langue, leurs attaches, pour aller annoncer l'Évangile à d'autres continents, souvent au prix de leur vie. En ce temps-là, c'était une aventure de partir en Afrique, en Asie, dans le grand sud de l'Amérique.
À Dakar, vous pouvez voir les tombes des missionnaires, de jeunes hommes de dix-neuf, vingt ans ; certains sont morts six mois après leur arrivée à cause des conditions sanitaires ; ils savaient en partant qu'ils risquaient de mourir. Les Africains refusent que leurs restes soient rapatriés en Europe parce qu'ils considèrent ces missionnaires comme leurs ancêtres, ils les revendiquent comme « leurs pères-fondateurs ».
Cette surabondance de vocations a provoqué ce surcroît de générosité qui a permis l'évangélisation du monde. En effet, lorsque Dieu envoie une surabondance, ce n'est jamais pour soi même !
Ne dites pas « Nous avons besoin de prêtres » ; dites : "l'Église a besoin de prêtres pour que le peuple de Dieu remplisse sa mission". Vous voulez des prêtres ? Priez pour qu'il y en ait. Sanctifiez-vous.
Vous me direz : Mais nous faisons tout ce que nous pouvons ; nos enfants ne suivent pas. Patience ! Dieu a sa manière d’agir qui n’est pas la nôtre. Un exemple : Saül, Paul de Tarse, où était-il au moment où Étienne était en train de mourir ? Il gardait les vêtements, il approuvait ce massacre (Ac 7, 38 - 8, 1).
Pourtant, Saül sur la route de Damas aura la même vision qu'Étienne à l'heure de son martyre. Les Actes de Apôtres (22, 20 et 26, 10) nous mettent sur la voie et nous font comprendre que d'une certaine façon c'est Étienne qui ouvre la porte de la foi à Saül, Paul.
Ne pensez donc pas que nous sommes devant une fatalité. L’histoire ne finit pas avec nous, elle se poursuit selon la volonté de Dieu.
Réfléchissons maintenant au siècle que nous venons de vivre. En cette fin du deuxième millénaire nous sommes dans une situation comparable à celle que connaissait le jeune Jean-Marie Vianney au début du 19è siècle ! – je parle pour quelques uns des vieux pays d'Europe anciennement évangélisés – l'Irlande, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l'Allemagne –, je laisse les anciens pays de l'Est,
Il nous faudra peut-être attendre quarante, cinquante ans pour voir quelles figures de sainteté (les siècles suivants les reconnaîtront) se lèvent parmi nous et qui seront les évangélisateurs du monde nouveau en train de naître ; à condition que d'ici là nous n'ayons pas fait trop de bêtises !
Car ce monde nouveau existe. Nous nous tromperions en voulant reconstruire le monde ancien à l'identique. L'Église n'est pas un monument historique ; on ne la restaure pas telle qu'elle a été. C'est l'Esprit Saint qui la conduit vers ce qu’elle doit être pour répondre à sa mission.
Que nous enseigne le Curé d'Ars ? Il ne nous laisse aucune recette si ce n'est de suivre le Christ. Pourquoi ? Parce que c'est le Christ qui agit dans son ministère de prêtre. Il est la preuve que Dieu choisit qui il veut, même les moins doués apparemment, dont la force et le talent se révèlent précisément par la puissance de la grâce et la disponibilité à l'accueillir.
Dieu agit comme il veut, à condition qu'il y ait suffisamment d'hommes et de femmes qui acceptent d'entendre cette parole de délivrance.
Ces pensées d'une force inouïe devraient nous rendre courage. Il faut, et cela suffit, nous laisser saisir par ce que le Christ attend de nous et met en nous. Car si nous raisonnons en termes purement humains, nous nous ferons une idée humaine du sacerdoce, une idée humaine de l'Église.
Le Christ, en ce temps-ci, nous invite à marcher sur les chemins de sa Passion. Puisqu'il nous donne la vie, nous serons prêts à accepter la loi de l'amour et de sa générosité. Puisqu'il nous aime et qu'il nous donne tout, nous serons dans l'espérance. Puisque nous savons que le Règne de Dieu ne cesse d’advenir au milieu de la multitude des peuples, nous ne cesserons jamais de lui rendre grâce.
Ce temps d’épreuves est un temps magnifique puisque c'est Dieu qui nous le donne. C'est le nôtre, le seul dont nous disposons. Si nous sommes ici, en ce temps-ci et en cet endroit précis, c'est précisément parce que Dieu nous y appelle pour y répondre à la mission qu'il donne à son Église, qu'il nous donne.
Alors, selon sa volonté, surgiront des hommes (jeunes ou âgés, je ne parle plus jamais de jeunes prêtres mais de prêtres nouvellement ordonnés), alors surgiront des vocations selon ce que Dieu attend : des vocations de prêtres en vue du sacerdoce diocésain, missionnaire, mais aussi des vocations de religieuses, des vocations de laïcs...
Tout le reste, à mon avis, n’est que du brouillard. Dans le brouillard, pour ne pas se tromper de route il faut avoir de bons repères, ne pas s'affoler… « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8, 12) nous dit Jésus.
C'est la grâce que je nous souhaite à tous. Que le Curé d'Ars intercède pour nous.
Amen.