Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire, 23 septembre 1979; Lectures : Sagesse 2,17-20; Jacques 3,16-18 et 4,1-3; Marc 9,29-36.
L’être humain, premier chemin que l’Église doit parcourir dans l’accomplissement de sa mission.
Dans cette quatrième lettre pastorale se distingue, conformément à la pensée du Pape actuel et de Puebla, la doctrine sur l’homme. Dans une soif de vouloir être docile à cette volonté, nous copions : « La personne humaine, par sa dignité et en tant qu’image de Dieu, mérite notre engagement pour sa libération et de sa réalisation totale en Jésus-Christ. C’est seulement dans le Christ que se révèle la véritable grandeur de l’homme et de la femme et c’est seulement en Lui qu’est pleinement connue sa réalité la plus intime. C’est pourquoi nous nous adressons à la personne pour lui annoncer la joie de se voir assumer et exalter par le propre Fils de Dieu qui voulut partager avec elle les joies, les labeurs et les souffrances de cette vie et l’héritage d’une vie éternelle. »
Nous avons besoin de connaître le mystère du Messie.
C’est ce que nous venons faire chaque dimanche, connaître le Christ et son grand mystère. En nous efforçant de connaître ce mystère, nous nous découvrons nous-mêmes. Nul ne possède une idée exacte de l’être humain comme celui qui réfléchit en Jésus-Christ. « Le mystère de l’homme, a dit Vatican II, ne peut être déchiffré que dans le mystère du Fils de Dieu qui se fit homme. »
Première partie : saint Marc et le mystère du Messie
La lecture de l’Évangile de saint Marc (9,29-36) qui marque cette année, dimanche après dimanche, notre étude du Christ, nous a présenté le premier aspect qui est le mystère du Fils de Dieu, du Messie, jusqu’à cette merveilleuse confession de saint Pierre : « Tu es le Messie! »
Seconde partie : Le mystère du Fils de l’Homme
Mais le Christ commence la seconde partie de son Évangile en nous expliquant que ce Messie est également le Fils de l’Homme. C’est ainsi que pourrait s’intituler la deuxième partie de l’Évangile de saint Marc : l’Évangile du Fils de l’Homme. Parce que c’est là où le Christ définit la figure du Messie, non pas un faux messie triomphant, de conquêtes faciles, de dominations mondiales qui adviennent presque spontanément, miraculeusement. Non! C’est un messianisme qui est conquis par la croix, dans la souffrance et dans la douleur. C’est un Messie qui doit incarner dans sa grandeur divine la douleur du Serviteur de Yahvé. Le Serviteur qui apparaît déjà dans Isaïe : sur qui on crache, qu’on fouette et qu’on couronne avec des épines, humilié comme nul autre avant Lui. Cela surprend ceux qui espéraient un Messie triomphant : comment un Messie peut-il être souffrant? Ce mélange de triomphe et de douleur est ce qui travaille le Christ dans ces pages que nous considérons présentement.
C’est pour cela que la doctrine sur l’homme et notre réflexion sur le Christ sont parallèles. Et je crois, plus que jamais, qu’au Salvador nous avons besoin de connaître le Christ. Aujourd’hui, nous avons besoin de chrétiens qui à partir du christianisme, sauront être de véritables libérateurs de la personne humaine. Sinon, nous aurons des mouvements politiques violents, agressifs, d’extrême droite ou d’extrême gauche. Mais cela ne nous donnera pas l’homme et la femme véritable. C’est du christianisme, de vous, d’où sortiront les véritables libérateurs dont la patrie a besoin.
Soyons chrétiens, ne nous surprenons pas de l’audace de l’Église actuelle. Avec la lumière du Christ, éclairons l’être humain jusque dans ses antres les plus horribles : la torture, la prison, le dépouillement, la marginalisation, la maladie chronique. L’homme opprimé doit être sauvé non par un salut révolutionnaire uniquement, mais également avec la sainte révolution du Fils de l’Homme qui meurt sur la croix pour laver l’image de Dieu qui a été souillée dans l’humanité actuelle qui est si esclave, si égoïste et si pécheresse.
Dans le Christ se révèlent les trois dimensions des véritables grands.
Seuls seront grands ceux qui remplissent ces trois dimensions :
Plan de l’homélie :
1) La justice éprouvée dans la persécution
2) Un service motivé par l’amour
3) Une Transcendance qui identifie à Dieu les plus petits et les plus humbles
1) La justice éprouvée dans la persécution
A) Parallèle évangélique; première lecture (Sg 2,17-20).
Quel merveilleux parallèle nous offre la première lecture du Livre de la Sagesse qui nous parle de la persécution des impies contre le juste! Comme les paroles que nous avons entendues dans l’Évangile (Mc 9,29-36) quand on nous narre la moquerie des ennemis du Christ crucifié et en train de mourir : « Il disait qu’il était Fils de Dieu. Qu’il se sauve! Nous croirons en Lui s’il descend de la croix! » C’était la moquerie des impies contre le juste comme nous l’avons lu aujourd’hui dans la première lecture du Livre de la Sagesse.
Deuxième annonce de la Passion… une tâche difficile
Ce parallèle avec l’Évangile d’aujourd’hui nous raconte la seconde annonce de la Passion du Christ. Trois fois dans l’Évangile de saint Marc : la première fois ce fut dimanche dernier. Dans la pittoresque région de Césarée de Philippe, là-bas, sur les flancs du mont Hermon, près du lac de Génésareth. Il descend aujourd’hui de ces hauteurs et parvient jusqu’à l’endroit qu’Il appelait « sa ville », Capharnaüm. Qui sait si ce n’est pas dans la maison de Pierre que s’est déroulé l’épisode d’aujourd’hui?
En arrivant, le Christ explique à nouveau que le Fils de l’Homme doit souffrir et être livré, qu’Il va être tué, mais qu’au troisième jour Il ressuscitera! Encore une fois, nous avons ici une précieuse synthèse de l’annonce du Christ. C’est cela, le Christ, Lui que nous allons proclamer au moment de la consécration : « Nous annonçons ta mort, nous proclamons ta Résurrection. » C’est ici que se trouve l’essence du christianisme : le Christ doit mourir humilié pour ressusciter le troisième jour. C’est cela le chemin du Salut véritable.
« Ils ne comprenaient pas cette parole et ils avaient peur de l’interroger. » (Mc 9,32)
C’est le Fils de l’Homme et l’annonce de sa souffrance ne fut pas comprise par les apôtres. Ils avaient peur de L’interroger parce qu’ils avaient l’intuition qu’Il allait affirmer et éclaircir horriblement ce qu’Il devait souffrir. Et comme nous ne voulons rien savoir des choses qui nous dérangent… Ici s’explique pourquoi on ne veut pas accepter une Église persécutée, pourquoi on ne veut pas entendre le mot persécution et il semble que tout ne soit que démagogie. Ils craignent de demander au Christ le pourquoi de la souffrance. Au lieu de refuser une explication crue et sanglante, il faut l’affronter et demander et faire nôtre cette persécution. C’est ce que le Christ veut : « N’ayez pas peur, vous devez me suivre si vous voulez être fidèles! Renie-toi toi-même, prends ta croix et suis-Moi! C’est seulement ainsi qu’il y aura de véritables disciples. Je ne veux pas de chrétiens peureux. N’ayez crainte! Soyez bien conscients de la persécution. Sachez que cela est l’unique chemin authentique de celui qui veut sauver le monde avec Moi. »
B) La raison de la persécution?
Pourquoi la persécution existe-t-elle? Parce que c’est la véritable force de la Rédemption de la volonté de Dieu : « Père, si cela est possible, éloigne de moi ce calice. Mais ne fais pas ce que je veux sinon ta propre volonté. » Et le Christ dut boire le calice amer de la passion.
Lorsque Pierre sortit une épée de son sac pour défendre le Christ, Celui-ci lui dit : « Range ton épée parce que celui qui combat par l’épée périra par l’épée. Ne crois-tu pas que le Père pourrait m’envoyer deux légions d’anges pour me libérer? » Mais il est nécessaire de porter la croix et apparaître semblable à un vil condamné à mort. Peu importe, c’est ainsi que le veut le Père. C’est la volonté du Père que le péché du monde soit lavé par le sang du Christ, Fils de Dieu, parce que ce péché est très grave. Puisse Dieu, pensions-nous quand nous sommes rebelles que la véritable rébellion est celle-ci : la sainte rébellion de Dieu qui ne se soumet pas au péché de l’homme sans lui demander une purification. Il fut nécessaire de demander le sang de son propre Fils et Il ne Lui pardonna pas pour que ses épaules portent toutes nos iniquités.
C) Pourquoi la bonne conduite est-elle un reproche pour les méchants?
La première lecture (Sg 2,17-20) nous donne la raison de la persécution. Hier, des catéchistes m’ont demandé : « Pourquoi la persécution? » Si nous prêchons le bien, pourquoi refuse-t-on de nous entendre? Si nous nous réunissons pour réfléchir sur la Parole de Dieu, pourquoi disent-ils que nos réunions sont subversives? Savez-vous pourquoi? Puisse Dieu que nous ayons la sagesse de la première lecture d’aujourd’hui. Les impies disent : « L’attitude du juste reproche nos péchés! » C’est la première raison : l’attitude des justes est un reproche pour celle des injustes. C’est comme lorsque le jour se lève et que les ténèbres doivent fuir. La sainte justice de Dieu ne peut pas cohabiter avec le péché du monde. Le monde doit persécuter la croix. Le Christ l’a dit : « Ils aimèrent davantage les ténèbres que la lumière. » Ici nous pouvons savoir de qui nous sommes, de Dieu ou des ténèbres.
« C’est l’heure où l’on reconnaît qui est qui. » Qui sont les véritables disciples du Christ malgré la persécution, les malentendus et la calomnie? Ils ne flanchent pas parce qu’ils savent que la lumière arrive.
D) Pourquoi la persécution éprouve-t-elle l’idéal transcendant du véritable grand?
Une autre raison que nous rencontrons dans la première lecture d’aujourd’hui c’est que la persécution éprouve, qu’elle rend manifeste l’idéal transcendant de celui qui la porte à l’intérieur de soi. « Il se dit fils de Dieu! Éprouvons-le pour voir s’il se sauve! » Pauvre eux, ils croient que tout se termine avec l’histoire temporelle! Ils croient qu’en humiliant un chrétien par la torture et l’emprisonnement, ils triomphent.
Saint Augustin disait, en parlant des martyrs : « Voyez-vous le bourreau avec son épée triomphante sur le cadavre du martyr? Qui a vaincu? Il n’y a pas de doute que c’est la victime qui a vaincu! Celui qui a vaincu par la force brute de l’épée n’a pas compris la grandeur de celui qui a su donner sa vie pour un idéal si élevé. C’est celle-ci, la victoire véritable qui a vaincu le monde. »
Cette heure de l’épreuve passera et demeurera l’idéal resplendissant pour lequel moururent tant de chrétiens. Nous sommes en train de vivre une nuit noire, mais le chrétien perçoit qu’après la nuit fulgurera l’aurore et se lèvera alors dans nos cœurs l’espérance qui nous manque. Le Christ marche avec nous! N’ayons pas crainte, nous sommes des fils de Dieu, même s’ils se moquent de ce titre comme ils se moquèrent du Christ : « Il prétend qu’il est le Fils de Dieu, alors qu’il se sauve. » Et ils se moquaient en pensant qu’ils avaient triomphé sur le Fils de Dieu. Le Christ pouvait descendre de sa croix et les éliminer, réduire ses ennemis en poussière, cependant, Il cache toute sa grandeur parce qu’Il doit sauver le monde avec cette conviction que les aveugles ne peuvent comprendre.
C’est pour cela que la persécution est nécessaire afin que ceux qui portent cette espérance profonde dans leur âme, la soumettent à l’épreuve et pour que peut-être ainsi se convertissent les incroyants et aussi pour qu’ils sachent que les horizons de l’histoire ne se terminent pas avec la vie, mais qu’il existe un au-delà où parviennent les idéaux des véritables fils de Dieu.
Éloge de Jean Paul II à Paul VI : « Apôtre du Crucifié »
« Il connaissait la dimension intérieure de la croix. Il ne fut pas étranger aux insultes et au manque de respect qu’il souffrit en tant que maître et serviteur de la vérité. Il ne fut pas étranger non plus à la peine et à l’angoisse. »
J’ai eu la chance de voir de très près le Pape Paul VI et on voyait dans son regard triste la sérénité du véritable persécuté par l’injustice. L’encyclique
Populorum Progressio fut qualifiée par les grandes revues du monde : « de réchauffé du marxisme ». Sa magnifique encyclique
Humane Vitae, où il interdit toutes les offenses aux sources de la vie, véritable défenseur de la civilisation, fut vilement calomniée comme « ignorant ». Le Pape dit lorsqu’il signa cette encyclique : « Cela nous a coûté tout un Gethsémani – la prière du Christ avant d’être livré – parce que nous savons que ce que nous affirmons est difficile, mais nécessaire. » Il fut véritablement l’apôtre du Crucifié!
Lui qui connaissait la philosophie et la théologie profonde de la croix et qui la porta dans l’intimité de son cœur. Il n’est pas chrétien celui qui n’a pas compris cette dimension : du juste éprouvant, sans honte, sa justice dans la persécution pour notre Église. Même si on veut calomnier le motif de la persécution en disant que c’est parce que l’Église se mêle de politique, qu’elle est devenue communiste, qu’elle est subversive. Nous savions déjà ce que ces termes signifiaient, depuis qu’on les appliqua au Christ pour le conduire au gibet. Mais Il savait qu’Il ne mourait pour aucune de ces raisons, qu’Il mourait pour obéir au Père qui voulait éprouver dans l’intimité de son cœur la dimension immense des véritables grands : la dimension de la souffrance et de la douleur.
Que personne ne s’étonne d’être innocent et de devoir souffrir. Comme celui qui porte la croix est innocent et digne devant Dieu! Cette semaine, j’ai célébré les funérailles d’un enfant qui est mort victime du cancer. Je disais à ses parents affligés et à ceux qui assistaient à la messe : que personne ne se scandalise que Dieu utilise ces mesures. Cela semble une injustice. Pourquoi cet innocent? Non! Serait-ce que Dieu veut démontrer devant le Ciel et l’Histoire que sur cette Terre tout est perdu? De cette Terre où il y a tant de violences et de haine, tant de mal et de péchés, Dieu est capable d’arracher une fleur si pure, l’emporter à son Royaume et la mettre auprès de son trône. Les innocents n’ont pas honte d’être innocents, ni se scandalisent de la souffrance. Ils sont les fleurs pures que Dieu cultive dans cette vallée de vase et de péchés. Ils sont les saintes victimes dont Dieu a besoin pour sa purification.
Dans ce même hôpital souffre aujourd’hui une petite fille. Elle a peut-être dix ans et elle est déjà victime du cancer. Ils l’ont opérée à la tête et sans doute qu’elle va mourir. Pourquoi cela, Seigneur? Ici, le Livre de la Sagesse nous donne la réponse : « Les impies veulent jeter ces injustices au visage de Dieu. Mais Dieu répond en disant que la bonne conduite des innocents est le reproche des pécheurs et en disant aussi qu’il est nécessaire de manifester au monde la transcendance de l’être humain qui ne termine pas sa course dans l’histoire, mais qu’au contraire, Dieu le cultive pour la vie éternelle. » Ceci n’est pas de l’opium, c’est donner sa véritable valeur à la vie qui souffre ici bas.
Combien de souffrance! Combien de pauvreté! Combien de cabanes ont-elles amené notre gouvernement lui-même à dire : « Les gens y vivent dans des conditions où l’hygiène, la santé et la subsistance font absolument défaut. » Pourquoi, Seigneur? Le péché des méchants. En regardant ces injustices, le pécheur se scandalise tout naturellement, tout en continuant de savourer son confort sans laisser de place pour que le pauvre qui souffre puisse construire une habitation décente. Il lui jette au visage la propre injustice qu’il est en train de commettre. Mais Dieu sanctifie la douleur et nous devons nous convertir. Comme disait le Pape en parlant de la Vierge au pied de la croix : « Ce n’était pas une souffrance d’aliénation. Marie n’acceptait pas avec un esprit conformiste ces injustices de l’empire. Marie sait, et elle le chante dans son Magnificat, que Dieu est capable de renvoyer les orgueilleux les mains vides et si cela est nécessaire de détrôner les puissants lorsque l’injustice est trop grande. »
Puisse Dieu que la leçon du Christ qu’Il veut nous donner à travers l’Évangile de saint Marc soit comprise et vécue en ces temps où nous en avons vraiment besoin. Nous avons besoin que notre pauvreté, que notre marginalisation, notre souffrance, notre faim, notre sous-développement ne soient pas seulement une inspiration de violences, de vengeances ou de haine, mais qu’ils soient surtout l’inspiration d’une véritable libération. Offrez cela comme le Christ qui accepta la croix qui était la volonté de son Père. Mais non pas pour mourir d’une manière conformiste sous l’oppression, sinon pour convertir sa Résurrection de l’oppression en la véritable force libératrice de notre peuple. 23/09/79, p.277-282, VII.
2) Un service motivé par l’amour
Pensée que nous donnent les lectures d’aujourd’hui. Une autre dimension des vrais grands. « Je ne suis pas venu pour être servi sinon pour servir et donner ma vie pour le Salut d’une multitude. » Ces mots sont du Christ qui voulut nous enseigner la leçon que durent apprendre humblement les apôtres dans le passage de l’Évangile d’aujourd’hui (Mc 9,29-36).
A) Discussion des apôtres
Ils venaient en discutant : « Qui est le plus grand dans le Règne des cieux? » Lorsque le Christ, qui devine les pensées humaines, leur demanda, en arrivant à Capharnaüm (Mc 9,33) : « De quoi discutiez-vous en chemin? » Ils n’osèrent pas le Lui avouer, car c’était un thème si honteux devant un Christ si humble, que de parler de ces prétentions.
Nous avons oublié le véritable esprit des chrétiens et nous pensons à celui qui va être le plus grand, à celui qui peut être plus, qui possède le plus, qui est le plus puissant politiquement. Ces grandeurs de la Terre n’ont pas de valeur aux yeux du Christ. Parce que si un homme parvenait à gravir ces postes de direction dans la politique, dans le social, dans l’économique, il ne doit pas faire consister sa grandeur en son appui sur ces choses matérielles qui s’échappent des mains lorsque l’on ne s’y attend pas.
Le plus grand c’est celui qui sert le mieux.
(Mc 9, 35) : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » Discutez alors à la lumière de ce principe chrétien pour savoir qui est le plus grand parmi vous. Sera plus grand celui qui sert avec le plus d’humilité et d’amour. Si un homme, pour le bien de la société, est élu ministre ou président de la république, évêque ou serviteur, il est d’abord et avant tout un serviteur du peuple de Dieu. Il ne faut pas oublier cela! L’attitude qu’il faut prendre dans ces charges n’est pas de dire : « Je commande et ici je fais despotiquement ce que je veux. » Tu n’es pas plus qu’un homme, ministre de Dieu et tu dois demander la main du Seigneur pour servir le peuple selon la volonté de Dieu et non selon tes caprices.
La volonté de Dieu est celle qui prévaut dans le service de l’autorité. Il est sûr que plusieurs ont voulu nous reprocher comme une subversion, le fait que nous prêchons contre l’autorité. Nous n’avons jamais prêché contre l’autorité véritable. Oui! Nous avons prêché contre l’abus d’autorité! Toute autorité vient de Dieu et il faut la respecter. Si une autorité est grande, c’est précisément quand elle administre cette autorité en sachant qu’elle vient de Dieu et qu’elle appartient à un ordre moral qu’il ne faut pas transgresser. Mais quand cette autorité outrepasse cet ordre moral et commande des choses inconcevables, des outrages du peuple, et toutes sortes d’abus d’autorité, c’est l’heure où saint Paul lui-même nous dit : « Toute autorité vient de Dieu. » Rappelons-nous aussi de cet autre texte de saint Pierre : « Nous devons obéir à Dieu avant les hommes. »
B) L’Église au service des hommes, le diaconat
Quand le Christ organisa son Église, Il enseigna à ses apôtres la véritable caractéristique de l’Église. Une autre appellation de l’Église est « diaconat ». C’est un mot grec qui veut dire « service ». Le mot naquit lorsque les apôtres ne suffisaient plus à la tâche de prendre soin des chrétiens qui allaient en augmentant. Ils appelèrent alors sept hommes remplis de l’Esprit de Dieu et ils leur donnèrent le titre de « diacre » qui signifie « serviteur ». Alors, on donna aussi à l’Église le nom de diaconat, service, l’Église est service.
Le Concile Vatican II a voulu remettre les choses à leur place. Il dit que les évêques ne veulent plus être comme des princes et qu’à cause de cela, la figure de notre ministère a été grandement déformée. Nous ne sommes pas des princes, ni des rois. Nous ne sommes pas venus pour être servis, mais que nous devons être, comme le dit le Concile : « Les ministres qui possèdent la sainte puissance, sont au service de leurs frères. »
Je suis votre diacre, chers frères, je suis votre serviteur et toute la pastorale qui découle de la responsabilité du pasteur doit se mettre entièrement dans cette attitude de service : prêtres, religieuses, communautés. Je me réjouis énormément que notre archidiocèse comprenne chaque jour davantage ce sens du service. Si par hasard, il demeurait quelques relents d’impérialisme, de puissance terrestre, de paternalisme, je vous invite tous : prêtres, communautés religieuses, supérieures et supérieurs de communauté, à ce que votre rôle ne soit pas seulement d’être chef, mais d’être serviteur de la communauté, celui qui sait entendre les désirs et les orienter vers Dieu pour servir les besoins du peuple…
À vous, laïcs, qui n’êtes ni évêques, ni religieux, ni religieuses, que vous dit le Concile? « Servant le Christ aussi dans les autres, conduisez vos frères, dans l’humilité et la patience vers le Roi pour qui servir, c’est régner. » Quand je dis que je suis le diacre, votre serviteur, je ne cherche pas à être populaire pour recevoir des applaudissements. D’aucune manière, je n’ai recherché cela. Vous me les avez donnés spontanément et je ne m’en enorgueillis pas parce que je sais qu’il s’agit de l’expression d’un peuple qui se sent en communion avec celui qui leur adresse cette parole et que je m’efforce de servir, précisément, dans ses sentiments les plus profonds.
Je dis que ce n’est pas de l’opportunisme sinon que bien plus encore, pardonnez-moi de vous le dire : ce qui m’intéresse ce n’est pas tant de gagner votre sympathie que celle de Dieu. Il ne m’importe pas tant de régner sur les cœurs dont, grâce à Dieu, je ressens l’affection qui me constitue presque roi de cette communauté, mais qui me fait surtout me sentir roi devant Dieu. Le servir, c’est régner et je voudrai le servir encore plus humblement dans le peuple, pour régner davantage…
Tout comme cette devise du Concile qui affirme : « Servir c’est régner », nous pourrions dire à l’envers : « Régner c’est servir. » C’est-à-dire que celui qui parvient à occuper un poste d’autorité doit considérer cela comme un service et c’est seulement à partir de ce service qu’il pourra régner. C’est pourquoi il y a tant de malaises, parce que nous n’avons pas compris la joie d’être serviteur, parce que nous discutons encore sur le chemin, comme les apôtres, pour savoir : « Qui est le plus grand ici sur la Terre? » Parce que nous ne faisons consister la joie et le pouvoir uniquement dans des vanités de la Terre. Puisse Dieu, qu’ils se convertissent et que nous convertissions tous ceux qui ont des charges d’autorité afin qu’ils n’aillent pas croire qu’ils occupent ces charges à cause de leur propre grâce, mais par la volonté de Dieu.
Que ce Dieu qui va demander des comptes à tous, jusqu’au plus humble, demande des comptes avec plus de rigueur à celui qui avait l’autorité entre ses mains, pour qu’il administre selon le cœur de Dieu. « Malheur aux puissants, dit la Bible, parce qu’ils seront punis plus sévèrement par Dieu. » Nous pourrions parler longtemps de cet aspect. Et ce serait la plus grande leçon de ce dimanche : être humble. Faire consister notre joie dans le service que nous rendons à Dieu en servant la personne pauvre. C’est ce vers quoi nous conduit ma troisième réflexion, une troisième mesure de l’homme et de la femme selon le Christ. 23/09/79, p.282-284, VII.
3) Une Transcendance qui identifie à Dieu les plus petits et les plus humbles
Ici, nous allons faire hommage à l’année internationale de l’enfant. Quelle belle image du Christ prenant un enfant parmi la foule et le posant sur ses genoux pour en faire le symbole de sa prédication! Le Christ est l’interprète du message de l’enfant. Quel bien ferions-nous en cette Année de l’enfance, au lieu de toutes ces choses sentimentales et romantiques qui laissent les enfants dans la misère et la pauvreté! Un ami me disait : « Hier soir, quelle douleur j’ai ressentie en voyant une pauvre petite qui dormait sur le trottoir d’un boulevard de la capitale, avec un paquet de journaux qu’elle n’avait pas réussi à vendre. Elle n’est pas rentrée chez elle, une punition l’y attendait sûrement parce qu’elle n’avait pas accompli sa tâche. Il était presque 23 heures. » C’est cela la triste réalité que vivent nos enfants.
A) Scène de l’enfant
Le Christ prend un de ces enfants et Il le dépose au centre de l’assemblée. Quelle belle parabole vivante du Christ! Alors, nous dit la parole de l’Évangile de saint Marc (9,37) : « Quiconque accueille un enfant comme celui-ci à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille; et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. » Voyez quelle belle relation existe entre l’enfant et Dieu à travers le Christ. Jusqu’au plus petit, l’enfant est grand quand le Christ l’assume comme sa propre cause. C’est cela la lutte de l’Église lorsque Puebla dit : « L’option préférentielle pour les pauvres », parce que l’enfant est l’image la plus éloquente de la pauvreté.
Invitation à la transcendance à partir de la petitesse
J’ai lu dans le commentaire de ce texte de saint Marc, une note historique qui dit : « L’enfant, dans le droit antique n’était pas une personne dans le plein sens légal… En plus de devoir vivre sous l’autorité de ses parents, il n’avait pas la capacité de l’auto-affirmation, ni l’indépendance pour agir. » C’était évidemment la négation de lui-même. Le Christ dit : « Celui qui désire venir à ma suite, qu’il se renie lui-même », autrement dit, qu’il se fasse enfant. L’être humain qui n’a droit à rien, celui qui ne peut pas se déplacer si ce n’est qu’avec l’aide de son père ou de sa mère. C’est pourquoi la fragilité de l’enfant est autant abusée et si peu respectée. Mais quand cette faiblesse, cette fragilité, est recueillie par le Christ dans l’Évangile d’aujourd’hui, Il lance un défi au monde entier (Mc 9,37) : « Quiconque accueille un enfant comme celui-ci à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille; et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
Celui qui respecte les enfants est voulu par le Christ et par Dieu, mais non pas dans un sens romantique comme nous venons de le dire. Les enfants sont sympathiques et il est dangereux que nous demeurions seulement dans la sympathie humaine. Ils sont si sensibles, si innocents, n’importe quelle attention leur plaît. Ils semblent n’appartenir à personne parce que quiconque arrive auprès d’une mère qui réprimande son enfant et lui dit : « Prête-le moi, » et on le prend comme s’il s’agissait du nôtre. Un sourire d’enfant vaut des millions. Combien vaut davantage pour moi qu’un enfant ait confiance au point de me sourire, de m’embrasser et de me donner un baiser à la sortie de l’Église, que d’avoir des millions et de faire peur aux enfants.
Un enfant vaut beaucoup, non seulement sous son aspect humain, mais surtout, dans la perspective que le Christ nous a donnée aujourd’hui : à partir de la perspective de la foi, l’accueillir en son Nom. C’est ce qui est divin dans le christianisme, accueillir l’enfant au nom du Christ, c’est-à-dire, comme s’il s’agissait réellement de l’enfant Jésus, comme si nous sentions réellement le Fils de l’Homme dans toute sa grandeur divine incarnée en cet enfant. C’est pour cela que Puebla dit, en parlant de l’option préférentielle pour les pauvres, que ce n’est pas une démagogie, ni une division que nous voulons apporter, encore moins une lutte des classes, mais au contraire, nous faisons une invitation à toutes les classes sociales sans exception pour qu’elles considèrent comme leur la cause du pauvre, plus encore, comme celle du Christ qui nous dira à la fin des temps sur un ton semblable à celui qu’il nous a dit aujourd’hui : « Tout ce que vous aurez fait pour eux, c’est à moi que vous l’aurez fait. »
C’est transcendant. Je dis dans ma quatrième lettre pastorale : « La transcendance que l’Église enseigne n’est pas une aliénation, ce n’est pas aller au Ciel pour penser à la vie éternelle et oublier les problèmes de la Terre, c’est une transcendance qui se fait à partir du cœur de l’homme. » C’est se mettre dans l’enfant, se mettre dans le pauvre, se mettre dans le sans-abri, se mettre dans l’infirme, dans la cabane, dans la hutte, c’est d’aller partager avec lui. Et à partir des entrailles même de sa misère, de sa situation, de le transcender, de l’élever, de le promouvoir et de lui dire : « Tu n’es pas un déchet, tu n’es pas un marginal », mais de lui dire au contraire : « Tu as beaucoup de valeur, tu en as autant que celui qui vit dans les grandes demeures que tu vois et que tu ne pourras jamais posséder. Tu es égal, tu es un homme, une femme, et comme tous les autres, images de Dieu, tu es appelé au ciel. » C’est cela la transcendance qui donne la véritable dimension des grands hommes et des grandes femmes.
Quand un homme se laisse transcender, quand un homme ne se ferme pas aux limites des libérations temporelles, quand un homme se croit non seulement un leader pour conduire les autres à un massacre, mais quand il incarne un leadership pour donner à tous ceux qui l’accompagnent une dimension de véritable grandeur, de transcendance divine, c’est cela, la véritable libération que l’Église enseigne. Si l’Église prêchait autre chose, elle se mutilerait elle-même et elle perdrait son originalité, la force de sa libération. La libération que l’Église prêche est celle qui part du cœur de l’être humain : le libérant du péché pour l’élever jusqu’à Dieu et le faire fils de Dieu.
Parmi ces mesures de la dimension transcendante, le Pape Paul VI, qui analysa profondément l’humanité actuelle, disait : « Il faut cultiver également l’esprit de pauvreté. L’esprit de pauvreté qui est loin de toute convoitise qui fait consister la grandeur de l’homme à avoir plus, en échange, la véritable grandeur c’est d’être plus. » C’est ici que le Pape disait : « Cultivons cet esprit de pauvreté qui rend véritablement grand et transcendant l’être humain parce qu’il l’enlève de sa position inclinée devant l’argent, pour l’agenouiller devant Dieu. »
B) La transcendance divise les hommes entre justes et injustes
C’est exactement dans cette dimension de la transcendance où nous rencontrons la ligne qui divise entre les véritables grands, les saints et les impies, les méchants et les matérialistes. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les lectures d’aujourd’hui.
Les impies… visions terrestres du juste
La première lecture nous présente les impies à partir d’une vision terrestre (Sg 2,17-20) : « Voyons si ses dires sont vrais, expérimentons ce qu’il en sera de sa fin. Car si le juste est Fils de Dieu, Il l’assistera et le délivrera des mains de ses adversaires. Éprouvons-le par l’outrage et la torture afin de connaître sa douceur et de mettre à l’épreuve sa résignation. Condamnons-le à une mort honteuse puisque, d’après ses dires, il sera visité. » Quel langage que celui de la Bible, qui pourrait employer un langage aussi criminel de nos jours!
Pourquoi les tue-t-on? On les tue parce qu’ils dérangent. Pour moi ce sont de véritables martyrs au sens populaire. Naturellement, je ne me prononce pas sur le sens canonique, où être martyr suppose un progrès pour l’Église universelle. Je respecte cette loi et je ne dirai jamais que nos prêtres assassinés ont été des martyrs qui ne sont pas encore canonisés. Mais, oui, ce sont des martyrs dans le sens populaire. Ce sont des hommes qui ont prêché, précisément, cette identification avec la pauvreté, ce sont des hommes véritables qui ont été jusqu’aux limites dangereuses où les escadrons de la mort menacent, où quelqu’un peut être dénoncé et où il finit par être tué comme on tua le Christ.
Ceux-là sont ceux que nous appelons les véritables justes. Et s’ils avaient des fautes… Qui n’en a pas? Qui n’a rien à se reprocher? Les prêtres qui ont été tués furent des hommes et ils eurent leurs fautes. Mais le fait de s’être laissé tuer sans s’enfuir, de ne pas avoir été lâches et de s’être placés dans ces situations de torture, de souffrance et d’assassinat, est aussi valable pour moi, qu’un baptême de sang, car ils ont été purifiés. Nous devons respecter leur mémoire!
La Sagesse qui vient d’en haut produit la justice comme fruit de la paix.
Dans la seconde lecture d’aujourd’hui (Jc 3,16-18 et 4,1-3), nous apercevons encore plus clairement la frontière qui divise les impies et les justes persécutés. Saint Jacques pose clairement : « La sagesse qui vient d’en haut est celle qui produit la justice, la paix et tous les biens. »
Le mot sagesse
Par contre, dit-il, la fausse sagesse, qu’il appelle « les désirs du plaisir qui combattent dans votre corps. » Quelle source immonde nous sommes! C’est de là, de ces désirs de plaisir qui combattent dans le corps de l’homme d’où surgit cette longue liste de la seconde lecture d’aujourd’hui : « envies, batailles, désordres, toutes sortes de maux, luttes, conflits, égoïsme, assassinats, ambitions, débauches de plaisir. » Deux sources diamétralement opposées.
La sagesse qui vient d’en haut, celle que le Christ nous enseigne, celle de savoir donner à la vie la dimension du service, de l’amour, de la souffrance, de l’altruisme; et la sagesse qui naît des désirs du plaisir de l’homme. Qui combattent dans le corps! Nous ressentons tous ce désir du plaisir dont nous parle si graphiquement l’apôtre Jacques. Il nous décrit presque la situation du Salvador lorsqu’il dit : « D’où viennent les guerres, d’où viennent les batailles parmi vous? N’est-ce pas précisément vos passions qui combattent dans vos membres? Vous convoitez et ne vous possédez pas., alors vous tuez. Vous êtes jaloux et ne pouvez l’obtenir? Alors, vous bataillez et vous faites la guerre. Vous demandez et ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions. » Ces choses ne doivent pas être demandées à Dieu. Celui-ci ne peut pas être complice de nos sans gêne, mais Dieu va être collaborateur de notre souffrance. 23/09/79, p.284-288, VII.
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire, 30 septembre 1979; Lectures : Nombres 11,25-29; Jacques 5,1-6; Marc 9,37-47.
Plan de l’homélie :
1) Les biens spirituels, magnanimité de Dieu et mesquinerie des êtres humains
2) Les biens matériels, justice de Dieu et égoïsme des hommes
3) La transcendance, clé pour comprendre la volonté de Dieu et force pour la réalise (sans transcendance, il ne peut y avoir une véritable lutte de libération en ce monde.)
1) Les biens spirituels, magnanimité de Dieu et mesquinerie des êtres humains
A) Miracles hors des apôtres (mesquinerie)
Le passage de l’Évangile est pittoresque parce que sans doute, lorsque Marc (9,37-47) écrivit cet épisode, des choses comme celles-là se produisaient dans l’Église primitive, où il écrivait l’Évangile dicté par Saint Pierre à Rome ou à Jérusalem. C’est le passage où ils disent au Christ (Mc 9,38) : « Nous avons vu que certains réalisent des miracles en ton nom, qu’ils chassent des démons en ton nom. Interdis-le-leur! »
Réponse de Jésus (magnanimité)
La réponse magnanime de Jésus est celle que nous allons apprendre (Mc 9,39) : « Ne le leur interdisez pas parce que si quelqu’un fait des miracles en mon nom, il ne peut parler mal de moi aussitôt après. Celui qui n’est pas contre moi est en notre faveur. » Les charismes, ces merveilleux dons que Dieu donne pour le bien de toute son Église, ne sont le monopole de personne. Personne ne doit se sentir jaloux parce que d’autres prêchent mieux qu’eux, parce qu’il y a quelqu’un d’autre qui possède les dons du Seigneur. Ce serait la plus absurde mesquinerie que de vouloir couper, de vouloir mutiler ce que Dieu a donné, peut-être au plus humble d’entre nous. Combien belle est la réponse de Jésus : « S’il fait des miracles en mon nom, même s’il vous semble qu’il n’est pas avec nous, il est avec nous. »
B) Épisode de la prophétie et Moïse
C’est encore plus évident dans la première lecture, l’épisode où Moïse reçoit de Dieu le don de prophétie et qu’il le partage avec les soixante-dix anciens. Quelqu’un lui dit (Nb 11,27) : « Il en manque deux, Eldad et Médad, ils ne sont pas venus à la rencontre et ils prophétisent dans le camp. »
Mesquinerie humaine
Et Josué, le collaborateur de Moïse lui dit (Nb 11,28) : « Moïse, empêche-les! »
Magnanimité de Moïse
Moïse lui répondit (Nb 11,29) : « Serais-tu jaloux pour moi? Puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit! » Ainsi sont les cœurs magnanimes. Ceux qui savent que Dieu donne ses charismes, ses dons, non pour l’usage capricieux des hommes et des femmes qui les ont reçus, mais pour construire avec eux le Règne de Dieu.
Saint Paul dit : « À d’aucuns Il donna des dons de docteurs, à d’autres de conseillers, à d’autres le don des langues, d’interprétation, divers charisme qui convergent tous vers l’édification du Corps du Christ qu’est l’Église. » C’est la doctrine que nous apporte la première phrase de notre réflexion d’aujourd’hui.
C) Esprit et Institution
Ici nous prenons connaissance, au passage, des institutions et de l’Esprit. Aujourd’hui il est à la mode de voir un antagonisme entre l’Église en tant qu’institution et l’Église comme charisme, comme Esprit. Il y a ceux qui veulent voir comme une opposition entre l’Esprit et l’institution, de telle manière qu’ils ne veulent rien savoir de tout ce qui a à voir avec la hiérarchie, avec l’institution. Ils veulent uniquement connaître l’Esprit tel qu’eux le conçoivent. D’autres, au contraire, désirent se prévaloir de la hiérarchie de telle sorte que sans elle, il devient impossible d’utiliser les dons que l’Esprit saint nous a donnés. L’harmonie de ces deux dons, le charisme et l’institution est ce qui constitue l’Église.
Le Christ déborde l’Église. À l’extérieur d’elle, il y a des éléments de vérité et de grâce.
Cela est si vrai que le Concile Vatican II contient des choses révélatrices pour plusieurs. Sans doute, lorsqu’il dit : « Le Christ, avec ses dons, ne se limite pas à l’Église Catholique; qu’en dehors de ses limites, parmi les nombreuses confessions protestantes, musulmanes, juives, et dans le monde entier, il existe de nombreux éléments de la grâce et de la vérité que l’on doit à l’unique Rédempteur des hommes : le Christ Jésus. » Nous ne voulons pas dire que le Christ n’est présent seulement qu’à l’intérieur de l’Église Catholique. Nous nous devons de dire que le Christ est venu pour sauver tous les humains, même ceux qui n’ont pas connu le baptême chrétien, mais qui, avec une bonne volonté, accomplissent leur religion à leur manière.
Il est certain, comme le Concile le dit, « que dans l’Église fondée par le Christ, sur la base des apôtres, Il laissa tous les moyens nécessaires au Salut, de telle sorte qu’une personne qui doute qu’en l’Église catholique puisse exister la plénitude du Salut et qui ne fait pas l’effort pour la connaître et pour devenir un de ses membres, cette personne se trouve en situation de péché. » Il pèche parce qu’il doute et le doute, il faut l’extirper en s’efforçant de connaître la vérité. Mais, même si une personne de bonne volonté adore Dieu à sa manière, là existent des éléments de vérité et de grâce parce que sans la grâce, personne ne peut se sauver. Qui sait, chers frères catholiques, si au-dehors des limites de l’Église catholique, il n’y a pas des gens plus saints que ceux qui y appartiennent? Qui sait, si ceux qui se glorifient d’appartenir à la hiérarchie de l’Église catholique, nous-mêmes, les hiérarques, ne sommes-nous pas moins saints que ceux qui vivent au-dehors de l’Église avec, peut-être, un cœur plus sensible, avec un respect plus grand de la personne, avec un sens de Dieu et d’esprit, d’action de grâce au Seigneur. C’est cela la grande leçon des biens spirituels.
Exemples d’institutions et d’esprit
Quelle harmonie plus fantastique que celle de Dieu! Ici nous avons ces apparitions ou révélations que Dieu a faites au cours de l’Histoire. Généralement, Il ne les fait pas à l’Église institution, mais à l’humble peuple de Dieu. Là-bas à Lourdes, une petite fille, Bernadette Soubirous, qui a été envoyée à l’évêque par la Vierge, pour lui demander d’édifier un temple. Et sur le Tepeyac, au Mexique, à l’Indien Juan Diego qui a reçu l’Esprit de la Vierge. Mais il demeure nécessaire que la hiérarchie analyse et confirme la validité de cette inspiration, et l’ordonne à la construction du Règne de Dieu. C’est ce qui est merveilleux, afin que le hiérarque ne s’enorgueillisse pas de l’Esprit. Ce dernier se présente chez un humble membre du Peuple de Dieu, et pour que ces membres du Peuple de Dieu n’errent pas dans l’Esprit, ils doivent faire valider cette inspiration par la hiérarchie. Les deux : Institution et Esprit forment l’Église véritable.
Dans notre diocèse
C’est pourquoi, mes chers frères, je suis descendu dans la réalité de notre archidiocèse pour admirer et rendre grâce au Seigneur parce qu’en vous, Peuple de Dieu, communautés religieuses, communautés ecclésiales de base, humbles gens, paysans, se trouvent de nombreux dons de l’Esprit! Si j’étais jaloux comme les personnages de l’Évangile et de la première lecture d’aujourd’hui (Nb 11), je dirais : « Interdisez-leur, qu’ils se taisent, qu’ils ne disent rien, seul moi l’évêque peux parler! » Non! Je dois écouter ce que dit l’Esprit au moyen de son peuple; et alors, oui, recevoir le peuple et analyser ensemble avec le peuple pour construire l’Église.
C’est ainsi que nous devons construire notre Église : en respectant le charisme hiérarchique de celui qui discerne, de celui qui unit, de celui qui conduit vers l’unité les divers charismes et nous, les hiérarques et les prêtres, en respectant tout ce que l’Esprit dépose dans le Peuple de Dieu. Parce qu’il se produit souvent ce qu’avait souhaité Moïse (Nb 11,29) : « Puisse, Dieu, tout le peuple du Seigneur être prophète et recevoir l’Esprit du Seigneur. » Je crois que c’est ce qui se passe actuellement dans notre archidiocèse : c’est le Peuple de Dieu qui reçoit l’Esprit saint. Lorsque je visite les communautés, je les respecte et j’essaie d’orienter la grande richesse spirituelle que j’ai rencontrée chez les gens les plus humbles et les plus simples. Cette construction dans l’harmonie est ce que le Seigneur nous demande.
Je voudrais relier ces considérations à la situation de notre patrie. Chers frères, personne ne possède à lui seul la clé pour résoudre les problèmes de notre pays. Si une organisation politique populaire ne veut pas entrer en dialogue avec les autres forces libératrices de la nation, elle commet le péché de mesquinerie et elle dit à Moïse : « Interdis-leur, les autres ont tort, c’est moi seul qui possède la vérité! » En une heure aussi grave de notre histoire, personne ne peut prétendre posséder toute la vérité! Un effort est nécessaire, un effort auquel tous doivent participer : demandez à Dieu! Et ce qu’Il nous inspire en tant qu’individu, que groupe, qu’organisation, apportons-le au bien de tous, au bien commun. C’est cela la leçon que nous devons apprendre de ceux qui, dans leur mesquinerie, critiquaient les prophètes. La fin de tous ces dons que nous offre le Seigneur est la construction du Règne.
Esprit apostolique et organisation pastorale
Dans ma lettre pastorale, dans la quatrième partie, je fais la distinction entre l’esprit apostolique et l’organisation pastorale. Il m’importe que cela soit bien compris. Il y a au sein de notre Église plusieurs mouvements : charismatiques, cours de chrétienté, mouvements conjugaux; une série d’inspirations divines pour lesquelles je rends grâce à Dieu. Ne ressentons pas de la jalousie pour ces dons magnifiques que Dieu nous offre. Je voudrais vous dire, comme dans ma lettre pastorale, que l’esprit apostolique est une chose qui surgit là où l’Esprit désire se manifester, et une autre chose est l’organisation pastorale. Un esprit évangélique, apostolique, sans pastorale, est semblable à ces torrents qui ne sont pas canalisés; au lieu de faire le bien, souvent ils nuisent aux autres courants. C’est le pasteur qui est responsable de l’organisation de tout cet Esprit que Dieu nous donne, celui qui doit organiser la pastorale d’ensemble; où personne ne doit se sentir supérieur aux autres, où nous devons tous sentir que nous avons reçu une parcelle de Dieu. Cette parcelle divine, nous devons la mettre ensemble avec tous les biens qu’Il nous a donnés et qui constituent une Église particulière.
L’Église particulière n’est pas toute l’Église, la physionomie de notre archidiocèse nous est propre, et il en existe d’autres au Salvador, et au-delà de l’Amérique centrale qui possèdent leur physionomie particulière, comme dit le Concile : « De la variété des Églises particulières, surgit la beauté de la grande Église universelle, unifiée dans le magistère du Pape, dans son autorité qui donne la coordination, qui donne une pastorale à toute la richesse spirituelle du don charismatique du Seigneur. »
En d’autres mots, ceci est le premier point de ma méditation, cherchez à voir quels sont vos charismes. Vos charismes de groupes; lorsque vous regardez autour de vous et que vous apercevez d’autres charismes peut-être plus attrayants, plus flamboyants que ceux que Dieu vous a donnés, ne sentez pas de l’envie comme les disciples de Jésus ou de Moïse : Interdis-leur! D’aucune manière! Écoutez plutôt ce que dit Jésus : « S’ils prophétisent en mon nom, ils ne peuvent être contre nous, laissez-les. » « Puisse Dieu, dit Moïse, tout le peuple se sentir inondé de l’Esprit saint. » En vérité, c’est la prophétie qui s’accomplit lors de notre baptême. Par le baptême, tous ceux qui y participent s’incorporent au grand charisme de l’Église. Vocations, charismes, manière d’être. Quelle énorme différence! À certains, Il donne une vocation de prêtre, à d’autres de religieux, à d’autres du mariage, à d’autres de célibat, à certains d’être professionnels et à d’autres d’être journaliers. Le mal n’est pas d’être dans tel ou tel métier, mais de savoir apporter au bien de la communauté. Si Dieu vous a donné une vocation politique pour l’organisation du bien du peuple, profitez du don du Seigneur, il s’agit là aussi d’une vocation. C’est une vocation politique, ce ne sont pas tous qui l’ont et c’est pourquoi ce ne sont pas tous qui désirent s’organiser. De même, je ne peux forcer personne à être prêtre ou à se marier. Respectons ce que Dieu a dit à cet homme, à cette femme, dans leur apport à l’unité merveilleuse et multiforme du Règne du Dieu de l’Église. 30/09/79, p.299-303, VII.
2) Les biens matériels, justice de Dieu et égoïsme des hommes
A) Condamnation de l’abus de la propriété
Cela est encore plus grave ou autrement dit, plus visible, les biens matériels. Quelqu’un m’a dit une fois : « Au lieu de vos discours incendiaires, pourquoi ne lisez-vous pas simplement l’Évangile? » Et aujourd’hui je ne ferai pas d’autre homélie que de lire le texte de saint Jacques. Écoutez s’il existe quelque chose de plus incendiaire que saint Jacques lorsqu’il nous dit (5,1-6) : « Eh bien maintenant, les riches! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver. Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs; c’est un feu que vous avez thésaurisé dans les derniers jours! Voyez le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées. Vous avez vécu sur Terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. Vous avez condamné, vous avez tué le juste : il ne vous résiste pas. » Ici, je n’ai qu’à ajouter aux commentaires de saint Jacques, les trois grands maux de la richesse lorsqu’on abuse d’elle. Il ne condamne pas la richesse, mais l’abus de la richesse.
Le premier, c’est se faire un absolu d’un bien limité. Son abondance injuste témoigne contre son propriétaire.
Le second, c’est de pervertir le but de la richesse. Lorsqu’il parle de l’or qui rouille et d’une abondance de vêtements qui sont rongés par les vers, au lieu de les donner aux pauvres, il dit que cette abondance est le témoignage qu’il ne faut pas rendre absolu ce que l’on a, mais le partager avec les travailleurs qui vous aident dans vos récoltes.
Et le troisième point concerne ce que j’affirme dans ma lettre pastorale, à savoir qu’il faut détruire la propriété injuste. L’idolâtrie de la richesse non seulement offense Dieu, mais elle détruit celui-là même qui la possède. C’est ce que dit saint Jacques dans l’épître d’aujourd’hui : « Vous avez vécu sur Terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. »
Dimanche dernier, je ne me souvenais pas de cette phrase que j’ai citée en italien. Lorsque nous sommes sortis de la cathédrale, la télévision italienne qui était présente parmi nous me dit : « Cette phrase est du Cardinal Montini, lorsqu’il était évêque de Milan. » Le Pape Paul VI, cardinal d’alors, fit appel à tous les entrepreneurs de Milan et leur dit cette phrase célèbre : «
Spogliatevi, se non, vi spoglieranno », c’est-à-dire « Dépouillez-vous, sinon on vous dépouillera. » Je crois qu’avant qu’on nous enlève par le sang et la violence ce que nous avons, nous devrions le donner par amour.
B) Discours de Jean-Paul II à Puebla
Puisque nous rendons également hommage à Jean-Paul II, je voudrais que nous fassions la promesse, à tous ceux qui sont ici et à ceux qui nous écoutent par la radio, d’accepter tout ce que dira le Pape aux Nations Unies, mais que nos journaux n’exposent pas uniquement un côté de l’information. Dès maintenant, je veux vous dire que je désire être fidèle au Pape jusqu’à la mort et ce que dira le Pape devant les Nations Unies sera pour moi aussi une orientation. J’essayerai de répéter et de faire coïncider ma pensée avec celle du Pape qui parle au nom de Dieu.
Regardez comment à Puebla, le Pape, lorsqu’il dit aux évêques : « Vous êtes les défenseurs et les promoteurs de la dignité humaine. » Il rappelle comment l’histoire de l’Église contient les figures d’évêques profondément imprégnés dans la défense courageuse de la dignité humaine, de ceux dont le Seigneur leur a confié la garde. Il dit : « Naît la constante préoccupation de l’Église pour la délicate question de la propriété. » Une preuve de cela, ce sont les écrits des Pères de l’Église au cours du premier millénaire du christianisme. Qui fait la lecture des Pères des premiers siècles peut franchement les traiter de communistes, alors qu’ils ne sont que les interprètes de la doctrine traditionnelle de l’Église.
Ici, citant saint Ambroise et d’autres papes, il dit : « C’est ce que démontre clairement la vigoureuse doctrine de Saint Thomas, répétée tant de fois : le grand théologien du Moyen âge affirme que la propriété privée n’est pas un droit absolu, mais relatif. À notre époque, comme le dit le Pape, l’Église a fait appel aux mêmes principes dans ces documents de si grande portée que sont les encycliques sociales des derniers papes. » Avec une force et une profondeur particulière, le Pape Paul VI développa ce thème dans son encyclique
Populorum Progressio.
« Cette voix de l’Église, écho de la voix de la conscience humaine qui ne cessa jamais de réfléchir à travers les siècles, au milieu des systèmes et des conditions socioculturelles les plus variées, mérite et nécessite d’être entendue aussi à notre époque, alors que la richesse croissante de quelques-uns progresse parallèlement à la misère grandissante de la majorité. Ainsi, poursuit le Pape, lorsque l’enseignement de l’Église acquiert un caractère urgent, toute propriété est grevée d’une hypothèque sociale. »
L’autre jour, quelqu’un m’a dit qu’il n’avait pas compris exactement le sens de cette expression. Le Pape veut dire par cela que, lorsque quelqu’un possède une maison hypothéquée, elle ne lui appartient pas entièrement et s’il ne paie pas sa dette, on va la lui enlever. Le Pape dit la même chose de la propriété privée; même si, au sens de la loi elle t’appartient, cela ne constitue pas un droit absolu, elle est hypothéquée au bien social, et le bien commun est la règle de la propriété privée. C’est pourquoi nous disons qu’une restructuration de notre système économique et social est nécessaire, parce que cet absolu, cette idolâtrie de la propriété privée ne doit pas être; c’est franchement du paganisme. Le christianisme ne peut admettre une propriété privée absolue.
« En considération de cela, dit Jean-Paul II, l’Église a une mission à accomplir : elle doit prêcher, éduquer les personnes et les collectivités, former l’opinion publique, orienter les responsables des peuples. Ainsi, elle travaillera en faveur de la société, à l’intérieur de laquelle ce principe chrétien et évangélique finira par porter les fruits d’une distribution plus juste et équitable des biens, non seulement à l’intérieur de chaque nation, mais également dans le monde international en général, évitant que les pays plus puissants utilisent leur pouvoir au détriment des plus faibles. » C’est l’épître de saint Jacques mise à jour pour l’Amérique latine par le Pape Jean-Paul II.
Par conséquent, lorsqu’on nous accuse de prêcher des choses incendiaires, nous disons : « Nous ne faisons rien de plus que de rappeler un principe qui a été oublié et qui doit être à la base de la transformation de notre société. » Si nous voulons que cesse la violence et que cesse tout ce malaise, il faut aller à la racine. Et la racine est ici : l’injustice sociale.
Il est nécessaire d’éduquer, comme dit le Pape, et ici, à partir de la Parole de Dieu, je fais un appel à tous mes frères salvadoriens, surtout à ceux qui ont perverti dans leur cœur et dans leur esprit la véritable doctrine chrétienne de la propriété : qu’ils révisent et ils verront qu’ils sont plus heureux lorsque, par amour, ils se dépouillent pour leurs frères et qu’ils partagent avec tous, parce que savourer seuls les biens matériels ne rend pas heureux. 30/09/79, p.308-310, VII.
3) La transcendance, clé pour comprendre la volonté de Dieu et force pour la réalise
A) Le but
J’ai répété plusieurs fois cette parole de la transcendance et je crois que chaque jour elle devient plus nécessaire parce que c’est seulement ici que nous pouvons trouver l’explication rationnelle de ce que nous disons. La transcendance, comme je l’ai souvent répété, est la perspective non seulement de la vie éternelle, mais également des horizons du Créateur, du Seigneur, et c’est ce que nous invitent à regarder les lectures d’aujourd’hui.
Au-dessus des biens, le Bien suprême
Il nous indique un but. Il parle des biens et du Bien suprême. Lorsqu’il parle des deux pieds, des deux mains, des deux yeux, ce sont les biens, mais lorsqu’Il dit (Mc 9,42-47) que s’il est nécessaire de se couper un pied ou une main pour le bien suprême du Règne, il faut préférer entrer borgne, manchot ou estropié au Règne des cieux que de s’enfoncer avec les deux yeux, les deux mains et les deux pieds dans la géhenne. Les biens doivent être subordonnés au Bien et l’homme ne doit pas perdre de vue l’Unique Absolu, le Transcendant, Dieu, le Bien Suprême. Il faut avoir comme but d’entrer dans la vie éternelle, d’entrer dans le Règne et comme motivation pour marcher vers ce but; le Christ nous a donné son Nom.
Reconnaître chez le plus petit quelqu’un qui représente le Christ.
Nous revenons ici à l’option préférentielle pour les pauvres. Ce n’est pas de la démagogie, c’est le pur Évangile; nous devons nous préoccuper des intérêts du pauvre, du plus vulnérable, pour la seule et simple raison qu’il représente le Christ. Par la foi qui nous ouvre à l’humble, au marginal, au pauvre, à l’infirme, y reconnaître Jésus, c’est cela la transcendance. Lorsque je n’y vois rien d’autre qu’un rival, qu’un imprudent, que quelqu’un qui vient troubler mes réjouissances, naturellement, le pauvre dérange. Mais lorsqu’on l’embrasse comme le Christ embrassa le lépreux, et lorsque le bon Samaritain relève le blessé au bord du chemin, c’est au Christ qu’on le fait. C’est cela la transcendance sans laquelle il est impossible d’avoir une perspective de justice sociale, sans le Christ présent chez les plus petits.
Réflexion sur le transitoire
La seconde lecture (Jc 5,1-6) nous parle aussi du caractère transitoire de la vie. « Maintenant, vous accumulez des richesses, alors qu’arrive le jugement final. » Selon la croyance des apôtres, le jugement était à nos portes et il semblait ridicule que les humains, devant le caractère transitoire de l’Histoire et du temps, accumulent des biens matériels qui vont demeurer ici après leur mort. Ah! Si nous pensions davantage au caractère transitoire des choses de la Terre, nous ne serions pas tant aliénés et nous saurions donner leur juste valeur relative aux biens de la Terre pour acheter avec eux, comme dit l’Évangile, les amitiés du Ciel et ne pas nous enfoncer avec eux dans les oubliettes de l’abîme. C’est pourquoi le Christ nous signale aujourd’hui ce qui gêne. L’embarras de ceux qui ne veulent pas entendre; c’est cela, lorsqu’on s’éloigne des critères chrétiens, lorsqu’on se scandalise de voir des pauvres.
Mes chers frères, je voudrais faire allusion ici à ces idéologies politiques qui ont empoisonné l’esprit de tant de chrétiens. Je voudrais dire à tous ceux qui sentent la vocation politique qui les incorpore à cette transcendance du Christ qu’ils ne tentent pas de tuer l’esprit surnaturel et transcendant de ces jeunes, de ces hommes qui sentent véritablement la nécessité de lutter. Parce que, comme le disait Jean-Paul I dans sa célèbre lettre à Chesterton : « Le Dieu que nous confessons n’est pas un Dieu aliénant; au contraire, Il veut donner également, à ceux qui travaillent pour la libération de la Terre, la récompense éternelle, si nous savons incorporer cet effort à la transcendance. »
Les signes actuels : « On vous prendra par le sang ce que vous ne donnerez pas par amour. »
Lorsque la tentation redouble au-dedans de nous, c’est alors qu’il nous faut accomplir cette parole paradoxale, orientale de l’Évangile (Mc 9,43-47) : « si ton pied te scandalise, coupe-le; si ta main est pour toi une occasion de péché, coupe-la; si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le, » c’est-à-dire si tu désires tant les biens de la Terre qui sont pour toi une occasion de chute, n’hésite pas à t’en défaire pour ne pas t’aliéner le Bien Suprême. Si tu désires sauver tes yeux, tes mains, tes biens et que tu ne veux pas partager ni les soumettre à la justice selon la volonté de Dieu, tu perdras tout. Donnons par amour pour ne pas avoir à les donner plus tard par la force et devoir entrer sans les biens matériels et sans le Bien Suprême dans l’éternité.
Les signes actuels nous pressent de construire une société selon la volonté de Dieu. Puisse Dieu que nous ne soyons pas mesquins de nos dons spirituels, désirons au contraire, qu’ils viennent à tout le peuple de Dieu! 30/09/79, p.313-315, VII.