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Trente-et-unième dimanche du temps ordinaire; 4 novembre 1979; Lectures : Deutéronome 6,2-6; Hébreux 7,23-28; Marc 12,28-34.
Dans l’Église se prolonge la libération sacerdotale du Christ
La messe dominicale : signification de la présence du prêtre et du peuple sacerdotal

Cette présence sacerdotale, ensemble avec vous, Peuple de Dieu, sanctifié dans le baptême, participant de l’éternel sacerdoce du Christ qui nous donne la mesure merveilleuse de ce que signifie notre messe du dimanche présidé par un prêtre. Ce dernier, même s’il s’agit du plus humble, détient l’autorisation du Christ pour convoquer le peuple de Dieu et le présider; et uni avec ce peuple, qui est une part active de cette messe, offre comme peuple sacerdotal au travers du ministère du prêtre ou du ministre, le sacrifice le plus magnifique que la Terre puisse offrir à Dieu.
 
Le sacerdoce du Christ

La seconde lecture (He 7,23-28), qui est providentiellement une lecture sacerdotale, servira de base à notre réflexion. Elle confronte le transitoire de la vie de l’homme qu’est le prêtre, avec l’éternel, l’irremplaçable, l’infini sacerdoce du Christ. L’épître d’aujourd’hui nous dit (He 7,23) : « De plus, ceux-là sont devenus prêtres en grand nombre, parce que la mort les empêchait de durer. »
Les prêtres, nous sommes des hommes mortels comme tous les mortels, nous vieillissons et nous mourons, mais avec une satisfaction profonde lorsque passe les années, ce que nous dit cette épître à la suite (He 7,24) : « Mais Lui, du fait qu’Il demeure pour l’éternité, Il a un sacerdoce immuable. » Nous ne faisons pas compétition au Christ, sinon que nous sommes ses humbles serviteurs pour le rendre présent en ce monde tant que Dieu se prévaut de notre pauvre vie mortelle, pour qu’elle soit un signe transitoire de l’éternel et de l’unique sacerdoce que nous représentons. Il est Celui qui peut sauver définitivement ceux qui à travers Lui s’approche de Dieu, parce qu’Il vit pour toujours pour intercéder en leur faveur.

Le prêtre est un messager de l’éternité du Christ même dans son passage pour la vie. L’auteur de l’épître aux Hébreux poursuit en parlant de l’éternité de ce sacerdoce et de l’efficacité de ce mystère que le prêtre rend présent aux hommes : Il pardonne, il donne le Corps du Christ, il baptise, il enseigne la Parole divine, non pas parce qu’il est éternel ou infaillible, mais parce qu’il est messager de l’infaillible et de l’Éternel.

C’est cela, notre considération, mais, unis à ce mystère de l’homme-prêtre-ministre, appréciez, chers laïcs, la grandeur que vous avez comme Peuple Sacerdotal à tel point que nous, prêtres, provenons du peuple, de nos familles qui sont vous, pour être oints et retourner au service du peuple. C’est ce que veut dire être ministre, sacerdoce ministériel, serviteur. Mais ici l’unique Seigneur est le Christ et nous ne sommes que ses intermédiaires, et vous êtes la partie principale de ce service pour vous approcher du Christ.

Depuis le jour du baptême de chacun de vous, ainsi que de moi-même lorsque je fus baptisé, et chaque messe du dimanche est, précisément, la manifestation de ce sacerdoce du Christ. Nous ne venons pas à la messe pour assister à un acte de piété, nous venons à la messe pour réaliser un mystère profond que plusieurs ne comprennent pas. Jusqu’au plus petit enfant qui est venu à la messe, jusqu’à celui qui se croit le plus insignifiant ici présent, il est un membre du Peuple Sacerdotal, de celui que nous chante la Sainte Bible : « Il nous fit seigneurs, rois et prêtres pour notre Dieu. » De sorte que chacun de nous peut dire qu’il est prêtre pour notre Dieu.
Opportunité des lectures pour faire cette réflexion sacerdotale et nationale

C’est pourquoi le thème sacerdotal s’impose parmi les autres lectures pour que nous donnions, comme de coutume, ce titre à l’homélie d’aujourd’hui. Dans la situation actuelle du pays, serait-ce une aliénation de venir à la messe tandis qu’il existe tant d’intérêts politiques, militaires et économiques autour de nous? Nous-mêmes sommes les protagonistes de cette histoire temporelle de la patrie. Ne serait-ce pas une folie de s’éloigner de cette besogne où se trouve plonger toute la république pour venir passer un moment tranquille d’adoration à notre Dieu? D’aucune manière! Si ce qui sauve le monde c’est le Christ-prêtre, présent par son Peuple Sacerdotal sur la Terre. Et en faisant cette réflexion d’aujourd’hui, je vous invite à ce qu’ensemble, avec les prêtres et vous tous, le Peuple Sacerdotal, nous assumions sérieusement notre tâche de Peuple de Dieu, de prêtres, d’évêques, non pas pour nous aliéner de l’histoire du Salvador, mais pour être en cette histoire ce que le Christ veut que son Peuple soit : sel, lumière, ferment.

Puisse Dieu, et c’est là mon plus grand souhait que j’aimerais vivre et vous faire comprendre, que je prêche et que je travaille uniquement pour faire l’Église, pour qu’elle soit toujours davantage en ce monde, au Salvador, la présence d’un archidiocèse qui soit vraiment Peuple de Dieu au sein de notre république. Qu’elle soit Peuple de Dieu, c’est pourquoi, à partir des caractéristiques des lectures d’aujourd’hui je donne ce titre à mon homélie : dans l’Église se prolonge la Libération Sacerdotale du Christ.

Puisse Dieu vous faire comprendre ce grand mystère que même moi je ne comprends pas dans toute sa totalité, mais qui me fait entrevoir en quoi consiste la responsabilité si grande de ceux qui forment cette Église.
 
Plan de l’homélie :
1) Mission du Peuple de Dieu, vous et nous les prêtres : défenseurs du monothéisme. Dieu est un, seul et unique. (C’est cela le monothéisme que l’Église défend et proclame).

2) Mission de l’Église en ce temps, selon les lectures d’aujourd’hui : constructrice de la civilisation de l’amour. (Comme nous avons besoin de ce ferment de l’amour au milieu d’une pâte qui se pourrit de haine et de violence).

3) L’Église est ministre du véritable culte de Dieu.
C’est ici, en synthèse, ma pensée et je demande à l’Esprit saint que votre attention, si aimable, se convertisse en intention afin que nous fassions tous sentir cette présence de l’Église au Salvador comme force libératrice et sacerdotale du Christ.
 
1) Mission du Peuple de Dieu, vous et nous les prêtres : défenseurs du monothéisme
 
A) Polémique du Christ au cours de la dernière semaine de sa vie

L’Évangile d’aujourd’hui (Mc 12,28-34) nous situe dans la dernière semaine du Christ. Nous avons suivi, dans l’Évangile de Marc, ce pèlerinage du Christ dans sa montée à Jérusalem, annonçant à trois reprises sa passion; l’heure est arrivée, c’est déjà l’entrée triomphale du dimanche des Rameaux. Et ces jours, entre ce dimanche et sa mort, sont des jours de grande activité parce que là dans l’atrium du temple ou à ses alentours, se tiennent des discussions qui s’échauffent et présagent déjà de la fin tragique de ce Maître de la vérité face à tant de mensonges et de légalismes humains.
 
Un épisode amical avec un scribe

L’épisode d’aujourd’hui (Mc 12,28-34) abaisse le ton de la polémique pour amorcer une conversation amicale avec un scribe, un docteur de la loi, qui vient demander au Christ au sujet d’une grande discussion qui avait lieu entre les maîtres d’Israël qui tentaient d’organiser les innombrables lois de Moïse et de la tradition : Comment peuvent-elles être cataloguées? Quelles sont les principales lois autour desquelles il faut articuler toutes les autres qui rendent la religion si difficile?
 
Évocation du Shema ou liturgie d’Israël

« Quel est le premier de tous les commandements? » lui demande ce maître à Jésus. Jésus répondit : « Ce que vous avez entendu. » Cette citation que saint Marc nous rapporte correspond à ce que les Juifs appellent la Shema, cela veut dire « écoute ». « Écoute Israël », c’est presque textuellement comme le Christ est cité, ce que nous rencontrons dans le livre du Deutéronome lorsque Moïse, selon la tradition, ordonna à son peuple de graver cette parole dans sa mémoire (Mc 12,28-31) : « Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
 
Moïse prévient contre les idolâtries de Canaan

Le Christ nous invite à ouvrir le livre du Deutéronome (6, 2-6) et nous rappelle cette fameuse profession de foi dans le Dieu unique et de l’engagement de l’amour exclusif de l’être humain envers ce Dieu unique. Il nous invite à ouvrir le livre du Deutéronome où ce peuple qui a entendu la révélation d’un Dieu vivant et éternel est mis en garde par Moïse du grand danger qui le guette, à l’entrée de la Terre promise : la tentation de Canaan. Les Cananéens étaient des hommes qui adoraient des idoles, de faux dieux.
 
Seulement une foi monothéiste

Le peuple qui allait entrer en cette terre nouvelle, qui selon l’expression biblique produit du lait et du miel pour exprimer son abondance, courait la tentation de croire que le dieu de Canaan était peut-être plus fort que le Dieu qui leur avait fait parcourir un désert aride et dur. Il s’agissait d’une tentation théologique très grande et Moïse prévoyant cela leur dit (Dt 6,4-9) : « Écoute Israël : Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » Comme pour dire cette foi en ce Dieu unique doit être ta consigne personnelle, familiale et sociale. Tu es le peuple de Dieu et tu dois te distinguer par ton appartenance à ce Dieu.
 
Portée patriotique du monothéisme d’Israël

C’est une foi au cœur d’un monde polythéiste, qui adore de nombreux dieux, et cette foi possède une portée patriotique : Uni à cette foi en ton Dieu unique, est la possession de la terre et tes relations sociales et politiques avec les hommes. Tant que tu demeureras fidèle à ce Dieu, tu posséderas cette terre où coulent le lait et le miel; et les idolâtries seront ton grand péril. 04/11/79, p.402-403, VII.
 
B) Nos idolâtries sont aussi la destruction de notre patrie

Très chers frères, je veux expliquer maintenant cette parole de Moïse à notre peuple du Salvador. Je voudrais ce matin que nous fassions nôtre cette pratique qu’a le peuple d’Israël de réciter deux fois par jour la Shema. Tout ce texte de Moïse que nous venons de prononcer, les Juifs le prient chaque jour. C’est ainsi qu’ils le portent jusque sous une forme matérielle, collé sur les bracelets de leurs mains et de leurs chapeaux, les bribes qu’ils ont écrites de la loi de Moïse, de la loi de Dieu.

C’est pourquoi le Christ les critiquait lorsqu’Il disait : « Vous faites consister votre religion à rendre plus long les phylactères, en rendant plus longues ces lanières et ces sacs où vous portez les Écritures de la révélation divine. » Ces phylactères sont exactement ce que Moïse, dans un langage figuré et non au sens littéral, leur avait dit afin qu’ils n’oublient pas dans tous leurs gestes quotidiens, sur leurs mains, leur front et devant leurs yeux, pour qu’ils pensent toujours qu’il n’existe qu’un seul Dieu.

Un Salvadorien pourrait bien dire : cela est d’une autre époque. Il est vrai que les baals de Canaan sont d’un autre temps, mais il existe en notre patrie d’autres baals, les idoles d’aujourd’hui, devant lesquels cette Église qui prolonge la mission sacerdotale du Christ doit proclamer comme Moïse, la foi en un Dieu unique. C’est le ministère des prêtres de dire aux humains qu’ils adorent de fausses idoles, de prendre garde parce qu’ils détruisent la patrie et ils offensent Dieu. 04/11/79, p.403-404, VII.
 
Richesses et propriété privée

Dans ma lettre pastorale (août 1979), j’ai signalé ces trois dangers que court le pays. Trois grandes idolâtries. La première est celle de la propriété privée et de la richesse. Je vous invite à ce que, au cours de notre réflexion sur l’unique Dieu véritable, nous réfléchissions à ces idoles de la richesse et de la propriété privée à l’aide de ces sages paroles qu’a dites le Pape Jean-Paul II, à Puebla, aux pasteurs d’Amérique latine : « C’est ici que naît la préoccupation constante de l’Église pour la délicate question de la propriété. » Et il nous rappelle les traditions depuis le début du christianisme qui furent systématisées par la sagesse de Thomas d’Aquin, qui jamais ne donna un sens absolu, d’idole, à la propriété privée.

Cette voix de l’Église, écho de la voix de la conscience humaine, qui ne cessa pas de résonner au travers des siècles au cœur des systèmes et des conditions socioculturelles les plus variées, mérite et nécessite d’être écoutée aussi à notre époque. Lorsque la richesse croissante de quelques-uns correspond à la misère croissante des masses. C’est alors que l’enseignement de l’Église acquiert un caractère urgent, selon lequel sur toute propriété privée est inscrite une hypothèque sociale. Le Christ ne demeura pas indifférent devant ce vaste et exigeant impératif de la morale sociale. L’Église ne pourrait pas non plus l’être. Dans l’esprit de l’Église, qui est l’Esprit du Christ, et nous appuyant sur sa vaste et solide doctrine sociale, nous avons toujours œuvré en ce domaine. » Ou autrement dit : Nous ne nous fatiguerons jamais de dénoncer l’idolâtrie de la richesse qui fait consister la véritable grandeur de l’homme en « avoir » et qui oublie que la véritable grandeur c’est « l’être ». L’être humain ne vaut pas en fonction de ce qu’il possède, mais en fonction de ce qu’il est. Seuls ceux qui sont idolâtres de l’avoir et avares, s’opposent aux changements sociaux. Et si nous courons aujourd’hui un grand danger en ce pays, c’est celui de l’idolâtrie. Peut-être que la plus grande tentation en ce moment où nous pourrions commencer les transformations dont notre patrie à besoin, c’est l’extrême droite, les fanatiques de la richesse, les idolâtres de l’argent, ceux qui ne veulent pas qu’on touche à leurs privilèges et qui s’associent aux militaires rancuniers qui préparent déjà un contrecoup.

En ces jours, jusqu’avec des noms concrets de militaires et de riches, a été dénoncé un danger insurrectionnel. Nous ne savons pas jusqu’à quel point ces rumeurs sont fondées, mais il est certain qu’il existe un réel danger idéologique. Tant que ces idolâtres des choses de la Terre ne se seront pas convertis au Dieu véritable, ceux-ci constitueront le plus grand danger pour notre patrie. Nous devons donc nous efforcer de nous convertir au Dieu unique.

Lorsque nous parlons ainsi, aucun esprit de ressentiment social ne nous motive. Grâce à Dieu, nous n’adorons pas la richesse et elle ne nous manque pas, parce que nous avons tout en notre Dieu unique qui a créé les choses de la Terre. Nous nous sentons infiniment plus développés et riches que ceux qui croient dans les richesses et l’or de la Terre. « Combien davantage le cœur de l’homme s’attache à cette idole, dit le Pape dans Populorum Progressio, combien il manifeste son degré intime de sous-développement moral » qui est la cupidité, l’avarice, l’envie, le désir de posséder toujours davantage, la volonté de subjuguer les autres par sa richesse. C’est en cela que consiste le plus grand sous-développement moral, parce que l’idolâtrie détruit l’homme et offense Dieu. 04/11/79, p.404-405, VII.
 
Sécurité nationale

Il existe une autre idolâtrie que l’Église se doit de dénoncer et de démasquer à notre époque. En cette heure de la patrie, elle le fait et doit le faire avec courage, c’est l’idole du pouvoir, surtout lorsqu’il se nomme Sécurité nationale : on croit ainsi absolus l’intérêt et le bénéfice de quelques-uns, et alors on désoriente la noble fonction des forces armées qui, au lieu de servir les véritables intérêts nationaux, se convertissent en gardienne des intérêts de l’oligarchie, fomentant ainsi sa propre corruption idéologique et économique. Quelque chose de similaire se produit avec les corps de sécurité qui, au lieu de prendre soin de l’ordre civique, deviennent fondamentalement des organismes de répression des dissidents politiques, et finalement, l’État Major substitue inconstitutionnellement les instances politiques qui devraient décider démocratiquement des destinés du pays.

Nous avons alors l’omnipotence de ces régimes, le mépris de l’individu et de ses droits, le manque total d’éthique dans les moyens pour parvenir à leurs fins, la Sécurité nationale, sarcastiquement se convertit en insécurité nationale.

J’invoque tout ceci dans l’esprit de Medellín. Dans le document sur la pastorale des élites, il y a un aparté adressé aux pouvoirs militaires qui dit ceci : « En ce qui concerne les forces armées, l’Église devra leur inculquer que, en plus de leurs fonctions normales spécifiques, elles ont la mission de garantir les libertés politiques des citoyens au lieu de leur faire obstacle. Par ailleurs, les forces armées ont la possibilité d’éduquer, à l’intérieur de leurs propres cadres, les jeunes recrus en fonction de leur future participation, libre et responsable, dans la vie politique de leur pays. » (7,20)

Comme vous voyez, l’Église n’est pas pessimiste, elle ne participe pas à l’idéologie qui dit que l’on ne peut espérer rien de bon des militaires. L’Église indique les grands péchés des militaires, mais elle les appelle à la conversion. Elle espère que soit sincère la lumière d’espérance qu’une jeunesse militaire, véritablement orientée par ces idéaux de noblesse, du service du peuple, ne recherche pas sa force dans sa propre institution en maltraitant le peuple, mais dans le peuple qui a besoin de la sentir proche et protectrice de ses droits et de ses intérêts.

Pour moi, il s’agit d’une heure de beaucoup d’espérance. Et quand nous prêchons ici en fonction de notre ministère, le monothéisme, le Dieu unique qui est la mission de l’Église nous voulons arracher les fausses idoles à tous leurs adorateurs. Ainsi, comme nous l’avons dit aux idolâtres de l’argent, à ceux du pouvoir et des forces armées, de ne pas faire consister en cela leur grandeur. Ils doivent user de cette force pour le service de ce peuple qui en a tant besoin, qui a tant pleuré, qui a trop saigné pour qu’ils recherchent une médecine plus dure. 04/11/79, p.405-406, VII.
 
Les organisations populaires

Mais je parle aussi dans ma lettre pastorale, et je le répète maintenant à la lumière de la Parole de Dieu avec Moïse qui appelle son peuple à adorer un Dieu unique : attention aux baals. Il existe un autre grand danger d’idolâtrie parmi nous et c’est l’organisation. L’organisation qui surgit à l’origine d’un droit du peuple de s’organiser pour se défendre. C’est très bien, nous l’avons dit mille fois : L’Église défend ce droit du peuple de s’organiser. Mais que, naissant avec des fins si nobles, ce droit peut se prostituer aussi en une fausse adoration lorsqu’on s’en fait un absolu, lorsqu’on considère l’organisation comme une valeur suprême à laquelle il faut subordonner tous les autres intérêts jusqu’aux intérêts mêmes du peuple. Le peuple n’importe plus alors, mais seule compte l’organisation. Ils sont idolâtres aussi. Cette vision absolue de l’organisation dans la pratique se fanatise de sorte que ce ne sont plus les intérêts du peuple qui priment; c’est là que se situe le grand danger.

Lorsqu’une organisation cesse de rechercher l’unique absolu qui doit être Dieu, c’est-à-dire, le bien commun de la patrie, elle politise trop son agir, comme si la dimension politique devenait l’unique et la principale dans la vie personnelle des paysans, des ouvriers, des professeurs, des étudiants, et de tous ceux qui la composent. Il est dangereux de politiser la vie au point de croire que tout est politique. La politique est une dimension de la vie, mais elle n’est pas toute la vie.

Une autre absurdité de cette forme d’idolâtrie de l’organisation c’est lorsqu’elle tente de subordonner à ses objectifs politiques la mission spécifique des autres organisations corporatives, sociales ou religieuses. C’est le cas de ceux qui manipulent les professions au service d’un objectif politique et qui arrivent à vouloir manipuler l’Église pour qu’elle serve à leurs fins. Ils sont nombreux ceux qui tombent dans cette tentation de vouloir une Église politisée, laquelle ne peut être. Si l’Église parle de politique c’est en demeurant Église, mais sans se laisser manipuler par personne.

Un autre grand danger de cette idolâtrie c’est lorsqu’on cherche à subordonner tous les intérêts du peuple à ses idéaux politiques. On se désintéresse alors de ce qui fut peut-être au départ l’aspiration d’un paysan pauvre, d’un ouvrier pour améliorer sa situation; et l’organisation se convertit en une campagne politique qui peut l’amener à de tragiques conséquences. Oui, il est certain qu’il faut lutter jusqu'à la mort, mais il faut savoir orienter cette lutte pour que cette mort en vaille la peine et non pas mourir pour n’importe quoi. Le sectarisme de l’organisation idolâtrique en arrive à de tels niveaux que cela l’empêche d’établir le dialogue et l’alliance avec d’autres types d’organisations revendicatrices. Si en cette heure les Salvadoriens cherchent par des chemins différents le salut de la patrie, pourquoi veulent-ils se limiter à un seul sentier et ne pas vouloir entrer en dialogue et en négociations avec les autres chemins? Entre tous nous pouvons trouver la solution!

Écoutez ce que dit le Concile Vatican II au sujet des chrétiens qui prennent des options politiques distinctes : « Plusieurs fois, il se produira que la propre conception chrétienne de la vie incline les chrétiens, en certains cas, à choisir une solution déterminée. Mais il pourra arriver, comme cela se produit fréquemment et en tout droit, que d’autres fidèles guidés par une sincérité aussi grande jugent du même sujet d’une manière distincte. Dans ces cas de solutions divergentes, en dehors de l’intention de chaque partie, plusieurs auront facilement tendance à relier leur solution avec le message évangélique. Ils manipulent alors le message évangélique comme s’ils avaient le monopole de l’Évangile. » Comprenez tous, dit le Concile, qu’en de tels cas, il n’est permis à personne de revendiquer en sa faveur exclusive l’autorité qui appartient à l’Église. Personne ne peut dire : l’Église est avec moi. Recherchez toujours à vous éclairer mutuellement par un dialogue sincère, gardant la charité mutuelle et la sollicitude primordiale pour le bien commun.
 
Le Plaisir : le Sexe

Je crois que l’enseignement de l’Église sur le monothéisme et contre toutes les idolâtries est bien clair. Je voudrais ajouter, à ce point de la mission de l’Église, qu’il existe d’autres idoles plus honteuses que ceux que je viens de mentionner. Ce sont les idoles du plaisir, du sexe et du vice. Combien d’hommes aujourd’hui se trouvent en marge de tout ce qui se passe dans notre patrie! Cela leur importe peu, seuls leur importent les plaisirs de la chair, se satisfaire eux-mêmes, l’égoïsme, l’hédonisme. Tout cela, frères, est une idolâtrie combien plus pernicieuse lorsqu’elle est plus honteuse. Elle détruit la fidélité des ménages, la noblesse de la fécondité humaine, la grandeur de la maternité de la femme. Combien de valeurs véritables ont été sacrifiées à cette idole du plaisir et du sexe! Face à toutes ces idoles, l’Église proclame le grand message que le Christ rappela au scribe à la veille de sa mort : « Le Seigneur Notre Dieu est seulement un. » C’est ce en quoi consiste la synthèse de notre mission monothéiste en ce monde. 04/11/79, p.406-407, VII.

Je dois faire référence aussi en cette dénonciation de l’idolâtrie, de la violence et de l’organisation ainsi qu’aux autres idolâtries, à la situation de l’occupation des ministères. Ils ont déjà libéré la majorité des employés qui étaient retenus en otage. Mais là, il y a des personnes qui ne font pas partie de ces ministères, comme on m’informa d’un groupe de producteurs de café qui étaient allés précisément au ministère de l’Économie pour négocier en faveur des moyens et des petits producteurs de café. La Junte a proposé au Bloc Populaire Révolutionnaire de dialoguer avec elle s’ils libèrent les otages qui restent. Cela me semble un geste positif de la Junte que d’avoir reconnu comme interlocuteur les membres d’une organisation populaire, chose que le régime antérieur n’avait jamais faite. Cela m’apparaît aussi très positif que la Junte ait manifesté une attitude de dialogue et de l’intérêt pour étudier les propositions du Bloc.

D’autre part, je comprends la méfiance de l’organisation qui ne veut pas libérer ses otages de crainte d’être réprimée d’une manière aussi brutale que le furent les manifestations populaires réalisées cette semaine.

Je me solidarise avec l’angoisse des familles des otages, je comprends leur angoisse. Quelques-unes ont fait appel à moi comme médiateur, mais la médiation, je le répète, doit se faire entre les deux parties et le Bloc Populaire Révolutionnaire n’a pas voulu admettre la médiation de l’archevêque. Pour surmonter cette impasse des négociations et répondre à la douleur de tant de gens qui se sentent opprimés comme par un véritable fascisme, qui souffrent l’absence de leurs êtres chers. Je suggère, j’encourage le Bloc Populaire Révolutionnaire et la Junte du gouvernement pour qu’ils cherchent à surmonter les difficultés pour entrer en dialogue, et que le premier point négocié soit celui de la libération des otages. La même chose doit être faite par les autres organisations. On m’a dit que la Junte a offert de dialoguer avec d’autres organisations, mais que celles-ci ont refusé.

Il y a un dicton qui dit : « C’est en parlant que les gens s’entendent. » Nous apprenons à parler le langage politique et non seulement celui de la violence. Soyons agiles pour refaire nos analyses et nos schémas lorsqu’ils ne correspondent plus à la réalité. L’histoire ne s’encadre pas dans des systèmes rigides. L’histoire est vie et celui qui s’engage à modeler cette vie de l’histoire en politique, doit être un homme qui ne se referme pas sur ses cadres. Il doit demeurer ouvert pour comprendre dans ces cadres, l’agilité de l’histoire. C’est ce qui nous manque : que ces groupes organisés soient véritablement des dirigeants politiques, qu’ils soient des éducateurs du peuple et qu’ils soient vraiment des forces sociales qui sachent faire pression et orienter, sans se refermer, mais ouverts. Ce qui importe aujourd’hui plus que jamais, c’est le bien de la patrie qui doit passer avant le bien de la propre organisation. Pardonnez-moi, mais je crois qu’en cet appel, se trouve la base des solutions. Personne ne possède la clé, c’est pour cela que nous souffrons, mais tous ensemble nous pouvons la trouver. 04/11/79, p.414, VII.
 
2) Mission de l’Église en ce temps, selon les lectures d’aujourd’hui : constructrice de la civilisation de l’amour
 
A) Perfectionne l’Ancien Testament

Le Christ cite l’Ancien Testament dans son dialogue avec le scribe. Il lui rappelle le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout de ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. » Il lui démontre que c’est là que se situe la base de cette grande nation qui s’appela Peuple de Dieu, tant qu’ils demeurèrent fidèles au Dieu unique de tout leur cœur. C’est la logique de ce dialogue : il n’existe qu’un seul Dieu et je dois lui donner tout mon être, tout mon cœur et toute ma vie. L’Alliance avec Dieu n’est pas une question juridique, mais de don de soi, d’amour, de tout mon être. Mais le Christ perfectionne cette loi de l’Ancien Testament lorsqu’Il répond au légiste de son temps : « La seconde loi est celle-ci : tu aimeras ton prochain comme toi-même. » L’originalité du Christ est d’unir en un seul précepte, sous une seule motivation, l’amour au prochain avec l’amour à Dieu. C’est ce qui est original chez les chrétiens : que nous aimons pour Dieu.
 
Puebla… la civilisation de l’amour

C’est pourquoi, lorsque Puebla invite l’Amérique latine à l’option préférentielle pour les pauvres, il écrit : « Il ne s’agit là d’aucune division, c’est l’appel sans distinction de classes, aux riches et aux pauvres, pour que nous nous intercédions pour le pauvre comme s’il s’agissait de notre propre cause. » Plus encore, comme de la cause du Christ qui dira : « Tout ce que vous lui avez fait, c’est à moi que vous l’avez fait. » Le Christ s’identifie à l’homme et il peut dire : « Le premier commandement c’est d’aimer Dieu; et le second, si semblable à celui-ci, aimer le prochain par amour de Dieu. »
 
La force qui caractérise l’homme : l’amour

Si j’avais le temps, nous analyserions le message de Puebla lorsqu’il appelle à construire la civilisation de l’amour. J’aimerais seulement dire une phrase. Plusieurs croient que cet appel à l’amour est inefficace, qu’il est insuffisant, qu’il est faible; cela est si réel que quelques-uns des journalistes qui m’interrogèrent m’ont demandé souvent ceci : et vous qui prêchez l’amour, vous croyez que l’amour peut résoudre cela? Vous ne croyez pas qu’il n’y ait plus d’autre chemin que celui de la violence, si dans l’histoire, la violence est la seule qui ait obtenu des changements? Je leur ai répondu : si vraiment c’est ainsi, c’est la preuve que l’homme n’a pas encore utilisé la plus grande force qui le caractérise. L’homme ne se caractérise pas par la force brute, ce n’est pas un animal. L’être humain se caractérise par la raison et par l’amour.

Puebla dit à ceux qui pensent que prêcher l’amour est une faiblesse, qu’ils offensent le Christ, parce que le Christ est Celui qui nous commanda de croire en l’amour, Lui qui par amour sauva le monde entier. Ce qui se passe c’est que nous n’avons pas encore étrenné la force de l’amour. Ce que nous voyons autour de nous c’est la méfiance, la violence, la peur, la vengeance.

Puebla dit également : « Il n’y a pas de satisfaction plus profonde que celle de savoir pardonner, celle de savoir se réconcilier. » Je crois que cela doit être le mot d’ordre de la république, réconcilions-nous, ne nous polarisons pas, vivons dans l’intégrité de l’amour. Soyons capables d’accomplir ce que le Christ disait : que l’amour n’est pas seulement ce que tu ressens envers celui qui te fait du bien et t’est sympathique; l’amour c’est aussi d’aimer ton ennemi, savoir lui pardonner et savoir lui tendre la main, pour qu’ensemble nous puissions construire le bien qui nous importe à tous les deux. 04/11/79, p.415-416, VII.
 
3) L’Église est ministre du véritable culte de Dieu
 
Commentaire du scribe

Frères, je termine avec cette pensée sacerdotale. Lorsque je dis que l’Église est ministre du véritable culte de Dieu, je me réfère à ce commentaire que fait le scribe à Jésus-Christ devant la réponse du principal commandement. Le scribe lui dit (Mc 12,32-34) : « Fort bien, Maître, tu as eu raison de dire qu’Il est unique et qu’Il n’y en a pas d’autres que Lui : l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque pleine de sens, lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » C’est cette proximité du Règne de Dieu, lorsque nous comprenons que notre religion n’est pas seulement un culte, pas seulement une prière, en gardant notre cœur dans la haine.
 
Sacrifice spirituel

Le véritable culte est le culte spirituel, celui qui aime, celui qui se donne au service des autres, celui qui va à la messe le dimanche après avoir vécu une semaine de don de soi au foyer, au travail, et avoir vécu non pas pour lui-même, mais pour les autres. Le culte spirituel précède le culte structurel. La messe en soi n’a pas de sens, même si elle est la présence du Christ qui est mort pour nous, si nous ne venons pas avec l’enthousiasme du Christ qui se livre.

Être sur la même longueur d'onde que le Christ c’est ce que saint Paul nous dit également dans la seconde lecture (He 7,23-28) dont le thème principal a été : le Christ, prêtre éternel qui s’est livré une fois pour toutes, qui sanctifie tout le peuple. Comme le culte qui se donne à Dieu lorsqu’il part de la profondeur de son amour est fécond! 04/11/79, p.416, VII.


Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire; 11 novembre 1979; Lectures : I Roi 17,10-16; Hébreux 9,24-28; Marc 12,38-44.
Les trois forces chrétiennes qui forgeront la libération de notre peuple
L’Église, école de ceux qui forgent l’Histoire

La Parole de Dieu lance un défi à l’Histoire, c’est ainsi que cela a toujours été et si les chrétiens, nous ne parvenons pas à l’incarner et à en faire notre vie, ce défi de l’Histoire aura la réponse de Dieu dans notre propre vie. C’est pourquoi je vous invite à faire cette réflexion avec un désir sincère d’incarner cette Parole de Dieu profondément dans notre vie, non seulement de manière individuelle, mais aussi de manière communautaire, de telle sorte que le Salvador puisse avoir en cette heure de crise, d’espoirs et d’afflictions, un Peuple de Dieu qui soit espérance et lumière pour notre propre histoire.

Puebla employa cette magnifique définition de l’Église : « L’Église, école de ceux qui forgent l’Histoire. » Comme il serait merveilleux que nous soyons tous des artisans de notre propre histoire. L’Église, pour plusieurs qui n’emploient que des critères politiques et conjoncturels, rend la réalité opaque, ils ne la sentent pas opportune dans certaines occasions. Mais l’Église flotte au-dessus de toutes les vicissitudes et au-dessus de toutes les conjonctures parce qu’elle est une école qui forge des hommes et des femmes pour l’Histoire, qu’elle possède une parole pour chaque moment et une attitude de communauté en tant que Peuple de Dieu en accord avec le temps et la géographie où vit et passe celui-ci.
 
L’Histoire défie les chrétiens

Pour moi, il n’y a pas de satisfaction plus profonde que cette conviction que je m’efforce de vous communiquer et la rendre plus profonde en moi : que dans la mesure où nous sommes Église, c’est-à-dire des chrétiens véritables, qui incarnent l’Évangile, c’est dans cette mesure que nous serons des citoyens opportuns et les Salvadoriens dont nous avons besoin à l’heure actuelle. Si nous nous éloignons de cette inspiration de la Parole de Dieu, nous pouvons être des hommes de conjonctures, des opportunistes politiques, mais nous ne serons certes pas les chrétiens qui sont toujours des forgeurs d’histoire.
 
Deux attitudes extrêmes : « Passifs » et « Activistes »

De nos jours, dit Puebla, lorsqu’il se produit des crises à l’intérieur des peuples, nous retrouvons ces deux positions extrêmes : celle des passifs et celle des activistes. Les passifs qui attendent que tout vienne à eux comme si cela dépendait de Dieu, ils prient beaucoup, mais ils se taisent et n’agissent pas. Les activistes, au contraire, pensent que Dieu est très loin et que ce sont les humains uniquement qui font l’Histoire et ainsi ils adoptent des positions qui correspondent au moment, à l’opportunité et ils se croient capables de juger tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Les activistes se disent les artisans de l’Histoire. Ni les uns ni les autres n’ont raison. La véritable attitude est celle que Dieu enseigna à son peuple, Israël est le peuple que Dieu prépara pour être l’exemple de toutes les histoires de tous les peuples.
 
Israël rencontre Dieu dans son histoire

Que fait Israël dans les différentes conjonctures de son histoire? Premièrement, il rencontre Dieu dans son histoire et, deuxièmement, il sent qu’il y a une alliance entre lui et le Dieu de l’Histoire. Et lui, l’Israélite, est l’artisan de son histoire. Et à leur deux, Dieu et l’homme, parce qu’ils ont fait cette alliance de libération, ils libèrent toujours le peuple. Jamais l’homme seul, jamais Dieu seul, Dieu et l’homme vont faire l’Histoire ensemble et la plus belle fleur de cette pédagogie c’est le Christ.
 
Jésus : Confiance totale dans le Père

C’est pourquoi, quand le Divin Maître qui est également le patriote modèle, nous enseigne dans son Évangile la Parole qui fait de nous les hommes actuels, de tous moments, les chrétiens. Il nous a laissé une mystique que je voudrais qu’elle soit celle de chacun d’entre nous. Le Christ a une confiance totale dans le Père, c’est pourquoi Il nous conseille : « Ne voyez-vous pas les lis des champs, ne voyez-vous pas les oiseaux du ciel et comme mon Père en prend soin? Il ne tombe pas une feuille d’arbre, il ne tombe pas un cheveu de la tête de quelqu’un sans que mon Père n’accorde sa permission. » Quelle confiance absolue que celle du Seigneur!
 
Coresponsabilité, engagement

Mais Il n’est pas passif, c’est l’homme qui ressent avec son Père la coresponsabilité de l’Histoire et qui s’engage dans l’Histoire, qui s’incarne avec les pauvres de son peuple et vit leur histoire et il s’efforce de capter la volonté du Père dans cette histoire, non pas comme Lui, le Fils la veut, mais comme le Père la veut.
 
Attendre son heure

C’est pourquoi lorsqu’on veut faire pression sur Lui, Il dit : « Mon heure n’est pas encore arrivée. » Il marche en syntonie en recherchant la volonté, l’opportunité, le moment du Père. Il attend son heure.
 
Libérer la douleur par la douleur

Une autre chose que nous avons oubliée en ces heures de libération, le Christ l’a enseigné à son peuple : c’est dans la douleur que doit être rachetée la douleur du peuple. Ce n’est pas uniquement en criant pour les droits humains, mais en sachant aussi ressentir la douleur et la souffrance dans nos engagements. On dit souvent que les hommes pèchent parce qu’ils souffrent, mais c’est le contraire : ils souffrent parce qu’ils pèchent. La douleur, l’esclavage, la pauvreté, l’analphabétisme, la faim, la marginalisation, l’injustice sociale, tout ce qui est la trame de fond de toutes ces crises de notre patrie sont le produit du péché et le péché ne se rachète qu’avec réparation. Il n’y a pas de Rédemption si ce n’est par la mort douloureuse du Christ.
C’est pourquoi le Seigneur enseignait que ce n’est pas en criant de manière démagogique, que ce n’est pas par des violences et en faisant des revendications uniquement, sinon en assumant la douleur du peuple et en donnant à celle-ci le sens de la Rédemption, non pas d’une manière passive, mais sous une forme active. La douleur est la force la plus grande et nous sommes en train de la perdre.
 
Saint Marc : la Croix, Source de la Vie Pascale

C’est pourquoi j’aime ouvrir aujourd’hui les pages des Saintes Écritures où saint Marc, sur le point de terminer sa mission de guide pour cette année, nous situe devant la passion du Christ, au cours de cette dispute avec ses ennemis, avec ses adversaires, où Il éclaircit sa pensée, sa vie et ce que doit être sa Rédemption.

Pour éclairer cette phase de la vie du Christ, la liturgie prend un passage de l’Ancien Testament qui le complète et un passage des Actes des Apôtres qui vécurent profondément les enseignements du Seigneur et nous transmirent sa pensée.

Qu’ils ne viennent pas dire après cela que nous ne lisons pas la Bible. Non seulement nous la lisons, mais nous l’analysons, nous la célébrons, nous l’incarnons et nous voulons en faire notre vie. C’est cela le sens de l’homélie : incarner dans le peuple la Parole de Dieu. Ce n’est pas de la politique quand dans l’homélie nous dénonçons les péchés politiques, sociaux et économiques. Il s’agit de la Parole de Dieu qui s’incarne dans notre réalité qui bien souvent, ne reflète pas le Règne de Dieu, mais le péché, pour dire aux hommes et aux femmes quels sont les chemins de la Rédemption.

Nous retrouvons dans la Parole d’aujourd’hui les trois forces que le Christ nous offre pour libérer, pour nous sortir de la crise du pays. Puissions-nous tous, gouvernants et gouvernés, pauvres et riches, organisés et non organisés, sentir que nous devons participer à notre histoire. Qu’il n’y ait aucun passif. Il ne doit pas non plus y avoir aucun activiste parce que si le Seigneur ne construit pas la civilisation, c’est en vain que travaillent toutes les organisations et toutes les forces que les hommes veulent créer comme définitives et décisives. Quelles sont ces trois forces?

Plan d l’homélie :
1) L’Esprit de Pauvreté
2) Le Sens de Dieu
3) L’Espérance dans le Mystère du Christ
 
1) L’Esprit de Pauvreté
 
A) L’obole de la veuve

Dans l’Évangile (Mc 12,38-44) se démarque aujourd’hui la figure sympathique d’une pauvre veuve qui, pendant que les riches offraient leur surplus, mettait tout ce qu’elle avait pour se nourrir. Et le Christ l’admire (12,43-44) : « En vérité, je vous le dis, cette veuve, qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor. Car tous ont mis de leur superflu, mais elle, de son indigence, a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »
 
Opposition des attitudes des pharisiens et des scribes

Jésus, pendant tout son ministère, s’efforça de démasquer l’hypocrisie. C’est pourquoi Il compare à ce geste authentique de pauvreté, l’autosuffisance, l’orgueil des puissants, même s’il s’agit de ministres de l’Église et, surtout, lorsqu’ils se glorifient de leurs richesses, quand ils adorent l’idole de l’argent.
 
La veuve donne tout.

Qu’est-ce qui se démarque dans ce passage de la veuve qui donne tout ce qu’elle possède?

« Elle a tout donné! » La pauvreté ce n’est pas se défaire du superflu. La pauvreté c’est donner et non pas seulement donner, c’est donner de soi-même. La pauvreté c’est se donner, ne rien avoir, vouloir seulement avoir Dieu comme absolu et ne pas mettre sa confiance dans les biens de ce monde. C’est en cela qu’est le péché de la richesse. Ce n’est pas que les richesses soient mauvaises en soi, si Dieu les a créées, mais, comme dit saint Paul : « Elles doivent être employées comme des moyens pour le Règne de Dieu. Faites-vous des amis de votre richesse afin que lorsque vous mourrez, vous les receviez à nouveau dans les demeures éternelles. »

C’est la richesse bien administrée, celle qu’on ne donne pas avec orgueil quelque chose qui est notre superflu, mais comme quelque chose qu’on offre avec son propre cœur, avec sa propre vie, comme à un frère, non pas avec paternalisme ou comme dit le Concile : « Nous ne devons pas donner par charité ce que nous devons par justice. » Ils donnent des réceptions de Noël, d’anniversaire, et ils se croient de grands bienfaiteurs alors qu’ils ne paient même pas un juste salaire à leurs employés. Ils veulent donner par charité ce qu’ils doivent par justice.

Il ne suffirait pas de donner par justice, rien de plus, sinon qu’il faut donner avec amour et sentir que le travailleur est mon frère. Tous ceux qui partagent la vie avec moi doivent partager les biens que Dieu donne pour la félicité de tous. C’est la grande transformation dont notre temps a besoin et cela signifie d’avoir une foi profonde dans l’unique absolu. La pauvre veuve enrichit de sa pauvreté le culte de Dieu. Ce sont là des pièces qui parviennent jusqu’au trône de Dieu. Celui-ci n’a pas besoin de notre argent, mais quand l’argent qu’on lui offre contient tout notre cœur et tout notre amour, alors Dieu est loué. L’argent peut aussi se convertir en louanges au Seigneur et cela signifie avoir une grande confiance : rien ne me manquera, si je le donne au Seigneur, propriétaire de toutes les choses, comment pourrait-Il me refuser ce dont j’ai besoin pour me nourrir?

Et la veuve était heureuse parce qu’elle se confiait dans l’unique Absolu. En échange, dit le Christ : « Les autres, les pharisiens et les scribes, autosuffisants, se pavanent sur les places avec leurs ornements, ils profitent du culte pour s’enrichir et ils trompent les veuves en feignant de faire de longues prières. »

Comme est forte cette parole du Christ, même pour nous les ministres de l’Église, parce que nous aussi, avec ces ornements sacerdotaux, nous pouvons cesser d’être des intercesseurs devant Dieu pour nous convertir au péché de l’orgueil et de la vanité. Et à nous aussi le Seigneur dit : « Attention, que ces ornements et toute cette dignité de votre sacerdoce, et toute cette supériorité d’appartenir à ces catégories dirigeantes, en tant que dirigeants politiques, économiques ou sociaux, ne doit pas être pour vous un privilège, mais un service. » Il faut nous convertir, et moi le premier. Nous devons tous sentir que la vie et les biens que le Seigneur nous a donnés, notre capacité d’avoir étudié, nos moyens économiques, politiques, sociaux, religieux, tout cela doit être pour le service du Seigneur.
 
B) Élie et la veuve

En comparant cet exemple de l’Évangile me vient cette lecture pittoresque du prophète Élie avec une autre veuve, la veuve de Sarepta (I R 17,10-16).

Deux exemples de foi et de confiance en Dieu, de don total aux autres.

On appelle Élie : l’homme de Dieu. Et la pauvre veuve croit l’homme de Dieu parce qu’il lui parle au nom du Seigneur. « Donne-moi à manger. » Elle lui dit : « Je n’ai rien d’autre qu’un peu de farine et un peu d’huile, je suis en train de faire chauffer le four, je vais faire un petit pain pour moi et mon fils, nous allons le manger et il ne nous restera plus rien, nous allons mourir de faim. » Et l’homme de Dieu lui dit : « D’aucune manière, fais le pain que tu es en train de faire, mais donne-moi aussi une part. »

Et cette veuve, comme celle de l’Évangile, se défait du seul petit pain qui est la subsistance de toute sa vie puisqu’il ne lui reste déjà plus rien. Mais Dieu bénit la foi du prophète et la confiance de la veuve. « Le Seigneur l’a dit, » lui dit le prophète. Et la veuve croit au Seigneur. Ça, c’est la pauvreté authentique. Il n’y a plus rien, mais on a le meilleur qui soit : la confiance en Dieu. Et il commença à avoir du pain et il ne manqua plus de pain, ni d’huile, durant toute cette fameuse sécheresse qu’eut la terre de Palestine sans connaître de pluie ni de récolte, où plusieurs moururent de faim. Ces pauvres qui se confièrent en Dieu eurent le nécessaire.
 
C) Qu’est-ce que la pauvreté?

Très chers frères, à la lumière de ces exemples si beaux que nous ont racontés les Écritures, voyons comment Puebla la définit (1148) : « Pour le chrétien, le terme “pauvreté” n’est pas seulement l’expression de privations et de marginalisations desquelles nous devons nous libérer. Il désigne aussi un modèle de vie qui apparaît déjà dans l’Ancien Testament sous le modèle des “pauvres de Yahvé” ». C’est ainsi que la Bible appelait les pauvres de Dieu. Ce mode de vie pauvre est exigé dans l’Évangile de tous les croyants en Jésus-Christ et c’est pourquoi nous pouvons l’appeler « la pauvreté évangélique ». Saint Paul concrétisa cet enseignement en disant que l’attitude du chrétien doit être celle de celui qui use des biens de ce monde (dont les structures sont si transitoires) sans en faire des absolus, puisqu’ils ne sont que des moyens pour accéder au Royaume. La pauvreté c’est sensiblement de ne pas se faire un absolu de la richesse, mais de lui donner plutôt son sens relatif et avoir comme unique absolu Dieu, propriétaire de toutes choses.
Puebla dit (1147) : « L’engagement avec les pauvres et les opprimés et l’apparition des communautés de base ont aidé l’Église à découvrir le potentiel évangélisateur des pauvres, en tant qu’interpellation constante, l’appelant à la conversion, pour autant que nombres d’entre eux, réalisent dans leur vie les valeurs évangéliques de solidarité, de service, de simplicité, de disponibilité pour accueillir le don de Dieu. » Les pauvres nous évangélisent. C’est pourquoi l’Église évangélise les pauvres, comme disait le Christ, parce que les pauvres l’évangélisent tout autant. Les pauvres sont les forgeurs de notre histoire.

(Puebla 1149) : « La pauvreté évangélique unit l’attitude de l’ouverture confiante à Dieu avec une vie simple, sobre et austère qui éloigne la tentation de la convoitise et l’orgueil. » C’est ici que se trouve le mal de nos esclavages : la convoitise, l’orgueil. Ne les possèdent pas seulement ceux qui ont de l’argent, les possèdent aussi les pauvres qui ne sont pas pauvres, les ont également ceux qui croient libérer le pauvre et qui sont plus avares, remplis de convoitises et d’orgueil. (Puebla 1150) : « La pauvreté évangélique se met en pratique… non par imposition, mais par amour, pour que l’abondance des uns remédie aux besoins des autres. »

D) Les biens de la pauvreté

Je crois que ces considérations sont suffisantes. Je voudrais seulement dire pourquoi l’esprit de pauvreté nous est si nécessaire en cette heure. Je vais prendre la pensée du Pape Paul VI qui disait qu’en ce moment historique, le principal c’est d’avoir la charité et la pauvreté. Et lorsqu’il analyse la pauvreté, il dit : « Nous pensons à la libération intérieure que produit l’esprit de pauvreté évangélique. » Libération intérieure! Personne n’est aussi libre que celui qui est pauvre en esprit, celui qui n’est pas attaché à l’argent, ni ne divinise les richesses. « Pauvreté évangélique qui donne la liberté de l’esprit et nous fait comprendre les phénomènes humains reliés aux facteurs économiques. » Le pauvre ne nie pas que pour réaliser le progrès on ait besoin d’argent, mais il sait comprendre la valeur de ce progrès pour qu’il ne soit pas humiliant, pour qu’il ne fasse pas seulement au profit de quelques privilégiés, mais pour qu’il se réalise véritablement pour tous les fils de Dieu.

Cette liberté d’esprit donne également au progrès et à la richesse, leur juste et sévère appréciation qui leur convient. Il ne faut pas diviniser le progrès comme si sans lui nous ne pouvions pas vivre. Il faut tenir compte que Dieu est en premier et qu’avec Dieu, est l’être humain. Si un progrès éloigne de Dieu, ou écarte, mutile ou outrage l’être humain, ce n’est pas un véritable progrès. Seul celui qui possède l’esprit de pauvreté saura mettre Dieu et l’être humain qui sont la clé de toute civilisation, au-dessus de tout. Il ne s’agit pas simplement d’avoir de grands édifices, de grands champs d’aviation, de grandes autoroutes, si ces biens ne servent qu’à une infime minorité privilégiée et non pas au peuple avec le sang duquel on fait toutes ces choses.

« La pauvreté nous rend également aptes à donner à l’indigence un intérêt plus affectueux et généreux. Personne ne comprend le pauvre aussi bien qu’un autre pauvre. Même quand il s’agit du vrai pauvre qui ne donne avec amour que ce qu’il est, sa sollicitude envers ceux qui souffrent l’indigence. Et finalement, l’esprit de pauvreté nous rend capables de désirer que les biens économiques ne soient pas source de luttes, d’égoïsme et d’orgueil entre les hommes, mais qu’ils soient plutôt orientés par des voies de justice et d’équité vers le bien commun et par le fait même, plus abondamment distribués. »
C’est cela la parole de l’esprit de pauvreté. C’est pourquoi, frères, en terminant cette réflexion, je fais un appel en cette heure où s’initie un processus nouveau pour notre patrie : que nous le supportions tous. On entend beaucoup parler de la possibilité d’un contrecoup manigancé par la droite. Il est naturel que, lorsque la droite sent qu’on porte atteinte à ses privilèges économiques, elle remue ciel et terre pour maintenir son idole de l’argent. Puisse Dieu que cela ne se produise pas, puisse Dieu que cet appel de la Parole de Dieu qui nous dit que la valeur absolue de Dieu se trouve au-dessus de toutes les idoles et qu’il n’existe pas de liberté plus grande que celle d’avoir le cœur détaché des biens de la Terre, qu’il n’y a pas de bassesse, ni de sous-développement plus déshonorant que la convoitise, faire consister la vie en une soif insatiable de posséder et ne pas voir le véritable bien qu’est le fait d’être chrétien, être de Dieu pour donner aux choses leur valeur relative.

Je le répète à ceux qui sont encore agenouillés devant leur argent, qu’ils sachent se déprendre à temps par amour avant qu’on leur arrache par la violence. C’est cela le danger de l’extrême droite. Et non seulement de l’extrême droite, mais de tous. Ma vision est pastorale, parole de l’Évangile que je prêche depuis le Christ et je dis que le grand danger de la véritable civilisation c’est l’amour démesuré des biens de la Terre. L’exemple de ces deux veuves et du prophète Élie sont des appels éloquents de Dieu en une heure bien opportune pour le Salvador : détachement pour avoir la liberté et c’est seulement à partir de cette liberté du cœur que nous pourrons travailler à la véritable libération de notre peuple. 11/11/79, p.422-426, VII.
 
2) Le Sens de Dieu
 
A) Contraste entre la véritable et la fausse religion

Je vais méditer en ce second point, sur le fait que les paroles d’aujourd’hui nous donnent aussi un sens de Dieu. Je l’ai déjà presque insinué lorsque j’ai dit, imitant Jésus-Christ : nous ne pouvons pas servir deux maîtres, nous ne pouvons pas être à la fois esclaves de Dieu et esclaves de l’argent. Ou bien nous servons l’un et nous déprécions l’autre, ou nous servons le second et nous déprécions le premier. Quand allons-nous comprendre?

L’autre jour, nous avons demandé à un de ces hommes qui proclament la libération dans le sens politique : « Qu’est-ce que signifie pour vous l’Église? » Et il prononça ces paroles scandaleuses : « C’est qu’il y a deux Églises, l’Église des riches et l’Église des pauvres. Nous croyons dans l’Église des pauvres, mais nous ne croyons pas dans l’Église des riches… »

Il s’agit naturellement d’une phrase démagogique et je n’admettrai jamais une telle division de l’Église. Il n’y a qu’une Église, celle que le Christ enseigne, l’Église qui doit se donner de tout son cœur parce que celui qui se dit catholique et qui adore ses richesses, qui ne veut pas se détacher d’elles, n’est pas chrétien. Il n’a pas compris l’appel du Seigneur, il n’est pas Église. Le riche qui est agenouillé devant son argent, même s’il va à la messe et même s’il accomplit des actes de piété, si son cœur n’est pas détaché de l’idole de l’argent, ce n’est pas un chrétien. Il n’y a qu’une Église, celle qui adore le Dieu véritable et celle qui sait donner aux choses leur valeur relative.
 
La veuve : attitude de dévotion

Le sens de Dieu est exactement celui-ci. Cette veuve démontre une attitude de dévotion, elle encourage le culte du temple avec sa petite offrande, mais elle sait que sa valeur ne se trouve pas dans le montant d’argent, mais dans le sacrifice spirituel : se donner à Dieu! C’est ce qui appela l’attention du Christ. Cette femme à donner tout ce qu’elle avait parce qu’elle se confiait en Dieu et Celui-ci n’y manquera pas.
 
Les scribes : premières places, rapines sous prétexte de prière

L’attitude des autres hommes qui sont aussi dans le temple, mais qui ambitionnent les premiers postes et qui exploitent le sens de la prière pour commettre des rapines. Quelle honte quand le service religieux se convertit en une manière de gagner de l’argent! Il n’y a pas de scandale plus horrible. Et je dirais à mes frères prêtres et aux institutions catholiques, aux congrégations et aux collèges et à tous ceux qui se prétendent membre et qui veulent être Église : faites bien attention de tomber dans cette malédiction de Jésus-Christ qui fustigea sévèrement, devant l’exemple de la dévotion authentique de la veuve, l’attitude des faux religieux qui font consister en emphases et en extériorité, leurs mauvaises intentions qu’ils portent à l’intérieur d’eux-mêmes.
 
B) Deux exemples de foi et de confiance en Dieu

Les deux exemples de l’Ancien Testament, Élie et la veuve de Sarepta sont également des exemples d’une obéissance à Dieu. Quel titre merveilleux pour un prophète! « L’homme de Dieu. » C’est ainsi qu’on appelait Élie. Et parce qu’il était l’homme de Dieu, la pauvre veuve sent aussi le sens de Dieu à travers ses paroles et se confie dans le Seigneur.
 
C) Le prophète qui parle au nom de Dieu fait de sa pauvreté un culte.

C’est aussi notre grandeur comme ministre de Dieu. Je vous remercie, chers fidèles, du respect et de l’affection que vous avez pour vos ministres de Dieu, pour ses prêtres. Puisse Dieu, que nous sachions toujours répondre comme Élie, avec une simplicité de don à Dieu et d’identification aux problèmes de vous tous qui nous permet ainsi de vivre une réalité qui n’est qu’éclairée que lorsqu’elle est orientée vers Dieu. Vous, Peuple de Dieu, et nous, ministres de Dieu, sachons orienter notre activité, notre vie, vers Dieu, d’où dérivent toutes les forces pour les règlements politiques, sociaux et économiques. C’est un temps propice au Salvador pour que nous orientions tous vers le Dieu Tout-Puissant, nos efforts, nos préoccupations et qu’au milieu de notre travail de libération, au cœur de ce processus qui vise à libérer le peuple des esclavages de sa crise, de ses violences, sachons que Dieu seul détient la clé et comme le Christ, attendons sa volonté et observons sa main qui indique l’heure. Nous voulons Lui être fidèles!
 
D) Message du Concile aux gouvernants.

Je demande pour notre peuple cette découverte de Dieu que le Concile adressait aux gouvernants. Le Concile s’est adressé en particulier à toutes les catégories sociales et l’une de ces catégories est celle des gouvernants des peuples. Si vous m’écoutez ces paroles du magistère universel de l’Église, transmises par mes humbles moyens. Ce message dit que l’Église respecte leurs lois et leur autorité : « Mais nous avons une parole sacro-sainte à leur dire : Dieu seul est grand. Dieu seul est le commencement et la fin. Dieu seul est la source de votre autorité et le fondement de vos lois. C’est à vous d’être sur cette Terre les promoteurs de l’ordre et de la paix entre les hommes. Mais n’oubliez pas : c’est Dieu, le Dieu vivant et véritable qui est le Père de tous les hommes. »

J’augure pour les autorités du pays, pour qu’elles soient véritablement un reflet de la paternité de Dieu. Nous souffrons déjà assez, le peuple est très fatigué et très meurtri. Nous avons besoin d’autorités qui soient vraiment le reflet de Dieu qui est le Père et qui ne peut supporter davantage qu’on châtie ses enfants. Un peuple qui rencontre dans ses autorités un sens de justice, de paix, d’ordre, d’amour, est un peuple heureux parce que de son autorité il peut s’élever vers le Dieu véritable. Lorsqu’on nous met sous le nez nos dénonciations et qu’on veut nous rappeler que toute autorité vient de Dieu, sachons répondre ce que nous disons actuellement avec la même intégrité : oui, elle vient de Dieu et c’est pourquoi ceux qui l’exercent doivent en user comme Dieu le veut, mais lorsqu’une autorité ne s’emploie plus comme Dieu le veut, elle ne vient plus de Dieu, elle devient une offense à Dieu et il est temps de dire comme les apôtres : « Nous ne pouvons pas obéir aux hommes avant d’obéir à Dieu. C’est à Dieu que nous devons obéir… »
 
E) Découvrir Dieu dans l’Histoire

Nous découvrons Dieu dans notre histoire. C’est là une caractéristique merveilleuse des chrétiens qui savent découvrir Dieu dans leur histoire. Écoutez ce que dit Puebla (251) : « Les citoyens de ce peuple, Peuple de Dieu, doivent marcher sur Terre comme des citoyens du Ciel, avec leur cœur enraciné en Dieu, au moyen de la contemplation et de la prière. Attitude qui ne signifie pas une fuite devant les problèmes terrestres, sinon une condition pour un don fécond aux humains. Parce que ceux qui n’ont pas appris à adorer la volonté du Père dans le silence de la prière parviendront difficilement à le faire quand sa condition de frère lui exigera renoncement, douleur et humiliation. »

Quelle belle harmonie entre le Ciel et la Terre que celle qui se retrouve dans le cœur du chrétien! Et combien plus humble est-il dans le Ciel de son Dieu, combien davantage il s’unira à l’histoire de cette Terre. C’est pourquoi j’insiste : « Prions, mais non pas avec une prière qui aliène, non pas avec une prière qui nous fait fuir la réalité. N’allons jamais à l’Église en fuyant nos devoirs de la Terre. Allons à l’Église pour prendre des forces et du discernement pour ensuite retourner accomplir mieux nos devoirs familiaux, nos devoirs politiques, nos devoirs au sein de notre organisation, avec une orientation saine des biens de cette Terre. Ceux-là sont les véritables libérateurs. » 11/11/79, p.426-428, VII.
 
3) L’Espérance dans le Mystère du Christ

Passons à la dernière pensée qui nous donne la lumière suffisante pour que nous atteignions le point culminant de cette réflexion en Celui qui se fit Médiateur entre Dieu et le genre humain.
A) Le temple et le prêtre, signes du temple définitif, du sacerdoce et du sacrifice définitif du Christ. Cette lecture de l’épître aux Hébreux (9,24-28) m’inspire, où Jésus-Christ nous est présenté comme le prêtre qui est entré pour prendre possession de l’autel définitif de la gloire. Le Christ est entré non pas dans un sanctuaire construit par des hommes sinon dans le Ciel lui-même, pour se mettre devant Dieu et intercéder pour nous. Et faisant allusion au culte du Temple de l’Ancien Testament où le prêtre suprême entrait chaque année pour y offrir des sacrifices et tous les jours ils offraient des sacrifices sur l’autel dit saint Paul : « Or, pour le Christ, ce ne fut pas ainsi. Le Christ s’est manifesté une seule fois au point culminant de l’Histoire, pour détruire le péché par son propre sacrifice. » La destinée est celle-ci. C’est pourquoi le Christ nous a offert bien plus qu’un sacrifice, mais de ce sacrifice qui culmine avec sa mort sur le Calvaire qui fut acceptée par Dieu et couronnée par la Résurrection.
« Une seule fois au point culminant de l’Histoire. »

C’est cela la mort et la résurrection, ils sont le point culminant de toute l’Histoire. Si les peuples et les hommes se sauvent, c’est parce que leur Salut dérive de cette mort et de cette Résurrection. C’est pourquoi les chrétiens savent que la transformation de notre pays est déjà décrétée dans le Christ Rédempteur. Et les chrétiens savent qu’en ce monde, aussi horrible de ténèbres qu’ils soient entourés, est en train de poindre la clarté de la véritable Rédemption depuis le jour où le Christ est mort et est ressuscité. C’est ce que nous appelons le mystère pascal : la mort et la Résurrection du Christ. C’est le mystère de Pâques.

La Pâque des Juifs annonçait ces Pâques, passage de la mort à la vie qui se donne dans le Christ. Libération qui fut déjà signifiée en arrachant le peuple à l’esclavage en Égypte pour le conduire à la liberté des enfants de Dieu, à la Terre promise et qui n’est rien d’autre qu’un symbole du pèlerinage des chrétiens, peuple dans le désert de la vie vers la terre de la promesse éternelle. Ce n’est pas une libération au-delà de l’Histoire seulement, sinon qu’elle se reflète ici déjà, parce qu’ici est la semence, le ferment, qu’ici est le sépulcre, qu’ici est la croix et qu’ici est le lieu et l’heure où le Christ mourut dans notre Histoire. Depuis ce moment culminant, depuis ce sacrifice qui est vie et résurrection, Il donne sens à tous les mouvements libérateurs.

C’est pourquoi, si une libération, si une organisation proclame une libération sans le Christ, sans Pâques, sans croix, ce n’est pas une libération véritable et ils ne seront pas de véritables libérateurs. C’est ce que je disais à l’instant avec Puebla : « L’Église forgeur des libérateurs de l’Histoire. » Seul celui qui porte dans son cœur la foi et l’espérance dans la mort du Christ qui sauva le monde parce qu’Il paya tous les péchés des êtres humains et qu’Il ressuscita pour ne plus mourir, pour offrir la véritable liberté, la dignité des enfants de Dieu. Ceux qui ont renoncé au péché, ceux qui professent la véritable dignité humaine, ceux-là seront les seuls vrais libérateurs.
 
La douleur rachète

Je voudrais reprendre maintenant cette pensée de Puebla, très chers frères, lorsqu’il dit (279) : « Le continent a besoin d’hommes et de femmes conscients que Dieu les appelle à agir en alliance avec Lui. Des gens au cœur docile, capables de faire leurs les chemins et le rythme que la Providence indique. Particulièrement capables d’assumer leur propre douleur et la douleur de nos peuples et les convertir avec un esprit pascal, en exigence de conversion personnelle, en source de solidarité avec tous ceux qui partagent cette souffrance et en défi pour l’initiative et l’imagination créatrices. »
Notre espérance pascale donne un sens au marginal, à l’analphabète, à celui qui meurt de dénutrition et elle ne fait pas que crier que cela ne peut être ainsi, sinon qu’elle dit à celui qui souffre : « Tu vas peut-être mourir, offrons cela en Rédemption. » C’est pourquoi je vous disais au cours de mon appel pastoral au milieu de cette nouvelle conjoncture du pays : que tous ceux qui ont offert leur vie, leur héroïsme, leur sacrifice, s’ils l’ont offert avec un désir sincère d’apporter la véritable liberté et la dignité à notre peuple, ils se sont incorporés au grand sacrifice du Christ. Mais cela doit être ainsi, en assumant la douleur comme une pièce qui achète la liberté. Il n’est pas uniquement question de secouer le joug, sinon comme le Christ qui se soumet au joug romain sous l’oppression de Ponce Pilate, sous l’effroyable machination de l’empire, Il meurt sur la croix avec un cri d’amour parce qu’Il a racheté le monde en acceptant cette douleur, cette humiliation et c’est là que commença à briller la grande liberté qui se lève pour tous les peuples. Ce même Christ est Celui que portent tous ceux qui désirent la Libération, nous devons nous efforcer de Le vivre aussi intensément.

Je fais ici appel, à travers la radio, à tous ceux qui souffrent sur leur lit de malades, aux hôpitaux, aux pauvres qui souffrent et ne peuvent laisser leurs humbles chaumières parce qu’ils n’ont même pas la monnaie pour se payer le voyage en camionnette jusqu’à une clinique. Offrons au Seigneur, non pas dans un sens passif, sinon avec l’activité omnipotente de la douleur, en l’unissant au Christ qui depuis la croix, depuis sa mort, nous rachète. Et vous verrez, très chers pauvres, chers opprimés, chers marginaux, chers affamés, chers malades, que l’aurore de la Résurrection fulgure déjà. Pour notre propre peuple, afin qu’advienne cette heure, et nous devons comme chrétiens non seulement l’espérer dans ses dimensions politiques et conjoncturelles, sinon dans des dimensions de foi et d’espérance. C’est cela la mission que j’accomplis et c’est pourquoi ma parole veut être une parole d’espérance et de foi en Jésus-Christ.
 
Notre mort… notre jugement, un signe de ce qui demeure

C’est pour cela que saint Paul nous rappelle aussi, auprès de cette mort rédemptrice du Christ, notre mort à tous. Quelle terrible parole que celle de saint Paul aujourd’hui (He 9,27) : « Les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement. » Bienheureux les morts qui s’incorporèrent à la mort rédemptrice du Christ parce que je dois dire avec douleur et tristesse que ce ne sont pas toutes les morts qui sont rédemptrices. Il y a des morts par suicide, il y a des morts qui se sont exposés imprudemment pour se faire tuer, il y a des morts de haine avec des armes, il y a des morts de vengeance et celles-ci ne sont pas des morts de Rédemption. Les morts de Rédemption sont celles qui ont appris à dire avec le Christ au moment du rictus final : « Père, pardonne-leur parce qu’ils ignorent ce qu’ils font… »

C’est pourquoi saint Paul nous appelle à incorporer notre vie et notre mort à la Mort et à la Vie éternelle de notre Seigneur Jésus-Christ. Et n’allons pas penser que cela nous aliène. Je l’ai répété un millier de fois parce que j’ai entendu cette calomnie des milliers de fois : « Que les chrétiens, parce qu’ils pensent à la vie éternelle, oublient les problèmes de la Terre. » Au contraire, parce que nous pensons à la Vie éternelle nous donnons leur véritable dimension aux projections limitées de la Terre, nous qui avons les dimensions illimitées de l’éternité. 11/11/79, p.428-431, VII.
 
Faits de la semaine

Nous avons les éléments suffisants pour analyser depuis ici, le pourquoi de notre histoire. Et je me réjouis d’être en train de faire cette réflexion au sein de mon Église, de notre Église, en vous appelant tous à ce que nous soyons vraiment dignes de ce Peuple de Dieu et que chaque jour notre archidiocèse s’identifie davantage à ce sentir pastoral depuis lequel nous pouvons réaliser, chacun selon sa propre vocation, notre mission politique également. Mais dans un peuple si politisé qu’au Salvador, nous courrons le danger de croire que l’unique dimension humaine est la politique et c’est une grande erreur. La politique est une des dimensions, mais elle n’est pas toute la dimension humaine. La principale dimension humaine est celle sur laquelle nous réfléchissons depuis le début, ce qui vient de Dieu et qui fait de l’humain un véritable réceptacle de Dieu et à partir de cela, ayons la lumière pour éclairer les autres domaines, familiale, politique, social et économique. Un de ceux-ci est le politique, il n’est pas le seul. C’est pourquoi mon but dans la prédication c’est exactement d’apporter la Parole de Dieu pour qu’elle éclaire les secteurs où chacun de nous sommes actifs. 11/11/79, p.431, VII.

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