INTRODUCTION
Bien qu’entrée tardivement dans le calendrier romain, la fête de la Visitation de Notre-Dame à sa cousine Elisabeth plonge ses racines dans le récit évangélique de saint Luc et l’événement des temps de l’Enfance a vite trouvé, tant chez les Pères que chez les artistes chrétiens, un écho bien mérité.
Ce mystère de la Visitation est autant celui du Magnificat (c’est-à-dire du chant d’action de grâces de Marie et du cantique de la nouvelle Alliance jailli du cœur de l’Israël racheté) que celui de Marie, portant l’Enfant dans son sein, qui vient auprès d’Elisabeth pour lui apporter son aide charitable et donner au monde en médiatrice la Grâce dont elle est toute remplie.
1-UN MYSTERE DU TEMPS D’AVENT
Le mystère de la Visitation que nous raconte l’Évangile selon saint Luc devait nécessairement trouver sa place au temps de l’Avent et c’est là que presque partout l’Église le célébra jusqu’au XIIIè siècle aussi bien en Orient qu’en Occident. Les Jacobites d’Antioche lui consacre par exemple le Vè dimanche d’Avent, le VIè commémorant la Nativité du Précurseur.
En Occident c’est le vendredi des Quatre-Temps d’Avent qui fut réservé à la commémoration du mystère depuis le VIè siècle : on y faisait en effet lecture de l’Évangile de la Visitation, mais il ne s’agissait que d’une simple mémoire et la liturgie du jour ne médita pas plus le mystère. La collecte du troisième dimanche de l’Avent, la première et la cinquième oraison du samedi des Quatre-Temps considéraient la venue du Sauveur dans notre chair comme une visitation : « gratiæ tuæ visitationis illustra. » , « concede propitius ut ex tua visitatione consolemur. » , « pietatis tuæ visitatione consolemur. ». Mais l’affaiblissement de l’esprit liturgique ainsi que le développement des dévotions médiévales pour des mystères considérés jusque là comme secondaire firent qu’au XIIIè siècle une fête particulière, destinée à mettre en valeur ce mystère, apparut en Occident.
2-DES ORIGINES ORIENTALES ?
L’histoire de la liturgie nous apprend qu’il faut souvent chercher en Orient l’origine des fêtes du Seigneur et de Marie qui ornent le calendrier romain ; bien que la liturgie byzantine ne connaisse pas de fête commémorant le mystère de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth, toutes les études s’accordent pourtant à dire que c’est en Orient que les latins trouvèrent l’inspiration de cette fête. En effet, l’Église de Constantinople célèbre une grande fête mariale le 2 juillet : la déposition du Vêtement de la Théotokos à l’église des Blakhernes. Ces reliques avaient été rapportées de Jérusalem à Constantinople par un patrice du nom de Galbios en 472, l’Empereur Léon I fit construire une église pour les conserver et celle-ci fut consacrée en 473. Dissimulées lors de l’invasion des Avars en 619, les reliques furent solennellement restituées aux Blakhernes le 2 juillet de la même année et fêtées à cette date depuis lors. Mais cette fête n’est pas seulement l’expression d’une vénération des précieuses reliques conservées à Byzance, elle est surtout l’occasion d’exprimer la confiance dans le secours de la Mère de Dieu. Marie est à cette occasion appelée "le refuge des hommes" et son vêtement est considéré comme un "abri sûr" et un "manteau protecteur". Cette fête, l’équivalent de ce qui sera en Occident ou dans les pays slaves la fête du Patronage de Marie ou de Marie-Auxiliatrice, est aussi l’occasion habituelle d’un miracle depuis le début du XIè siècle. On comprend que les Croisés de passage puis les Latins établis à Byzance depuis 1204 aient été marqués par cette fête sans équivalent en Occident et inspirèrent la création d’une fête mariale le même jour, mais cette fête ne pouvait pas, bien-sûr, avoir le même sens pour l’Église Romaine : les reliques de Constantinople étaient bien loin.
D’autres Églises orientales signalent au 2 juillet la fête de la Visitation, mais il s’agit d’ajouts récents datant du rattachement de ces Églises à l’Église Romaine.
3-APPARITION DE LA FETE EN OCCIDENT
Une fois la nouvelle apportée en Occident par les Croisés que Constantinople vénérait à un titre particulier la Mère de Dieu le 2 juillet, ce jour va prendre aussi en Occident une connotation mariale.
La place du mystère de la Visitation dans les récits évangéliques de l’Enfance devait amener tôt ou tard l’Église latine à faire de celui-ci l’objet d’une fête. La Visitation est peut-être moins une fête de la Vierge que la célébration liturgique de l’un des moments importants de l’œuvre rédemptrice.
C’est le culte fervent porté à la Vierge par le nouvel Ordre des Franciscains qui va lancer cette fête puisqu’en 1263, le chapitre général présidé par saint Bonaventure introduit, outre les fêtes de sainte Anne et de sainte Marthe, la Conception de Marie (le 8 décembre) et sa Visitation (le 2 juillet) au calendrier de l’Ordre. C’est cet Ordre qui est reconnu comme fondateur de la fête, et dans tous les cas comme son plus solide propagateur en Occident, les hypothèses attribuant l’origine de la fête au diocèse du Mans ou au rit Mozarabe semblent aujourd’hui abandonnée.
On sait l’influence qu’eurent les livres liturgiques franciscains dans l’Europe médiévale grâce à l’immense diffusion de l’Ordre, il n’est donc pas étonnant que la fête fût adoptée par de nombreux diocèses là où se trouvaient les Mineurs. Mais c’est sans grand souci d’uniformité que les différentes Églises l’adoptèrent puisqu’on la trouve célébrée le 1 avril à Avranches, le 2 à York, le 28 à Prague, le 27 juin à Paris et le 8 juillet à Reims. De même le rit sous lequel fut adoptée la célébration fut bien différent selon les endroits : rit simple, double, de première classe, avec ou sans octave voire avec vigile jeûnée.
4-QUELQUES QUESTIONS
Mais comment la fête byzantine du 2 juillet s’est-elle transformée en célébration du mystère évangélique et pourquoi la Visitation trouva-t-elle sa place le 2 juillet ?
Les Croisés avaient donné l’idée d’établir, à l’instar des byzantins, une fête mariale le 2 juillet, l’objet de la fête ne pouvant être le même qu’à Constantinople, c’est la proximité du 24 juin qui influença la dévotion franciscaine : le 2 juillet n’est-il pas le lendemain de l’Octave de la Nativité du Précurseur et comment mieux conclure une octave commencée par le chant du Benedictus si ce n’est par le chant du Magnificat faisant de cette octave une seule journée liturgique selon l’esprit de l’Octave de la Nativité du Seigneur. Mais pourquoi placer la fête de la Visitation si loin de l’Annonciation ? En fait, si ces deux mystères ont entre eux des rapports indéniables, la Visitation semble en posséder de plus grands encore avec la naissance du Baptiste, la fête entendant commémorer non seulement la venue de Marie mais aussi sa demeure près d’Elisabeth jusqu’à la circoncision de son fils puisque les trois mois de séjour à Aïn Karim et son départ après ces trois mois sont la seule précision temporelle apportée par l’Évangile. Lorsque les papes établiront la fête pour l’Église universelle, ils sanctionneront ce choix, contrairement à ce qu’avaient fait les différents diocèses qui adoptèrent la fête au XIVè et au XVè siècles avant les interventions pontificales et conciliaires.
5-EXTENSION À L’ÉGLISE UNIVERSELLE
Parmi les évêques qui se montreront les plus enthousiastes à accueillir la nouvelle célébration, il faut compter Jean Jenstein de Prague (1348-1400) qui non seulement l’adopta lors du synode diocésain du 16 juin 1386 mais aussi composa pour elle un office spécial qui eut beaucoup de succès dans les pays alémaniques. C’est cet évêque qui demanda au Pape Urbain VI l’extension universelle de la fête. Ce Pape, à la suite de Jenstein, comprit que l’aide de Marie, dont la visitation à Elisabeth fut féconde en grâce, était nécessaire pour résoudre les graves difficultés qui assaillaient l’Église (le Grand Schisme d’Occident avait débuté en 1378). Le 6 avril 1389, après avoir consulté le collège des cardinaux, il décréta donc l’institution de la fête de la Visitation de la Vierge Marie pour l’Église universelle (c’est-à-dire en fait pour les diocèses de son obédience). Il décède malheureusement le 9 octobre avant que la bulle soit promulguée et c’est son successeur Boniface IX qui le fit, de nouveau à la demande de l’évêque de Prague présent à Rome à l’occasion du jubilé de 1390, par la bulle Superni benignitate Conditoris (le document publié en 1390 porte la date du couronnement de Boniface IX, c’est-à-dire le 9 novembre 1389) pourvoyant la fête d’une vigile jeûnée et d’une octave et lui accordant toutes les indulgences prévues par Urbain IV pour la solennité de la Fête-Dieu. Le document pontifical ne faisait pas mention des textes liturgiques à utiliser pour la célébration, ce qui entraîna une floraison de textes variés. La décision de Boniface IX ne pouvait valoir bien-sûr que pour une partie de l’Église à cause de la division due au Grand Schisme et c’est pour cette raison que la fête ne se diffusa que lentement.
Après le rétablissement de l’unité au Concile de Constance, toutes les Églises n’avaient pas encore mis en application la bulle papale et les Pères du Concile de Bâle pensèrent qu’une nouvelle promulgation de la fête s’imposait. Grâce à l’habileté d’Ænéas Piccolomini, le futur Pie II, ce concile déjà profondément divisé et source de division promulgua à nouveau la fête le 1 juillet 1441 dans sa 43è session en faisant composer de nouveaux textes liturgiques par Thomas de Corcellis. Malgré cela la fête ne s’étendit que progressivement : Avignon l’adopta en 1447, différents patriarcats orientaux (ceux de Syrie, des Maronites et des Coptes) le firent en 1451 à la suite du Concile de Florence et à des dates différentes de celle du 2 juillet. La lenteur avec laquelle les Églises adoptèrent la fête amena Nicolas V à faire paraître bulle Romanorum gesta Pontificum le 26 mars 1451 reprenant celle de Boniface IX et donc confirmant à nouveau la fête pour toute l’Église latine. En 1475 Sixte IV dispense la vigile du jeûne et fait composer de nouveaux textes liturgiques. Rouen accepte la fête la même année, les Cisterciens en 1476, Spire en 1478 avec la même solennité que la Fête-Dieu, la congrégation de Cluny en 1480 en même temps que la province de Cantorbéry.
À la veille du Concile de Trente, la Visitation était célébrée dans toute l’Église latine, mais, déjà, petit à petit, l’octave tombait en désuétude, aussi bien à Rome qu’ailleurs, et il avait totalement disparu au temps de Pie V.
6-LA REFORME TRIDENTINE
La réforme du Missel et du Bréviaire décidée par le Concile entraîna le rejet de très nombreuses compositions médiévales et on peut dire que l’office et la messe de la Visitation en furent parmi les principales victimes puisque, mutatis mutandis, tout le formulaire liturgique adopté en 1568 par saint Pie V fut celui de la Nativité de Marie au 8 septembre, et, qui plus est, la fête fut réduite au rang de double. Seules les leçons des deuxième et troisième nocturnes et les lectures de la messe furent propres à la fête.
Clément VIII (1592-1605) entrepris une nouvelle réforme du bréviaire. Ainsi des antiennes et des répons propres furent donnés à l’office de même que de nouvelles leçons pour le troisième nocturne. Il éleva aussi la fête au rang de double-majeur, rit qu’il venait de créer. L’office et la messe ne devaient plus connaître de changement. Le Pape Pie IX (1846-1878) éleva la fête au rang de double de seconde classe par le décret Quam sanctissimum du 31 mai 1850 en action de grâce pour la libération de Rome par les armées françaises le 2 juillet 1849.
Le nouveau code des rubriques de Jean XXIII n’apporta aucun changement si ce n’est la suppression des premières vêpres et celle de la dénomination de rit double.
7-LA REFORME LITURGIQUE DE VATICAN II
« Transfertur (festum Visitationis) nunc in ultimam diem mensis maii, inter sollemnitates Annuntiationis Domini et Nativitatis S. Ioannis Baptistæ, quo aptius consentiat narrationi evangelicæ. » : c’est ainsi que le nouveau Calendrier Romain publié à la suite de la réforme liturgique présente le déplacement de la fête de la Visitation du 2 juillet au 31 mai dans un souci de conformité avec le texte évangélique.
Mais pourquoi le 31 mai ? Le texte évangélique nous indique que Marie se rendit en toute hâte (« cum festinatione ») chez Elisabeth et qu’elle y demeura trois mois (« Mansit autem Maria cum illa mensibus tribus »), vraisemblablement jusqu’à la naissance voire la circoncision du Précurseur : il eut donc été plus logique de placer cette fête juste à la suite de l’Annonciation du Seigneur, mais l’importance de la Visitation n’est pas telle que sa commémoration vienne charger un temps déjà bien occupé par l’incidence mobile de la Pâque. Tout ceci explique le compromis du 31 mai qui entraîne comme conséquence le déplacement de la fête de Marie-Reine au 22 août et celui du Cœur Immaculé de Marie au samedi qui suit la solennité du Sacré-Cœur. Le conformisme au texte évangélique valait-il la peine de tous ces bouleversements ? on comprend les nombreuses critiques qui s’élevèrent contre ce changement de date qui semblait en plus rompre le lien avec la solennité du Précurseur et faire disparaître l’octave de celle-ci, d’autant plus que le prétexte de clore le mois de Marie par une célébration mariale ne valait guère puisque depuis Pie XII, Marie était déjà célébrée sous son titre royal le 31 mai...
La réforme liturgique met fin à la situation qui perdurait depuis 1570 et qui voyait privée la Visitation d’une messe propre. La messe actuelle possède en effet des oraisons nouvelles inspirées des missels de Braga et de Paris et des textes scripturaires plus riches (l’Évangile ne s’arrête plus au premier verset du Magnificat) et présentant mieux les différentes facettes du mystère. Si le nouvel office écarte les deux lectures patristiques du précédent pour un commentaire du Magnificat par le moine anglais Bède de Jarrow, il se fait surtout remarquer par ses trois hymnes propres particulièrement belles dont l’une remonte au premier temps de la fête.