Histoire de saint Charles Lwanga et ses compagnons
Le 24 février 1878, quatre jours seulement après son élection, le pape Léon XIII signa un décret de la Sacrée congrégation pour la Propagation de la foi qui attribuait les régions interlacustres du Tanganyika aux Pères Blancs. Le fondateur de ceux-ci, Monseigneur Lavigerie, alors archevêque d’Alger, fut nommé Délégué Apostolique pour l’Afrique équatoriale. Le 21 avril de la même année, dix de ses missionnaires quittèrent Marseille pour l’Afrique de l’Est. Ils débarquèrent dans l’île de Zanzibar le 30 mai. Au cours de leur progression vers l’intérieur du pays, ils se scindèrent en deux groupes, l’un se rendant au Tanganyika et l’autre en Uganda.
Au sud du Soudan et de l’Éthiopie, c’est-à-dire à l’est du continent, s’étend un immense plateau, grand à peu près comme la France, que domine la puissante masse du volcan Elgon. Une magnifique nappe d’eau, le lac Victoria, — si vaste qu’il s’y produit de petites marées,— en occupe le sud, et c’est de ce lac que sort une des deux rivières qui, en s’unissant, vont former le Nil. Ce haut plateau, où le climat est frais, où les pluies sont suffisantes sans être excessives, ne manque pas de richesses : bananiers, épices, café, maïs, sorgho, bœufs et moutons y font vivre à l’aise une population qui se développe. Cette population est formée de travailleurs, qu’on appelle « bantous ».
Comme la presque totalité des hommes d’Afrique, les bantous de l’Ouganda étaient, il y a quatre-vingts ans, fétichistes, c’est-à-dire qu’ils adoraient des sortes de divinités grossières représentées par des pieux sculptés, des idoles nombreuses, auxquels ils faisaient des sacrifices sanglants. Cependant les Arabes de la côte exerçaient sur eux une certaine influence et cherchaient à les gagner à leur religion : l’Islam, la doctrine de Mahomet. Aussi, pour les missionnaires du Christ, la situation n’était-elle pas commode.
Dès avant l’arrivée des Pères Blancs, deux religions avaient en effet fait leur apparition dans cette région : l’islam en 1844 et l’anglicanisme en 1877.
Le 17 février 1879, le père Simon Lourdel et le frère Amans arrivèrent à Entebbe.
Cinq jours plus tard, ils furent reçus par le roi du Buganda, MUTESA qui les autorisa, eux et leurs confrères demeurés provisoirement en arrière, à établir la mission catholique de RUBAGA tout près du palais royal à KAMPALA, la capitale.
Dès leur arrivée les missionnaires commencèrent leur travail d’évangélisation et annoncèrent la bonne nouvelle de Jésus autour d’eux.
Ils réussirent d’éclatante façon. Après moins de cinq ans d’évangélisation, dans maints districts de l’Ouganda des groupes de chrétiens se formèrent, extrêmement fervents et dévoués. Le baptême des quatre premiers Ougandais eut lieu le 27 mars 1880. Quatre autres furent baptisés deux mois plus tard. En certaines bourgades, on en comptait deux cent cinquante et davantage. Leur nombre croissait de mois en mois. Avant même d’avoir reçu le baptême, les catéchumènes commençaient déjà à faire de l'apostolat parmi leurs amis, dans leurs familles, et il n’était guère d’entre eux qui n’amenât avec lui une nouvelle recrue.
Bientôt même, il y eut des chrétiens dans l’entourage du roi, parmi les jeunes gens des meilleures familles qui servaient autour de lui comme autrefois, chez les rois d’Europe, servaient les pages. Le chef des pages, quelque chose comme le régisseur du Palais royal, Charles Louanga, étant devenu chrétien, un grand nombre des pages l’avaient suivi. Et ainsi, à deux pas du roi, encore fétichiste, on célébrait les cérémonies chrétiennes avec foi.
Or ce roi, nommé Mouanga, était un garçon jeune, violent, qui se laissait aller à de terribles mouvements de colère et qui, de plus, était fort influençable : ceux qui avaient sa confiance lui faisaient faire à peu près tout ce qu’ils voulaient. À cette époque, celui qui avait toute sa confiance était son premier ministre, lequel haïssait Charles Louanga et les chrétiens. En toute occasion, il répétait au roi que ces missionnaires n’étaient que des agents chargés par les Blancs de ruiner son autorité, que, s’il les laissait continuer leur propagande, il verrait bientôt les Anglais, les Français, les Allemands envahir ses États, venant de toutes les directions. Et les commerçants arabes auxquels l’Ouganda vendait ses marchandises, répétaient au triste Mouanga qu’il ferait bien mieux d’embrasser la religion de Mahomet.
Au début, Mouanga hésita. Un jour, il annonça qu’il allait faire de l’Islam la religion obligatoire de tous ses sujets ; mais un des Pères Blancs qui vivaient dans le pays se présenta devant lui avec courage et réclama le droit pour tous de prier Dieu de la façon qui lui plairait, et il obtint gain de cause. Mouanga n’osait pas s’attaquer aux Blancs, de peur de provoquer une expédition d’une puissance européenne. Seulement, il n’en mûrissait pas moins sa colère contre ceux de son peuple qui avaient accepté le baptême.
Lorsque les Pères Blancs eurent le sentiment que leur vie était menacée, ils crurent bon de quitter le pays et d’attendre des jours meilleurs.
Le 8 novembre 1882 ils s’exilèrent volontairement dans le BUKUMBI, sur la rive sud du lac Victoria, près de Mwanza dans l’actuelle TANZANIE.
En partant, ils laissaient derrière eux vingt baptisés et 250 catéchumènes. En l’absence des Pères, les chrétiens et les vieux catéchumènes devinrent leurs propres apôtres. Spontanément, ils se divisèrent en petites communautés dirigées par des catéchistes.
Lorsque les missionnaires revinrent de leur exil en 1885, le nouveau roi, MWANGA, leur réserva un accueil chaleureux et enthousiaste. Mais, hélas, la lune de miel fut de courte durée. Ceux qui étaient opposés aux missionnaires, spécialement le Premier ministre et les arabisants, parvinrent à convaincre le roi qu’il s’agissait d’une intrusion des blancs, destinée à le renverser. Il se mit donc à suspecter les Européens tant catholiques qu’anglicans et tous ceux qui les accompagnaient.
Un évêque anglican et sa suite furent massacrés par les sbires de MWANGA. Ce fait suscita la colère de certains chrétiens du Buganda, même au palais royal. Ils blâmèrent le roi à cause de ce massacre d’innocents.
Parmi ceux qui avaient critiqué la position du souverain se trouvait JOSEPH MUKASA BALIKUDDEMBE, fonctionnaire au Palais et malheureusement rival du Premier ministre. Dans sa colère et dans sa honte, le roi ordonna son exécution, prétextant qu’il ne pouvait recevoir de remontrances de la part de semblables sujets. BALIKUDDEMBE fut brûlé vif le 15 novembre 1885 et devint le premier martyr catholique.
En mourant, le martyr avait prononcé des paroles sublimes, celles de Jésus sur la croix : « Allez dire à Mouanga que je lui pardonne de tout mon cœur et que je lui conseille de se repentir. » Ce supplice, au lieu d’effrayer les chrétiens, n’avait fait qu’exalter leur courage. Le lendemain du martyre de Joseph, 12 catéchumènes demandent le baptême et 500 autres sont baptisés la même semaine.
La situation était si tendue que les Pères Blancs, avant de donner le baptême à ceux qui le demandaient, leur disaient très franchement qu’ils risquaient leur vie, qu’il fallait bien réfléchir avant de recevoir l’Eau Sainte du sacrement. Mais le nombre des baptisés n’en croissait pas moins, très vite.
Parmi les pages, c’était une véritable émulation à qui se montrerait meilleur chrétien ! Sans cesse des groupes de ces jeunes gens, à qui l’excellent Charles Louanga avait parlé du Christ et de la vérité chrétienne, arrivaient chez les missionnaires et demandaient à être baptisés. Le souvenir de leur martyr, de Joseph Moukassa, les exaltait dans leur détermination. Une fois c’étaient vingt-deux baptêmes, une autre fois quinze. Tant et si bien que presque tous les pages du roi furent chrétiens.
Celui-ci, bien entendu, ne l’ignorait pas. Un jour, comme il passait en revue le bataillon des pages, le petit despote cria : « Que ceux qui ne prient pas avec les Blancs sortent des rangs ! » II y en eut trois seulement. Tous les autres étaient baptisés ou avaient résolu de l’être. Le roi entra dans une de ces fureurs terribles dont il avait le secret. Il ordonna au premier ministre d’enfermer tous ces jeunes gens dans un camp, bien gardé par des sentinelles, en attendant qu’il eût décidé de leur sort. Et il se mit à hurler : « II faut que je me débarrasse de ces scélérats qui veulent me détrôner ! Il faut que je les massacre tous ! »
Le 25 mai 1886, comme une de ses sœurs essayait d’implorer leur grâce, le roi Mwanga, égorgea un page de 14 ans, Denis Sebuggwao, après avoir été informé qu’il apprenait la catéchèse. Le lendemain, il déclara ouverte la persécution contre les chrétiens. André Kaggwa, un autre page est amputé puis tué.
En plus de Joseph, Denis et André, Achille Kiwanuka, un clerc qui servait à la cour du roi, et 14 autres pages sont condamnés à mort. Alors qu’ils marchaient, attachés les uns autres, ils rencontrèrent un jeune nommé Pontien Ngondwe. « Tu sais prier ? », lui demanda l’un des bourreaux qui lui trancha la tête à sa réponse par l’affirmative.
Durant des mois, de longs et sévères mois, les pages furent maintenus dans le camp de concentration, à peine nourris, menacés sans cesse. Tous les jours on leur annonçait qu’ils allaient être torturés, brûlés vifs, déchiquetés, jetés aux fauves. Aucun ne fléchit. Derrière les grilles de bambous, ils priaient tous ensemble et leur grand chef, le bon Charles Louanga, baptisait même, dans le camp, quatre d’entre eux qui n’avaient pas encore reçu l’Eau Sainte avant d’être arrêtés.
Quand il apprit cette nouvelle, le roi fut au comble de l’exaspération. Il réunit son conseil et annonça que les jeunes pages qui persisteraient à être chrétiens mourraient. Il était si menaçant que les parents mêmes de la plupart des pages se soumirent, épouvantés, et s’écrièrent : « Roi, tues-les donc, ces enfants ingrats et rebelles ! Nous t’en donnerons d’autres ! » « Qu’ils meurent tous ! » cria le roi. Et se tournant vers les jeunes chrétiens, il ajouta avec un rire sinistre : « Allez manger votre vache chez votre Père du ciel ! »
Mais, même devant la menace imminente de la mort, aucun ne trahit. Tous déclarèrent qu’ils préféraient le supplice au parjure. Il y avait parmi eux le petit Mbaga, âgé de quatorze ans, le fils du bourreau en chef, à qui son père proposa de le faire fuir et qui refusa, à qui sa mère demanda, avec des supplications, de déclarer qu’il ne priait plus avec les Blancs, et qui refusa encore… Ces enfants héroïques n’étaient-ils pas dignes des martyrs de jadis ?
Le Père Lourdel intercéda vainement en leur faveur.
Leur mort fut aussi admirable. On commença par les emmener, à pied, enchaînés, entravés, à plus de soixante kilomètres de la capitale, en pleine forêt, — sans doute de peur que le spectacle de toutes ces jeunes victimes exaspérât la passion du peuple et provoquât une révolte. Ceux qui, le long de cette dure route, se montrèrent trop faibles, ceux qui tombèrent, ceux dont les chevilles enflèrent, furent abattus d’un coup de sagaie, sur place. La nuit, on les attachait encore davantage, on les enfermait dans les cages de bambou. Comme s’ils avaient eu envie de fuir ! Ils ne faisaient que chanter des cantiques et trois d’entre eux, qui avaient eu l’occasion de s’enfuir, étaient revenus rejoindre leurs camarades, volontairement.
L’endroit choisi pour l’exécution fut NAMUGONGO à dix kilomètres environ de la capitale ; l’un des condamnés fut tué à MENGO, sur la route du supplice.
Arrivés au lieu du supplice, en vue du bûcher gigantesque sur lequel ils devaient périr, une fois encore invités à renier leur foi chrétienne, ils refusèrent, tous, sans aucune exception. « Qu’on vous rôtisse, criait un des bourreaux, pour voir si votre Dieu sera assez fort pour venir vous délivrer ! »
Et l’un des jeunes pages, Bruno, répondait avec calme : « Vous pouvez bien brûler notre corps. Notre âme, vous ne la brûlerez pas. Elle ira en Paradis. »
Et la funèbre cérémonie commença. L’un après l’autre, on enfermait les martyrs dans une claie de roseaux, puis on les portait sur le bûcher, comme de vivants fagots.
L’un des martyrs les plus connus est Kizito, 13 ans, page du roi, le plus jeune du groupe. « Donne-moi la main : j’aurai moins peur », dit-il à Charles Lwanga, dans l’attente du bûcher.
« C’est ici que nous verrons Jésus ! », s’exclamait un autre. Pendant qu’on les brûlait, les martyrs récitaient le « Notre Père ». On sut qu’ils étaient morts quand cessa leur prière.
Quand le bourreau alluma le feu, pour brûler les pieds de Charles, celui-ci lui dit : « tu me brûles, mais c’est comme si tu versais de l’eau pour me laver ! » Lorsque les flammes attaquèrent la région du cœur, avant d’expirer, Charles murmura : « Mon Dieu ! mon Dieu ! »
Quand vint le tour du petit Mbaga, son père, le chef des bourreaux, n’eut quand même pas le triste courage de faire brûler son enfant tout vivant : il l’emmena à l’écart et l’abattit d’un coup de massue. Puis la flamme jaillit et l’on entendit de grands cris, des chants d’actions de grâces qui se mêlèrent au tam-tam effréné des sorciers indigènes dansant autour du bûcher : les petits martyrs de l’Ouganda avaient donné leur vie pour le Christ.
Le dernier des martyrs est Jean-Marie Muzei. Il se livra lui-même au roi, las de se cacher pour vivre sa foi. Il est décapité le 27 janvier 1887 et son corps jeté dans un marécage près de MENGO, un faubourg de la capitale.
Les autres martyrs de l’Ouganda sont : Adolphe Ludigo Mkasa, Ambroise Kibuka, Anatole Kiriggwajjo, Athanase Bazzekuketta, Bruno Seronuma, Jacques Buzabali, Gonzague Gonza, Gyavira, Luc Banabakintu, Matthias Kalemba, Mbaya Tuzinde, Mgagga, Mukasa Kiriwanwu, Noé Mawaggali.
En plus des 22 martyrs catholiques 23 chrétiens anglicans sont tués dans la même période.
Le 16 août 1912, le pape saint Pie X déclare vénérables les Charles Lwanga et ses compagnons. Ils sont béatifiés le 6 juin 1920, puis canonisés au cours du concile Vatican II, en présence de 2.000 évêques rassemblés à Rome, le 18 octobre 1964.
Saint Kizito et Saint Charles Lwanga sont proclamés patrons de la jeunesse africaine.
Leur exemple a inspiré beaucoup de chrétiens ougandais, spécialement dans les moments désespérés.
En Ouganda le 3 juin est un jour de fête pour les catholiques du pays et chaque année, un pèlerinage se rend à NAMUGONGO.