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Entrer dans la joie du Seigneur. (Saint AUGUSTIN)
Nous étions seuls, ma mère et moi, debout, accoudés à une fenêtre ; de là, le jardin intérieur de la maison où nous logions se présentait à nos regards c 'était à Ostie, près des bouches du Tibre, à l'écart des agitations, après les fatigues d'un long voyage ; nous y refaisions nos forces pour la traversée. Nous parlions ensemble dans un tête-à-tête fort doux. Oubliant le passé, tendus vers l'avenir, nous nous demandions en présence de la Vérité que tu es, Seigneur, ce que pourrait être cette vie éternelle des saints, que l'œil n'a vue, ni l'oreille entendue, ni le cœur de l'homme senti monter en lui. Nous disions donc : Si en quelqu'un faisait silence le tumulte de la chair, silence les images de la terre et des eaux et de l'air, silence même les cieux, et si l'âme aussi en soi faisait silence et se dépassait ne pensant plus à soi, silence les songes et les visions de l'imagination ; et toute langue et tout signe et tout ce qui passe laissaient silence en quelqu'un absolument - car, si on peut les entendre, toutes ces choses disent : « Ce n'est pas nous qui nous sommes faites mais celui-là nous a faites qui demeure à jamais ; »
-cela dit, si désormais elles se taisaient puisqu'elles nous ont dressé l'oreille vers celui qui les a faites, et s'il parlait lui-même, seul, non par elles mais par lui-même, et qu'il nous fît entendre son verbe non par langue de chair, ni par voix d'ange, ni par fracas de nuée, ni par énigme de parabole, mais que lui-même, que nous aimons en elles, lui-même se fit entendre à nous sans elles - comme à l'instant nous avons tendu nos êtres et d'une pensée rapide nous avons atteint l'éternelle sagesse qui demeure au-dessus de tout -si cela se prolongeait et que se fussent retirées les autres visions d'un ordre bien inférieur, et que celle-là seule ravît et absorbât et plongeât dans les joies intérieures celui qui la contemple, et que la vie éternelle fût telle qu'a été cet instant d'intelligence après lequel nous avons soupiré, n'est-ce pas cela que signifie Entre dans la joie de ton Seigneur ? Et pour quand, cette joie ? N'est-ce pas le jour où nous ressusciterons tous sans être tous changés ? Ma mère dit alors : « Mon fils, en ce qui me concerne, plus rien n'a de charme pour moi dans cette vie. Que pourrais-je faire encore ici-bas ? Pourquoi y serais-je ? Je ne sais ; je n'ai plus rien à espérer de ce siècle. Une seule chose me faisait désirer de rester assez longtemps dans cette vie te voir chrétien catholique avant ma mort. Je suis plus que comblée dans ce que mon Dieu m'a accordé : tu es allé jusqu'à mépriser les félicités de la terre et je te vois son serviteur. Qu'est-ce que je fais ici ? »