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PREMIÈRES VÊPRES DE LA SOLENNITÉ DE LA SAINTE VIERGE MARIE MÈRE DE DIEU ET TE DEUM D'ACTION DE GRÂCE POUR LA FIN DE L'ANNÉE, Mardi 31 décembre 2019
«Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils» (Ga 4, 4).
Le Fils envoyé par le Père a installé sa tente à Bethléem d’Ephrata, «le moindre des clans de Juda» (Mi 5, 1); il a vécu à Nazareth, une ville qui n’est jamais mentionnée dans les Ecritures sinon pour dire: «De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon?» (Jn 1, 46), et il est mort rejeté par la grande ville, par Jérusalem, crucifié en dehors de ses murs. La décision de Dieu est claire: pour révéler son amour, il choisit la petite ville et la ville méprisée, et quand il arrive à Jérusalem, il s’unit au peuple des pécheurs et des rejetés. Aucun des habitants de la ville ne se rend compte que le Fils de Dieu fait homme, marche dans ses rues, probablement pas même ses disciples, qui ne comprendront pleinement le Mystère présent en Jésus qu’avec la résurrection.
Les paroles et les signes de salut qu’Il accomplit dans la ville suscitent un étonnement et un enthousiasme momentanés, mais ils ne sont pas accueillis dans leur pleine signification: bientôt, on ne s’en souviendra plus, quand le gouverneur romain demandera: «Voulez-vous libérer Jésus ou Barabbas?». Jésus sera crucifié à l’extérieur de la ville, en-haut, sur le Golgotha, étant condamné par le regard de tous les habitants et tourné en dérision par leurs commentaires sarcastiques. Mais de là, de la croix, nouvel arbre de vie, la puissance de Dieu attirera tous à lui. Et la Mère de Dieu, qui sous la Croix est la Vierge de la Douleur, étendra également sa maternité à tous les hommes. La Mère de Dieu est la Mère de l’Eglise et sa tendresse maternelle rejoint tous les hommes.
Dans la ville, Dieu a installé sa tente …, et de là il ne s’est jamais éloigné! Sa présence dans la ville, même dans notre ville de Rome, «ne doit pas être fabriquée, mais découverte, dévoilée» (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 71). C’est nous qui devons demander à Dieu la grâce de nouveaux yeux capables d’un «regard contemplatif, c’est-à-dire un regard de foi qui découvre ce Dieu qui habite dans ses maisons, dans ses rues, sur ses places» (ibid., n. 71). Les prophètes, dans l’Ecriture, mettent en garde contre la tentation de ne lier la présence de Dieu qu’au Temple (Jr 7, 4): il vit au milieu de son peuple, marche avec lui et vit sa vie. Sa fidélité est concrète, elle est proximité avec l’existence quotidienne de ses enfants. Plus encore, quand Dieu veut faire toutes les choses nouvelles par son Fils, il ne commence pas par le Temple, mais par le sein d’une femme humble et pauvre de son peuple. Ce choix de Dieu est extraordinaire! Il ne change par l’histoire à travers les hommes puissants des institutions civiles et religieuses, mais à partir des femmes de la périphérie de l’empire, comme Marie, et de leurs seins stériles, comme celui d’Elisabeth.
Dans le Psaume 147, que nous venons de réciter, le psalmiste invite Jérusalem à glorifier Dieu, parce qu’Il «envoie sa Parole sur la terre, rapide, son verbe la parcourt» (v. 4). Grâce à son Esprit, qui prononce sa Parole dans chaque cœur humain, Dieu bénit ses enfants et les encourage à travailler pour la paix dans la ville. Je voudrais ce soir que notre regard sur la ville de Rome saisisse les choses du point de vue du regard de Dieu. Le Seigneur se réjouit de voir combien de réalités de bien, combien d’efforts et de dévouement sont accomplis chaque jour pour promouvoir la fraternité et la solidarité. Rome n’est pas seulement une ville compliquée, avec de nombreux problèmes, avec des inégalités, de la corruption et des tensions sociales. Rome est une ville où Dieu envoie sa Parole, qui s’installe dans le cœur de ses habitants grâce à l’Esprit et qui les pousse à croire, à espérer malgré tout, à aimer en luttant pour le bien de tous.
Je pense aux nombreuses personnes courageuses, croyantes et non croyantes, que j’ai rencontrées ces dernières années et qui représentent le «cœur battant» de Rome. Vraiment, Dieu n’a jamais cessé de changer l’histoire et le visage de notre ville grâce au peuple des humbles et des pauvres qui y habitent: Il les choisit, les inspire, les incite à l’action, les rend solidaires, les pousse à activer des réseaux, à créer des liens vertueux, pour construire des ponts et non des murs. C’est précisément grâce à ces mille ruisseaux d’eau vive de l’Esprit que la Parole de Dieu féconde la ville et, de stérile qu’elle était, en fait une «heureuse mère au milieu de ses fils» (Ps 113, 9).
Et que demande le Seigneur à l’Eglise de Rome? Il nous confie sa Parole et nous pousse à nous jeter dans la mêlée, pour nous faire participer à la rencontre et à la relation avec les habitants de la ville car «son message court rapidement». Nous sommes appelés à rencontrer les autres et à nous mettre à l’écoute de leur existence, de leur appel à l’aide. L’écoute est déjà un acte d’amour! Avoir du temps pour les autres, dialoguer, reconnaître d’un regard contemplatif la présence et l’action de Dieu dans leur vie, témoigner de la vie nouvelle de l’Evangile à travers des actes plutôt que des paroles est vraiment un service d’amour qui change la réalité. C’est en effet ainsi qu’un air nouveau circule dans la ville et aussi dans l’Eglise, le désir de se remettre en route, de dépasser les vieilles logiques de l’opposition et des barrières, pour collaborer ensemble, en édifiant une ville plus juste et plus fraternelle.
Nous ne devons pas avoir peur ou nous sentir inadaptés pour une mission si importante. Souvenons-nous: Dieu ne nous choisit pas à cause de notre «excellence», mais plutôt parce que nous sommes petits et que nous nous sentons ainsi. Nous le remercions pour sa grâce qui nous a soutenus cette année et élevons vers lui avec joie un chant de louange.



MESSE EN LA SOLENNITÉ DE MARIE MÈRE DE DIEU, HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS, Mercredi 1er janvier 2020
« Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Gal 4,4). Né d’une femme : c’est ainsi que Jésus est venu. Il n’est pas venu dans le monde déjà adulte, mais comme nous l’a dit l’Evangile, il a été « conçu dans le sein » (Lc 2,21): c’est là qu’il a fait sienne notre humanité, jour après jour, mois après mois. Dans le sein d’une femme, Dieu et l’humanité se sont unis pour ne jamais plus se séparer : maintenant aussi, dans le ciel, Jésus vit dans la chair qu’il a prise dans le sein de sa mère. En Dieu, il y a notre chair humaine!
En ce premier jour de l’année, nous célébrons ces noces entre Dieu et l’homme, inaugurées dans le sein d’une femme. En Dieu, il y aura pour toujours notre humanité et pour toujours Marie sera la Mère de Dieu. Elle est femme et mère, c’est ce qui est essentiel. Par elle, une femme, le salut est venu et donc il n’y a pas de salut sans la femme. C’est là que Dieu s’est uni à nous, et si nous voulons nous unir à lui, il faut passer par le même chemin : par Marie, femme et mère. C’est pourquoi nous commençons l’année sous le signe de Notre-Dame, la femme qui a tissé l’humanité de Dieu. Si nous voulons tisser d’humanité les trames de nos jours, nous devons repartir de la femme.
Né d’une femme. La renaissance de l’humanité a commencé à partir de la femme. Les femmes sont sources de vie. Cependant elles sont continuellement offensées, battues, violentées, poussées à se prostituer et à supprimer la vie qu’elle portent dans leur sein. Toute violence faite à la femme est une profanation de Dieu, né d’une femme. Par le corps d’une femme, le salut est parvenu à l’humanité : de la façon dont nous traitons le corps de la femme, nous comprenons notre niveau d’humanité. Combien de fois le corps de la femme a été sacrifié sur les autels profanes de la publicité, du gain, de la pornographie, exploité comme une surface à utiliser. Il doit être libéré du consumérisme, il doit être respecté et honoré ; c’est la chair la plus noble du monde, elle a conçu et a mis au monde l’Amour qui nous a sauvé! Aujourd’hui encore, la maternité est humiliée, parce que l’unique croissance qui importe est la croissance économique. Il y a des mères qui prennent le risque de voyages dangereux, cherchant désespérément à donner au fruit de leur sein un avenir meilleur et sont jugées en surnombre par des personnes qui ont le ventre plein, mais de choses, et le coeur vide d’amour.
Né d’une femme. Selon le récit de la Bible, la femme arrive au sommet de la création, comme le résumé de tout le créé. Elle renferme en elle, en effet, la finalité du créé lui-même : la génération et la protection de la vie, la communion avec tout, le soin de tout. C’est ce que fait la Vierge Marie dans l’Evangile aujourd’hui. « Marie – dit le texte – retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (v. 19). Elle conservait tout : la joie pour la naissance de Jésus et la tristesse pour l’hospitalité refusée à Bethlehem ; l’amour de Joseph et l’étonnement des bergers ; les promesses et les incertitudes pour l’avenir. Elle prenait tout à cœur et mettait tout en place dans son cœur, même les adversités. Parce qu’elle ordonnait dans son cœur toute chose avec amour et confiait tout à Dieu.
Dans l’Evangile, cette action de Marie revient une seconde fois : à la fin de la vie cachée de Jésus, il est dit en effet que « sa mère gardait dans son cœur tous ces événements » (v. 51). Cette répétition nous fait comprendre que, conserver dans le cœur, n’est pas un beau geste que la Vierge Marie faisait quelquefois, mais c’était son habitude. C’est propre à la femme, de prendre à cœur la vie. La femme montre que le sens de la vie, ne consiste pas à continuer de produire des choses, mais de prendre à cœur les choses qui existent. Seul celui qui regarde avec le cœur voit bien, parce qu’il sait “regarder à l’intérieur” : la personne au delà de ses erreurs, le frère au delà de ses fragilités, l’espérance dans les difficultés; voir Dieu en tout.
Au moment où nous commençons la nouvelle année demandons-nous : “Est-ce que je sais regarder avec le cœur ? Est-ce que je sais regarder les personnes avec le cœur ? Est-ce que les gens avec qui je vis me tiennent à cœur, ou bien est-ce que je les détruis par les commérages ? Et surtout, ai-je le Seigneur au centre du cœur, ou bien d’autres valeurs, d’autres intérêts, ma promotion, les richesses, le pouvoir ?”. Si seulement la vie nous tient à cœur, nous saurons en prendre soin et dépasser l’indifférence qui nous enveloppe. Demandons cette grâce : de vivre l’année avec le désir de prendre à cœur les autres, de prendre soin des autres. Et si nous voulons un monde meilleur, qui soit une maison de paix et non une cour de guerre, il faut avoir à cœur la dignité de toute femme. De la femme est né le Prince de la paix. La femme est donneuse et médiatrice de paix et doit être pleinement associée aux processus décisionnels. Car, quand les femmes peuvent transmettre leurs dons, le monde se retrouve plus uni et plus en paix. Pour cela, une conquête pour la femme est une conquête pour l’humanité entière.
Né d’une femme. Jésus, qui vient de naître, s’est miré dans les yeux d’une femme, dans le visage de sa mère. Il a reçu d’elle les premières caresses, il a échangé avec elle les premiers sourires. Avec elle, il a inauguré la révolution de la tendresse. L’Eglise, en regardant l’enfant Jésus, est appelée à la continuer. Parce qu’elle aussi, tout comme Marie, est femme et mère, l’Eglise est femme et mère, et, dans la Vierge Marie, elle retrouve ses traits distinctifs. Elle la voit, immaculée, et se sent appelée à dire “non” au péché et à la mondanité. Elle la voit, féconde, et se sent appelée à annoncer le Seigneur, à l’engendrer dans les vies. Elle la voit, mère, et se sent appelée à accueillir tout homme comme son enfant.
En s’approchant de Marie, l’Eglise se retrouve, elle retrouve son centre, elle retrouve son unité. L’ennemi de la nature humaine, le diable, cherche au contraire à la diviser, en mettant au premier plan, les différences, les idéologies, les pensées partisanes et les partis. Mais nous ne comprenons pas l’Eglise si nous la regardons à partir des structures, à partir des programmes et des tendances, des idéologies, des fonctionnalités : nous comprendrons quelque chose, mais pas le cœur de l’Eglise. Parce que l’Eglise a un cœur de mère. Et nous ses enfants, invoquons aujourd’hui la Mère de Dieu qui nous réunit comme un peuple croyant. O Mère, engendre en nous l’espérance, apporte nous l’unité. Femme du salut, nous te confions cette année, conserve-la dans ton cœur. Nous t’acclamons : Sainte Mère de Dieu. Tous ensemble, trois fois, nous acclamons Notre Dame, debout, la Vierge Sainte Mère de Dieu : Sainte Mère de Dieu! Sainte Mère de Dieu! Sainte Mère de Dieu!



MESSE EN LA SOLENNITÉ DE L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR, Lundi 6 janvier 2020
Dans l’Evangile (Mt 2, 1-12), nous avons entendu que les Mages commencent par manifester leurs intentions: « Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui » (v. 2). Adorer est l’objectif de leur parcours, le but de leur cheminement. En effet, arrivés à Bethléem, « ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, ils se prosternèrent devant lui » (v. 11). Si nous perdons le sens de l’adoration, nous perdons le sens de la marche de la vie chrétienne, qui est un cheminement vers le Seigneur, non pas vers nous. C’est le risque contre lequel l’Evangile nous met en garde, en présentant, à côté des Mages, des personnages qui n’arrivent pas à adorer.
Il y a surtout le roi Hérode, qui utilise le verbe adorer, mais avec une intention fallacieuse. Il demande, en effet, aux Mages de l’informer sur le lieu où se trouve l’Enfant « pour que – dit-il – j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui » (v. 8). En réalité, Hérode n’adorait que lui-même, et c’est pourquoi il voulait se libérer de l’Enfant par le mensonge. Qu’est-ce que cela nous enseigne ? Que l’homme, quand il n’adore pas Dieu, est amené à adorer son moi. Et même la vie chrétienne, sans adorer le Seigneur, peut devenir un moyen raffiné pour s’affirmer soi-même et son talent : des chrétiens qui ne savent pas adorer, qui ne savent pas prier en adorant. C’est un risque sérieux : nous servir de Dieu plutôt que de servir Dieu. Combien de fois n’avons-nous pas échangé les intérêts de l’Evangile avec les nôtres, combien de fois n’avons-nous pas couvert de religiosité ce qui nous arrangeait, combien de fois n’avons-nous pas confondu le pouvoir selon Dieu, qui est de servir les autres, avec le pouvoir selon le monde, qui est de se servir soi-même !
En plus d’Hérode, il y a d’autres personnes dans l’Evangile qui n’arrivent pas à adorer : ce sont les chefs des prêtres et les scribes du peuple. Ils indiquent à Hérode, avec une précision extrême, où serait né le Messie : à Bethléem de Judée (cf. v. 5). Ils connaissent les prophéties et les citent avec exactitude. Ils savent où aller – des grands théologiens, des grands ! –, mais n’y vont pas. De cela aussi, nous pouvons tirer un enseignement. Dans la vie chrétienne, il ne suffit pas de savoir : sans sortir de soi-même, sans rencontrer, sans adorer, on ne connaît pas Dieu. La théologie et l’efficacité pastorale servent à peu de choses ou même à rien si on ne plie pas les genoux ; si on ne fait pas comme les Mages, qui ne furent pas seulement des savants organisateurs d’un voyage, mais qui marchèrent et adorèrent. Quand on adore, on se rend compte que la foi ne se réduit pas à un ensemble de belles doctrines, mais qu’elle est la relation avec une Personne vivante à aimer. C’est en étant face à face avec Jésus que nous en connaissons le visage. En adorant, nous découvrons que la vie chrétienne est une histoire d’amour avec Dieu, où les bonnes idées ne suffisent pas, mais qu’il faut lui accorder la priorité, comme le fait un amoureux avec la personne qu’il aime. C’est ainsi que l’Eglise doit être, une adoratrice amoureuse de Jésus son époux.
Au début de l’année, redécouvrons l’adoration comme une exigence de la foi. Si nous savons nous agenouiller devant Jésus, nous vaincrons la tentation de continuer à marcher chacun de son côté. Adorer, en effet, c’est accomplir un exode depuis l’esclavage le plus grand, celui de soi-même. Adorer, c’est mettre le Seigneur au centre pour ne pas être centrés sur nous-mêmes. C’est remettre les choses à leur place, en laissant à Dieu la première place. Adorer, c’est mettre les plans de Dieu avant mon temps, mes droits, mes espaces. C’est accueillir l’enseignement de l’Ecriture : « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras » (Mt 4, 10). Ton Dieu : adorer c’est se sentir de appartenir mutuellement avec Dieu. C’est lui dire “tu” dans l’intimité, c’est lui apporter notre vie en lui permettant d’entrer dans nos vies. C’est faire descendre sa consolation sur le monde. Adorer, c’est découvrir que, pour prier, il suffit de dire : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28), et se laisser envahir par sa tendresse.
Adorer, c’est rencontrer Jésus sans une liste des demandes, mais avec l’unique demande de demeurer avec lui. C’est découvrir que la joie et la paix grandissent avec la louange et l’action de grâce. Quand nous adorons, nous permettons à Jésus de nous guérir et de nous changer. En adorant, nous donnons au Seigneur la possibilité de nous transformer avec son amour, d’illuminer nos obscurités, de nous donner la force dans la faiblesse et le courage dans les épreuves. Adorer, c’est aller à l’essentiel : c’est la voie pour nous désintoxiquer de nombreuses choses inutiles, des dépendances qui anesthésient le cœur et engourdissent l’esprit. En adorant, en effet, on apprend à refuser ce qu’il ne faut pas adorer : le dieu argent, le dieu consommation, le dieu plaisir, le dieu succès, notre moi érigé en dieu. Adorer, c’est se faire petit en présence du Très Haut, pour découvrir devant Lui que la grandeur de la vie ne consiste pas dans l’avoir, mais dans le fait d’aimer. Adorer, c’est nous redécouvrir frères et sœurs devant le mystère de l’amour qui surmonte toute distance : c’est puiser le bien à la source, c’est trouver dans le Dieu proche le courage d’approcher les autres. Adorer, c’est savoir se taire devant le Verbe divin, pour apprendre à dire des paroles qui ne blessent pas, mais qui consolent.
Adorer, c’est un geste d’amour qui change la vie. C’est faire comme les Mages : c’est apporter au Seigneur l’or, pour lui dire que rien n’est plus précieux que lui ; c’est lui offrir l’encens, pour lui dire que c’est seulement avec lui que notre vie s’élève vers le haut ; c’est lui présenter la myrrhe, avec laquelle on oignait les corps blessés et mutilés, pour promettre à Jésus de secourir notre prochain marginalisé et souffrant, parce que là il est présent. D’habitude, nous savons prier – nous demandons, nous remercions le Seigneur –, mais l’Eglise doit encore aller plus loin avec la prière d’adoration, nous devons grandir dans l’adoration. C’est une sagesse que nous devons apprendre tous les jours. Prier en adorant : la prière d’adoration.
Chers frères et sœurs, aujourd’hui chacun de nous peut se demander : “Suis-je un chrétien adorateur ?”. De nombreux chrétiens qui prient ne savent pas adorer. Faisons-nous cette demande. Trouvons du temps pour l’adoration dans nos journées et créons des espaces pour l’adoration dans nos communautés. C’est à nous, comme Eglise, de mettre en pratique les paroles que nous avons priées aujourd’hui dans le Psaume : “Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi”. En adorant, nous aussi, nous découvrirons, comme les Mages, le sens de notre cheminement. Et, comme les Mages, nous expérimenterons « une très grande joie » (Mt 2, 10).



MESSE EN LA FÊTE DU BAPTÊME DU SEIGNEUR, Chapelle Sixtine, Dimanche 12 janvier 2020
Comme Jésus qui est allé se faire baptiser, ainsi, vous amenez vos enfants.
Jésus répond à Jean: «Il nous convient d’accomplir toute justice» (cf. Mt 3, 15). Baptiser un enfant est un acte de justice, pour lui. Et pourquoi? Parce que dans le baptême, nous lui donnons un trésor, dans le baptême, nous lui donnons un gage: l’Esprit Saint. L’enfant sort [du baptême] avec la force de l’Esprit Saint en lui: l’Esprit qui le défendra, l’aidera, durant toute sa vie. C’est pourquoi il est si important de les baptiser quand ils sont enfants, afin qu’ils grandissent avec la force de l’Esprit Saint.
C’est le message que je voudrais vous donner aujourd’hui. Vous amenez vos enfants aujourd’hui, [pour qu’ils aient] en eux l’Esprit Saint. Et veillez à ce qu’ils grandissent avec la lumière, avec la force de l’Esprit Saint, à travers la catéchèse, l’aide, l’enseignement, les exemples que vous donnerez chez vous... Tel est le message.
Je voudrais vous dire autre chose de fort. Seulement un avis. Les enfants n’ont pas l’habitude de venir à la Sixtine, c’est la première fois! Ils n’ont pas l’habitude non plus de rester enfermés dans un lieu peut-être un peu chaud. Et ils n’ont pas l’habitude d’être habillés comme cela, pour une fête si belle comme celle d’aujourd’hui. Ils sentiront un peu d’inconfort parfois. Et l’un d’eux commencera [à pleurer]... — le concert n’a pas encore commencé! — l’un commencera, puis l’autre... Ne vous inquiétez pas, laissez pleurer et crier les enfants. Mais plutôt, si ton enfant pleure et se plaint, peut-être est-ce parce qu’il a trop chaud: découvrez-le un peu; ou parce qu’il a faim: allaitez-le, ici, oui, toujours tranquillement. Je l’ai dit aussi l’an dernier: ils ont une dimension «chorale»: il suffit que l’un d’eux donne le «la» et tout le monde commence, et on fera un concert. Ne vous inquiétez pas. C’est une belle prédication quand un enfant pleure à l’église, c’est une belle prédication. Faites en sorte qu’il se sente bien et allons de l’avant.
N’oubliez pas: vous apportez l’Esprit Saint dans vos enfants.



DIMANCHE DE LA PAROLE DE DIEU, IIIe dimanche du Temps ordinaire, 26 janvier 2020
« Jésus commença à proclamer ». (Mt 4,17). C’est ainsi que l’évangéliste Matthieu introduit le ministère de Jésus. Lui, la Parole de Dieu, il est venu pour nous parler avec ses paroles et avec sa vie. En ce premier Dimanche de la Parole de Dieu, rendons-nous aux origines de sa prédication, aux sources de la Parole de vie. L’Evangile de ce jour nous y aide (Mt 4, 12-23), il nous dit comment, et à qui Jésus a commencé à prêcher.
1. Comment a-t-il commencé ? Avec une phrase très simple : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (v.17). Cette phrase est à la base de tous ses discours : nous dire que le règne des cieux est proche. Qu’est-ce que cela signifie ? Par règne des cieux, on entend le règne de Dieu, autrement dit, sa manière de régner, de se présenter face à nous. Maintenant, Jésus nous dit que le règne des cieux est proche, que Dieu est proche. Voilà la nouveauté, le premier message : Dieu n’est pas loin, celui qui habite les cieux est descendu sur la terre, il s’est fait homme. Il a ôté les barrières, il a supprimé les distances. Nous ne l’avons pas mérité : il est descendu, il est venu à notre rencontre. Et cette proximité de Dieu à son peuple est son habitude, depuis le début, déjà dans l’Ancien Testament. Il disait au peuple : “pense : quel peuple a ses dieux aussi proches que je suis proche de toi ?” (cf. Dt 4, 7). Et cette proximité s’est faite chair en Jésus.
C’est un message de joie : Dieu est venu nous visiter, en personne, en se faisant homme. Il n’a pas pris notre condition humaine par sens de responsabilité, non, mais par amour. Par amour il a pris notre humanité, parce qu’on prend ce qu’on aime. Dieu a pris notre humanité parce qu’il nous aime et il veut nous donner gratuitement le salut que, seuls, nous ne pouvons pas obtenir. Il désire demeurer avec nous, nous donner la beauté de vivre, la paix du cœur, la joie d’être pardonnés et de nous sentir aimés.
Alors, nous comprenons l’invitation directe de Jésus : "Convertissez-vous", c’est-à-dire "change de vie". Changez de vie parce qu’une nouvelle manière de vivre a commencé : le temps de vivre pour soi est fini, le temps de vivre avec Dieu et pour Dieu, avec les autres et pour les autres, avec amour et par amour, a commencé. Aujourd’hui, Jésus te répète à toi aussi : "Courage, je suis près de toi, donne-moi de la place et ta vie changera !". Jésus frappe à la porte. C’est pourquoi le Seigneur te donne sa Parole, pour que tu l’accueilles comme la lettre d’amour qu’il a rédigée pour toi, pour te faire sentir qu’il est proche de toi. Sa Parole nous console et nous encourage. En même temps, elle provoque la conversion, elle nous secoue, nous libère de la paralysie de l’égoïsme. Parce que sa Parole a ce pouvoir : changer la vie, faire passer de l’obscurité à la lumière. Voilà la force de sa Parole.
2. Si nous voyons le lieu Jésus a commencé à prêcher, nous découvrons qu’il a commencé dans les régions considérées alors comme "ténébreuses". La première lecture et l’Evangile nous parlent en effet, de ceux qui se trouvaient « dans le pays et l’ombre de la mort » : ce sont les habitants du « pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations » (Mt 4, 15-16 ; cf. Is 8, 23-9,1). Galilée des nations : la région où Jésus a commencé à prêcher était appelée ainsi parce qu’elle était habitée par divers peuples, elle était un vrai mélange de peuples, de langues et de cultures. La Route de la mer, qui était un carrefour, en effet, passait par là. Y vivaient des pécheurs, des commerçants et des étrangers : ce n’était évidemment pas le lieu de la pureté religieuse du peuple élu. Et pourtant, Jésus a commencé par-là : non pas à l’entrée du temple de Jérusalem, mais dans la partie opposée du pays, dans la Galilée des nations, dans un lieu frontière. Il a commencé par une périphérie.
Nous pouvons en recueillir un message : la Parole qui nous sauve ne va pas à la recherche de lieux préservés, stérilisés, sûrs. Elle va dans nos complexités, dans nos ténèbres. Aujourd’hui comme hier, Dieu désire visiter ces lieux où nous pensons qu’il ne va pas. Que de fois c’est nous, au contraire, qui fermons la porte, préférant tenir cachées nos confusions, nos opacités et nos duplicités. Nous les scellons en nous, pendant que nous allons vers le Seigneur avec quelque prière formelle, en faisant attention que sa vérité ne nous secoue pas à l’intérieur. Et cela, c’est une hypocrisie cachée. Mais Jésus, nous dit l’Evangile d’aujourd’hui, « parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie » (v. 23) : à travers toute cette région multiforme et complexe. De la même façon, il n’a pas peur d’explorer nos cœurs, nos lieux les plus rudes et les plus difficiles. Il sait que seul son pardon nous guérit, que seule sa présence nous transforme, que seule sa Parole nous renouvelle. A lui qui a parcouru la Route de la mer, ouvrons-lui nos routes les plus tortueuses – celles que nous avons en nous, et que nous ne voulons pas voir ou que nous cachons -, laissons entrer en nous sa Parole, qui est « vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12).
3. Enfin, à qui Jésus a-t-il commencé à parler ? L’Evangile dit : « Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : "Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes" » (Mt 4, 18-19). Les premiers destinataires de l’appel ont été des pêcheurs : non pas des personnes soigneusement choisies selon leurs capacités ou des hommes pieux qui étaient dans le temple en train de prier, mais des gens ordinaires qui travaillaient.
Notons ce que Jésus leur dit : je vous ferai pêcheurs d’hommes. Il parle aux pêcheurs et utilise un langage qui leur est compréhensible. Il les attire à partir de leur vie : il les appelle là où ils sont et comme ils sont, pour les entrainer dans sa mission. « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent » (v. 20). Pourquoi aussitôt ? Simplement parce qu’ils se sont sentis attirés. Ils n’ont pas été rapides et prêts parce qu’ils avaient reçu un ordre, mais parce qu’ils étaient attirés par l’amour. Pour suivre Jésus les bonnes résolutions ne suffisent pas, mais il faut écouter chaque jour son appel. Lui seul, qui nous connaît et nous aime profondément, nous fait prendre le large dans la mer de la vie. Comme il l’a fait avec ces disciples qui l’ont écouté.
Pour cela nous avons besoin de sa Parole : écouter, au milieu des milliers de paroles de chaque jour, cette seule Parole qui ne nous parle pas des choses, mais qui nous parle de la vie.
Chers frères et sœurs, faisons place en nous à la Parole de Dieu ! Lisons quotidiennement quelques versets de la Bible. Commençons par l’Evangile : tenons-le ouvert sur la table à la maison, portons-le avec nous dans la poche ou dans le sac, lisons-le sur le téléphone portable, laissons-le nous inspirer chaque jour. Nous découvrirons que Dieu est proche, qu’il illumine nos ténèbres, et qu’avec amour il conduit au large notre vie.



FÊTE DE LA PRÉSENTATION DU SEIGNEUR,XXIVe JOURNÉE MONDIALE DE LA VIE CONSACRÉE, Samedi 1er février 2020
« Mes yeux ont vu le salut » (Lc 2, 30). Ce sont les paroles de Syméon que l’Evangile présente comme un homme simple : « un homme juste et religieux » – dit le texte (v. 25). Mais, de tous les hommes qui étaient au temple, lui seul a vu en Jésus le Sauveur. Qu’a-t-il vu ? Un enfant : un petit, fragile et simple enfant. Mais là, il a vu le salut, parce que l’Esprit Saint lui a fait reconnaître dans ce tendre nouveau-né « le Messie du Seigneur » (v. 26). En le prenant dans ses bras, il a perçu, dans la foi, qu’en lui Dieu accomplissait ses promesses. Et lui, Syméon, pouvait s’en aller en paix : il avait vu la grâce qui vaut plus que la vie (cf. Ps 63, 4), et il n’attendait plus rien.
Même vous, chers frères et sœurs consacrés, vous êtes des hommes et des femmes simples qui ont vu le trésor qui vaut plus que tous les avoirs du monde. Pour lui, vous avez laissé des choses précieuses, comme les biens, comme fonder votre famille. Pourquoi l’avez-vous fait ? Parce que vous êtes devenus amoureux de Jésus, vous avez vu tout en lui et, captivés par son regard, vous avez laissé le reste. La vie consacrée est cette vision. C’est voir ce qui compte dans la vie. C’est accueillir le don du Seigneur les bras ouverts, comme fit Syméon. Voici ce que voient les yeux des consacrés : la grâce de Dieu reversée dans leurs mains. La consacrée est celle qui, chaque jour, se regarde et dit : “tout est don, tout est grâce”. Chers frères et sœurs, nous ne méritons pas la vie religieuse, c’est un don d’amour que nous avons reçu.
Mes yeux ont vu ton salut. Ce sont les paroles que nous répétons chaque soir pendant les Complies. Avec elles, nous concluons la journée en disant : “Seigneur, mon salut vient de Toi, mes mains ne sont pas vides, mais pleines de ta grâce”. Savoir voir la grâce est le point de départ. Regarder en arrière ; relire son histoire et y voir le don fidèle de Dieu : non seulement dans les grands moments de la vie, mais aussi dans les fragilités, dans les faiblesses, dans les misères. Le tentateur, le diable insiste sur nos misères, nos mains vides : “Après toutes ces années tu ne t’es pas amélioré, tu n’as pas réalisé ce que tu pouvais, ils ne t’ont pas laissé faire ce vers quoi tu étais porté, tu n’as pas toujours été fidèle, tu n’es pas capable…” et ainsi de suite. Chacun d’entre nous connaît bien cette histoire, ces paroles. Nous voyons que cela est en partie vrai et nous suivons des pensées et des sentiments qui nous désorientent. Et nous risquons de perdre la boussole, qui est la gratuité de Dieu. Parce que Dieu nous aime toujours et il se donne à nous, même dans nos misères. Saint Jérôme donnait tant de choses au Seigneur et le Seigneur en demandait davantage. Il lui a dit : ‘‘Mais, Seigneur, je t’ai tout donné, tout, que manque-t-il ?’’ – ‘‘Tes péchés, tes misères, donne-moi tes misères’’. Lorsque nous gardons le regard fixé sur lui, nous nous ouvrons au pardon qui nous renouvelle et nous sommes confirmés par sa fidélité. Aujourd’hui nous pouvons nous demander : “Moi, vers qui j’oriente mon regard : vers le Seigneur ou vers moi ?”. Celui qui sait voir avant tout la grâce de Dieu, découvre l’antidote au manque de confiance et au regard mondain.
Car cette tentation menace la vie religieuse : avoir un regard mondain. C’est le regard qui ne voit plus la grâce de Dieu comme protagoniste de la vie et qui va à la recherche d’un substitut : un peu de succès, une consolation affective, faire finalement ce que je veux. Mais la vie consacrée, lorsqu’elle ne s’articule plus autour de la grâce de Dieu, se replie sur le moi. Elle perd son élan, elle s’installe, elle stagne. Et nous savons ce qui arrive : on réclame ses espaces et ses droits, on se laisse entraîner par des ragots et des méchancetés, on s’indigne pour chaque petite chose qui ne va pas et on entonne les litanies de plaintes – les jérémiades, ‘‘père jérémiades’’, ‘‘sœur jérémiades’’ : au sujet des frères, des sœurs, de la communauté, de l’Eglise, de la société. On ne voit plus le Seigneur dans toute chose, mais seulement le monde avec ses dynamiques, et le cœur se crispe. On prend ainsi de petites habitudes et ont devient pragmatique tandis qu’à l’intérieur augmentent la tristesse et le manque de confiance qui dégénèrent en résignation. Voici ce vers quoi porte le regard mondain. La grande Thérèse disait à ses sœurs : ‘‘Malheur à la sœur qui répète ‘on a commis une injustice à mon égard’, malheur !’’.
Pour avoir le regard juste sur la vie, demandons de savoir voir la grâce de Dieu pour nous, comme Syméon. L’Evangile répète par trois fois qu’il était familier avec l’Esprit Saint, qui était sur lui, qui l’inspirait, qui l’attirait (cf. vv. 25-27). Il était familier avec l’Esprit Saint, avec l’amour de Dieu. La vie consacrée, si elle reste solide dans l’amour du Seigneur, voit la beauté. Elle voit que la pauvreté n’est pas un effort titanesque, mais une liberté supérieure, qui nous donne Dieu et les autres comme les vraies richesses. Elle voit que la chasteté n’est pas une stérilité austère, mais le chemin pour aimer sans posséder. Elle voit que l’obéissance n’est pas une discipline, mais la victoire sur notre anarchie, dans le style de Jésus. Dans une région touchée par le tremblement de terre en Italie – en parlant de pauvreté et de vie communautaire – il y avait un monastère bénédictin détruit et un autre monastère a transféré des sœurs chez eux. Mais elles y sont restées peu de temps : elles n’étaient pas heureuses, elles pensaient au monastère qu’elles avaient quitté, aux gens de là-bas. Et en fin de compte, elles ont décidé de retourner et d’installer le monastère dans deux caravanes. Au lieu d’être dans un grand monastère, à l’aise, elles étaient comme des puces, là, toutes ensemble, mais heureuses dans la pauvreté. Cela s’est passé l’année dernière. C’est beau !
Mes yeux ont vu ton salut. Syméon voit Jésus petit, humble, venu pour servir et non pour être servi, et il se définit lui-même serviteur. Il dit, en effet, : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix » (v. 29). Celui qui garde le regard sur Jésus apprend à vivre pour servir. Il n’attend pas que les autres commencent, mais il se met à la recherche du prochain, comme Syméon qui cherchait Jésus au temple. Dans la vie consacrée, où se trouve mon prochain ? Voilà la question : où se trouve le prochain ? Avant tout, dans sa propre communauté. La grâce de savoir chercher Jésus dans les frères et les sœurs que nous reçus doit être demandée. C’est là que l’on commence à mettre en pratique la charité : là où tu vis, en accueillant les frères et les sœurs avec leur pauvreté, comme Syméon accueillit Jésus simple et pauvre. Aujourd’hui, beaucoup voient dans les autres seulement des obstacles et des complications. Nous avons besoin de regards qui cherchent le prochain, qui rapprochent celui qui est loin. Les religieux et les religieuses, des hommes et des femmes qui vivent pour imiter Jésus, sont appelés à implanter dans le monde son regard, le regard de la compassion, le regard qui va à la recherche de ceux qui sont loin ; qui ne condamne pas, mais qui encourage, qui libère, qui console, le regard de la compassion. C’est un leitmotiv de l’Évangile ; tant de fois en parlant, Jésus dit : ‘‘il a eu de la compassion’’. C’est l’abaissement de Jésus vers chacun d’entre nous.
Mes yeux ont vu ton salut. Les yeux de Syméon ont vu le salut parce qu’ils l’attendaient (cf. v. 25). C’étaient des yeux qui attendaient, qui espéraient. Ils cherchaient la lumière et ils ont vu la lumière des nations (cf. v. 32). C’étaient des yeux fatigués, mais illuminés d’espérance. Le regard des personnes consacrées ne peut qu’être un regard d’espérance. Savoir espérer. En regardant autour de soi, il est facile de perdre l’espérance : les choses qui ne vont pas, la baisse des vocations…Pèse encore la tentation du regard mondain, qui anéantit l’espérance. Mais regardons l’Evangile et voyons Syméon et Anne : c’étaient des personnes âgées, seules, et pourtant elles n’avaient pas perdu l’espérance, parce qu’elles restaient en contact avec le Seigneur. Anne « ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière » (v. 37). Voici le secret : ne pas s’éloigner du Seigneur, source d’espérance. Nous devenons aveugles si nous ne regardons pas le Seigneur tous les jours, si nous ne l’adorons pas. Adorer le Seigneur !
Chers frères et sœurs, remercions Dieu pour le don de la vie consacrée et demandons un regard nouveau, qui sache voir la grâce, qui sache chercher le prochain, qui sache espérer. Alors, nos yeux verront aussi le salut.



RENCONTRE DE RÉFLEXION ET DE SPIRITUALITÉ « MÉDITERRANÉE FRONTIÈRE DE PAIX », VIIe DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, Bari 23 février 2020
Jésus cite la loi ancienne : « Œil pour œil, et dent pour dent » (Mt 5, 38; Ex 21, 24). Nous savons ce que cela voulait dire : à celui qui te prend quelque chose, tu lui prendras la même chose. C’était en réalité un grand progrès parce cela empêchait des représailles plus graves : si quelqu’un t’a fait du mal, tu lui rendras avec la même mesure, tu ne pourras pas lui faire pire. Equilibrer les différends était un pas en avant. Et pourtant Jésus va plus loin, bien plus loin : « Moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant » (Mt 5, 39). Mais comment, Seigneur ? Si quelqu’un pense mal de moi, si quelqu’un me fait du mal, je ne peux pas le lui rendre avec la même monnaie ? “Non”, dit Jésus : non-violence, aucune violence.
Nous pouvons penser que l’enseignement de Jésus poursuit une stratégie : à la fin, le mauvais renoncera. Mais ce n’est pas cela le motif pour lequel Jésus demande d’aimer même celui qui nous fait du mal. Quelle est la raison ? Que le Père, notre Père, aime toujours tout le monde, même si cela n’est pas réciproque. Il « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (v. 45). Et aujourd’hui, dans la première Lecture, il nous dit : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » (Lv 19, 2). Autrement dit : “Vivez comme moi, cherchez ce que je cherche”. Jésus a fait ainsi. Il n’a pas pointé du doigt ceux qui l’ont condamné injustement et tué cruellement, mais il leur a ouvert les bras sur la croix. Et il a pardonné à celui qui a mis les clous dans ses poignets (cf. Lc 23, 33-34).
Alors, si nous voulons être disciples du Christ, si nous voulons nous dire chrétiens, c’est le chemin. Il n’y en a pas d’autre. Aimés de Dieu, nous sommes appelés à aimer ; pardonnés, à pardonner ; touchés par l’amour, à donner l’amour sans attendre que les autres commencent ; sauvés gratuitement, à ne rechercher aucun bénéfice dans le bien que nous faisons. Mais tu pourrais dire : “Mais Jésus exagère ! Il dit même : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44) ; il parle ainsi pour attirer l’attention, mais il ne le pense peut-être pas vraiment”. Mais si, il le pense vraiment. Jésus n’use pas de paradoxes, il parle sans ambages. Il est direct et clair. Il cite la loi ancienne et il dit solennellement : “Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis”. Ce sont des paroles voulues, des paroles précises.
Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent. C’est la nouveauté chrétienne. C’est la différence chrétienne. Prier et aimer : voici ce que nous devons faire ; et pas seulement envers celui qui nous aime, pas seulement envers les amis, pas seulement envers notre peuple. Parce que l’amour de Jésus ne connaît pas de frontières ni de barrières. Le Seigneur nous demande le courage d’un amour sans calculs. Parce que la mesure de Jésus est l’amour sans mesure. Combien de fois n’avons-nous pas négligé ses requêtes, en nous comportant comme tout le monde ! Et pourtant, le commandement de l’amour n’est pas une simple provocation, il se trouve au cœur de l’Evangile. Sur l’amour envers tous, nous n’acceptons pas d’excuses, nous ne prêchons pas des complaisances confortables. Le Seigneur n’a pas été complaisant, il n’a pas fait de concessions, il nous a demandé l’extrémisme de la charité. C’est l’unique extrémisme chrétien autorisé : l’extrémisme de l’amour.
Aimez vos ennemis. Ça nous fera du bien aujourd’hui de répéter à nous-mêmes, pendant la Messe et après, ces paroles et de les appliquer aux personnes qui nous maltraitent, qui nous dérangent, que nous avons du mal à accueillir, qui nous enlèvent la sérénité. Aimez vos ennemis. Ça nous fera aussi du bien de nous poser des questions : “Moi, de quoi je me préoccupe dans la vie : des ennemis, de celui qui me veut du mal ? Ou d’aimer ?”. Ne te préoccupe pas de la méchanceté des autres, de celui qui pense mal de toi. Commence au contraire par désarmer ton cœur par amour de Jésus. Parce que celui qui aime Dieu n’a pas d’ennemis dans le cœur. Le culte à Dieu est le contraire de la culture de la haine. Et la culture de la haine se combat en luttant contre le culte de la plainte. Combien de fois nous nous plaignons pour ce que nous ne recevons pas, pour ce qui ne va pas ! Jésus sait que beaucoup de choses ne vont pas, qu’il y aura toujours quelqu’un qui nous voudra du mal, même quelqu’un qui nous persécutera. Mais il nous demande seulement de prier et d’aimer. Voici la révolution de Jésus, la plus grande de l’histoire : de l’ennemi à haïr à l’ennemi à aimer, du culte de la plainte à la culture du don. Si nous appartenons à Jésus, c’est le chemin ! Il n’y en a pas d’autre.
C’est vrai mais tu peux objecter : “Je comprends la grandeur de l’idéal, mais dans la vie c’est autre chose ! Si j’aime et si je pardonne, je ne survis pas dans ce monde où prévaut la logique de la force et où il semble que chacun ne pense qu’à soi”. Mais alors, la logique de Jésus est-elle perdante ? Elle est perdante aux yeux du monde, mais gagnante aux yeux de Dieu. Saint Paul nous a dit dans la deuxième Lecture : « Que personne ne s’y trompe, car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » (1 Co 3, 18-19). Dieu voit plus loin. Il sait comment l’on gagne. Il sait que le mal se vainc seulement par le bien. Il nous a sauvés ainsi : non par le glaive mais par la croix. Aimer et pardonner, c’est vivre comme des vainqueurs. Nous perdrons si nous défendons la foi par la force. Le Seigneur répéterait, à nous aussi, les paroles qu’il a dites à Pierre à Gethsémani : « Remets ton épée au fourreau » (Jn 18, 11). Dans les Gethsémani d’aujourd’hui, dans notre monde indifférent et injuste, où il semble qu’on assiste à l’agonie de l’espérance, le chrétien ne peut pas faire comme ces disciples qui ont d’abord pris l’épée avant de s’enfuir. Non, la solution n’est pas de sortir l’épée contre quelqu’un et encore moins de fuir les temps que nous vivons. La solution est la voie de Jésus : l’amour actif, l’amour humble, l’amour « jusqu’au bout » (Jn 13, 1).
Chers frères et sœurs, aujourd’hui Jésus, avec son amour sans limites, met haut la barre de notre humanité. A la fin, nous pouvons nous demander : “Et nous, allons-nous réussir ?”. Si le but avait été impossible, le Seigneur ne nous aurait pas demandé de l’atteindre. Mais seuls, c’est difficile ; c’est une grâce qui doit être demandée. Demander à Dieu la force d’aimer, lui dire : “Seigneur, aide-moi à aimer, enseigne-moi à pardonner. Je ne peux pas tout seul, j’ai besoin de Toi”. Et la grâce de voir les autres, non pas comme des obstacles et des complications, mais comme des frères et des sœurs à aimer, doit être demandée. Très souvent, nous demandons des aides et des grâces pour nous, mais nous demandons si peu de savoir aimer ! Nous ne demandons pas assez de savoir vivre le cœur de l’Evangile, d’être vraiment chrétiens. Mais « au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour » (S. Jean de la Croix, Parole de lumière et d’amour, 57). Choisissons aujourd’hui l’amour, même s’il coûte, même s’il va à contre-courant. Ne nous laissons pas conditionner par la pensée commune, ne nous contentons pas des demi-mesures. Accueillons le défi de Jésus, le défi de la charité. Nous serons de vrais chrétiens et le monde sera plus humain.



MESSE, BÉNÉDICTION ET IMPOSITION DES CENDRES, Basilique Sainte-Sabine, Mercredi, 26 février 2020
Nous commençons le Carême en recevant les cendres : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » (cf. Gn 3, 19). La poussière sur la tête nous ramène à la terre, elle nous rappelle que nous venons de la terre et qu’en terre nous retournerons. Cela veut dire que nous sommes faibles, fragiles, mortels. Dans le cours des siècles et des millénaires, nous sommes de passage ; devant l’immensité des galaxies et de l’espace nous sommes minuscules. Nous sommes poussière dans l’univers. Mais nous sommes la poussière aimée de Dieu. Le Seigneur a aimé recueillir notre poussière dans ses mains et y insuffler son haleine de vie (cf. Gn 2, 7). Nous sommes ainsi une poussière précieuse, destinée à vivre pour toujours. Nous sommes la terre sur laquelle Dieu a versé son ciel, la poussière qui contient ses rêves. Nous sommes l’espérance de Dieu, son trésor, sa gloire.
La cendre nous rappelle ainsi le parcours de notre existence : de la poussière à la vie. Nous sommes poussière, terre, argile, mais si nous nous laissons modeler par les mains de Dieu nous devenons une merveille. Et cependant, souvent, surtout dans les difficultés et dans la solitude, nous ne voyons que notre poussière ! Mais le Seigneur nous encourage : le peu que nous sommes a une valeur infinie à ses yeux. Courage, nous sommes nés pour être aimés, nous sommes nés pour être enfants de Dieu.
Chers frères et sœurs, au début du Carême rendons-nous compte de cela. Parce que le Carême n’est pas un temps pour verser sur les gens un moralisme inutile, mais pour reconnaître que nos pauvres cendres sont aimées de Dieu. Il est un temps de grâce, pour accueillir le regard d’amour de Dieu sur nous et, regardés de la sorte, changer de vie. Nous sommes au monde pour marcher de la cendre à la vie. Alors, ne réduisons pas l’espérance en poussière, n’incinérons pas le rêve que Dieu a sur nous. Ne cédons pas à la résignation. Et toi tu dis “Comment puis-je avoir confiance ? Le monde va mal, la peur se répand, il y a beaucoup de méchanceté et la société se déchristianise…” Mais tu ne crois pas que Dieu peut transformer notre poussière en gloire ?
La cendre que nous recevons sur la tête ébranle les pensées que nous avons. Elle nous rappelle que, enfants de Dieu, nous ne pouvons pas vivre pour suivre la poussière qui disparait. Une question peut descendre de la tête vers cœur : “Moi, qu’est-ce qui me fait vivre ? ” Si je vis pour les choses du monde qui passent, je retourne à la poussière, je renie ce que Dieu a fait en moi. Si je vis seulement pour rapporter à la maison un peu d’argent et me divertir, pour chercher un peu de prestige, faire un peu carrière, je vis de poussière. Si je juge mal la vie seulement parce que je ne suis pas pris suffisamment en considération ou que je ne reçois pas des autres ce que je crois mériter, je reste encore à regarder la poussière.
Nous ne sommes pas au monde pour cela. Nous vallons beaucoup plus, nous vivons pour beaucoup plus : pour réaliser le rêve de Dieu, pour aimer. Les cendres sont mises sur notre tête pour que le feu de l’amour s’allume dans nos cœurs. Car nous sommes citoyens du ciel et l’amour envers Dieu et le prochain est le passeport pour le ciel, c’est notre passeport. Les biens terrestres que nous possédons ne nous serviront pas, ils sont poussière qui disparaît, mais l’amour que nous donnons – en famille, au travail, dans l’Eglise, dans le monde – nous sauvera, il restera pour toujours.
Les cendres que nous recevons nous rappellent un second parcours, inverse, celui qui va de la vie à la poussière. Nous regardons tout autour et nous voyons des poussières de mort. Des vies réduites en cendres. Des décombres, des destructions, la guerre. Des vies de petits innocents non accueillis, des vies de pauvres rejetés, des vies de personnes âgées mises à l’écart. Nous continuons à nous détruire, à nous faire retourner en poussière. Et que de poussière il y a dans nos relations ! Regardons chez nous, dans les familles : que de disputes, que d’incapacités à désarmer les conflits, que de difficultés à s’excuser, à pardonner, à repartir, alors qu’avec tant de facilité nous réclamons nos espaces et nos droits. Il y a beaucoup de poussière qui salit l’amour et affaiblit la vie. Même dans l’Eglise, la maison de Dieu, nous avons laissé se déposer beaucoup de poussière, la poussière de la mondanité.
Et regardons-nous à l’intérieur, dans le cœur : que de fois nous étouffons le feu de Dieu avec la cendre de l’hypocrisie ! L’hypocrisie : c’est la saleté que Jésus, aujourd’hui dans l’Evangile, demande d’enlever. En effet, le Seigneur ne dit pas seulement d’accomplir des œuvres de charité, de prier, de jeûner, mais de faire tout cela sans feintes, sans duplicités, sans hypocrisie (cf. Mt 6, 2.5.16). Que de fois, en revanche, nous faisons quelque chose pour être approuvés, pour notre image, pour notre ego ! Que de fois nous nous proclamons chrétiens et dans le cœur nous cédons sans problème aux passions qui nous rendent esclaves ! Que de fois nous prêchons une chose et en faisons une autre ! Que de fois nous nous montrons bons au dehors et nourrissons des rancunes au-dedans ! Que de duplicités nous avons dans le cœur… c’est la poussière qui salit, les cendres qui étouffent le feu de l’amour.
Nous avons besoin de nettoyer la poussière qui se dépose sur le cœur. Comment faire ? L’appel pressant de saint Paul dans la seconde lecture nous aide : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! » Paul ne demande pas, il supplie : « Nous vous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5, 20). Nous aurions dit “Réconciliez-vous avez Dieu”. Mais non, il utilise le passif : laissez-vous réconcilier. Parce que la sainteté n’est pas notre activité, elle est une grâce ! Parce que, seuls, nous ne sommes pas capables d’enlever la poussière qui salit notre cœur. Parce que seul Jésus, qui connaît et aime notre cœur, peut le guérir. Le Carême est le temps de la guérison.
Que faut-il donc faire ? Sur le chemin vers Pâques nous pouvons accomplir deux passages : le premier, de la poussière à la vie, de notre humanité fragile à l’humanité de Jésus qui nous guérit. Nous pouvons nous mettre devant le Crucifié, rester là, regarder et répéter : “Jésus, tu m’aimes, transforme-moi… Jésus, tu m’aimes, transforme-moi…” Et après avoir accueilli son amour, après avoir pleuré devant cet amour, le second passage, pour ne pas retomber de la vie à la poussière. Aller recevoir le pardon de Dieu, dans la confession, parce que là, le feu de l’amour de Dieu consume la cendre de notre péché. L’étreinte du Père dans la Confession nous renouvelle à l’intérieur, nous nettoie le cœur. Laissons-nous réconcilier pour vivre comme des enfants aimés, comme des pécheurs pardonnés, comme des malades guéris, comme des voyageurs accompagnés. Laissons-nous aimer pour aimer. Laissons-nous relever, pour marcher vers le but, Pâques. Nous aurons la joie de découvrir que Dieu nous ressuscite de nos cendres.