RENCONTRE INTERNATIONALE DE PRIÈRE POUR LA PAIX : « PERSONNE NE SE SAUVE TOUT SEUL - PAIX ET FRATERNITÉ » ORGANISÉE PAR LA COMMUNAUTÉ DE SANT'EGIDIO
Basilique de l’Ara Cæli
Mardi 20 octobre 2020
Prier ensemble est un don. Je vous remercie et je vous salue tous avec affection, en particulier Sa Sainteté le Patriarche Œcuménique, mon frère Bartholomée, et le cher Evêque Heinrich, Président du Conseil de l’Eglise Evangélique en Allemagne. Malheureusement, le Révérend Archevêque de Canterbury Justin n’a pas pu venir à cause de la pandémie.
Le passage de la Passion du Seigneur que nous avons écouté se situe juste avant la mort de Jésus et parle de la tentation qui s’abat sur lui, épuisé sur la croix. Pendant qu’il vit le moment le plus extrême de la douleur et de l’amour, de nombreuses personnes, sans pitié, lui lancent un refrain : « Sauve-toi toi-même » (Mc 15, 30). C’est une tentation cruciale, qui nous guette tous, même nous les chrétiens : c’est la tentation de penser seulement à se protéger soi-même ou son propre groupe, d’avoir en tête seulement ses propres problèmes et ses propres intérêts, tandis que tout le reste ne compte pas. C’est un instinct très humain, mais mauvais, et il est l’ultime défi au Dieu crucifié.
Sauve-toi toi-même. Les premiers qui le disent sont « les passants » (v. 29). C’était des gens du commun, qui avaient entendu Jésus parler et opérer des prodiges. Maintenant ils lui disent : « Sauve-toi toi-même, descends de la croix ». Ils n’avaient pas de compassion, mais le désir de miracles, de le voir descendre de la croix. Peut-être nous aussi parfois nous préférerions un dieu spectaculaire plutôt que compatissant, un dieu puissant aux yeux du monde, qui s’impose par la force et écrase ceux qui nous veulent du mal. Mais ceci n’est pas Dieu, c’est notre moi. Que de fois voulons-nous un dieu à notre mesure, plutôt que de devenir nous à la mesure de Dieu ; un dieu comme nous, plutôt que de devenir nous comme lui ! Mais ainsi à l’adoration de Dieu, nous préférons le culte du moi. C’est un culte qui croît et s’alimente de l’indifférence envers l’autre. En effet, pour ces passants, Jésus n’intéressait que pour satisfaire leurs désirs. Mais, réduit à un rebut sur la croix, il n’intéressait plus. Il était devant leurs yeux, mais loin de leur cœur. L’indifférence les tenait éloignés du vrai visage de Dieu.
Sauve-toi toi-même. En second lieu les chefs des prêtres et les scribes se mettent en avant. C’étaient ceux qui avaient condamné Jésus parce qu’il représentait pour eux un danger. Mais nous sommes tous des spécialistes pour mettre les autres en croix afin de nous sauver nous-même. Par contre, Jésus se laisse crucifier pour nous enseigner à ne pas décharger le mal sur les autres. Ces chefs religieux l’accusent justement en prenant les autres pour prétexte : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même » (v. 31). Ils connaissaient Jésus, ils se rappelaient les guérisons et les libérations qu’il avait accomplies et ils font un lien malicieux : ils insinuent que sauver, secourir les autres, ne sert à rien ; lui qui s’était tant prodigué pour les autres, il est en train de se perdre lui-même ! L’accusation est narquoise et se revêt d’expressions religieuses, en utilisant par deux fois le verbe sauver. Mais "l’évangile" du sauve-toi toi-même n’est pas l’Evangile du salut. C’est l’évangile apocryphe le plus faux, qui met les croix sur les autres. Le vrai Evangile, par contre, se charge des croix des autres.
Sauve-toi toi-même. Enfin, même ceux qui sont crucifiés avec Jésus s’unissent au climat de défi contre lui. Comme il est facile de critiquer, de parler contre, de voir le mal dans les autres et non pas en soi-même, jusqu’à décharger les fautes sur les plus faibles et les marginalisés ! Mais pourquoi ces crucifiés s’en prennent-ils à Jésus ? Parce qu’il ne les descend pas de la croix. Ils lui disent « Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » (Lc 23, 29). Ils cherchent Jésus seulement pour résoudre leurs problèmes. Mais Dieu ne vient pas tant pour nous libérer des problèmes, qui se présentent toujours de nouveau, mais pour nous sauver du vrai problème, qui est le manque d’amour. C’est cela la cause profonde de nos maux personnels, sociaux, internationaux, environnementaux. Penser seulement à soi est le père de tous les maux. Mais un des malfaiteurs observe Jésus et voit en lui la douceur de l’amour. Et il obtient le paradis en faisant une seule chose : en déplaçant son attention de lui vers Jésus, de lui vers celui qui était à côté de lui (cf. v. 42).
Chers frères et sœurs, sur le Calvaire a eu lieu le grand duel entre Dieu venu pour nous sauver et l’homme qui veut se sauver lui-même ; entre la foi en Dieu et le culte du moi ; entre l’homme qui accuse et Dieu qui excuse. Et la victoire de Dieu est arrivée, sa miséricorde est descendue sur le monde. De la croix a jailli le pardon, la fraternité est née de nouveau : « La Croix fait de nous des frères » (Benoît XVI, Paroles à la fin de la Via Crucis, 21 mars 2008). Les bras de Jésus, ouverts sur la croix, marquent le tournant, parce que Dieu ne pointe le doigt contre personne, mais il embrasse chacun. Parce que seul l’amour éteint la haine, seul l’amour vainc jusqu’au bout l’injustice. Seul l’amour fait place à l’autre. Seul l’amour est la voie de la pleine communion entre nous.
Regardons vers le Dieu crucifié, et demandons au Dieu crucifié la grâce d’être plus unis, plus fraternels. Et quand nous sommes tentés de suivre les logiques du monde, rappelons-nous les paroles de Jésus : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8, 35). Ce qui aux yeux du monde est une perte, est pour nous le salut. Apprenons du Seigneur, qui nous a sauvés en se vidant de lui-même (cf. Ph 2, 7), en se faisant tout autre : de Dieu se faisant homme, d’esprit se faisant chair, de roi se faisant serviteur. Il nous invite nous aussi à nous "faire autres", à aller vers les autres. Plus nous serons attachés au Christ, plus nous serons ouverts et "universels", parce que nous nous sentirons responsables des autres. Et l’autre sera la voie pour se sauver soi-même : chacun, chaque être humain, quel que soit son histoire et son credo. A commencer par les pauvres, par les plus semblables au Christ. Le grand Archevêque de Constantinople saint Jean Chrysostome écrivait que « s’il n’y avait pas les pauvres, notre salut serait en grande partie démoli » (Sur la IIe Lettre aux Corinthiens, XVII, 2). Que le Seigneur nous aide à marcher ensemble sur la voie de la fraternité, pour être des témoins crédibles du Dieu vivant.
MESSE À L'INTENTION DES CARDINAUX ET ÉVÊQUES DÉCÉDÉS AU COURS DE L'ANNÉE - HOMELIE DU SAINT-PERE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 5 novembre 2020
Dans le passage de l’Evangile qui a été proclamé (cf. Jn 11, 17-27) Jésus prononce une solennelle autorévélation: « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (vv. 25-26). La grande lumière de ces paroles prévaut sur l’obscurité du grand deuil causé par la mort de Lazare. Marthe les accueille et, avec une solide profession de foi, déclare : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde » (v. 27). Les paroles de Jésus font passer l’espérance de Marthe du futur lointain au présent : la résurrection est déjà proche d’elle, présente dans la personne du Christ.
La révélation de Jésus nous interpelle tous aujourd’hui : nous sommes appelés à croire à la résurrection non pas comme à une sorte de mirage à l’horizon, mais comme à un événement déjà présent, qui nous implique déjà maintenant mystérieusement. Et cependant, cette foi en la résurrection n’ignore pas ni ne masque le désarroi que nous expérimentons humainement face à la mort. Le même Seigneur Jésus, voyant pleurer les sœurs de Lazare et ceux qui étaient avec elles, non seulement n’a pas caché son émotion, mais – ajoute l’évangéliste Jean – « se mit [même] à pleurer » (Jn 11, 35). Excepté le péché, il est pleinement solidaire avec nous : il a aussi expérimenté le drame du deuil, l’amertume des larmes versées pour la disparition d’une personne chère. Mais cela ne diminue pas la lumière de vérité qui émane de sa révélation dont la résurrection de Lazare fut un grand signe.
Aujourd’hui, c’est donc à nous que le Seigneur répète : « Moi, je suis la résurrection et la vie » (v. 25). Et il nous appelle à renouveler le grand saut de la foi, en entrant dès à présent dans la lumière de la Résurrection : « Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela? » (v. 26). Lorsque ce saut se réalise, notre façon de penser et de voir les choses change. Le regard de la foi, transcendant le visible, voit d’une certaine manière l’invisible (cf. He 11, 27). Chaque évènement est alors considéré à la lumière d’une autre dimension, celle de l’éternité.
C’est ce qui émerge du passage du livre de la Sagesse. La mort prématurée d’un juste est considérée dans une perspective différente que d’habitude : « Il a su plaire à Dieu, et Dieu l’a aimé ; il vivait au milieu des pécheurs : il en fut retiré, […] de peur que le mal ne corrompe sa conscience, pour que le mensonge n’égare pas son âme » (4, 10-11). Dans la perspective de la foi, cette mort ne semble pas être un malheur, mais un acte providentiel du Seigneur dont les pensées ne coïncident pas avec nos pensées. Par exemple, le même auteur sacré souligne que, selon la perspective de Dieu, « la dignité du vieillard ne tient pas au grand âge, elle ne se mesure pas au nombre des années. Pour l’homme, la sagesse tient lieu de cheveux blancs, une vie sans tache vaut une longue vieillesse » (4, 8-9). Les desseins d’amour de Dieu pour ses élus échappent totalement à ceux qui ont pour unique horizon la réalité mondaine. C’est pourquoi les concernant – comme nous l’avons entendu – il est dit : « Ils verront la mort du sage sans comprendre ce que le Seigneur a décidé à son égard, ni dans quel but il l’a mis en sûreté » (4, 17).
En priant pour les Cardinaux et les Evêques défunts au cours de cette année, demandons au Seigneur de nous aider à en considérer, de manière juste, la parabole existentielle. Nous lui demandons de dissiper cette mélancolie négative qui parfois s’infiltre en nous, comme si tout finissait avec la mort. Il s’agit d’un sentiment loin de la foi, qui s’ajoute à la peur humaine de devoir mourir, et dont personne ne peut se dire immunisé. Pour cela, face à l’énigme de la mort, même le croyant doit continuellement se convertir. Nous sommes appelés quotidiennement à aller au-delà de l’image que nous avons instinctivement de la mort comme anéantissement total d’une personne ; à transcender l’évidence visible, les pensées codifiées et évidentes, les opinions communes, pour nous confier entièrement au Seigneur qui déclare : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jn 11, 25-26).
Ces paroles, frères et sœurs, accueillies avec foi, font en sorte que la prière pour nos frères défunts soit vraiment chrétienne. Elles nous permettent aussi d’avoir une vision réaliste de leur existence : de comprendre le sens et la valeur du bien qu’ils ont accompli, de leur force, de l’engagement et de l’amour donné de manière désintéressée ; de comprendre ce que veut dire vivre en aspirant non pas à une patrie terrestre, mais à une meilleure, la patrie céleste (cf. He 11, 16). La prière de suffrage pour les défunts, élevée dans la confiance qu’ils vivent auprès de Dieu, répand ainsi ses grâces sur nous aussi, pèlerins sur cette terre. Elle nous éduque à une vraie vision de la vie ; elle nous révèle le sens des tribulations qu’il est nécessaire de traverser pour entrer dans le Règne de Dieu ; elle nous ouvre à la vraie liberté en nous disposant à la recherche constante des biens éternels.
En faisant nôtres les paroles de l’Apôtre, nous aussi, « nous avons confiance […]. Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2Cor 5, 8-9). La vie d’un serviteur de l’Evangile se déroule autour du désir d’être agréable au Seigneur en tout: voilà le critère de tout choix, de tout pas à accomplir. Rappelons-nous pour cela, avec gratitude, du témoignage des Cardinaux et des Evêques défunts qui ont vécu dans la fidélité à la volonté divine ; prions pour eux en cherchant à suivre leur exemple. Puisse le Seigneur répandre toujours sur nous son Esprit de sagesse, de manière particulière en ce temps d’épreuve. Il ne nous abandonne pas, surtout dans les heures où le chemin devient plus difficile, il demeure avec nous, fidèle à sa promesse : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
MESSE POUR LA COMMEMORATION DE TOUS LES FIDELES DEFUNTS ET
PRIERE ENTRE LES TOMBES DU CIMETIERE
Eglise du collège pontifical teutonique de Santa Maria in Camposanto (Vatican)
Lundi 2 novembre 2020
Job vaincu, ou plutôt fini dans son existence, par la maladie, avec la peau déchirée, presque sur le point de mourir, presque décharné, a une certitude et la dit: «Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière» (Jb 19, 25). Au moment où Job est au plus bas, bas, bas, il y a cette étreinte de lumière et de chaleur qui le rassure: Je verrai le Rédempteur. Avec ces yeux je le verrai. «Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger» (Jb 19, 27).
Cette certitude, précisément au moment presque final de la vie, c’est l’espérance chrétienne. Une espérance qui est un don: nous ne pouvons pas l’avoir. C’est un don que nous devons demander: «Seigneur, donne-moi l’espérance». Il y a tant de mauvaises choses qui nous conduisent à désespérer, à croire que tout sera un échec final, qu’après la mort il n’y a rien… Et la voix de Job revient, revient: «Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière! […] Celui que je verrai sera pour moi», mes yeux le regarderont.
«L’espérance ne déçoit pas» (Rm 5, 5), nous a dit Paul. L’espérance nous attire et donne un sens à notre vie. Je ne vois pas l’au-delà, mais l’espérance est le don de Dieu qui nous attire vers la vie, vers la joie éternelle. L’espérance est une ancre que nous avons de l’autre côté, et nous, agrippés à la corde, nous nous soutenons (cf. He 6, 18-20). «Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant et je le verrai». Répéter cela dans les moments de joie et dans les mauvais moments, dans les moments de mort, disons-le ainsi.
Cette certitude est un don de Dieu, parce que nous ne pourrions jamais avoir l’espérance par nos propres forces. Nous devons la demander. L’espérance est un don gratuit que nous ne méritons jamais: elle est donnée, offerte. C’est une grâce.
Et puis, le Seigneur confirme cela, cette espérance qui ne déçoit pas: «Tout ce que me donne le Père viendra à moi» (Jn 6, 37). C’est la finalité de l’espérance: aller à Jésus. Et «celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors; car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé». (Jn 6, 37-38). Le Seigneur nous reçoit là où il y a l’ancre. La vie dans l’espérance c’est vivre ainsi: agrippé, la corde à la main, fort, sachant que l’ancre est au fond. Et cette ancre ne déçoit pas, elle ne déçoit pas.
Aujourd’hui, en pensant à tant de nos frères et sœurs qui s’en sont allés, cela nous fera du bien de regarder les cimetières et de regarder vers le haut. Et de répéter, comme Job: «Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger». C’est la force que nous donne l’espérance, ce don gratuit qu’est la vertu de l’espérance. Que le Seigneur nous la donne à tous.
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
JOURNEE MONDIALE DES PAUVRES
Basilique de Saint-Pierre
XXXIIIe Dimanche du Temps ordinaire, 15 novembre 2020
La parabole que venons d’écouter a un début, un centre et une fin, qui éclairent le début, le centre et la fin de notre vie.
Le début. Tout commence par un grand bien : le maître ne garde pas ses richesses pour lui, mais il les donne aux serviteurs ; à qui cinq, à qui deux, à qui un talent, « à chacun selon ses capacités » (Mt 25, 15). Il a été calculé qu’un seul talent correspondait au salaire d’environ vingt ans de travail : c’était un bien surabondant, qui à cette époque suffisait pour toute la vie. Voilà le début : pour nous aussi, tout a commencé avec la grâce de Dieu – tout, toujours, commence par la grâce, non par nos forces – par la grâce de Dieu qui est Père et qui a mis dans nos mains beaucoup de biens, en confiant à chacun divers talents. Nous sommes porteurs d’une grande richesse, qui ne dépend pas de tout ce que nous avons, mais de ce que nous sommes : de la vie reçue, du bien qu’il y a en nous, de la beauté qui ne peut être supprimée dont Dieu nous a dotée, parce que nous sommes à son image, chacun d’entre nous est précieux à ses yeux, chacun d’entre nous est unique et irremplaçable dans l’histoire. C’est ainsi que Dieu nous voit, que Dieu nous considère.
Il est tout autant important de rappeler ceci : trop souvent, en regardant notre vie, nous voyons seulement ce qui nous manque et nous nous plaignons de ce qui manque. Alors, nous cédons à la tentation du "si seulement ! ..." : si seulement j’avais cet emploi, si seulement j’avais cette maison, si seulement j’avais de l’argent et du succès, si seulement je n’avais pas ce problème, si seulement j’avais de meilleures personnes autour de moi !... Mais l’illusion du "si seulement" nous empêche de voir le bien et nous fait oublier les talents que nous avons. Oui, tu n’as pas ceci, mais tu as cela, et le "si seulement" fait que nous l’oublions. Mais Dieu nous les a confiés parce qu’il connaît chacun d’entre nous et sait de quoi nous sommes capables ; il nous fait confiance, malgré nos fragilités. Il fait aussi confiance à ce serviteur qui cachera le talent : Dieu espère que, malgré ses peurs, lui aussi utilisera bien ce qu’il a reçu. En somme, le Seigneur nous demande d’utiliser le temps présent sans nostalgie pour le passé, mais dans l’attente active de son retour. Quelle mauvaise nostalgie, qui est comme un rire jaune, un humour noir qui empoisonne l’âme et la fait regarder toujours en arrière, toujours les autres, mais jamais ses propres mains, les possibilités de travail que le Seigneur nous a données, notre condition, … et aussi nos pauvretés.
Nous arrivons ainsi au centre de la parabole : c’est l’œuvre des serviteurs, c’est-à-dire le service. Le service est aussi notre œuvre, ce qui fait fructifier les talents et donne sens à la vie : En effet, celui qui ne vit pas pour servir ne sert pas sa vie. Nous devons le répéter, le répéter souvent : celui qui ne vit pas pour servir ne sert pas sa vie. Nous devons le méditer : celui qui ne vit pas pour servir ne sert pas sa vie. Mais quel est le style du service ? Dans l’Evangile, les bons serviteurs sont ceux qui risquent. Ils ne sont pas circonspects et méfiants, ils ne conservent pas ce qu’ils ont reçu, mais l’utilisent. Parce que le bien, s’il n’est pas investi, se perd ; parce que la grandeur de notre vie ne dépend pas de ce que nous mettons de côté, mais du fruit que nous portons. Que de gens passent leur vie seulement à accumuler, pensant à leur bien-être plutôt qu’à faire du bien. Mais comme elle est vide une vie qui poursuit les besoins, sans regarder qui a besoin ! Si nous avons des dons, c’est pour être, nous, des dons pour les autres. Et là, frères et sœurs, nous nous posons la question : est-ce que je poursuis seulement les besoins, ou bien suis-je capable de regarder celui qui a besoin ? Celui qui est dans le besoin ? Ma main est-elle comme ceci [il la tend ouverte] ou comme ceci [il la retire fermée] ?
Il faut souligner que les serviteurs qui investissent, qui risquent, par quatre fois sont appelés « fidèles » (vv. 21.23). Pour l’Evangile, il n’y a pas de fidélité sans risque. “Mais, mon Père, être chrétien cela signifie-t-il risquer ?” – “Oui, mon cher, risquer. Si tu ne risques pas, tu finiras comme le troisième [serviteur] : en enterrant tes capacités, tes richesses spirituelles, matérielles, tout”. Risquer : il n’y a pas de fidélité sans risque. Etre fidèles à Dieu c’est dépenser sa vie, c’est laisser bouleverser ses plans par le service. “J’ai ce projet, mais si je sers”… Permet que le projet soit bouleversé, et toi, sers. C’est triste quand un chrétien joue sur la défensive, en s’attachant seulement à l’observance des règles et au respect des commandements. Ces chrétiens “mesurés” qui ne font jamais un pas en dehors des règles, jamais, parce qu’ils ont peur du risque. Et ceux-ci, permettez-moi l’image, ceux qui prennent soin d’eux de cette manière, au point de ne jamais risquer, ceux-là commencent dans leur vie un processus de momification de l’âme, et finissent en momies. Cela ne suffit pas, il ne suffit pas d’observer les règles ; la fidélité à Jésus n’est pas seulement de ne pas commettre des erreurs, c’est négatif cela. C’est ainsi que pensait le serviteur paresseux de la parabole : privé d’initiative et de créativité, il se cache derrière une peur inutile et enterre le talent reçu. Le maître le définit même comme « mauvais » (v. 26). Pourtant il n’a rien fait de mal ! Oui, mais il n’a rien fait de bien. Il a préféré pécher par omission plutôt que risquer de se tromper. Il n’a pas été fidèle à Dieu, qui aime se dépenser ; et il lui a fait la pire des offenses : lui restituer le don reçu. “Tu m’as donné cela, je te donne cela, rien de plus”. Le Seigneur nous invite par contre à nous mettre généreusement en jeu, à vaincre la crainte par le courage de l’amour, à dépasser la passivité qui devient complicité. Aujourd’hui, en ces temps d’incertitude, en ces temps de fragilité, ne gaspillons pas la vie en pensant seulement à nous-mêmes, avec cette attitude de l’indifférence. Ne nous illusionnons pas en disant : « Quelle paix ! Quelle tranquillité ! » (1Th 5, 3). Saint Paul nous invite à regarder la réalité en face, à ne pas nous laisser contaminer par l’indifférence.
Comment donc servir selon les désirs de Dieu ? Le maître l’explique au serviteur infidèle : « Il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts » (v. 27). Qui sont pour nous ces "banquiers", en mesure de procurer un intérêt durable ? Ce sont les pauvres. N’oubliez pas : les pauvres sont au centre de l’Evangile ; l’Evangile ne se comprend pas sans les pauvres. Les pauvres ont la même personnalité que Jésus qui, étant riche, s’est anéanti lui-même, s’est fait pauvre, s’est fait péché, la pauvreté la plus laide. Les pauvres nous garantissent un revenu éternel et nous permettent dès maintenant de nous enrichir dans l’amour. Parce que la plus grande pauvreté à combattre est notre pauvreté en amour. La plus grande pauvreté à combattre est notre pauvreté en amour. Le Livre des Proverbes loue une femme laborieuse dans l’amour, dont la valeur est supérieure aux perles : il faut imiter cette femme qui, dit le texte, « tends la main au malheureux » (Pr 31, 20) : voilà la grande richesse de cette femme. Tends la main à celui qui est dans le besoin, au lieu d’exiger ce qui te manque : ainsi tu multiplieras les talents que tu as reçus.
Le temps de Noël approche, le temps des fêtes. Combien de fois, la question que se pose beaucoup de monde est : “qu’est-ce que je peux acheter ? Qu’est-ce que je peux avoir de plus ? Je dois aller dans les magasins pour acheter”. Disons l’autre parole : “qu’est-ce que je peux donner aux autres ?” pour être comme Jésus qui s’est donné lui-même et qui est né dans la crèche.
Nous arrivons ainsi à la finale de la parabole : il y aura celui qui aura en abondance et celui qui aura gaspillé sa vie et restera pauvre (cf. v. 29). En somme, à la fin de la vie, la réalité sera dévoilée : la fiction du monde selon laquelle le succès, le pouvoir et l’argent donnent sens à l’existence, déclinera, pendant que l’amour, celui que nous avons donné, émergera comme la vraie richesse. Tout cela tombera, alors que l’amour se révélera. Un illustre Père de l’Eglise écrivait : « Il arrive ainsi dans la vie : après qu’est survenue la mort et qu’est fini le spectacle, tous enlèvent le masque de la richesse et de la pauvreté et s’en vont de ce monde. Et ils sont jugés seulement selon leurs œuvres, certains réellement riches, d’autres pauvres » (S. Jean Chrysostome. Discours sur le pauvre Lazare, II, 3). Si nous ne voulons pas vivre pauvrement, demandons la grâce de voir Jésus dans les pauvres, de servir Jésus dans les pauvres.
Je voudrais remercier les nombreux fidèles serviteurs de Dieu, qui ne font pas parler d’eux, mais qui vivent ainsi, en servant. Je pense, par exemple, à l’abbé Roberto Malgesini. Ce prêtre ne faisait pas de théories ; simplement, il voyait Jésus dans le pauvre et le sens de la vie dans le service. Il essuyait les larmes avec douceur, au nom de Dieu qui console. Le début de sa journée était la prière, pour accueillir le don de Dieu ; le centre en était la charité, pour faire fructifier l’amour reçu ; la fin un limpide témoignage de l’Evangile. Cet homme avait compris qu’il devait tendre la main aux nombreux pauvres qu’il rencontrait quotidiennement, parce qu’il voyait Jésus en chacun d’eux. Frères et sœurs, demandons la grâce de ne pas être des chrétiens seulement en paroles, mais aussi dans les faits. Afin de porter du fruit, comme le désire Jésus. Ainsi soit-il.
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
MESSE A L'OCCASION DU PASSAGE DE LA CROIX DES JMJ
Basilique Saint-Pierre, Autel de la Chaire
Fête du Christ Roi, dimanche 22 novembre 2020
La page d’Evangile que nous venons d’écouter est la dernière de l’Evangile de Matthieu avant la Passion : avant de nous donner son amour sur la croix, Jésus nous confie ses dernières volontés. Il nous dit que le bien que nous ferons à l’un des plus petits de ses frères – affamés, assoiffés, étrangers, nécessiteux, malades, prisonniers – sera fait à lui (cf. Mt 25, 37-40). Le Seigneur nous remet ainsi la liste des dons qu’il désire pour les noces éternelles avec nous au Ciel. Ce sont les œuvres de miséricorde, qui rendent éternelle notre vie. Chacun d’entre nous peut se demander : est-ce que je les mets en pratique ? Est-ce que je fais quelque chose pour celui qui se trouve dans le besoin ? Ou bien est-ce que je fais seulement du bien aux personnes chères et aux amis ? Est-ce que j’aide quelqu’un qui ne peut pas me le rendre ? Suis-je ami d’une personne pauvre ? Et ainsi de suite, tant de demandes que nous pouvons nous faire. "Moi je suis là", te dit Jésus, "je t’attends là, où tu ne t’imagines pas et où peut-être tu ne voudrais même pas regarder, là dans les pauvres". Moi je suis là, où la pensée dominante, selon laquelle la vie va bien si elle me va, n’y trouve pas intérêt. Je suis là, te dit Jésus à toi aussi, jeune qui cherche à réaliser les rêves de ta vie.
Je suis là, disait Jésus, il y a des siècles, à un jeune soldat. C’était un jeune de dix-huit ans qui n’était pas encore baptisé. Un jour il vit un pauvre qui demandait de l’aide aux gens, mais il n’en recevait pas, parce que « tous passaient outre ». Et ce jeune, « voyant que les autres n’étaient pas émus de compassion, comprit que ce pauvre lui avait été réservé », pour lui. Cependant, il n’avait rien avec lui, seulement son uniforme de service. Il coupa alors son manteau et en donna la moitié au pauvre, en subissant les rires moqueurs de certains aux alentours. La nuit suivante il fit un rêve : il vit Jésus, revêtu de la partie du manteau dont il avait enveloppé le pauvre. Et il l’entendit dire : « Martin, m’a couvert avec ce vêtement » (cf. Sulpicio Severo, Vita Martini, III). Saint Martin était un jeune qui a fait ce rêve par ce qu’il l’avait vécu, même sans le savoir, comme les justes de l’Evangile d’aujourd’hui.
Chers jeunes, chers frères et sœurs, ne renonçons pas aux grands rêves. Ne nous contentons pas de ce qui est dû. Le Seigneur ne veut pas que nous rétrécissions les horizons, il ne nous veut pas garés sur les côtés de la vie, mais en marche vers de grands objectifs, avec joie et audace. Nous ne sommes pas faits pour rêver des vacances ou de la fin de semaine, mais pour réaliser les rêves de Dieu en ce monde. Il nous a rendus capables de rêver afin d’embrasser la beauté de la vie. Et les œuvres de miséricorde sont les plus belles œuvres de la vie. Les œuvres de miséricorde sont vraiment au centre de nos grands rêves. Si tu as des rêves de vraie gloire, non pas la gloire du monde qui va et vient, mais de la gloire de Dieu, telle est la route. Lis le passage de l’Evangile d’aujourd’hui, réfléchis-y. Parce que les œuvres de miséricorde rendent gloire à Dieu plus que tout autre chose. Ecoutez bien ceci : les œuvres de miséricorde rendent gloire à Dieu plus que toute autre chose. A la fin, nous serons jugés sur les œuvres de miséricorde.
Mais d’où part-on pour réaliser des grands rêves ? Des grands choix. L’Evangile aujourd’hui nous parle aussi de cela. En effet, au moment du jugement dernier, le Seigneur se base sur nos choix. Il semble presque ne pas juger : il sépare les brebis des boucs, mais être bons ou mauvais dépend de nous. Il tire seulement les conséquences de nos choix, il les met au jour et les respecte. La vie, alors, est le temps des choix forts, décisifs, éternels. Des choix banals mènent à une vie banale, des grands choix rendent grande la vie. En effet, nous devenons ce que nous choisissons, en bien ou en mal. Si nous choisissons de voler nous devenons des voleurs, si nous choisissons de penser à nous-mêmes nous devenons égoïstes, si nous choisissons de haïr nous devenons colériques, si nous choisissons de passer des heures devant le téléphone portable nous devenons dépendants. Mais si nous choisissons Dieu nous devenons chaque jour plus aimés et si nous choisissons d’aimer nous devenons heureux. C’est ainsi, parce que la beauté des choix dépend de l’amour : n’oubliez pas cela. Jésus sait que si nous vivons fermés et indifférents nous restons paralysés, mais si nous nous dépensons pour les autres, nous devenons libres. Le Seigneur de la vie nous veut pleins de vie et nous donne le secret de la vie : on ne la possède qu’en la donnant. Et cela est une règle de vie : la vie ne se possède, maintenant et éternellement, qu’en la donnant.
Il est vrai qu’il y a des obstacles qui rendent les choix difficiles : souvent la crainte, l’insécurité, les pourquoi sans réponse, beaucoup de pourquoi. Cependant, l’amour demande d’aller au-delà, de ne pas rester accrochés aux pourquoi de la vie en attendant qu’une réponse arrive du Ciel. La réponse est arrivée : c’est le regard du Père qui nous aime et qui nous a envoyé son Fils. Non, l’amour pousse à passer des pourquoi au pour qui, du pourquoi je vis au pour qui je vis, du pourquoi il m’arrive ceci au pour qui puis-je faire du bien. Pour qui ? Non seulement pour moi : la vie est déjà pleine de choix que nous faisons pour nous-mêmes, pour avoir un diplôme d’études, des amis, une maison, pour satisfaire ses propres intérêts, ses propres hobby. Mais nous risquons de passer des années à penser à nous-mêmes sans commencer à aimer. Manzoni a donné un bon conseil : « On devrait penser plus à faire le bien, qu’à se sentir bien : et ainsi on finirait aussi par se sentir mieux » (Les fiancés, chap. XXXVIII).
Mais il n’y a pas que les doutes et les pourquoi qui minent les grands choix généreux, il y a tant d’autres obstacles, tous les jours. Il y a la fièvre de la consommation, qui empoisonne le cœur de choses superflues. Il y a l’obsession du divertissement, qui semble être l’unique voie pour s’évader des problèmes et pourtant il n’est qu’un report du problème. Il y a le fait de se fixer sur ses droits à réclamer, en oubliant le devoir d’aider. Et puis il y a la grande illusion sur l’amour, qui semble être quelque chose à vivre à coup d’émotions, alors qu’aimer est avant tout don, choix et sacrifice. Choisir, surtout aujourd’hui, c’est ne pas se faire domestiquer par l’homologation, c’est ne pas se laisser anesthésier par les mécanismes de la consommation qui désactivent l’originalité, c’est savoir renoncer aux apparence et au paraître. Choisir la vie, c’est lutter contre la mentalité du utiliser-et-jeter et du tout-et-tout-de-suite, pour piloter l’existence vers l’arrivée au Ciel, vers les rêves de Dieu. Choisir la vie c’est vivre, et nous sommes nés pour vivre, et non pour vivoter. Cela, un jeune comme vous l’a déjà dit [le Bienheureux Pier Giorgio Frassati] : « Je veux vivre, non pas vivoter ».
Chaque jour, de nombreux choix se présentent à notre cœur. Je voudrais vous donner un dernier conseil pour vous permettre de bien choisir. Si nous regardons au dedans de nous, nous voyons que souvent deux questions différentes surgissent en nous. L’une est : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? C’est une question qui souvent trompe, parce qu’elle insinue que l’important c’est de penser à soi-même et de satisfaire toutes les envies et les pulsions qui viennent. Mais la question que l’Esprit Saint suggère au cœur en est une autre : non pas de quoi tu as envie ? mais qu’est ce qui te fait du bien ? C’est ici que se trouve le choix quotidien, qu’est-ce que j’ai envie de faire ou qu’est ce qui me fait du bien ? De cette recherche intérieure, peuvent naître des choix banals ou des choix de vie, cela dépend de nous. Regardons Jésus, demandons-lui le courage de choisir ce qui nous fait du bien, pour cheminer à sa suite, dans la voie de l’amour. Et trouver la joie. Pour vivre et non vivoter.
CONSISTOIRE ORDINAIRE PUBLIQUE POUR LA CRÉATION DE 13 NOUVEAUX CARDINAUX
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Samedi 28 novembre 2020
Jésus et ses disciples étaient en route, sur la route. La route est le cadre où se déroule la scène décrite par l’évangéliste Marc (cf. 10, 32-45). Et c’est le cadre où se déroule toujours la marche de l’Eglise : la route de la vie, de l’histoire, qui est histoire de salut dans la mesure où elle est faite avec le Christ, orientée à son Mystère pascal. Jérusalem est toujours devant nous. La Croix et la Résurrection appartiennent à notre histoire, elles sont notre présent, mais elles sont toujours aussi le but de notre marche.
Cette Parole évangélique a souvent accompagné les Consistoires pour la création de nouveaux Cardinaux. Elle n’est pas seulement un “arrière-plan”, elle est une “indication de parcours” pour nous qui, aujourd’hui, sommes en marche ensemble avec Jésus, qui avance sur la route devant nous. Il est la force et le sens de notre vie et de notre ministère.
Donc, chers Frères, aujourd’hui il nous appartient de nous mesurer à cette Parole.
Marc souligne que, en route, les disciples « étaient saisis de frayeur […] ils étaient dans la crainte » (v. 32). Mais pourquoi ? Parce qu’ils savaient ce qui les attendait à Jérusalem ; ils le présentaient, ou mieux, ils le savaient, parce que Jésus leur en avait déjà parlé plusieurs fois ouvertement. Le Seigneur connaît l’état d’âme de ceux qui le suivent, et cela ne le laisse pas indifférent. Jésus n’abandonne jamais ses amis ; il ne les délaisse jamais. Même quand il semble qu’il va tout droit sur son chemin, il le fait toujours pour nous. Et tout ce qu’il fait, il le fait pour nous, pour notre salut. Et, dans le cas spécifique des Douze, il le fait pour les préparer à l’épreuve, pour qu’ils puissent être avec lui, maintenant, et surtout après, quand il ne sera plus au milieu d’eux. Pour qu’ils soient toujours avec lui sur son chemin.
Sachant que le cœur des disciples est troublé, Jésus appelle les Douze à l’écart et, « de nouveau », il leur dit « ce qui allait lui arriver » (v. 32). Nous l’avons écouté : c’est la troisième annonce de sa passion, mort et résurrection. Celle-ci est la route du Fils de Dieu. La route du Serviteur du Seigneur. Jésus s’identifie avec cette route, au point qu’il est lui-même cette route. « Moi, je suis le Chemin » (Jn 14, 6). Ce chemin-là, et pas un autre.
Et à ce point se produit le “coup de théâtre” qui bouscule la situation et permettra à Jésus de révéler à Jacques et à Jean – mais en réalité à tous les Apôtres et à nous tous – le destin qui les attend. Imaginons la scène : Jésus, après avoir de nouveau expliqué ce qui doit lui arriver à Jérusalem, regarde bien en face les Douze, les fixe dans les yeux, comme pour dire : “C’est clair ?”. Ensuite il reprend la route, en tête du groupe. Et deux disciples se détachent du groupe, Jacques et Jean. Ils s’approchent de Jésus et lui expriment leur désir : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire » (v. 37). Et cela, c’est une autre route. Ce n’est pas la route de Jésus, c’en est une autre. C’est la route de celui qui, peut-être sans même s’en rendre compte, “utilise” le Seigneur pour se promouvoir soi-même ; de celui qui – comme dit saint Paul – cherche ses intérêts et non ceux du Christ (cf. Ph 2, 21). A ce sujet saint Augustin a ce Discours magnifique sur les pasteurs (n. 46), qui nous fait toujours du bien de relire dans l’Office des Lectures.
Jésus, après avoir écouté Jacques et Jean, ne s’irrite pas, ne se met pas en colère. Sa patience est vraiment infinie. Avec nous aussi, il y en a eu, il y’a de la patience, et il y en aura. Et il répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez » (v. 38). Il les excuse, en quelque sorte, mais en même temps il les accuse : “Vous vous rendez compte que vous faites fausse route”. En effet, juste après, les dix autres disciples montreront, par leur réaction indignée vis-à-vis des fils de Zébédée, que tous étaient tentés de prendre une fausse route.
Chers Frères, tous nous aimons Jésus, tous nous voulons le suivre, mais nous devons être toujours vigilants pour rester sur sa route. Parce qu’avec les pieds, avec le corps nous pouvons être avec lui, mais notre cœur peut être loin et nous amener hors de la route. Pensons à tous les genres de corruption dans la vie sacerdotale. Ainsi, par exemple, le rouge pourpre de l’habit cardinalice, qui est la couleur du sang, peut devenir, pour l’esprit mondain, celle d’une distinction éminente. Et tu ne seras plus le pasteur proche du peuple, tu sentiras d’être seulement "l’éminence". Quand tu sentiras cela, tu seras hors de la route.
Dans ce récit évangélique, ce qui frappe toujours c’est le net contraste entre Jésus et les disciples. Jésus le sait, le connaît, le supporte. Mais le contraste demeure : lui sur la route, eux hors de la route. Deux parcours inconciliables. En réalité, seul le Seigneur peut sauver ses amis égarés et risquant de se perdre, seulement sa Croix et sa Résurrection. Pour eux, et pour tous, il monte à Jérusalem. Pour eux, et pour tous, il rompra son corps et versera son sang. Pour eux, et pour tous, il ressuscitera des morts, et par le don de l’Esprit il leur pardonnera et les transformera. Il les mettra finalement en chemin sur sa route.
Saint Marc – comme aussi Matthieu et Luc – a inséré ce récit dans son Evangile parce que c’est une Parole qui sauve, une Parole nécessaire à l’Eglise de tous les temps. Même si les Douze y font mauvaise figure, ce texte est entré dans le Canon parce qu’il montre la vérité sur Jésus et sur nous. C’est une Parole salutaire même pour nous aujourd’hui. Nous aussi, Pape et Cardinaux, nous devons toujours nous regarder dans cette Parole de vérité. C’est une épée affilée, elle nous coupe, elle est douloureuse, mais en même temps elle nous guérit, nous libère, nous convertit. La conversion c’est précisément cela : de la fausse route, aller sur la route de Dieu.
Que l’Esprit Saint nous donne, aujourd’hui et toujours, cette grâce.
MESSE AVEC LES NOUVEAUX CARDINAUX
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre, Autel de la Chaire
1er dimanche de l’Avent 29 novembre 2020
Les lectures d’aujourd’hui suggèrent deux paroles-clés pour le temps de l’Avent : proximité et vigilance. Proximité de Dieu et vigilance de notre part : alors que le prophète Isaïe dit que Dieu est proche de nous, Jésus dans l’Evangile nous exhorte à veiller dans son attente.
Proximité. Isaïe commence en tutoyant Dieu : « C’est toi, Seigneur, notre père » (63, 16). Et il continue : « Jamais on n’a ouï dire […] qu’un autre dieu que toi ait pu agir ainsi pour celui qui l’attend » (64, 3). Il nous vient à l’esprit les paroles du Deutéronome : qui, « comme le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (4,7). L’Avent est le temps où il faut faire mémoire de la proximité de Dieu qui est descendu vers nous. Mais le prophète va au-delà et demande à Dieu de se rapprocher encore : « Si tu déchirais les cieux, si tu descendais » (Is 63, 19). Nous l’avons nous aussi demandé dans le Psaume : "Reviens, visite-nous, viens nous sauver" (cf. Ps 79, 13.3) « O Dieu, viens à mon secours » est souvent le début de notre prière : le premier pas de la foi est de dire au Seigneur que nous avons besoin de lui, de sa proximité.
C’est aussi le premier message de l’Avent et de l’Année liturgique, reconnaître que Dieu est proche et lui dire : "Approche-toi encore !". Il veut venir tout proche de nous, mais il se propose, il ne s’impose pas ; c’est à nous qu’il revient de ne pas nous fatiguer de lui dire : "Viens !". C’est à nous qu’il revient, c’est la prière de l’Avent : "Viens !". Jésus – nous rappelle l’Avent – est venu parmi nous et viendra de nouveau à la fin des temps. Mais, nous nous demandons, à quoi servent ces venues s’il ne vient pas aujourd’hui dans notre vie ? Invitons-le. Faisons nôtre l’invocation typique de l’Avent : « Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22, 20). Avec cette invocation finit l’Apocalypse : « Viens, Seigneur Jésus ». Nous pouvons la dire au début de chaque journée et la répéter souvent, avant les rencontres, l’étude, le travail et les décisions à prendre, dans les moments plus importants et dans ceux de l’épreuve : Viens, Seigneur Jésus. Une petite prière, mais elle naît du coeur. Disons-la en ce temps de l’Avent, répétons-là : « Viens, Seigneur Jésus ».
Ainsi, en invoquant sa proximité, nous exercerons notre vigilance. L’Evangile de Marc nous a proposé aujourd’hui la fin du dernier discours de Jésus, qui est condensé en une seule parole : « Veillez ! ». Le Seigneur la répète quatre fois dans cinq versets (cf. Mc 13, 33-35.37). Il est important de rester vigilants, parce qu’une erreur de la vie est de se perdre en mille choses et de ne pas s’apercevoir de la présence de Dieu. Saint Augustin disait : « Timeo Iesum transeuntem » (Sermones, 88,14,13). "J’ai peur que Jésus passe et que moi je ne m’en rende pas compte". Attirés par nos intérêts – nous sentons cela tous les jours - et distraits par tant de vanités, nous risquons de perdre l’essentiel. C’est pourquoi, le Seigneur répète aujourd’hui « à tous : veillez ! » (Mc 13, 37). Veillez, soyez attentifs.
Mais si devons veiller, cela veut dire que nous sommes dans la nuit. Oui, maintenant nous ne vivons pas dans le jour, mais dans l’attente du jour, dans l’obscurité et les fatigues. Le jour arrivera quand nous serons avec le Seigneur. Il arrivera, ne perdons pas courage : la nuit passera, le Seigneur se lèvera, il nous jugera, lui qui est mort en croix pour nous. Veiller, c’est attendre cela, c’est de ne pas se laisser submerger par le découragement, et cela s’appelle vivre dans l’espérance. Comme avant de naître nous avons été attendus par ceux qui nous aimaient, maintenant nous sommes attendus par l’Amour en personne. Et si nous sommes attendus au Ciel, pourquoi vivre de prétentions terrestres? Pourquoi nous fatiguer pour un peu d’argent, de renommée, de succès, toutes ces choses qui passent? Pourquoi perdre du temps à nous plaindre de la nuit alors que la lumière du jour nous attend ? Pourquoi chercher des "parrains" pour avoir une promotion et aller en haut, nous promouvoir dans la carrière? Tout passe. Veillez, dit le Seigneur.
Rester éveillés, ce n’est pas facile, c’est même une chose difficile : la nuit il est naturel de dormir. Les disciples de Jésus, auxquels il avait dit de veiller "le soir, à minuit, au chant du coq, le matin" (cf. v. 35), n’y ont pas réussi. A ces moments-là justement, ils ne furent pas vigilants : le soir, lors de la dernière cène, ils ont trahi Jésus ; de nuit ils se sont assoupis; au chant du coq ils l’ont renié; le matin, ils l’ont laissé condamner à mort. Ils n’avaient pas veillé. Ils s’étaient assoupis. Mais la même torpeur peut aussi descendre sur nous. Il y a un sommeil dangereux : le sommeil de la médiocrité. Il vient quand nous oublions le premier amour et avançons par inertie, en ne pensant qu’à vivre dans la tranquillité. Mais sans élans d’amour pour Dieu, sans attendre sa nouveauté, on devient médiocres, tièdes, mondains. Et cela ronge la foi, parce que la foi est le contraire de la médiocrité : elle est ardent désir de Dieu, elle est audace continue de se convertir, elle est courage d’aimer, elle est d’aller toujours de l’avant. La foi n’est pas une eau qui éteint, elle est un feu qui brûle, elle n’est pas un calmant pour celui qui est stressé, elle est une histoire d’amour pour celui qui est amoureux ! C’est pourquoi Jésus déteste plus que tout la tiédeur (cf. Ap 3, 16).On voit le mépris de Dieu pour les tièdes.
Et alors, comment pouvons-nous nous réveiller du sommeil de la médiocrité ? Par la vigilance de la prière. Prier, c’est allumer une lumière dans la nuit. La prière réveille de la tiédeur d’une vie horizontale, élève le regard vers le haut, nous harmonise avec le Seigneur. La prière permet à Dieu d’être proche de nous ; c’est pourquoi elle libère de la solitude et donne l’espérance. La prière oxygène la vie : tout comme on ne peut pas vivre sans respirer, de même on ne peut pas être chrétiens sans prier. Et on a tant besoin de chrétiens qui veillent pour ceux qui dorment, d’adorateurs, d’intercesseurs, qui portent jour et nuit devant Jésus, lumière du monde, les ténèbres de l’histoire. Nous avons besoin d’adorateurs. Nous avons perdu un peu le sens de l’adoration, de rester en silence devant le Seigneur, en adorant. C’est cela la médiocrité, la tiédeur.
Il y’ a ensuite un second sommeil intérieur : le sommeil de l’indifférence. Celui qui est indifférent voit tout égal, comme de nuit, et il ne s’intéresse pas à celui qui lui est proche. Lorsque nous tournons seulement autour de nous-mêmes et de nos besoins, indifférents à ceux d’autrui, la nuit descend dans notre cœur. Le cœur devient obscur. Vite, on commence à se plaindre de tout, puis on se sent victime de tous et finalement on fait des complots sur tout. Plaintes, sentiment de victime et des complots. C’est une chaîne. Aujourd’hui cette nuit semble être tombée sur bon nombre, qui réclament pour soi et se désintéressent des autres.
Comment nous réveiller de ce sommeil de l’indifférence ? par la vigilance de la charité.Pour apporter la lumière à ce sommeil de la médiocrité, de la tiédeur, il y a la vigilance de la prière. Pour nous réveiller de ce sommeil de l’indifférence, il y a la vigilance de la charité. La charité est le cœur battant du chrétien : tout comme on ne peut vivre sans battement, de même on ne peut être chrétiens sans la charité. Pour certains on dirait qu’éprouver de la compassion, aider, servir, est une chose pour les perdants ! En réalité c’est l’unique chose gagnante, parce qu’elle est déjà projetée vers le futur, vers le jour du Seigneur, quand tout passera et qu’il ne restera que l’amour. C’est avec les œuvres de miséricorde que nous nous approchons du Seigneur. Nous l’avons demandé aujourd’hui dans l’oraison de la Collecte : « Suscite en nous la volonté d’aller avec les bonnes œuvres à la rencontre de ton Christ qui vient ». La volonté d’aller à la rencontre du Christ avec les bonnes œuvres. Jésus vient et la voie pour aller à sa rencontre est tracée : ce sont les œuvres de charité.
Chers frères et sœurs, prier et aimer, voilà la vigilance. Quand l’Eglise adore Dieu et sert le prochain, elle ne vit pas dans la nuit. Même si elle est fatiguée et éprouvée, elle chemine vers le Seigneur. Invoquons-le : Viens, Seigneur Jésus, nous avons besoin de toi. Viens tout près de nous. Tu es la lumière : réveilles-nous du sommeil de la médiocrité, éveille-nous des ténèbres de l’indifférence. Viens, Seigneur Jésus, rends vigilants nos cœurs qui maintenant sont distraits : fais-nous ressentir le désir de prier et le besoin d’aimer.
BIENHEUREUSE VIERGE MARIE DE GUADALUPE
SANTE MESSE POUR L'AMÉRIQUE LATINE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Samedi 12 décembre 2020
Dans la liturgie d’aujourd’hui, il y a principalement trois mots, trois idées: abondance, bénédiction et don . Et, en regardant l’image de la Vierge de Guadalupe, nous avons aussi en quelque sorte le reflet de ces trois réalités: l’abondance, la bénédiction et le don.
L’abondance parce que Dieu s’offre toujours en abondance; il donne toujours en abondance. Il ne connaît pas le dosage. Il se laisse «doser» par sa patience. C’est nous qui connaissons, du fait de notre nature même, de nos limites, la nécessité de quotas confortables. Mais Lui, il se donne en abondance, totalement. Et là où est Dieu, il y a abondance.
En pensant au mystère de Noël, la liturgie de l’Avent prend chez le prophète Isaïe une grande partie de cette idée d’abondance. Dieu se donne tout entier, tel qu’il est, totalement. La générosité peut être — cela me plaît de le penser — une «limite» que Dieu a, (au moins une!): l’impossibilité de se donner autrement qu’en abondance.
Le deuxième mot est la bénédiction . La rencontre de Marie avec Elizabeth est une bénédiction, une bénédiction. Bénir, c’est «dire du bien». Et Dieu, dès la première page de la Genèse, nous a habitués à son style de dire du bien. Le deuxième mot qu’il prononce, selon le récit biblique, est: «Et c’était bon», «c’est bien», «c’était très bon». Le style de Dieu est toujours de dire du bien, c’est pourquoi la malédiction est le style du diable, de l’ennemi. Le style de la -mesquinerie, de l’incapacité à se donner totalement, de «dire du mal». Dieu dit toujours du bien. Et il le dit avec plaisir, il le dit en se donnant. Bien. Il se donne en abondance, en disant du bien, en bénissant.
Le troisième mot, le don . Et cette abondance, ce dire du bien, c’est un cadeau, c’est un don. Un don qui nous est donné dans celui qui est «toute grâce», qui est tout Lui, qui est toute divinité: dans «le béni». Un don qui nous est donné en celle qui est «pleine de grâce», la «Bénie». Le Béni par nature et la Bénie par grâce. Ce sont les deux références qu'indique l’Ecriture. A elle, on dit «tu es bénie entre toutes les femmes», «pleine de grâce». Jésus est le «béni», celui qui apporte la bénédiction.
Et en regardant l’image de notre Mère attendant le Béni, la pleine de grâce attend le Béni, nous comprenons un peu de cette abondance, du dire du bien, du «bien-dire». Nous comprenons cela du don, le don de Dieu qui nous a été présenté dans l’abondance de son Fils, par nature, dans l’abondance de sa Mère, par grâce. Le don de Dieu nous a été présenté comme une bénédiction, dans le Béni par nature et dans la Bénie par la grâce. Voilà le don que Dieu nous fait et qu’il a toujours voulu souligner, réveiller tout au long de la révélation.
«Tu es bénie entre toutes les femmes parce que tu nous a apporté le Béni». «Je suis la Mère de Dieu grâce auquel on vit, Celui qui donne la vie, le Béni».
Fais qu’en contemplant l’image de Notre Mère aujourd’hui, nous «dérobions» à Dieu un peu de ce style qu’il a: la générosité, l’abondance, la bénédiction, ne jamais maudire, et transformer notre vie en un don, un don pour tous. Qu’il en soit ainsi.
SOLENNITÉ DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR
MESSE DE LA NUIT
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 24 décembre 2020
En cette nuit s’accomplit la grande prophétie d’Isaïe : « Un enfant est né pour nous, un fils nous a été donné » (Is. 9, 5).
Un fils nous a été donné. On entend souvent dire que la joie la plus grande de la vie est la naissance d’un enfant. C’est une chose extraordinaire qui change tout, qui met en mouvement des énergies imprévues et fait surmonter fatigues, gênes et nuits blanches, parce qu’elle porte un grand bonheur face auquel rien ne semble compter. C’est ainsi qu’est Noël : la naissance de Jésus est la nouveauté qui nous permet chaque année de renaître de l’intérieur, de trouver en lui la force d’affronter toute épreuve. Oui, parce que sa naissance est pour nous : pour moi, pour toi, pour nous tous, pour chacun. Pour est le mot qui revient en cette sainte nuit : « Un fils est né pour nous » a prophétisé Isaïe ; « Aujourd’hui est né pour nous le Sauveur », avons-nous répété dans le Psaume ; Jésus « s’est donné pour nous » (Tt 2, 14), a proclamé saint Paul ; et l’ange de l’Evangile a annoncé : « Aujourd’hui est né pour vous un Sauveur » (Lc 2, 11). Pour moi, pour vous.
Mais que veut nous dire ce pour nous ? Que le Fils de Dieu, le béni par nature, vient faire de nous des fils bénis par grâce. Oui, Dieu vient au monde comme fils pour nous rendre fils de Dieu. Quel don merveilleux ! Aujourd’hui Dieu nous émerveille et dit à chacun de nous : “Tu es une merveille” . Sœur, frère, ne perds pas courage. As-tu la tentation de te sentir fautif ? Dieu te dit : « Non tu es mon fils ! » As-tu la sensation de ne pas y arriver, la crainte d’être inadapté, la peur de ne pas sortir du tunnel de l’épreuve ? Dieu te dit : “Courage, je suis avec toi”. Il ne te le dit pas en paroles, mais en se faisant fils comme toi et pour toi, pour te rappeler le point de départ de toute renaissance : te reconnaitre fils de Dieu, fille de Dieu. C’est le point de départ de toute renaissance. C’est cela le cœur indestructible de notre espérance, le noyau incandescent qui soutient l’existence : sous nos qualités et nos défauts, plus forte que les blessures et les échecs du passé, les peurs et les inquiétudes pour l’avenir, il y a cette vérité : nous sommes des fils aimés. Et l’amour de Dieu pour nous ne dépend pas et ne dépendra jamais de nous : c’est un amour gratuit. Cette nuit ne trouve pas d’explication dans un autre endroit : seulement la grâce. Tout est grâce. Le don est gratuit, sans mérite de chacun de nous, une pure grâce. Cette nuit, nous a dit saint Paul « la grâce de Dieu s’est manifestée » (Tt 2, 11). Rien n’est plus précieux.
Un fils nous a été donné. Le Père ne nous a pas donné quelque chose, mais son Fils unique lui-même, qui est toute sa joie. Pourtant, si nous regardons l’ingratitude de l’homme envers Dieu et l’injustice envers tant de nos frères, il vient un doute : le Seigneur a-t-il bien fait de tant nous donner ainsi, fait-il bien de nous faire encore confiance ? Ne nous surestime-t-il pas ? Oui, il nous surestime, et il le fait parce qu’il nous aime à en mourir. Il ne réussit pas à ne pas nous aimer. Il est fait ainsi, il est si différent de nous. Il nous aime toujours, mieux que nous réussissons à le faire pour nous-mêmes. C’est son secret pour entrer dans notre cœur. Dieu sait que l’unique façon pour nous sauver, pour nous guérir de l’intérieur, c’est de nous aimer : il n’y a pas d’autre moyen. Il sait que nous nous améliorons seulement en accueillant son amour infatigable, qui ne change pas mais nous change. Seul l’amour de Jésus transforme la vie, guérit les blessures les plus profondes, libère des cercles vicieux de l’insatisfaction, de la colère et de la plainte.
Un fils nous a été donné. Dans la pauvre mangeoire d’une sombre étable il y a vraiment le Fils de Dieu. Surgit une autre question : pourquoi est-il né dans la nuit, sans logement digne, dans la pauvreté et dans le refus, alors qu’il méritait de naitre comme le plus grand roi dans le plus beau des palais ? Pourquoi ? Pour nous faire comprendre jusqu’où il aime notre condition humaine : jusqu’à toucher de son amour concret la pire de nos misères. Le Fils de Dieu est né rejeté pour nous dire que toute personne rejetée est enfant de Dieu. Il est venu au monde comme vient au monde un petit enfant, faible et fragile, pour que nous puissions accueillir avec tendresse nos fragilités. Et découvrir une chose importante : comme à Bethléem, avec nous Dieu aussi aime faire de grandes choses à travers nos pauvretés. Il a mis tout notre salut dans la mangeoire d’une étable et il ne craint pas nos pauvretés : laissons sa miséricorde transformer nos misères !
Voilà ce que veut dire qu’un fils est né pour nous. Mais il y a encore un pour, que l’ange dit aux bergers : « Et voici le signe qui est donné pour vous : vous trouverez un nouveau-né couché dans une mangeoire » (Lc 2, 12). Ce signe, le nouveau-né dans la mangeoire, est aussi pour nous, pour nous orienter dans la vie. A Bethléem, qui signifie “Maison du pain”, Dieu est dans une mangeoire comme pour nous rappeler que, pour vivre, nous avons besoin de lui comme du pain à manger. Nous avons besoin de nous laisser traverser par son amour gratuit, infatigable, concret. Que de fois par contre, affamés de divertissement, de succès et de mondanité, nous nourrissons notre vie d’aliments qui ne rassasient pas et laissent le vide à l’intérieur ! Le Seigneur, par la bouche du prophète Isaïe, déplorait que, alors que le bœuf et l’âne connaissent leur mangeoire, nous, son peuple, nous ne le connaissons pas, lui la source de notre vie (cf. Is 1, 2-3). C’est vrai : insatiables d’avoir, nous nous jetons dans de nombreuses mangeoires de vanité, oubliant la mangeoire de Bethléem. Cette mangeoire, pauvre de tout et riche d’amour, enseigne que la nourriture de la vie est le fait de nous laisser aimer par Dieu et d’aimer les autres. Jésus nous donne l’exemple : Lui, le Verbe de Dieu, est un bébé ; il ne parle pas, mais il offre sa vie. Nous par contre nous parlons beaucoup, mais nous sommes souvent analphabètes de bonté.
Un fils nous a été donné. Celui qui a un petit enfant sait combien il faut d’amour et de patience. Il faut le nourrir, le soigner, le nettoyer, prendre soin de sa fragilité et de ses besoins, souvent difficiles à comprendre. Un enfant fait se sentir aimés, mais enseigne aussi à aimer. Dieu est né petit enfant pour nous pousser à avoir soin des autres. Ses tendres pleurs nous font comprendre combien sont inutiles tant de nos caprices ; et nous en avons beaucoup ! Son amour désarmé et désarmant nous rappelle que le temps que nous avons ne sert pas à pleurer sur notre sort, mais à consoler les larmes de celui qui souffre. Dieu élit domicile tout près de nous, pauvre et dans le besoin, pour nous dire qu’en servant les pauvres nous l’aimerons lui. A partir de cette nuit, comme l’a écrit une poétesse, « la résidence de Dieu est à côté de la mienne. La décoration est l’amour » (E. Dickinson, Poems, XVII).
Un fils nous a été donné. C’est toi, Jésus, le Fils qui me rend fils. Tu m’aimes comme je suis, non comme je me rêve d’être ; je le suis !. En t’embrassant toi, Enfant de la mangeoire, j’embrasse à nouveau ma vie. En t’accueillant toi, Pain de vie, moi aussi je veux donner ma vie. Toi qui me sauve, enseigne-moi à servir. Toi qui ne me laisse pas seul, aide-moi à consoler tes frères, parce que tu sais qu’à partir de cette nuit ils sont tous mes frères.
MESSAGE URBI ET ORBI
Salle de la Bénédiction
Vendredi, 25 décembre 2020
Chers frères et sœurs,
avec les paroles du prophète Isaïe, je voudrais faire parvenir à tous le message que l’Eglise annonce en cette fête : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné » (Is 9, 5).
Un enfant est né : la naissance est toujours source d’espérance, elle est vie qui s’épanouit, elle est promesse d’avenir. Et cet Enfant, Jésus, est “né pour nous” : un nous sans frontières, sans privilèges ni exclusions. L’Enfant que la Vierge Marie a mis au jour à Bethléem est né pour tous : il est le “fils” que Dieu a donné à toute la famille humaine.
Grâce à cet Enfant, nous pouvons tous nous adresser à Dieu en l’appelant “Père”, “Papa”. Jésus est le Fils unique. Personne ne connaît le Père sinon lui. Mais il est venu dans le monde justement pour nous révéler le visage du Père. Et ainsi, grâce à cet Enfant, nous pouvons tous nous appeler, et être réellement, frères : de tous les continents, de n’importe quelle langue et culture, avec nos identités et diversités, nous sommes tous frères et sœurs.
En ce moment historique, marqué par la crise écologique, et par de graves déséquilibres économiques et sociaux aggravés par la pandémie du coronavirus, nous avons plus que jamais besoin de fraternité. Et Dieu nous l’offre en nous donnant son Fils Jésus : non pas une fraternité faite de belles paroles, d’idéaux abstraits, de vagues sentiments… Non. Une fraternité basée sur l’amour réel, capable de faire rencontrer l’autre différent de moi, de com-patir à ses souffrances, de s’approcher et d’en prendre soin même s’il n’est pas de ma famille, de mon ethnie, de ma religion. Il est différent de moi, mais il est mon frère et ma sœur. Et cela est vrai aussi dans les relations entre les peuples et les nations : tous frères !
A Noël nous célébrons la lumière du Christ qui vient au monde et il vient pour tous : non seulement pour certains. Aujourd’hui, en ce moment d’obscurité et d’incertitudes causé par la pandémie, apparaissent diverses lumières d’espérance, comme les découvertes des vaccins. Mais pour que ces lumières puissent illuminer et amener l’espérance au monde entier, elles doivent demeurer à la disposition de tous. Nous ne pouvons pas laisser que les nationalismes fermés nous empêchent de vivre comme la vraie famille humaine que nous sommes. Nous ne pouvons pas non plus laisser que le virus de l’individualisme radical nous vainque et nous rende indifférents à la souffrance des autres frères et sœurs. Je ne peux pas faire de moi la priorité avant les autres, en mettant les lois du marché et des brevets d’invention au-dessus des lois de l’amour et de la santé de l’humanité. Je demande à tous : aux responsables des Etats, des entreprises, aux organismes internationaux, de promouvoir la coopération et non la concurrence, et de chercher une solution pour tous : des vaccins pour tous, spécialement pour les plus vulnérables et les plus nécessiteux de toutes les régions de la planète. En premier, les plus vulnérables et les plus nécessiteux !
L’Enfant de Bethléem nous aide alors à être disponibles, généreux et solidaires, spécialement envers les personnes les plus fragiles, les malades et toutes celles qui, en cette période, se sont retrouvés sans travail ou sont en grave difficulté en raison des conséquences économiques de la pandémie, comme aussi envers les femmes qui, durant ces mois de confinement, ont subi des violences domestiques.
Face à un défi qui ne connait pas de frontières, on ne peut pas ériger de barrières. Nous sommes tous dans le même bateau. Toute personne m’est un frère. Je vois en chacun le reflet du visage de Dieu et je découvre le Seigneur qui demande mon aide en tous ceux qui souffrent. Je le vois dans la personne malade, dans le pauvre, dans le chômeur, dans l’exclu, dans le migrant et dans le réfugié : tous, frères et sœurs !
En ce jour où le Verbe de Dieu se fait enfant, tournons le regard vers les trop nombreux enfants qui, partout dans le monde, spécialement en Syrie, en Irak et au Yémen, payent encore le prix fort de la guerre. Que leurs visages ébranlent les consciences des hommes de bonne volonté pour que les causes des conflits soient affrontées et que l’on s’emploie avec courage à construire un avenir de paix.
Que ce temps soit propice à désamorcer les tensions dans tout le Moyen Orient et en Méditerranée orientale.
Que Jésus Enfant guérisse les blessures du peuple syrien bien aimé qui depuis maintenant dix ans est épuisé par la guerre et ses conséquences, aggravées ensuite par la pandémie. Qu’il porte réconfort au peuple irakien et à tous ceux qui sont engagés sur le chemin de la réconciliation, en particulier aux Yézidis durement touchés par les dernières années de guerre. Qu’il apporte la paix à la Libye et fasse que la nouvelle phase des négociations en cours conduise à la fin de toute forme d’hostilité dans le pays.
Que l’Enfant de Bethléem donne la fraternité à la terre qui l’a vu naître. Qu’Israéliens et Palestiniens puissent retrouver la confiance réciproque pour chercher une paix juste et durable à travers un dialogue direct capable de vaincre la violence et de dépasser les ressentiments endémiques afin de témoigner au monde de la beauté de la fraternité.
Que l’étoile qui a éclairé la nuit de Noël soit un guide et un encouragement pour le peuple libanais pour que, dans les difficultés qu’il est en train d’affronter, avec le soutien de la Communauté internationale, il ne perde pas l’espérance. Que le Prince de la Paix aide les responsables du pays à mettre de côté les intérêts particuliers et à s’engager avec sérieux, honnêteté et transparence, pour que le Liban puisse parcourir un chemin de réformes et continuer dans sa vocation de liberté et de cohabitation pacifique.
Que le Fils du Très Haut soutienne l’engagement de la Communauté internationale et des pays concernés à poursuivre le cessez-le-feu au Haut- Karabagh, comme aussi dans les régions orientales de l’Ukraine, et à favoriser le dialogue, unique voie qui conduise à la paix et à la réconciliation.
Que le Divin Enfant allège la souffrance des populations du Burkina Faso, du Mali et du Niger touchées par une grave crise humanitaire à la base de laquelle il y a des extrémismes et des conflits armés, mais aussi la pandémie et d’autres désastres naturels. Qu’il fasse cesser les violences en Ethiopie où beaucoup de personnes sont contraintes de fuir en raison des affrontements. Qu’il apporte réconfort aux habitants de la région de Cabo Delgado, au Nord du Mozambique, victimes de la violence du terrorisme international. Qu’il incite les responsables du Sud Soudan, du Nigéria et du Cameroun à poursuivre le chemin de fraternité et de dialogue entrepris.
Que le Verbe éternel du Père soit source d’espérance pour le continent américain, particulièrement touché par le coronavirus qui a exacerbé les nombreuses souffrances qui l’oppriment, souvent aggravées par les conséquences de la corruption et du narcotrafic. Qu’il aide à dépasser les récentes tensions sociales au Chili et à mettre fin aux souffrances du peuple vénézuélien.
Que le Roi du Ciel protège les populations affligées par les catastrophes naturelles dans le Sud-Est asiatique, en particulier aux Philippines et au Vietnam où de nombreuses tempêtes ont causé des inondations aux conséquences dévastatrices, pour les familles qui habitent ces régions, en termes de pertes de vies humaines, de dommages pour l’environnement et de conséquences pour les économies locales.
En pensant à l’Asie, je ne peux pas oublier le peuple Rohingya : que Jésus né pauvre parmi les pauvres, leur apporte une espérance dans leurs souffrances.
Chers frères et sœurs,
« Un enfant nous est né » (Is 9, 5). Il est venu nous sauver ! Il nous annonce que la souffrance et le mal n’ont pas le dernier mot. Se résigner à la violence et aux injustices voudrait dire refuser la joie et l’espérance de Noël.
En ce jour de fête j’adresse une pensée particulière à tous ceux qui ne se laissent pas écraser par les circonstances adverses mais qui agissent pour porter espérance, réconfort et aide en secourant ceux qui souffrent et en accompagnant ceux qui sont seuls.
Jésus est né dans une étable, mais entouré de l’amour de la Vierge Marie et de saint Joseph. Naissant dans la chair, le Fils de Dieu a consacré l’amour familial. Ma pensée va en ce moment aux familles : à celles qui aujourd’hui ne peuvent pas se réunir, comme aussi celles qui sont obligées de rester à la maison. Que Noël soit pour tous l’occasion de redécouvrir la famille comme berceau de vie et de foi ; lieu d’amour accueillant, de dialogue, de pardon, de solidarité fraternelle et de joie partagée, source de paix pour toute l’humanité.
Bon Noël à tous !