MESSE EN LA SOLENNITÉ DE MARIE MÈRE DE DIEU
LIVe JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX
Basilique Saint-Pierre
Vendredi 1er janvier 2021
Dans les lectures de la liturgie d’aujourd’hui ressortent trois verbes qui trouvent leur accomplissement dans la Mère de Dieu : bénir, naître et trouver.
Bénir. Dans le Livre des Nombres, le Seigneur demande que les ministres sacrés bénissent son peuple : « Voici en quels termes vous bénirez les fils d’Israël : “Que le Seigneur te bénisse” » (6, 23-24). Ce n’est pas une pieuse exhortation, c’est une demande précise. Et c’est important qu’aujourd’hui aussi les prêtres bénissent le Peuple de Dieu, sans relâche ; et qu’également tous les fidèles soient porteurs de bénédiction, qu’ils bénissent. Le Seigneur sait que nous avons besoin d’être bénis : la première chose qu’il a faite après la création a été de dire du bien de toute chose et de dire beaucoup de bien de nous. Mais maintenant, avec le Fils de Dieu, nous ne recevons pas seulement des paroles de bénédiction, mais la bénédiction elle-même : Jésus est la bénédiction du Père. En lui le Père, dit saint Paul, nous bénit « par toutes sortes de bénédictions » (Ep 1, 3). Chaque fois que nous ouvrons le cœur à Jésus, la bénédiction de Dieu entre dans notre vie.
Aujourd’hui nous célébrons le Fils de Dieu, le Béni par nature, qui vient à nous à travers la Mère, la bénie par grâce. Marie nous apporte ainsi la bénédiction de Dieu. Là où elle est, Jésus arrive. C’est pourquoi nous avons besoin de l’accueillir, comme sainte Elisabeth qui la fit entrer dans sa maison et reconnut immédiatement la bénédiction et dit : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ! » (Lc 1, 42). Ce sont les paroles que nous répétons dans l’Ave Maria. En faisant de la place à Marie, nous sommes bénis, mais nous apprenons aussi à bénir. La Vierge Marie, en fait, enseigne que la bénédiction se reçoit pour être donnée. Elle, la bénie, a été une bénédiction pour tout ceux qu’elle a rencontrés : pour Elisabeth, pour les époux à Cana, pour les apôtres au Cénacle… Nous aussi, nous sommes appelés à bénir, à dire du bien au nom de Dieu. Le monde est gravement pollué par le fait de dire du mal et de penser du mal des autres, de la société, de soi-même. Mais la médisance corrompt, fait tout dégénérer, tandis que la bénédiction régénère, donne la force pour recommencer chaque jour. Demandons à la Mère de Dieu la grâce d’être pour les autres des porteurs joyeux de la bénédiction de Dieu, comme elle l’est pour nous.
Naître est le deuxième verbe. Saint Paul souligne que le Fils de Dieu est « né d’une femme » (Ga 4, 4). En peu de paroles il nous dit une chose merveilleuse : le Seigneur est né comme nous. Il n’est pas apparu adulte, mais enfant ; il n’est pas venu au monde tout seul, mais d’une femme, après neuf mois dans le sein de sa Mère, de laquelle il s’est laissé tisser l’humanité. Le cœur du Seigneur a commencé à palpiter en Marie, le Dieu de la vie a pris d’elle l’oxygène. Dès lors, Marie nous unit à Dieu parce qu’en elle Dieu s’est lié à notre chair et ne l’a jamais plus laissée. Marie – aimait dire saint François – « a fait du Seigneur de la Majesté notre frère » (Saint Bonaventure, Legenda major, 9, 3). Elle n’est pas seulement le pont entre nous et Dieu, elle est davantage : elle est la route que Dieu a parcourue pour parvenir à nous et elle est la route que nous, nous devons parcourir pour parvenir à lui. Par Marie nous rencontrons Dieu comme lui le veut : dans la tendresse, dans l’intimité, dans la chair. Oui, parce que Jésus n’est pas une idée abstraite, il est concret, incarné, il est né d’une femme et a grandi patiemment. Les femmes connaissent ce pragmatisme patient : nous les hommes, nous sommes souvent abstraits et nous voulons quelque chose tout de suite ; les femmes sont concrètes et savent tisser avec patience les fils de la vie. Combien de femmes, combien de mères font naître et renaître la vie de cette manière, en donnant un avenir au monde !
Nous ne sommes pas au monde pour mourir, mais pour donner la vie. La sainte Mère de Dieu nous enseigne que le premier pas pour donner vie à tout ce qui nous entoure est de l’aimer en nous. Elle “méditait tout dans son cœur” dit aujourd’hui l’Evangile (cf. Lc 2, 19). Et c’est du cœur que naît le bien : combien il est important de garder le cœur propre, de garder la vie intérieure, pratiquer la prière ! Combien il est important d’éduquer le cœur au soin, à tenir beaucoup aux personnes et aux choses. Tout part d’ici, du fait de prendre soin des autres, du monde, de la création. Il ne sert à rien de connaître beaucoup de personnes et beaucoup de choses si nous n’en prenons pas soin. Cette année, alors que nous espérons une renaissance et de nouveaux traitements, ne négligeons pas le soin. Parce que, en plus du vaccin pour le corps, il faut le vaccin pour le cœur : et ce vaccin c’est le soin. Ce sera une bonne année si nous prenons soin des autres, comme fait la Vierge Marie avec nous.
Et le troisième verbe c’est Trouver. L’Evangile dit que les bergers « découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né » (v. 16). Ils n’ont pas trouvé des signes prodigieux et spectaculaires, mais une simple famille. Là, cependant, ils ont vraiment trouvé Dieu, qui est grandeur dans la petitesse, force dans la tendresse. Mais comment firent les bergers pour trouver ce signe si peu visible ? Ils ont été appelés par un ange. Nous aussi, nous n’aurions pas trouvé Dieu si nous n’avions pas été appelés par grâce. Nous ne pouvions pas imaginer un tel Dieu, qui naît d’une femme et révolutionne l’histoire par la tendresse, mais par grâce nous l’avons trouvé. Et nous avons découvert que son pardon fait renaître, que sa consolation allume l’espérance, et que sa présence donne une joie irrépressible. Nous l’avons trouvé, mais nous ne devons pas le perdre de vue. Le Seigneur, en effet, ne se trouve pas une fois pour toutes : mais il doit être trouvé chaque jour. C’est pourquoi l’Evangile décrit les bergers toujours en recherche, en mouvement : « Ils se hâtèrent d’y aller, ils découvrirent, ils racontèrent, ils repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu » (vv. 16-17.20). Ils n’étaient pas passifs parce que, pour accueillir la grâce, il faut rester actifs.
Et nous, qu’est-ce que nous sommes appelés à trouver au début de l’année ? Il serait beau de trouver du temps pour quelqu’un. Le temps est la richesse que nous avons tous, mais dont nous sommes jaloux parce que nous voulons l’utiliser seulement pour nous. La grâce de trouver du temps doit être demandée, du temps pour Dieu et pour le prochain: pour celui qui est seul, pour celui souffre, pour celui qui a besoin d’écoute et de soin. Si nous trouvons du temps à offrir, nous serons émerveillés et heureux, comme les bergers. Que la Vierge Marie, qui a amené Dieu dans le temps, nous aide à donner de notre temps. Sainte Mère de Dieu, nous te consacrons la nouvelle année. Toi, qui sais garder dans le cœur, prends soin de nous. Bénis notre temps et enseigne-nous à trouver du temps pour Dieu et pour les autres. Nous, avec joie et confiance, nous t’acclamons.
Ainsi soit-il
MESSE EN LA SOLENNITÉ DE L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR
Basilique Saint-Pierre
Mercredi 6 janvier 2021
L’évangéliste Matthieu souligne que les Mages, quand ils arrivèrent à Bethléem, « virent l’enfant avec Marie sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent » (Mt 2, 11). Adorer le Seigneur n’est pas facile, ce n’est pas un fait immédiat : cela exige une certaine maturité spirituelle, étant le point d’arrivée d’un cheminement intérieur, parfois long. L’attitude d’adorer Dieu n’est pas spontanée en nous. L’être humain a besoin, oui, d’adorer, mais il risque de se tromper d’objectif ; en effet, s’il n’adore pas Dieu, il adorera des idoles, – il n’y a pas de demie mesure, ou Dieu ou les idoles, ou pour prendre une expression d’un écrivain français : “Celui qui n’adore pas Dieu, adore le diable”– et au lieu d’être croyant, il deviendra idolâtre. C’est ainsi, aut aut.
A notre époque il est particulièrement nécessaire que, aussi bien individuellement que communautairement, nous consacrions plus de temps à l’adoration, en apprenant toujours mieux à contempler le Seigneur. Si le sens de la prière d’adoration est un peu perdu, nous devons le retrouver, aussi bien communautairement que dans notre vie spirituelle. Aujourd’hui, nous nous mettons donc à l’école des Mages, pour en tirer quelques enseignements utiles : comme eux, nous voulons nous prosterner et adorer le Seigneur. L’adorer sérieusement, et non comme a dit Hérode : « Faites-moi savoir où il est et j’irai l’adorer ». Non, cette adoration ne va pas. Sérieusement !
De la liturgie de la Parole d’aujourd’hui nous tirons trois expressions qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce que signifie être adorateurs du Seigneur. Ces expressions sont : “lever les yeux”, “se mettre en voyage” et “voir”. Ces trois expressions nous aideront à comprendre ce que signifie être des adorateurs du Seigneur.
La première expression, lever les yeux, le prophète Isaïe nous l’offre. A la communauté de Jérusalem, revenue récemment de l’exil et prostrée par le découragement dû aux nombreuses difficultés, le prophète adresse cette forte invitation : « Lève les yeux alentour, et regarde » (60, 4). C’est une invitation à mettre de côté la fatigue et les plaintes, à sortir des exigüités d’une vision étroite, à se libérer de la dictature du moi, toujours enclin à se replier sur soi-même et sur ses propres préoccupations. Pour adorer le Seigneur il faut tout d’abord “lever les yeux” : ne pas se laisser emprisonner par les fantasmes intérieurs qui éteignent l’espérance, et ne pas faire des problèmes et des difficultés le centre de l’existence. Cela ne veut pas dire nier la réalité, en faisant semblant ou en croyant que tout va bien. Non. Il s’agit au contraire de regarder d’une manière nouvelle les problèmes et les angoisses, en sachant que le Seigneur connaît nos situations difficiles, écoute attentivement nos invocations et n’est pas indifférent aux larmes que nous versons.
Ce regard qui, malgré les vicissitudes de la vie, demeure confiant dans le Seigneur, produit la gratitude filiale. Lorsque cela arrive, le cœur s’ouvre à l’adoration. Au contraire, lorsque nous fixons l’attention exclusivement sur les problèmes, en refusant de lever les yeux vers Dieu, la peur envahit le cœur et le désoriente, donnant lieu à la colère, au désarroi, à l’angoisse, à la dépression. Dans ces conditions il est difficile d’adorer le Seigneur. Si cela se vérifie, il faut avoir le courage de briser le cercle de nos conclusions acquises, sachant que la réalité est plus grande que nos pensées. Lève les yeux alentour et regarde : le Seigneur nous invite en premier lieu à avoir confiance en lui, parce qu’il prend réellement soin de tous. Si donc le Seigneur revêt ainsi l’herbe des champs, qui aujourd’hui existe et demain est jetée dans le four, combien plus il fera pour nous. (cf. Lc 12, 28). Si nous levons les yeux vers le Seigneur, et que nous considérons la réalité à sa lumière, nous découvrons qu’il ne nous abandonne jamais : le Verbe s’est fait chair (cf. Jn 1, 14) et demeure toujours avec nous, tous les jours (cf. Mt 28, 20). Toujours.
Quand nous levons les yeux vers Dieu, les problèmes de la vie ne disparaissent pas, non, mais nous sentons que le Seigneur nous donne la force nécessaire pour les affronter. “Lever les yeux” est donc le premier pas qui dispose à l’adoration. Il s’agit de l’adoration du disciple qui a découvert en Dieu une joie nouvelle, une joie différente. Celle du monde est fondée sur la possession des biens, sur le succès ou sur d’autres choses semblables, toujours avec le ‘moi’ au centre. Au contraire la joie du disciple du Christ trouve son fondement dans la fidélité de Dieu qui ne manque jamais à ses promesses, en dépit des situations de crise où nous pouvons nous trouver. Voici alors que la gratitude filiale et la joie suscitent le désir ardent d’adorer le Seigneur, qui est fidèle et ne nous laisse jamais seuls.
La deuxième expression qui peut nous aider est se mettre en voyage. Lever les yeux [la première] : la deuxième : se mettre en voyage. Avant de pouvoir adorer l’Enfant né à Bethléem, les Mages ont dû affronter un long voyage. Matthieu écrit : « Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : “Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’Orient et nous sommes venus l’adorer.” » (Mt 2, 1-2). Le voyage implique toujours une transformation, un changement. Après un voyage on n’est plus comme avant. Il y a toujours quelque chose de nouveau en celui qui a accompli un cheminement : ses connaissances se sont étendues, il a vu des personnes et des choses nouvelles, il a expérimenté le renforcement de la volonté d’affronter les difficultés et les risques du trajet. On ne parvient à pas adorer le Seigneur sans passer d’abord par la maturation intérieure qui nous permet de nous mettre en voyage.
On devient adorateurs du Seigneur au moyen d’un cheminement graduel. L’expérience nous enseigne, par exemple, qu’une personne à cinquante ans vit l’adoration avec un esprit différent de celui qu’elle avait à trente ans. Celui qui se laisse modeler par la grâce, habituellement, s’améliore avec le temps: l’homme extérieur vieillit – dit saint Paul –, tandis que l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (cf. 2 Co 4, 16), se disposant toujours mieux à adorer le Seigneur. De ce point de vue, les échecs, les crises, les erreurs peuvent devenir des expériences instructives : ils servent très souvent à nous rendre conscients que seul le Seigneur est digne d’être adoré, parce que c’est seulement lui qui comble le désir de vie et d’éternité présent au plus profond de chaque personne. De plus, avec le temps, les épreuves et les fatigues de la vie – vécues dans la foi – contribuent à purifier le cœur, à le rendre plus humble et donc plus disponible à s’ouvrir à Dieu. Même les péchés, même la conscience d’être pécheurs, de trouver des choses très mauvaises. ‘Mais j’ai fait ceci… j’ai fait…’ : si tu le prends avec foi et avec repentir, avec contrition, cela t’aidera à grandir. Tout, tout aide, dit Paul de la croissance spirituelle, de la rencontre avec Jésus, même les péchés, même les péchés. Et saint Thomas ajoute : « etiam mortalia », même les gros péchés, les pires. Mais si tu le prend avec repentir cela t’aidera dans ce voyage vers la rencontre avec le Seigneur et à mieux l’adorer.
Comme les Mages, nous aussi, nous devons nous laisser instruire par le cheminement de la vie, marqué par les difficultés inévitables du voyage. Ne permettons pas que les fatigues, les chutes et les échecs nous jettent dans le découragement. En les reconnaissant au contraire avec humilité, nous devons en faire une occasion pour progresser vers le Seigneur Jésus. La vie n’est pas une démonstration d’habileté, mais un voyage vers celui qui nous aime. Nous ne devons pas à chaque pas de notre vie montrer la carte de nos vertus ; nous devons aller vers le Seigneur avec humilité. En regardant vers le Seigneur, nous trouverons la force pour progresser avec une joie renouvelée.
Et nous arrivons à la troisième expression : voir. Lever les yeux, se mettre en voyage, voir. L’Evangéliste écrit : « Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, ils se prosternèrent et l’adorèrent » (Mt 2, 10-11). L’adoration était l’acte d’hommage réservé aux souverains, aux grands dignitaires. Les Mages, en effet, ont adoré celui qu’ils savaient être le roi des Juifs (cf. Mt 2, 2). Mais, de fait, qu’ont-ils vu ? Ils ont vu un pauvre enfant avec sa mère. Et pourtant ces sages, venus de pays lointains, ont su transcender cette scène si humble et presque insignifiante, en reconnaissant en cet Enfant la présence d’un souverain. Ils ont été capables de “voir” au-delà de l’apparence. En se prosternant devant l’Enfant né à Bethléem, ils ont exprimé une adoration qui était avant tout intérieure : l’ouverture des coffrets apportés en dons fut un signe de l’offrande de leurs cœurs.
Pour adorer le Seigneur, il faut “voir” au-delà du voile du visible, qui souvent se révèle trompeur. Hérode et les notables de Jérusalem représentent la mondanité, perpétuellement esclave de l’apparence. Ils voient et ne savent pas voir – je ne dis pas qu’ils ne croient pas, c’est trop – ils ne savent pas voir parce que leur capacité est esclave de l’apparence et en quête d’attraits : elle donne de la valeur seulement aux choses sensationnelles, aux choses qui attirent l’attention de la plupart. Par ailleurs, dans les Mages nous voyons une attitude différente, que nous pourrions définir réalisme théologal – un mot trop ‘grande’, mais nous pouvons dire ainsi, un réalisme théologal : il perçoit avec objectivité la réalité des choses, en parvenant finalement à la compréhension que Dieu fuit toute ostentation. Le Seigneur est dans l’humilité, le Seigneur est comme cet enfant humble, il fuit l’ostentation, qui est justement le fruit de la mondanité. Cette manière de “voir” qui transcende le visible fait en sorte que nous adorons le Seigneur souvent caché dans des situations simples, dans des personnes humbles et exclues. Il s’agit donc d’un regard qui, en ne se laissant pas éblouir par les feux artificiels de l’exhibitionnisme, cherche, à chaque occasion, ce qui ne passe pas, cherche le Seigneur. C’est pourquoi, comme l’écrit l’apôtre Paul, « notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 18).
Que le Seigneur Jésus fasse de nous ses vrais adorateurs, capables de manifester par la vie son dessein d’amour qui embrasse l’humanité entière. Demandons la grâce pour chacun de nous et pour l’Eglise tout entière, d’apprendre à adorer, de continuer à adorer, de pratiquer beaucoup cette prière d’adoration, parce que Dieu seul est adoré.
DIMANCHE DE LA PAROLE DE DIEU
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
IIIe dimanche du temps ordinaire
24 janvier 2021
En ce dimanche de la Parole nous écoutons Jésus qui annonce le Règne de Dieu. Voyons ce qu’il dit et à qui il le dit.
Ce qu’il dit. Jésus commence à prêcher ainsi : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche » (Mc 1, 15). Dieu est proche, voici le premier message. Son règne est descendu sur terre. Dieu ne demeure pas, comme nous sommes souvent tentés de penser, là-haut dans les cieux, lointain, séparé de la condition humaine, mais il est avec nous. Le temps de la distance est fini lorsque Jésus s’est fait homme. Depuis ce moment, Dieu est très proche ; il ne se détachera jamais de notre humanité et ne se lassera jamais d’elle. Cette proximité est le commencement de l’Evangile, c’est ce que –souligne le texte – Jésus « disait » (v. 15) : il ne l’a pas dit une seule fois, et c’est tout, il le disait, c’est-à-dire qu’il le répétait tout le temps. “Dieu est proche” était le leitmotiv de son annonce, le cœur de son message. Si c’est le commencement et le refrain de la prédication de Jésus, cela ne peut qu’être la constante de la vie et de l’annonce chrétienne. Avant toute autre chose il sera cru et annoncé que Dieu s’est approché de nous, que nous avons été graciés, “bénéficiaires de la miséricorde”. Avant chacune de nos paroles sur Dieu il y a sa Parole pour nous, qui continue à nous dire : “Ne crains pas, je suis avec toi. Je suis proche de toi et je resterai proche de toi”.
La Parole de Dieu nous permet de toucher du doigt cette proximité, parce que – dit le Deutéronome – elle n’est pas loin de nous, mais elle est proche de notre cœur (cf. 30, 14). C’est l’antidote à la peur de rester seuls devant la vie. Le Seigneur, en effet, par sa Parole con-sola [en italien], c’est-à-dire est avec celui qui est seul. En nous parlant, il nous rappelle que nous sommes dans son cœur, précieux à ses yeux, gardés dans les paumes de ses mains. La Parole de Dieu donne cette paix, mais elle ne laisse pas en paix. C’est une Parole de consolation, mais aussi de conversion. « Convertissez-vous », dit en effet Jésus aussitôt après avoir proclamé la proximité de Dieu. Parce qu’avec sa proximité est fini le temps où l’on prend ses distances avec Dieu et avec les autres, est fini le temps où chacun pense à soi et va de l’avant pour son propre compte. Cela n’est pas chrétien, parce que celui qui fait l’expérience de la proximité de Dieu ne peut pas mettre à distance le prochain, ne peut pas l’éloigner dans l’indifférence. En ce sens, celui qui fréquente la Parole de Dieu reçoit des retournements existentiels salutaires : il découvre que la vie n’est pas le temps pour se méfier des autres et se protéger soi-même, mais l’occasion pour aller à la rencontre des autres au nom du Dieu proche. Ainsi la Parole, semée dans le terrain de notre cœur, nous amène à semer l’espérance à travers la proximité. Tout comme Dieu fait avec nous.
Voyons maintenant à qui parle Jésus. Il s’adresse avant tout à des pécheurs de Galilée. C’étaient des personnes simples, qui vivaient du fruit de leurs mains, travaillant durement nuit et jour. Ils n’étaient pas experts dans les Ecritures et ne se distinguaient certes pas par la science et la culture. Ils habitaient une région composite, avec différents peuples, ethnies et cultes : c’était l’endroit le plus éloigné de la pureté religieuse de Jérusalem, le plus éloigné du cœur du pays. Mais Jésus commence par-là, non pas par le centre mais par la périphérie, et il le fait pour nous dire aussi que personne n’est en marge du cœur de Dieu. Tous peuvent recevoir sa Parole et le rencontrer en personne. Il y a un joli détail dans l’Evangile à ce sujet, lorsqu’on fait remarquer que l’annonce de Jésus arrive « après » celle de Jean (Mc 1, 14). C’est un après décisif, qui marque une différence : Jean accueillait les gens dans le désert, où se rendaient seulement ceux qui pouvaient laisser les lieux où ils vivaient. Jésus, au contraire, parle de Dieu au cœur de la société, à tous, là où ils sont. Et il ne parle pas à des horaires et des temps établis : il parle « en passant le long de la mer » à des pêcheurs « en train de jeter les filets » (v.17). Il s’adresse à des personnes dans les endroits et dans les moments les plus ordinaires. Voilà la force universelle de la Parole de Dieu, qui rejoint tout le monde et tous les domaines de la vie.
Mais la Parole a aussi une force particulière, elle affecte chacun de manière directe, personnelle. Les disciples n’oublieront jamais les paroles écoutées ce jour-là sur les rives du lac, proches de leur barque, aux membres de la famille et aux collègues, paroles qui marqueront pour toujours leur vie. Jésus leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » (v. 17). Il ne les attire pas avec des discours élevés et inaccessibles, mais il parle à leurs vies : à des pêcheurs de poissons il dit qu’ils seront pêcheurs d’hommes. S’il leur avait dit : “Venez à ma suite, je vous ferai Apôtres : vous serez envoyés dans le monde et vous annoncerez l’Evangile avec la force de l’Esprit, vous serez tués mais vous deviendrez saints”, nous pouvons imaginer que Pierre et André lui auraient répondu : “Merci, mais nous préférons nos filets et nos barques”. Jésus les appelle au contraire à partir de leur vie : “Vous êtes pêcheurs, vous deviendrez pêcheurs d’hommes”. Transpercés par cette phrase, ils découvriront pas à pas que vivre en pêchant des poissons était peu de chose, mais que prendre le large sur la Parole de Jésus est le secret de la joie. Le Seigneur fait ainsi avec nous : il nous cherche là où nous sommes, il nous aime comme nous sommes et avec patience il accompagne nos pas. Comme ces pêcheurs, il nous attend, nous aussi, sur les rives de la vie. Avec sa Parole il veut nous faire changer de cap, afin que nous arrêtions de vivoter et que nous prenions le large à sa suite.
C’est pourquoi, chers frères et sœurs, nous ne devons pas renoncer à la Parole de Dieu. C’est la lettre d’amour écrite pour nous par Celui qui nous connaît comme personne d’autre : en la lisant, nous entendons à nouveau sa voix, nous contemplons son visage, nous recevons son Esprit. La Parole nous fait proches de Dieu : ne la tenons pas loin. Portons-la toujours avec nous, en poche, dans le téléphone ; donnons-lui une place digne dans nos maisons. Mettons l’Evangile dans un endroit où nous nous rappelons de l’ouvrir quotidiennement, peut-être au début et à la fin de la journée, pour que, parmi tant de paroles qui arrivent à nos oreilles, quelque verset de la Parole de Dieu arrive à notre cœur. Pour faire cela, demandons au Seigneur la force d’éteindre la télévision et d’ouvrir la Bible ; de fermer le téléphone portable et d’ouvrir l’Evangile. En cette année liturgique nous lisons celui de Marc, le plus simple et le plus bref. Pourquoi ne pas le lire aussi tout seuls, un petit passage chaque jour ? Cela nous fera sentir le Seigneur proche et nous donnera le courage sur le chemin de la vie.
CÉLÉBRATION DES SECONDES VÊPRES
LIVe SEMAINE DE PRIÈRE POUR L'UNITÉ DES CHRÉTIENS
HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS
Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs
Lundi 25 janvier 2021
« Demeurez dans mon amour » (Jn 15, 9). Jésus lie cette demande à l’image de la vigne et des sarments, la dernière qu’il nous offre dans les Evangiles. Le Seigneur lui-même est la vigne, la « vraie » vigne (v. 1), qui ne trahit pas les attentes, mais reste fidèle dans l’amour et ne fait jamais défaut, malgré nos péchés et nos divisions. Dans cette vigne qu’il est, nous tous les baptisés nous sommes greffés comme des sarments : cela signifie que nous pouvons grandir et porter du fruit seulement si nous sommes unis à Jésus. Ce soir tournons-nous vers cette unité indispensable, qui a plusieurs niveaux. En pensant à l’arbre de la vigne, nous pourrions imaginer l’unité constituée de trois anneaux concentriques, comme ceux d’un tronc.
Le premier cercle, le plus intérieur, est le fait de demeurer en Jésus. A partir d’ici commence le chemin de chacun vers l’unité. Dans la réalité d’aujourd’hui, rapide et complexe, il est facile de perdre le fil, tirés de mille côtés. Beaucoup se sentent divisés à l’intérieur, incapables de trouver un point ferme, une situation stable dans les circonstances changeantes de la vie. Jésus nous indique le secret de la stabilité dans le fait de demeurer en lui. Dans le texte que nous avons écouté, il répète sept fois ce concept (cf. vv. 4-7.9-10). En effet, il sait que “sans lui nous ne pouvons rien faire” (cf. v. 5). Il nous a aussi montré comment faire, en nous donnant l’exemple : chaque jour il se retirait dans des lieux déserts pour prier. Nous avons besoin de la prière comme de l’eau pour vivre. La prière personnelle, le fait d’être avec Jésus, l’adoration, est l’essentiel du fait de demeurer en lui. C’est la voie pour mettre dans le cœur du Seigneur tout ce qui peuple notre cœur, espérances et peurs, joies et douleurs. Mais surtout, centrés en Jésus dans la prière, nous faisons l’expérience de son amour. Et notre existence en tire vie, comme le sarment qui prend la sève du tronc. C’est la première unité, notre intégrité personnelle, œuvre de la grâce que nous recevons en demeurant en Jésus.
Le deuxième cercle est celui de l’unité avec les chrétiens. Nous sommes des sarments de la même vigne, nous sommes des vases communicants : le bien et le mal que chacun accomplit se reverse sur les autres. Par ailleurs, dans la vie spirituelle une sorte de “loi de la dynamique” est en vigueur : dans la mesure où nous demeurons en Dieu nous nous approchons des autres et dans la mesure où nous nous approchons des autres nous demeurons en Dieu. Cela signifie que si nous prions Dieu en esprit et vérité, l’exigence d’aimer les autres en découle et, d’autre part, que « si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1 Jn 4, 12). La prière ne peut que conduire à l’amour, autrement elle est un ritualisme superficiel. En effet, il n’est pas possible de rencontrer Jésus sans son Corps, composé de nombreux membres, autant qu’il y a de baptisés. Si notre adoration est authentique, nous grandirons dans l’amour pour tous ceux qui suivent Jésus, indépendamment de la communion chrétienne à laquelle ils appartiennent, parce que, même s’ils ne sont pas “des nôtres”, ils sont siens.
Nous constatons toutefois qu’aimer les frères n’est pas facile, parce que leurs défauts et leurs manques apparaissent immédiatement, et les blessures du passé reviennent à l’esprit. Ici nous vient en aide l’action du Père qui, comme un agriculteur expert (cf. Jn 15, 1), sait bien quoi faire : « Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage » (Jn 15, 2). Le Père enlève et taille. Pourquoi ? Parce que pour aimer nous avons besoin d’être dépouillés de ce qui nous égare et nous fait nous replier sur nous-mêmes, nous empêchant de porter du fruit. Demandons donc au Père d’enlever de nous les préjugés sur les autres et les attachements mondains qui empêchent la pleine unité avec tous ses fils. Ainsi purifiés dans l’amour, nous saurons mettre au second plan les entraves terrestres et les obstacles du passé, qui aujourd’hui nous détournent de l’Evangile.
Le troisième cercle de l’unité, le plus vaste, est l’humanité entière. Nous pouvons réfléchir, dans ce cadre, sur l’action de l’Esprit Saint. Dans la vigne qui est le Christ il est la sève qui rejoint toutes les parties. Mais l’Esprit souffle où il veut et partout il veut ramener à l’unité. Il nous conduit à aimer non seulement celui qui nous aime et pense comme nous, mais tous, comme Jésus nous l’a enseigné. Il nous rend capables de pardonner aux ennemis et de pardonner les torts subis. Il nous pousse à être actifs et créatifs dans l’amour. Il nous rappelle que le prochain n’est pas seulement celui qui partage nos valeurs et nos idées, mais que nous sommes appelés à nous faire proches de tous, bons Samaritains d’une humanité vulnérable, pauvre et souffrante – aujourd’hui tellement souffrante –, qui gît par les routes du monde et que Dieu désire relever avec compassion. Que l’Esprit Saint, auteur de la grâce, nous aide à vivre dans la gratuité, à aimer aussi celui qui ne nous répond pas, parce que c’est dans l’amour pur et désintéressé que l’Evangile porte du fruit. On reconnaît l’arbre à ses fruits : on reconnaît à l’amour gratuit notre appartenance à la vigne de Jésus.
L’Esprit Saint nous enseigne ainsi le caractère concret de l’amour envers tous les frères et sœurs avec lesquels nous partageons la même humanité, cette humanité que le Christ a unie à lui de façon indissoluble, en nous disant que nous le trouverons toujours dans les plus pauvres et les plus nécessiteux (cf. Mt 25, 31-45). En les servant ensemble, nous nous redécouvrirons frères et nous grandirons dans l’unité. L’Esprit, qui renouvelle la face de la terre, nous exhorte aussi à prendre soin de la maison commune, à faire des choix audacieux sur la façon dont nous vivons et consommons, parce que le contraire du fait de porter du fruit est l’exploitation et il est indigne de gaspiller les précieuses ressources dont beaucoup sont privés.
Le même Esprit, auteur du chemin œcuménique, nous a conduit ce soir à prier ensemble. Et alors que nous faisons l’expérience de l’unité qui naît du fait de s’adresser à Dieu d’une seule voix, je désire remercier tous ceux qui pendant cette Semaine ont prié et continueront à prier pour l’unité des chrétiens. J’adresse mes salutations fraternelles aux représentants des Eglises et Communautés ecclésiales réunies ici : aux jeunes orthodoxes et orthodoxes orientaux qui étudient à Rome avec le soutien du Conseil pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens ; aux professeurs et aux étudiants de l’Institut œcuménique de Bossey, qui auraient dû venir à Rome, comme les années précédentes, mais qui n’ont pas pu à cause de la pandémie et qui nous suivent à travers les media. Chers frères et sœurs, demeurons unis dans le Christ : que l’Esprit Saint, répandu dans nos cœurs, fasse que nous nous sentions enfants du Père, frères et sœurs entre nous, frères et sœurs dans l’unique famille humaine. Que la Très Sainte Trinité, communion d’amour, nous fasse grandir dans l’unité.