MESSE EN LA SOLENNITÉ DE LA PENTECÔSTE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 23 mai 2021
« Viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père » (Jn 15, 26). Avec ces paroles, Jésus promet aux disciples l’Esprit Saint, le don définitif, le don des dons. Il en parle en utilisant une expression particulière, mystérieuse : Paraclet. Accueillons aujourd’hui ce mot, pas facile à traduire car il contient plusieurs significations. Paraclet, en substance, veut dire deux choses : Consolateur e Avocat.
1. Le Paraclet est le Consolateur. Nous tous, spécialement dans les moments difficiles, comme ceux que nous traversons à cause de la pandémie, nous cherchons des consolations. Mais souvent nous recourons seulement aux consolations terrestres, qui s’estompent vite, ce sont des consolation d’un moment. Jésus nous offre aujourd’hui la consolation du Ciel, l’Esprit, le « Consolateur souverain » (Séquence). Quelle est la différence ? Les consolations du monde sont comme les anesthésiants : elles donnent un soulagement momentané, mais elles ne soignent pas le mal profond que nous portons à l’intérieur. Elles détournent, distraient, mais ne guérissent pas à la racine. Elles agissent en superficie, au niveau des sens et difficilement au niveau du cœur. Parce que seul celui qui nous fait sentir aimés tels que nous sommes donne la paix du cœur. L’Esprit Saint, l’amour de Dieu, fait ainsi : il descend à l’intérieur, car l’Esprit agit dans notre esprit. Il visite « jusqu’à l’intime le cœur », comme « hôte très doux de nos âmes » (ibid.). Il est la tendresse même de Dieu, qui ne nous laisse pas seuls ; parce que rester avec celui qui est seul c’est déjà consoler.
Sœur, frère, si tu sens l’obscurité de la solitude, si tu portes à l’intérieur une pierre qui étouffe l’espérance, si tu as dans le cœur une blessure qui brûle, si tu ne trouves pas la sortie, ouvre-toi à l’Esprit Saint. Saint Bonaventure écrivait, « où il y a une plus grande affliction il apporte une plus grande consolation, non pas comme le fait le monde qui dans la prospérité, console et flatte mais, dans l’adversité, se moque et condamne » (Sermon entre l’octave de l’Ascension). Ainsi fait le monde, ainsi fait surtout l’esprit ennemi, le diable : d’abord il nous flatte et nous fait sentir invincibles – les flatteries du diable qui augmentent la vanité - , ensuite il nous jette à terre et fait sentir que nous sommes mauvais : il joue avec nous. Il fait tout pour nous abattre, alors que l’Esprit du Ressuscité veut nous relever. Regardons les apôtres : ils étaient seuls ce matin-là, ils étaient seuls et perdus, ils se tenaient enfermés par peur, vivaient dans la crainte et avaient devant les yeux toutes leurs fragilités et leurs échecs, leurs péchés : ils avaient renié Jésus-Christ. Les années passées avec Jésus ne les avaient pas changés, ils étaient restés les mêmes. Puis ils reçoivent l’Esprit et tout change : les problèmes et les défauts restent les mêmes, et pourtant ils ne les craignent plus, ils ne craignent même pas ceux qui veulent leur faire du mal. Ils se sentent consolés intérieurement et veulent reverser extérieurement la consolation de Dieu. Auparavant apeurés, ils ont maintenant peur de ne pas témoigner l’amour reçu. Jésus l’avait prophétisé : l’Esprit « rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage » (Jn 15, 26-27).
Et avançons d’un pas. Nous aussi, nous sommes appelés à témoigner dans l’Esprit Saint, à devenir des paraclets, c’est à dire des consolateurs. Oui, l’Esprit nous demande de donner corps à sa consolation. Comment arriver à cela ? Non pas en faisant de grands discours, mais en nous faisant proches ; non pas avec des paroles de circonstance, mais avec la prière et la proximité. Rappelons que la proximité, la compassion et la tendresse sont les styles de Dieu, toujours. Le Paraclet dit à l’Eglise qu’aujourd’hui c’est le temps de la consolation. C’est le temps de la joyeuse annonce de l’Evangile plus que de la lutte contre le paganisme. C’est le temps d’apporter la joie du Ressuscité, non pas de se plaindre du drame de la sécularisation. C’est le temps de reverser l’amour sur le monde, sans épouser la mondanité. C’est le temps où il faut témoigner de la miséricorde plutôt que d’inculquer des règles et des normes. C’est le temps du Paraclet ! C’est le temps de la liberté du cœur, dans le Paraclet.
2. Le Paraclet, ensuite, est l’Avocat. Dans le contexte historique de Jésus, l’avocat ne remplissait pas ses fonctions comme aujourd’hui : au lieu de parler à la place de l’accusé, il était généralement à ses côtés et lui suggérait à l’oreille les arguments pour se défendre. Le Paraclet fait ainsi, « l’Esprit de vérité » (v. 26), qui ne prend pas notre place, mais nous défend contre les mensonges du mal en nous inspirant des pensées et des sentiments. Il le fait avec délicatesse, sans nous forcer : il se propose mais ne s’impose pas. L’esprit de mensonge, le malin, fait le contraire : il cherche à nous contraindre, il veut nous faire croire que nous sommes toujours obligés de céder à ses suggestions mauvaises et aux pulsions des vices. Essayons donc d’accueillir trois conseils typiques du Paraclet, de notre Avocat. Ce sont trois antidotes fondamentales contre plusieurs tentations, aujourd’hui très répandues.
Le premier conseil de l’Esprit Saint est : “Habite le présent”. Le présent, pas le passé ou l’avenir. Le Paraclet affirme la primauté d’aujourd’hui, contre la tentation de nous laisser paralyser par les amertumes et par la nostalgie du passé, ou de nous concentrer sur les incertitudes de demain et nous laisser obséder par les craintes pour l’avenir. L’Esprit nous rappelle la grâce du présent. Il n’y a pas de temps meilleur pour nous : maintenant, là où nous sommes, c’est le moment unique et irremplaçable pour faire du bien, pour faire de la vie un don. Habitons le présent !
Puis le Paraclet conseille : “Cherche le tout”. Le tout, pas la partie. L’Esprit ne façonne pas des individus fermés, mais nous fonde en tant qu’Eglise dans la variété multiforme des charismes, dans une unité qui n’est jamais uniformité. Le Paraclet affirme la primauté du tout. Dans le tout, dans la communauté l’Esprit préfère agir et apporter la nouveauté. Regardons les Apôtres. Ils étaient très différents : parmi eux, par exemple, il y avait Matthieu, un publicain qui avait collaboré avec les Romains, et Simon, dit le Zélote, qui s’opposait à eux. Il y avait des idées politiques opposées, des visions du monde différentes. Mais quand ils reçoivent l’Esprit, ils apprennent à ne pas donner la primauté à leurs points de vue humains, mais au tout de Dieu. Aujourd’hui, si nous écoutons l’Esprit, nous ne nous concentrerons pas sur conservateurs et progressistes, traditionnalistes et innovateurs, droite et gauche : si les critères sont ceux-là, cela veut dire que dans l’Eglise on oublie l’Esprit. Le Paraclet pousse à l’unité, à la concorde, à l’harmonie des diversités. Il nous fait voir comme parties du même Corps, frères et sœurs entre nous. Cherchons le tout ! Et l’ennemi veut que la diversité se transforme en opposition, c’est pourquoi il les transforme en idéologies. Dire “non” aux idéologies, “oui” au tout.
Enfin, le troisième grand conseil : “Mets Dieu avant ton moi”. C’est le pas décisif de la vie spirituelle, qui n’est pas une collection de nos mérites et de nos œuvres, mais l’humble accueil de Dieu. Le Paraclet affirme la primauté de la grâce. C’est seulement si nous nous vidons de nous-mêmes que nous laissons l’espace au Seigneur ; c’est seulement si nous nous confions à lui que nous nous retrouvons nous-mêmes ; c’est seulement en étant pauvres en esprit que nous devenons riches d’Esprit Saint. Cela vaut aussi pour l’Eglise. Nous ne sauvons personne, et même pas nous-mêmes par nos forces. S’il y a d’abord nos projets, nos structures et nos plans de réformes nous tomberons dans le fonctionnalisme, dans l’efficience, dans l’horizontalisme et nous ne porterons pas de fruit. Les “ismes” sont des idéologies qui divisent qui séparent. L’Eglise n’est pas une organisation humaine – elle est humaine, mais elle n’est pas seulement une organisation humaine –, l’Eglise est le temple de l’Esprit Saint. Jésus a apporté le feu de l’Esprit sur la terre et l’Eglise se réforme avec l’onction, la gratuité de l’onction de la grâce, avec la force de la prière, avec la joie de la mission, avec la beauté désarmante de la pauvreté. Mettons Dieu à la première place !
Esprit Saint, Esprit Paraclet, console nos cœurs. Fais de nous des missionnaires de ta consolation, paraclets de miséricorde pour le monde. Notre Avocat, doux Inspirateur de l’âme, rends-nous témoins de l’aujourd’hui de Dieu, prophètes d’unité pour l’Eglise et l’humanité, apôtres fondés sur la grâce, qui crée et renouvelle tout. Amen.
MESSE EN LA SOLENNITÉ DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 6 juin 2021
Jésus envoie ses disciples pour qu’ils aillent préparer le lieu où célébrer le repas pascal. C’étaient eux qui lui avaient demandé : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » (Mc 14, 12). Tandis que nous contemplons et adorons la présence du Seigneur dans le Pain eucharistique, nous sommes appelés nous aussi à nous demander : dans quel “lieu” voulons-nous préparer la Pâque du Seigneur? Quels sont les “lieux” de notre vie où Dieu nous demande d’être accueilli? Je voudrais répondre à ces questions en m’arrêtant sur trois images de l’Évangile que nous avons entendu (Mc 14, 12-16.22-26).
La première est celle de l’homme qui porte une cruche d’eau (cf. v. 13). C’est un détail qui semblerait superflu. Mais cet homme tout à fait anonyme devient le guide pour les disciples qui cherchent le lieu qui sera ensuite appelé le Cénacle. Et la cruche d’eau est le signe de reconnaissance : un signe qui fait penser à l’humanité assoiffée, toujours à la recherche d’une source d’eau qui la désaltère et la régénère. Nous marchons tous dans la vie avec une cruche à la main : nous tous, chacun d’entre nous, avons soif d’amour, de joie, d’une vie réussie dans un monde plus humain. Et pour cette soif, l’eau des choses mondaines ne sert pas, parce qu’il s’agit d’une soif plus profonde, que seul Dieu peut satisfaire.
Suivons encore ce “signal” symbolique. Jésus dit aux siens que là où un homme les conduira avec la cruche d’eau, là on pourra célébrer le Repas de la Pâque. Pour célébrer l’Eucharistie il faut donc reconnaître avant tout notre propre soif de Dieu : sentir que nous avons besoin de lui, désirer sa présence et son amour, être conscients que nous ne pouvons pas y arriver tout seuls mais que nous avons besoin d’une Nourriture et d’une Boisson de vie éternelle qui nous soutiennent sur le chemin. Le drame d’aujourd’hui – nous pouvons le dire - est que souvent la soif a disparue. Les questions sur Dieu se sont éteintes, le désir de lui s’est affaibli, les chercheurs de Dieu se font de plus en plus rares. Dieu n’attire plus parce que nous ne ressentons plus notre soif profonde. Mais seulement là où il y a un homme ou une femme avec la cruche pour l’eau - pensons à la Samaritaine, par exemple (Jn 4, 5-30) - le Seigneur peut se révéler comme Celui qui donne la vie nouvelle, qui nourrit d’une espérance fiable nos rêves et nos aspirations, présence d’amour qui donne sens et direction à notre pèlerinage terrestre. Comme nous l’avions déjà remarqué, c’est cet homme avec la cruche qui conduit les disciples dans la salle où Jésus instituera l’Eucharistie. C’est la soif de Dieu qui nous porte à l’autel. S’il manque la soif, nos célébrations deviennent arides.Aussi en tant qu’Eglise, alors, le petit groupe des habitués qui se réunissent pour célébrer l’Eucharistie ne peut pas suffire ; nous devons aller en ville, rencontrer les gens, apprendre à reconnaître et à réveiller la soif de Dieu et le désir de l’Evangile.
La seconde image est celle de la grande salle à l’étage (cf. v. 15). C’est là que Jésus et les siens feront le repas pascal et cette salle se trouve dans la maison d’une personne qui les accueille. Don Primo Mazzolari disait : « Voici qu’un homme sans nom, un maître de maison, lui prête sa plus belle chambre. […] Il a donné ce qu’il avait de plus grand parce qu’autour du grand sacrement il faut que tout soit grand, chambre et cœur, paroles et gestes » (La Pasqua, La Locusta 1964, 46-48).
Une grande salle pour un petit morceau de Pain. Dieu se fait petit comme un morceau de pain et c’est précisément pour cela qu’il faut un cœur grand pour pouvoir le reconnaître, l’adorer, l’accueillir. La présence de Dieu est si humble, cachée, parfois invisible, qu’elle a besoin d’un cœur préparé, éveillé et accueillant pour être reconnue. Par contre si notre cœur, plus qu’une grande salle, ressemble à un placard où nous gardons avec regret les vieilles choses ; s’il ressemble à un grenier où nous avons rangé depuis longtemps notre enthousiasme et nos rêves; s’il ressemble à une pièce étroite, une pièce sombre parce que nous ne vivons que de nous-mêmes, de nos problèmes et de nos amertumes, alors il sera impossible de reconnaître cette présence de Dieu, silencieuse et humble. Il faut une grande salle. Il faut élargir notre cœur. Il faut sortir de la petite pièce de notre moi et entrer dans le grand espace de l’émerveillement et de l’adoration. Et cela nous manque beaucoup! Cela nous manque dans de nombreux mouvements que nous faisons pour nous rencontrer, nous réunir, penser ensemble la pastorale... Mais s’il manque cela, s’il manque l’émerveillement et l’adoration, il n’y a pas de route qui nous conduise au Seigneur. Il n’y aura pas non plus de synode, rien. Telle est l’attitude devant l’Eucharistie, c’est de cela dont nous avons besoin : d’adoration. L’Église aussi doit être aussi une grande salle. Pas un petit cercle fermé, mais une Communauté avec les bras grands ouverts, accueillante envers tous. Demandons-nous ceci : quand approche quelqu’un qui est blessé, qui s’est trompé, qui a un parcours de vie différent, l’Eglise, cette Eglise, est-elle une grande salle pour l’accueillir et le conduire à la joie de la rencontre avec le Christ ? L’Eucharistie veut nourrir ceux qui sont fatigués et affamés sur le chemin, ne l’oublions pas ! L’Eglise des parfaits et des purs est une salle où il n’y a de place pour personne ; l’Eglise aux portes ouvertes, qui fait la fête autour du Christ, est par contre une grande salle où tout le monde – tous, justes et pécheurs - peut entrer.
Enfin, la troisième image, l’image de Jésus qui rompt le Pain. C’est le geste eucharistique par excellence, le geste identitaire de notre foi, le lieu de notre rencontre avec le Seigneur qui s’offre pour nous faire renaître à une vie nouvelle. Ce geste aussi est bouleversant : jusqu’alors on immolait des agneaux et on les offrait en sacrifice à Dieu, maintenant c’est Jésus qui se fait agneau et s’immole pour nous donner la vie. Dans l’Eucharistie, nous contemplons et adorons le Dieu de l’amour. C’est le Seigneur qui ne rompt personne mais qui se rompt lui-même. C’est le Seigneur qui n’exige pas de sacrifices mais qui se sacrifie lui-même. C’est le Seigneur qui ne demande rien mais qui donne tout. Pour célébrer et vivre l’Eucharistie, nous aussi nous sommes appelés à vivre cet amour. Car tu ne peux pas rompre le Pain du dimanche si ton cœur est fermé à tes frères. Tu ne peux pas manger ce Pain si tu ne donnes pas le pain à l’affamé. Tu ne peux pas partager ce Pain si tu ne partages pas les souffrances de celui qui est dans le besoin. A la fin de tout, même de nos liturgies eucharistiques solennelles, seul l’amour restera. Et dès maintenant, nos Eucharisties transforment le monde dans la mesure où nous nous laissons transformer et devenons pain rompu pour les autres.
Frères et sœurs, où “préparer le repas du Seigneur” aujourd’hui encore ? La procession avec le Saint Sacrement – caractéristique de la fête du Corpus Domini, mais que nous ne pouvons pas faire pour le moment – nous rappelle que nous sommes appelés à sortir en portant Jésus. Sortir avec enthousiasme en portant le Christ à ceux que nous rencontrons dans la vie de chaque jour. Devenons une Eglise avec la cruche en main, qui réveille la soif et apporte de l’eau. Ouvrons grand notre cœur dans l’amour, pour être la salle spacieuse et accueillante où tous peuvent entrer pour rencontrer le Seigneur. Rompons notre vie dans la compassion et la solidarité, afin que le monde voie à travers nous la grandeur de l’amour de Dieu. Et alors le Seigneur viendra, il nous surprendra encore, il se fera encore nourriture pour la vie du monde. Et il nous rassasiera pour toujours, jusqu’au jour où, au banquet du Ciel, nous contemplerons son visage et nous nous réjouirons sans fin.
MESSE ET BÉNÉDICTION DES PALLIUMS POUR LES NOUVEAUX MÉTROPOLITES
EN LA SOLENNITÉ DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Mardi, 29 juin 2021
Deux grands Apôtres, Apôtres de l’Evangile, et deux colonnes portantes de l’Eglise : Pierre et Paul. Nous fêtons aujourd’hui leur mémoire. Regardons de près ces deux témoins de la foi : au centre de leur histoire, ce n’est pas la bravoure, mais au centre c’est la rencontre avec le Christ qui a changé leur vie. Ils ont fait l’expérience d’un amour qui les a guéris et libérés et c’est pourquoi ils sont devenus apôtres et ministres de libération pour les autres.
Pierre et Paul sont libres seulement parce qu’ils ont été libérés.
Arrêtons-nous sur ce point central.
Pierre, le pêcheur de Galilée, a été tout d’abord libéré du sentiment d’inaptitude et de l’amertume de l’échec, et cela s’est produit grâce à l’amour inconditionnel de Jésus. Bien que pêcheur expérimenté, il a expérimenté plusieurs fois, au cœur de la nuit, le goût amer de la défaite de n’avoir rien pêché (cf. Lc 5, 5 ; Jn 21, 5) et, devant les filets vides, il a eu la tentation de tirer les rames dans la barque ; bien que fort et impétueux, il s’est souvent laissé prendre par la peur (cf. Mt 14, 30) ; bien que disciple passionné du Seigneur, il a continué à raisonner selon le monde sans parvenir à comprendre et accueillir la signification de la Croix du Christ (cf. Mt 16, 22) ; bien que se disant prêt à donner sa vie pour lui, il a suffi qu’il se sente soupçonné d’être des siens pour s’effrayer au point de renier le Maître (cf. Mc 14, 66-72).
Pourtant, Jésus l’a aimé gratuitement et a misé sur lui. Il l’a encouragé à ne pas abandonner, à jeter encore les filets à la mer, à marcher sur les eaux, à regarder avec courage sa faiblesse, à le suivre sur la voie de la croix, à donner sa vie pour ses frères, à paître ses brebis. Il l’a ainsi libéré de la peur, des calculs basés sur les seules sécurités humaines, des soucis mondains, en lui donnant le courage de tout risquer, et la joie de se sentir pêcheur d’hommes. Il l’a appelé lui à confirmer dans la foi ses frères (cf. Lc 22, 32). Il lui a donné – nous l’avons entendu dans l’Evangile – les clefs pour ouvrir les portes qui conduisent à la rencontre avec le Seigneur et le pouvoir de lier et de délier : de lier les frères au Christ et de délier les nœuds et les chaînes de leur vie (cf. Mt 16, 19).
Tout cela a été possible seulement parce que – comme nous l’a raconté la première lecture – Pierre a d’abord été libéré. Les chaînes qui le retenaient prisonnier ont été brisées et, comme cela s’était produit dans la nuit de la libération des Israélites de l’esclavage d’Égypte, il lui a été demandé de se lever rapidement, de mettre sa ceinture et de s’attacher les sandales pour sortir. Et le Seigneur ouvre grand les portes devant lui (cf. Ac 12, 7-10). C’est une nouvelle histoire d’ouverture, de libération, de chaînes brisées, de sortie de la prison qui enferme. Pierre fait l’expérience de la Pâque : le Seigneur l’a libéré.
L’Apôtre Paul a également expérimenté la libération du Christ. Il a été libéré de l’esclavage le plus oppressant, celui de son moi, et de Saul, nom du premier roi d’Israël, il est devenu Paul qui signifie “petit”. Il a également été libéré du zèle religieux qui l’avait rendu acharné à soutenir les traditions reçues (cf. Ga 1, 14) et violent dans la persécution des chrétiens. Il a été libéré. L’observance formelle de la religion et sa défense par l’épée tirée de la tradition, au lieu de l’ouvrir à l’amour de Dieu et des frères, l’avaient rendu rigide. Il était un fondamentaliste. Dieu l’a libéré de cela. Par contre, il ne lui a pas épargné de nombreuses faiblesses et difficultés qui ont rendu sa mission évangélisatrice plus féconde : les fatigues de l’apostolat, l’infirmité physique (cf. Ga 4, 13-14) ; les violences et les persécutions, les naufrages, la faim et la soif, et, comme il le raconte lui-même, une épine qui le tourmente dans la chair (cf. 2 Co 12, 7-10).
Paul a ainsi compris que « Dieu a choisi ce qu’il y a de faible dans le monde pour couvrir de confusion ce qui est fort » (1 Co 1, 27), que nous pouvons tout en lui qui nous donne force (cf. Ph 4, 13), que rien ne peut jamais nous séparer de son amour (cf. Rm 8, 35-39). C’est pourquoi, à la fin de sa vie – la Deuxième Lecture nous l’a raconté – Paul peut dire : « Le Seigneur, lui, m’a assisté » (2 Tm 4, 17) et « il m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire » (2 Tm 4, 18). Paul a fait l’expérience de la Pâque : le Seigneur l’a libéré.
Chers frères et sœurs, l’Eglise regarde ces deux géants de la foi et voit deux Apôtres qui ont libéré la puissance de l’Evangile dans le monde, uniquement parce qu’ils ont d’abord été libérés par la rencontre avec le Christ. Il ne les a pas jugés, il ne les a pas humiliés, mais il a partagé leur vie avec affection et proximité, en les soutenant de sa prière et, parfois, en les reprenant pour les provoquer au changement. A Pierre, Jésus dit tendrement : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas » (Lc 22, 32) ; il demande à Paul : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » (Ac 9, 4). Jésus fait de même avec nous : il nous assure de sa proximité en priant pour nous et en intercédant auprès du Père ; et il nous reproche avec douceur quand nous faisons erreur, afin que nous puissions trouver la force de nous relever et de reprendre le chemin.
Touchés par le Seigneur, nous sommes libérés nous aussi. Et nous avons toujours besoin d’être libérés, car seule une Eglise libre est une Eglise crédible. Comme Pierre, nous sommes appelés à être libres du sentiment de défaite face à notre pêche parfois faible ; libres de la peur qui nous immobilise et nous rend craintifs, en nous enfermant dans nos sécurités et en nous ôtant le courage de la prophétie. Comme Paul, nous sommes appelés à être libres des hypocrisies de l’apparence ; libres de la tentation de nous imposer par la force du monde plutôt que par la faiblesse qui fait place à Dieu ; libres d’une observance religieuse qui nous rend rigides et inflexibles ; libres des liens ambigus avec le pouvoir et de la peur d’être incompris et attaqués.
Pierre et Paul nous livrent l’image d’une Eglise remise entre nos mains, mais conduite par le Seigneur avec fidélité et tendresse – c’est lui qui conduit l’Eglise - ; une Eglise faible, mais forte de la présence de Dieu ; l’image d’une Eglise libérée qui peut offrir au monde cette libération qu’il ne peut pas se donner tout seul : la libération du péché, de la mort, de la résignation, du sens de l’injustice, de la perte de l’espérance qui avilit la vie des femmes et des hommes de notre temps.
Demandons-nous aujourd’hui, dans cette célébration et ensuite, demandons-nous : nos villes, nos sociétés, notre monde, à quel point ont-ils besoin de libération ? Combien de chaînes doivent-elles être brisées et combien de portes fermées doivent-elles être ouvertes ! Nous pouvons être des collaborateurs de cette libération, mais seulement si nous nous laissons d’abord libérer par la nouveauté de Jésus, et si nous marchons dans la liberté de l’Esprit Saint.
Aujourd’hui, nos frères Archevêques reçoivent le pallium. Ce signe d’unité avec Pierre rappelle la mission du pasteur qui donne sa vie pour le troupeau. C’est en donnant sa vie que le pasteur, libéré de lui-même, devient instrument de libération pour les frères. Aujourd’hui, la Délégation du Patriarcat œcuménique, envoyée en cette occasion par le cher frère Bartolomeo, est avec nous : votre présence appréciée est un précieux signe d’unité sur le chemin de libération des distances qui divisent scandaleusement ceux qui croient au Christ. Merci de votre présence.
Nous prions pour vous, pour les pasteurs, pour l’Eglise, pour nous tous : afin que, libérés par le Christ, nous puissions être des apôtres de libération dans le monde entier.
JOURNÉE MONDIALE DES GRANDS-PARENTS ET DES PERSONNES ÂGÉES
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique de Saint-Pierre, Dimanche 25 juillet 2021
[Homélie du Saint-Père, lue par Mgr Rino Fisichella]
Frères et sœurs, j’ai le plaisir et l’honneur de lire l’homélie que le Pape François a préparée pour cette circonstance.
Alors qu’il s’asseyait pour enseigner, Jésus « leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : “Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ?” » (Jn 6, 5). Jésus ne se contente pas de donner des enseignements, mais il se laisse interroger par la faim qui habite la vie des gens. Et, ainsi, il nourrit la foule en distribuant cinq pains d’orge et deux poissons qu’il a reçus d’un jeune garçon. A la fin, comme il restait des morceaux de pain, il dit aux siens de les rassembler, « pour que rien ne se perde » (v. 12).
En cette Journée consacrée aux grands-parents et aux personnes âgées, je voudrais m’arrêter précisément sur ces trois moments : Jésus qui voit la faim de la foule ; Jésus qui partage le pain ; Jésus qui recommande de rassembler les morceaux qui sont restés. Trois moments qui peuvent être résumés en trois verbes : voir, partager, garder.
Le premier, voir. L’évangéliste Jean, au début du récit, souligne ce détail : Jésus lève les yeux et voit la foule affamée qui a beaucoup marché pour le rencontrer. C’est ainsi que commence le miracle, par le regard de Jésus qui n’est pas indifférent ou affairé, mais qui ressent les affres de la faim qui tenaille l’humanité épuisée. Il se préoccupe de nous, il a de la sollicitude pour nous, il veut assouvir notre faim de vie, d’amour et de bonheur. Dans les yeux de Jésus, nous voyons le regard de Dieu : c’est un regard attentif qui nous aperçoit, qui scrute les attentes que nous portons dans le cœur, qui voit la fatigue, l’épuisement et l’espoir avec lesquels nous allons de l’avant. Un regard qui sait saisir le besoin de chacun : aux yeux de Dieu il n’existe pas de foule anonyme, mais chaque personne avec sa faim. Jésus a un regard contemplatif, c’est-à-dire, capable de s’arrêter devant la vie de l’autre et de lire dedans.
C’est aussi le regard que les grands-parents et les personnes âgées ont eu sur notre vie. C’est la manière dont ils ont pris soin de nous depuis notre enfance. Après une vie faite de sacrifices, ils ne nous ont pas été indifférents ou occupés sans nous. Ils ont eu des yeux attentifs, remplis de tendresse. Lorsque nous grandissions et que nous nous sentions incompris, ou apeurés par les défis de la vie, ils se sont rendus compte de ce qui changeait dans notre cœur, de nos larmes cachées et des rêves que nous portions au-dedans de nous. Nous sommes tous passés par les genoux des grands-parents, qui nous ont tenus dans les bras. Et c’est aussi grâce à cet amour que nous sommes devenus adultes.
Et nous : quel regard avons-nous sur les grands-parents et les personnes âgées ? Quelle est la dernière fois où nous avons tenu compagnie ou téléphoné à une personne âgée pour lui exprimer notre proximité et nous laisser bénir par ses paroles ? Je souffre quand je vois une société qui court, affairée et indifférente, absorbée par trop de choses et incapable de s’arrêter pour porter un regard, une salutation, une caresse. J’ai peur d’une société dans laquelle nous sommes tous une foule anonyme et nous ne sommes plus capables de lever les yeux et de nous reconnaître. Les grands-parents, qui ont nourri notre vie, ont aujourd’hui faim de nous : de notre attention, de notre tendresse. De nous sentir proches. Levons les yeux vers eux, comme Jésus le fait avec nous.
Le deuxième verbe : partager. Après avoir vu la faim de ces personnes, Jésus veut les nourrir. Mais cela se fait grâce au don d’un jeune garçon, qui offre ses cinq pains et deux poissons. Il est beau qu’au centre de ce prodige, dont a bénéficié tant de personnes adultes – environs cinq mille personnes – il y ait un garçon, une jeune, qui partage ce qu’il a.
Aujourd’hui nous avons besoin d’une nouvelle alliance entre les jeunes et les personnes âgées, nous avons besoin de partager le trésor commun de la vie, de rêver ensemble, de surmonter les conflits entre les générations afin de préparer l’avenir de tous. Sans cette alliance de vie, de rêves et d’avenir, nous risquons de mourir de faim, parce que les liens brisés, les solitudes, les égoïsmes, les forces destructrices augmentent. Souvent dans nos sociétés, nous avons donné à la vie l’idée de “chacun pour soi”. Mais cela tue ! L’Evangile nous exhorte à partager ce que nous sommes et ce que nous avons : c’est seulement ainsi que nous pouvons être rassasiés. J’ai rappelé plusieurs fois ce que dit à ce propos le prophète Joël : (cf. Jl 3, 1) : jeunes et personnes âgées ensemble. Les jeunes, prophètes de l’avenir qui n’oublient pas l’histoire d’où ils viennent ; les personnes âgées, rêveurs jamais fatigués qui transmettent l’expérience aux jeunes, sans leur barrer la route. Jeunes et personnes âgées, le trésor de la tradition et la fraîcheur de l’Esprit. Jeunes et personnes âgées ensemble. Dans la société et dans l’Eglise : ensemble.
Le troisième verbe : garder. Après qu’ils eurent mangé, l’Evangile mentionne que de nombreux morceaux de pain sont restés. Et Jésus recommande : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde » (Jn 6, 12). C’est ainsi qu’est le cœur de Dieu: non seulement il nous donne plus que ce dont nous avons besoin, mais il se soucie aussi que rien ne se perde, pas même un fragment. Un petit morceau de pain peut sembler peu de chose, mais aux yeux de Dieu rien ne doit être rejeté. A plus forte raison personne ne doit être rejeté. C’est une invitation prophétique que nous sommes appelés aujourd’hui à faire retentir en nous et dans le monde : rassemblez, conservez avec soin, gardez. Les grands-parents et les personnes âgées ne sont pas des restes de vie, des déchets à jeter. Ils sont ces précieux morceaux de pain qui sont restés sur la table de notre vie, qui peuvent encore nous nourrir d’une odeur agréable que nous avons perdue, “l’odeur agréable de la miséricorde et de la mémoire”. Ne perdons pas la mémoire dont sont porteuses les personnes âgées, car nous sommes fils de cette histoire et sans racines nous flétrirons. Elles nous ont protégés tout au long du chemin de la croissance, maintenant c’est à nous de protéger leur vie, d’alléger leurs difficultés, d’écouter leurs besoins, de créer les conditions pour qu’elles puissent être facilitées dans les tâches quotidiennes et ne se sentent pas seules. Demandons-nous : “Est-ce que j’ai rendu visite aux grands-parents ? Aux personnes âgées de ma famille ou de mon quartier ? Est-ce que je les ai écoutés ? Est-ce que je leur ai accordé un peu de temps ?”. Protégeons-les, afin que rien ne se perde : rien de leur vie et de leurs rêves. Il nous revient, aujourd’hui, de prévenir le regret de demain de ne pas avoir consacré assez d’attention à ceux qui nous ont aimés et nous ont donné la vie.
Frères et sœurs, les grands-parents et les personnes âgées sont le pain qui nourrit notre vie. Soyons reconnaissants pour leurs yeux attentifs, qui nous ont aperçus, pour leurs genoux qui nous ont tenus dans les bras, pour leurs mains qui nous ont accompagnés et soulevés, pour les jeux qu’ils ont faits avec nous et pour les caresses avec lesquelles ils nous ont consolés. S’il vous plaît, ne les oublions pas. Allions-nous à eux. Apprenons à nous arrêter, à les reconnaître, à les écouter. Ne les rejetons jamais. Gardons-les dans l’amour. Et apprenons à partager du temps avec eux. Nous en sortirons meilleurs. Et ensemble, jeunes et personnes âgées, nous nous rassasierons à la table du partage bénie par Dieu.
VOYAGE APOSTOLIQUE DU SAINT-PÈRE À BUDAPEST, À L'OCCASION DE LA MESSA DE CLÔTURE DU 52e CONGRÈS EUCHARISTIQUE INTERNATIONAL, ET EN SLOVAQUIE (12-15 SEPTEMBRE 2021)
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Place des Héros (Budapest)
Dimanche 12 septembre 2021
A Césarée de Philippe, Jésus demande à ses disciples « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » (Mc 8, 29). Cette question met au pied du mur les disciples et marque un tournant dans leur cheminement à la suite du Maître. Ils connaissaient bien Jésus, ils n’étaient plus des débutants : ils étaient familiers avec lui, ils avaient été témoins de nombreux miracles, ils étaient frappés par son enseignement, ils le suivaient partout où il allait. Pourtant, ils ne pensaient pas encore comme lui. Il manquait le passage décisif, celui de l’admiration pour Jésus à l’imitation de Jésus. Aujourd’hui encore, en fixant le regard sur chacun de nous, le Seigneur nous interpelle personnellement : “Mais moi, qui suis-je vraiment pour toi ?” Pour toi qui suis-je ? C’est une question qui, adressée à chacun de nous, n’exige pas seulement une réponse exacte, de catéchisme, mais une réponse personnelle, une réponse de vie.
De cette réponse naît le renouvellement de la condition de disciple qui se produit à travers trois passages qu’ont vécu les disciples et que nous pouvons, nous aussi, accomplir : l’annonce de Jésus le premier, le discernement avec Jésus le deuxième, le cheminement à la suite de Jésus le troisième.
1. L’annonce de Jésus. A ce “Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?”, Pierre a répondu en tant que représentant de tout le groupe : « Tu es le Christ ». Pierre dit tout en peu de mots, la réponse est juste, mais curieusement, après cette reconnaissance, Jésus ordonne « vivement de ne parler de lui à personne » (v. 30). Nous nous demandons pourquoi une interdiction aussi drastique ? Pour une raison précise : dire que Jésus est le Christ, le Messie, est exact mais incomplet. Il y a toujours le risque d’annoncer une fausse messianité, selon les hommes et non selon Dieu. C’est pourquoi Jésus commence, à partir de ce moment, à révéler son identité pascale, celle que nous trouvons dans l’Eucharistie. Il explique que sa mission culminera, bien sûr, dans la gloire de la résurrection, mais en passant par l’humiliation de la croix. Elle se déroulera selon la sagesse de Dieu, « qui – dit Saint Paul – n’est pas la sagesse de ce monde, ni la sagesse de ceux qui dirigent ce monde » (1 Cor 2, 6). Jésus impose le silence sur son identité messianique, mais pas sur la croix qui l’attend. Au contraire – note l’évangéliste –, Jésus commence à enseigner « ouvertement » (Mc 8, 32) qu’il faut que « le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite » (v. 31).
Face à cette annonce de Jésus, annonce bouleversante, nous pouvons être nous aussi stupéfaits. Nous aussi, nous voudrions un messie puissant au lieu d’un serviteur crucifié. L’Eucharistie se trouve devant nous pour nous rappeler qui est Dieu. Il ne le fait pas par des mots, mais concrètement, en nous montrant Dieu comme Pain rompu, comme Amour crucifié et donné. Nous pouvons ajouter beaucoup de cérémonies, mais le Seigneur est là, dans la simplicité d’un Pain qui se laisse rompre, distribuer et manger. Il est là : pour nous sauver, il se fait serviteur ; pour nous donner la vie, il meurt. Cela nous fait du bien de nous laisser bouleverser par l’annonce de Jésus. Et celui qui s’ouvre à cette annonce de Jésus, s’ouvre au deuxième passage.
2. Le discernement avec Jésus. Face à l’annonce du Seigneur, la réaction de Pierre est typiquement humaine : lorsque la croix se profile, avec la perspective de la souffrance, l’homme se rebelle. Et après avoir confessé la messianité de Jésus, Pierre se scandalise des paroles du Maître en tentant de le dissuader d’avancer sur sa voie. La croix n’est jamais à la mode. Chers frères et sœurs, la croix n’est jamais à la mode : aujourd’hui comme dans le passé. Mais elle guérit au dedans. C’est devant le Crucifié que nous faisons l’expérience d’une lutte intérieure bénéfique, l’âpre conflit entre le “penser selon Dieu” et le “penser selon les hommes”. D’un côté, il y a la logique de Dieu, qui est celle de l’amour humble. La voie de Dieu rejette toute imposition, toute ostentation de tout triomphalisme, elle est toujours tendue vers le bien d’autrui, jusqu’au sacrifice de soi. D’un autre côté, il y a le “penser selon les hommes” : c’est la logique du monde, de la mondanité attachée à l’honneur et aux privilèges, tournée vers le prestige et le succès. C’est l’importance et la force qui comptent ici, ce qui attire l’attention du plus grand nombre et sait se faire valoir devant les autres.
Aveuglé par cette perspective, Pierre prend Jésus à part et se met à lui faire des reproches (cf. v. 32). Avant il l’avait confessé, maintenant il lui fait des reproches. Il peut nous arriver aussi de mettre le Seigneur “à l’écart”, de le mettre dans un angle du cœur, en continuant à nous considérer religieux et biens, et à avancer sur notre chemin sans nous laisser conquérir par la logique de Jésus. Mais il y une vérité : il nous accompagne, il nous accompagne dans cette lutte intérieure, car il désire que nous choisissions sa part, comme les Apôtres. Il y a la part de Dieu et il y a la part du monde. La différence n’est pas entre qui est religieux et qui ne l’est pas. La différence cruciale est entre le vrai Dieu et le dieu de notre moi. Combien celui qui règne en silence sur la croix est loin du faux dieu que nous voudrions voir régner par la force et réduire nos ennemis au silence ! Combien le Christ qui se propose seulement avec amour est différent des messies puissants et vainqueurs adulés par le monde ! Jésus nous secoue, il ne se contente pas de déclarations de foi, il nous demande de purifier notre religiosité devant sa croix, devant l’Eucharistie. Cela nous fait du bien de rester en adoration devant l’Eucharistie pour contempler la fragilité de Dieu. Consacrons du temps à l’adoration. C’est la façon de prier qu’on oublie beaucoup. Consacrons du temps à l’adoration. Laissons Jésus, Pain vivant, guérir nos fermetures et nous ouvrir au partage, nous guérir des rigidités et du repliement sur nous-mêmes ; qu’il nous libère de la servitude paralysante de la défense de notre image, qu’il nous inspire à le suivre là où il veut nous conduire. Non pas où moi je veux. Nous voici ainsi parvenus au troisième passage.
3. Le cheminement à la suite de Jésus, même le cheminement avec Jésus « Passe derrière moi, Satan » (v. 33). Ainsi, par un ordre pressant et fort, Jésus ramène Pierre à lui. Mais le Seigneur, quand il commande une chose, en réalité, est là, prêt à la donner. Et Pierre accueille la grâce de faire “un pas en arrière”. Le cheminement chrétien n’est pas une poursuite du succès, mais il commence par un certain recul –rappelez-vous de cela : le cheminement chrétien commence avec un certain recul –, par un décentrement libérateur, par le fait de se retirer du centre de la vie. Alors Pierre reconnaît que le centre n’est pas son Jésus, mais le vrai Jésus. Il tombera encore, mais de pardon en pardon, il reconnaîtra toujours mieux le visage de Dieu. Et il passera de l’admiration stérile du Christ à l’imitation concrète du Christ.
Que veut dire marcher à la suite de Jésus ? C’est aller de l’avant dans la vie avec la même confiance, celle d’être des fils aimés de Dieu. C’est parcourir la même voie que le Maître qui est venu pour servir et non pour être servi (cf. Mc 10, 45). Marcher derrière Jésus c’est marcher chaque jour à la rencontre du frère. C’est là que nous pousse l’Eucharistie : nous sentir un seul Corps, nous rompre pour les autres. Chers frères et sœurs, faisons en sorte que la rencontre avec Jésus dans l’Eucharistie nous transforme, comme elle a transformé les grands et courageux Saints que vous honorez. Je pense à saint Etienne et sainte Élisabeth. Comme eux, ne nous contentons pas de peu ; ne nous résignons pas à une foi qui vit de rites et de répétitions. Ouvrons-nous à la nouveauté scandaleuse de Dieu crucifié et ressuscité, Pain rompu pour donner la vie au monde. Nous serons dans la joie ; et nous porterons la joie.
Ce Congrès Eucharistique International est le point d’arrivée d’un parcours, mais qu’il soit surtout un point de départ. Parce que le cheminement à la suite de Jésus invite à regarder de l’avant, à accueillir le tournant de la grâce, à faire revivre chaque jour en nous cette question que, comme à Césarée de Philippe, le Seigneur s’adresse à chacun de nous ses disciples : Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?
VOYAGE APOSTOLIQUE DU SAINT-PÈRE À BUDAPEST, À L'OCCASION DE LA MESSA DE CLÔTURE DU 52e CONGRÈS EUCHARISTIQUE INTERNATIONAL, ET EN SLOVAQUIE (12-15 SEPTEMBRE 2021)
DIVINE LITURGIE BYZANTINE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME PRÉSIDÉE PAR LE SAINT-PÈRE
Esplanade du Mestská športová hala (Prešov)
Mardi 14 septembre 2021
« Nous – déclare saint Paul –, nous proclamons un Messie crucifié […], puissance de Dieu et sagesse de Dieu ». D’un autre côté, l’Apôtre ne cache pas que la croix, aux yeux de la sagesse humaine, représente tout autre chose: elle est « scandale », « folie » (1 Cor 1, 23-14). La croix était un instrument de mort, et pourtant d’elle est venue la vie. Elle était ce que personne ne voulait regarder, et pourtant elle nous a révélé la beauté de l’amour de Dieu. C’est pourquoi le Peuple saint de Dieu la vénère, et la Liturgie la célèbre en la fête d’aujourd’hui. L’Evangile de saint Jean nous prend par la main et nous aide à entrer dans ce mystère. L’évangéliste, en effet, se tient précisément là, sous la croix. Il contemple Jésus, déjà mort, pendu au bois, et il écrit : « Celui qui a vu rend témoignage » (Jn 19, 35). Saint Jean voit et témoigne.
Avant tout il y a le voir. Mais qu’est-ce que Jean a vu sous la croix ? Certainement ce que les autres ont vu : Jésus, innocent et bon, mourant brutalement entre deux malfaiteurs : l’une des nombreuses injustices, l’un des nombreux sacrifices sanglants qui ne changent pas l’histoire, l’énième preuve que le cours des événements dans le monde ne change pas. Les bons sont mis à l’écart, et les méchants gagnent et prospèrent. Aux yeux du monde, la croix est un échec. Et nous risquons de nous arrêter, nous aussi, à ce premier regard superficiel qui consiste à ne pas accepter la logique de la croix ; à ne pas accepter que Dieu nous sauve en permettant au mal du monde de se déchaîner sur lui. Ne pas accepter, si ce n’est en paroles, un Dieu faible et crucifié, et rêver d’un dieu fort et triomphant. C’est une grande tentation. Combien de fois n’aspirons-nous pas à un christianisme de vainqueurs, à un christianisme triomphaliste qui ait de l’ampleur et de l’importance, qui reçoive gloire et honneur. Mais un christianisme sans la croix est mondain et devient stérile.
Saint Jean, en revanche, a vu dans la croix l’œuvre de Dieu. Il a reconnu dans le Christ crucifié la gloire de Dieu. Il a vu malgré les apparences qu’il n’est pas un perdant, mais qu’il est Dieu s’offrant volontairement pour chaque homme. Pourquoi a-t-il fait cela ? Il aurait pu épargner sa vie, il aurait pu se tenir loin de notre plus misérable et cruelle histoire. En revanche, il a voulu y entrer, se plonger en elle. Il a choisi pour cela la voie la plus difficile : la croix. Parce qu’il ne doit se trouver personne sur terre qui soit désespéré au point de ne pouvoir le rencontrer, là même, dans l’angoisse, dans l’obscurité, dans l’abandon, dans le scandale de sa misère et de ses erreurs. Là justement, où l’on pense que Dieu ne peut pas être, Dieu y est. Pour sauver quiconque est désespéré, il a voulu endurer le désespoir. Pour faire sienne notre plus amère détresse, il a crié sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46 ; Ps 22, 1). Un cri qui sauve. Il sauve parce que Dieu a fait sien notre abandon même. Et maintenant, avec lui, nous ne sommes plus seuls, jamais.
Comment pouvons-nous apprendre à voir la gloire dans la croix ? Certains saints ont enseigné que la croix est comme un livre qu’il faut ouvrir et lire pour connaître. Il ne suffit pas d’acheter un livre, d’y jeter un coup d’œil et de le mettre bien exposé à la maison. Il en va de même pour la croix : elle est peinte ou sculptée dans chaque coin de nos églises. On ne compte plus les crucifix : au cou, à la maison, dans la voiture, dans la poche. Mais cela ne sert à rien si nous ne nous arrêtons pas pour regarder le Crucifié et si nous ne lui ouvrons pas notre cœur, si nous ne nous laissons pas surprendre par ses plaies ouvertes pour nous, si notre cœur ne se gonfle pas d’émotion et si nous ne pleurons pas devant le Dieu blessé d’amour pour nous. Si nous ne faisons pas ainsi, la croix reste un livre non lu, dont on connaît bien le titre et l’auteur, mais qui n’affecte pas la vie. Ne réduisons pas la croix à un objet de dévotion, encore moins à un symbole politique, à un signe d’importance religieuse et sociale.
De la contemplation du Crucifié découle le second pas : témoigner. Si l’on plonge le regard en Jésus, son visage commence à se refléter sur le nôtre : ses traits deviennent les nôtres, l’amour du Christ nous conquiert et nous transforme. Je pense aux martyrs qui ont témoigné dans cette nation de l’amour du Christ en des temps très difficiles, quand tout conseillait de se taire, de se mettre à l’abri, de ne pas professer la foi. Mais ils ne pouvaient pas, ils ne pouvaient pas ne pas témoigner. Combien de personnes généreuses ont souffert et sont mortes ici, en Slovaquie, à cause du nom de Jésus ! Un témoignage accomplit par amour de celui qu’ils avaient longuement contemplé. Au point de lui ressembler, même dans la mort.
Mais je pense aussi à notre époque où les occasions de témoigner ne manquent pas. Ici, grâce à Dieu, personne ne persécute les chrétiens comme dans de trop nombreuses parties du monde. Mais le témoignage peut être affecté par la mondanité et la médiocrité. La croix exige au contraire un témoignage limpide. Parce que la croix ne veut pas être un drapeau à élever, mais la source pure d’une nouvelle façon de vivre. Laquelle ? Celle de l’Évangile, celle des Béatitudes. Le témoin qui a la croix dans le cœur, et pas seulement au cou, ne voit personne comme un ennemi, mais il voit tout le monde comme un frère et une sœur pour lesquels Jésus a donné sa vie. Le témoin de la croix ne se souvient pas des torts du passé et ne se lamente pas du présent. Le témoin de la croix n’utilise pas les voies de la ruse et de la puissance mondaine : il ne veut pas s’imposer, lui-même et les siens, mais donner sa vie pour les autres. Il ne recherche pas ses propres avantages pour ensuite se présenter en dévot : ce serait une religion de la duplicité, non pas le témoignage du Dieu crucifié. Le témoin de la croix poursuit une seule stratégie, celle du Maître : l’amour humble. Il n’attend pas des triomphes ici-bas, parce qu’il sait que l’amour du Christ est fécond au quotidien et fait toutes choses nouvelles de l’intérieur, comme la semence tombée en terre, qui meurt et produit du fruit.
Chers frères et sœurs, vous avez vu des témoins. Vous gardez le souvenir cher des personnes qui vous ont allaités et fait grandir dans la foi. Des personnes humbles, et simples, qui ont donné la vie en aimant jusqu’au bout. Ce sont eux nos héros, les héros du quotidien, et ce sont leurs vies qui doivent changer l’histoire. Les témoins génèrent d’autres témoins parce qu’ils sont des donneurs de vie. C’est ainsi que se propage la foi : non par la puissance du monde, mais par la sagesse de la croix ; non par les structures, mais par le témoignage. Et aujourd’hui, le Seigneur, du silence vibrant de la croix demande à nous tous, il te demande aussi, à toi, à toi, à moi : “Veux-tu être mon témoin ?”
Au Calvaire, la Sainte Mère de Dieu était avec Jean. Personne comme elle n’a vu ouvert le livre de la croix et en a témoigné à travers l’amour humble. Par son intercession, demandons la grâce de convertir le regard du cœur vers le Crucifié. Alors notre foi pourra fleurir en plénitude, alors les fruits de notre témoignage muriront.
VOYAGE APOSTOLIQUE DU SAINT-PÈRE À BUDAPEST, À L'OCCASION DE LA MESSA DE CLÔTURE DU 52e CONGRÈS EUCHARISTIQUE INTERNATIONAL, ET EN SLOVAQUIE (12-15 SEPTEMBRE 2021)
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Esplanade du Sanctuaire national (Šaštin)
Mardi 15 septembre 2021
Dans le Temple de Jérusalem, les bras de Marie se tendent vers ceux du vieux Siméon qui peut accueillir Jésus et le reconnaître comme le Messie envoyé pour le salut d’Israël. Dans cette scène, nous contemplons Marie : elle est la Mère qui nous donne son Fils Jésus. C’est pourquoi nous l’aimons et la vénérons. Et dans ce Sanctuaire national de Šaštin, le peuple slovaque accourt avec foi et dévotion parce qu’il sait que c’est elle qui nous donne Jésus. Dans le “logo” de ce Voyage Apostolique, on voit une route dessinée à l’intérieur d’un cœur surmonté de la Croix : Marie est la route qui nous introduit dans le Cœur du Christ qui a donné sa vie par amour pour nous.
A la lumière de l’Evangile que nous avons écouté, nous pouvons regarder Marie comme un modèle de foi. Et nous reconnaissons trois caractéristiques de la foi : la route, la prophétie, et la compassion.
Avant tout, la foi de Marie est une foi qui se met en route. La jeune fille de Nazareth, à peine reçue l’annonce de l’Ange, « se mit en route vers la région montagneuse » (Lc 1, 39), pour aller visiter et aider Elisabeth, sa cousine. Elle n’a pas considéré comme un privilège le fait d’avoir été appelée à devenir la Mère du Sauveur. Elle n’a pas perdu la joie simple de son humilité par le fait d’avoir reçu la visite de l’Ange. Elle n’est pas restée immobile à se contempler elle-même entre les quatre murs de sa maison. Au contraire, elle a vécu ce don reçu comme une mission à accomplir ; elle a senti l’exigence d’ouvrir la porte et de sortir de la maison ; elle a donné vie et corps à l’impatience avec laquelle Dieu veut atteindre tous les hommes pour les sauver par son amour. C’est pourquoi Marie se met en route : au confort des habitudes, elle préfère les incertitudes du voyage, à la tranquillité de la maison, la fatigue de la route, à la sécurité d’une religiosité paisible le risque d’une foi qui se met en jeu en se faisant don d’amour pour l’autre.
L’Evangile d’aujourd’hui nous fait aussi voir Marie en route : vers Jérusalem où, avec son époux Joseph, elle présente Jésus dans le Temple. Et toute sa vie sera une marche à la suite de son Fils, comme première disciple, jusqu’au Calvaire, au pied de la Croix. Marie marche toujours.
La Vierge est ainsi un modèle de la foi de ce peuple slovaque : une foi qui se met en marche, toujours animée par une dévotion simple et sincère, toujours en pèlerinage à la recherche du Seigneur. Et, en marchant, vous surmontez la tentation d’une foi statique qui se contente de quelques rites ou de vieilles traditions. Au contraire, vous sortez de vous-mêmes, vous portez dans vos sacs les joies et peines, et vous faites de la vie un pèlerinage d’amour vers Dieu et vers les frères. Merci pour ce témoignage ! Et s’il vous plaît, restez toujours en marche ! Ne vous arrêtez pas ! Et je voudrais encore ajouter une chose. J’ai dit : « ne vous arrêtez pas », mais quand l’Eglise s’arrête, elle tombe malade, quand les évêques s’arrêtent, ils rendent malade l’Eglise ; quand les prêtres s’arrêtent, ils rendent malade le peuple de Dieu.
La foi de Marie est une foi prophétique. Par sa vie, la jeune fille de Nazareth est une prophétie de l’œuvre de Dieu dans l’histoire, de son action miséricordieuse qui renverse les logiques du monde en élevant les humbles et en abaissant les superbes (cf. Lc 1, 52). Elle, représentante de tous les “pauvres de Jahweh” qui crient vers Dieu et attendent la venue du Messie, Marie est la Fille de Sion annoncée par les prophètes d’Israël (cf. So 3, 14-18). La Vierge concevra le Dieu avec nous, l’Emmanuel (cf. Is 7, 14). En tant que Vierge Immaculée, Marie est l’icône de notre vocation : comme elle, nous sommes appelés à être saints et immaculés dans l’amour (cf. Ep 1, 4), en devenant image du Christ.
La prophétie d’Israël culmine en Marie parce qu’elle porte dans ses entrailles la Parole de Dieu faite chair, Jésus qui réalise pleinement et définitivement le dessein de Dieu. Siméon dit à la Mère le concernant : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction » (Lc 2, 34).
N’oublions pas ceci : on ne peut pas réduire la foi au sucre qui adoucit la vie. On ne le peut pas. Jésus est un signe de contradiction. Il est venu apporter la lumière là où il y a les ténèbres, en faisant sortir les ténèbres à découvert et les contraignant à se rendre. C’est pourquoi les ténèbres luttent toujours contre lui. Celui qui accueille le Christ et s’ouvre à lui ressuscite ; celui qui le refuse s’enferme dans l’obscurité et se détruit lui-même. Jésus a dit à ses disciples qu’il n’était pas venu apporter la paix, mais un glaive (cf. Mt 10,34) : en effet, sa Parole, comme un glaive à deux tranchants, entre dans notre vie et sépare la lumière des ténèbres en nous demandant de choisir. Il nous dit : « Choisis ». Devant Jésus, on ne peut rester tiède et “jouer sur les deux tableaux”. Non ce n’est pas possible. L’accueillir signifie accepter qu’il dévoile mes contradictions, mes idoles, les suggestions du mal ; et qu’il devienne pour moi la résurrection, celui qui toujours me relève, qui me prend par la main et me fait recommencer. Il me relève toujours.
C’est vraiment de ces prophètes qu’a besoin la Slovaquie encore aujourd’hui. Vous évêques : prophètes qui marchez sur cette voie. Il ne s’agit pas d’être hostiles au monde, mais d’être des “signes de contradiction” dans le monde. Des chrétiens qui sachent montrer, par leur vie, la beauté de l’Evangile ; qui soient des tisseurs de dialogue là où les positions se durcissent ; qui fassent resplendir la vie fraternelle là où, souvent dans la société, on se divise et on est hostile ; des chrétiens qui répandent le bon parfum de l’accueil et de la solidarité, là où prévalent souvent les égoïsmes personnels, les égoïsmes collectifs ; qui protègent et préservent la vie là où règnent des logiques de mort.
Marie, Mère du chemin, se met en route; Marie, Mère de la prophétie ; enfin, Marie est la Mère de la compassion. Sa foi est compatissante. Celle qui s’est définie “la servante du Seigneur” (cf. Lc 1, 38) et qui, avec une sollicitude maternelle, s’est préoccupée de ne pas faire manquer de vin aux noces de Cana (cf. Jn 2, 1-12), a partagé avec son Fils la mission du salut jusqu’au pied de la Croix. A ce moment-là, dans la douleur déchirante vécue au Calvaire, elle a compris la prophétie de Siméon : « Et toi, ton âme sera traversée d’un glaive » (Lc 2, 35). La souffrance du Fils mourant qui prenait sur lui les péchés et les souffrances de l’humanité l’a transpercée elle aussi. Jésus déchiré dans sa chair, Homme des douleurs défiguré par le mal (cf. Is 53, 3) ; Marie, déchirée dans son âme, Mère compatissante qui recueille nos larmes et nous console en même temps, en nous montrant dans le Christ la victoire définitive.
Et la Vierge des Douleurs, sous la croix, reste simplement. Elle est sous la croix. Elle ne s’enfuit pas, ne tente pas de se sauver elle-même, elle n’utilise pas d’artifices humains ni d’anesthésiants spirituels pour échapper à la souffrance. C’est l’épreuve de la compassion : rester sous la croix. Rester le visage baigné de larmes, mais avec la foi de celle qui sait qu’en son Fils, Dieu transforme la douleur et triomphe de la mort.
Et nous aussi, en regardant la Vierge, Mère des Douleurs, nous nous ouvrons à une foi qui se fait compassion, qui devient partage de la vie avec ceux qui sont blessés, avec ceux qui souffrent et ceux qui sont obligés de porter de lourdes croix sur leurs épaules. Une foi qui ne demeure pas abstraite, mais qui nous fait entrer dans la chair et nous rend solidaire avec ceux qui sont dans le besoin. Cette foi, avec le style de Dieu, humblement et sans clameurs, allège la douleur du monde et irrigue de salut les sillons de l’histoire.
Chers frères et sœurs, que le Seigneur vous garde toujours dans l’émerveillement, vous conserve la gratitude pour le don de la foi ! Et que la Vierge Marie très sainte vous obtienne la grâce que votre foi demeure toujours en marche, qu’elle ait le souffle de la prophétie et qu’elle soit une foi riche de compassion.
CONCÉLÉBRATION EUCHARISTIQUE
AVEC LES PARTICIPANTS À L'ASSEMBLÉE PLÉNIÈRE DU CONSEIL DES CONFÉRÉNCES ÉPISCOPALES D'EUROPE (C.C.E.E.)
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 23 septembre 2021
Il y a trois verbes que la Parole de Dieu nous offre aujourd’hui et qui nous interpellent en tant que chrétiens et pasteurs en Europe : réfléchir, reconstruire, voir.
Réfléchir c’est ce que le Seigneur nous invite tout d’abord à faire par la parole du prophète Aggée : Réfléchissez bien sur votre comportement. Il le dit deux fois au peuple (cf. Ag 1, 5.7). Sur quels aspects de son comportement le peuple de Dieu devait-il réfléchir ? Ecoutons ce que nous dit le Seigneur : « Et pour vous, est-ce bien le temps d’être installés dans vos maisons luxueuses, alors que ma Maison est en ruine ? » (v. 4). Le peuple, revenu d’exil, s’était préoccupé de reconstruire ses habitations. Et maintenant il se contente de rester confortable et tranquille à la maison, alors que le temple de Dieu est en ruines et que personne ne le réédifie. Cette invitation à réfléchir nous interpelle : en effet, aujourd’hui aussi en Europe, nous chrétiens avons la tentation de nous contenter de rester tranquillement dans nos structures, dans nos maisons et nos églises, dans nos sécurités données par les traditions, dans l’établissement d’un certain consensus, tandis que tout autour les églises se vident et que Jésus est de plus en plus oublié.
Réfléchissons : combien de personnes n’ont plus faim et soif de Dieu ! Ce n’est pas parce que nous sommes mauvais, non, mais parce que personne ne leur donne l’appétit de la foi ni ne ravive cette soif qui est dans le cœur de l'homme : cette « soif inhérente et perpétuelle » dont parle Dante (Paradis, II, 19) et que la dictature du consumérisme, une dictature légère mais suffocante, essaye d’éteindre. Beaucoup sont portés à satisfaire uniquement les besoins matériels, mais pas le manque de Dieu. Et nous nous en soucions certainement, mais à quel point nous en soucions-nous vraiment ? Il est facile de juger celui qui ne croit pas, il est commode de lister les raisons de la sécularisation, du relativisme et de tant d’autres –ismes. Mais, dans le fond, c’est stérile. La Parole de Dieu nous invite à réfléchir sur nous-mêmes : ressentons-nous de l’affection et de la compassion pour ceux qui n’ont pas eu la joie de rencontrer Jésus ou qui l’ont perdue ? Sommes-nous tranquilles parce que dans le fond il ne nous manque rien pour vivre ou bien sommes-nous préoccupés de voir tant de frères et sœurs loin de la joie de Jésus ?
Le Seigneur, par le prophète Aggée, demande à son peuple de réfléchir sur un autre sujet. Il dit : « vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer » (v. 6). En somme, le peuple avait ce qu’il voulait et n’était pas heureux. Qu’est-ce qui lui manquait ? Jésus nous le suggère, avec des mots qui semblent reprendre ceux d’Aggée : « J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire […] j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé » (Mt 25, 42-43). Le manque de charité cause le malheur, parce que seul l’amour rassasie le cœur. Seul l’amour rassasie le cœur. Enfermés dans l’intérêt pour leurs propres affaires, les habitants de Jérusalem avaient perdu la saveur de la gratuité. C’est peut-être aussi notre problème : se concentrer sur les différentes positions dans l'Église, sur les débats, les agendas et les stratégies, et perdre de vue le véritable programme, celui de l'Évangile : l'élan de la charité, l'ardeur de la gratuité. La voie de sortie des problèmes et des fermetures est toujours celle d'un don gratuit. Il n'y en a pas d'autre. Réfléchissons-y.
Et après avoir réfléchi, il y a le second passage : reconstruire. « Reconstruisez ma maison », demande Dieu par le prophète (Ag 1, 8). Et le peuple reconstruit le temple. Il arrête de se contenter d'un présent tranquille et travaille pour l'avenir. Et puisqu’il y avait des gens qui étaient contre, le Livre des Chroniques nous dit qu’ils travaillaient avec une main sur les pierres, pour construire, et l’autre main sur l’épée, pour défendre ce processus de reconstruction. Ça n’a pas été facile de reconstruire le temple. C’est ce dont a besoin la construction de la maison commune européenne : quitter les facilités de l'immédiat pour revenir à la vision clairvoyante des pères fondateurs, une vision – je dirais – prophétique et d'ensemble, parce que eux n’ont pas cherché le consensus du moment mais rêvaient le futur de tous. C’est ainsi qu’ont été construits les murs de la maison européenne et c’est seulement ainsi que l’on pourra les renforcer. Cela vaut aussi pour l’Eglise, la maison de Dieu. Pour la rendre belle et accueillante, il faut regarder ensemble l’avenir, non pas restaurer le passé. Malheureusement le “restaurationnisme” du passé qui nous tue, nous tue tous, est à la mode. Il est certain que nous devons repartir des fondations, des racines – ça oui, c’est vrai –, car c’est de là que l’on reconstruit : de la tradition vivante de l’Eglise qui se fonde sur l’essentiel, sur la bonne nouvelle, sur la proximité et sur le témoignage. C’est de là que l’on reconstruit, à partir des fondations de l’Eglise des origines et de toujours, par l’adoration de Dieu et par l’amour du prochain, pas par ses goûts particuliers, pas par les pactes et les négociations que nous pouvons faire maintenant, disons, pour défendre l'Église ou défendre la chrétienté.
Chers frères, je voudrais vous remercier pour ce travail de reconstruction qui n’est pas facile, et que vous poursuivez avec la grâce de Dieu. Merci pour ces 50 premières années au service de l’Eglise et de l’Europe. Continuons, sans jamais céder au découragement et à la résignation : nous sommes appelés par le Seigneur à une œuvre splendide, à travailler pour que sa maison soit toujours plus accueillante, pour que chacun puisse y entrer et y habiter, pour que l'Eglise ait ses portes ouvertes à tous et que personne n'ait la tentation de se concentrer uniquement sur la surveillance et le changement des serrures. Les petites choses délicieuses… Et on se laisse tenter. Non, le changement va ailleurs, il vient des racines. La reconstruction va ailleurs.
Le peuple d’Israël a reconstruit le temple de ses propres mains. Les grands reconstructeurs de la foi du continent ont fait de même – pensons aux Patrons. Ils ont mis en jeu leur petitesse, en se fiant à Dieu. Je pense aux saints comme Martin, François, Dominique, Pio dont nous nous souvenons aujourd’hui ; aux patrons comme Benoit, Cyrille et Méthode, Brigitte, Thérèse Bénédicte de la Croix. Ils ont commencé par changer leur propre vie en accueillant la grâce de Dieu. Ils ne se sont pas préoccupé des temps difficiles, de l’adversité ni des divisions, il y en a toujours eues. Ils n’ont pas perdu leur temps à critiquer ni à culpabiliser. Ils ont vécu l’Evangile, sans se préoccuper d’efficacité et de politique. Avec la force venue de l’amour de Dieu, ils ont incarné son style de proximité, de compassion et de tendresse – le style de Dieu : proximité, compassion et tendresse – ; et ils ont construit des monastères, fait fructifier la terre, redonné une âme aux personnes et aux pays. Aucun programme “social” entre parenthèses, seulement l’Evangile. Et avec l’Evangile ils ont continué.
Reconstruisez ma maison. Le verbe est conjugué au pluriel. Toute reconstruction se fait ensemble, dans l’unité. Avec les autres. Il peut exister des visions différentes, mais l’unité doit toujours être gardée. Parce que si nous conservons la grâce de l’ensemble, le Seigneur construit même là où nous ne réussissons pas. La grâce de l’ensemble. C’est notre appel : être Eglise, un seul corps composé de tous. C’est notre vocation, en tant que Pasteur, de rassembler le troupeau, non pas de le disperser ou de le conserver dans de beaux enclos fermés. C’est le tuer. Reconstruire, c'est devenir artisans de communion, tisseurs d'unité à tous les niveaux : non par stratégie, mais pour l’Evangile.
Si nous reconstruisons ainsi, nous donnerons la possibilité à nos frères et sœurs de voir. C’est le troisième verbe, par lequel se conclut l’Evangile d’aujourd’hui, avec Hérode qui cherchait à « voir Jésus » (cf. Lc 9, 9). Aujourd’hui comme à l’époque on parle beaucoup de Jésus. On disait alors : « Jean le Baptiste est ressuscité d’entre les morts. […] C’est le prophète Élie qui est apparu […] C’est un prophète d’autrefois qui est ressuscité » (Lc 9, 7-8). Tous ont apprécié Jésus, mais n'ont pas compris sa nouveauté et l'ont enfermé dans des schémas déjà vus : Jean, Elie, les prophètes... Cependant Jésus ne peut être enfermés dans les schémas de l’« ouï-dire » ou du « déjà-vu ». Jésus est toujours une nouveauté, toujours. La rencontre avec Jésus t’émerveille, et si tu ne ressens pas d’émerveillement dans la rencontre avec Jésus, tu n’as pas rencontré Jésus.
Beaucoup en Europe pensent que la foi est une chose déjà vue, qui appartiendrait au passé. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas vu Jésus à l’œuvre dans leurs vies. Et souvent ils ne l’ont pas vu parce que nous ne l’avons pas assez manifesté dans nos vies. Parce que Dieu se voit dans les visages et dans les gestes des hommes et des femmes transformés par sa présence. Et si les chrétiens, au lieu de rayonner la joie contagieuse de l'Évangile, proposent à nouveau des schémas religieux éculés, intellectualistes et moralistes, le peuple ne voit pas le Bon Pasteur. Il ne reconnaît pas Celui qui, amoureux de chacune de ses brebis, l’appelle par son nom et la cherche pour la mettre sur les épaules. Il ne voit pas Celui dont nous prêchons l'incroyable Passion, précisément parce qu'il n'a qu'une passion : l'homme. Cet amour divin, miséricordieux et bouleversant, est la nouveauté éternelle de l’Évangile. Et il nous demande, chers frères, des choix sages et audacieux faits au nom de la folle tendresse avec laquelle le Christ nous a sauvés. Il ne nous demande pas de démontrer, il nous demande de montrer Dieu, comme l'ont fait les saints : non pas en paroles mais avec la vie. Il demande prière et pauvreté, il demande créativité et gratuité. Aidons l’Europe d’aujourd'hui, malade de fatigue – c’est la maladie de l’Europe d’aujourd’hui –, à retrouver le visage toujours jeune de Jésus et de son épouse. On ne peut que se donner tout entier pour que cette beauté intemporelle se voie.
CÉLÉBRATION DE L’EUCHARISTIE
POUR L'OUVERTURE DU SYNODE SUR LA SYNODALITÉ
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 10 octobre 2021
Un homme riche va à la rencontre de Jésus alors qu’il « se met en route » (Mc 10, 17). Souvent, les Evangiles nous montrent Jésus « sur la route », marchant aux côtés de l’homme, à l’écoute des questions qui habitent et agitent son cœur. Il nous révèle ainsi que Dieu n’habite pas les lieux aseptisés, les lieux tranquilles, loin du réel, mais qu’il chemine avec nous et nous rejoint là où nous sommes, sur les sentiers souvent ardus de la vie. En ouvrant aujourd’hui le parcours synodal, commençons par tous nous demander – Pape, évêques, prêtres, religieux et religieuses, frères et sœurs laïcs –: nous, communauté chrétienne, incarnons-nous le style de Dieu, qui chemine dans l’histoire et partage les défis de l’humanité ? Sommes-nous disposés à vivre l’aventure du cheminement ou, par peur de l’inconnu, nous réfugions-nous dans les excuses du « cela ne sert à rien » ou du « on a toujours fait ainsi » ?
« Faire Synode » signifie marcher sur la même route, marcher ensemble. Regardons Jésus sur le chemin, qui rencontre d’abord l’homme riche, puis écoute ses questions, et enfin l’aide à discerner ce qu’il faut faire pour avoir la Vie éternelle. Rencontrer, écouter, discerner : trois verbes du Synode sur lesquels je voudrais m’attarder.
Rencontrer. L’Evangile s’ouvre par le récit d’une rencontre. Un homme va à la rencontre de Jésus, s’agenouille devant lui, et pose une question décisive : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la Vie éternelle ? » (v. 17) Une demande aussi importante réclame de l’attention, du temps, de la disponibilité à rencontrer l’autre et à se laisser interpeller par son inquiétude. De fait, le Seigneur ne se met pas à distance, il ne se montre pas agacé ou dérangé ; au contraire, il s’arrête avec lui. Il est disponible à la rencontre. Rien ne le laisse indifférent, tout le passionne. Rencontrer les visages, croiser les regards, partager l’histoire de chacun : voilà la proximité de Jésus. Il sait qu’une rencontre peut changer une vie. Et l’Evangile est parsemé de ces rencontres avec le Christ qui relèvent et guérissent. Jésus n’était pas pressé, il ne regardait pas sa montre pour terminer la rencontre en avance. Il était toujours au service de la personne qu’il rencontrait, pour l’écouter.
En commençant ce parcours, nous sommes aussi appelés à devenir experts dans l’art de la rencontre. Non pas dans l’organisation d’évènements, ou dans la réflexion théorique sur des problèmes, mais avant tout dans le fait de prendre le temps de rencontrer le Seigneur, et de favoriser la rencontre entre nous. Un temps pour donner de la place à la prière, à l’adoration – cette prière que nous négligeons tant : adorer, faire place à l’adoration –, à ce que l’Esprit veut dire à l’Eglise ; un temps pour se tourner vers le visage et la parole de l’autre, pour la rencontre en tête à tête, pour se laisser toucher par les questionnements des sœurs et des frères, pour s’aider mutuellement afin de nous enrichir de la diversité des charismes, des vocations et des ministères. Chaque rencontre – nous le savons bien –, demande de l’ouverture, du courage, de la disponibilité à se laisser interpeller par le visage et l’histoire de l’autre. Même si nous préférons parfois nous abriter dans des relations formelles ou porter un masque de circonstance – l’esprit clérical ou de cour : je suis plus monsieur l’abbé que père –, la rencontre nous transforme et nous suggère souvent de nouveaux chemin que nous n’avions pas imaginés parcourir. Aujourd’hui, après l’Angélus, je vais recevoir un groupe de gens de la rue, qui se sont simplement rassemblés parce qu’il y a un groupe de personnes qui va les écouter, seulement pour les écouter. Et de l’écoute, ils ont réussi à se mettre à marcher. L’écoute. C’est souvent ainsi que Dieu nous indique la route à suivre, en nous faisant sortir de nos routines fatiguées. Tout change lorsque nous sommes capables de vraies rencontres avec lui et entre nous. Sans formalismes, sans prétextes, sans calcul.
Deuxième verbe : écouter. La vraie rencontre naît seulement de l’écoute. Jésus, en effet, se met à l’écoute de la question de cet homme et de son inquiétude religieuse et existentielle. Il ne donne pas une réponse "rituelle", il n’offre pas une solution toute faite, il ne fait pas semblant de répondre poliment pour s’en débarrasser et continuer sa route. Il l’écoute simplement. Tant qu’il le faut, il l’écoute, sans hâte. Et – la chose la plus importante – Jésus n’a pas peur de l’écouter avec le cœur, et pas seulement avec les oreilles. D’ailleurs, il ne se contente pas de répondre à la question, mais il permet à l’homme riche de raconter son histoire personnelle, de parler de soi librement. Le Christ lui rappelle les commandements, et celui-ci commence à raconter son enfance, à évoquer son parcours religieux, la manière avec laquelle il s’est efforcé de chercher Dieu. Lorsque nous écoutons avec le cœur, c’est ce qui arrive : l’autre se sent accueilli, non pas jugé, libre de raconter son vécu et son parcours spirituel.
Interrogeons-nous, avec sincérité, dans cet itinéraire synodal : comment sommes-nous à l’écoute ? Quelle est la qualité d’écoute de notre cœur ? Permettons-nous aux personnes de s’exprimer, de cheminer dans la foi même si elles ont des parcours de vie difficiles, de contribuer à la vie de la communauté sans être empêchées, rejetées ou jugées ? Faire Synode, c’est emboîter le pas au Verbe fait homme, suivre ses traces en écoutant sa Parole avec les paroles des autres. C’est découvrir avec stupeur que l’Esprit Saint souffle toujours de façon surprenante, pour suggérer des parcours et des langages nouveaux. C’est un exercice lent, qui peut être laborieux, d’apprendre à s’écouter mutuellement – évêques, prêtres, religieux et laïcs, tous, tous les baptisés – en évitant les réponses artificielles et superficielles, les réponses prêt-à-porter, non. L’Esprit nous demande de nous mettre à l’écoute des demandes, des angoisses, des espérances de chaque Eglise, de chaque peuple et nation, mais aussi à l’écoute du monde, des défis et des changements qu’il nous présente. N’insonorisons pas notre cœur, ne nous blindons pas dans nos certitudes. Les certitudes nous ferment souvent. Ecoutons-nous.
Enfin, discerner. La rencontre et l’écoute réciproque ne sont pas une fin en soi, qui laisseraient les choses demeurer en l’état. Au contraire, lorsque l’on entre en dialogue, nous nous mettons en discussion, en chemin, de telle façon qu’à la fin, nous ne sommes plus les mêmes qu’auparavant, nous sommes changés. L’Evangile d’aujourd’hui nous le montre : Jésus devine que l’homme en face de lui est bon et religieux, qu’il pratique les commandements, mais il veut le conduire au-delà de la simple observance des préceptes. Dans le dialogue, il l’aide à discerner. Il lui propose de regarder au fond de lui-même, à la lumière de l’amour avec lequel lui, Jésus, fixant son regard sur lui, l’aime (cf. v. 21), et de discerner, à cette lumière, à quoi son cœur est réellement attaché. Il découvre ainsi que son bien ne consiste pas à ajouter d’autres actes religieux mais, au contraire, à se vider de lui-même : vendre ce qui occupe son cœur pour laisser de l’espace à Dieu.
C’est une précieuse indication aussi pour nous. Le Synode est un chemin de discernement spirituel, de discernement ecclésial, qui se fait dans l’adoration, dans la prière, au contact de la Parole de Dieu. La deuxième lecture d’aujourd’hui nous dit précisément que la Parole de Dieu est « vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12). La Parole nous ouvre au discernement et l’éclaire. Qu’elle oriente le Synode, pour qu’il ne soit pas une "convention" ecclésiale, un colloque d’études ou un congrès politique, pour qu’il ne soit pas un parlement, mais un évènement de grâce, un processus de guérison conduit par l’Esprit. En ces jours, Jésus nous appelle, comme il l’a fait avec l’homme riche de l’Evangile, à nous vider, à nous libérer de ce qui est mondain, et aussi de nos fermetures et de nos modèles pastoraux répétitifs. Il nous appelle à nous interroger sur ce que Dieu veut nous dire en ce temps, et dans quelle direction il souhaite nous conduire.
Chers frères et sœurs, je vous souhaite un bon chemin ensemble ! Puissions-nous être des pèlerins amoureux de l’Evangile, ouverts aux surprises de l’Esprit Saint. Ne perdons pas les occasions de grâce de la rencontre, de l’écoute réciproque, du discernement. Avec la joie de savoir qu’alors que nous cherchons le Seigneur, c’est bien lui, le premier, qui se porte avec amour à notre rencontre.