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CÉLÉBRATION DE LA MESSE POUR LA COMMÉMORATION DES FIDÈLES DÉFUNTS
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Cimetière militaire français de Rome
Mardi 2 novembre 2021
Je me souviens d'une inscription sur la porte d'un petit cimetière du Nord : "Toi qui passes, pense à tes pas, et de tes pas pense au dernier pas".
Toi qui passes. La vie est un chemin, nous sommes tous en chemin. Tous, si nous voulons faire quelque chose dans la vie, nous devons cheminer. Ce n'est pas une promenade, ni un labyrinthe, non, c'est un chemin. En chemin, nous passons devant de nombreux événements historiques, de nombreuses situations difficiles. Et aussi devant les cimetières. La leçon de ce cimetière est la suivante : "Toi qui passes par-là, arrêtes tes pas et penses à ton dernier pas". Nous aurons tous un dernier pas à faire. Certains me diront peut-être : "Père, ne sois pas si funèbre, ne sois pas si tragique". Mais c'est la vérité. L'important est que ce dernier pas nous trouve cheminant, sans tourner en rond ; sur le chemin de la vie et non pas dans un labyrinthe sans fin. Être en chemin pour que le dernier pas nous trouve en train de marcher. C’est la première pensée que je voudrais dire et qui me vient du cœur.
La seconde pensée, ce sont ces tombes. Ces personnes - de bonnes personnes - sont mortes à la guerre, elles sont mortes parce qu'elles ont été appelées à défendre la patrie, à défendre des valeurs, à défendre des idéaux et, bien d’autres fois, à défendre des situations politiques tristes et lamentables. Et ce sont les victimes, les victimes de la guerre qui mange les enfants de la Patrie. Et je pense à Anzio, à Redipuglia ; je pense au Piave en 1914 - tant de personnes y sont restées ; je pense aux plages de Normandie : quarante mille dans ce débarquement ! Mais ça n'avait pas d'importance, ils tombaient...
Je me suis arrêté devant une tombe là-bas." Inconnu. Mort pour la France. 1944". Pas même le nom. Le nom de chacun d'entre nous se trouve dans le cœur de Dieu, mais c'est la tragédie de la guerre. Je suis sûr que tous ceux-ci, qui sont partis bien volontairement, appelés par leur Patrie pour la défendre, sont avec le Seigneur. Mais nous, qui sommes sur la route, combattons-nous suffisamment pour qu'il n'y ait pas de guerres ? Pour que les économies des pays ne soient pas fortifiées par l'industrie de l'armement ? Aujourd'hui, le sermon nous invite à regarder les tombes : " Mort pour la France " ; certaines ont des noms, d'autres, peu nombreuses, non. Mais ces tombes sont un message de paix : "Arrêtez-vous, frères et sœurs, arrêtez-vous ! Arrêtez-vous, fabricants d'armes, arrêtez-vous !".
Je vous laisse avec ces deux pensées. " Toi qui passes, pense à tes pas, au dernier pas " : que tu sois dans la paix, dans la paix du cœur, entièrement en paix. La deuxième pensée : ces tombes qui parlent, crient, crient d'elles-mêmes, elles crient : "Paix !".
Que le Seigneur nous aide à semer et à garder ces deux pensées dans nos cœurs.








MESSE À L'INTENTION DES CARDINAUX ET DES ÉVÊQUES DÉCÉDÉS AU COURS DE L'ANNÉE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre, autel de la Chaire
Jeudi 4 novembre 2021
Dans la première lecture, nous avons écouté cette invitation: «Il est bon d’attendre en silence le salut de Yahvé» (Lam 3, 26). Cette attitude n’est pas un point de départ, mais un point d’arrivée. En effet, l’auteur y arrive au terme d’un parcours, un parcours accidenté, qui l’a fait mûrir. Il arrive à comprendre la beauté de s’en remettre au Seigneur, qui ne manque jamais à ses promesses. Mais la confiance en Dieu ne naît pas d’un enthousiasme momentané, ce n’est pas une émotion, ni même un sentiment. Au contraire, elle vient de l’expérience et mûrit dans la patience, comme cela est arrivé à Job, qui passe d’une connaissance de Dieu «par ouï-dire» à une connaissance vivante, par expérience. Et pour que cela ait lieu, une longue transformation intérieure est nécessaire qui, passant par le creuset de la souffrance, conduit à savoir attendre en silence, c’est-à-dire avec une patience confiante, une âme douce. Cette patience n’est pas résignation, parce qu’elle est alimentée par l’attente du Seigneur, dont la venue est certaine et ne déçoit pas.
Chers frères et sœurs, comme il est important d’apprendre l’art d’attendre le Seigneur! L’attendre avec douceur, avec confiance, en chassant les fantômes, les fanatismes et les clameurs; en gardant, surtout dans les moments d’épreuve, un silence chargé d’espérance. C’est ainsi que nous nous préparons à la dernière et plus grande épreuve de la vie, la mort. Mais auparavant, il y a les épreuves du moment, il y a la croix que nous portons à présent, et pour laquelle nous demandons au Seigneur la grâce de savoir attendre là, précisément là, son salut qui vient. 
Chacun de nous a besoin de mûrir en cela. Devant les difficultés et les problèmes de la vie, il est difficile d’avoir de la patience et de rester sereins. L’irritation s’insinue et souvent, le découragement s’installe. Il peut ainsi arriver d’être fortement tentés par le pessimisme et la résignation, de voir tout en noir, de s’habituer à  un ton découragé et plaintif, semblable à celui de l’auteur sacré qui dit au début: «Mon existence est finie, mon espérance qui venait de Yahvé» (v. 18). Dans l’épreuve, pas même les beaux souvenirs du passé ne parviennent à consoler, parce que l’affliction conduit l’esprit à s’arrêter sur les moments difficiles. Et cela accroît l’amertume, il semble que la vie soit une chaîne continue de mésaventures, comme l’admet encore l’auteur: «Souviens-toi de ma misère et de mon angoisse: c’est absinthe et fiel!» (v. 19).   
Mais alors, le Seigneur confère  un tournant, précisément au moment où, tout en continuant de dialoguer avec Lui, il semble toucher le fond. Dans l’abîme, dans l’angoisse du non-sens, Dieu s’approche pour sauver à cet instant. Et lorsque l’amertume atteint son paroxysme, l’espoir refleurit soudainement. Il est triste d’arriver à la vieillesse avec le cœur amer, avec le cœur déçu, avec le cœur critique à l’égard des choses nouvelles, c’est très dur. «Voici ce qu’à mon cœur je rappellerai — dit l’orant du Livre des Lamentations — pour reprendre espoir» (v. 21). Reprendre espoir au moment de l’amertume. Au milieu de la douleur, ceux qui sont tout près du  Seigneur voient qu’Il ouvre la souffrance, la transforme en une porte par laquelle entre l’espérance. C’est une espérance pascale, un passage douloureux qui ouvre à la vie, une sorte de travail spirituel qui, dans l’obscurité, nous fait revenir à la lumière.  
Ce tournant ne survient pas parce que les problèmes ont disparu, non, mais parce que la crise est devenue une occasion mystérieuse de purification intérieure. En effet, la prospérité rend souvent aveugles, superficiels, orgueilleux. C’est la voie à laquelle nous conduit la prospérité. En revanche, le passage  à travers l’épreuve, s’il est vécu dans la chaleur de la foi, malgré sa dureté et les larmes fait que nous renaissons, et nous devenons différents par rapport au passé. Un père de l’Eglise a écrit que «rien plus que la souffrance conduit à découvrir des choses nouvelles» (saint Gégoire de Nazianze, Ep. 34). Les épreuves renouvellent, car elles éliminent beaucoup de scories et nous enseignent à regarder au-delà des ténèbres, à voir de nos propres yeux que le Seigneur sauve vraiment et qu’il a le pouvoir de tout transformer, même la mort. Il nous laisse traverser  les goulots d’étranglement non pas pour nous abandonner, mais pour nous accompagner. Oui, parce que Dieu accompagne, surtout dans la douleur, comme un père qui permet à son enfant de bien grandir, en étant proche de lui dans les difficultés, sans se substituer à lui. Et avant que n’apparaissent les larmes sur notre visage, l’émotion a déjà empli  les yeux de Dieu le Père. Il pleure avant nous, si j’ose dire. La douleur reste un mystère, mais dans ce mystère, nous pouvons redécouvrir de façon nouvelle la paternité de Dieu qui nous rend visite dans l’épreuve, et arriver à dire, avec l’auteur des Lamentations: «Yahvé est bon pour qui se fie à lui, pour l’âme qui le cherche» (v. 25).   
Aujourd’hui, devant le mystère de la mort rachetée, demandons la grâce de regarder l’adversité avec des yeux différents. Demandons la force de savoir les habiter dans le silence doux et confiant qui attend le salut du Seigneur, sans nous  plaindre et sans broncher, sans nous laisser attrister. Ce qui semble une punition se révélera être une grâce, une nouvelle démonstration de l’amour de Dieu pour nous. Savoir attendre en silence — sans bavardages, en silence — le salut du Seigneur est un art, sur le chemin de la sainteté. Cultivons-le. Il est précieux à l’époque à laquelle nous vivons: à présent plus que jamais, il ne sert à rien de crier, de susciter des clameurs, d’être amer; il faut que chacun témoigne à travers sa vie de la foi, qui est une attente docile et pleine d’espérance.  Le chrétien ne minimise pas la gravité de la souffrance, non, mais il lève le regard vers le Seigneur et sous les coups de l’épreuve, il Lui fait confiance et prie: il prie pour ceux qui souffrent. Il garde les yeux levés vers le Ciel, mais ses mains sont toujours tendues vers la terre, pour servir concrètement son prochain. Même au moment de la tristesse, de l’obscurité, le service.
Dans cet esprit, prions pour les cardinaux et les évêques qui nous ont quittés au cours de l’année écoulée. Certains d’entre eux sont morts à cause du covid-19, dans des situations difficiles qui ont aggravé la souffrance. Puissent nos frères goûter à présent la joie de l’invitation évangélique, celle que le Seigneur adresse à ses serviteurs fidèles: «Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde» (Mt 25, 34). 








JOURNÉE MONDIALE DES PAUVRES
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
XXXIIIe Dimanche du Temps ordinaire, 14 novembre 2021
Les images utilisées par Jésus, dans la première partie de l'Évangile d'aujourd'hui, nous laissent consternés : le soleil s'obscurcit, la lune ne donne plus de lumière, les étoiles tombent et les puissances des cieux sont ébranlées (cf. Mc 13, 24-25). Peu après, cependant, le Seigneur nous ouvre à l'espérance : à ce moment précis de ténèbres totales, le Fils de l'Homme viendra (cf. v. 26) ; et dès maintenant nous pouvons contempler les signes de sa venue, comme lorsque nous voyons les feuilles d’un figuier commencer à sortir parce que l'été est proche (cf. v. 28).
Cet Évangile nous aide donc à lire l'histoire en en saisissant deux aspects : les souffrances d'aujourd'hui et l'espérance du lendemain. D'une part, toutes les contradictions douloureuses dans lesquelles la réalité humaine reste plongée à tout moment sont évoquées; d'autre part, il y a l'avenir de salut qui l'attend, c'est-à-dire la rencontre avec le Seigneur qui vient nous libérer de tout mal. Regardons ces deux aspects avec le regard de Jésus.
Le premier aspect : les souffrances d'aujourd'hui. Nous sommes dans une histoire marquée par les tribulations, les violences, les souffrances et les injustices, dans l'attente d'une libération qui ne semble jamais venir. Avant tout, ce sont les pauvres, les maillons les plus faibles de la chaîne, qui sont blessés, opprimés et parfois écrasés. La Journée Mondiale des Pauvres, que nous célébrons, nous demande de ne pas détourner le regard, de ne pas avoir peur de regarder de près la souffrance des plus faibles, pour lesquels l'Évangile d'aujourd'hui est très actuel : le soleil de leur vie est souvent obscurci par la solitude, la lune de leurs attentes est éteinte ; les étoiles de leurs rêves sont tombées dans la résignation et c'est leur existence même qui est bouleversée. Tout cela à cause de la pauvreté à laquelle ils sont souvent contraints, victimes de l'injustice et de l'inégalité d'une société du déchet, qui court vite sans les voir et les abandonne sans scrupules à leur sort.
Mais d'un autre côté, il y a le deuxième aspect : l'espérance du lendemain. Jésus veut nous ouvrir à l'espérance, nous arracher à l'angoisse et à la peur devant la douleur du monde. C'est pourquoi il dit que, au moment même où le soleil s'assombrit et que tout semble s’effondrer, il s'approche. Dans les gémissements de notre histoire douloureuse, il y a un avenir de salut qui commence à germer. L’espérance de demain fleurit dans la souffrance d'aujourd'hui. Oui, le salut de Dieu n'est pas seulement une promesse de l'au-delà, mais il grandit dès maintenant dans notre histoire blessée, nous avons le cœur malade, tous, il se fraie un chemin parmi les oppressions et les injustices du monde. Au milieu des pleurs des pauvres, le Royaume de Dieu s’épanouit comme les feuilles tendres d'un arbre et conduit l'histoire à son but, à la rencontre finale avec le Seigneur, le Roi de l'Univers, qui nous libérera de manière définitive.
Demandons-nous à ce stade : qu'est-ce qui est exigé de nous chrétiens face à cette réalité ? il nous est demandé de Nourrir l’espérance du lendemain en guérissant la souffrance d'aujourd'hui. Ils sont liés : si tu ne vas pas de l’avant en guérissant les douleurs d’aujourd’hui, tu auras difficilement l’espérance de demain. L'espérance née de l'Évangile, en effet, ne consiste pas à attendre passivement que les choses soient meilleures demain, ce n’est pas possible, mais à concrétiser aujourd'hui la promesse de salut de Dieu. Aujourd'hui, tous les jours. L'espérance chrétienne n'est pas, en effet, l'optimisme béat, je dirais même l’optimisme adolescent, de ceux qui espèrent que les choses vont changer et qui, entre-temps, continuent à faire leur vie. Mais elle consiste à construire chaque jour, avec des gestes concrets, le Royaume d’amour, de justice et de fraternité que Jésus a inauguré. L’espérance chrétienne, par exemple, n’a pas été semée par le lévite et le prêtre qui sont passés devant cet homme blessé par les voleurs. Elle a été semée par un étranger, par un Samaritain qui s’est arrêté et a fait le geste (cf. Lc 10, 30-35). Et aujourd’hui, c’est comme si l’Eglise nous disait : "Arrête-toi et sème l’espérance dans la pauvreté. Approche-toi des pauvres et sème l’espérance". L’espérance de cette personne, ton espérance et l’espérance de l’Eglise. C'est ce qui nous est demandé : c’est d’être, au milieu des ruines quotidiennes du monde, d'infatigables bâtisseurs d'espérance ; être la lumière alors que le soleil s'obscurcit ; être des témoins de la compassion alors que le désintérêt règne autour de nous ; être aimants et attentifs au milieu de l'indifférence générale. Témoins de compassion. Nous ne pourrons jamais faire le bien sans passer par la compassion. Au mieux, nous ferons de bonnes choses, mais qui ne touchent pas la voie chrétienne parce qu’elles ne touchent pas le cœur. Ce qui nous fait toucher le cœur, c’est la compassion : nous nous approchons, nous sentons la compassion et nous posons des gestes de tendresse. C’est précisément le style de Dieu : proximité, compassion et tendresse. Cela nous est demandé aujourd’hui.
Je me suis récemment rappelé ce qu'un évêque proche des pauvres, et lui- même pauvre en esprit, Don Tonino Bello, avait l'habitude de dire : « nous ne pouvons pas simplement espérer, nous devons organiser l’espérance ». Si notre espérance ne se traduit pas par des choix et des gestes concrets d'attention, de justice, de solidarité, de soin de la maison commune, les souffrances des pauvres ne pourront être soulagées, l'économie du déchet qui les contraint à vivre en marge ne pourra être convertie, leurs attentes ne pourront pas s'épanouir. C'est à nous, en particulier aux chrétiens, d'organiser l'espérance, belle cette expression de Tonino Bello : organiser l’espérance, de la traduire dans la vie concrète de tous les jours, dans les relations humaines, dans l'engagement social et politique. Cela me fait penser au travail que font tant de chrétiens à travers les œuvres de charité, le travail de l’Aumônerie apostolique... Que fait-on là? On organise l’espérance. On ne donne pas une pièce d’argent, non, on organise l’espérance. C’est une dynamique que nous demande aujourd’hui l’Eglise.
Jésus nous offre aujourd'hui une image de l’espérance, simple et révélatrice à la fois : c'est l'image des feuilles du figuier, qui poussent sans bruit, signalant que l'été est proche. Et ces feuilles apparaissent, Jésus le précise, lorsque la branche devient tendre (cf. v. 28). Frères, sœurs, voici le mot qui fait germer l'espérance dans le monde et qui allège la douleur des pauvres : la tendresse. La compassion qui te mène à la tendresse. Il nous appartient de vaincre la fermeture, la rigidité intérieure, qui est la tentation d’aujourd’hui, des "restaurateurs" qui veulent une Eglise toute ordonnée, toute rigide : cela n’est pas de l’Esprit Saint. Et nous devons surmonter cela, et faire germer dans cette rigidité l’espérance. Et c’est à nous aussi de dépasser la tentation de ne nous préoccuper que de nos problèmes et de nous attendrir devant les tragédies du monde, pour compatir à la douleur.  Comme les tendres feuilles de l'arbre, nous sommes appelés à absorber la pollution qui nous entoure et à la transformer en bien : il ne sert à rien de parler des problèmes, de se disputer, de se scandaliser – cela, nous savons tous le faire. Ce que nous devons faire, c'est imiter les feuilles qui, chaque jour, transforment discrètement l'air sale en air pur. Jésus veut que nous soyons des "convertisseurs de bien" : des personnes qui, immergées dans l'air lourd que tout le monde respire, répondent au mal par le bien (cf. Rm 12, 21). Des personnes qui agissent : rompent le pain avec les affamés, œuvrent pour la justice, relèvent les pauvres et les rétablissent dans leur dignité, comme l’a fait ce samaritain.
C'est beau, c'est évangélique, c'est jeune une Église qui sort d'elle-même, et comme Jésus annonce la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18). Je m’arrête sur cet adjectif, le dernier : une Église est jeune ainsi; la jeunesse de semer l’espérance. C’est une Église prophétique qui, par sa présence, dit aux égarés de cœur et aux exclus du monde : "courage, le Seigneur est proche, pour toi aussi il y a un été qui se lève au cœur de l'hiver. Même de ta souffrance peut naître l’espérance". Frères et sœurs, portons-ce regard d’espérance au monde. Portons-le avec tendresse aux pauvres, avec proximité, avec compassion, sans les juger, nous serons jugés. Parce que là, parmi eux, auprès des pauvres, se trouve Jésus, parce que là, en eux, se trouve Jésus, qui nous attend.








SOLENNITÉ DU CHRIST ROI DE L'UNIVERS
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 21 novembre 2021
Deux images, tirées de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre, nous aident à nous approcher de Jésus, Roi de l'Univers. La première, issue de l'Apocalypse de saint Jean, et anticipée par le prophète Daniel dans la première lecture, est décrite par les mots : « Voici qu’il vient avec les nuées » (Ap 1,7 ; Dn 7,13). C’est une référence à la venue glorieuse de Jésus comme Seigneur et fin de l'histoire. La deuxième image est celle de l'Évangile : le Christ se tient devant Pilate et lui dit : « Je suis roi » (Jn 18,37). Cela nous fait du bien, chers jeunes, de nous arrêter et de contempler ces images de Jésus, alors que nous commençons le chemin vers les Journées mondiales de la jeunesse 2023 à Lisbonne.
Attardons-nous donc sur la première : Jésus qui vient avec les nuées. C'est une image qui parle de la venue du Christ en gloire à la fin des temps : elle nous fait prendre conscience que le dernier mot sur notre existence viendra de Jésus, pas de nous. Il est - poursuit l'Écriture - celui qui « chevauche les nuées » (Ps 68, 5) et qui, dans les cieux, manifeste sa puissance (cf. ibid., v. 34-35) : il est le Seigneur, le Seigneur qui vient d'en haut et ne disparaîtra jamais, il est celui qui résiste à tout ce qui passe, il est notre inébranlable et éternelle confiance. Il est le Seigneur. Cette prophétie d’espérance illumine nos nuits. Elle nous dit que Dieu vient, que Dieu est présent, que Dieu est à l'œuvre et que Dieu oriente l'histoire vers lui, vers le bien. Il vient « avec les nuées » pour nous rassurer, comme pour dire : "Je ne vous laisse pas seuls quand votre vie est enveloppée de sombres nuages. Je suis toujours avec vous. Je viens apporter la lumière et ramener la sérénité".
Le prophète Daniel précise cependant qu'il a vu le Seigneur venir avec les nuées « au cours des visions de la nuit » (Dn 7,13). Les visions de la nuit : Dieu vient dans la nuit, parmi les nuages souvent sombres qui s'amoncellent sur nos vies. Chacun de nous connaît ces moments, il faut le reconnaître. Regarder au-delà de la nuit, élever notre regard pour le voir dans l'obscurité.
Chers jeunes, regardez les visions de la nuit ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Avoir un regard lumineux même dans les ténèbres, ne pas cesser de chercher la lumière au milieu de l’obscurité que, souvent, nous portons dans notre cœur et que nous voyons autour de nous. Lever le regard de terre, vers le haut, pas pour fuir mais pour vaincre la tentation de rester sur le sol de nos peurs. Voilà le danger : que nos peurs nous commandent. Ne pas rester enfermé dans nos pensées et pleurer sur notre sort. Lève les yeux, lève-toi ! Voilà l’invitation : Lève les yeux, lève-toi ! C'est l'invitation que le Seigneur nous adresse et dont j'ai voulu me faire l'écho dans le Message qui vous est dédié, chers jeunes, pour accompagner le chemin de cette année. C'est la tâche la plus ardue mais la tâche la plus fascinante qui vous a été confiée : vous tenir debout quand tout semble s'écrouler ; être des sentinelles capables de voir la lumière au cours des visions de la nuit ; être des bâtisseurs au milieu des décombres – il y en a tellement dans ce monde aujourd’hui, tellement - ; être capables de rêver. Et cela c’est pour moi la clé : un jeune qui n’est pas capable de rêver, le pauvre, il est devenu vieux avant l’heure ! Etre capables de rêver car ceux qui rêvent font ceci : ils ne se laissent pas engloutir par la nuit mais ils allument une flamme, une lumière d'espoir qui annonce le lendemain. Rêvez, soyez vifs et regardez l’avenir avec courage.
Je voudrais vous dire ceci : nous, nous tous, nous vous sommes reconnaissants lorsque vous rêvez - “Mais vraiment ? Parfois quand les jeunes rêvent ils font du vacarme…”. Faites du vacarme car votre vacarme est le fruit de vos rêves. Cela veut dire que vous ne voulez pas vivre dans la nuit -, lorsque vous faites de Jésus le rêve de votre vie et que vous l'embrassez avec joie, avec un enthousiasme contagieux qui nous fait du bien ! Merci, merci de savoir poursuivre vos rêves avec courage, de ne jamais cesser de croire à la lumière même dans les nuits de la vie, de vous engager avec passion à rendre notre monde plus beau et plus humain. Merci de cultiver le rêve de la fraternité, d’avoir le souci des blessures de la création, de lutter pour la dignité des plus faibles et de diffuser l'esprit de solidarité et de partage. Et, surtout, merci parce que, dans un monde qui est écrasé par les gains de l’instant et qui tend à étouffer les grands idéaux, vous ne perdez pas dans ce monde la capacité de rêver ! Ne vivez pas endormis ni anesthésiés. Non rêvez vivants. Cela nous aide, nous les adultes, et l'Église. Oui, en tant qu'Église, nous avons aussi besoin de rêver, nous avons besoin de l'enthousiasme, nous avons besoin de l'ardeur des jeunes pour être des témoins de Dieu qui est toujours jeune !
Je voudrais vous dire autre chose : beaucoup de vos rêves correspondent à ceux de l'Évangile. Fraternité, solidarité, justice, paix : ce sont les rêves de Jésus pour l'humanité. N'ayez pas peur de vous ouvrir à la rencontre avec lui : il aime vos rêves et vous aide à les réaliser. Le Cardinal Martini disait que l'Église et la société ont besoin de « rêveurs qui nous maintiennent ouverts aux surprises de l'Esprit Saint » (Conversations nocturnes à Jérusalem. Sur le risque de la foi, p. 61). Des rêveurs qui restent ouverts aux surprises du Saint Esprit. C’est beau ! Je vous souhaite de faire partie de ces rêveurs !
Nous en arrivons à la deuxième image, celle de Jésus disant à Pilate : « Je suis roi ». Sa détermination, son courage, sa liberté suprême sont frappants. Il a été arrêté, il est emmené au prétoire, il est interrogé par ceux qui peuvent le condamner à mort. Dans une telle circonstance, il aurait pu mettre en avant un droit naturel à se défendre, peut-être en essayant « d’ajuster les choses », en trouvant un compromis. Au contraire, Jésus ne cache pas son identité, il ne déguise pas ses intentions, il ne profite pas de la porte de sortie que même Pilate avait pourtant laissée ouverte. Non, il n’en profite pas. Avec le courage de la vérité, il répond : « Je suis roi ». Il prend la responsabilité de sa propre vie : je suis venu pour une mission et je vais jusqu'au bout pour témoigner du Royaume du Père. Il dit : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Jésus est ainsi. Il est venu sans duplicité, pour proclamer par sa vie que son Royaume est différent des autres royaumes du monde, que Dieu ne règne pas pour accroître son pouvoir et écraser les autres ; il ne règne pas avec des armées et par la force. Son Royaume est le Royaume de l'amour : « Je suis roi », mais de ce Royaume d’amour ; « Je suis roi » du Royaume de ceux qui donnent leur vie pour le salut des autres.
Chers jeunes, la liberté de Jésus attire ! Laissons-la vibrer en nous, qu’elle nous secoue, qu’elle suscite en nous le courage de la vérité. Et nous pouvons nous demander : si j'étais ici, maintenant, à la place de Pilate, face à Jésus, en le regardant dans les yeux, de quoi aurais-je honte ? Face à la vérité de Jésus, à la vérité qui est Jésus, quelles sont mes faussetés qui ne tiennent pas, mes duplicités qui ne lui plaisent pas ? Chacun de nous en a. Cherche-les, cherche-les. Nous avons tous de ces duplicités, de ces compromis, de cet “arranger les choses” pour que la croix s’éloigne. Nous avons besoin de nous mettre devant Jésus pour faire la vérité en nous. Nous avons besoin de l'adorer pour être libres intérieurement, pour éclairer notre vie et ne pas nous laisser tromper par les modes du moment, par les feux d'artifice de la consommation qui éblouissent et paralysent. Chers amis, nous ne sommes pas ici pour nous laisser séduire par les sirènes du monde, mais pour prendre notre vie en main, pour « mordre à pleine dents dans la vie », pour la vivre pleinement !
Ainsi, dans la liberté de Jésus, nous trouvons aussi le courage d'aller à contre-courant. Et c’est un mot que je voudrais souligner : aller à contre-courant, avoir le courage d’aller à contre-courant ; non pas contre quelqu'un – c’est la tentation de tous les jours - , comme le font les victimistes et les complotistes, qui rejettent toujours la faute sur les autres. Non. Contre le courant malsain de notre moi égoïste, fermé et rigide, qui très souvent cherche des moyens pour survivre, non, pas ça. Aller à contre-courant pour nous mettre sur les pas de Jésus. Il nous apprend à aller contre le mal avec la seule force humble et douce du bien. Sans raccourcis, sans mensonges, sans duplicités. Notre monde, blessé par tellement de maux, n'a pas besoin de compromis ambigus, de personnes qui vont de-ci de-là comme les vagues de la mer – où le vent les porte, où leurs propres intérêts les portent -, celles qui sont un peu à droite et un peu à gauche après avoir flairé ce qui convient. Les “équilibristes”. Un chrétien qui fait ainsi ressemble plus à un équilibriste qu’à un chrétien. Les équilibristes qui cherchent toujours une manière pour ne pas se salir les mains, pour ne pas engager leur vie, pour ne pas se mettre en jeu sérieusement. S’il vous plait, ayez peur de devenir de jeunes équilibristes. Soyez libres, soyez authentiques, soyez la conscience critique de la société. N’ayez pas peur de critiquer ! Nous avons besoin de vos critiques. Beaucoup parmi vous critiquent, par exemple, la pollution de l’environnement. Nous avons besoin de cela ! Soyez libres dans la critique. Ayez la passion de la vérité, pour qu'avec vos rêves vous puissiez dire : ma vie n'est pas esclave des logiques de ce monde, car je règne avec Jésus pour la justice, pour l'amour et la paix ! Chers jeunes, je souhaite que chacun d'entre vous puisse ressentir la joie de dire : "Avec Jésus, moi aussi je suis roi". Je suis roi : je suis un signe vivant de l'amour de Dieu, de sa compassion et de sa tendresse. Je suis un rêveur ébloui par la lumière de l'Évangile et j'attends avec impatience les visions de la nuit. Et quand je tombe, je retrouve en Jésus le courage de me battre et d'espérer, le courage de rêver à nouveau. À tous les âges de la vie.








VOYAGE APOSTOLIQUE À CHYPRE ET EN GRÈCE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
GSP Stadium de Nicosie
Vendredi 3 décembre 2021
Alors que Jésus passe, deux aveugles lui crient leur misère et leur espérance : « Fils de David, aie pitié de nous ! » (Mt 9, 27). “Fils de David »” était un titre attribué au Messie, que les prophéties annonçaient comme devant être de la lignée de David. Les deux protagonistes de l'Évangile de ce jour sont donc aveugles. Ils voient pourtant ce qui est le plus important : ils reconnaissent en Jésus le Messie venu dans le monde. Attardons-nous sur trois passages de cette rencontre. Ils peuvent nous aider, sur notre chemin de l'Avent, à accueillir à notre tour le Seigneur qui vient, le Seigneur qui passe.
La première étape : aller à Jésus pour guérir. Le texte dit que les deux aveugles criaient vers le Seigneur alors qu’ils le suivaient (cf. v. 27). Ils ne le voient pas mais ils entendent sa voix et suivent ses pas. Ils cherchent dans le Christ ce que les prophètes avaient annoncé, c'est-à-dire les signes de guérison et de compassion de Dieu au milieu de son peuple. Isaïe avait écrit à ce propos : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles » (35, 5). Et une autre prophétie, dans la première lecture d'aujourd'hui : « Quant aux aveugles, sortant de l’obscurité et des ténèbres, leurs yeux verront » (29,18). Les deux personnages de l'Évangile font confiance à Jésus et le suivent, en quête de lumière pour leurs yeux.
Et pourquoi, frères et sœurs, ces deux personnages font ils confiance à Jésus ? Parce qu'ils perçoivent que, dans l'obscurité de l'histoire, il est la lumière qui éclaire les nuits du cœur et du monde, qui vainc les ténèbres et surmonte tout aveuglement. Nous le savons bien, nous aussi : nous avons dans notre cœur des aveuglements. Comme les deux aveugles, nous sommes aussi des voyageurs, souvent plongés dans les obscurités de la vie. La première chose à faire est d'aller vers Jésus, comme il le demande lui-même : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos » (Mt 11, 28). Qui parmi nous n'est-il pas fatigué et accablé d'une manière ou d'une autre ? Tous. Cependant, nous résistons à aller vers Jésus. Nous préférons bien souvent rester repliés sur nous-mêmes, rester seuls dans nos ténèbres, pleurer sur nous-mêmes, en acceptant la mauvaise compagnie de la tristesse. Jésus est le médecin : lui seul, la vraie lumière qui éclaire tout homme (cf. Jn 1, 9), il nous donne en abondance lumière, chaleur et amour. Lui seul libère le cœur du mal. Interrogeons-nous : est-ce que je m'enferme dans les ténèbres de la mélancolie qui tarit les sources de la joie, ou bien est-ce que je vais vers Jésus et lui apporte ma vie ? Est-ce que je suis Jésus, est-ce que je le « poursuis », est-ce que je lui crie mes besoins, est-ce que je lui confie mon amertume ? Faisons-le, donnons à Jésus la possibilité de guérir notre cœur. C'est la première étape, mais la guérison intérieure en requiert deux autres.
La seconde est porter ensemble les blessures. Dans ce récit évangélique, il ne s’agit pas de la guérison d’un seul aveugle, comme par exemple dans les cas de Bartimée (cf. Mc 10, 46-52) ou de l'aveugle-né (cf. Jn 9, 1-41). Ici, les aveugles sont au nombre de deux. Ils sont ensemble sur la route. Ensemble, ils partagent la souffrance de leur condition, ensemble ils aspirent à une lumière qui puisse resplendir au cœur de leurs nuits. Le texte que nous avons entendu est toujours au pluriel, parce que les deux font tout ensemble : tous deux suivent Jésus, tous deux crient vers lui et demandent la guérison. Non pas chacun pour soi, mais ensemble. Il est significatif qu'ils disent au Christ : « Aie pitié de nous ». Ils utilisent le « nous », ils ne disent pas « je ». Aucun ne pense à sa propre cécité, mais ils demandent de l'aide ensemble. Voilà le signe éloquent de la vie chrétienne, voilà le trait distinctif de l'esprit ecclésial : penser, parler et agir comme un « nous », en laissant l'individualisme et la prétention à l'autosuffisance qui rendent le cœur malade.
Les deux aveugles, en partageant leurs souffrances et leur amitié fraternelle, nous apprennent beaucoup. Chacun est en quelque sorte aveugle à cause du péché qui nous empêche de “voir” Dieu comme notre Père et les autres comme nos frères. C'est ce que fait le péché, il déforme la réalité : il nous fait voir Dieu comme un patron et les autres comme des problèmes. C'est l'œuvre du tentateur qui falsifie les choses et tend à nous les montrer sous un jour négatif pour nous jeter dans le découragement et l'amertume. Et la mauvaise tristesse, qui est dangereuse et ne vient pas de Dieu, se cache bien dans la solitude. Il n’est donc pas possible d’affronter seuls les ténèbres. Si nous portons seuls notre aveuglement intérieur, nous risquons d’être dépassés. Nous devons nous tenir les uns à côté des autres, partager nos blessures, affronter la route ensemble.
Chers frères et sœurs, face à nos propres obscurités et aux défis auxquels nous sommes confrontés dans l'Église et dans la société, nous sommes appelés à renouveler la fraternité. Si nous restons divisés entre nous, si chacun ne pense qu'à lui-même ou à son groupe, si nous ne nous rassemblons pas, nous ne dialoguons pas, nous ne marchons pas ensemble, alors nous ne pourrons pas guérir pleinement de nos aveuglements. La guérison se produit lorsque nous portons nos blessures ensemble, lorsque nous faisons face à nos problèmes ensemble, lorsque nous nous écoutons et nous nous parlons. C'est la grâce de vivre en communauté, de comprendre la valeur d’être ensemble, d’être une communauté. Je la demande pour vous : puissiez-vous être toujours ensemble, être toujours unis ; et ainsi aller de l'avant avec joie : des frères et des sœurs chrétiens, fils de l’unique Père. Et je le demande aussi pour moi.
Et voici la troisième étape : annoncer l'Évangile avec joie. Après avoir été guéris ensemble par Jésus, les deux protagonistes anonymes de l'Évangile, en qui nous pouvons nous retrouver, commencent à répandre la nouvelle dans toute la région, partout ils en parlent. Il y a là une certaine ironie : Jésus leur avait recommandé de ne rien dire à personne, mais ils font exactement le contraire (cf. Mt 9, 30-31). Il ressort cependant clairement du récit que leur intention n'est pas de désobéir au Seigneur. Ils ne peuvent tout simplement pas contenir leur enthousiasme d'avoir été guéris, la joie de ce qu'ils ont vécu dans leur rencontre avec lui. Et voici un autre signe distinctif du chrétien : la joie de l'Évangile, une joie irrépressible qui « remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus » (Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, n. 1), la joie de l’Evangile libère du risque d'une foi intimiste, sévère et plaintive, et elle conduit au dynamisme du témoignage.
Chers amis, il est bon de vous voir et de constater que vous vivez joyeusement l'annonce libératrice de l'Évangile. Je vous en remercie. Il ne s'agit pas de prosélytisme – s’il vous plait, pas de prosélytisme -, mais de témoignage ; non de moralisme qui juge – non pas cela - , mais de miséricorde qui embrasse ; non de culte extérieur, mais d'amour vécu. Je vous encourage à poursuivre sur cette voie : comme les deux aveugles de l'Évangile, renouvelons nous aussi notre rencontre avec Jésus et sortons de nous-mêmes sans crainte pour témoigner de lui à tous ceux que nous rencontrons ! Sortons pour apporter la lumière que nous avons reçue, sortons pour éclairer la nuit qui nous entoure si souvent ! Frères et sœurs, il y a besoin de chrétiens éclairés mais surtout lumineux, qui touchent avec tendresse la cécité de leurs frères et qui, avec des gestes et des paroles de consolation, allument des lueurs d'espoir dans les ténèbres. Des chrétiens qui sèment les graines de l'Évangile dans les champs arides de la vie quotidienne, qui offrent des caresses dans les solitudes de la souffrance et de la pauvreté.
Frères et sœurs, le Seigneur Jésus passe, il passe aussi par les rues de Chypre, il écoute le cri de nos aveuglements, il veut toucher nos yeux, il veut toucher nos cœurs, nous faire venir à la lumière, nous faire renaître, nous relever intérieurement : Voilà ce que veut faire Jésus. Et il nous pose la même question qu'il a posée à ces aveugles : « Croyez-vous que je peux faire cela ? » (Mt 9, 28). Croyons-nous que Jésus puisse le faire ? Renouvelons-lui notre confiance ! Disons-lui : Jésus, nous croyons que ta lumière est plus grande que toutes nos ténèbres ; nous croyons que toi tu peux nous guérir, que toi tu peux renouveler notre fraternité, que tu peux multiplier notre joie ; et avec toute l'Église nous t'invoquons tous ensemble : Viens, Seigneur Jésus! [tous répètent : Viens, Seigneur Jésus!] Viens, Seigneur Jésus! [tous : Viens, Seigneur Jésus!] Viens, Seigneur Jésus! [tous : Viens, Seigneur Jésus!]








VOYAGE APOSTOLIQUE À CHYPRE ET EN GRÈCE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
« Megaron Concert Hall » d'Athènes
Dimanche 5 décembre 2021
En ce deuxième Dimanche de l’Avent, la Parole de Dieu nous présente la figure de saint Jean-Baptiste. L’Évangile en souligne deux aspects : le lieu où il vit, le désert ; et le contenu de son message : la conversion. Désert et conversion ! C’est sur ces termes que l’Évangile d’aujourd’hui insiste et cette insistance veut nous faire comprendre qu’ils nous concernent directement. Accueillons-les tous les deux.
Le désert. L’évangéliste Luc évoque ce lieu d’une manière particulière. Il parle, en effet, de circonstances solennelles et de grands personnages de l’époque : la quinzième année de l’empereur Tibère César, le gouverneur Ponce Pilate, le roi Hérode et d’autres “leaders politiques”. Puis il mentionne les religieux, Anne et Caïphe qui étaient au Temple de Jérusalem (cf. Lc 3, 1-2). C’est alors qu’il déclare : « La parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie » (Lc 3, 2). Mais comment ? Nous nous attendions à ce que la Parole de Dieu s’adresse à l’un des grands que nous venons de citer. Et bien, non ! Ces lignes de l’Évangile expriment une subtile ironie : des hautes sphères où vivent les détenteurs du pouvoir, on passe tout à coup au désert, à un homme inconnu et solitaire. Dieu surprend. Ses choix surprennent : ils n’entrent pas dans les prévisions humaines, ils ne dépendent pas de la puissance ni de la grandeur que l’homme leur associe habituellement. Le Seigneur préfère la petitesse et l’humilité. La rédemption ne commence pas à Jérusalem, à Athènes ni à Rome, mais dans le désert. Cette stratégie paradoxale nous délivre un très beau message : avoir autorité, être cultivé et célèbre n’est pas une garantie pour plaire à Dieu, mais cela peut au contraire conduire à s’enorgueillir et à le rejeter. Mieux vaut être pauvre intérieurement, comme le désert est pauvre.
Restons sur le paradoxe du désert. Le Précurseur prépare la venue du Christ en ce lieu inaccessible et inhospitalier, rempli de dangers. De nos jours, si quelqu’un veut faire une annonce importante, il se rend habituellement dans les beaux lieux, là où il y a du monde, où il y a de la visibilité. Jean prêche au contraire dans le désert. C’est précisément, en ce lieu aride, dans cet espace vide qui s’étend à perte de vue et où l’on ne trouve pratiquement pas de vie, c’est là que se révèle la gloire du Seigneur qui - comme le prophétisent les Écritures (Is 40, 3-4) - change le désert en lac, la terre aride en fontaines (cf. Is 41, 18). Voici donc un autre message réconfortant : Dieu, aujourd’hui comme hier, porte son regard là où dominent la tristesse et la solitude. Nous en faisons l’expérience dans nos vies : rarement il nous rejoint sous les applaudissements, lorsque nous ne pensons qu’à nous-mêmes. Il nous rejoint surtout dans les moments d’épreuve. Il nous visite dans les situations difficiles, dans nos vides qui lui ouvrent de l’espace, dans nos déserts existentiels. C’est là que le Seigneur nous visite.
Chers frères et sœurs, dans la vie d’une personne ou d’un peuple, nombreux sont les moments où l’on a l’impression de se trouver dans un désert. Et c’est précisément là que se manifeste le Seigneur, qui n’est pas accueilli par ceux qui pensent avoir réussi mais par ceux qui n’en peuvent plus. Et il vient avec des paroles de proximité, de compassion et de tendresse : “Ne crains pas : je suis avec toi ; ne t’inquiète pas : je suis ton Dieu. Je te rends fort ; je viens à ton aide” (v. 10). En prêchant dans le désert, Jean nous assure que le Seigneur vient nous libérer et nous redonner vie, précisément dans les situations qui semblent irrémédiables et sans issue. Il vient là. Il n’y a pas de lieu que Dieu ne veuille visiter. Et aujourd’hui nous ne pouvons que nous réjouir de le voir choisir le désert pour nous rejoindre dans notre petitesse, qu’il aime, et dans notre aridité, qu’il veut désaltérer ! Alors, chers amis, ne craignez pas la petitesse, car la question n’est pas d’être petits et peu nombreux, mais de s’ouvrir à Dieu et aux autres. Et ne craignez pas les aridités, car Dieu ne les craint pas non plus, c’est là qu’il nous rejoint !
Passons au second aspect, la conversion. Le Baptiste la prêchait sans relâche et avec véhémence (Lc 3, 7). C’est également un thème “inconfortable”. De même que le désert n’est pas le premier lieu où nous voudrions aller, de même l’invitation à la conversion n’est pas la première suggestion que nous voudrions entendre. Parler de conversion peut susciter de la tristesse ; il semble difficile de la concilier avec l’Évangile de la joie. Mais c’est parce que l’on réduit la conversion à un effort moral, comme si elle n’était que le fruit de notre effort personnel.  C’est justement là le problème, le fait de compter sur nos propres forces. Cela ne va pas. C’est là aussi que se nichent tristesse spirituelle et frustrations. Nous voudrions nous convertir, devenir meilleurs, surmonter nos défauts, changer, mais nous sentons que nous n’en sommes pas vraiment capables et, malgré notre bonne volonté, nous retombons toujours. Nous faisons la même expérience que saint Paul qui, précisément sur ces terres, écrivait : « Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7, 18-19). Par conséquent, si nous n’avons pas, par nous-mêmes, la capacité de faire le bien que nous voudrions, en quoi consiste alors la conversion ?
Votre belle langue, le grec, peut nous aider grâce à l’étymologie du verbe “se convertir”, métanoéin, qui se trouve dans l’Évangile. Il est composé de la préposition metà, qui signifie ici au-delà, et du verbe noéin, qui signifie penser. Se convertir, c’est penser au-delà, c’est aller au-delà de notre façon habituelle de penser, au-delà de nos schémas mentaux habituels. Je pense aux schémas qui réduisent tout à notre moi, à notre prétention d’autosuffisance. Ou encore aux schémas fermés par la rigidité et la peur qui paralysent, par la tentation du “on a toujours fait ainsi, pourquoi changer”, par l’idée que les déserts de la vie sont des lieux de mort et non de la présence de Dieu.
En nous exhortant à la conversion, Jean nous invite à aller au-delà et à ne pas nous arrêter en route ; à aller au-delà de ce que nous disent nos instincts et de ce que nos pensées photographient, car la réalité est plus grande : plus grande que nos instincts, que nos pensées. La réalité, c’est que Dieu est plus grand. Se convertir, c’est ne pas écouter ce qui détruit l’espérance, ne pas écouter ceux qui répètent que rien ne changera jamais dans la vie – les pessimistes de toujours. C’est refuser de croire que nous sommes destinés à sombrer dans les sables mouvants de la médiocrité. C’est ne pas s’abandonner aux fantômes intérieurs qui se présentent surtout dans les moments d’épreuve, pour nous décourager et nous dire que nous n’y arriverons pas, que tout va mal et que devenir saints n’est pas fait pour nous. Il n’en est pas ainsi, parce que Dieu est là. Il faut lui faire confiance, parce c’est lui notre au-delà, notre force. Tout change si on lui laisse la première place. Voilà la conversion : il suffit que notre porte soit ouverte au Seigneur pour qu’il entre et fasse des merveilles, comme un désert et les paroles de Jean lui ont suffi pour venir dans le monde. Il ne demande rien de plus.
Demandons la grâce de croire qu’avec Dieu les choses changent, qu’il guérit nos peurs, guérit nos blessures, transforme les lieux arides en fontaines. Demandons la grâce de l’espérance. Car c’est l’espérance qui ranime la foi et ravive la charité.  C’est d’espérance que les déserts du monde sont aujourd’hui assoiffés. Alors que notre rencontre nous renouvelle dans l’espérance et la joie de Jésus, je me réjouis d’être avec vous. Demandons à notre Mère, la Toute Sainte, de nous aider à être, comme elle, des témoins d’espérance, des semeurs de joie autour de nous. L’espérance, frères et sœurs, ne déçoit pas, elle ne déçoit jamais. Non seulement lorsque nous sommes heureux et ensemble, mais chaque jour, dans les déserts que nous vivons. Parce que c’est là que, avec la grâce de Dieu, notre vie est appelée à la conversion. Là, dans nos déserts intérieurs ou qui nous entourent, là, la vie est appelée à fleurir. Que le Seigneur nous donne la grâce et le courage d’accueillir cette vérité.








SOLENNITÉ DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR
MESSE DE LA NUIT
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Vendredi 24 décembre 2021
Dans la nuit se lève une lumière. Un ange apparaît, la gloire du Seigneur enveloppe les bergers et, enfin, arrive l'annonce attendue depuis des siècles : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 11). Ce que l'ange ajoute est toutefois surprenant. Il indique aux bergers comment trouver Dieu descendu sur terre : « Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (v. 12). Voici le signe : un enfant. Tout est là : un enfant dans la pauvreté crue d'une mangeoire. Il n'y a plus de lumières, de splendeur, de chœurs angéliques. Seulement un enfant. Rien d'autre, comme l'avait prédit Isaïe : « Un enfant nous est né » (Is 9, 5).
L'Évangile insiste sur ce contraste. Il raconte la naissance de Jésus en commençant par César Auguste qui recense la terre entière : il montre le premier empereur dans sa grandeur. Mais, tout de suite après, il nous emmène à Bethléem, où il n'y a rien de grand : juste un pauvre enfant emmailloté, entouré de bergers. Et C’est là qu’est Dieu, dans la petitesse. Voici le message : Dieu ne chevauche pas dans la grandeur, mais descend dans la petitesse. La petitesse est la voie qu'il a choisie pour nous rejoindre, pour toucher notre cœur, pour nous sauver et nous ramener à ce qui compte.
Frères et sœurs, alors que nous nous tenons devant la crèche, regardons-en le centre : allons au-delà des lumières et des ornements, qui sont beaux, et contemplons l'Enfant. Dans sa petitesse, il y a Dieu tout entier. Reconnaissons-le : “Enfant, tu es Dieu, Dieu-enfant”. Laissons-nous traverser par cet étonnement scandaleux. Celui qui embrasse l'univers a besoin d'être tenu dans les bras. Lui, qui a fait le soleil, a besoin d'être réchauffé. La tendresse en personne a besoin d'être choyée. L'amour infini a un cœur minuscule, aux faibles battements. La Parole éternelle est enfantine, c'est-à-dire incapable de parler. Le Pain de Vie doit être nourri. Le Créateur du monde est sans demeure. Aujourd'hui, tout est renversé : Dieu vient petit dans le monde. Sa grandeur s’offre dans la petitesse.
Et nous - demandons-nous - savons-nous accueillir ce chemin de Dieu ? C'est le défi de Noël : Dieu se révèle, mais les hommes ne le comprennent pas. Il se fait petit aux yeux du monde et nous continuons à chercher la grandeur selon le monde, peut-être même parfois en son nom. Dieu s'abaisse et nous voulons monter sur un piédestal. Le Très-Haut indique l'humilité et nous voulons paraître. Dieu part à la recherche des bergers, des invisibles ; nous recherchons la visibilité, à nous faire voir. Jésus naît pour servir, et nous passons notre temps à courir après le succès. Dieu ne cherche pas la force et le pouvoir, il demande la tendresse et la petitesse intérieure.
Voilà ce que nous pouvons demander à Jésus pour Noël : la grâce de la petitesse. “Seigneur, apprends-nous à aimer la petitesse. Aidez-nous à comprendre que c'est la voie de la vraie grandeur”. Mais qu'est-ce que cela signifie, concrètement, accueillir la petitesse ? Tout d'abord, cela signifie croire que Dieu veut venir dans les petites choses de nos vies, il veut habiter les réalités quotidiennes, les gestes simples que nous accomplissons à la maison, en famille, à l'école, au travail. C'est dans nos vies ordinaires qu'il veut réaliser des choses extraordinaires. Et c'est un message de grande espérance : Jésus nous invite à valoriser et à redécouvrir les petites choses de la vie. S'il est là avec nous, que nous manque-t-il ? Laissons alors derrière nous les regrets de cette grandeur que nous n'avons pas. Renonçons aux plaintes et aux visages tristes, à l'avidité qui nous laisse insatisfaits !La petitesse, l’émerveillement de ce petit enfant : tel est le message.
Mais il y a plus. Jésus ne veut pas seulement venir dans les petites choses de notre vie, mais aussi dans notre petitesse : dans ce qui fait nous sentir faibles, fragiles, inadéquats, peut-être même ratés. Ma sœur et mon frère, si, comme à Bethléem, les ténèbres de la nuit t'entourent, si tu sens une froide indifférence autour de toi, si les blessures que tu portes en toi crient : “Tu ne comptes pas, tu ne vaux rien, tu ne seras jamais aimé comme tu le voudrais”, ce soir, si tu sens cela, Dieu te répond et il te dit : “Je t'aime comme tu es. Ta petitesse ne m'effraie pas, tes fragilités ne m'inquiètent pas. Je me suis fait petit pour toi. Pour être ton Dieu, je suis devenu ton frère. Frère bien-aimé, sœur bien-aimée, n'aie pas peur de moi, mais retrouve en moi ta grandeur. Je suis proche de toi et je te demande seulement cela : fais-moi confiance et ouvre-moi ton cœur”.
Accueillir la petitesse signifie une chose de plus : étreindre Jésus dans les petits d'aujourd'hui. C’est-à-dire l'aimer dans les derniers, le servir dans les pauvres. Ce sont eux qui sont les plus semblables à Jésus, né pauvre. Et c'est en eux qu'il veut être honoré. En cette nuit d'amour, qu’une seule peur nous saisisse : celle de blesser l'amour de Dieu, le blesser en méprisant les pauvres par notre indifférence. Ils sont les préférés de Jésus, et ils nous accueilleront un jour au Ciel. Une poétesse a écrit : « Celui qui n'a pas trouvé le Ciel ici-bas le manquera là-haut » (E. Dickinson, Poems, p. 96-17). Ne perdons pas de vue le Ciel, prenons soin de Jésus dès maintenant, en le choyant dans les personnes démunies, parce qu'il s'est identifié à eux.
Regardons une fois encore la crèche et constatons que Jésus, à sa naissance, est entouré de petits, de pauvres. Ce sont les bergers. Ils étaient les plus simples, et ils ont été les plus proches du Seigneur. Ils l'ont trouvé parce qu’ils « vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux » (Lc 2, 8). Ils étaient là pour travailler car ils étaient pauvres ; leur vie n'avait pas d'horaire mais dépendait du troupeau. Ils ne pouvaient pas vivre comme et où ils le voulaient, mais ils s'adaptaient aux besoins des brebis qu'ils gardaient. Et Jésus naît là, près d'eux, près des oubliés des périphéries. Il vient là où la dignité humaine est mise à l'épreuve. Il vient ennoblir les exclus et se révèle d'abord à eux : non pas à des personnes cultivées et importantes, mais à des personnes pauvres qui travaillent. Ce soir, Dieu vient remplir de dignité la dureté du travail. Il nous rappelle combien il est important de donner une dignité à l'homme par le travail, mais aussi de donner une dignité au travail de l'homme, car l'homme est seigneur et non esclave du travail. En ce jour de la Vie, nous répétons : plus de morts au travail ! Et engageons-nous à cela.
Regardons une dernière fois la crèche en élargissant notre regard jusqu'à ses limites, où nous apercevons les Mages, en pèlerinage pour adorer le Seigneur. Regardons et comprenons que tout ce qui entoure Jésus est recomposé dans l'unité : il n'y a pas seulement les derniers, les bergers, mais aussi les savants et les riches, les Mages. À Bethléem, pauvres et riches sont ensemble, ceux qui adorent comme les Mages et ceux qui travaillent comme les bergers. Tout se recompose lorsque Jésus est au centre : non pas nos idées sur Jésus, mais lui, le Vivant. Alors, chers frères et sœurs, retournons à Bethléem, retournons aux origines : à l’essentiel de la foi, au premier amour, à l'adoration et à la charité. Regardons les mages en pèlerinage et, en tant qu'Église synodale, en chemin, allons à Bethléem, là où Dieu est en l'homme et l'homme en Dieu ; où le Seigneur est à la première place et adoré ; où les derniers occupent la place la plus proche de lui ; où bergers et mages se tiennent ensemble dans une fraternité plus forte que toutes les catégories. Que Dieu nous accorde d'être une Église adoratrice, pauvre, fraternelle. Voilà l'essentiel. Retournons à Bethléem.
Il nous est bon d'y aller, dociles à l'Évangile de Noël qui présente la Sainte Famille, les bergers et les Mages : tout un peuple en chemin. Frères et sœurs, mettons-nous en route, car la vie est un pèlerinage. Levons-nous, réveillons-nous car cette nuit une lumière s'est levée. C'est une lumière douce qui nous rappelle que, dans notre petitesse, nous sommes des enfants bien-aimés, des fils de la lumière (cf. 1 Th 5, 5). Frères et sœurs, réjouissons-nous ensemble car personne n'éteindra jamais cette lumière, la lumière de Jésus qui depuis cette nuit brille dans le monde.








MESSAGE URBI ET ORBI DU PAPE FRANÇOIS
Loge centrale de la basilique vaticane
Samedi 25 décembre 2021
Chers frères et sœurs, Joyeux Noël !
La Parole de Dieu, qui a créé le monde et donne un sens à l'histoire et au cheminement de l'homme, s'est faite chair et est venue habiter parmi nous. Elle est apparue comme un chuchotement, comme le murmure d'une brise légère, pour frapper de stupeur le cœur de tout homme et de toute femme qui s’ouvre au mystère.
Le Verbe s'est fait chair pour dialoguer avec nous. Dieu ne veut pas faire un monologue, mais un dialogue. Parce que Dieu lui-même, Père et Fils et Saint-Esprit, est dialogue, communion éternelle et infinie d'amour et de vie.
En venant dans le monde, le Verbe incarné nous a montré la voie de la rencontre et du dialogue. Mieux, il a incarné lui-même cette voie afin que nous puissions la connaître et l'emprunter avec confiance et espérance.
Sœurs, frères, « que serait le monde sans ce dialogue patient de tant de personnes généreuses qui ont maintenu unies familles et communautés ? » (Enc. Fratelli tutti, n. 198). Nous en sommes encore plus conscients en ces temps de pandémie. Notre capacité à entretenir des relations sociales est mise à rude épreuve ; la tendance se renforce à se replier sur soi, à faire cavalier seul, à renoncer à sortir, à se rencontrer, à faire des choses ensemble. Egalement au niveau international il y a le risque de ne pas vouloir dialoguer, le risque que la crise complexe incite à choisir des raccourcis plutôt que les chemins plus longs du dialogue. Mais en réalité, seuls ces derniers conduisent réellement à la résolution des conflits et à des bénéfices partagés et durables.
Alors que l'annonce de la naissance du Sauveur, source de la vraie paix, résonne autour de nous et dans le monde entier, nous voyons encore beaucoup de conflits, de crises et de contradictions qui semblent ne jamais devoir finir ; et nous ne les remarquons presque plus. Nous nous y sommes tellement habitués que d'immenses tragédies passent désormais sous silence. Nous risquons de ne pas entendre le cri de douleur et de désespoir de tant de nos frères et sœurs.
Nous pensons au peuple syrien qui connait depuis plus d'une décennie une guerre ayant fait de nombreuses victimes et un nombre incalculable de réfugiés. Nous regardons l'Irak qui peine toujours à se relever après un long conflit. Nous entendons le cri des enfants s’élever du Yémen où une terrible tragédie, oubliée de tout le monde, se déroule en silence depuis des années, faisant des morts chaque jour.
Nous rappelons les tensions permanentes entre Israéliens et Palestiniens, qui s'éternisent sans solution avec des conséquences sociales et politiques toujours plus importantes. Nous n'oublions pas Bethléem, le lieu où Jésus a vu le jour, qui connaît également des moments difficiles en raison des difficultés économiques causées par la pandémie empêchant les pèlerins de se rendre en Terre Sainte, avec nombre d’effets négatifs sur la vie de la population. Nous pensons au Liban qui souffre une crise sans précédent, avec des conditions économiques et sociales très préoccupantes.
Mais voilà, au cœur de la nuit, le signe de l’espérance ! Aujourd'hui, « l'amour qui anime le soleil et les autres étoiles » (Par., XXXIII, 145), comme l’écrit Dante, s’est fait chair. Il est venu sous forme humaine, il a partagé nos drames et brisé le mur de notre indifférence. Dans le froid de la nuit, il nous tend ses petits bras : il a besoin de tout mais il vient tout nous donner. C’est à lui que nous demandons la force de nous ouvrir au dialogue. En ce jour de fête, nous l'implorons de susciter dans le cœur de chacun des désirs de réconciliation et de fraternité. C'est à lui que nous adressons notre supplication.
Enfant Jésus, donne la paix et l'harmonie au Moyen-Orient et au monde entier. Soutiens ceux qui s'engagent à fournir une aide humanitaire aux personnes contraintes de fuir leur patrie. Réconforte le peuple afghan qui, depuis plus de quarante ans, est durement éprouvé par des conflits qui ont poussé de nombreuses personnes à quitter le pays.
Roi des Nations, aide les autorités politiques à pacifier les sociétés ravagées par les tensions et les conflits. Soutiens le peuple du Myanmar où l'intolérance et la violence touchent souvent aussi la communauté chrétienne et les lieux de culte, et obscurcissent le visage pacifique de cette population.
Sois la lumière et le soutien de ceux qui croient et œuvrent, même à contre-courant, en faveur de la rencontre et du dialogue, et ne laisse pas les métastases d'un conflit gangréné se propager en Ukraine.
Prince de la Paix, aide l'Éthiopie à retrouver le chemin de la réconciliation et de la paix par une discussion sincère qui mette les besoins de la population au premier plan. Ecoute le cri des populations de la région du Sahel, qui connaissent la violence du terrorisme international. Tourne ton regard vers les peuples des pays d'Afrique du Nord qui sont frappés par les divisions, le chômage et l'inégalité économique ; et soulage la souffrance des nombreux frères et sœurs qui souffrent des conflits internes au Soudan et au Sud-Soudan.
Permet que prévalent dans le cœur des peuples du continent américain les valeurs de solidarité, de réconciliation et de coexistence pacifique, à travers le dialogue, le respect mutuel et la reconnaissance des droits et des valeurs culturelles de tous les êtres humains.
Fils de Dieu, réconforte les victimes de la violence contre les femmes qui sévit en ce temps de pandémie. Apporte l’espérance aux enfants et aux adolescents victimes de harcèlement et d'abus. Donne consolation et affection aux personnes âgées, en particulier à celles qui sont les plus seules. Donne sérénité et unité aux familles, premier lieu d'éducation et base du tissu social.
Dieu-avec-nous, accorde la santé aux malades et inspire toutes les personnes de bonne volonté à trouver les solutions les plus appropriées pour surmonter la crise sanitaire et ses conséquences. Rend les cœurs généreux afin que les traitements nécessaires, notamment les vaccins, puissent parvenir aux populations les plus démunies. Récompense tous ceux qui font preuve d'attention et de dévouement en s'occupant des membres de leur famille, des malades et des plus fragiles.
Enfant de Bethléem, permets aux nombreux prisonniers de guerre, civils et militaires, des récents conflits, ainsi qu’aux personnes emprisonnées pour des raisons politiques, de rentrer rapidement chez eux. Ne nous laisse pas indifférents face au drame des migrants, des réfugiés et des personnes déplacées. Leurs regards nous demandent de ne pas nous détourner, de ne pas nier l'humanité qui nous unit, de faire nôtres leurs histoires et de ne pas oublier leurs tragédies [01].
Verbe éternel qui t'es fait chair, rends-nous attentifs à notre maison commune qui souffre elle aussi de la négligence avec laquelle nous la traitons si souvent, et pousse les autorités politiques à trouver des accords efficaces pour que les générations à venir puissent vivre dans un environnement respectueux de la vie.
Chers frères et sœurs,
les difficultés de notre époque sont nombreuses, mais l'espérance est plus forte car « un enfant nous est né » (Is 9, 5). Il est la Parole de Dieu, et il s’est fait nourrisson capable seulement de crier, ayant besoin de tout. Il a voulu apprendre à parler, comme tout enfant, pour que nous apprenions à écouter Dieu, notre Père, à nous écouter les uns les autres et à dialoguer en tant que frères et sœurs. O Christ, né pour nous, apprends-nous à marcher avec toi sur les chemins de la paix.
Joyeux Noël à tous !

[01] Cf. Discours au « Reception and Identification Centre », Mytilène, 5 décembre 2021.