PREMIÈRES VÊPRES DE LA SOLENNITÉ DE LA TRÈS SAINTE VIERGE MARIE MÈRE DE DIEU
ET TE DEUM D'ACTION DE GRÂCE POUR L'ANNÉE ECOULÉE
Basilique Saint-Pierre
Vendredi 31 décembre 2021
En ces jours, la liturgie nous invite à réveiller en nous l’émerveillement, l’émerveillement pour le mystère de l’Incarnation. La fête de Noël est sans doute celle qui suscite le plus cette attitude intérieure: la stupeur, l’émerveillement, la contemplation... Comme les pasteurs de Bethléem, qui reçoivent d’abord l’annonce lumineuse de l’Ange, puis accourent et trouvent effectivement le signe qui leur avait été indiqué, l’Enfant enveloppé dans des langes dans une crèche. Les larmes aux yeux, ils s’age-nouillent devant le Seigneur qui vient de naître. Mais pas seulement eux, Marie et Joseph eux aussi sont emplis d’un sain émerveillement par ce que les pasteurs racontent avoir entendu de l’Ange à propos de l’Enfant.
C’est ainsi: on ne peut célébrer Noël sans émerveillement. Mais un émerveillement qui ne se limite pas à une émotion superficielle — ce n’est pas de l’émerveillement — une émotion liée à l’aspect extérieur de la fête, ou pire encore, à la frénésie du consumérisme; non! Si Noël se résume à cela, rien ne change: demain sera pareil qu’aujourd’hui, l’an prochain sera comme celui passé, et ainsi de suite. Cela signifierait se réchauffer quelques instants avec un feu de paille, et ne pas s’exposer en revanche de tout notre être à la force de l’Avènement, ne pas saisir le centre du mystère de la naissance du Christ.
Et le centre est ceci: «Le Verbe s’est fait chair et est venu habiter parmi nous» (Jn 1, 14); nous l’entendons répéter à plusieurs reprises en cette liturgie des vêpres, par laquelle s’ouvre la solennité de la Très Sainte Vierge Marie Mère de dieu. Elle est le premier témoin, le premier et le plus grand, et dans le même temps le plus humble. Le plus grand parce que la plus humble. Son cœur est rempli d’émerveillement, mais sans ombre de romantisme, de sentimentalité, de spiritualisme. Non. La Mère nous ramène à la réalité, à la vérité du Noël, qui est contenue dans ces trois mots de saint Paul: «Né d’une femme» (Ga 4, 4). L’émerveillement chrétien ne tire pas son origine d’effets spéciaux, de mondes fantastiques, mais du mystère de la réalité: il n’y a rien de plus merveilleux et stupéfiant que la réalité! Une fleur, une motte de terre, une histoire de vie, une rencontre... Le visage ridé d’un vieillard et le visage à peine éclos d’un enfant. Une mère qui tient son enfant dans ses bras et l’allaite. Le mystère transparaît là.
Frères et sœurs, l’émerveillement de Marie, l’émerveillement de l’Eglise est empli de gratitude. La gratitude de la Mère qui, en contemplant son fils, sent la proximité de Dieu, sent que Dieu n’a pas abandonné son peuple, que Dieu est venu, que Dieu est proche, c’est Dieu-avec-nous. Les problèmes n’ont pas disparu, les difficultés et les préoccupations ne manquent pas, mais nous ne sommes pas seuls: le Père «a envoyé son Fils» (Ga 4, 4) pour nous racheter de l’esclavage du péché et nous restituer la dignité de fils. Lui, le Fils unique, s’est fait premier-né de nombreux frères, pour nous reconduire, nous tous, égarés et dispersés, à la maison du Père.
Cette période de pandémie a accru dans le monde entier le sentiment d’égarement. Après une première phase de réaction, au cours de laquelle nous nous sommes sentis solidaires sur la même barque, s’est diffusée la tentation du «se sauve qui peut». Mais grâce à Dieu, nous avons réagi à nouveau, avec un sens de responsabilité. Nous pouvons et devons véritablement dire «grâce à Dieu», car le choix de la responsabilité solidaire ne vient pas du monde: il vient de Dieu; mieux, il vient de Jésus Christ, qui a indiqué une fois pour toutes dans notre histoire la «route» de sa vocation originelle: être tous frères et sœurs, enfants de l’unique Père.
Rome porte cette vocation inscrite dans son cœur. Il semble qu’à Rome, tous se sentent frères; dans un certain sens, tous se sentent chez eux, parce que cette ville conserve en elle une ouverture universelle. J’ose dire: c’est la ville universelle. Cela lui vient de son histoire, de sa culture; cela lui vient principalement de l’Evangile du Christ, qui a ici des racines profondes fécondées par le sang de martyrs, en commençant par Pierre et Paul.
Mais dans ce cas également, soyons attentifs: une ville accueillante et fraternelle ne se reconnaît pas à sa «façade», à de beaux discours, à des manifestations grandiloquentes. Non. Elle se reconnaît à l’attention quotidienne, à l’attention «de tous les jours» portée à ceux qui ont le plus de difficultés, aux familles qui sentent davantage le poids de la crise, aux personnes avec de graves handicaps et à leur famille, à ceux qui ont besoin chaque jour des transports publics pour aller au travail, à ceux qui vivent dans les périphéries, à ceux qui ont été frappés par un échec dans leur vie et qui ont besoin des services sociaux, et ainsi de suite. C’est la ville qui regarde chacun de ses enfants, chacun de ses habitants, et même chacun de ses hôtes.
Rome est une ville merveilleuse, qui ne cesse d’enchanter; mais pour ceux qui y vivent, c’est aussi une ville fatigante, malheureusement pas toujours digne pour ses citoyens et ses hôtes, une ville qui parfois met à l’écart. Notre vœu est alors que tous, ceux qui y habitent et ceux qui y séjournent pour le travail, un pèlerinage ou du tourisme, tous puissent apprécier toujours plus le soin de l’accueil, de la dignité de la vie, de la maison commune, des plus fragiles et vulnérables. Que chacun puisse s’émerveiller en découvrant dans cette ville une beauté que je qualifierais de «cohérente» et qui suscite la gratitude. Tel est mon vœu pour cette année.
Sœurs et frères, aujourd’hui la Mère — la Mère Marie et notre Mère l’Eglise — nous montre l’Enfant. Elle nous sourit et nous dit: «Il est la voie. Suivez-le, ayez confiance. Il ne déçoit pas». Suivons-le, sur notre chemin quotidien: Il donne la plénitude au temps, donne un sens aux œuvres et aux jours. Ayons confiance, dans les moments joyeux et dans les moments douloureux: l’espérance qu’Il nous donne est l’espérance qui ne déçoit jamais.
MESSE EN LA SOLENNITÉ DE MARIE MÈRE DE DIEU
LVe JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX
Basilique Saint-Pierre
Samedi 1er janvier 2022
Les pasteurs trouvent « Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire » (Lc 2, 16). La mangeoire est un signe joyeux pour les pasteurs : elle est la confirmation de ce qu’ils avaient appris de l’ange (cf. v.), elle est le lieu où ils trouvent le Sauveur. Et c’est aussi la preuve que Dieu est à leurs côtés : il naît dans une mangeoire, un objet qu’il connaissent bien. Il montre ainsi qu’il est proche et familier. Mais la mangeoire est un signe joyeux pour nous aussi : Jésus touche notre cœur en naissant petit et pauvre, il nous insuffle l’amour plutôt que la crainte. La mangeoire nous annonce à l’avance qu’il se fera nourriture pour nous. Et sa pauvreté est une bonne nouvelle pour tous, spécialement pour ceux qui sont à la marge, pour les rejetés, pour ceux qui ne comptent pas aux yeux du monde. Dieu vient là : aucune voie privilégiée, pas même un berceau ! Voilà la beauté de le voir couché dans une mangeoire.
Mais pour Marie, la Sainte Mère de Dieu, il n’en a pas été ainsi. Elle a dû supporter “le scandale de la mangeoire”. Elle aussi, bien avant les bergers, avait reçu l’annonce d’un ange qui lui avait dit des paroles solennelles évoquant le trône de David : « Tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père » (Lc 1, 31-32). Et maintenant elle doit le coucher dans une mangeoire pour animaux. Comment tenir ensemble le trône du roi et la pauvre mangeoire? Comment concilier la gloire du Très-Haut et la misère d’une étable? Pensons au trouble de la Mère de Dieu. Qu’y a-t-il de plus dur pour une mère que de voir son enfant souffrir de pauvreté? Il y a de quoi se sentir découragé. On ne pourrait pas reprocher à Marie de se plaindre de toute cette désolation inattendue. Mais elle ne se décourage pas. Elle ne s’épanche pas mais garde le silence. Elle choisit une attitude autre que la plainte : « Marie, cependant, – nous dit l’Évangile – retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19).
C’est une façon de faire différente de celle des bergers et des gens. Ils racontent à tout le monde ce qu’ils ont vu : l’ange qui est apparu au milieu de la nuit, ses paroles concernant l’Enfant. Et les gens, en entendant ces choses, sont saisis d’étonnement (cf. v. 18) : paroles et étonnement. Marie, par contre, semble pensive. Elle conserve et médite dans son cœur. Ce sont deux attitudes différentes que nous pouvons aussi retrouver en nous. Le récit et l’étonnement des bergers rappellent la condition des débuts dans la foi. Là, tout est facile et linéaire, on s’est réjoui de la nouveauté de Dieu qui entre dans la vie en portant dans toutes ses dimensions un air d’étonnement. Au contraire, l’attitude méditative de Marie est l’expression d’une foi mûre, adulte, pas celles des débuts. Une foi qui ne vient pas de naître, une foi qui est devenue génératrice. Parce que la fécondité spirituelle passe par l’épreuve. De la quiétude de Nazareth et des promesses triomphantes reçues de l’ange - au commencement - Marie se trouve maintenant dans l’étable obscure de Bethléem. Mais c’est là qu’elle donne Dieu au monde. Et tandis que d’autres, face au scandale de la mangeoire, auraient été pris de découragement, elle non : elle conserve en méditant.
Apprenons de la Mère de Dieu cette attitude : conserver en méditant. Parce qu’il nous arrive aussi de devoir vivre certains “scandales de la mangeoire”. Nous attendons que tout se passe bien et puis, comme un éclair dans le ciel, survient à l’improviste un problème. Et il se crée un choc douloureux entre les attentes et la réalité. Cela arrive aussi dans la foi, quand la joie de l’Évangile est mise à l’épreuve par une situation difficile que l’on traverse. Mais aujourd’hui, la Mère de Dieu nous enseigne à tirer profit de ce choc. Elle nous montre qu’il est nécessaire, qu’il est le chemin étroit pour arriver au but, la croix sans laquelle on ne ressuscite pas. C’est comme un enfantement douloureux qui donne vie à une foi plus mûre.
Je me demande, frères et sœurs, comment accomplir ce passage, comment surmonter le choc entre l’idéal et le réel? En faisant, précisément, comme Marie : en conservant et en méditant. Avant tout, Marie conserve, c’est-à-dire qu’elle ne disperse pas. Elle ne rejette pas ce qui arrive. Elle conserve chaque chose dans son cœur, tout ce qu’elle a vu et entendu. Les belles choses, comme ce que l’ange lui avait dit et ce que les bergers lui avaient raconté. Mais aussi les choses difficiles à accepter : le danger encouru d’être tombée enceinte avant le mariage, maintenant l’angoisse désolante de l’étable où elle a enfanté. Voilà ce que fait Marie : elle ne sélectionne pas, mais elle conserve. Elle accueille la réalité comme elle vient, elle ne cherche pas à camoufler, à falsifier la vie, elle conserve dans son cœur.
Et puis il y a la deuxième attitude : Comment Marie conserve-t-elle ? Elle conserve en méditant. Le verbe employé par l’Évangile évoque l’entrelacement entre les choses : Marie confronte des expériences différentes, en trouvant les fils cachés qui les lient. Dans son cœur, dans sa prière, elle accomplit cette opération extraordinaire : elle lie les choses belles et les mauvaises ; elle ne les sépare pas, mais elle les unit. Et c’est pourquoi Marie est la Mère de la catholicité. Nous pouvons, en forçant le langage, dire que c’est pourquoi Marie est catholique, parce qu’elle unit, elle ne sépare pas. Et ainsi elle en saisit le plein sens, la perspective de Dieu. Dans son cœur de mère, elle comprend que la gloire du Très-Haut passe par l’humilité ; elle accueille le dessein du salut, selon lequel Dieu devait être déposé dans une mangeoire. Elle voit l’Enfant divin fragile et tremblant, et accueille le merveilleux entrelacement divin de la grandeur et de la petitesse. C’est ainsi que Marie conserve, en méditant.
Ce regard inclusif, qui dépasse les tensions en conservant et en méditant dans le cœur, est le regard des mères qui ne séparent pas dans les tensions, elles les conservent et ainsi grandit la vie. C’est le regard avec lequel tant de mères embrassent les situations de leurs enfants. C’est un regard concret, qui ne se laisse pas prendre par le découragement, qui n’est pas paralysé devant les problèmes, mais qui les place dans un horizon plus large. Et Marie avance ainsi, jusqu’au calvaire, en méditant et en conservant, elle conserve et médite. Les visages des mères qui assistent un enfant malade ou en difficulté viennent à l’esprit. Comme il y a d’amour dans leurs yeux qui, en pleurant, savent insuffler des raisons d’espérer! Leur regard est conscient, sans illusions, mais au-delà de la douleur et des problèmes, il offre une perspective plus large, celle du soin, de l’amour qui régénère l’espérance. C’est ce que font les mères : elles savent surmonter les obstacles et les conflits, elles savent insuffler la paix. Elles réussissent ainsi à transformer les adversités en opportunités de renaissance, en opportunités de croissance. Elles le font parce qu’elles savent conserver. Les mères savent conserver, elles savent maintenir ensemble les fils de la vie, tous. Nous avons besoin de personnes capables de tisser des fils de communion, pour contrer les trop nombreux fils barbelés des divisions. Et cela, les mères savent le faire.
La nouvelle année commence sous le signe de la Sainte Mère de Dieu, sous le signe de la mère. Le regard maternel est le chemin pour renaître et grandir. Les mères, les femmes regardent le monde non pour l’exploiter, mais pour qu’il ait la vie : en regardant avec le cœur, elles réussissent à tenir ensemble les rêves et le concret, en évitant les dérives du pragmatisme aseptisé et de l’abstraction. Et l’Eglise est mère, elle est mère de cette façon, l’Eglise est femme, elle est femme de cette façon. C’est pourquoi nous ne pouvons pas trouver la place de la femme dans l’Eglise sans la considérer dans son cœur de femme-mère. Voilà la place de la femme dans l’Eglise, la grande place de laquelle dérivent les autres plus concrètes, secondaires. Mais l’Eglise est mère, l’Eglise est femme. Et pendant que les mères donnent la vie et que les femmes gardent le monde, faisons tous en sorte de promouvoir les mères et de protéger les femmes. Que de violence il y a à l’égard des femmes ! Assez! Blesser une femme, c’est outrager Dieu qui a pris l’humanité d’une femme, pas d’un ange, pas directement, d’une femme. Comme d’une femme, l’Eglise femme prend l’humanité des enfants.
Au début de la nouvelle année, mettons-nous sous la protection de cette femme, la Sainte Mère de Dieu qui est notre mère. Qu’elle nous aide à conserver et à méditer toute chose, sans craindre les épreuves, dans la joyeuse certitude que le Seigneur est fidèle et qu’il sait transformer les croix en résurrections. Aujourd’hui encore, invoquons-la comme l’avait fait le Peuple de Dieu à Éphèse. Nous nous mettons tous debout, nous regardons la Vierge, et, comme l’a fait le peuple de Dieu à Ephèse, nous répétons trois fois son titre de Mère de Dieu. Tous ensemble : “Sainte Mère de Dieu, Sainte Mère de Dieu, Sainte Mère de Dieu !”. Amen.
MESSE EN LA SOLENNITÉ DE L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 6 janvier 2022
Les Mages sont en route vers Bethléem. Leur pèlerinage parle à nous aussi qui sommes appelés à marcher vers Jésus, parce que c’est lui l’étoile polaire qui illumine les cieux de la vie et qui oriente les pas vers la vraie joie. Mais d’où est parti le pèlerinage des Mages à la rencontre de Jésus ? Qu’est-ce qui a poussé ces hommes d’Orient à se mettre en route ?
Ils avaient de très bons alibis pour ne pas partir. Ils étaient savants et astrologues, ils avaient renommée et richesse. Ayant atteint une telle sécurité culturelle, sociale et économique, ils pouvaient se contenter de ce qu’ils savaient et de ce qu’ils avaient, rester tranquilles. Au contraire, ils se laissent inquiéter par une question et par un signe : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile… » (Mt 2, 2). Leur cœur ne se laisse pas engourdir dans l’antre de l’apathie, mais il est assoiffé de lumière ; il ne se traîne pas avec lassitude dans la paresse, mais est embrasé par la nostalgie de nouveaux horizons. Leurs yeux ne sont pas tournés vers la terre, mais ils sont des fenêtres ouvertes sur le ciel. Comme l’a affirmé Benoît XVI, ils étaient « des hommes au cœur inquiet. […] Des hommes en attente qui ne se contentaient pas de leur revenu assuré et de leur position sociale. […] Ils étaient des chercheurs de Dieu » (Homélie, 6 janvier 2013).
Cette saine inquiétude qui les a portés à partir en pèlerinage, d’où est-elle née ? Elle est née du désir. Voilà leur secret intérieur : savoir désirer. Méditons là-dessus. Désirer c’est garder vivant le feu qui brûle en nous et qui nous pousse à chercher au-delà de l’immédiat, au-delà du visible. Désirer c’est accueillir la vie comme un mystère qui nous dépasse, comme une fissure toujours ouverte qui invite à regarder au-delà, parce que la vie n’est pas “toute ici”, elle est aussi “ailleurs”. Elle est comme une toile blanche qui a besoin de recevoir des couleurs. Un grand peintre, Van Gogh, écrivait que le besoin de Dieu le poussait à sortir de nuit pour peindre les étoiles (cf. Lettre à Theo, 9 mai 1889). Oui, parce que Dieu nous a faits ainsi : pétris de désir ; tournés, comme les Mages, vers les étoiles. Nous pouvons dire sans exagérer que nous sommes ce que nous désirons. Parce que ce sont les désirs qui élargissent notre regard et poussent notre vie au-delà : au-delà des barrières de l’habitude, au-delà d’une vie focalisée sur la consommation, au-delà d’une foi répétitive et fatiguée, au-delà de la peur de nous impliquer et de nous engager pour les autres et pour le bien. « Notre vie – disait saint Augustin – est une gymnastique du désir » (Traités sur la première Lettre de Jean, IV, 6).
Frères et sœurs, il en est pour nous comme pour les Mages : le voyage de la vie et le chemin de la foi ont besoin de désir, d’élan intérieur. Parfois nous vivons dans un esprit de “garage”, nous vivons garés, sans cet élan du désir qui nous fait avancer. Il est bon de nous demander : où en sommes-nous dans le voyage de la foi ? Ne sommes-nous pas depuis trop longtemps bloqués, parqués dans une religion conventionnelle, extérieure, formelle, qui ne réchauffe plus le cœur et ne change pas la vie ? Nos paroles et nos rites déclenchent-ils dans le cœur des personnes le désir d’aller vers Dieu, ou bien sont-ils une “langue morte” qui ne parle que de soi et à soi-même ? Il est triste qu’une communauté de croyants ne désire plus et, fatiguée, se contente de la gestion des choses au lieu de se laisser surprendre par Jésus, par la joie envahissante et inconfortable de l’Évangile. Il est triste qu’un prêtre ferme la porte du désir, il est triste de tomber dans le fonctionnalisme clérical ; c’est très triste.
La crise de la foi, dans notre vie et dans nos sociétés, est aussi liée à la disparition du désir de Dieu. Elle est liée au sommeil de l’Esprit, à l’habitude de se contenter de vivre au quotidien, sans s’interroger sur ce que Dieu veut de nous. Nous nous sommes trop repliés sur les cartes de la terre et nous avons oublié de lever le regard vers le Ciel ; nous sommes rassasiés de beaucoup de choses, mais dépourvus de la nostalgie de ce qui nous manque. La nostalgie de Dieu. Nous nous sommes fixés sur nos besoins, sur ce que nous mangerons et de quoi nous nous vêtirons (cf. Mt 6, 25), laissant s’évaporer le désir de ce qui va au-delà. Et nous nous trouvons dans la boulimie de communautés qui ont tout et, souvent, ne sentent plus rien dans le cœur. Des personnes fermées, des communautés fermées, des évêques fermés, des prêtres fermés, des personnes consacrées fermées. Parce que le manque de désir conduit à la tristesse et à l’indifférence. Des communautés tristes, des prêtres tristes, des évêques tristes.
Mais surtout, regardons-nous nous-mêmes et demandons-nous : où en est le voyage de ma foi ? C’est une question que nous pouvons aujourd’hui nous poser, chacun de nous. Où en est le voyage de ma foi. Est-elle au garage ou en chemin ? La foi, pour partir et repartir, a besoin d’être déclenchée par le désir, d’être impliquée dans l’aventure d’une relation vivante et dynamique avec Dieu. Mais mon cœur est-il encore animé du désir de Dieu ? Ou bien est-ce que je laisse l’habitude et les déceptions l’éteindre ? C’est aujourd’hui, frères et sœurs, le jour pour nous poser ces questions. C’est aujourd’hui le jour pour recommencer à nourrir le désir. Et comment faire ? Allons à “l’école du désir”, allons voir les Mages. Ils nous enseigneront dans leur école du désir. Regardons les pas qu’ils accomplissent et tirons quelques enseignements.
D’abord, ils partent au lever de l’étoile : ils nous enseignent qu’il faut toujours repartir chaque jour, dans la vie comme dans la foi, parce que la foi n’est pas une armure qui immobilise, mais un voyage fascinant, un mouvement continu et agité, toujours en recherche de Dieu, toujours en discernement sur le chemin.
Ensuite, les Mages, à Jérusalem, demandent. Ils demandent où se trouve l’Enfant. Ils nous enseignent que nous avons besoin d’interrogations, d’écouter avec attention les questions du cœur, de la conscience ; parce que c’est ainsi que, souvent, Dieu parle, qu’il s’adresse à nous plus avec des questions qu’avec des réponses. Et cela, nous devons bien le comprendre : Dieu s’adresse à nous plus par des questions que par des réponses. Mais laissons-nous inquiéter aussi par les interrogations des enfants, par les doutes, les espérances et par les désirs des personnes de notre temps. La voie c’est se laisser interroger.
Par ailleurs, les Mages défient Hérode. Ils nous enseignent que nous avons besoin d’une foi courageuse qui n’ait pas peur de défier les logiques obscures du pouvoir et qui devienne semence de justice et de fraternité dans une société où, encore aujourd’hui, beaucoup d’Hérode sèment la mort et massacrent des pauvres et des innocents, dans l’indifférence de beaucoup.
Les Mages, enfin, retournent « par un autre chemin » (Mt 2, 12) : ils nous provoquent à parcourir de nouvelles routes. C’est la créativité de l’Esprit qui fait toute chose nouvelle. C’est aussi, en ce moment, l’un des devoirs du Synode que nous sommes en train de faire : marcher ensemble dans l’écoute, pour que l’Esprit nous suggère des voies nouvelles, des chemins pour apporter l’Évangile au cœur de celui qui est indifférent, loin, de celui qui a perdu l’espérance mais qui cherche ce que les Mages ont trouvé, « une très grande joie » (Mt 2, 10). Sortir au-delà, aller de l’avant.
Mais au point culminant du voyage des Mages il y a un moment crucial : lorsqu’ils arrivent à destination “ils se prosternent et adorent l’Enfant” (cf. v. 11). Ils adorent. Rappelons-nous ceci : le voyage de la foi trouve élan et accomplissement seulement en présence de Dieu. C’est seulement si nous retrouvons le goût de l’adoration que le désir se renouvelle. Le désir te porte à l’adoration et l’adoration te renouvelle le désir. Parce que le désir de Dieu grandit seulement devant Dieu. Parce que seul Jésus guérit les désirs. De quoi ? Il les guérit de la dictature des besoins. Le cœur, en effet, tombe malade lorsque les désirs coïncident seulement avec les besoins. Dieu, au contraire, élève les désirs ; les purifie, les soigne, en les guérissant de l’égoïsme et en nous ouvrant à l’amour pour lui et pour les frères. Par conséquent, n’oublions pas l’Adoration, la prière d’adoration, qui n’est pas si répandue parmi nous : adorer, en silence. Par conséquent, n’oublions pas l’adoration, s’il vous plait.
Et ainsi, chaque jour, nous aurons la certitude, comme les Mages, que même dans les nuits les plus obscures brille une étoile. C’est l’étoile du Seigneur qui vient prendre soin de notre fragile humanité. Mettons-nous en route vers lui. Ne donnons pas à l’apathie et à la résignation le pouvoir de nous clouer dans la tristesse d’une vie plate. Prenons l’inquiétude de l’Esprit !... des cœurs inquiets ! Le monde attend des croyants un élan renouvelé ver le Ciel. Comme les Mages, levons la tête, écoutons le désir du cœur, suivons l’étoile que Dieu fait resplendir au-dessus de nous. Comme des chercheurs inquiets, restons ouverts aux surprises de Dieu. Frères et sœurs, rêvons, cherchons, adorons.
DIMANCHE DE LA PAROLE DE DIEU
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
IIIe dimanche du temps ordinaire, 23 janvier 2022
Dans la première lecture et dans l’Évangile, nous trouvons deux gestes parallèles : le prêtre Esdras place le livre de la loi de Dieu en hauteur, l’ouvre et le proclame devant tout le peuple ; Jésus, dans la synagogue de Nazareth, ouvre le rouleau de l’Écriture Sainte et lit un passage du prophète Isaïe devant tout le monde. Ce sont deux scènes qui nous communiquent une réalité fondamentale : ce n’est pas nous, avec nos paroles, qui sommes au centre de la vie du peuple saint de Dieu et du chemin de la foi. Au centre, se trouve Dieu avec sa Parole.
Tout a commencé par la Parole que Dieu nous a adressée. Dans le Christ, sa Parole éternelle, le Père « nous a choisis avant la fondation du monde » (Ep 1, 4). Par sa Parole, il a créé l’univers : « Il parla, et ce qu'il dit exista » (Ps 33, 9). Depuis les temps anciens, il nous a parlé par les prophètes (He 1, 1) ; enfin, dans la plénitude des temps (Ga 4, 4), il nous a envoyé sa propre Parole, le Fils unique. C’est pourquoi, une fois terminée la lecture d’Isaïe, Jésus annonce dans l’Évangile quelque chose d’inouïe : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 4,21). Elle s’est accomplie : la Parole de Dieu n’est plus une promesse, mais elle s’est réalisée. Elle s’est incarnée en Jésus. Par l’action de l’Esprit Saint, elle est venue habiter parmi nous et elle veut demeurer en nous, pour combler nos attentes et guérir nos blessures.
Sœurs et frères, comme les gens dans la synagogue de Nazareth, gardons les yeux fixés sur Jésus (cf. v. 20) – ils le regardaient, il était l’un d’eux : quelle nouveauté ? Que fera celui dont on parle beaucoup ? – et accueillons sa Parole. Aujourd’hui, méditons-en deux aspects liés entre eux : la Parole révèle Dieu et la Parole nous conduit à l’homme. Elle est au centre : elle révèle Dieu et nous conduit à l’homme.
Premièrement, la Parole révèle Dieu. Au début de sa mission, Jésus, en commentant ce passage du prophète Isaïe, annonce un choix précis : il est venu pour la libération des pauvres et des opprimés (cf. v. 18). Ainsi, il nous révèle à travers les Écritures le visage de Dieu comme de Celui qui prend soin de notre pauvreté et qui a à cœur notre destin. Il n'est pas un patron dans le ciel – cette mauvaise image de Dieu, non, ce n’est pas comme ça – mais un Père qui accompagne nos pas. Il n’est pas un observateur froid, détaché et impassible, un Dieu “mathématique”. Il est le Dieu-avec-nous, qui se passionne pour notre vie et s’implique jusqu’à pleurer de nos larmes. Il n’est pas un dieu neutre et indifférent, mais l’Esprit brûlant d’amour pour l’homme, qui nous défend, nous conseille, prend position en notre faveur, s’implique et se laisse affecter par notre douleur. Il est toujours là présent. Voici « la bonne nouvelle » (v. 18) que Jésus proclame, au regard étonné de tous : Dieu est proche et veut prendre soin de moi, de toi, de tous. Et c'est le caractère de Dieu : la proximité. Il se définit ainsi ; il dit au peuple, dans le Deutéronome : “Quel peuple a ses dieux proches de lui, comme moi je suis proche de toi ?” (cf. Dt 4, 7). Le Dieu qui est proche, avec cette proximité compatissante et tendre, veut te soulager des fardeaux qui t'écrasent, il veut réchauffer le froid de tes hivers, il veut éclairer tes journées sombres, il veut soutenir tes pas incertains. Et il le fait avec sa Parole, avec laquelle il te parle pour raviver l'espoir dans les cendres de tes peurs, pour te faire retrouver la joie dans les labyrinthes de tes tristesses, pour remplir d'espérance l'amertume de solitude. Il te fait avancer, mais pas dans un labyrinthe : il te fait parcourir le chemin, pour le trouver davantage, chaque jour.
Frères et sœurs, demandons-nous : portons-nous dans notre cœur cette image libératrice de Dieu, le Dieu proche, le Dieu compatissant, le Dieu tendre ? Ou bien le considérons-nous comme un juge rigoureux de notre vie, un douanier rigide ? Notre foi est-elle porteuse d’espérance et de joie ou bien – je me demande, entre nous – est-elle encore travaillée par la peur, une foi craintive ? Quel visage de Dieu annonçons-nous dans l’Église ? Le Sauveur qui libère et guérit ou le Dieu redoutable qui écrase sous la culpabilité ? Pour nous convertir au vrai Dieu, Jésus nous montre par où commencer : par la Parole. Celle-ci, en nous racontant l'histoire de l’amour de Dieu pour nous, nous libère des peurs et des idées préconçues à son sujet, qui éteignent la joie de la foi. La Parole brise les fausses idoles, démasque nos projections, détruit les représentations trop humaines de Dieu et nous ramène à son vrai visage, à sa miséricorde. La Parole de Dieu nourrit et renouvelle la foi : remettons-la au centre de la prière et de la vie spirituelle !Au centre, la Parole qui nous révèle qui est Dieu, la Parole qui nous rapproche de Dieu.
Et maintenant le second aspect : la Parole nous conduit à l’homme. Elle nous conduit à Dieu et elle nous conduit à l’homme. Au moment même où nous découvrons que Dieu est amour compatissant, nous surmontons la tentation de nous enfermer dans une religiosité sacrale qui se réduit à un culte extérieur, qui ne touche ni ne transforme la vie. C’est de l’idolâtrie. Une idolâtrie cachée, une idolâtrie raffinée, mais c’est de l’idolâtrie. La Parole nous pousse à sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre de nos frères avec la seule et douce force de l’amour libérateur de Dieu. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus nous le révèle : Il est envoyé à la rencontre des pauvres – que nous sommes tous – pour les libérer. Il n’est pas venu remettre une liste de normes ni présider une cérémonie religieuse, mais il est descendu dans les rues du monde pour rencontrer l’humanité blessée, caresser les visages creusés par la souffrance, guérir les cœurs brisés, nous libérer des chaînes qui emprisonnent notre âme. Il nous révèle ainsi quel culte est le plus agréable à Dieu : prendre soin du prochain.Et nous devons revenir à cela. Quand dans l'Église il y a les tentations de la rigidité, qui est une perversion, et qu'on croit que trouver Dieu c'est de devenir plus rigide, plus rigide, avec plus de normes, les choses justes, les choses claires… Il n'en est rien. Lorsque nous verrons des propositions de rigidité, disons-nous tout de suite : c'est une idole, ce n'est pas Dieu. Notre Dieu n'est pas comme ça.
Sœurs et frères, la Parole de Dieu nous transforme – la rigidité ne nous transforme pas, elle nous cache – ; la Parole de Dieu nous transforme en pénétrant l’âme comme une épée (cf. He 4, 12). Car si d’un côté elle console en nous révélant le visage de Dieu, de l’autre elle nous provoque et nous ébranle en nous ramenant à nos contradictions. Elle nous met en crise. Elle ne nous laissera pas tranquilles, si un monde déchiré par l’injustice et par la faim fait les frais de cette tranquillité, où les plus faibles paient toujours le prix fort. Les plus faibles paient toujours. La Parole met en crise nos justifications qui font toujours dépendre ce qui ne va pas d’un autre et des autres.Quelle douleur nous ressentons de voir nos frères et sœurs mourir en mer parce qu'ils ne les laissent pas débarquer ! Et cela, certains le font au nom de Dieu. La Parole de Dieu nous invite à sortir, à ne pas nous cacher derrière la complexité des problèmes, derrière le “il n’y a rien à faire”, “c’est leur problème”, “c’est son problème” ou le “qu’est-ce que je peux y faire ?”, “laissons-les là-bas”. Elle nous exhorte à agir, à unir le culte de Dieu et le soin de l’homme. Car l’Ecriture Sainte ne nous a pas été donnée pour nous divertir, nous chouchouter dans une spiritualité angélique, mais pour aller à la rencontre des autres et nous approcher de leurs blessures.J'ai parlé de rigidité, de ce pélagianisme moderne, qui est l’une des tentations de l'Église. Et cette autre, à la recherche d'une spiritualité angélique, c'est un peu l'autre tentation d'aujourd'hui : les mouvements spirituels gnostiques, le gnosticisme, qui te propose une Parole de Dieu qui te met "en orbite" et ne te laisse pas toucher à la réalité. Le Verbe qui s’est fait chair (cf. Jn 1, 14) veut s’incarner en nous. Elle ne fait pas abstraction de la vie, mais nous situe dans la vie, dans les situations de tous les jours, à l’écoute de la souffrance de nos frères, du cri des pauvres, des violences et des injustices qui blessent la société et la planète, pour que nous ne soyons pas des chrétiens indifférents, mais actifs, des chrétiens créatifs, des chrétiens prophétiques.
« Aujourd'hui - dit Jésus - s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 4, 21). La Parole veut prendre chair aujourd’hui, dans le temps où nous vivons, et non dans un avenir idéal. Une mystique française du siècle dernier, qui avait choisi de vivre l’Évangile dans les périphéries, a écrit que la Parole du Seigneur n’est pas une « “lettre morte” : elle est esprit et vie. [...] L’acoustique que la Parole du Seigneur exige de nous est notre “aujourd’hui” : les circonstances de notre vie quotidienne et les besoins de notre prochain » (M. Debrêl, La joie de croire, Gribaudi, Milan 1994, p. 258). Demandons-nous donc : voulons-nous imiter Jésus, devenir des ministres de la libération et de la consolation pour les autres, actualiser la Parole ? Sommes-nous une Église docile à la Parole ? Sommes-nous une Église à l’écoute des autres, qui s’engage à tendre la main pour libérer nos frères et sœurs de ce qui les opprime, pour dénouer les nœuds de la peur, pour libérer les plus fragiles des prisons de la pauvreté, de la lassitude intérieure et de la tristesse qui éteint la vie ? Voulons-nous cela ?
Dans cette célébration, certains de nos frères et sœurs seront institués lecteurs et catéchistes. Ils sont appelés à la tâche importante de servir l’Évangile de Jésus, de l’annoncer pour que sa consolation, sa joie et sa libération parviennent à tous. C’est aussi la mission de chacun d’entre nous : être des hérauts crédibles, des prophètes de la Parole dans le monde. Soyons donc passionnés par l’Écriture Sainte, laissons-nous pénétrer par la Parole qui révèle la nouveauté de Dieu et nous conduit à aimer les autres sans nous lasser. Remettons la Parole de Dieu au centre de la pastorale et de la vie de l’Eglise ! Ainsi nous serons libérés de tout pélagianisme rigide, de toute rigidité, et nous serons libérés de l'illusion des spiritualités qui te mettent “en orbite” sans prendre soin des frères et des sœurs. Remettons la Parole de Dieu au centre de la pastorale et de la vie de l'Église. Écoutons-la, prions-la, mettons-la en pratique.
SOLENNITÉ DE LA CONVERSION DE SAINT PAUL APÔTRE
CÉLÉBRATION DES SECONDES VÊPRES
LVe SEMAINE DE PRIÈRE POUR L'UNITÉ DES CHRÉTIENS
HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS
Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs
Mardi 25 janvier 2022
Avant de partager avec vous quelques pensées, je voudrais exprimer ma gratitude à Son Éminence le Métropolite Polykarpos, représentant du Patriarcat Œcuménique, à Sa Grâce Ian Ernest, représentant personnel de l’Archevêque de Canterbury à Rome, et aux représentants des autres communautés chrétiennes présentes. Et merci à vous tous, frères et sœurs, d’être venus prier. Je salue en particulier les étudiants : ceux de l’Ecummenical Institute of Bossey, qui approfondissent la connaissance de l’Église catholique ; les anglicans du Nashotah College aux États-Unis d’Amérique ; les orthodoxes et orthodoxes orientaux qui étudient avec une bourse d’étude offerte par le Comité de Collaboration Culturelle avec les Églises Orthodoxes. Accueillons le désir profond de Jésus qui veut « que tous soient un » (Jn 17, 21) et, par sa grâce, marchons vers la pleine unité !
Que les Mages nous aident sur ce chemin. Regardons ce soir leur itinéraire, qui comporte trois étapes : il commence en Orient, passe par Jérusalem et rejoint finalement Bethléem.
1. Tout d’abord, les Mages partent « d’Orient » (Mt 2, 1), car de là ils voient surgir l’étoile. Ils se mettent en route depuis l’Orient, d’où surgit la lumière du soleil, mais ils vont à la recherche d’une lumière plus grande. Ces sages ne se contentent pas de leurs connaissances et de leurs traditions, mais ils désirent davantage. C’est pourquoi ils affrontent un voyage risqué, animés par l’inquiétude de la recherche de Dieu. Chers frères et sœurs, nous aussi, suivons l’étoile de Jésus ! Ne nous laissons pas détourner par les lumières éblouissantes du monde, la lumière d’étoiles brillantes mais des étoiles filantes. Ne suivons pas les modes du moment, météores qui s’éteignent ; ne poursuivons pas la tentation de briller de notre propre lumière, c’est-à-dire de nous enfermer dans notre groupe et de nous auto-préserver. Que notre regard soit fixé sur le Christ au Ciel, sur l’étoile de Jésus. Suivons-le, lui, son Évangile, son invitation à l’unité, sans nous préoccuper de la durée et de la difficulté du voyage pour atteindre pleinement cette unité. N’oublions pas que, en regardant la lumière, l’Eglise, notre Eglise, sur le chemin de l’unité, continue d’être le “mysterium lunae” Désirons et marchons ensemble, en nous soutenant mutuellement, comme l’ont fait les Mages. La tradition les a souvent dépeints avec des vêtements variés, représentant des populations différentes. En eux, nous pouvons voir le reflet de nos diversités, de nos traditions et expériences chrétiennes diverses, mais aussi notre unité naissant d’un même désir : regarder le Ciel et marcher ensemble sur la terre. Marcher.
L'Orient nous fait aussi penser aux chrétiens qui habitent diverses régions ravagées par la guerre et la violence. Le Conseil des Églises du Moyen-Orient a préparé des aides pour cette Semaine de prière. Ces frères et sœurs qui sont les nôtres ont de nombreux défis difficiles à relever, mais, avec leur témoignage, ils nous donnent de l'espoir : ils nous rappellent que l'étoile du Christ resplendit dans les ténèbres et ne s’éteint pas ; que, de là-haut, le Seigneur accompagne et encourage nos pas. Autour de lui, dans le Ciel, brillent ensemble de nombreux martyrs, sans distinction(s) de confession : ils nous indiquent, à nous sur terre, une voie précise, celle de l'unité !
2. De l'Orient, les Mages arrivent à Jérusalem avec le désir de Dieu dans leur cœur, disant : « Nous avons vu son étoile se lever et nous sommes venus l'adorer » (v. 2). Mais du désir du Ciel, ils sont ramenés à la dure réalité de la terre : « Quand le roi Hérode entendit cela - dit l'Évangile - il fut troublé et tout Jérusalem avec lui » (v. 3). Dans la ville sainte, les Mages, au lieu de voir se refléter la lumière de l'étoile, se heurtent à la résistance des forces obscures du monde. Il n'y a pas qu’Hérode à se sentir menacé par la nouveauté d'une royauté autre que celle corrompue par le pouvoir mondain, il y a tout Jérusalem à se montrer troublée à l'annonce des Mages.
Tout au long de notre chemin vers l'unité, il peut aussi arriver que nous nous arrêtions pour la même raison qui paralysa ces personnes : le trouble, la peur. C'est la peur de la nouveauté qui ébranle les habitudes et les certitudes acquises ; c'est la peur que l'autre ne dérange mes traditions et mes schémas consolidés. Mais, à la racine, il y a la peur qui habite le cœur de l'homme dont le Seigneur ressuscité veut nous libérer. Laissons résonner sur notre chemin de communion son exhortation pascale : « N'ayez pas peur » (Mt 28,5.10). Ne craignons pas de faire passer notre frère avant nos peurs ! Le Seigneur veut que nous nous fassions confiance les uns les autres et que nous marchions ensemble, malgré nos faiblesses et nos péchés, malgré les erreurs du passé et les blessures réciproques.
L'histoire des Mages nous encourage également dans ce sens. A Jérusalem, lieu de déception et d'opposition, précisément là où le chemin indiqué par le Ciel semble se briser contre les murs érigés par l'homme, ils découvrent le chemin de Bethléem. Ce sont les prêtres et les scribes qui fournissent l'indication, en scrutant les Écritures (cf. Mt 2, 4). Les Mages ne trouvent pas Jésus uniquement grâce à l'étoile, qui a entre-temps disparu ; ils ont besoin de la Parole de Dieu. Nous aussi, chrétiens, ne pouvons atteindre le Seigneur sans sa Parole vivante et efficace (cf. He 4,12). Elle a été donnée à tout le peuple de Dieu pour être accueillie, priée afin qu’elle soit méditée avec tout le Peuple de Dieu. Approchons-nous donc de Jésus par sa Parole, mais approchons-nous aussi de nos frères par la Parole de Jésus. Son étoile se lèvera à nouveau sur notre chemin et nous procurera de la joie.
3. C'est ce qui est arrivé aux Mages lorsqu'ils ont atteint la dernière étape : Bethléem. Ils entrent dans la maison, se prosternent et adorent l'Enfant (cf. Mt 2, 11). C'est ainsi que se termine leur voyage : ensemble, dans la même maison, en adoration. Les Mages préfigurent ainsi les disciples de Jésus qui, différents mais unis, se prosternent, à la fin de l'Évangile, devant le Ressuscité sur la montagne de Galilée (cf. Mt 28, 17). Ils deviennent ainsi un signe de prophétie pour nous, désireux du Seigneur, compagnons de voyage sur les routes du monde, chercheurs à travers l'Écriture Sainte des signes de Dieu dans l'histoire. Frères et sœurs, pour nous aussi, l’unité parfaite, dans la même maison, ne peut venir que de l'adoration du Seigneur. Chères sœurs et chers frères, l'étape décisive du chemin vers la communion parfaite exige une prière plus intense, elle exige d’adorer, elle exige l'adoration de Dieu.
Mais les Mages nous rappellent que, pour adorer, il y a une étape à franchir : il faut d'abord se prosterner. C'est le chemin, s'incliner, mettre de côté ses propres prétentions pour ne laisser que le Seigneur au centre. Combien de fois l'orgueil a-t-il été le véritable obstacle à la communion ! Les Mages ont eu le courage de laisser leur prestige et leur réputation chez eux, pour s'abaisser dans la pauvre petite maison de Bethléem ; ils ont ainsi découvert « une très grande joie » (Mt 2, 10). S'abaisser, quitter, simplifier : demandons ce soir à Dieu ce courage, le courage de l'humilité, seul moyen de venir adorer Dieu dans la même maison, autour du même autel.
A Bethléem, après s’être prosternés en adoration, les Mages ouvrent leurs coffrets et l’or, l’encens et la myrrhe apparaissent (cf. v. 11). Cela nous rappelle que ce n’est qu’après avoir prié ensemble, c’est uniquement devant Dieu, dans sa lumière, que nous nous rendons vraiment compte des trésors que chacun possède. Mais ce sont des trésors qui appartiennent à tous, qui doivent être offerts et partagés. Ce sont en effet des dons que l’Esprit destine au bien commun, pour l’édification et l’unité de son peuple. Et nous en prenons conscience en priant, mais aussi en servant : lorsque nous donnons aux nécessiteux, nous offrons à Jésus qui s’identifie à celui qui est pauvre et aux marginalisés (cf. Mt 25, 34-40) ; et il nous unit entre nous.
Les dons des mages symbolisent ce que le Seigneur souhaite recevoir de nous. L’or, l’élément le plus précieux, parce que Dieu est à la première place. C’est vers lui que nous devons regarder, non vers nous ; faire sa volonté, pas la nôtre ; suivre ses voies, pas les nôtres. Si le Seigneur est vraiment à la première place, nos choix, même ecclésiastiques, ne peuvent plus être basés sur les politiques du monde, mais sur les désirs de Dieu. Et puis il y a l’encens, pour rappeler l’importance de la prière qui monte vers Dieu comme une odeur agréable (cf. Ps 141, 2). Ne nous lassons pas de prier les uns pour les autres et les uns avec les autres. Enfin, la myrrhe, qui servira à honorer le corps de Jésus descendu de la croix (cf. Jn 19, 39), nous renvoie au soin de la chair souffrante du Seigneur, déchirée dans les membres des pauvres. Servons les nécessiteux, servons ensemble Jésus qui souffre !
Chers frères et sœurs, accueillons des Mages les indications pour notre cheminement ; et faisons comme eux qui sont rentrés chez eux « par un autre chemin » (Mt 2, 12). Oui, comme Saul avant la rencontre avec le Christ, nous avons besoin de changer de voie, d’inverser le cours de nos habitudes et de nos convenances pour retrouver la voie que le Seigneur nous montre, la voie de l’humilité, la voie de la fraternité, de l’adoration. Donne-nous, Seigneur, le courage de changer de direction, de nous convertir, de suivre ta volonté et non nos perspectives ; pour avancer ensemble, vers Toi, qui avec ton Esprit veux nous unir. Amen.
FÊTE DE LA PRÉSENTATION DU SEIGNEUR
XXVIe JOURNÉE MONDIALE DE LA VIE CONSACRÉE
MESSE POUR LES MEMBRES DES INSTITUTS DE VIE CONSACRÉE ET DES SOCIÉTÉS DE VIE APOSTOLIQUE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Mercredi 2 février 2022
Deux personnes âgées, Siméon et Anne, attendent dans le temple l’accomplissement de la promesse faite par Dieu à son peuple : la venue du Messie. Mais leur attente n’est pas passive, elle est pleine de mouvement. Suivons donc les mouvements de Siméon : il est d’abord poussé par l’Esprit, puis il voit le salut dans l’Enfant, et enfin il l’accueille dans ses bras (cf Lc 2, 26-28). Arrêtons-nous simplement sur ces trois actions et laissons-nous traverser par quelques questions importantes pour nous, pour la vie consacrée en particulier.
La première est : par quoi sommes-nous poussés ? Siméon se rend au temple « sous l’action de l’Esprit » (v. 27). L’Esprit Saint est l’acteur principal de la scène : c’est lui qui embrase le cœur de Siméon du désir de Dieu, c’est lui qui ravive dans son âme l’attente, c’est lui qui dirige ses pas vers le temple et rend ses yeux capables de reconnaître le Messie, même s’il se présente comme un pauvre petit enfant. C’est ce que fait l’Esprit Saint : il rend capable de percevoir la présence de Dieu et son œuvre, non pas dans les grandes choses, ni dans les apparences extérieures, ni dans les exhibitions de force, mais dans la petitesse et la fragilité. Pensons à la croix : là aussi, il y a de la petitesse, de la fragilité, aussi du drame. Mais là, il y a la force de Dieu. L’expression « sous l’action de l’Esprit » nous rappelle ce qu’on appelle en spiritualité « motions spirituelles » : ce sont ces mouvements de l’âme que nous ressentons en nous et que nous sommes appelés à écouter, pour discerner s’ils proviennent de l’Esprit Saint ou d’ailleurs. Faire attention aux motions intérieures de l’Esprit.
Alors, demandons-nous : par qui nous laissons-nous principalement mouvoir : par l’Esprit Saint ou par l’esprit du monde? C’est une question à laquelle nous devons tous nous confronter, surtout nous, consacrés. Tandis que l’Esprit fait reconnaître Dieu dans la petitesse et dans la fragilité d’un enfant, nous, nous risquons parfois de penser à notre consécration en termes de résultats, d’objectifs, de succès : nous nous déplaçons à la recherche d’espaces, de visibilité, de nombres : c’est une tentation. Mais l’Esprit ne demande pas cela. Il désire que nous cultivions la fidélité quotidienne, dociles aux petites choses qui nous ont été confiées. Comme la fidélité de Siméon et d’Anne est belle ! Chaque jour ils se rendent au temple, chaque jour ils attendent et prient, même si le temps passe et que rien ne semble arriver. Ils attendent toute leur vie, sans se décourager et sans se plaindre, en restant fidèles chaque jour et en alimentant la flamme de l’espérance que l’Esprit a allumée dans leurs cœurs.
Nous pouvons nous demander, nous, frères et sœurs : qu’est-ce qui motive nos journées? Quel amour nous pousse à aller de l’avant? L’Esprit Saint ou la passion du moment, c’est-à-dire n’importe quoi? Comment évoluons-nous dans l’Église et dans la société? Parfois, même derrière l’apparence de bonnes œuvres, peuvent se cacher le ver du narcissisme ou la frénésie du protagonisme. Dans d’autres cas, tout en accomplissant beaucoup de choses, nos communautés religieuses semblent être animées davantage par la répétition mécanique – faire les choses par habitude, seulement pour les faire – que par l’enthousiasme d’adhérer à l’Esprit Saint. Ça nous ferait du bien, à chacun, de vérifier aujourd’hui nos motivations intérieures, discernons les motions spirituelles, car le renouveau de la vie consacrée passe d’abord par là.
Une deuxième question : que voient nos yeux? Siméon, poussé par l’Esprit, voit et reconnaît le Christ. Et il prie en disant : « Mes yeux ont vu le salut » (v. 30). Voilà le grand miracle de la foi : elle ouvre les yeux, transforme le regard, change la vision. Comme nous le savons à travers de nombreuses rencontres de Jésus dans les Évangiles, la foi naît du regard compatissant avec lequel Dieu nous regarde, en déliant les duretés de notre cœur, en guérissant ses blessures, en nous donnant des yeux nouveaux pour nous regarder nous-mêmes et le monde. Un regard nouveau sur nous-mêmes, sur les autres, sur toutes les situations que nous vivons, même les plus douloureuses. Il ne s’agit pas d’un regard naïf, non, mais sage. Le regard naïf fuit la réalité ou feint de ne pas voir les problèmes. Il s’agit au contraire d’un regard qui sait “voir à l’intérieur” et “voir au-delà”; qui ne s’arrête pas aux apparences, mais qui sait entrer aussi dans les fissures de la fragilité et des échecs pour y percevoir la présence de Dieu.
Les yeux âgés de Siméon, bien que fatigués par les années, voient le Seigneur, ils voient le salut. Et nous? Chacun peut se demander : que voient nos yeux? Quelle vision avons-nous de la vie consacrée? Le monde la voit souvent comme un “gaspillage” : “Mais regarde, ce garçon si doué devenir Frère”, ou bien “une fille aussi douée, devenir sœur... C’est du gâchis. Si au moins il était laid ou elle était laide... Non, ils sont bons, c’est du gâchis”. C’est ainsi que nous pensons. Le monde voit peut-être la vie consacrée comme une réalité du passé, quelque chose d’inutile. Mais nous, communauté chrétienne, religieuses et religieux, que voyons-nous? Sommes-nous tournés vers l’arrière, nostalgiques de ce qui n’existe plus, ou bien sommes-nous capables d’un regard de foi tourné vers l’avenir, qui va au-delà? Avoir la sagesse de regarder – c’est l’Esprit qui la donne – de bien regarder, bien mesurer les distances, comprendre la réalité. Ça me fait beaucoup de bien de voir des personnes consacrées âgées, qui, avec des yeux lumineux, continuent à sourire, donnant de l’espoir aux jeunes. Pensons à tous les moments où nous avons croisé de tels regards et bénissons Dieu pour cela. Ce sont des regards d’espérance, ouverts à l’avenir. Et peut-être cela nous fera du bien, en ces jours-ci, de rencontrer, de rendre visite à nos frères religieux et à nos sœurs religieuses âgés, pour les regarder, pour parler, pour demander, pour entendre ce qu’ils pensent. Je pense que ce sera un bon médicament.
Frères et sœurs, le Seigneur ne manque pas de nous donner des signes pour nous inviter à cultiver une vision renouvelée de la vie consacrée. Il le faut, mais à la lumière, sous les motions de l’Eprit Saint. Nous ne pouvons pas faire semblant de ne pas les voir, et continuer comme si de rien n’était, en répétant les choses de toujours, en nous traînant par inertie dans les formes du passé, paralysés par la peur du changement. Je l’ai dit souvent : aujourd’hui, la tentation de reculer, par sécurité, par peur, pour conserver la foi, pour conserver le charisme fondateur... C’est une tentation. La tentation de reculer et de conserver les “traditions” avec rigidité. Mettons-nous à l’esprit que la rigidité est une perversion, et sous toute rigidité il y a de graves problèmes. Ni Siméon ni Anne étaient rigides, non, ils étaient libres et ils avaient la joie de faire la fête : lui, louant le Seigneur et prophétisant avec courage à la mère; et elle, comme une bonne vieille femme, allant d’un côté à l’autre en disant : “Regardez ceux-ci, regardez cela !”. Ils ont donné l’annonce avec joie, les yeux pleins d’espérance. Pas d’inertie du passé, pas de rigidité. Ouvrons les yeux : à travers les crises – oui, c’est vrai, il y a des crises -, le nombre qui fait défaut - “Mon Père, il n’y a pas de vocations, maintenant nous irons au bout du monde pour voir si nous en trouvons quelques-unes” -, les forces qui diminuent, l’Esprit invite à renouveler notre vie et nos communautés. Et comment ferons-nous cela? Il nous indiquera le chemin. Nous, ouvrons notre cœur avec courage, sans peur. Ouvrons notre cœur. Regardons Siméon et Anne : même s’ils ont un âge avancé, ils ne passent pas leur temps à regretter un passé qui ne reviendra pas, mais ils ouvrent les bras à l’avenir qui vient à leur rencontre. Frères et sœurs, ne gaspillons pas l’aujourd’hui en regardant l’hier, ou en rêvant d’un lendemain qui n’adviendra jamais, mais mettons-nous devant le Seigneur, en adoration, et demandons des yeux qui sachent voir le bien et percevoir les voies de Dieu. Le Seigneur nous les indiquera si nous si nous le demandons. Avec joie, avec force, sans peur.
Enfin, une troisième question : que serrons-nous dans nos bras? Siméon accueille Jésus dans ses bras (cf. v. 28). C’est une scène tendre et pleine de signification, unique dans les Évangiles. Dieu a mis son Fils entre nos bras parce qu’accueillir Jésus est l’essentiel, le centre de la foi. Parfois, nous risquons de nous perdre et de nous disperser dans mille choses différentes, de nous fixer sur des aspects secondaires ou de nous plonger dans les choses à faire, mais le centre de tout c’est le Christ qu’on doit accueillir comme Seigneur de notre vie.
Quand Siméon prend Jésus dans ses bras, ses lèvres prononcent des paroles de bénédiction, de louange, d’émerveillement. Et nous, après de nombreuses années de vie consacrée, avons-nous perdu la capacité de nous émerveiller? Ou avons-nous encore cette capacité? Faisons un examen là-dessus, et si quelqu’un ne la trouve pas, qu’il demande la grâce de l’émerveillement, l’émerveillement face aux merveilles que Dieu fait en nous, cachées comme celle du temple, lorsque Siméon et Anne rencontrèrent Jésus. Si les personnes consacrées manquent de paroles qui bénissent Dieu et les autres, si la joie manque, si l’élan disparaît, si la vie fraternelle n’est que peine, s’il manque l’émerveillement, ce n’est pas parce que nous sommes victimes de quelqu’un ou de quelque chose, la vraie raison est que nos bras ne serrent plus Jésus. Et quand les bras d’un consacré, d’une consacrée ne serrent pas Jésus, ils serrent le vide, qu’ils cherchent à remplir par d’autres choses, mais il y a le vide. Serrer Jésus dans nos bras : tel est le signe, tel est le chemin, telle est la “recette” du renouveau. Alors, quand nous n’embrassons pas Jésus, le cœur s’enferme dans l’amertume. C’est triste de voir des consacrés, des consacrées amers : ils s’enferment dans les plaintes pour les choses qui ponctuellement ne vont pas, dans une rigueur qui les rend inflexibles, dans des attitudes de prétendue supériorité. Ils se plaignent toujours de quelque chose : du supérieur, de la supérieure, des frères, de la communauté, de la cuisine... S’ils ne se plaignent pas, ils ne vivent pas. Mais nous devons serrer Jésus en adoration et demander des yeux qui sachent voir le bien et percevoir les voies de Dieu. Si nous accueillons le Christ à bras ouverts, nous accueillerons aussi les autres avec confiance et humilité. Alors les conflits ne s’envenimeront plus, les distances ne diviseront plus, et la tentation de d’abuser et de blesser la dignité de certaines sœurs ou de certains frères disparaîtra. Ouvrons nos bras au Christ et à nos frères! C’est là qu’est Jésus.
Bien-aimés, renouvelons aujourd’hui avec enthousiasme notre consécration! Demandons-nous quelles sont les motivations qui animent notre cœur et notre action, quelle est la vision renouvelée que nous sommes appelés à cultiver et, surtout, prenons dans nos bras Jésus. Même si nous faisons l’expérience des lassitudes et des fatigues – cela arrive : même les déceptions, ça arrive -, faisons comme Siméon et Anne qui attendent avec patience la fidélité du Seigneur et qui ne se laissent pas voler la joie de la rencontre. Avançons vers la joie de la rencontre : c’est très beau ! Remettons-Le au centre et avançons avec joie. Ainsi soit-il.