CHAPELLE PAPALE À L'OCCASION DU 80 ANNIVERSAIRE DU SAINT-PÈRE
HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI
Place Saint-Pierre
Deuxième Dimanche de Pâques, 15 avril 2007
Chers frères et sœurs,
selon une antique tradition, le dimanche d'aujourd'hui prend le nom de Dimanche "in Albis". En ce jour, les néophytes de la veillée pascale revêtaient une fois de plus leur habit blanc, symbole de la lumière que le Seigneur leur avait donnée dans le Baptême. Par la suite, ils devaient déposer leur habit blanc, mais devaient introduire la nouvelle luminosité qui leur avait été conférée dans leur vie quotidienne; ils devaient préserver avec soin la flamme délicate de la vérité et du bien que le Seigneur avait allumée en eux, pour apporter ainsi dans notre monde un peu de la lumière et de la bonté de Dieu.
Le Saint-Père Jean-Paul II voulut que ce dimanche soit célébré comme la Fête de la Divine Miséricorde: dans la parole "miséricorde", il trouvait résumé et à nouveau interprété pour notre époque tout le mystère de la Rédemption. Il vécut sous deux régimes dictatoriaux, et, au contact de la pauvreté, de la nécessité et de la violence, il ressentit profondément la puissance des ténèbres, qui menace le monde également à notre époque. Mais il fit également l'expérience, avec tout autant de force, de la présence de Dieu qui s'oppose à toutes ces forces à travers son pouvoir totalement différent et divin: avec le pouvoir de la miséricorde. C'est la miséricorde qui met une limite au mal. En elle s'exprime la nature toute particulière de Dieu - sa sainteté, le pouvoir de la vérité et de l'amour. Il y a deux ans, après les premières Vêpres de cette fête, Jean-Paul II achevait son existence terrestre. En mourant, il est entré dans la lumière de la Divine Miséricorde, dont il nous parle à présent de façon nouvelle, au-delà de la mort et à partir de Dieu. Ayez confiance - nous dit-il - dans la Divine Miséricorde! Devenez jour après jour des hommes et des femmes de la miséricorde de Dieu! La miséricorde est l'habit de lumière que le Seigneur nous a donné dans le Baptême. Nous ne devons pas laisser s'éteindre cette lumière; au contraire, elle doit croître en nous chaque jour et apporter ainsi au monde l'annonce joyeuse de Dieu.
Ces jours particulièrement illuminés par la lumière de la divine miséricorde coïncident précisément avec une occasion pour moi significative: je peux porter mon regard en arrière sur 80 années de vie. Je salue tous ceux qui sont réunis pour célébrer avec moi cet anniversaire. Je salue avant tout Messieurs les Cardinaux, avec une pensée particulièrement reconnaissante pour le Doyen du Collège cardinalice, Monsieur le Cardinal Angelo Sodano, qui s'est fait l'interprète qualifié des sentiments communs. Je salue les Archevêques et les Evêques, parmi lesquels les Auxiliaires du diocèse de Rome, de mon diocèse; je salue les Prélats et les autres membres du clergé; les religieux et les religieuses, ainsi que tous les fidèles présents. J'adresse en outre une pensée respectueuse et reconnaissante aux personnalités politiques et aux membres du Corps diplomatique, qui ont voulu m'honorer de leur présence. Je salue enfin, avec une affection fraternelle, l'envoyé personnel du Patriarche oecuménique Bartholomaios I, Son Eminence Ioannis, Métropolite de Pergame, en exprimant ma satisfaction pour son geste cordial et en souhaitant que le dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes puisse se poursuivre avec une énergie renouvelée.
Nous sommes rassemblés ici pour réfléchir sur le déroulement d'une longue période de mon existence. Bien sûr, la liturgie ne doit pas servir à parler de son moi, de soi-même; toutefois, notre propre vie peut servir pour annoncer la miséricorde de Dieu. "Venez, écoutez que je raconte, vous tous les craignant-Dieu, ce qu'il a fait pour mon âme" dit un Psaume (65, [66], 16). J'ai toujours considéré comme un grand don de la Divine Miséricorde que la naissance et la renaissance m'aient été accordées, pour ainsi dire, le même jour sous le signe du début de Pâques. Ainsi, le même jour, je suis né membre de ma propre famille et de la grande famille de Dieu. Oui, je rends grâce à Dieu car j'ai pu faire l'expérience de ce que signifie la "famille"; j'ai pu faire l'expérience de ce que signifie la paternité, de sorte que la parole sur Dieu comme Père est devenue compréhensible pour moi de l'intérieur; sur la base de l'expérience humaine m'a été dévoilé l'accès au Père grand et bienveillant qui est au ciel. Devant Lui, nous avons une responsabilité, mais dans le même temps, Il nous donne confiance, car dans sa justice transparaît toujours la miséricorde et la bonté avec lesquelles il accepte également notre faiblesse et nous soutient, de sorte que peu à peu, nous pouvons apprendre à marcher droit. Je rends grâce à Dieu car j'ai pu faire l'expérience profonde de ce que signifie la bonté maternelle, toujours ouverte à celui qui cherche un refuge, et précisément ainsi, en mesure de me donner la liberté. Je rends grâce à Dieu de m'avoir donné ma sœur et mon frère qui, par leur aide, ont été fidèlement proches de moi le long du chemin de la vie. Je rends grâce à Dieu pour les compagnons rencontrés sur mon chemin, pour les conseillers et les amis qu'Il m'a donnés. Je rends grâce en particulier car, dès le premier jour, j'ai pu entrer et croître dans la grande communauté des croyants, dans laquelle est grande ouverte la frontière entre vie et mort, entre ciel et terre; je rends grâce d'avoir pu apprendre tant de choses en puisant à la sagesse de cette communauté, dans laquelle ne sont pas seulement contenues les expériences humaines depuis les temps les plus reculés: la sagesse de cette communauté n'est pas seulement sagesse humaine, mais en elle parvient à nous la sagesse même de Dieu - la Sagesse éternelle.
Dans la première lecture de ce dimanche, nous est raconté que, à l'aube de l'Eglise naissante, les personnes portaient les malades sur les places, afin que, lorsque Pierre passait, son ombre les couvrît: on attribuait à cette ombre une force de guérison. En effet, cette ombre provenait de la lumière du Christ et comportait donc quelque chose du pouvoir de la bonté divine. L'ombre de Pierre, à travers la communauté de l'Eglise catholique, a recouvert ma vie depuis le début, et j'ai appris que c'est une ombre bonne - une ombre qui guérit, car, justement, elle provient en définitive du Christ lui-même. Pierre était un homme avec toutes les faiblesses d'un être humain, mais surtout, c'était un homme plein de foi passionnée dans le Christ, plein d'amour pour Lui. A travers sa foi et son amour, la force de guérison du Christ, sa force d'unification, est arrivée aux hommes, bien que mêlée à toute la faiblesse de Pierre. Cherchons aujourd'hui également l'ombre de Pierre, pour demeurer dans la lumière du Christ!
Naissance et renaissance; famille terrestre et grande famille de Dieu - tel est le grand don des multiples miséricordes de Dieu, le fondement sur lequel nous nous appuyons. En poursuivant sur le chemin de la vie, je rencontrai ensuite un don nouveau et exigeant: l'appel au ministère sacerdotal. En la fête des saints Pierre et Paul de 1951, lorsque, avec quarante compagnons, nous nous trouvâmes dans la Cathédrale de Freising, étendus sur le sol et que tous les saints furent invoqués sur nous, la conscience de la pauvreté de mon existence face à ce devoir me pesait. Certes, le fait que la protection des saints de Dieu, des vivants et des morts, soit invoquée sur nous était un réconfort. Je savais que je n'aurais pas été seul. Et quel réconfort me procuraient les paroles de Jésus que, par la suite, au cours de la liturgie de l'Ordination, nous pûmes entendre des lèvres de l'Evêque: "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis". J'ai pu en faire l'expérience profonde: Lui, le Seigneur, n'est pas seulement Seigneur, mais également ami. Il a posé sa main sur moi et ne me quittera pas. Ces paroles étaient prononcées alors que l'on conférait la faculté d'administrer le Sacrement de la réconciliation et ainsi, au nom du Christ, de pardonner les péchés. C'est la même chose que nous avons écoutée aujourd'hui dans l'Evangile: le Seigneur souffle sur ses disciples. Il leur accorde son Esprit - l'Esprit Saint: "Ceux à qui vous remettez les péchés, ils leur seront remis...". L'Esprit de Jésus Christ est la puissance du pardon. C'est la puissance de la Divine Miséricorde. Elle donne la capacité de recommencer depuis le début - toujours à nouveau. L'amitié de Jésus Christ est l'amitié de Celui qui fait de nous des personnes qui pardonnent, de Celui qui nous pardonne aussi, nous relève continuellement de notre faiblesse et précisément ainsi, nous éduque, diffuse en nous la conscience du devoir intérieur de l'amour, du devoir de répondre à sa confiance avec notre fidélité.
Dans le passage évangélique d'aujourd'hui, nous avons également écouté le récit de la rencontre de l'apôtre Thomas avec le Seigneur ressuscité: il est accordé à l'apôtre de toucher ses blessures et ainsi, il le reconnaît - il le reconnaît, au-delà de l'identité humaine de Jésus de Nazareth, dans son identité véritable et plus profonde: "Mon Seigneur et mon Dieu!" (Jn 20, 28). Le Seigneur a apporté avec lui ses blessures dans l'éternité. C'est un Dieu blessé; il s'est laissé blesser par l'amour pour nous. Les blessures sont pour nous le signe qu'Il nous comprend et qu'il se laisse blesser par l'amour pour nous. Comme nous pouvons nous aussi toucher ses blessures dans l'histoire de notre temps! En effet, il se laisse toujours blesser à nouveau pour nous. Quelle certitude de sa miséricorde et quel réconfort celles-ci signifient pour nous! Et quelle certitude nous donnent-elles sur ce qu'Il est: "Mon Seigneur et mon Dieu!". Et combien elles constituent pour nous un devoir de nous laisser blesser à notre tour pour Lui!
Les miséricordes de Dieu nous accompagnent jour après jour. Il suffit que nous ayons le cœur vigilant pour pouvoir les percevoir. Nous sommes trop enclins à ressentir uniquement la difficulté quotidienne qui nous a été imposée en tant que fils d'Adam. Si toutefois, nous ouvrons notre cœur, alors, nous pouvons, même plongés en elle, constater sans cesse également combien Dieu est bon avec nous; combien Il pense à nous précisément dans les petites choses, nous aidant ainsi à atteindre les grandes. Avec le poids accru de la responsabilité, le Seigneur a apporté également une nouvelle aide dans ma vie. Je vois constamment avec une joie reconnaissante combien est grande la foule de ceux qui me soutiennent par leur prière; qui, avec leur foi et leur amour, m'aident à accomplir mon ministère; qui sont indulgents avec ma faiblesse, reconnaissant également dans l'ombre de Pierre la lumière bénéfique de Jésus Christ. C'est pour cela que je voudrais en cette heure rendre grâce de tout cœur au Seigneur et à vous tous. Je voudrais conclure cette homélie par la prière du saint Pape Léon le Grand, cette prière qu'il y a trente ans précisément, j'ai écrite sur l'image-souvenir de ma consécration épiscopale: "Priez notre bon Dieu, afin qu'il veuille en nos jours renforcer la foi, multiplier l'amour et accroître la paix. Qu'il me rende, moi, son misérable serviteur, apte à accomplir son devoir et utile à votre édification et qu'il m'accorde d'exercer mon service de telle sorte que, avec le temps donné, s'accroisse mon dévouement. Amen".
CÉLÉBRATION DU DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION DU SEIGNEUR
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Place Saint-Pierre
Dimanche 10 avril 2022
Sur le Calvaire, deux mentalités s'affrontent. Dans l'Évangile, en effet, les paroles de Jésus crucifié s’opposent à celles de ceux qui le crucifient. Ceux-ci répètent le même refrain : "Sauve-toi toi-même". Les chefs le disent : « Qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » (Lc 23, 35). Les soldats le répètent : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » (v. 37). Et finalement, l'un des malfaiteurs, qui a écouté, répète l'idée : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même ! » (v. 39). Se sauver soi-même, s’occuper de soi, penser à soi ; pas aux autres, mais seulement à sa santé, à son succès, à ses intérêts ; à l'avoir, au pouvoir, au paraître. Sauve-toi toi-même : c'est le refrain de l'humanité qui a crucifié le Seigneur. Réfléchissons-y.
Mais à la mentalité du moi s'oppose la mentalité de Dieu ; le sauve-toi toi-même se heurte au Sauveur qui s'offre lui-même. Dans l'Évangile de ce jour sur le Calvaire, Jésus prend également la parole à trois reprises, comme ses adversaires (cf. vv. 34.43.46). Mais en aucun cas il ne revendique quoi que ce soit pour lui-même ; il ne se défend même pas et ne se justifie pas. Il prie le Père et fait miséricorde au bon larron. Une de ses expressions, en particulier, marque la différence avec le sauve-toi toi-même : « Père, pardonne-leur » (v. 34).
Attardons-nous sur ces mots. Quand le Seigneur les dit-il ? À un moment bien précis : lors de la crucifixion, lorsqu'il sent les clous lui percer les poignets et les pieds. Essayons d'imaginer la douleur atroce que cela a provoqué. Là, dans la douleur physique la plus aiguë de la passion, le Christ demande pardon pour ceux qui le transpercent. À cet instant, on n’aurait pour seule envie que de crier toute sa colère et sa souffrance ; au lieu de cela, Jésus dit : Père, pardonne-leur. Contrairement aux autres martyrs dont parle la Bible (cf. 2 M 7, 18-19), il ne fait pas de reproches aux bourreaux ni ne menace de punition au nom de Dieu, mais il prie pour les méchants. Fixé à la potence de l'humiliation, il augmente l'intensité du don, qui devient par-don.
Frères et sœurs, pensons que Dieu fait de même avec nous : lorsque nous lui faisons mal par nos actions, il souffre et n'a qu'un seul désir : pouvoir nous pardonner. Pour s'en rendre compte, regardons le Crucifié. C'est de ses blessures, de ces brèches de douleur causés par nos clous, que jaillit le pardon. Regardons Jésus sur la croix et méditons sur le fait que nous n'avons jamais reçu de meilleures paroles : Père, pardonne. Regardons Jésus sur la croix et constatons que nous n'avons jamais reçu un regard plus tendre et plus compatissant. Regardons Jésus sur la croix et réalisons que nous n'avons jamais reçu une étreinte plus aimante. Regardons le Crucifié et disons : "Merci Jésus : tu m'aimes et me pardonnes toujours, même quand j'ai du mal à m'aimer et à me pardonner".
Là, alors qu’on le crucifie, au moment le plus difficile, Jésus vit son commandement le plus difficile : l'amour des ennemis. Pensons à quelqu'un qui nous a blessés, offensés, déçus ; quelqu'un qui nous a mis en colère, qui ne nous a pas compris ou qui n'a pas été un bon exemple. Combien de temps restons-nous à penser à ceux qui nous ont fait du mal ! Tout comme nous restons à regarder à l'intérieur de nous-mêmes et à lécher les blessures qui nous ont été infligées par les autres, par la vie, par l'histoire. Jésus nous apprend aujourd'hui à ne pas en rester là, mais à réagir. À briser le cercle vicieux du mal et du regret. À réagir aux clous de la vie avec amour, aux coups de la haine avec la caresse du pardon. Mais nous, les disciples de Jésus, suivons-nous le Maître ou notre propre instinct rancunier ? C’est une question que nous devons nous poser : suivons-nous le Maître ou suivons-nous notre instinct rancunier ? Si nous voulons vérifier notre appartenance au Christ, regardons comment nous traitons ceux qui nous ont blessés. Le Seigneur nous demande de répondre, non pas selon notre instinct, ou comme tout le monde le fait, mais comme il le fait avec nous. Il nous demande de briser la chaîne du "je t'aime si tu m'aimes ; je suis ton ami si tu es mon ami ; je t'aide si tu m'aides". Non, compassion et miséricorde pour tous, car Dieu voit en chacun un fils. Il ne nous divise pas en bons et mauvais, en amis et ennemis. C'est nous qui faisons cela, en le faisant souffrir. Pour Lui, nous sommes tous des enfants bien-aimés, qu'Il veut embrasser et pardonner. Et il en est de même dans cette invitation au banquet des noces de son fils, ce seigneur envoie ses serviteurs à la croisée des chemins et dit : “Amenez-les tous, blancs, noirs, bons et méchants, tous, bien portants, malades, tous...” (cf. Mt 22, 9-10). L'amour de Jésus est pour tous, il n'y a pas de privilèges dans ce domaine. Tous. Le privilège de chacun d'entre nous est d'être aimé, d'être pardonné.
Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. L'Évangile souligne que Jésus "disait" (v. 34) ceci : il ne l'a pas dit une fois pour toutes au moment de la crucifixion, mais il a passé les heures sur la croix avec ces mots sur les lèvres et dans le cœur. Dieu ne se lasse jamais de pardonner. Nous devons comprendre cela, pas seulement avec notre intelligence, mais le comprendre avec le cœur : Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de lui demander pardon, mais lui ne se lasse jamais de pardonner. Il ne supporte pas jusqu'à un certain point pour ensuite changer d'avis, comme nous sommes tentés de le faire. Jésus - enseigne l'Évangile de Luc - est venu dans le monde pour nous apporter le pardon de nos péchés (cf. Lc 1, 77), et il nous a donné à la fin une instruction précise : annoncer à tous le pardon des péchés en son nom (cf. Lc 24, 47). Frères et sœurs, ne nous lassons pas du pardon de Dieu : à nous prêtres de l'administrer, à chaque chrétien de le recevoir et d'en témoigner. Ne nous lassons pas du pardon de Dieu.
Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. Notons encore une chose. Non seulement Jésus implore le pardon, mais il en donne aussi le motif : pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. Comment cela ? Ceux qui l’ont crucifié avaient prémédité sa mise à mort, organisé son arrestation, les procès, et ils sont maintenant sur le Calvaire pour assister à sa fin. Pourtant, le Christ justifie ces personnes violentes parce qu'elles ne savent pas. C'est ainsi que Jésus se comporte avec nous : il se fait notre avocat. Il ne va pas contre nous, mais pour nous contre notre péché. Et l'argument qu'il utilise est intéressant : parce qu'ils ne savent pas, c’est l’ignorance du cœur que nous avons tous, nous pécheurs. Quand on utilise la violence, on ne sait plus rien de Dieu, qui est Père, ni des autres, qui sont frères. On oublie pourquoi on est dans le monde, et on va jusqu'à commettre des cruautés absurdes. Nous le voyons dans la folie de la guerre, où le Christ est une fois de plus crucifié. Oui, le Christ est à nouveau cloué à la croix dans les mères qui pleurent la mort injuste de leurs maris et de leurs enfants. Il est crucifié dans les réfugiés qui fuient les bombes avec des enfants dans les bras. Il est crucifié dans les personnes âgées laissées seules pour mourir, dans les jeunes privés d'avenir, dans les soldats envoyés pour tuer leurs frères. Là, le Christ est crucifié, aujourd’hui.
Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup écoutent cette phrase inouïe, mais un seul l’accueille. C'est un malfaiteur, crucifié aux côtés de Jésus. Nous pouvons imaginer que la miséricorde du Christ a suscité en lui une dernière espérance et l'a conduit à prononcer ces mots : « Jésus, souviens-toi de moi » (Lc 23, 42). Comme s’il disait : "Tout le monde m'a oublié, mais toi, tu penses aussi à ceux qui te crucifient. Avec toi, il y a donc de la place pour moi aussi". Le bon larron accueille Dieu au moment où sa vie s'achève et ainsi sa vie commence à nouveau ; dans l'enfer du monde, il voit s'ouvrir le paradis : « aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (v. 43). Voici le miracle du pardon de Dieu, qui transforme la dernière requête d'un homme condamné à mort en la première canonisation de l'histoire.
Frères et sœurs, cette semaine nous accueillons la certitude que Dieu peut pardonner tout péché. Dieu pardonne à tous, il peut pardonner toute distance, changer tout pleur en danse (cf. Ps 30, 12) ; la certitude qu'avec le Christ il y a toujours de la place pour tout le monde ; qu'avec Jésus ce n'est jamais fini, il n'est jamais trop tard. Avec Dieu, nous pouvons toujours revenir à la vie. Courage, marchons vers Pâques avec son pardon. Parce que le Christ intercède continuellement auprès du Père pour nous (cf. He 7, 25) et, en regardant notre monde violent, notre monde blessé, il ne se lasse pas de répéter – et nous le faisons maintenant dans notre cœur, en silence – de répéter : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font.
MESSE CHRISMALE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Jeudi 14 avril 2022
Dans la lecture du prophète Isaïe que nous venons d'entendre, le Seigneur fait une promesse pleine d'espérance qui nous touche de près : « Vous serez appelés “Prêtres du Seigneur” ; on vous dira “Servants de notre Dieu”, [...] loyalement, je leur donnerai la récompense, je conclurai avec eux une alliance éternelle » (
Is 61, 6.8). Être prêtre, chers frères, c’est une grâce, une très grande grâce, qui n'est pas d'abord une grâce pour nous, mais pour les gens.
[01] Et, pour notre peuple, c'est un grand don que le Seigneur choisisse, parmi son troupeau, quelques-uns qui s'occupent exclusivement de ses brebis, comme des pères et des pasteurs. C'est le Seigneur lui-même qui assure le salaire du prêtre : « Loyalement, je leur donnerai la récompense » (
Is 61, 8). Et il est, nous le savons, un bon payeur, bien qu'il ait ses particularités, comme celle de payer d’abord les derniers et ensuite les premiers : c’est dans son style
La lecture du livre de l'Apocalypse nous indique ce qu'est le salaire du Seigneur. C'est son Amour et le pardon inconditionnel de nos péchés au prix de son sang versé sur la Croix : « Lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père » (Ap 1, 5-6). Il n'y a pas de plus grand salaire que l'amitié avec Jésus, ne l’oublions pas. Il n'y a pas de paix plus grande que son pardon, cela, nous le savons tous. Il n'y a pas de prix plus élevé que celui de son précieux Sang dont nous ne devons pas permettre qu’il soit méprisé par une conduite indigne.
Si nous lisons avec le cœur, chers frères prêtres, ce sont des invitations du Seigneur à lui être fidèles, à être fidèles à son Alliance, à nous laisser aimer, à nous laisser pardonner ; ce sont des invitations non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour que nous puissions servir le saint peuple fidèle de Dieu avec une conscience pure. Les gens le méritent, et ils en ont besoin également. L'Évangile de Luc nous dit qu'après que Jésus ait lu le passage du prophète Isaïe devant les siens et se soit assis, « tous avaient les yeux fixés sur lui » (4, 20). L'Apocalypse nous parle encore aujourd'hui des yeux fixés sur Jésus, de l'irrésistible attraction du Seigneur crucifié et ressuscité qui nous pousse à l'adorer et à le reconnaître : « Voici qu’il vient avec les nuées, tout œil le verra, ils le verront, ceux qui l’ont transpercé ; et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre. Oui ! Amen ! » (1, 7). La grâce finale, lorsque le Seigneur ressuscité reviendra, sera celle d’une reconnaissance immédiate : nous le verrons transpercé, nous reconnaîtrons qui il est et qui nous sommes, des pécheurs ; rien de plus.
“Fixer les yeux sur Jésus” est une grâce que, en tant que prêtres, nous devons cultiver. À la fin de la journée, il est bon de regarder le Seigneur, et que Lui regarde notre cœur, avec celui des personnes que nous avons rencontrées. Il ne s'agit pas de compter les péchés, mais d'une contemplation amoureuse dans laquelle nous regardons notre journée avec le regard de Jésus, et nous voyons ainsi les grâces de la journée, les dons et tout ce qu'il a fait pour nous, afin de lui rendre grâce. Et nous lui montrons aussi nos tentations, afin de les reconnaître et de les rejeter. Comme nous le voyons, il s'agit de comprendre ce qui est agréable au Seigneur et ce qu'il veut de nous ici et maintenant, dans notre histoire présente.
Et, si nous fixons son regard plein de bonté, il y aura peut-être aussi un signe de sa part pour que nous lui montrions nos idoles. Ces idoles que, comme Rachel, nous avons cachées sous les plis de notre manteau (cf. Gn 31, 34-35). Laisser le Seigneur regarder nos idoles cachées – nous en avons tous. Tous ! Et le fait de laisser le Seigneur regarder ces idoles cachées nous rend forts face à elles et leur enlève leur pouvoir.
Le regard du Seigneur nous fait voir qu'en réalité, nous nous glorifions nous-mêmes en elles,
[02] parce que là, dans cet espace où nous vivons comme s'il était exclusif, le diable s'immisce en ajoutant un élément très mauvais : il fait en sorte que, non seulement nous “complaisons” nous-mêmes en donnant libre cours à une passion ou en cultivant une autre, mais il nous amène aussi à
substituer par elles, par ces idoles cachées,
la présence des Personnes divines, la présence du Père, du Fils et de l'Esprit, qui demeurent en nous. De fait, c'est une chose qui arrive. Même si l’on se dit à soi-même que l'on distingue parfaitement ce qu'est une idole et qui est Dieu, dans la pratique, on enlève de l'espace à la Trinité pour le donner au démon, dans une sorte d’adoration indirecte : celle de celui qui le cache, mais qui écoute continuellement ses discours et consomme ses produits, de sorte qu'à la fin il ne reste même pas un petit espace pour Dieu. Parce qu’il est comme çà, il avance lentement. Une autre fois, j’ai parlé des démons “éduqués”, ceux dont Jésus dit qu’ils sont pires que celui qui avait été chassé. Ils sont “éduqués”, ils sonnent à la porte, ils entrent et prennent peu à peu possession de la maison. Nous devons être attentifs, voilà nos idoles.
C'est que les idoles ont quelque chose - un élément - qui leur est propre. Quand nous ne les démasquons pas, quand nous ne laissons pas Jésus nous montrer que nous nous cherchons nous-mêmes en elles sans nécessité, nous laissons un espace pour que le Malin s'immisce. Nous devons nous rappeler que le démon exige que nous fassions sa volonté et que nous le servions, mais il ne demande pas toujours que nous le servions et l'adorions continuellement, non, il sait se mouvoir, c’est un grand diplomate. Recevoir l'adoration de temps en temps lui suffit pour montrer qu'il est notre vrai seigneur, et même qu'il se sent le dieu de notre vie et de notre cœur.
Ceci étant dit, je voudrais partager avec vous, en cette Messe Chrismale, trois espaces d'idolâtrie cachée dans lesquels le Malin utilise ses idoles pour nous priver de notre vocation de pasteurs et, peu à peu, nous séparer de la présence bienfaisante et aimante de Jésus, de l'Esprit et du Père.
Un premier espace d'idolâtrie cachée s'ouvre là où il y a de la
mondanité spirituelle qui est « une proposition de vie, une culture, une culture de l'éphémère, une culture de l’apparence, une culture du
maquillage ».
[03] Son critère est le triomphalisme, un triomphalisme sans la Croix. Et Jésus prie pour que le Père nous préserve de cette culture de la mondanité. Cette tentation d'une gloire sans la Croix va à l'encontre de la personne du Seigneur, elle va contre Jésus qui s'humilie dans l'Incarnation et qui, comme signe de contradiction, est le seul remède contre toute idole. Être pauvre avec le Christ pauvre, et “parce que le Christ a choisi la pauvreté”, est la logique de l'Amour, et rien d’autre. Dans le passage de l'Évangile d'aujourd'hui, nous voyons comment le Seigneur se situe dans
son humble chapelle et dans
son petit village, celui de toute sa vie, pour faire la même Annonce qu'il fera à la fin de l'histoire, quand il viendra dans sa Gloire, entouré des anges. Et nos yeux doivent rester fixés sur le Christ, dans l'ici et maintenant de l'histoire de Jésus avec moi, comme ils le seront alors. La mondanité de la recherche de sa propre gloire nous vole la présence de Jésus humble et humilié, du Seigneur proche de tous, du Christ des douleurs avec tous ceux qui souffrent, adoré par notre peuple qui sait qui sont ses vrais amis. Un prêtre mondain n'est rien d'autre qu'un païen cléricalisé. Un prêtre mondain n'est rien d'autre qu'un païen cléricalisé.
Un autre espace d'idolâtrie cachée prend racine là où l’on donne le primat au pragmatisme des chiffres. Ceux qui ont cette idole cachée se reconnaissent à leur amour des statistiques qui peuvent effacer toute dimension personnelle dans la discussion et donner la prééminence à la majorité, qui devient en définitive le critère de discernement ; c’est mauvais. Cela ne peut être la seule façon de procéder ni le seul critère dans l'Église du Christ. Les personnes ne peuvent pas être “numérotées”, et Dieu ne donne pas l'Esprit “avec mesure” (cf. Jn 3, 34). Dans cette fascination pour les chiffres, nous nous cherchons en fait nous-mêmes et prenons plaisir au contrôle que nous fournit cette logique qui ne s'intéresse pas aux visages et n'est pas celle de l'amour, et aime les chiffres. Une caractéristique des grands saints est qu'ils savent se mettre en retrait afin de laisser toute la place à Dieu. Ce retrait, cet oubli de soi et ce désir de se faire oublier de tous est le propre de l'Esprit qui n'a pas d'image ; l’Esprit n’a pas d’image propre simplement parce qu’il est tout Amour faisant briller l'image du Fils et, en elle, celle du Père. La substitution de sa Personne qui, déjà en soi, aime “ne pas apparaître” – parce qu’elle n’a pas d’image –, est ce que vise l'idole des chiffres, qui fait en sorte que tout “apparaisse”, bien que de manière abstraite et comptabilisée, sans incarnation.
Un troisième espace d'idolâtrie cachée, lié au précédent, est celui qui s'ouvre avec le fonctionnalisme, un milieu séduisant dans lequel beaucoup “s'enthousiasment davantage pour la feuille de route que pour le parcours”. La mentalité fonctionnaliste ne tolère pas le mystère, elle vise l'efficacité. Peu à peu, cette idole remplace la présence du Père en nous. La première idole se substitue à la présence du Fils, la deuxième à celle de l’Esprit, et celle-ci à la présence du Père. Notre Père est le Créateur, non pas quelqu’un qui fait seulement “fonctionner” les choses, mais quelqu’un qui “crée” comme un Père, avec tendresse, en prenant en charge ses créatures et en œuvrant pour que l'homme soit plus libre. Le fonctionnaliste ne sait pas se réjouir des grâces que l'Esprit répand sur son peuple, desquelles il pourrait aussi se “nourrir” comme un ouvrier qui gagne son salaire. Le prêtre à la mentalité fonctionnaliste a sa propre nourriture, qui est son ego. Dans le fonctionnalisme, nous laissons de côté l'adoration du Père dans les petites et grandes choses de nos vies et nous nous complaisons dans l'efficacité de nos programmes. Comme ce qu’a fait David lorsque, tenté par Satan, il se convainquit d’effectuer le recensement (cf. 1 Ch 21, 1). Ceux-ci sont les amoureux de plan, de l’itinéraire, non du chemin.
Dans ces deux derniers espaces d'idolâtrie cachée (pragmatisme des chiffres et fonctionnalisme), nous remplaçons l'espérance, qui est l'espace de la rencontre avec Dieu, par le résultat empirique. C'est une attitude de vaine gloire de la part du pasteur, une attitude qui désintègre l'union de son peuple avec Dieu et façonne une nouvelle idole basée sur les chiffres et les programmes : l'idole “mon pouvoir, notre pouvoir”
[04], notre programme, nos chiffres, nos plans pastoraux. Cacher ces idoles (avec l'attitude de Rachel) et ne pas savoir les démasquer dans sa vie quotidienne nuit à la fidélité de notre alliance sacerdotale et attiédit notre relation personnelle avec le Seigneur. Mais que cherche cet évêque qui, au lieu de parler de Jésus, nous parle de ces idoles d’aujourd’hui ? Certains peuvent se dire cela…
Chers frères, Jésus est la voie unique pour ne pas nous tromper dans la connaissance de ce que nous ressentons, de ce à quoi notre cœur nous conduit... ; il est la voie unique pour bien discerner en nous confrontant à Lui, chaque jour, comme si aujourd'hui encore il s’asseyait dans notre église paroissiale et nous disait qu'aujourd'hui s'est accompli tout ce que nous avons entendu. Que Jésus-Christ, en étant un signe de contradiction – ce qui n'est pas toujours quelque chose de cruel ni de dur, puisque la miséricorde est un signe de contradiction et bien plus encore la tendresse – que Jésus-Christ, donc, fasse en sorte que ces idoles soient révélées, que leur présence, leurs racines et leurs rouages soient visibles, et que le Seigneur puisse ainsi les détruire, voilà la proposition : faire de la place pour que le Seigneur puisse détruire nos idoles cachées. Et nous devons nous en souvenir, être attentifs, afin que l’ivraie de ces idoles que nous avons su cacher dans les replis de notre cœur ne repoussent pas.
Et je voudrais conclure en demandant à saint Joseph, le père très chaste et sans idoles cachées, de nous libérer de toute soif de possession, car celle-ci, la soif de possession, est le terreau fertile dans lequel poussent ces idoles. Et qu'il nous obtienne aussi la grâce de ne pas baisser les bras dans la tâche ardue de discerner ces idoles que nous dissimulons ou qui se cachent si souvent. Et demandons aussi à saint Joseph que, là où nous doutons sur la manière de mieux faire, il intercède pour nous afin que l'Esprit éclaire notre jugement, comme il a éclaira le sien lorsqu'il a fut tenté de répudier Marie “en secret” (
lathra), de sorte que nous sachions, avec un cœur noble, subordonner à la charité ce que nous avons appris par la loi
[05].
[01] Parce que le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce commun. Le Seigneur a choisi certains pour « exercer officiellement la fonction sacerdotale pour les hommes au nom du Christ » (Conc. Œcum. Vat. II, Décret
Presbyterorum Ordinis, n. 2 ; cf. Constitution dogmatique
Lumen Gentium, n. 10). "Car les ministres qui sont dotés du pouvoir sacré servent leurs frères" (
Lumen Gentium, n. 18).
[02] Cf.
Catéchèse de l’Audience générale, 1
er août 2018.
[03] Homélie de la messe à Sainte Marthe, 16 mai 2020.
[04] J. M. Bergoglio,
Meditaciones para religiosos, Bilbao, Mensajero, 2014, 145.
[05] Cf Lett. ap.
Patris corde, 4, note 18.
MESSE IN COENA DOMINI
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Maison d’arrêt de Civitavecchia
Jeudi 14 avril 2022
Le Jeudi Saint, nous lisons ce passage de l’Evangile : c’est une chose simple. Jésus, avec ses amis, ses disciples, célèbre la Cène, la Cène de la Pâque; Jésus lave les pieds de ses disciples – c’est une chose étrange qu’il a faite : à cette époque-là, ce sont les esclaves qui lavaient les pieds à l’entrée de la maison. Et puis, Jésus – par un geste qui touche aussi le cœur – lave les pieds du traître, celui qui le vend. Jésus est ainsi et il nous enseigne cela, simplement : entre vous, vous devez vous laver les pieds. Voilà le symbole : entre vous, vous devez vous servir ; l’un sert l’autre, sans intérêts.
Comme ce serait beau de pouvoir le faire tous les jours et pour tout le monde : mais il y a toujours de l’intérêt, c’est comme un serpent qui entre. Et nous nous scandalisons quand on dit : « Je suis allé dans ce service public, ils m’ont fait payer un pourboire ». Cela fait mal, parce que ce n’est pas bon. Et nous, si souvent, dans la vie, nous recherchons notre intérêt, c’est comme si nous nous faisions payer un pourboire entre nous. C’est au contraire important de tout faire sans intérêt : l’un sert l’autre, l’un est le frère de l’autre, l’un fait grandir l’autre, l’un corrige l’autre, et donc il faut faire avancer les choses. Servir! Et puis, le cœur de Jésus, qui au traître dit : « Ami » et qui l’attend aussi, jusqu’à la fin : il pardonne tout. Je voudrais mettre ceci aujourd’hui dans le cœur de chacun de nous, même dans le mien : Dieu pardonne tout et Dieu pardonne toujours ! C’est nous qui nous nous lassons de demander pardon.
Et chacun de nous, peut-être, a quelque chose là, dans son cœur, qu’il porte depuis un bout de temps, qui tourne dans sa tête, un squelette caché dans le placard. Mais, demandez pardon à Jésus : Lui, Il pardonne tout. Il veut juste la confiance de demander pardon. tu peux le faire lorsque tu as seul, lorsque tu es avec d’autres compagnons, lorsque tu es avec le prêtre. Voici une belle prière pour aujourd’hui : « Mais, Seigneur, pardonne-moi. J’essayerai de servir les autres, mais toi, sers-moi par ton pardon. » Lui, il a payé comme cela par le pardon. C’est la pensée que je voudrais vous laisser. Servir, s’entraider et être sûrs que le Seigneur pardonne. Et combien pardonne-t-il ? Tout! Et jusqu’à quand ? Toujours! Il ne se lasse pas de pardonner : c’est nous qui nous lassons de demander pardon.
Et maintenant, je vais faire le même geste que Jésus a fait : laver les pieds. Je le fais de tout cœur parce que nous, les prêtres, devons être les premiers à servir les autres, pas à les exploiter. Le cléricalisme nous conduit parfois dans cette voie. Mais nous devons servir. Ceci, c’est un signe, un signe aussi d’amour pour ces frères et sœurs et pour vous tous ici présents ; un signe qui signifie : « Je ne juge personne. Je cherche à servir tout le monde. » Il y en a Un qui juge, mais c’est un Juge un peu étrange, le Seigneur : il juge et il pardonne. Continuons cette cérémonie avec le désir de servir et de nous pardonner mutuellement.
VEILLÉE PASCALE EN LA NUIT SAINTE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Samedi Saint, 16 avril 2022
De nombreux écrivains ont évoqué la beauté des nuits illuminées par les étoiles. Au contraire, les nuits de la guerre sont striées par les traînées lumineuses de la mort. En cette nuit, frères et sœurs, laissons les femmes de l'Évangile nous prendre par la main, pour découvrir avec elles l’aube de la lumière de Dieu qui brille dans les ténèbres du monde. Ces femmes, alors que la nuit décline et que les premières lueurs de l'aube pointent sans bruit, se rendent au tombeau pour oindre le corps de Jésus. Et là, elles font une expérience bouleversante : elles découvrent d’abord que le tombeau est vide ; elles voient ensuite deux personnages aux vêtements éblouissants, qui leur annoncent que Jésus est ressuscité ; et aussitôt elles courent annoncer la nouvelle aux autres disciples (cf. Lc 24, 1-10). Elles voient, elles écoutent, elles annoncent. Par ces trois actions, entrons nous aussi dans la Pâque du Seigneur.
Les femmes voient. La première annonce de la Résurrection n'est pas exprimée comme une formule à comprendre, mais comme un signe à contempler. Dans un cimetière, auprès d'un tombeau, où tout devrait être en ordre et tranquille, les femmes « trouvèrent la pierre roulée sur le côté du tombeau. Elles entrèrent, mais ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus » (v. 2-3). La Pâque commence donc par bouleverser nos schémas. Elle est accompagnée par le don d'une espérance surprenante. Mais il n'est pas facile de l'accueillir. Parfois – nous devons l'admettre – cette espérance ne trouve pas de place dans notre cœur. Comme les femmes de l'Évangile, les questions et les doutes prédominent en nous, et notre première réaction à ce signe inattendu est la peur, « le visage incliné vers le sol » (cf. vv. 4-5).
Trop souvent, nous regardons la vie et la réalité avec les yeux tournés vers le bas ; nous ne fixons que l'aujourd'hui qui passe, nous sommes sans illusions quant à l'avenir, nous nous enfermons dans nos besoins, nous nous installons dans la prison de l'apathie, tout en continuant à nous plaindre et à penser que les choses ne changeront jamais. Ainsi, nous restons immobiles devant la tombe de la résignation et du fatalisme, et nous enterrons la joie de vivre. Pourtant, le Seigneur, en cette nuit, veut nous donner des yeux différents, éclairés par l'espoir que la peur, la douleur et la mort n'auront pas le dernier mot sur nous. Grâce à la Pâque de Jésus, nous pouvons faire le saut du néant à la vie, « et la mort ne pourra plus nous voler notre existence » (K. Rahner, Cosa significa la Pasqua, Brescia 2021, p. 28) : elle a été complètement et pour toujours embrassée par l'amour sans limites de Dieu. Il est vrai qu'elle peut nous effrayer et nous paralyser. Mais le Seigneur est ressuscité ! Levons les yeux, enlevons le voile d'amertume et de tristesse de nos yeux, ouvrons-nous à l'espérance de Dieu !
Deuxièmement, les femmes écoutent. Après qu'elles eurent vu le tombeau vide, deux hommes en vêtements brillants leur dirent : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité » (v. 5-6). Cela nous fait du bien d'entendre et de répéter ces mots : il n'est pas là ! Chaque fois que nous prétendons avoir tout compris de Dieu, pouvoir le faire entrer dans nos schémas, répétons-nous : il n'est pas là ! Chaque fois que nous ne le cherchons que dans l'émotion, très souvent passagère, ou dans un moment de besoin, pour ensuite le mettre de côté et l'oublier dans les situations concrètes et les choix de chaque jour, répétons : Il n'est pas là ! Et lorsque nous pensons l'emprisonner dans nos mots, dans nos formules et dans nos habitudes, mais que nous oublions de le chercher dans les coins les plus sombres de la vie, là où il y a ceux qui pleurent, qui luttent, souffrent et espèrent, répétons-le : il n'est pas là !
Écoutons aussi la question posée aux femmes : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? ». Nous ne pouvons pas célébrer Pâques si nous continuons à rester dans la mort ; si nous restons prisonniers du passé ; si dans la vie nous n'avons pas le courage de nous laisser pardonner par Dieu, qui pardonne tout, le courage de changer, de rompre avec les œuvres du mal, de nous décider pour Jésus et son amour ; si nous nous continuons à réduire la foi à une amulette, faisant de Dieu un beau souvenir du passé, au lieu de le rencontrer aujourd'hui comme le Dieu vivant qui veut nous transformer et transformer le monde. Un christianisme qui cherche le Seigneur parmi les reliques du passé et l'enferme dans la tombe de l'habitude est un christianisme sans Pâques. Mais le Seigneur est ressuscité ! Ne nous attardons pas autour des tombes, mais allons le redécouvrir, Lui, le Vivant ! Et n'ayons pas peur de le chercher aussi dans les visages de nos frères et sœurs, dans l'histoire de ceux qui espèrent et rêvent, dans la douleur de ceux qui pleurent et souffrent : Dieu est là !
Finalement, les femmes annoncent. Qu'annoncent-elles ? La joie de la Résurrection. Pâques n'arrive pas pour consoler le cœur de ceux qui pleurent la mort de Jésus, mais pour l’ouvrir en grand à l'annonce extraordinaire de la victoire de Dieu sur le mal et la mort. La lumière de la Résurrection ne veut donc pas maintenir les femmes dans l'extase d’une délectation personnelle, elle ne tolère pas les attitudes sédentaires, mais engendre des disciples missionnaires qui « reviennent du tombeau » (cf. v. 9) et portent à tous l'Évangile du Ressuscité. C'est pourquoi, après avoir vu et entendu, les femmes courent annoncer aux disciples la joie de la Résurrection. Elles savent qu'on pourrait les prendre pour des folles, à tel point que l'Évangile dit que leurs « propos semblèrent délirants » (v. 11), mais elles ne se soucient pas de leur réputation, de défendre leur image ; elles ne mesurent pas leurs sentiments, elles ne calculent pas leurs paroles. Ils avaient seulement le feu dans le cœur pour porter la nouvelle, l’annonce : “Le Seigneur est ressuscité !”.
Comme elle est belle, une Église qui court ainsi dans les rues du monde ! Sans peurs, sans tactiques et sans opportunismes ; seulement avec le désir d'apporter à tous la joie de l'Évangile. C'est à cela que nous sommes appelés : faire l'expérience du Seigneur ressuscité et la partager avec d'autres ; rouler la pierre du tombeau, dans lequel nous avons souvent scellé le Seigneur, pour répandre sa joie dans le monde. Faisons ressusciter Jésus, le Vivant, des tombeaux dans lesquels nous l'avons enfermé ; libérons-le des formalités dans lesquelles nous l'avons souvent emprisonné ; réveillons-nous du sommeil de la vie tranquille dans lequel nous l'avons parfois allongé, afin qu'il ne nous dérange et ne nous incommode plus. Amenons-le dans notre vie quotidienne : par des gestes de paix en ce temps marqué par les horreurs de la guerre ; par des œuvres de réconciliation dans les relations brisées et de compassion pour ceux qui sont dans le besoin ; par des actions de justice au milieu des inégalités et de vérité au milieu des mensonges. Et, surtout, par des œuvres d'amour et de fraternité.
Frères et sœurs, notre espérance s'appelle Jésus. Il est entré dans le tombeau de notre péché, il est parvenu jusqu'au point le plus éloigné où nous nous étions perdus, il a marché dans l'enchevêtrement de nos peurs, il a porté le poids de nos oppressions et, des profondeurs les plus sombres de notre mort, il nous a réveillés à la vie et transformé notre deuil en danse. Célébrons Pâques avec le Christ ! Il est vivant et aujourd’hui encore, passe, transforme et libère. Avec lui, le mal n'a plus de pouvoir, l'échec ne peut plus nous empêcher de recommencer, la mort devient un passage vers le début d'une nouvelle vie. Parce qu’avec Jésus, le Ressuscité, aucune nuit n'est sans fin ; et même dans les ténèbres les plus épaisses, dans ces ténèbres brille l'étoile du matin.
Dans ces ténèbres que vous vivez, Monsieur le maire, Messieurs les Parlementaires et Mesdames les Parlementaires, les sombres ténèbres de la guerre, de la cruauté, nous prions tous, nous prions avec vous et pour vous, cette nuit. Nous prions pour tant de souffrances. Nous ne pouvons que vous donner notre compagnie, notre prière et vous dire : “Courage ! Nous vous accompagnons !”. Et vous dire aussi la plus grande chose qu’on célèbre aujourd’hui : Christòs voskrés ! [Le Christ est ressuscité !]