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MESSE DE LA DIVINE MISÉRICORDE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
IIe Dimanche de Pâques, 24 avril 2022
Aujourd’hui, le Seigneur ressuscité apparaît aux disciples, qui l’avaient abandonné, et leur offre sa miséricorde, en montrant ses plaies. Les paroles qu’il leur adresse sont rythmées par une salutation, qui apparaît trois fois de suite dans l’Évangile d’aujourd’hui : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20, 19.21.26). La paix soit avec vous ! C’est la salutation du Ressuscité, qui vient à la rencontre de toute faiblesse et erreur humaine. Suivons donc les trois la paix soit avec vous ! de Jésus : nous y découvrirons trois actions de la miséricorde divine en nous. Celle-ci donne, avant tout, la joie ; ensuite elle suscite le pardon ; enfin elle console dans la peine.
1. En premier lieu, la miséricorde de Dieu donne la joie, une joie spéciale, la joie de se sentir pardonné gratuitement. Quand, le soir de Pâques, les disciples voient Jésus et l’entendent pour la première fois leur dire la paix soit avec vous ! ils sont remplis de joie (cf. v. 20). Ils s’étaient enfermés dans la maison par crainte ; mais ils étaient aussi enfermés en eux-mêmes, abattus par un sentiment d’échec. Ils étaient des disciples qui avaient abandonné le Maître : au moment de son arrestation, ils s’étaient enfuis. Pierre l’avait même renié trois fois et un de leur groupe - l’un d’entre eux, vraiment ! - avait été le traître. Il y avait bien des raisons de se sentir non seulement effrayés, mais ratés, vauriens. Par le passé, ils avaient certes fait des choix courageux, ils avaient suivi le Maître avec enthousiasme, engagement et générosité, mais à la fin tout s’était effondré ; la peur avait prévalu et ils avaient commis le grand péché : laisser Jésus seul au moment le plus tragique. Avant la Pâques, ils pensaient qu’ils étaient faits pour de grandes choses, ils discutaient à propos de celui qui était le plus grand parmi eux, etc..  Maintenant, ils touchent le fond.
C’est dans ce climat que survient le premier la paix soit avec vous ! Les disciples auraient dû éprouver de la honte, mais au contraire, ils se réjouissent. Qui les comprend…Pourquoi ? Parce que ce visage, cette salutation, ces paroles déplacent leur attention d’eux-mêmes vers Jésus. En effet, « les disciples furent remplis de joie – précise le texte – en voyant le Seigneur » (v. 20). Ils sont détournés d’eux-mêmes et de leurs propres échecs et ils sont attirés par son regard, où ne se trouve aucune sévérité, mais la miséricorde. Le Christ ne les réprouve pas pour le passé, mais il leur donne la bienveillance de toujours. Et cela les ranime, répand dans leurs cœurs la paix perdue, fait d’eux des hommes nouveaux, purifiés par un pardon donné sans calculs, un pardon donné sans mérites.
Telle est la joie de Jésus, la joie que nous avons éprouvée nous aussi en faisant l’expérience de son pardon. Il nous est arrivé de ressembler aux disciples de Pâques : après une chute, un péché, un échec. Dans ces moments, il semble qu’il n’y ait plus rien à faire. Mais c’est là précisément que le Seigneur fait tout pour nous donner sa paix : à travers une Confession, les paroles d’une personne qui se fait proche, une consolation intérieure de l’Esprit, un événement inattendu et surprenant... De diverses manières, Dieu prend soin de nous faire sentir l’étreinte de sa miséricorde, une joie qui naît de la réception "du pardon et de la paix". Oui, la joie de Dieu est une joie qui naît du pardon et qui laisse la paix. C’est ainsi : elle naît du pardon et laisse la paix ; une joie qui relève sans humilier, comme si le Seigneur ne comprenait pas ce qui se passe. Frères et sœurs, rappelons-nous le pardon et la paix reçus de Jésus. Chacun de nous les a reçus ; chacun de nous en a l’expérience. Rappelons-nous un peu, ça nous fera du bien ! Mettons le souvenir de l’étreinte et des caresses de Dieu avant celui de nos erreurs et de nos chutes. Ainsi, nous alimenterons la joie. Car pour celui qui fait l’expérience de la joie de Dieu, rien ne peut plus être comme avant ! Cette joie nous change.
2. La paix soit avec vous ! Le Seigneur le dit une seconde fois, en ajoutant : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (v. 21). Et il donne aux disciples l’Esprit Saint pour faire d’eux des artisans de réconciliation : « À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis » (v. 23). Non seulement ils reçoivent miséricorde, mais ils deviennent dispensateurs de cette même miséricorde qu’ils ont reçue. Ils reçoivent ce pouvoir, mais pas à cause de leurs mérites, de leurs études, non : c’est un pur don de grâce, mais qui repose sur leur expérience d’hommes pardonnés. Et je m’adresse à vous, missionnaires de la Miséricorde : si chacun de vous ne se sent pas pardonné, qu’il s’arrête et ne devienne pas missionnaire de la Miséricorde, jusqu’au moment où il se sentira pardonné. Et de cette miséricorde reçue vous serez capables de donner tant de miséricorde, donner tant de pardon. Et dans l’Église, aujourd’hui et toujours, le pardon doit ainsi nous rejoindre, à travers l’humble bonté d’un confesseur miséricordieux, qui sait qu’il n’est pas le détenteur d’un pouvoir quelconque, mais un canal de miséricorde, qui déverse sur les autres le pardon dont il a bénéficié le premier. Et de là vient ce pardon de tout, parce que Dieu pardonne tout, tout et toujours. Nous sommes ceux qui en ont assez de demander pardon, mais Il pardonne toujours. Et vous devrez être des canaux de ce pardon, à travers votre expérience d'être pardonné. Il ne faut pas torturer les fidèles qui viennent avec des péchés, mais comprendre ce que c’est, écouter et pardonner et donner un bon conseil aidant à avancer. Dieu pardonne tout : il ne faut pas fermer cette porte...
« À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ». Ces paroles sont à l’origine du sacrement de la Réconciliation, mais pas seulement. Jésus a fait de toute l’Église une communauté dispensatrice de miséricorde, un signe et un instrument de réconciliation pour l’humanité. Frères, sœurs, chacun de nous a reçu dans le Baptême l’Esprit Saint pour être homme et femme de réconciliation. Quand nous faisons l’expérience de la joie d’être libérés du poids de nos péchés, de nos échecs ; quand nous savons personnellement ce que signifie renaître, après une expérience qui semblait sans issue, alors il faut partager le pain de la miséricorde avec ceux qui sont à côté de nous. Sentons-nous appelés à cela. Et demandons-nous : moi, ici où je vis, moi, en famille, moi, au travail, dans ma communauté, est-ce que je promeus la communion, suis-je un tisseur de réconciliation ? Est-ce que je m’engage à désamorcer les conflits, afin d’apporter le pardon là où il y a la haine, la paix là où il y a de la rancœur ? Ou est-ce que je tombe dans le monde du bavardage, qui tue toujours ? Jésus cherche, en nous, des témoins devant le monde de ces paroles : La paix soit avec vous ! J’ai reçu la paix : je la donne à l’autre.
3. Le Seigneur répète pour la troisième fois La paix soit avec vous !, quand il réapparaît huit jours plus tard aux disciples, pour confirmer la foi difficile de Thomas. Thomas veut voir et toucher. Et le Seigneur ne se scandalise pas de son incrédulité, mais il vient à sa rencontre : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains » (v. 27). Ce ne sont pas des paroles de défi, mais de miséricorde. Jésus comprend la difficulté de Thomas : il ne le traite pas avec dureté et l’apôtre est secoué au-dedans de lui-même par tant de bienveillance. Et c’est ainsi que, d’incroyant il devient croyant, et il fait la confession de foi la plus simple et la plus belle : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (v. 28). C’est une belle invocation, nous pouvons la faire nôtre et la répéter au cours de la journée, surtout lorsque nous faisons l’expérience de doutes et d’obscurité, comme Thomas.
Parce que se trouve en Thomas l’histoire de chaque croyant, de chacun de nous, de chaque croyant : il y a des moments difficiles, où la vie semble démentir la foi, où nous sommes en crise et où nous avons besoin de toucher et de voir. Mais, comme Thomas, c’est précisément ici que nous redécouvrons le cœur du Seigneur, sa miséricorde. Dans ces situations, Jésus ne vient pas vers nous de manière triomphante et avec des preuves écrasantes, il n’accomplit pas de miracles éclatants, mais il offre des signes chaleureux de miséricorde. Il nous console avec le même style que celui de l’Évangile d’aujourd’hui : en nous offrant ses plaies. N’oublions pas ceci : face aux péchés, au pire péché, le nôtre ou celui des autres, il y a toujours la présence du Seigneur qui offre ses plaies. Ne l’oubliez pas. Et dans notre ministère de confesseurs, nous devons montrer aux gens que devant leurs péchés il y a les plaies du Seigneur, qui sont plus puissantes que le péché.
Et il nous fait découvrir aussi les plaies de nos frères et sœurs. Oui, la miséricorde de Dieu, dans nos crises et dans nos peines, nous met souvent en contact avec les souffrances du prochain. Nous pensions que nous étions au sommet de la souffrance, au sommet d’une situation difficile, et nous découvrons ici, tout en restant silencieux, qu’il y a quelqu’un qui traverse des moments, de périodes pires. Et, si nous prenons soin des plaies du prochain et si nous y déversons la miséricorde, une espérance nouvelle, qui console dans la peine, renaît en nous. Demandons-nous alors si, en ces derniers temps, nous avons touché les plaies de quelqu’un qui souffre dans son corps ou dans son esprit; si nous avons apporté la paix à un corps blessé ou à un esprit brisé; si nous avons pris un peu de temps pour écouter, pour accompagner, pour consoler. Quand nous le faisons, nous rencontrons Jésus qui, avec des yeux de celui qui est éprouvé par la vie, nous regarde avec miséricorde et dit : La paix soit avec vous ! Et j’aime penser à la présence de la Vierge parmi les Apôtres, là, et comment après la Pentecôte nous l’avons pensée comme Mère de l’Église : j’aime beaucoup penser à elle le lundi, après le dimanche de la Miséricorde, comme Mère de la Miséricorde : qu’elle nous aide à avancer dans notre si beau ministère.








MESSE ET CANONISATION DES BIENHEUREUX : Titus Brandsma - Lazzaro, detto Devasahayam - César de Bus - Luigi Maria Palazzolo - Giustino Maria Russolillo - Charles de Foucauld - Maria Rivier - Maria Francesca di Gesù Rubatto - Maria di Gesù Santocanale - Maria Domenica Mantovani
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Place Saint-Pierre
Dimanche 15 mai 2022
Nous avons entendu ces paroles que Jésus confie à ses disciples, avant de passer de ce monde au Père, des paroles qui nous disent ce que signifie être chrétiens : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »" (Jn 13, 34). C'est le testament que le Christ nous a laissé, le critère fondamental pour discerner si nous sommes vraiment ses disciples ou non : le commandement de l'amour. Arrêtons-nous sur les deux éléments essentiels de ce commandement : l'amour de Jésus pour nous - comme je vous ai aimés - et l'amour qu'il nous demande de vivre - aimez-vous les uns les autres.
Tout d'abord, comme je vous ai aimés. Comment Jésus nous a-t-il aimés ? Jusqu'au bout, jusqu'au don total de lui-même. Il est frappant de constater qu'il prononce ces paroles par une nuit sombre, alors que l'atmosphère du Cénacle est pleine d'émotion et d'inquiétude : émotion parce que le Maître est sur le point de dire adieu à ses disciples, inquiétude parce qu'il annonce que l'un d'entre eux va le trahir. Nous pouvons imaginer quelle douleur Jésus portait dans son âme, quelles ténèbres s'amoncelaient dans le cœur des apôtres, et quelle amertume en voyant Judas quitter la pièce pour entrer dans la nuit de la trahison, après avoir reçu la bouchée trempée pour lui par le Maître. Et c’est précisément à l'heure même de la trahison que Jésus confirme son amour pour les siens. Car, dans l'obscurité et les tempêtes de la vie, c'est cela l'essentiel : Dieu nous aime.
Cette annonce, frères, sœurs, doit être au centre de la profession et des expressions de notre foi : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés » (1Jn 4, 10). N'oublions jamais cela. Au centre, il n'y a pas notre capacité, nos mérites, mais l'amour inconditionnel et gratuit de Dieu, que nous n'avons pas mérité. Au début de notre être chrétien, il n'y a pas de doctrines ni d'œuvres, mais l'émerveillement de nous découvrir aimés, avant toute réponse de notre part. Alors que le monde veut souvent nous convaincre que nous n'avons de valeur que dans la mesure où nous produisons des résultats, l'Évangile nous rappelle la vérité de la vie : nous sommes aimés. Et c’est notre valeur : nous sommes aimés. Un maître spirituel de notre époque a écrit : « Avant même qu'un être humain puisse nous voir, nous étions vus par les yeux aimants de Dieu. Avant même que quelqu'un nous entende pleurer ou rire, nous étions entendus par notre Dieu qui est toute écoute pour nous. Avant même que quelqu'un en ce monde nous parle, la voix de l'amour éternel nous parlait déjà » (H. Nouwen, Sentirsi amati, Brescia 1997, p. 50). Il nous a aimés le premier, il nous a attendus. Il nous aime, il continue de nous aimer. Et c’est notre identité : aimés de Dieu. C’est notre force : aimés de Dieu.
Cette vérité nous demande de nous convertir sur l'idée que nous nous faisons souvent de la sainteté. Parfois, en insistant trop sur les efforts pour accomplir de bonnes œuvres, nous avons généré un idéal de sainteté trop fondé sur nous-mêmes, sur l'héroïsme personnel, sur la capacité de renonciation, sur le sacrifice de soi pour gagner une récompense. C’est une vision parfois trop pélagienne de la vie, de la sainteté. Nous avons ainsi fait de la sainteté un objectif inaccessible, nous l'avons séparée de la vie quotidienne au lieu de la rechercher et de l'embrasser dans le quotidien, dans la poussière de la rue, dans les efforts de la vie concrète et, comme le disait Thérèse d'Avila à ses sœurs, « parmi les casseroles de la cuisine ».  Être disciples de Jésus et marcher sur le chemin de la sainteté, c'est avant tout se laisser transfigurer par la puissance de l'amour de Dieu. N'oublions pas la primauté de Dieu sur le moi, de l'Esprit sur la chair, de la grâce sur les œuvres. Parfois on donne plus de poids, plus d'importance au moi, à la chair et aux œuvres. Non : le primat de Dieu sur le moi, le primat de l’Esprit sur la chair, le primat de la grâce sur les œuvres.
L'amour que nous recevons du Seigneur est la force qui transforme notre vie : il dilate notre cœur et nous prédispose à aimer. C'est pourquoi Jésus dit – et c’est le deuxième aspect – "comme je vous ai aimés, vous devez aussi vous aimer les uns les autres". Ce comme n'est pas seulement une invitation à imiter l'amour de Jésus ; il signifie que nous ne pouvons aimer que parce qu'il nous a aimés, parce qu'il donne son Esprit à nos cœurs, l'Esprit de sainteté, l'amour qui nous guérit et nous transforme. C'est pourquoi nous pouvons faire des choix et accomplir des gestes d'amour dans chaque situation et avec chaque frère et sœur que nous rencontrons, parce que nous sommes aimés et que nous avons la force d’aimer. De même que je suis aimé, je peux aimer. Toujours, l’amour que je réalise est uni à celui de Jésus pour moi : “comme ceci”. Tout comme il m’a aimé, ainsi je peux aimer. La vie chrétienne est si simple, elle est si simple ! Nous la rendons plus compliquée, avec tant de choses, mais elle est si simple.
Et, concrètement, qu'est-ce que cela signifie de vivre cet amour ? Avant de nous laisser ce commandement, Jésus a lavé les pieds à ses disciples ; après l'avoir annoncé, il s'est livré sur le bois de la croix. Aimer signifie ceci : servir et donner sa vie. Servir, c'est-à-dire ne pas faire passer ses propres intérêts en premier ; se désintoxiquer des poisons de la cupidité et de la concurrence ; combattre le cancer de l'indifférence et le ver de l'autoréférentialité ; partager les charismes et les dons que Dieu nous a donnés. Se demander concrètement : "qu'est-ce que je fais pour les autres ?" C’est aimer, et vivre le quotidien dans un esprit de service, avec amour et sans clameur, sans rien revendiquer.
Et puis donner sa vie, ce qui ne se réduit pas à offrir quelque chose, comme une partie de ses biens, aux autres, mais se donner soi-même. J'aime demander aux gens qui me demandent des conseils : “Dis-moi, tu fais l’aumône ?” - “Oui, Père, je fais l’aumône aux pauvres” - “Et quand tu fais l’aumône, est-ce que tu touches la main de la personne, ou jettes-tu l’aumône et tu le fais ainsi pour te nettoyer ?”. Et ils rougissent : “Non, je ne touche pas”. “Lorsque tu fais l’aumône, regardes-tu la personne que tu aides dans les yeux ou regardes-tu ailleurs ?” - “Je ne regarde pas”. Toucher et regarder, toucher et regarder la chair du Christ qui souffre dans nos frères et sœurs. C’est très important. C’est cela, donner la vie. La sainteté n'est pas faite de quelques gestes héroïques, mais de beaucoup d'amour quotidien. « Es-tu une consacrée ou un consacré ? – ils sont nombreux, aujourd’hui, ici – Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ou mariée ? Sois saint et sainte en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ou une femme qui travaille ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence ton travail au service de tes frères, et en luttant pour la justice de tes compagnons, pour qu’ils ne restent pas au chômage, pour qu’ils aient toujours le juste salaire. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. Dis-moi, as-tu de l’autorité ? – et ici il y a tant de gens qui ont de l’autorité – Je vous demande : as-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels » (cf. Exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, n. 14). C’est le chemin de la sainteté, si simple ! Regarder toujours Jésus dans les autres.
Servir l'Évangile et les frères, offrir sa vie sans retour – c’est le secret : offrir sans retour –, sans chercher la gloire mondaine : nous sommes, nous aussi, appelés à cela. Nos compagnons de route, canonisés aujourd'hui, ont vécu la sainteté de cette manière : en embrassant leur vocation avec enthousiasme - comme prêtres, certains, comme personnes consacrées, d’autres, comme laïcs - ils se sont dépensés pour l'Évangile, ils ont découvert une joie sans comparaison et ils sont devenus des reflets lumineux du Seigneur dans l'histoire. C’est un saint ou une sainte : un reflet lumineux du Seigneur dans l’histoire. Faisons-le aussi : le chemin de la sainteté n’est pas fermé, il est universel, c’est un appel pour nous tous, il commence par le Baptême, il n’est pas fermé. Faisons-le aussi, parce que chacun de nous est appelé à la sainteté, à une sainteté unique et non reproductible. La sainteté est toujours originale, comme le disait le bienheureux Carlo Acutis : la photocopie de la sainteté n’existe pas, la sainteté est originale, elle est la mienne, la tienne, celle de chacun de nous. Elle est unique et non reproductible. Oui, le Seigneur a un plan d'amour pour chacun de nous, il a un rêve pour ta vie, pour ma vie, pour la vie de chacun de nous. Que voulez-vous que je vous dise ? Et faites-le avancer avec joie. Merci.








MESSE EN LA SOLENNITÉ DE LA PENTECÔTE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 5 juin 2022
Dans la dernière phrase de l’Évangile que nous avons écoutée, Jésus fait une affirmation qui nous donne de l’espérance et en même temps qui nous fait réfléchir. Il dit aux disciples : « L’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). On est frappé par ce « toute chose » et ce « tout » ; et nous nous demandons : dans quel sens l’Esprit donne-t-il cette compréhension nouvelle et complète à ceux qui le reçoivent ? Ce n’est pas une question de quantité ni une question académique : Dieu ne veut pas faire de nous des encyclopédies ou des savants. Non. C’est une question de qualité, de perspective, de flair. L’Esprit nous fait tout voir d’une manière nouvelle, selon le regard de Jésus. Je l’exprimerais ainsi : dans le grand cheminement de la vie, il nous enseigne par où commencer, quels chemins emprunter et comment marcher.Il y a l’Esprit qui nous dit par où commencer, quel chemin prendre et comment marcher, le style du “comment marcher”.
Premièrement : par où commencer. En effet, l’Esprit nous montre le point de départ de la vie spirituelle. Quel est-il ? Jésus en parle dans le premier verset d’aujourd’hui, où il dit : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements » (v. 15). Si vous m’aimez, vous garderez : c’est la logique de l’Esprit. On pense souvent l’inverse : si nous gardons, nous aimons. Nous sommes habitués à penser que l’amour découle essentiellement de notre observance, de nos compétences, de notre religiosité. Au lieu de cela, l’Esprit nous rappelle que, sans amour à la base, tout le reste est vain. Et que cet amour ne naît pas tant de nos capacités, cet amour est son don. Il nous enseigne à aimer, et nous devons demander ce don. C’est l’Esprit d’amour qui met de l’amour en nous, c’est lui qui nous fait nous sentir aimés et qui nous apprend à aimer. Il est le “moteur” – en quelque sorte – de notre vie spirituelle.C’est lui qui fait tout bouger en nous. Mais si nous ne commençons pas par l’Esprit ou avec l’Esprit ou à travers l’Esprit, on ne peut pas se mettre en route.
Lui-même nous le rappelle, car il est la mémoire de Dieu, Celui qui nous rappelle toutes les paroles de Jésus (cf. v. 26). Et l’Esprit Saint est une mémoire active, qui allume et ravive l’affection de Dieu dans le cœur. Nous avons fait l’expérience de sa présence dans le pardon des péchés, lorsque nous avons été remplis de sa paix, de sa liberté, de sa consolation. Il est essentiel de nourrir cette mémoire spirituelle. Nous nous souvenons toujours de ce qui ne va pas : résonne souvent en nous cette voix qui nous rappelle les échecs et les insuffisances, qui nous dit : “Regarde, encore une chute, encore une déception, tu n’y arriveras jamais, tu n’en es pas capable”. C’est un refrain mauvais et méchant. L’Esprit Saint, en revanche, en rappelle tout autrement : “Tu es tombé ? Mais, tu es fils. Tu es tombé(e) ? Tu es fille de Dieu, tu es une créature unique, choisie, précieuse, tu es tombé(e), mais tu es toujours aimé(e) : même si tu as perdu confiance en toi, Dieu te fait confiance ! ». C’est la mémoire de l’Esprit, ce que l’Esprit nous rappelle continuellement : Dieu se souvient de toi. Tu perdras la mémoire de Dieu, mais Dieu ne t’oublie pas : il se souvient continuellement de toi.
Mais tu pourrais objecter : ce sont de belles paroles, mais j’ai beaucoup de problèmes, de blessures et de soucis qui ne se résolvent pas avec des consolations faciles ! Eh bien, c’est là justement que l’Esprit demande à pouvoir entrer. Parce que Lui, le Consolateur, il est un esprit de guérison, il est Esprit de résurrection et il peut transformer ces blessures qui te brûlent à l’intérieur. Il nous apprend à ne pas effacer les souvenirs des personnes et des situations qui nous ont fait du mal, mais à les habiter de sa présence. Il a fait de même avec les Apôtres et avec leurs échecs. Ils avaient abandonné Jésus avant la Passion, Pierre l’avait renié, Paul avait persécuté les chrétiens : que d’erreurs, que de sentiments de culpabilité !Et nous, nous pensons à nos erreurs : que d’erreurs, que de sentiments de culpabilité ! Seuls, il n’y avait pas d’issue. Seuls, non ; avec le Consolateur oui. Parce que l’Esprit guérit les souvenirs : il guérit les souvenirs. Comment ? En remettant ce qui compte en tête de liste : le souvenir de l’amour de Dieu, son regard sur nous. Ainsi met-il de l’ordre dans la vie : il nous apprend à nous accueillir, il nous apprend à nous pardonner. Il n’est pas facile de se pardonner : l’Esprit nous enseigne cette route, il nous enseigne à nous réconcilier avec le passé. A recommencer.
En plus de nous rappeler le point de départ, l’Esprit nous enseigne les chemins à emprunter. Il nous rappelle le point de départ, mais maintenant il nous enseigne quelle voie prendre. Nous l’apprenons de la deuxième Lecture, où saint Paul explique que ceux « qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu » (Rm 8, 14) « se conduisent non selon la chair mais selon l’Esprit » (v. 4). Autrement dit, l’Esprit, au carrefour de l’existence, suggère le meilleur chemin à suivre. Il est donc important de savoir discerner sa voix de celle de l’esprit du mal. Les deux nous parlent : apprendre à discerner pour comprendre où est la voix de l’Esprit, pour la reconnaître et suivre le chemin, suivre les choses qu’il nous dit.
Donnons quelques exemples : l’Esprit Saint ne te dira jamais que tout va bien sur ton chemin. Il ne te dira jamais, parce que ce n’est pas vrai. Non, il te corrige, il t’amène aussi à pleurer tes péchés ; il te pousse à changer, à combattre tes mensonges et tes duplicités, même si cela demande des efforts, des luttes intérieures et des sacrifices. Le mauvais esprit, en revanche, te pousse à toujours faire ce que tu aimes et veux ; il t’amène à croire que tu as le droit d’utiliser ta liberté comme bon te semble. Mais alors, quand tu te retrouves avec le vide à l’intérieur – cette expérience de sentir le vide à l’intérieur est mauvaise : beaucoup d’entre nous l’ont ressenti ! – et toi, quand tu restes avec le vide à l’intérieur, il t’accuse : l’esprit mauvais t’accuse, il devient l’accusateur, et il te jette au sol, il te détruit. L’Esprit Saint, qui te corrige dans ton cheminement, ne te laisse jamais à terre, jamais, mais te prend par la main, te réconforte et t’encourage toujours.
Encore une fois, quand tu vois l’amertume, le pessimisme et les pensées tristes s’agiter en toi – combien de fois sommes-nous tombés là-dedans ! – quand ces choses arrivent, il est bon de savoir que cela ne vient jamais de l’Esprit Saint. Jamais : l’amertume, le pessimisme, les pensées tristes ne viennent pas de l’Esprit Saint. Ils viennent du mal, qui est à l’aise dans la négativité et utilise souvent cette stratégie : il alimente l’intolérance, la victimisation, il fait ressentir le besoin de s’apitoyer sur soi-même – c’est mauvais, ce sentiment d’apitoiement sur soi-même, mais combien de fois... –, et le besoin de s’apitoyer sur soi-même, l’envie de réagir aux problèmes en critiquant, rejetant toute la faute sur les autres. Il nous rend nerveux, méfiants et geignards. La plainte est précisément le langage du mauvais esprit : il t’amène à te plaindre, lui qui est toujours un être triste, avec un esprit cortège funèbre. Les plaintes... L’Esprit Saint, au contraire, nous invite à ne jamais perdre confiance et à toujours recommencer. Lève-toi !, lève-toi ! Il donne toujours du courage : lève-toi ! Et il te prend par la main : lève-toi ! Comment? En nous impliquant en premier, sans attendre que quelqu’un d’autre commence. Et puis, en apportant à chacun que nous rencontrons l’espérance et la joie, pas les plaintes ; à ne jamais envier les autres,jamais ! L’envie est la porte par laquelle entre l’esprit malin, dit la Bible : par l’envie du diable le mal est entré dans le monde. Ne jamais envier, jamais ! L’Esprit Saint te fait du bien, mais il t’amène à te réjouir du succès des autres : “Comme c’est beau ! Mais, comme c’est beau que cela se soit bien passé… ”.
De plus, l’Esprit Saint est concret, non idéaliste : il veut que nous nous concentrions sur l’ici et maintenant, car la place où nous sommes et le temps que nous vivons sont les lieux de la grâce. Le lieu de grâce est le lieu concret d’aujourd’hui : ici, maintenant. Comment ? Ce ne sont pas les fantaisies auxquelles nous pouvons penser, et l’Esprit Saint t’emmène vers le concret, toujours. L’esprit du mal, en revanche, veut nous distraire de l’ici et du maintenant, nous emmener ailleurs : il nous accroche souvent au passé : les regrets, la nostalgie, ce que la vie ne nous a pas donné. Ou il nous projette dans l’avenir, nourrissant des craintes, des peurs, des illusions, de fausses espérances. L’Esprit Saint non, il nous conduit à aimer ici et maintenant, dans le concret : non pas un monde idéal, une Église idéale, non pas une congrégation religieuse idéale, mais ce qui existe, à la lumière du soleil, dans la transparence, dans la simplicité. Quelle différence avec le malin, qui fomente ce qui se dit dans le dos, les commérages, les bavardages ! Le commérage est une mauvaise habitude, qui détruit l’identité des gens.
L’Esprit nous veut ensemble, il nous fonde comme Église et aujourd’hui – troisième et dernier aspect – il enseigne à l’Église comment marcher. Les disciples s’étaient enfermés dans le Cénacle, puis l’Esprit descend et les fait sortir. Sans l’Esprit ils restaient entre eux, avec l’Esprit ils s’ouvrent à tous. A chaque époque, l’Esprit renverse nos schémas et nous ouvre à sa nouveauté. Il existe toujours la nouveauté de Dieu, qui est la nouveauté de l’Esprit Saint ; il enseigne toujours à l’Église la nécessité vitale de sortir, la nécessité physiologique d’annoncer, de ne pas rester fermée sur elle-même : de ne pas être un troupeau qui renforce la clôture, mais un pâturage ouvert pour que chacun puisse se nourrir de la beauté de Dieu ; il nous enseigne à être une maison accueillante sans cloisons. L’esprit mondain, au contraire, nous presse à nous concentrer uniquement sur nos problèmes, nos intérêts, sur la nécessité de paraître pertinents, sur la défense acharnée de nos appartenances nationales et de groupe. L’Esprit Saint non : il invite à s’oublier soi-même et à s’ouvrir à tous. Et il rajeunit ainsi l’Église. Soyons attentifs : c’est lui qui la rajeunit, pas nous. Nous essayons de la maquiller un peu : cela ne sert à rien. Il la rajeunit. Car l’Église ne se programme pas et les projets de modernisation ne suffisent pas. Il y a l’Esprit qui nous libère de l’obsession des urgences et nous invite à parcourir des chemins anciens et toujours nouveaux, ceux du témoignage, les voies du témoignage, les voies de la pauvreté, de la mission, pour nous libérer de nous-mêmes et nous envoyer au monde.
Et à la fin – chose curieuse – l’Esprit Saint est l’auteur de la division, voire du bruit, d’un certain désordre. Pensons au matin de la Pentecôte : l’auteur crée une division de langues, d’attitudes... c’était du vacarme ! Mais de la même manière, il est l’auteur de l’harmonie. Il divise avec la variété des charismes, mais une fausse division, car la vraie division fait partie de l’harmonie. Il crée la division avec les charismes et Il crée l’harmonie avec toute cette division, et c’est la richesse de l’Église.
Frères et sœurs, mettons-nous à l’école de l’Esprit Saint, afin qu’il nous enseigne tout. Invoquons-le chaque jour, pour qu’il nous rappelle de toujours partir du regard de Dieu sur nous, d’avancer dans nos choix en écoutant sa voix, de cheminer ensemble, en Église, dociles à lui et ouverts sur le monde. Ainsi soit-il.








DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II AUX PÈLERINS RÉUNIS POUR LA CANONISATION DE JOSEMARÍA ESCRIVÁ DE BALAGUER
Place Saint-Pierre
Lundi, 7 octobre 2002
Très chers frères et soeurs!
1. C'est avec joie que je vous adresse une salutation cordiale, au lendemain de la canonisation du bienheureux Josemaría Escrivá de Balaguer. Je remercie Mgr Xavier Echevarría, Prélat de l'Opus Dei, pour les paroles à travers lesquelles il s'est fait l'interprète de toutes les personnes présentes. Je salue avec affection les nombreux cardinaux, évêques et prêtres qui ont voulu prendre part à cette célébration.
Cette joyeuse rencontre unit une grande variété de fidèles, provenant de nombreux pays et appartenant aux milieux sociaux et culturels les plus divers:  prêtres et laïcs, hommes et femmes, jeunes et personnes âgées, intellectuels et travailleurs manuels. Il s'agit là d'un signe du zèle apostolique qui animait l'esprit de saint Josemaría.
2. L'amour pour la volonté de Dieu est ce qui émerge chez le fondateur de l'Opus Dei. Il existe un critère certain de sainteté:  la fidélité à accomplir la volonté divine jusqu'aux ultimes conséquences. Le Seigneur a un projet pour chacun de nous, et il confie à chacun une mission sur la terre. Le saint ne réussit pas même à se concevoir lui-même en dehors du dessein de Dieu:  il ne vit que pour le réaliser.
Saint Josemaría fut choisi par le Seigneur pour annoncer l'appel universel à la sainteté et pour indiquer que la vie de tous les jours, les activités ordinaires, sont un chemin de sanctification. On pourrait dire qu'il fut le saint de l'ordinaire. Il était en effet convaincu que, pour celui qui vit dans une optique de foi, tout est occasion de rencontre avec Dieu, tout devient un encouragement à la prière. Vue ainsi, la vie quotidienne révèle une grandeur insoupçonnée. La sainteté se situe véritablement à la portée de tous.
3. Escrivá de Balaguer fut un saint d'une grande humanité. Tous ceux qui le fréquentèrent, quelles que fussent leur culture ou leur condition sociale, le considérèrent comme un père, entièrement consacré au service des autres, parce qu'il était convaincu que chaque âme est un trésor merveilleux. En effet, chaque homme vaut tout le sang du Christ. Cette attitude de service est évidente dans son dévouement au ministère sacerdotal et dans la magnanimité avec laquelle il donna naissance à tant d'oeuvres d'évangélisation et de promotion humaine en faveur des plus pauvres.
Le Seigneur lui fit comprendre avec profondeur le don de notre filiation divine. Il enseigna à contempler le tendre visage d'un Père dans le Dieu qui nous parle à travers les événements les plus divers de la vie. Un Père qui nous aime, qui nous suit pas à pas et nous protège, nous comprend et attend de chacun de nous la réponse de l'amour. La considération de cette présence paternelle, qui l'accompagne partout, donne au chrétien une confiance inébranlable; à tout moment, il doit placer sa confiance dans le Père du ciel. Il ne se sent jamais seul et n'a pas peur. Dans la Croix - quand elle se présente -, il ne voit pas un châtiment, mais une mission confiée par le Seigneur lui-même. Le chrétien est nécessairement optimiste, parce qu'il sait qu'il est le fils de Dieu dans le Christ.
4. Saint Josemaría était profondément convaincu que la vie chrétienne comporte une mission et un apostolat:  nous sommes dans le monde pour le sauver avec le Christ. Il a aimé le monde  passionnément,  d'un "amour rédempteur" (cf. Catéchisme de l'Eglise catholique, n. 604). C'est précisément pour cela que ses enseignements ont aidé tant de fidèles ordinaires à découvrir le pouvoir rédempteur de la foi, sa capacité à transformer le monde.
C'est un message qui possède d'abondantes et fructueuses implications pour la mission évangélisatrice de l'Eglise. Il renforce la christianisation du monde "de l'intérieur", en montrant qu'il ne peut pas y avoir de conflit entre la loi divine et les exigences d'un progrès humain authentique. Ce saint prêtre a enseigné que le Christ doit être le sommet de toute activité humaine (cf. Jn 12, 32). Son message pousse le chrétien à agir dans des lieux où la société future est en train de se construire. De la présence active des laïcs dans toutes les professions et aux frontières les plus avancées du développement, il ne peut ressortir qu'une contribution positive au renforcement de cette harmonie entre foi et culture, qui représente l'une des plus grandes nécessités de notre temps.
5. Saint Josemaría Escrivá a dépen-sé sa vie pour le service de l'Eglise. Dans ses écrits, les prêtres, les laïcs qui suivent les voies les plus diverses, les religieux et les religieuses trouvent une source stimulante d'inspiration. Chers frères et soeurs, en l'imitant avec une ouverture d'esprit et de coeur, dans la disponibilité à servir les Eglises locales, vous contribuez à donner de la force à la "spiritualité de communion" que la Lettre apostolique Novo millennio ineunte indique comme l'un des buts les plus importants pour notre temps (cf. nn. 42-45).
Il m'est cher de conclure par un appel à la fête liturgique de ce jour, Notre-Dame du Rosaire. Saint Josemaría écrivit un bel opuscule intitulé Le Saint Rosaire, qui s'inspire de l'enfance spirituelle, disposition d'esprit propre à ceux qui veulent parvenir à un abandon total à la volonté divine. De grand coeur, je vous confie tous à la protection maternelle de Marie, ainsi que vos familles, votre apostolat, vous remerciant de votre présence.
6. Je remercie une fois de plus toutes les personnes présentes, en particulier celles venues de loin. Très chers frères et soeurs, je vous invite à apporter partout un témoignage clair de foi, selon l'exemple et l'enseignement de votre saint fondateur. Je vous accompagne de ma prière, et je vous bénis de tout coeur, ainsi que vos familles et vos activités.








MESSE POUR LA X RENCONTRE MONDIALE DES FAMILLES
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Place Saint-Pierre
Samedi 25 juin 2022
Dans le cadre de la 10ème Rencontre Mondiale des Familles, c’est le moment de l’action de grâce. Avec gratitude, nous apportons aujourd’hui devant Dieu – comme dans un grand offertoire – tout ce que l’Esprit Saint a semé en vous, chères familles. Certains d’entre vous ont participé aux moments de réflexion et de partage, ici, au Vatican. D’autres les ont animés et les ont vécus dans leurs diocèses respectifs, en une sorte d’immense constellation. J’imagine la richesse d’expériences, d’intentions, de rêves, avec aussi les soucis et les incertitudes qui ne manquent pas. Nous présentons maintenant tout cela au Seigneur, et nous lui demandons de vous soutenir de sa force et de son amour. Vous êtes des papas, des mamans, des enfants, des grands-parents, des oncles et tantes ; vous êtes adultes, enfants, jeunes, personnes âgées ; chacun avec une expérience de famille différente, mais tous avec la même espérance devenue prière : que Dieu bénisse et protège vos familles et toutes les familles du monde.
Saint Paul, dans la deuxième Lecture, nous a parlé de liberté. La liberté est l’un des biens les plus appréciés et recherchés par l’homme moderne et contemporain. Chacun veut être libre, ne pas être conditionné, ne pas être limité, et aspire donc à s’affranchir de toute forme de “prison” : culturelle, sociale, économique. Et pourtant, combien de personnes manquent de la plus grande liberté : la liberté intérieure ! L’Apôtre nous rappelle, à nous chrétiens, qu’elle est avant tout un don, lorsqu’il s’exclame : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). La liberté nous a été donnée. Nous naissons tous avec de nombreux conditionnements, intérieurs et extérieurs, et surtout avec la tendance à l’égoïsme, c’est-à-dire à nous mettre au centre et à faire nos intérêts. Mais le Christ nous a libérés de cet esclavage. Pour éviter tout doute, saint Paul nous avertit que la liberté qui nous est donnée par Dieu n’est pas la fausse et vaine liberté du monde, qui en réalité est « un prétexte pour la chair » (Ga 5, 13). Non, la liberté que le Christ nous a acquise au prix de son sang est entièrement tournée vers l’amour, afin que – comme l’Apôtre le disait et nous le dit aujourd’hui – vous soyez, « par amour, au service les uns des autres » (ibid.).
Vous tous, époux, en formant votre famille, avec la grâce du Christ, vous avez fait ce choix courageux de ne pas utilisez votre liberté pour vous-mêmes, mais pour aimer les personnes que Dieu a mises à côté de vous. Au lieu de vivre comme des “îlots”, vous vous êtes mis “au service les uns des autres”. C’est ainsi que la liberté se vit en famille ! Il n’existe pas de “planètes” ou de “satellites” qui voyagent chacun sur sa propre orbite. La famille est le lieu de la rencontre, du partage, de la sortie de soi pour accueillir l’autre et lui être proche. Elle est le premier lieu où l’on apprend à aimer.
Frères et sœurs, si nous répétons cela avec beaucoup de conviction, nous savons bien, que dans les faits, il n’en est pas toujours ainsi, pour de nombreuses raisons et dans de nombreuses situations différentes. Et alors que nous affirmons la beauté de la famille, nous sentons plus que jamais que nous devons la défendre. Ne permettons pas qu’elle soit polluée par les poisons de l’égoïsme, de l’individualisme, de la culture de l’indifférence et du rejet, et qu’elle perde ainsi son “ADN” qui est l’hospitalité et l’esprit de service.
La relation entre les prophètes Élie et Elisée, présentée dans la première Lecture, nous fait penser à la relation entre les générations, au “passage de témoin” entre parents et enfants. Cette relation dans le monde d’aujourd’hui n’est pas simple et elle est souvent source de soucis. Les parents craignent que les enfants ne soient pas en mesure de s’orienter dans la complexité et la confusion de nos sociétés, où tout semble chaotique et précaire, et qu’à la fin ils perdent leur chemin. Cette peur rend certains parents anxieux, d’autres trop protecteurs, et parfois elle finit même par bloquer le désir de mettre au monde de nouvelles vies.
Cela nous fait du bien de réfléchir sur la relation entre Élie et Élisée. Élie, dans un moment de crise et de peur pour l’avenir, reçoit de Dieu le commandement d’oindre Élisée comme son successeur. Dieu fait comprendre à Élie que le monde ne finit pas avec lui et il lui commande de transmettre à un autre sa mission. Tel est le sens du geste décrit dans le texte : Élie jette sur les épaules d’Élisée son manteau, et à partir de ce moment le disciple prend la place du maître pour continuer le ministère prophétique en Israël. Dieu montre ainsi qu’il a confiance en le jeune Élisée.
Comme il est important pour les parents de contempler la manière d’agir de Dieu ! Dieu aime les jeunes, mais il ne les préserve pas pour autant de tout risque, de tout défi et de toute souffrance. Il n’est pas anxieux, ni super protecteur ; au contraire, il a confiance en eux et appelle chacun à la haute mesure de la vie et de la mission. Pensons à l’enfant Samuel, à l’adolescent David, au jeune Jérémie ; pensons surtout à la Vierge Marie. Chers parents, la Parole de Dieu nous montre le chemin : ne pas préserver les enfants du moindre malaise et souffrance, mais chercher à leur transmettre la passion pour la vie, d’allumer en eux le désir de trouver leur vocation et d’embrasser la grande mission que Dieu a pensée pour eux. C’est précisément cette découverte qui rend Elisée courageux, déterminé et le fait devenir adulte. Le détachement des parents et le sacrifice des bœufs sont les signes qu’Elisée a compris que “c’est maintenant son tour”, qu’il est temps d’accueillir l’appel de Dieu et de poursuivre ce qu’il a vu faire chez son maître. Et il le fera avec courage jusqu’à la fin de sa vie. Chers parents, si vous aidez les enfants à découvrir et à accueillir leur vocation, vous verrez qu’ils seront “saisis” par cette mission et qu’ils auront la force d’affronter et de surmonter les difficultés de la vie.
Je voudrais ajouter aussi que, pour un éducateur, la meilleure façon d’aider un autre à suivre sa vocation, c’est d’embrasser la sienne propre avec un amour fidèle. C’est ce que les disciples ont vu faire Jésus, et l’Évangile d’aujourd’hui nous montre un moment emblématique, quand Jésus, « le visage déterminé, prend la route de Jérusalem » (Lc 9, 51), sachant bien qu’il y sera condamné et tué. Et sur la route de Jérusalem, Jésus subit le rejet de la part des habitants de Samarie, un refus qui suscite la réaction indignée de Jacques et de Jean, mais que Lui accepte, parce que cela fait partie de sa vocation. Au début, il avait été refusé à Nazareth, maintenant en Samarie, et à la fin il sera refusé à Jérusalem. Jésus accepte tout cela parce qu’il est venu pour prendre sur lui nos péchés. De même, il n’y a rien de plus encourageant pour les enfants que de voir leurs parents vivre le mariage et la famille comme une mission, avec fidélité et une patience, malgré les difficultés, les moments tristes et les épreuves. Et ce qui est arrivé à Jésus en Samarie se produit dans toute vocation chrétienne, y compris familiale. Il y a des moments où il faut prendre sur soi les résistances, les fermetures, les incompréhensions qui proviennent du cœur humain et, avec la grâce du Christ, les transformer en accueil de l’autre, en amour gratuit.
Tout de suite après cet épisode, qui nous décrit en un certain sens la "vocation de Jésus", l’Évangile nous présente trois autres appels, trois vocations d’autant aspirants disciples de Jésus. Le premier est invité à ne pas chercher une demeure stable, un logement sûr en suivant le Maître, Lui qui « n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Lc 9, 58). Suivre Jésus signifie se mettre en mouvement et rester toujours en mouvement, "en voyage" avec Lui à travers les événements de la vie. Cela est d’autant plus vrai pour vous, époux ! Vous aussi, en accueillant l’appel au mariage et à la famille, vous avez quitté votre "nid" et vous avez commencé un voyage dont vous ne pouviez pas connaître à l’avance toutes les étapes, et qui vous maintient en mouvement constant, avec des situations toujours nouvelles, des événements inattendus, des surprises. Le chemin avec le Seigneur est ainsi. Il est dynamique, il est imprévisible, et il est toujours une découverte merveilleuse. Souvenons-nous que le repos de tout disciple de Jésus consiste précisément à faire chaque jour la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit.
Le second disciple est invité à ne pas "retourner enterrer ses morts" (vv. 59-60). Il ne s’agit pas de manquer au quatrième commandement, qui reste toujours valable. C’est au contraire une invitation à obéir avant tout au premier commandement : aimer Dieu par-dessus toute chose. Il en est de même pour le troisième disciple, appelé à suivre le Christ résolument et de tout son cœur, sans "se retourner", même pour prendre congé de ses proches (cf. 61-62).
Chères familles, vous êtes, vous aussi, invitées à ne pas avoir d’autres priorités, à "ne pas vous retourner", c’est-à-dire à ne pas regretter la vie d’avant, la liberté d’avant, avec ses illusions trompeuses : la vie se fige quand, regrettant le passé, elle n’accueille pas la nouveauté de l’appel de Dieu. Quand Jésus appelle, même au mariage et à la famille, il demande de regarder en avant et il nous précède toujours sur le chemin, il nous précède toujours dans l’amour et dans le service. Ceux qui le suivent ne sont pas déçus !
Chers frères et sœurs, les lectures que la liturgie nous a proposées aujourd’hui, de manière providentielle, parlent toutes de vocation qui est précisément le thème de cette dixième Rencontre Mondiale des Familles : "L’amour familial : vocation et chemin de sainteté". Avec la force de cette Parole de vie, je vous encourage à reprendre avec décision le chemin de l’amour familial, en partageant avec tous les membres de la famille la joie de cet appel. Que l’amour que vous vivez entre vous soit toujours ouvert, extraverti, capable de "toucher" les plus faibles et les blessés que vous rencontrez le long du chemin : fragiles dans leur corps et fragiles dans leur âme. En effet, l’amour familial, lui aussi, se purifie et se renforce lorsqu’il est donné.
L’Église est avec vous, bien plus, l’Église est en vous ! L’Église, en effet, est née d’une Famille, celle de Nazareth, et elle est faite principalement de familles. Que le Seigneur vous aide chaque jour à demeurer dans l’unité, dans la paix et dans la joie, en montrant à tous que Dieu est amour et communion de vie.








SAINTE MESSE AVEC LA COMMUNAUTÉ CONGOLAISE À ROME
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Dimanche 3 juillet 2022
Bobóto [Paix]  R/ Bondeko [Fraternité]
Bondéko [Fraternité]  R/ Esengo [Joie]    
Esengo, joie : la Parole de Dieu que nous avons entendue nous remplit de joie. Pourquoi, frères et sœurs ? Parce que, comme le dit Jésus dans l’Évangile, « le règne de Dieu s’est approché » (Lc 10, 11). Il est proche : pas encore là, en partie caché, mais proche de nous. Et cette proximité de Dieu en Jésus, cette proximité de Dieu qui est Jésus, est la source de notre joie : nous sommes aimés et nous ne sommes jamais laissés seuls. Cependant, la joie qui naît de la proximité de Dieu, tout en donnant la paix, ne laisse pas en paix. Elle donne la paix et ne laisse pas en paix. Une joie spéciale. Elle provoque en nous un changement : elle remplit d’étonnement, elle surprend, elle change la vie. La rencontre avec le Seigneur est un perpétuel commencement, un perpétuel pas en avant. Le Seigneur change toujours notre vie. C’est ce qui arrive aux disciples dans l’Évangile : pour annoncer la proximité de Dieu, ils vont loin, ils vont en mission. Car celui qui accueille Jésus sent qu’il doit l’imiter, faire comme Lui a fait ; il a quitté le ciel pour nous servir sur la terre, et qui est sorti de lui-même. Donc, si nous nous demandons quelle est notre tâche dans le monde, ce que nous devons faire en tant qu’Église dans l’histoire, la réponse de l’Évangile est claire : la mission. Aller en mission, porter l’Annonce, faire savoir que Jésus est venu du Père.
En tant que chrétiens, nous ne pouvons pas nous contenter de vivoter dans la médiocrité. Et cela c’est une maladie. Beaucoup de chrétiens, et nous tous, avons le danger de vivoter dans la médiocrité en ne nous occupant que de nos opportunités et de nos convenances, en vivant au jour le jour. Non, nous sommes des missionnaires de Jésus. Nous sommes tous missionnaires de Jésus. Mais tu peux dire : “Je ne sais pas comment faire, je ne suis pas capable !” L’Évangile nous étonne encore en nous montrant le Seigneur qui envoie les disciples sans attendre qu’ils soient prêts ni bien entraînés : ils n’étaient pas avec Lui depuis longtemps, et pourtant Il les envoie. Ils n’avaient pas fait d’études de théologie, et pourtant il les envoie. Et la manière dont Il les envoie aussi est pleine de surprises. Alors nous retenons trois surprises, trois choses qui étonnent, trois surprises missionnaires que Jésus réserve aux disciples et réserve et à chacun d’entre nous, si nous l’écoutons.
Première surprise : l’équipement. Pour faire face à la mission dans des lieux inconnus, il faut prendre avec soi plusieurs choses, celles évidemment qui sont essentielles. Jésus, en revanche, ne dit pas ce qu’il faut prendre, mais ce qu’il ne faut pas prendre : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales » (v. 4). Pratiquement rien : pas de bagages, pas de sécurité, pas d’aide. Nous pensons souvent que nos initiatives ecclésiales ne fonctionnent pas correctement parce que nous manquons de structures, nous manquons d’argent, nous manquons de moyens : ce n’est pas vrai. Le démenti vient de Jésus lui-même. Frères, sœurs, ne faisons pas confiance aux richesses et ne craignons pas nos pauvretés, matérielles et humaines. Plus nous sommes libres et simples, petits et humbles, plus l’Esprit Saint guide la mission et fait de nous des protagonistes de ses merveilles. Laisser de la place à l’Esprit Saint.
Pour le Christ, l’équipement fondamental est autre : c’est le frère. C’est curieux cela. « Il les envoya deux par deux » (v. 1), dit l’Évangile. Pas seuls, pas chacun pour son compte, toujours avec le frère à côté. Jamais sans le frère, car il n’y a pas de mission sans communion. Il n’y a pas d’annonce qui fonctionne sans prendre soin des autres. Alors, nous pouvons nous demander : moi, chrétien, est-ce que je pense plus à ce qui me manque pour bien vivre, ou est-ce que je pense à m’approcher de mes frères, à prendre soin d’eux ?
Venons-en à la deuxième surprise de la mission : le message. Il est logique de penser que, pour se préparer à l’annonce, les disciples doivent apprendre quoi dire, étudier à fond les contenus, préparer des discours convaincants et bien articulés. C’est vrai. Moi aussi je le fais. Au contraire, Jésus ne leur donne que deux petites phrases. La première semble même superflue, s’agissant d’une salutation : « Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : "Paix à cette maison!" » (v. 5). Le Seigneur prescrit de se présenter, en tout lieu, comme des ambassadeurs de paix. Un chrétien porte toujours la paix. Un chrétien agit pour que la paix entre en ce lieu. Voilà le signe distinctif : le chrétien est porteur de paix, parce que le Christ est la paix. C’est à cela que l’on reconnaît que nous sommes siens. En revanche, si nous diffusons les bavardages et les soupçons, si nous créons des divisions, si nous entravons la communion, si nous mettons notre appartenance avant toute chose, nous n’agissons pas au nom de Jésus. Celui qui attise la rancœur, incite à la haine, court-circuite les autres, ne travaille pas pour Jésus, n’apporte pas sa paix. Aujourd’hui, chers frères et sœurs, nous prions pour la paix et la réconciliation dans votre patrie, en République Démocratique du Congo, tellement blessée et exploitée. Nous nous unissons aux messes célébrées à cette intention dans le pays, et nous prions afin que les chrétiens soient des témoins de paix, capables de surmonter tout sentiment de haine, tout sentiment de vengeance, de vaincre la tentation de penser que la réconciliation n’est pas possible, tout attachement malsain à son propre groupe qui conduit à mépriser les autres.
Frère, sœur, la paix commence par nous ; elle commence par moi et par toi, elle vient de chacun de nous, du cœur de chacun de nous. Si tu vis sa paix, Jésus arrivera et ta famille, ta société changeront. Elles changeront si, d’abord, ton cœur n’est pas en guerre, s’il n’est pas armé de ressentiment et de colère, s’il n’est pas divisé, s’il n’est pas double s’il n’est pas faux. Mettre la paix et de l’ordre dans son cœur, désamorcer la cupidité, éteindre la haine et la rancœur, fuir la corruption, fuir les tricheries et les ruses : voilà par où commence la paix. Nous voudrions toujours rencontrer des gens doux, bons, pacifiques, à commencer par nos parents et voisins. Mais Jésus dit : "Toi, portes la paix à ta maison, toi, commences à honorer ta femme et à l’aimer de tout ton cœur, à respecter et à prendre soin des enfants, des personnes âgées et des voisins. Frère et sœur, s’il te plait, vis en paix, allume la paix et la paix demeurera dans ta maison, dans ton Église, dans ton pays".
Après la salutation de paix, tout le reste du message confié aux disciples se réduit aux quelques paroles par lesquelles nous avons commencé et que Jésus répète deux fois : « Le règne de Dieu s’est approché de vous ! [... ] Le règne de Dieu s’est approché » (vv. 9.11). Annoncer la proximité de Dieu, qui est son style. Le style de Dieu est clair : proximité, compassion et tendresse. Voilà le style de Dieu. Annoncer la proximité de Dieu, voilà l’essentiel. L’espérance et la conversion viennent d’ici : du fait de croire que Dieu est proche et il veille sur nous : il est le Père de nous tous, qu’il nous veut tous frères et sœurs. Si nous vivons sous ce regard, le monde ne sera plus un champ de bataille, mais un jardin de paix ; l’histoire ne sera pas une course pour arriver les premiers, mais un pèlerinage commun. Tout cela – rappelons-le bien – ne requiert pas de grands discours, mais peu de paroles et beaucoup de témoignage. Alors nous pouvons nous demander : celui qui me rencontre, voit-il en moi un témoin de la paix et de la proximité de Dieu ou bien une personne agitée, en colère, intolérante, belliqueuse? Est-ce que je montre Jésus ou est-ce que je le cache par ces attitudes belliqueuses ?
Après l’équipement et le message, la troisième surprise de la mission concerne notre style. Jésus demande aux siens d’aller dans le monde « comme des agneaux au milieu des loups » (v. 3). Le bon sens du monde dit l’inverse : impose-toi, domine ! Le Christ, au contraire, nous veut comme des agneaux, pas comme des loups. Cela ne veut pas dire être naïf – non, s’il vous plait - mais abhorrer tout instinct de suprématie et d’oppression, de cupidité et de possession. Celui qui vit comme un agneau n’agresse pas, il n’est pas vorace : il est dans le troupeau, avec les autres, et il trouve sa sécurité dans son Pasteur, non pas dans la force ni dans l’arrogance, non pas dans l’avidité d’argent et de biens qui causent aussi tant de mal à la République Démocratique du Congo. Le disciple de Jésus rejette la violence, il ne fait de mal à personne, il est un pacifique, il aime tout le monde. Et s’il lui semble qu’il est perdant, il regarde son Pasteur, Jésus, l’Agneau de Dieu qui vaincu le monde de cette manière, sur la croix. C’est ainsi qu’il a vaincu le monde. Et moi – demandons-nous encore – est-ce que je vis comme un agneau, comme Jésus, ou en loup, comme l’enseigne l’esprit du monde, cet esprit qui fait progresser la guerre ? Cet esprit qui fait les guerres et qui détruit.
Que le Seigneur nous aide à être des missionnaires aujourd’hui, en compagnie de notre frère et de notre sœur ; la paix et la proximité de Dieu sur les lèvres; la douceur et la bonté de Jésus, l’Agneau qui enlève les péchés du monde dans le cœur.
Moto azalí na matói ma koyóka [Que celui qui a des oreilles pour entendre]
R/Ayóka [Entende]
Moto azalí na motéma mwa kondíma [Que celui qui a le cœur pour consentir]
R/Andima [Consente]








VOYAGE APOSTOLIQUE DE SA SAINTETÉ FRANÇOIS AU CANADA
SAINTE MESSE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
"Commonwealth Stadium" d'Edmonton
Mardi 26 juillet 2022
Aujourd’hui, c’est la fête des grands-parents de Jésus et le Seigneur a voulu que nous nous rencontrions si nombreux, précisément en cette occasion aussi chère à vous qu’à moi. Dans la maison de Joachim et Anne, le petit Jésus a connu ses ancêtres et a fait l’expérience de la proximité, de la tendresse et de la sagesse de ses grands-parents. Pensons aussi à nos grands-parents et réfléchissons à deux aspects importants.
Le premier : nous sommes les enfants d’une histoire à préserver. Nous ne sommes pas des individus isolés, nous ne sommes pas des îles, personne ne vient au monde séparé des autres. Nos racines, l’amour qui nous a attendus et que nous avons reçu en venant au monde, les milieux familiaux dans lesquels nous avons grandi, font partie d’une histoire unique qui nous a précédés et engendrés. Nous ne l’avons pas choisie, mais reçue comme don ; et c’est un don que nous sommes appelés à préserver. Car, comme nous l’a rappelé le Livre du Siracide, nous sommes « la postérité » de ceux qui nous ont précédés, nous sommes leur « bel héritage » (Si 44, 11). Un héritage qui, au-delà des prouesses ou de l’autorité de certains, de l’intelligence ou de la créativité des autres dans le chant ou la poésie, a son centre dans la justice dans la fidélité à Dieu et à sa volonté. Et cela nous a été transmis. Pour accueillir vraiment qui nous sommes et à quel point nous sommes précieux, nous devons prendre en charge ceux dont nous descendons, ceux qui n’ont pas seulement pensé à eux-mêmes, mais qui nous ont transmis le trésor de la vie. Nous sommes ici grâce aux parents, mais aussi grâce aux grands-parents qui nous ont fait expérimenter d’être les bienvenus au monde. Ce sont eux qui souvent nous ont aimés sans réserve et sans rien attendre de nous : ils nous ont pris par la main lorsque nous avions peur, rassurés dans l’obscurité de la nuit, encouragés lorsqu’au soleil nous devions affronter les choix de la vie. Grâce aux grands-parents, nous avons reçu une caresse de l’histoire qui nous a précédés : nous avons appris que le bien, la tendresse et la sagesse sont des racines solides de l’humanité. Dans la maison des grands-parents, nous sommes nombreux à avoir respiré, en plus de tout cela, le parfum de l’Évangile, d’une foi qui a le goût de la maison. Grâce à eux, nous avons découvert une foi familiale, une foi domestique ; oui, c’est ainsi, parce que la foi se communique essentiellement ainsi, elle se communique "en dialecte", elle se communique à travers l’affection et l’encouragement, le soin et la proximité.
Telle est notre histoire qu’il faut préserver, l’histoire dont nous sommes héritiers : nous sommes des enfants parce que nous sommes des petits-enfants. Les grands-parents ont imprimé en nous le cachet original de leur manière d’être, en nous donnant la dignité, la confiance en nous-mêmes et dans les autres. Ils nous ont transmis quelque chose qui ne pourra jamais s’effacer en nous et, en même temps, ils nous ont permis d’être des personnes uniques, originales, libres. Ainsi, avons-nous appris précisément des grands-parents que l’amour n’est jamais une contrainte, il ne prive jamais l’autre de sa liberté intérieure. C’est de cette manière que Joachim et Anne ont aimé Marie et ont aimé Jésus ; et c’est de cette manière que Marie a aimé Jésus, avec un amour qui ne l’a jamais étouffé ni retenu, mais qui l’a accompagné pour embrasser la mission pour laquelle il était venu dans le monde. Essayons d’apprendre cela en tant qu’individus et en tant qu’Église : ne jamais opprimer la conscience de l’autre, ne jamais enchaîner la liberté de ceux que nous avons en face de nous et, surtout, ne jamais manquer d’amour et de respect pour les personnes qui nous sont confiées, ces trésors précieux qui conservent une histoire plus grande qu’eux.
Préserver l’histoire qui nous a engendrés – nous dit encore le Livre du Siracide – signifie ne pas obscurcir “la gloire” des ancêtres : ne pas en perdre la mémoire, ne pas oublier l’histoire qui a donné naissance à notre vie, nous rappeler toujours de ces mains qui nous ont caressés et tenus dans les bras, parce que c’est à cette source que nous trouvons une consolation dans les moments de découragement, une lumière dans le discernement, un courage pour affronter les défis de la vie. Mais préserver l’histoire qui nous a engendrés signifie aussi revenir toujours à cette école où nous avons appris et vécu l’amour. Cela signifie, face aux choix à faire aujourd’hui, nous demander ce que feraient à notre place les personnes âgées les plus sages que nous avons connues, ce que nos grands-parents et nos arrière-grands-parents nous conseillent ou nous conseilleraient.
Chers frères et sœurs, demandons-nous donc : sommes-nous des enfants et des petits-enfants qui savent garder la richesse reçue ? Faisons-nous mémoire des bons enseignements hérités ? Parlons-nous avec nos personnes âgées, prenons-nous le temps de les écouter ? Et encore, dans nos maisons, toujours plus équipées, modernes et fonctionnelles, savons-nous créer un espace digne pour conserver leurs souvenirs, un lieu réservé, un petit sanctuaire familial qui, à travers des images et des objets chers, nous permette aussi d’élever notre pensée et notre prière vers ceux qui nous ont précédés ? Avons-nous conservé la Bible ou le chapelet de nos ancêtres ? Prier pour eux et en union avec eux, consacrer du temps à faire mémoire, préserver l’héritage. Dans le brouillard de l’oubli qui envahit notre époque mouvementée, frères et sœurs, il faut prendre soin des racines, et c’est ainsi que l’arbre grandit, c’est ainsi que l’avenir se construit.
Réfléchissons maintenant à un second aspect : en plus d’être fils d’une histoire à préserver, nous sommes artisans d’une histoire à construire. Chacun peut se reconnaître pour ce qu’il est, avec ses lumières et ses ombres, selon l’amour qu’il a reçu ou qui lui a manqué. Le mystère de la vie humaine est celui-ci : nous sommes tous enfants de quelqu’un, engendrés et façonnés par quelqu’un, mais en devenant adultes, nous sommes aussi appelés à être des personnes qui donnent la vie, des pères, des mères et des grands-parents de quelqu’un d’autre. Et donc, en regardant la personne que nous sommes aujourd’hui, que voulons-nous faire de nous-mêmes ? Les grands-parents dont nous provenons et les personnes âgées qui ont rêvé, espéré et se sont sacrifiés pour nous, nous posent une question fondamentale : quelle société voulons-nous construire ? Nous avons tant reçu des mains de ceux qui nous ont précédés : que voulons-nous laisser en héritage à notre postérité ? Une foi vivante ou une foi “à l’eau de rose”, une société fondée sur le profit des individus ou sur la fraternité, un monde en paix ou un monde en guerre, une création dévastée ou une maison encore accueillante ?
Et n’oublions pas que ce mouvement qui donne vie, va des racines aux branches, aux feuilles, aux fleurs et aux fruits de l’arbre. La vraie tradition s’exprime dans cette dimension verticale : de bas en haut. Prenons garde à ne pas tomber dans la caricature de la tradition, qui ne se meut pas en ligne verticale – des racines aux fruits – mais en ligne horizontale – en avant/en arrière – qui nous conduit à la culture du “recul” comme en un refuge égoïste ; et qui ne fait rien d’autre que ranger le présent dans une boîte et le conserver dans la logique du “on a toujours fait ainsi”.
Dans l’Évangile que nous avons entendu, Jésus dit aux disciples qu’ils sont bienheureux parce qu’ils peuvent voir et entendre ce que beaucoup de prophètes et de justes ont seulement pu désirer (Mt 13, 16-17). Beaucoup, en effet, avaient cru à la promesse de Dieu concernant la venue du Messie, ils lui avaient préparé le chemin, avaient annoncé son arrivée. Mais maintenant que le Messie est arrivé, ceux qui peuvent le voir et l’écouter sont appelés à l’accueillir et à l’annoncer.
Frères et sœurs, cela vaut aussi pour nous. Ceux qui nous ont précédés nous ont transmis une passion, une force et un désir, un feu qu’il nous appartient de raviver ; il ne s’agit pas de garder des cendres, mais de raviver le feu qu’ils ont allumé. Nos grands-parents et nos personnes âgées ont désiré voir un monde plus juste, plus fraternel et plus solidaire, et ils ont lutté pour nous donner un avenir. Maintenant, il nous revient de ne pas les décevoir. Il nous revient de prendre en charge cette tradition que nous avons reçue, parce que la tradition est la foi vivante de nos morts. S’il vous plaît, ne la transformons pas en traditionalisme, qui est la foi morte des vivants, comme l’a dit un penseur. Soutenus par eux, par nos pères, qui sont nos racines, c’est à nous de porter du fruit. Nous sommes les branches qui doivent fleurir et introduire de nouvelles graines dans l’histoire. Et alors, posons-nous une question concrète : face à l’histoire du salut à laquelle j’appartiens et face à ceux qui m’ont précédé et aimé, moi, qu’est-ce que fais ? J’ai un rôle unique et irremplaçable dans l’histoire : quelle trace je laisse derrière moi, qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je laisse à ceux qui me suivent, qu’est-ce que je donne de moi ? Très souvent, on mesure la vie en fonction de l’argent qu’on gagne, de la carrière qu’on réalise, du succès et de la considération que l’on reçoit des autres. Mais ce ne sont pas des critères féconds. La question est : est-ce que je donne la vie ? Est-ce que je donne la vie ? Est-ce que j’introduis dans l’histoire un amour nouveau et renouvelé ? Est-ce que j’annonce l’Évangile là où je vis, suis-je au service de quelqu’un gratuitement, comme ceux qui m’ont précédé l’ont fait pour moi ? Qu’est-ce que je fais pour mon Église, ma ville et ma société ? Frères et sœurs, il est facile de critiquer, mais le Seigneur ne veut pas que nous soyons seulement ceux qui critiquent le système, il ne veut pas que nous soyons fermés, il ne veut pas que nous soyons “ceux qui reculent”, ceux qui abandonnent, comme le dit l’auteur de la Lettre aux Hébreux (cf. He 10, 39), mais il veut que nous soyons des artisans d’une histoire nouvelle, des tisseurs d’espérance, des constructeurs d’avenir, des artisans de paix.
Que Joachim et Anne intercèdent pour nous : qu’ils nous aident à préserver l’histoire qui nous a engendrés et à construire une histoire féconde. Qu’ils nous rappellent l’importance spirituelle d’honorer nos grands-parents et nos anciens, de mettre à profit leur présence pour construire un avenir meilleur. Un avenir où les personnes âgées ne sont pas rejetées parce qu’elles “ne servent plus” de manière fonctionnelle ; un avenir qui ne juge pas la valeur des personnes seulement par ce qu’elles produisent ; un avenir qui ne soit pas indifférent à ceux qui, désormais plus âgés, ont besoin de plus de temps, d’écoute et d’attention ; un avenir où l’histoire de violence et de marginalisation subie par nos frères et sœurs autochtones ne se répète pour personne. C’est un avenir possible si, avec l’aide de Dieu, nous ne rompons pas le lien avec ceux qui nous ont précédés et si nous alimentons le dialogue avec ceux qui viendront après nous : jeunes et personnes âgées, grands-parents et petits-enfants, ensemble. Allons de l’avant ensemble, rêvons ensemble. Et n’oublions pas le conseil de Paul à son disciple Timothée : “Souviens-toi de ta mère et de ta grand-mère” (cf. 2 Tm 1, 5).








SAINTE MESSE POUR LA RÉCONCILIATION
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Sanctuaire National de Sainte-Anne-de-Beaupré
Jeudi 28 juillet 2022
Le voyage des disciples d’Emmaüs, à la fin de l’Évangile de saint Luc, est une image de notre route personnelle et de celle de l’Église. Sur le chemin de la vie, et de la vie de foi, tandis que nous poursuivons les rêves, les projets, les attentes et les espérances qui habitent notre cœur, nous nous heurtons aussi à nos fragilités et faiblesses, nous expérimentons défaites et désillusions, et parfois nous restons prisonniers d’un sentiment d’échec qui nous paralyse. L’Évangile nous annonce que, précisément à ce moment-là, nous ne sommes pas seuls : le Seigneur vient à notre rencontre, se joint à nous, marche sur la même route que nous avec la discrétion d’un voyageur aimable qui veut rouvrir nos yeux et rembraser notre cœur. Et quand l’échec laisse place à la rencontre avec le Seigneur, la vie renaît à l’espérance et nous pouvons nous réconcilier : avec nous-mêmes, avec nos frères et avec Dieu.
Suivons donc l’itinéraire de ce chemin que nous pourrions appeler : de l’échec à l’espérance.
Avant tout, il y a le sentiment de l’échec, qui habite le cœur de ces deux disciples après la mort de Jésus. Ils avaient poursuivi un rêve avec enthousiasme. En Jésus, ils avaient mis toutes leurs espérances et tous leurs désirs. Maintenant, après la mort scandaleuse sur la croix, ils tournent le dos à Jérusalem pour rentrer chez eux, à la vie d’avant. Leur voyage est un voyage de retour, comme pour vouloir oublier cette expérience qui a rempli d’amertume leurs cœurs, ce Messie mis à mort comme un malfaiteur sur la croix. Ils rentrent chez eux abattus, « tout tristes » (Lc 24, 17) : les attentes qu’ils avaient cultivées sont tombées dans le néant, les espérances en lesquelles ils avaient cru ont été brisées, les rêves qu’ils auraient voulu réaliser laissent place à la déception et à l’amertume.
C’est une expérience qui concerne aussi notre vie et notre cheminement spirituel, en toutes ces occasions où nous sommes contraints de redimensionner nos attentes et de faire face aux ambiguïtés de la réalité, aux ténèbres de la vie, à nos faiblesses. Cela nous arrive chaque fois que nos idéaux se heurtent aux désillusions de l’existence et que nos intentions sont ignorées à cause de nos fragilités ; lorsque nous cultivons des projets de bien mais que nous n’avons pas la capacité de les mettre en œuvre (cf. Rm 7, 18) ; lorsque dans les activités que nous menons ou dans nos relations, tôt ou tard, nous faisons l’expérience d’une défaite, d’une erreur, d’un échec, d’une chute, tandis que nous voyons s’effondrer ce en quoi nous avions cru ou nous étions engagés, tandis que nous nous sentons écrasés par notre péché et notre culpabilité.
Et c’est ce qui est arrivé à Adam et Ève, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture : leur péché non seulement les a éloignés de Dieu, mais les a éloignés l’un de l’autre : ils ne peuvent que s’accuser mutuellement. Et nous le voyons aussi chez les disciples d’Emmaüs, dont le malaise d’avoir vu s’écrouler le projet de Jésus ne laisse place qu’à une discussion stérile. Et cela peut également se produire dans la vie de l’Église, la communauté des disciples du Seigneur que les deux d’Emmaüs représentent. Bien qu’étant la communauté du Ressuscité, elle peut se trouver perdue et déçue devant le scandale du mal et la violence du Calvaire. Elle ne peut alors rien faire d’autre que serrer dans ses mains le sentiment de l’échec et se demander : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cela est arrivé ? Comment cela a-t-il pu arriver ?
Frères et sœurs, ce sont les questions que chacun de nous se pose à lui-même ; et ce sont aussi les interrogations brûlantes que cette Église pèlerine au Canada fait résonner dans son cœur sur un éprouvant chemin de guérison et de réconciliation. Nous aussi, face au scandale du mal et au Corps du Christ blessé dans la chair de nos frères autochtones, nous sommes plongés dans l’amertume et nous ressentons le poids de l’échec. Permettez-moi alors de m’unir spirituellement aux nombreux pèlerins qui parcourent ici la “Scala Santa”, qui évoque cette montée de Jésus au prétoire de Pilate, et de vous accompagner en tant qu’Église dans ces interrogations qui naissent du cœur chargé de douleur : pourquoi tout cela est-il arrivé ? Comment cela a-t-il pu se produire dans la communauté de ceux qui suivent Jésus ?
Ici, cependant, nous devons être attentifs à la tentation de la fuite, présente chez les deux disciples de l’Évangile : fuir, rebrousser chemin, s’échapper du lieu où les faits se sont produits, tenter de les enlever, chercher un “endroit tranquille” comme Emmaüs pour les oublier. Il n’y a rien de pire, face aux échecs de la vie, que de fuir pour ne pas les affronter. C’est une tentation de l’ennemi, qui menace notre cheminement spirituel et la marche de l’Église : il veut nous faire croire que cet échec est désormais définitif, il veut nous paralyser dans l’amertume et dans la tristesse, nous convaincre qu’il n’y a plus rien à faire et que ça ne vaut donc pas la peine de trouver une voie pour recommencer.
L’Évangile nous révèle, au contraire, que précisément dans les situations de désillusion et de douleur, précisément lorsque nous expérimentons avec stupéfaction la violence du mal et la honte de la faute, lorsque le fleuve de notre vie se dessèche dans le péché et dans l’échec, quand dépouillés de tout, il nous semble que nous n’avons plus rien, précisément là, le Seigneur vient à notre rencontre et marche avec nous. Sur le chemin d’Emmaüs, il se joint avec discrétion pour accompagner et partager les pas résignés de ces disciples tristes. Et que fait-il? Il n’offre pas des paroles d’encouragement génériques, des expressions de circonstance ou des consolations faciles mais, en dévoilant dans les saintes Écritures le mystère de sa mort et de sa résurrection, il éclaire leur histoire et les événements qu’ils ont vécus. Ainsi, il ouvre leurs yeux à un nouveau regard sur les choses. Nous aussi qui partageons l’Eucharistie dans cette Basilique, nous pouvons relire de nombreux événements de l’histoire. Sur ce même terrain, il y avait auparavant trois temples ; et il y avait ceux qui n’ont pas fui devant les difficultés, qui ont rêvé de nouveau malgré leurs erreurs et celles des autres ; ils ne se sont pas laissés vaincre par le terrible incendie d’il y a cent ans et, avec courage et créativité, ils ont construit ce temple. Et ceux qui partagent l’Eucharistie depuis les Plaines d’Abraham voisines, peuvent aussi sentir l’âme de ceux qui ne se sont pas laissés prendre en otage par la haine de la guerre, par la destruction et par la douleur, mais qui ont su à nouveau projeter une ville et un pays.
Enfin, devant les disciples d’Emmaüs, Jésus rompt le pain, rouvrant leurs yeux et se montrant encore une fois comme le Dieu de l’amour qui donne sa vie pour ses amis. De cette manière, il les aide à reprendre le chemin avec joie, à recommencer, à passer de l’échec à l’espérance. Frères et sœurs, le Seigneur veut faire de même avec chacun de nous et avec son Église. Comment nos yeux peuvent-ils être rouverts, comment notre cœur peut-il encore s’embraser pour l’Évangile ? Que faire lorsque nous sommes affligés par diverses épreuves spirituelles et matérielles, lorsque nous cherchons la voie vers une société plus juste et fraternelle, lorsque nous désirons nous remettre de nos déceptions et de nos fatigues, lorsque nous espérons guérir des blessures du passé et nous réconcilier avec Dieu et entre nous ?
Il n’y a qu’une seule route, qu’un seul chemin : c’est le chemin de Jésus, c’est le chemin qu’est Jésus (cf. Jn 14, 6). Croyons que Jésus se joint à notre marche et laissons-nous rencontrer par Lui ; laissons sa Parole interpréter l’histoire que nous vivons comme individus et comme communauté et nous indiquer la voie pour guérir et pour nous réconcilier ; rompons ensemble avec foi le Pain eucharistique, afin que, autour de cette table, nous puissions nous redécouvrir enfants bien-aimés du Père, appelés à être tous frères. Jésus, en rompant le pain, confirme ce que les disciples ont déjà reçu comme témoignage des femmes et à qui ils n’ont pas voulu croire : qu’il est ressuscité ! Dans cette Basilique, où nous nous rappelons de la mère de la Vierge Marie, et où se trouve également la crypte dédiée à l’Immaculée Conception, nous ne pouvons que souligner le rôle que Dieu a voulu donner à la femme dans son plan de salut. Sainte Anne, la Très Sainte Vierge Marie, les femmes du matin de Pâques nous indiquent une nouvelle voie de réconciliation : la tendresse maternelle de nombreuses femmes peut nous accompagner – comme Église – vers des temps à nouveau féconds, où nous pouvons laisser derrière nous tant de stérilité et tant de mort, et remettre au centre Jésus, le Crucifié Ressuscité.
En effet, au centre de nos questions, des peines que nous portons en nous, de la vie pastorale elle-même, nous ne pouvons pas nous mettre et notre échec ; nous devons le mettre, Lui, le Seigneur Jésus. Au cœur de toute chose, mettons sa Parole, qui éclaire les événements et nous rend la vue pour déceler la présence agissante de l’amour de Dieu et la possibilité du bien même dans les situations apparemment perdues ; mettons le Pain de l’Eucharistie, que Jésus rompt aujourd’hui encore pour nous, pour partager sa vie avec la nôtre, embrasser nos faiblesses, soutenir nos pas fatigués et nous donner la guérison du cœur. Et, réconciliés avec Dieu, avec les autres et avec nous-mêmes, nous pouvons, nous aussi, devenir des instruments de réconciliation et de paix dans la société dans laquelle nous vivons.
Seigneur Jésus, notre chemin, notre force et notre consolation, nous nous adressons à Toi comme les disciples d’Emmaüs : « Reste avec nous, car le soir approche » (Lc 24, 29). Reste avec nous, Seigneur, quand l’espérance se couche et que la nuit de la déception décline. Reste avec nous parce qu’avec Toi, Jésus, le cours des évènements change et l’émerveillement de la joie renaît de l’impasse du découragement. Reste avec nous, Seigneur, car avec Toi la nuit de la douleur se change en un matin radieux de la vie. Nous disons simplement : reste avec nous, Seigneur, parce que si Tu marches à nos côtés, l’échec s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle. Amen.








VÊPRES AVEC LES ÉVÊQUES, LES PRÊTRES, LES DIACRES, LES CONSACRÉS, LES SÉMINARISTES ET LES AGENTS PASTORAUX
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Cathédrale Notre-Dame de Québec
Jeudi 28 juillet 2022
Chers frères Évêques, chers prêtres et diacres, consacrées, consacrés et séminaristes, agents pastoraux, bonsoir !
Je remercie Mgr Poisson pour ses paroles de bienvenue à mon égard, et je vous salue tous, en particulier ceux qui ont dû parcourir un long chemin pour venir ici : les distances dans votre pays sont vraiment grandes ! Merci ! Je suis heureux de vous rencontrer.
Il est significatif que nous nous trouvions dans la Basilique Notre-Dame de Québec, la cathédrale de cette Église particulière et le siège primatial du Canada, dont le premier évêque, Saint François de Laval, a ouvert le Séminaire en 1663 et s'est dédié tout au long de son ministère à la formation des prêtres. La brève lecture que nous avons entendue nous a parlé des "anciens", c'est-à-dire des presbytres. Saint Pierre nous a exhortés : « soyez les pasteurs du troupeau de Dieu qui se trouve chez vous ; veillez sur lui, non par contrainte mais de plein gré » (1 P 5, 2). Alors que nous sommes réunis ici en tant que Peuple de Dieu, rappelons-nous que c’est Jésus le Berger de nos vies, qui prend soin de nous parce qu'il nous aime vraiment. Il nous est demandé, à nous les pasteurs de l'Église, cette même générosité dans la conduite du troupeau, afin que se manifeste la sollicitude de Jésus pour tous et sa compassion pour les blessures de chacun.
Et c'est précisément parce que nous sommes un signe du Christ que l'apôtre Pierre nous exhorte : paissez le troupeau, guidez-le, ne le laissez pas s'égarer pendant que vous vaquez à vos occupations. Prenez soin de lui avec dévouement et tendresse. Et - ajoute-t-il - faites-le "de plein gré", sans contraintes : pas comme un devoir, pas comme des religieux salariés ou des fonctionnaires du sacré, mais avec un cœur de pasteurs, avec enthousiasme. Si nous nous tournons vers Lui, le Bon Pasteur, avant nous-mêmes, nous découvrons qu’il s'occupe tendrement de nous, nous ressentons la proximité de Dieu. C'est de là que vient la joie du ministère, et avant cela, la joie de la foi : non pas en voyant ce que nous sommes capables de faire, mais en sachant que Dieu est proche, qu'il nous a aimés en premier et qu'il nous accompagne chaque jour.
C'est cela, frères et sœurs, notre joie : pas une joie bon marché, comme celle que le monde nous propose parfois, en nous faisant miroiter des feux d'artifice ; cette joie n'est pas liée aux richesses et aux sécurités ; elle n’est non plus liée à la persuasion que tout se passera toujours bien dans la vie pour nous, sans croix ni problèmes. Au contraire, la joie chrétienne est unie à une expérience de paix qui demeure dans nos cœurs même lorsque nous sommes assaillis par les épreuves et les afflictions, parce que nous savons que nous ne sommes pas seuls mais accompagnés par un Dieu qui n'est pas indifférent à notre sort. Comme lorsque la mer est agitée : en surface, elle est houleuse, mais dans les profondeurs, elle reste calme et paisible. C'est la joie chrétienne : un don gratuit, la certitude de se savoir aimé, soutenu et embrassé par le Christ dans toutes les situations de la vie. Car c'est Lui qui nous libère de l'égoïsme et du péché, de la tristesse de la solitude, du vide intérieur et de la peur, en nous donnant un nouveau regard sur la vie, un nouveau regard sur l’histoire : « Avec Jésus-Christ, la joie naît et renaît toujours » (Evangelii gaudium, n. 1).
Nous pouvons donc nous demander : comment se porte notre joie ? Comment se porte ma joie ? Notre Église exprime-t-elle la joie de l'Évangile ? Y-a-t-il dans nos communautés une foi qui attire en raison de la joie qu'elle communique ?
Si l'on veut s'attaquer à ces questions à la racine, on ne peut s'empêcher de réfléchir à ce qui, dans la réalité de notre temps, menace la joie de la foi et risque de l'obscurcir, mettant sérieusement en crise l'expérience chrétienne. On pense alors immédiatement à la sécularisation, qui a depuis longtemps transformé le mode de vie des femmes et des hommes d'aujourd'hui, laissant Dieu presque au second plan. Il semble avoir disparu de l'horizon, sa Parole ne semble plus être une boussole d'orientation pour la vie, pour les choix fondamentaux, pour les relations humaines et sociales. Nous devons toutefois apporter immédiatement une précision : lorsque nous observons la culture dans laquelle nous sommes immergés, ses langages et ses symboles, nous devons veiller à ne pas rester prisonniers du pessimisme et de l’amertume, en nous laissant aller à des jugements négatifs ou à des nostalgies inutiles. Il existe en fait deux regards possibles sur le monde dans lequel nous vivons : l'un que j'appellerais le "regard négatif", l'autre le "regard de discernement".
Le premier, le regard négatif, naît souvent d'une foi qui, se sentant attaquée, se voit comme une sorte d’"armure" pour se défendre du monde. Elle accuse amèrement la réalité en disant : "le monde est mauvais, le péché règne", et court ainsi le risque de se revêtir d'un "esprit de croisade". Soyons attentifs à cela, car ce n'est pas chrétien ; ce n'est pas non plus la voie de Dieu, qui - nous rappelle l'Évangile – « a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). Le Seigneur, qui déteste la mondanité, a un regard bon sur le monde. Il bénit notre vie, il dit du bien de nous et de notre réalité, il s'incarne dans les situations de l'histoire non pas pour condamner, mais pour faire germer la graine du Royaume précisément là où les ténèbres semblent triompher. Au contraire, si nous nous arrêtons à un regard négatif, nous finirons par nier l'incarnation, car nous fuirons la réalité au lieu de nous y incarner. Nous nous refermerons sur nous-mêmes, nous pleurerons sur nos pertes, nous nous plaindrons constamment et nous tomberons dans la tristesse et le pessimisme : tristesse et pessimisme qui ne viennent jamais de Dieu. Au contraire, nous sommes appelés à avoir un regard semblable à celui de Dieu, qui sait discerner le bien et s'obstine à le chercher, à le voir et à le cultiver. Il ne s'agit pas d'un regard naïf, mais d'un regard qui discerne la réalité.
Pour affiner notre discernement sur le monde sécularisé, inspirons-nous de ce qu'a écrit saint Paul VI dans Evangelii nuntiandi, une Exhortation apostolique encore aujourd’hui pleinement actuelle : pour lui, la sécularisation est « l’effort en lui-même juste et légitime, nullement incompatible avec la foi ou la religion » (Exhort. ap. Evangelii nuntiandi, n. 55), pour découvrir les lois de la réalité et de la vie humaine établies par le Créateur. En effet, Dieu ne veut pas que nous soyons des esclaves, mais des enfants, il ne veut pas décider à notre place, ni nous opprimer avec un pouvoir sacré dans un monde régi par des lois religieuses. Non, Il nous a créés libres et nous demande d'être des personnes adultes, des personnes responsables dans la vie et dans la société. Une autre chose - distinguait saint Paul VI - est le sécularisme, une conception de la vie qui sépare totalement du lien avec le Créateur, de sorte que Dieu devient « superflu et encombrant » et que naissent des « formes nouvelles d'athéisme », sournoises et variées : « une civilisation de consommation, l’hédonisme érigé en valeur suprême, une volonté de puissance et de domination, des discriminations de toute sorte » (ibid.). Ici, en tant qu'Église, surtout en tant que pasteurs du Peuple de Dieu, en tant que pasteurs, en tant que consacrées et consacrés, en tant que séminaristes et en tant qu'agents pastoraux, il nous revient d'être capables de faire ces distinctions, de discerner. Si nous cédons à un regard négatif et jugeons de manière superficielle, nous risquons d'envoyer un message trompeur, comme si derrière la critique de la sécularisation se cachait la nostalgie d'un monde sacralisé, d'une société d'autrefois où l'Église et ses ministres avaient plus de pouvoir et d’importance sociale. Et c'est un point de vue erroné.
Au contraire, comme le fait remarquer un grand spécialiste de ces questions, le problème de la sécularisation, pour nous chrétiens, ne devrait pas être la diminution de l’importance sociale de l'Église ou la perte de richesses matérielles et de privilèges ; il nous demande plutôt de réfléchir aux changements dans la société qui ont influencé la façon dont les gens pensent et organisent la vie. Si nous nous attardons sur ce point, nous nous rendons compte que ce n'est pas la foi qui est en crise, mais certaines formes et manières par lesquelles nous la proclamons. Et donc, la sécularisation est un défi pour notre imagination pastorale, c'est « une opportunité pour la recomposition de la vie spirituelle en de nouvelles formes et de nouvelles façons d'exister » (C. TAYLOR, A Secular Age, Cambridge 2007, p. 437). Ainsi, le regard qui discerne, tout en nous faisant voir les difficultés que nous avons à transmettre la joie de la foi, nous stimule en même temps à retrouver une nouvelle passion pour l'évangélisation, à chercher de nouveaux langages, à changer certaines priorités pastorales et à aller à l'essentiel.
Chers frères et sœurs, il est nécessaire de proclamer l'Évangile pour donner aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui la joie de la foi. Mais cette annonce ne se fait pas d'abord par des mots, mais par un témoignage débordant d'amour gratuit, comme Dieu le fait avec nous. C'est une annonce qui demande à être incarnée dans un style de vie personnel et ecclésial capable de raviver le désir du Seigneur, d'insuffler l'espérance, de transmettre la confiance et la crédibilité. Et à ce propos, je me permets, dans un esprit fraternel, de vous proposer trois défis, que vous pourrez poursuivre dans la prière et le service pastoral.
Le premier défi : faire connaître Jésus. Dans les déserts spirituels de notre temps, générés par le sécularisme et l'indifférence, il est nécessaire de revenir à la première annonce. Je le répète : il est nécessaire de revenir à la première annonce. Nous ne pouvons pas prétendre communiquer la joie de la foi en présentant des aspects secondaires à ceux qui n'ont pas encore accueilli le Seigneur dans leur vie, ou en répétant seulement certaines pratiques ou en reproduisant des formes pastorales du passé. Il faut trouver de nouvelles voies pour annoncer le cœur de l'Évangile à ceux qui n'ont pas encore rencontré le Christ. Et cela suppose une créativité pastorale pour rejoindre les gens là où ils vivent, en n’attendant pas qu’ils viennent : là où ils vivent, en trouvant des occasions d'écoute, de dialogue et de rencontre. Il faut revenir au caractère essentiel, à l'enthousiasme des Actes des Apôtres, à la beauté de nous sentir aujourd'hui des instruments de la fécondité de l'Esprit. Il faut retourner en Galilée. C’est le rendez-vous avec Jésus ressuscité : qu’ils aillent en Galilée pour – permettez-moi l’expression – recommencer après l’échec. Revenir en Galilée. Chacun de nous a sa propre "Galilée", celle de la première annonce. Récupérer cette mémoire.
Mais pour annoncer l'Évangile, il faut aussi être crédibles. Et voici le second défi : le témoignage. L'Évangile est annoncé de manière efficace lorsque c'est la vie qui parle, lorsqu'elle révèle cette liberté qui libère les autres, cette compassion qui ne demande rien en retour, cette miséricorde qui, sans paroles, parle du Christ. L’Église au Canada a commencé un nouveau parcours, après avoir été blessée et choquée par le mal perpétré par certains de ses enfants. Je pense en particulier aux abus sexuels commis contre des mineurs et personnes vulnérables, des scandales qui appellent des actions fortes et un combat irréversible. Je voudrais, avec vous, demander à nouveau pardon à toutes les victimes. La douleur et la honte que nous ressentons doivent devenir une occasion de conversion : plus jamais ça ! Et, en pensant au parcours de guérison et de réconciliation avec nos frères et sœurs autochtones, que la communauté chrétienne ne se laisse plus jamais contaminer par l'idée qu'il existe une supériorité d'une culture par rapport à une autre et qu’il soit légitime d'utiliser des moyens de coercition contre les autres. Retrouvons l'ardeur missionnaire de votre premier évêque, saint François de Laval, qui fulminait contre tous ceux qui exploitaient les autochtones en les incitant à consommer des boissons pour les arnaquer. Ne permettons à aucune idéologie d'aliéner et de confondre les styles et les modes de vie de nos peuples pour tenter de les soumettre et de les dominer. Que les nouveaux progrès de l’humanité soient assimilables dans leurs identités culturelles avec les clés de la culture.
Mais pour vaincre cette culture de l'exclusion, il faut commencer par nous : les pasteurs, qu’ils ne se sentent pas supérieurs à leurs frères et sœurs du Peuple de Dieu ; que les personnes consacrées vivent la fraternité et la liberté de l’obéissance dans la communauté ; que les séminaristes soient prêts à être des serviteurs dociles et disponibles, et que les agents pastoraux ne comprennent pas leur service comme un pouvoir. Cela commence ici. Vous êtes les protagonistes et les bâtisseurs d'une Église différente : humble, douce, miséricordieuse, une Église qui accompagne les processus, qui travaille avec détermination et sérénité à l'inculturation, qui valorise chacun et chaque diversité culturelle et religieuse. Offrons ce témoignage !
Enfin, le troisième défi : la fraternité. Le premier, faire connaître Jésus ; le second, le témoignage ; le troisième, la fraternité. L'Église sera un témoin crédible de l'Évangile dans la mesure où ses membres vivront la communion, en créant des occasions et des espaces pour que quiconque s'approche de la foi trouve une communauté accueillante, qui sait écouter, qui sait dialoguer, qui favorise une bonne qualité des relations. Votre saint évêque disait ainsi aux missionnaires : « Souvent, une parole amère, une impatience, un visage de rejet détruiront en un instant ce qui a été construit en beaucoup de temps » (Instructions aux missionnaires, 1668).
Il s’agit de vivre une communauté chrétienne qui devient ainsi une école d'humanité, où l'on apprend à s'aimer comme frères et sœurs, prêts à travailler ensemble pour le bien commun. Au cœur de l'annonce évangélique, en effet, se trouve l'amour de Dieu qui transforme et nous rend capables de communier avec tous et de servir tous. Un théologien de cette terre a écrit : « L'amour que Dieu nous accorde déborde d'amour... C'est un amour qui pousse le bon Samaritain à s'arrêter et à prendre soin du voyageur agressé par des voleurs. C'est un amour qui n'a pas de frontières, qui cherche le royaume de Dieu... et ce royaume est universel » (B. LONERGAN, "The Future of Christianity", in A Second Collection : Papers by Bernard F.J. Lonergan S.J., London 1974, p. 154). L'Église est appelée à incarner cet amour sans frontières, à construire le rêve que Dieu a pour l'humanité : être tous frères. Demandons-nous : comment va la fraternité entre nous ? Les évêques entre eux et avec les prêtres, les prêtres entre eux et avec le peuple de Dieu : sommes-nous des frères ou des concurrents divisés en partis ? Et comment sont nos relations avec ceux qui ne sont pas "des nôtres", avec ceux qui ne croient pas, avec ceux qui ont des traditions et des coutumes différentes ? Voilà le chemin : promouvoir des relations fraternelles avec tous, avec nos frères et sœurs autochtones, avec chaque sœur et frère que nous rencontrons, parce que dans le visage de chacun se reflète la présence de Dieu.
Chers frères et sœurs, ce ne sont là que quelques défis. N'oublions pas que nous ne pouvons seulement les relever qu'avec la puissance de l'Esprit, que nous devons toujours invoquer dans la prière. Par contre, ne laissons pas entrer en nous l'esprit de sécularisme, en pensant que nous pouvons créer des projets qui fonctionnent seuls et avec les forces humaines uniquement, sans Dieu. C’est une idolâtrie, l’idolâtrie des projets sans Dieu. Et, je vous le recommande vivement, ne nous enfermons pas dans le "retour en arrière" mais allons de l'avant, avec joie !
Mettons en pratique ces paroles que nous adressons à saint François de Laval :
Tu as été l’homme du partage, visitant les malades,
habillant les pauvres, luttant pour la dignité des peuples autochtones,
soutenant les missionnaires épuisés,
toujours prêt à tendre la main à ceux qui étaient plus mal en point que toi.
Combien de fois tes projets ont été anéantis !
Chaque fois, tu les as remis sur pied.
Tu avais compris que l’œuvre de Dieu n’est pas de pierre,
et qu’en cette terre de découragement,
il fallait un bâtisseur d’espérance.
Je vous remercie pour tout ce que vous faites, je vous bénis du fond du cœur. Et s’il vous plaît, continuez à prier pour moi.