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CONSISTOIRE ORDINAIRE PUBLIC POUR LA CRÉATION DE NOUVEAUX CARDINAUX ET POUR LE VOTE DE CERTAINES CAUSES DE CANONISATION
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Samedi 27 août 2022
Ce discours de Jésus, au milieu de l’Évangile de Luc, nous atteint comme une flèche : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (12, 49).
Alors qu’il est en marche avec les disciples vers Jérusalem, le Seigneur fait une annonce dans un style prophétique typique, en utilisant deux images : le feu et le baptême (cf. 12, 49-50). Le feu, il doit l’apporter dans le monde ; le baptême, il devra le recevoir lui-même. Je ne prends que l’image du feu, qui est ici la flamme puissante de l’Esprit de Dieu, c’est Dieu lui-même, comme un « feu dévorant » (Dt 4, 24 ; He 12, 29), Amour passionné qui purifie, régénère et transfigure tout. Ce feu – comme d’ailleurs aussi le “baptême” – se révèle pleinement dans le mystère pascal du Christ, lorsque, comme colonne ardente, il ouvre le chemin de la vie à travers la mer ténébreuse du péché et de la mort.
Mais il y a aussi un autre feu, celui de braises. Nous le trouvons chez Jean, dans le récit de la troisième et dernière apparition de Jésus ressuscité aux disciples, près du lac de Galilée (cf. 21, 9-14). Ce feu de camp a été allumé par Jésus lui-même, près du rivage, pendant que les disciples étaient sur les barques et tiraient le filet rempli de poissons. Et Simon-Pierre est arrivé le premier, à la nage, plein de joie (cf. v. 7). Le feu de braises est doux, caché, mais il dure longtemps et sert à cuisiner. Et là, au bord du lac, il crée un environnement familier où les disciples goûtent, émerveillés et émus, l’intimité avec leur Seigneur.
Ça nous fera du bien, chers frères et sœurs, en ce jour, de méditer ensemble à partir de l’image du feu, sous cette double forme ; et à sa lumière de prier pour les Cardinaux, en particulier pour vous, qui précisément dans cette célébration en recevez la dignité et la charge.
Avec les paroles rapportées dans l’Évangile de Luc, le Seigneur nous appelle à nouveau à nous mettre derrière Lui, à le suivre sur le chemin de sa mission. Une mission de feu – comme celle d’Élie –, à la fois pour ce qu’il est venu faire et pour la façon dont il l’a fait. Et à nous qui, dans l’Église, avons été pris parmi le peuple pour un ministère de service spécial, c’est comme si Jésus donnait la torche allumée, en disant : Prenez, « de même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20, 21).Ainsi, le Seigneur veut nous communiquer son courage apostolique, son zèle pour le salut de tout être humain, sans exclure personne. Il veut nous communiquer sa magnanimité, son amour sans limites, sans réserve, sans conditions, parce que dans son cœur brûle la miséricorde du Père.C’est ce qui brûle dans le cœur de Jésus : la miséricorde du Père. Et, dans ce feu, il y a aussi la tension mystérieuse, propre à la mission du Christ, entre la fidélité à son peuple, à la terre des promesses, à ceux que le Père lui a donnés et, en même temps, l’ouverture à tous les peuples – cette tension universelle –, à l’horizon du monde, aux périphéries encore inconnues.
Ce feu puissant est celui qui a habité l’apôtre Paul dans son service inlassable de l’Évangile, dans sa “course” missionnaire guidée, toujours poussée en avant par l’Esprit et par la Parole. C’est aussi le feu de tant de missionnaires qui ont fait l’expérience de la joie difficile et douce d’évangéliser, et dont la vie même est devenue évangile, parce qu’ils ont été avant tout des témoins.
Frères et sœurs, c’est le feu que Jésus est venu “jeter sur la terre”, et que l’Esprit Saint allume aussi dans les cœurs, dans les mains et dans les pieds de ceux qui le suivent, le feu de Jésus, le feu que Jésus apporte.
Ensuite il y a l’autre feu, celui de braises. Le Seigneur veut nous le communiquer aussi, afin que comme Lui, avec douceur, avec fidélité, avec proximité et tendresse – c’est le style de Dieu : proximité, compassion et tendresse – nous puissions faire goûter à beaucoup la présence de Jésus vivant au milieu de nous. Une présence si évidente, même dans le mystère, qu’il n’est même pas nécessaire de demander : “Qui es-tu ?”, parce que le cœur lui-même dit que c’est Lui, c’est le Seigneur. Ce feu brûle de façon particulière dans la prière d’adoration, quand nous sommes en silence près de l’Eucharistie et que nous goûtons la présence humble, discrète, cachée du Seigneur, comme un feu de braises. Ainsi, cette présence elle-même devient nourriture pour notre vie quotidienne.
Le feu de braises fait penser par exemple à saint Charles de Foucauld : à son long séjour dans un milieu non chrétien, dans la solitude du désert, en misant tout sur la présence : la présence de Jésus vivant, dans la Parole et dans l’Eucharistie, et sa même présence fraternelle, amicale, charitable. Mais il fait aussi penser à ces frères et sœurs qui vivent la consécration séculière, dans le monde, en alimentant le feu doux et durable dans les milieux de travail, dans les relations interpersonnelles, dans les rencontres de petites fraternités ; ou bien, comme prêtres, dans un ministère persévérant et généreux, sans bruits, au milieu des gens de la paroisse.Un curé de trois paroisses, ici en Italie, me disait qu’il avait beaucoup de travail. “Mais es-tu capable de visiter tous les gens ?”, ai-je dit. “Oui, je connais tout le monde !” – “Mais connais-tu le nom de tout le monde ?” – “Oui, même le nom des chiens des familles”. C’est le feu doux qu’apporte l’apostolat à la lumière de Jésus. Et puis, n’est-ce pas le feu de braise qui réchauffe chaque jour la vie de tant d’époux chrétiens ? La sainteté conjugale ! Ravivé avec une prière simple, “faite à la maison”, avec des gestes et des regards de tendresse, et avec l’amour qui accompagne patiemment les enfants sur leur chemin de croissance. Et n’oublions pas le feu de braises gardé par les personnes âgées – ils sont un trésor, un trésor de l’Église – le foyer de la mémoire, tant dans le domaine familial que dans le domaine social et civil. Combien ce brasier des personnes âgées est important ! Autour de lui se rassemblent les familles ; il permet de lire le présent à la lumière des expériences passées, et de faire des choix sages.
Chers frères Cardinaux, dans la lumière et dans la force de ce feu marche le Peuple saint et fidèle, dont nous avons été tirés, de ce Peuple de Dieu, et auquel nous avons été envoyés comme ministres du Christ Seigneur. Qu’est-ce que ce double feu de Jésus dit en particulier à moi et à vous, le feu vif et le feu doux ? Il me semble qu’il nous rappelle qu’un homme au zèle apostolique est poussé par le feu de l’Esprit à prendre courageusement soin des choses, grandes comme des petites, parce que “non coerceri a maximo, contineri tamen a minimo, divinum est”. N’oubliez pas : c’est ce qu’apporte saint Thomas dans la Prima Primae. Non coerceri a maximo : avoir de grands horizons et une grande envie de grandes choses ; contineri tamen a minimo, c’est divin, divinum est.
Un Cardinal aime l’Église, toujours avec le même feu spirituel, en traitant les grandes questions, comme en s’occupant des petites ; en rencontrant les grands de ce monde – il doit le faire, plusieurs fois –, comme les petits, qui sont grands devant Dieu. Je pense, par exemple, au Cardinal Casaroli, justement célèbre pour son regard ouvert pour accompagner, avec un dialogue sage et patient, les nouveaux horizons de l’Europe après la guerre froide – et que Dieu ne veuille pas que la myopie humaine referme à nouveau ces horizons qu’il a ouverts ! Mais, aux yeux de Dieu, les visites qu’il rendait régulièrement aux jeunes détenus dans une prison pour mineurs de Rome sont tout aussi importantes, où il était appelé “Don Agostino”. Il faisait la grande diplomatie – le martyre de la patience, ainsi était sa vie – avec la visite hebdomadaire à Casal del Marmo, avec les jeunes. Et combien d’exemples de ce type on pourrait apporter ! Je pense au Cardinal Van Thuân, appelé à paître le Peuple de Dieu dans d’autres situations cruciales du 20ème siècle, et en même temps poussé par le feu de l’amour du Christ à prendre soin de l’âme du geôlier qui veillait à la porte de sa cellule.Ces gens n’avaient pas peur du “grand”, du “maximum” ; mais il prenait aussi le “petit” de chaque jour. Après une rencontre au cours de laquelle le [futur] Cardinal Casaroli avait informé saint Jean XXIII de sa dernière mission – je ne sais pas si c’était en Slovaquie ou en Tchéquie, un de ces pays, on parlait de haute politique –, et quand il s’en allait, le Pape l’appela et lui dit : “Une chose : Continuez-vous à aller vers ces jeunes détenus ?” – “Oui” – “Ne les laissez jamais !”. La grande diplomatie et la petite chose pastorale. C’est le cœur d’un prêtre, le cœur d’un cardinal.
Chers frères et sœurs, revenons avec le regard à Jésus : Lui seul connaît le secret de cette magnanimité humble, de cette puissance douce, de cette universalité attentive aux détails. Le secret du feu de Dieu, qui descend du ciel en l’éclairant d’une extrémité à l’autre et qui prépare lentement la nourriture des familles pauvres, des personnes migrantes, ou sans maison. Jésus veut jeter aujourd’hui encore ce feu sur la terre ; il veut encore l’allumer sur les rives de nos histoires quotidiennes. Il nous appelle par notre nom, chacun de nous, il nous appelle par notre nom : nous ne sommes pas un numéro ; il nous regarde dans les yeux, chacun de nous, laissons-nous regarder dans les yeux, et il nous demande :toi, nouveau cardinal – et vous tous, frères cardinaux –, puis-je compter sur toi ? Cette demande du Seigneur.
Et je ne veux pas finir sans mentionner le cardinal Richard Kuuia Baawobr, évêque de Wa, qui hier, à son arrivée à Rome, se sentait mal et a été hospitalisé pour un problème cardiaque et il a eu, je crois, une intervention, quelque chose de ce genre. Prions pour ce frère qui devait être ici et qui est hospitalisé. Merci.








SAINTE MESSE ET BÉATIFICATION DU SERVITEUR DE DIEU LE SOUVERAIN PONTIFE JEAN PAUL Ier
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Place Saint-Pierre
XXIIIe dimanche du temps ordinaire, 4 septembre 2022
Jésus est en chemin vers Jérusalem et l’Évangile d’aujourd’hui dit que « de grandes foules faisaient route avec lui » (Lc 14, 25). Faire route avec Lui signifie le suivre, c’est-à-dire devenir des disciples. Pourtant, le Seigneur fait à ces personnes un discours peu attrayant et très exigeant : celui qui ne l’aime pas plus que ses proches, celui qui ne porte pas sa croix, celui qui ne se détache pas des biens terrestres ne peut pas être son disciple (cf. vv. 26-27.33). Pourquoi Jésus adresse-t-il ces paroles à la foule ? Quelle est la signification de ses avertissements ? Essayons de répondre à ces questions.
Tout d’abord, nous voyons une foule nombreuse, beaucoup de gens qui suivent Jésus. Nous pouvons imaginer que beaucoup ont été fascinés par ses paroles et émerveillés par les gestes qu’il a accomplis ; et donc, ils auront vu en Lui une espérance pour leur avenir. Qu’aurait fait tout maître de l’époque, ou – peut-on se demander – qu’aurait fait un leader rusé en voyant que ses paroles et son charisme attirent les foules et augmentent sa popularité ? Cela arrive encore aujourd’hui : en particulier dans les moments de crise, personnelle et sociale, lorsque nous sommes davantage portés à des sentiments de colère ou que nous avons peur d’une chose qui menace notre avenir, nous devenons plus vulnérables. Et alors, dans l’émotion du moment, nous faisons confiance à ceux qui savent manœuvrer avec dextérité et ruse, en profitant des peurs de la société et en nous promettant d’être notre “sauveur” qui résoudra les problèmes, alors qu’en réalité, ils veulent accroître leur popularité et leur pouvoir, leur image, leur capacité d’avoir les choses en main.
L’Évangile nous dit que Jésus ne fait pas ainsi. Le style de Dieu est différent. Il est important de comprendre le style de Dieu, comment Dieu agit. Dieu agit avec un style et le style de Dieu est différent de celui de ces gens parce qu’Il n’instrumentalise pas nos besoins, il n’utilise jamais nos faiblesses pour grandir. Il ne veut pas nous séduire par la tromperie ni distribuer des joies à bon marché. Il n’est pas intéressé par la marée humaine. Il n’a pas le culte des chiffres, il ne cherche pas l’approbation, il n’est pas idolâtre du succès personnel. Au contraire, il semble s’inquiéter quand les gens le suivent avec euphorie et s’enthousiasment trop facilement. C’est pourquoi, au lieu de se laisser attirer par le charme de la popularité – parce que popularité séduit - , il demande à chacun de discerner avec attention les motivations pour lesquelles il le suit et les conséquences que cela comporte. En effet, beaucoup parmi cette foule suivaient peut-être Jésus parce qu’ils espéraient qu’il serait un chef qui les délivrerait des ennemis, quelqu’un qui prendrait le pouvoir et qui le partagerait avec eux ; ou bien quelqu’un qui, faisant des miracles, résoudrait les problèmes de la faim et des maladies. On peut suivre le Seigneur, en effet, pour diverses raisons et certaines, nous devons le reconnaître, sont mondaines : derrière une apparence religieuse impeccable peut se cacher la simple satisfaction de ses besoins, la recherche du prestige personnel, le désir d’avoir un rôle, de contrôler les choses, le désir de prendre la place et d’obtenir des privilèges, l’aspiration à recevoir de la reconnaissance et ainsi de suite. Cela arrive aujourd’hui entre chrétiens. Mais ce n’est pas le style de Jésus. Et cela ne peut pas être le style du disciple ni de l’Église. Si quelqu’un suit Jésus avec ses intérêts personnels, il fait fausse route.
Le Seigneur demande une autre attitude. Le suivre ne signifie pas entrer dans une cour ou participer à un cortège triomphal, ni même recevoir une assurance-vie. Au contraire, cela signifie « porter la croix » (Lc 14, 27) : comme Lui, se charger de ses fardeaux et des fardeaux des autres, faire de sa vie un don, non une possession, la dépenser en imitant l’amour généreux et miséricordieux qu’Il a pour nous. Il s’agit de choix qui engagent la totalité de l’existence ; c’est pourquoi Jésus désire que le disciple ne mette rien avant cet amour, pas même les affections les plus chères et les biens les plus grands.
Mais pour faire cela, il faut le regarder plus que nous-mêmes, apprendre l’amour, le puiser du Crucifié. Là, nous voyons cet amour qui se donne jusqu’à la fin, sans mesure et sans limites. La mesure de l’amour est d’aimer sans mesure. Nous-mêmes – dit le Pape Luciani – « nous sommes de la part de Dieu objet d’un amour sans déclin » (Angélus, 10 septembre 1978). Sans déclin : il ne s’éclipse jamais de notre vie, il resplendit sur nous et éclaire même les nuits les plus sombres. Et alors, en regardant le Crucifié, nous sommes appelés à la hauteur de cet amour : à nous purifier de nos idées déformées sur Dieu et de nos fermetures, à l’aimer Lui et les autres, dans l’Église et dans la société, même ceux qui ne la pensent pas comme nous, même les ennemis.
Aimer : même si cela coûte la croix du sacrifice, du silence, de l’incompréhension, de la solitude, du fait d’être entravés et persécutés. Aimer ainsi, y compris à ce prix, parce que – disait encore le bienheureux Jean-Paul Ier – si tu veux embrasser Jésus crucifié, « tu ne peux faire moins que de te pencher sur la croix et te laisser piquer par quelqu’épine de la couronne qui se trouve sur la tête du Seigneur » (Audience Générale, 27 septembre 1978). L’amour jusqu’au bout, avec toutes ses épines : non pas les choses faites à moitié, les arrangements ou la vie tranquille. Si nous ne visons pas haut, si nous ne risquons pas, si nous nous contentons d’une foi à l’eau de roses, nous sommes – dit Jésus – comme celui qui veut construire une tour mais ne calcule pas bien les moyens pour le faire ; il « pose les fondations » et ensuite « n’est pas capable d’achever » (v. 29). Si, par peur de nous perdre, nous renonçons à nous donner, nous laissons les choses inachevées : les relations, le travail, les responsabilités qui nous sont confiées, les rêves, et même la foi. Et alors nous finissons par vivre à moitié – et combien de personnes vivent à moitié, nous aussi souvent nous avons la tentation de vivre à moitié - sans jamais faire le pas décisif, sans décoller, sans risquer pour le bien, sans vraiment nous engager pour les autres. Jésus nous demande ceci : vis l’Évangile et tu vivras la vie, non pas à moitié mais à fond. Vis l’Evangile, vis la vie, sans compromis.
Frères, sœurs, le nouveau bienheureux a vécu ainsi : dans la joie de l’Évangile, sans compromis, en aimant jusqu’à la fin. Il a incarné la pauvreté du disciple, qui n’est pas seulement se détacher des biens matériels, mais surtout vaincre la tentation de mettre son moi au centre et chercher sa gloire. Au contraire, suivant l’exemple de Jésus, il a été un pasteur doux et humble. Il se considérait comme la poussière sur laquelle Dieu avait daigné écrire (cf. A. Luciani/Jean-Paul I, Opera omnia, Padova 1988, vol. II, p. 11). C’est pourquoi il disait : « Le Seigneur a beaucoup recommandé : soyez humbles. Même si vous avez accompli de grandes choses, dites : nous sommes des serviteurs inutiles » (Audience Générale, 6 septembre 1978).
Avec le sourire, le Pape Luciani a réussi à transmettre la bonté du Seigneur. C’est beau une Église au visage joyeux, au visage serein et souriant, une Eglise qui ne ferme jamais les portes, qui n’endurcit pas les cœurs, qui ne se plaint pas et qui ne nourrit pas de ressentiment, qui n’est pas en colère ni intolérante, qui ne se présente pas de manière hargneuse, qui ne souffre pas de nostalgie du passé. Prions notre père et frère, demandons-lui de nous obtenir “le sourire de l’âme”, transparent, qui ne trompe pas, le sourire de l’âme. Demandons, avec ses paroles, ce qu’il avait l’habitude de demander : « Seigneur, prends-moi comme je suis, avec mes défauts, avec mes manquements, mais fais-moi devenir comme tu désires que je sois » (Audience Générale, 13 septembre 1978). Amen.
















MESSE EN LA FÊTE DE L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
VOYAGE APOSTOLIQUE DE SA SAINTETÉ FRANÇOIS
AU KAZAKHSTAN
HOMÉLIE
Place de l'Expo, Noursoultan
Mercredi 14 septembre 2022
La croix est un gibet de mort, et pourtant, en ce jour de fête, nous célébrons l'exaltation de la Croix du Christ. C’est parce que sur ce bois, Jésus a pris sur lui notre péché et le mal du monde, et il les a vaincus par son amour. Voilà pourquoi nous la célébrons aujourd’hui. La Parole de Dieu que nous avons entendue nous le raconte, en opposant, d'une part, les serpents qui mordent et, d'autre part, le serpent qui sauve. Arrêtons-nous sur ces deux images.
Tout d'abord, les serpents qui mordent. Ils attaquent le peuple qui est tombé pour la énième fois dans le péché du murmure. Murmurer contre Dieu ce n’est pas seulement dire du mal et se plaindre de Lui ; cela signifie plus profondément, que, dans le cœur des Israélites, la confiance en Lui, en Sa promesse, a fait défaut. Le peuple de Dieu, en effet, marche dans le désert vers la terre promise et accablé par la fatigue, il ne supporte pas le voyage (cf. Nb 21,4). Alors il se décourage, il perd espoir, et, à un certain moment, c'est comme s'il oublie la promesse du Seigneur : ils n'ont plus la force de croire que c'est Lui qui conduit leur voyage vers une terre riche et féconde.
Ce n'est pas une coïncidence si, alors que leur confiance en Dieu s'épuise, le peuple est mordu par des serpents qui tuent. Ceux-ci rappellent le premier serpent mentionné dans la Bible, dans le livre de la Genèse, le tentateur qui empoisonne le cœur de l'homme pour le faire douter de Dieu. En effet, le diable, précisément sous la forme d'un serpent, séduit Adam et Ève, les trompe et les rend méfiants en les convainquant que Dieu n'est pas bon, mais qu'il est plutôt envieux de leur liberté et de leur bonheur. A présent, dans le désert, les serpents reviennent, des « serpents brûlants » (v. 6) ; c'est dire que le péché des origines revient : les Israélites doutent de Dieu, ils ne lui font pas confiance, ils murmurent, se rebellent contre Celui qui leur a donné la vie et vont ainsi à leur mort. Voilà où mène la défiance du cœur !
Chers frères et sœurs, cette première partie du récit nous demande de regarder de plus près les moments de notre histoire personnelle et communautaire où la confiance, dans le Seigneur et entre nous, a failli. Combien de fois, découragés et impatients, nous nous sommes desséchés dans nos déserts, perdant de vue le but du voyage ! Dans ce grand pays aussi, il existe un désert qui, tout en offrant un paysage splendide, nous parle de cette peine, de cette aridité que nous portons parfois dans notre cœur. Ce sont les moments de fatigue et d'épreuve, dans lesquels nous n'avons plus la force de regarder vers le haut, vers Dieu. Ce sont les situations de la vie personnelle, ecclésiale et sociale dans lesquelles nous sommes mordus par le serpent de la méfiance qui nous injecte les poisons de la désillusion et du découragement, du pessimisme et de la résignation, en nous enfermant dans notre ego, en éteignant l'enthousiasme.
Mais dans l'histoire de cette terre, il y a eu d'autres morsures douloureuses : je pense aux serpents brûlants de la violence, de la persécution athée, à un parcours parfois troublé au cours duquel la liberté du peuple a été menacée et sa dignité blessée. Il est bon que nous gardions le souvenir de ce que nous avons souffert : nous ne devons pas effacer de notre mémoire certaines obscurités, au risque de croire qu'elles appartiennent au passé et que le chemin du bien est tracé pour toujours. Non, la paix n'est jamais acquise une fois pour toutes, elle doit être conquise chaque jour, tout comme la coexistence entre les différentes ethnies et traditions religieuses, le développement intégral et la justice sociale. Et pour que le Kazakhstan grandisse encore plus « dans la fraternité, le dialogue et la compréhension [...] pour construire des ponts de solidarité et de coopération avec d'autres peuples, nations et cultures » (St Jean Paul II, Discours lors de la cérémonie d'accueil, 22 septembre 2001), l'engagement de tous est nécessaire. Avant tout, un acte de foi renouvelé envers le Seigneur est nécessaire : lever les yeux, regarder vers Lui et apprendre de son amour universel et crucifié.
Nous en arrivons ainsi à la deuxième image : le serpent qui sauve. Alors que le peuple meurt à cause des serpents brûlants, Dieu entend la prière d'intercession de Moïse et lui dit : « Fais-toi un serpent et dresse-le au sommet d’un mât ; celui qui sera mordu et qui le regardera restera en vie » (Nb 21,8). En effet, « quand un serpent avait mordu quelqu'un, s'il regardait le serpent d'airain, il restait en vie » (v. 9). Nous pourrions toutefois nous demander pourquoi Dieu, au lieu de donner ces instructions pénibles à Moïse, n'a-t-il pas simplement détruit les serpents venimeux ? Cette manière de faire nous révèle sa façon d’agir face au mal, au péché et à la méfiance de l’humanité. Alors comme maintenant, dans le grand combat spirituel qui anime l'histoire jusqu'à la fin, Dieu n'anéantit pas les bassesses que l'homme poursuit librement : les serpents venimeux ne disparaissent pas, ils sont toujours là, embusqués, ils peuvent toujours mordre. Qu'est-ce qui a changé alors, que fait Dieu ?
Jésus l'explique dans l'Évangile : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 3, 14-15). Voici le tournant : le serpent qui sauve est arrivé parmi nous: Jésus qui, élevé sur le bois de la croix, ne permet pas aux serpents venimeux qui nous assaillent de nous conduire à la mort. Face à nos bassesses, Dieu nous donne une nouvelle hauteur : si nous gardons le regard tourné vers Jésus, les morsures du mal ne peuvent plus nous dominer, parce que, sur la croix, il a pris sur Lui le poison du péché et de la mort et en a anéanti le pouvoir destructeur. C'est ce que le Père a fait face à propagation du mal dans le monde ; il nous a donné Jésus, qui s'est fait proche de nous d'une manière telle que nous n'aurions jamais pu l’imaginer : « Lui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous » (2 Co 5, 21). Telle est l'infinie grandeur de la miséricorde divine : Jésus qui s'est « fait péché » pour nous, Jésus qui sur la croix s'est « fait serpent » – pourrions-nous dire – afin qu’en regardant vers Lui, nous puissions résister aux morsures empoisonnées des serpents mauvais qui nous assaillent.
Frères et sœurs, voici la route, la voie de notre salut, de notre renaissance et de notre résurrection : regarder Jésus crucifié. De cette hauteur, nous pouvons voir nos vies et l'histoire de nos peuples d'une manière nouvelle. Car de la Croix du Christ, nous apprenons l'amour, et non la haine ; nous apprenons la compassion, et non l'indifférence ; nous apprenons le pardon, et non la vengeance. Les bras ouverts de Jésus sont l'étreinte de tendresse avec laquelle Dieu veut nous accueillir. Et ils nous montrent la fraternité que nous sommes appelés à vivre entre nous et avec tous. Ils nous montrent le chemin, le chemin chrétien : non pas le chemin de l'imposition et de la contrainte, du pouvoir et de l’importance, jamais le chemin qui brandit la croix du Christ contre d'autres frères et sœurs pour lesquels il a donné sa vie ! La voie de Jésus, la voie du salut est autre : c'est la voie de l'amour humble, gratuit et universel, sans « si » et sans « mais ».
Oui, parce que sur le bois de la croix, le Christ a enlevé le poison du serpent du mal, et qu’être chrétien signifie vivre sans poisons : ne vous mordez pas, ne murmurez pas, n'accusez pas, ne bavardez pas, ne répandez pas d’œuvres mauvaises, ne polluez pas le monde avec le péché et la méfiance qui vient du Malin. Frères et sœurs, nous renaissons du côté ouvert de Jésus sur la croix : qu'il n'y ait pas en nous de poison de mort (cf. Sg 1, 14). Prions plutôt pour que, par la grâce de Dieu, nous devenions de plus en plus chrétiens : témoins joyeux de la vie nouvelle, de l'amour et de la paix.
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VISITE PASTORALE À MATERA POUR LA CLÔTURE DU 27e CONGRÈS EUCHARISTIQUE NATIONAL ITALIEN
CONCÉLÉBRATION EUCHARISTIQUE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Stade communal de Matera
Dimanche 25 septembre 2022
Le Seigneur nous rassemble autour de sa table, en se faisant  pain pour nous: «C’est le pain de la fête sur la table des enfants, [...] il crée le partage, renforce les liens, a le goût de la communion» (Hymne XVIICongrès eucharistique national, Matera 2022). Pourtant, l’Evangile que nous venons d’entendre nous dit que le pain n’est pas toujours partagé sur la table du monde: c’est vrai; il n’émane pas toujours le parfum de la communion; il n’est pas toujours rompu dans la justice.
Cela nous  fait du bien de nous arrêter devant la scène dramatique décrite par Jésus dans cette parabole que nous avons entendue: d’un côté, un riche vêtu de pourpre et de lin fin, qui affiche son opulence et fait bonne chère; de l’autre côté, un pauvre, couvert de plaies, qui gît sur la porte en espérant que quelques miettes tombent de cette table pour qu’il s’en nourrisse. Et devant cette contradiction — que nous voyons tous les jours — devant cette contradiction, nous nous demandons: à quoi nous invite le sacrement de l’Eucharistie, source et sommet de la vie du chrétien?
Tout d’abord, l’Eucharistie nous rappelle le primat de Dieu. Le riche de la parabole n’est pas ouvert à la relation avec Dieu: il ne pense qu’à son propre bien-être, à satisfaire ses besoins, à profiter de la vie. Et avec cela il a aussi  perdu son nom. L’Evangile ne dit pas comment il s’appelait: il le nomme d’un adjectif «un riche», au contraire, il dit le nom du pauvre: Lazare. Les richesses te conduisent à cela, elles te dépouillent même de ton nom. Satisfait de lui-même, ivre d’argent, étourdi par la foire des vanités, dans sa vie il n’y a pas de place pour Dieu parce qu’il n’adore que lui-même. Ce n’est pas par hasard qu’on ne dit pas son nom: on l’appelle «riche», on le définit seulement avec un adjectif parce que désormais, il a perdu son nom, il a perdu son identité qui n’est donnée que par les biens qu’il possède. Comme cette réalité est triste aujourd’hui aussi, quand nous confondons ce que nous sommes avec ce que nous avons, quand nous jugeons les gens par la richesse qu’ils ont, par les titres qu’ils exhibent, par les rôles qu’ils jouent ou par la marque du vêtement qu’ils portent. C’est la religion de l’avoir et du paraître, qui domine souvent la scène de ce monde, mais à la fin, elle nous laisse les mains vides: toujours. A ce riche de l’Evangile n’est pas même resté le nom. Il n’est plus personne. Au contraire, le pauvre a un nom, Lazare, qui signifie «Dieu aide». Même dans sa situation de pauvreté et de marginalisation, il peut conserver intacte sa dignité parce qu’il vit dans la relation avec Dieu. Il y a quelque chose de Dieu dans son nom et Dieu est l’espérance inébranlable de sa vie.
Voici donc le défi permanent que l’Eucharistie offre à notre vie: adorer Dieu et pas soi-même, pas nous-mêmes. Le placer au centre et pas la vanité de son moi. Nous rappeler que seul le Seigneur est Dieu et tout le reste est don de son amour. Parce que si nous nous adorons nous-mêmes, nous mourons dans l’asphyxie de notre petit moi; si nous adorons les richesses de ce monde, elles s’emparent de nous et nous rendent esclaves; si nous adorons le dieu de l’apparence et nous enivrons dans le gaspillage, tôt ou tard,  la vie elle-même nous présentera l’addition. La vie nous présente toujours l’addition. Quand, au contraire, nous adorons le Seigneur Jésus présent dans l’Eucharistie, nous recevons un regard nouveau sur notre vie aussi: je ne suis pas les choses que je possède ou les succès que je réussis à obtenir; la valeur de ma vie ne dépend pas de combien je réussis à exhiber ni ne diminue quand je rencontre des échecs et des insuccès. Je suis un fils bien-aimé, chacun de nous est un fils bien-aimé; je suis béni par Dieu; Il a voulu me revêtir de beauté et il me veut libéré, il me veut libérée de tout esclavage. Rappelons-nous ceci: celui qui adore Dieu ne devient esclave de personne: il est libre. Redécouvrons la prière d’adoration, une prière que l’on oublie fréquemment. Adorer, la prière d’adoration, redécouvrons-la: elle nous libère et nous rend à notre dignité d’enfants, pas d’esclaves.
Outre le primat de Dieu, l’Eucharistie nous appelle à l’amour des frères. Ce Pain est par excellence le Sacrement de l’amour. C’est le Christ qui s’offre et se brise pour nous et nous demande de faire de même, afin que notre vie soit du blé moulu et devienne du pain qui nourrit nos frères. Le riche de l’Evangile échoue dans cette tâche; il vit dans l’opulence, festoie abondamment sans même s’apercevoir du cri silencieux du pauvre Lazare, qui gît épuisé à sa porte. Ce n’est qu’à la fin de la vie, quand le Seigneur renverse les destins, qu’il s’aperçoit enfin de Lazare, mais Abraham lui dit: «Entre nous et vous un grand abîme a été fixé» (Lc 16, 26). Mais c’est toi qui l’as fixé: toi-même. C’est nous, quand nous fixons des abysses dans l’égoïsme. Le riche avait creusé un abîme entre lui et Lazare au cours de sa vie terrestre et maintenant, dans la vie éternelle, cet abîme demeure. Parce que notre avenir éternel dépend de cette vie présente: si nous creusons maintenant un gouffre avec nos frères et sœurs —, nous «creusons notre tombe» pour l’après; si nous élevons maintenant des murs contre nos frères et sœurs, nous restons prisonniers de la solitude et de la mort même après.
Chers frères et sœurs, il est douloureux de voir que cette parabole est encore l’histoire de nos jours: les injustices, les inégalités, les ressources de la terre distribuées de manière inégale, les abus des puissants envers les faibles, l’indifférence envers le cri des pauvres, l’abîme que nous creusons chaque jour en créant de la marginalisation, ne peuvent pas — toutes ces choses — nous laisser indifférents. Et alors aujourd’hui, ensemble, nous reconnaissons que l’Eucharistie est prophétie d’un monde nouveau, c’est la présence de Jésus qui nous demande de nous engager afin que se produise une conversion concrète:  conversion de l’indifférence à la compassion, conversion du gaspillage au partage, conversion de l’égoïsme à l’amour, conversion de l’individualisme à la fraternité.
Frères et sœurs, rêvons. Rêvons d’une Eglise comme cela: une Eglise eucharistique. Faite de femmes et d’hommes qui se rompent comme le pain pour tous ceux qui mâchent la solitude et la pauvreté, pour ceux qui sont affamés de tendresse et de compassion, pour ceux dont la vie s’émiette parce qu’il manque le bon levain de l’espérance. Une Eglise qui s’agenouille devant l’Eucharistie et adore avec émerveillement le Seigneur présent dans le pain; mais qui sait aussi se plier avec compassion et tendresse devant les blessures de ceux qui souffrent, en soulevant les pauvres, en essuyant les larmes de ceux qui souffrent, en se faisant pain d’espérance et de joie pour tous. Parce qu’il n’y a pas de véritable culte eucharistique sans compassion pour les nombreux «Lazare» qui, aujourd’hui encore, marchent à nos côtés. Ils sont nombreux!
Frères, sœurs, de cette ville de Matera, «ville du pain», je voudrais vous dire: revenons à Jésus, revenons à l’Eucharistie. Revenons au goût du pain, parce que pendant que nous sommes affamés d’amour et d’espérance, ou que nous sommes brisés par les difficultés et les souffrances de la vie, Jésus se fait nourriture qui nous nourrit et nous guérit. Revenons au goût du pain, car tandis que dans le monde continuent à se consumer les injustices et les discriminations envers les pauvres, Jésus nous donne le Pain du partage et nous envoie chaque jour comme apôtres de fraternité, apôtres de justice, apôtres de paix. Revenons au goût du pain pour être Eglise eucharistique, qui met Jésus au centre et se fait pain de tendresse, pain de miséricorde pour tous. Revenons au goût du pain pour nous rappeler que, tandis que notre existence terrestre se consume, l’Eucharistie nous anticipe sur la promesse de la résurrection et nous guide vers la vie nouvelle qui vainc la mort.
Pensons aujourd’hui sérieusement au riche et à Lazare. Cela arrive tous les jours. Et tant de fois, aussi — cela doit nous faire honte — cela arrive en nous, cette lutte, entre nous, dans la communauté. Et quand l’espérance s’éteint et que nous sentons en nous la solitude du cœur, la fatigue intérieure, le tourment du péché, la peur de ne pas y arriver, nous revenons au goût du pain. Nous sommes tous pécheurs: chacun de nous porte ses péchés. Mais, pécheurs, revenons au goût de l’Eucharistie, au goût du pain. Retournons à Jésus, adorons Jésus, accueillons Jésus. Parce qu’Il est le seul qui vainc la mort et renouvelle toujours notre vie.








SAINTE MESSE ET CANONISATION DES BIENHEUREUX Jean Baptiste Scalabrini - Artemide Zatti
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Place Saint-Pierre
Dimanche 9 octobre 2022
Alors que Jésus est en chemin, dix lépreux viennent à sa rencontre en criant : "Aie pitié de nous" (Lc 17, 13). Les dix sont guéris, mais un seul d'entre eux revient pour remercier Jésus : c'est un Samaritain, une sorte d'hérétique pour les juifs. Au début, ils marchent ensemble, mais ensuite ce Samaritain fait la différence lorsqu’il revient « en louant Dieu à haute voix » (v. 15). Arrêtons-nous sur ces deux aspects que nous pouvons recueillir dans l'Évangile d'aujourd'hui : marcher ensemble et rendre grâce.
Tout d'abord, marcher ensemble. Au début du récit, il n'y a aucune différence entre le Samaritain et les neuf autres. On parle simplement de dix lépreux, qui font groupe et, sans division, vont à la rencontre de Jésus. La lèpre, comme nous le savons, n'était pas seulement un fléau physique – qu'aujourd'hui encore nous devons nous efforcer d'éradiquer – mais aussi une "maladie sociale", car à l'époque, par peur de la contamination, les lépreux devaient rester en dehors de la communauté (cf. Lv 13, 46). Par conséquent, ils ne pouvaient pas entrer dans les centres habités, ils étaient tenus à l'écart, relégués en marge de la vie sociale et même religieuse, isolés. Marchant ensemble, ces lépreux expriment leur désarroi contre une société qui les exclut. Et notons bien : le Samaritain, même s'il est considéré comme un hérétique, un "étranger", fait groupe avec les autres. Frères et sœurs, la maladie et la fragilité communes font tomber les barrières et dépasser toute exclusion.
C'est une belle image pour nous aussi : si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous nous rappelons que nous sommes tous malades dans le cœur, que nous sommes tous pécheurs, tous dans le besoin de la miséricorde du Père. Et nous cessons alors de nous diviser sur la base des mérites, des rôles que nous jouons ou de tout autre aspect extérieur de la vie, et les murs intérieurs tombent, les préjugés tombent. Alors, enfin, nous nous redécouvrons frères. Naaman le syrien aussi – nous le rappelle la première Lecture – bien que riche et puissant, a dû, pour être guéri, faire une chose simple : se plonger dans le fleuve dans lequel tous les autres se baignaient. Il a dû d'abord enlever son armure, ses vêtements (cf. 2 R 5) : comme il est bon pour nous d'enlever nos armures extérieures, nos barrières défensives, et prendre un bon bain d'humilité, en nous rappelant que nous sommes tous fragiles à l'intérieur, que nous avons tous besoin de guérison, tous frères. Rappelons-nous ceci : la foi chrétienne nous demande toujours de marcher ensemble avec les autres, jamais d’être des marcheurs solitaires ; elle nous invite toujours à sortir de nous-mêmes vers Dieu et vers nos frères et sœurs, jamais de nous refermer sur nous-mêmes ; elle nous demande toujours de reconnaître que nous avons besoin de guérison et de pardon, et de partager les fragilités de ceux qui nous entourent, sans nous sentir supérieurs.
Frères et sœurs, vérifions si dans notre vie, dans nos familles, dans les lieux où nous travaillons et que nous fréquentons chaque jour, nous sommes capables de marcher ensemble avec les autres, nous sommes capables d'écouter, de surmonter la tentation de nous barricader dans notre autoréférence et de ne penser qu'à nos besoins. Mais marcher ensemble – c'est-à-dire être "synodal" – c’est aussi la vocation de l'Église. Demandons-nous dans quelle mesure nous sommes réellement des communautés ouvertes et inclusives envers tout le monde ; si nous sommes capables de travailler ensemble, prêtres et laïcs, au service de l'Évangile ; si nous avons une attitude d'accueil – non seulement avec des mots mais avec des gestes concrets – envers ceux qui sont loin et envers tous ceux qui s'approchent de nous, ne se sentant pas à la hauteur à cause de leurs parcours de vie mouvementés. Les faisons-nous sentir qu'ils font partie de la communauté ou bien les excluons-nous ? J'ai peur quand je vois des communautés chrétiennes diviser le monde entre les bons et les mauvais, entre les saints et les pécheurs : c’est ainsi qu’on finit par se sentir meilleurs que les autres et écarter nombre de ceux que Dieu veut embrasser. S’il vous plait, toujours inclure, dans l'Église comme dans la société, encore marquée par tant d'inégalités et de marginalisations. Inclure tout le monde. Et aujourd’hui, le jour où Scalabrini devient saint, je voudrais penser aux migrants. L’exclusion des migrants est scandaleuse ! En fait, l’exclusion des migrants est criminelle, elle les fait mourir devant nous. Et ainsi, aujourd’hui nous avons la Méditerranée qui est le plus grand cimetière du monde. L’exclusion des migrants est dégoûtante, elle est immorale, elle est criminelle. Ne pas ouvrir les portes à ceux qui sont dans le besoin. “Non, nous ne les excluons pas, nous les renvoyons” : dans les camps, où ils sont exploités et vendus comme esclaves. Frères et sœurs, aujourd’hui, pensons à nos migrants, à ceux qui meurent. Et ceux qui sont capables d’entrer, les recevons-nous comme des frères ou les exploitons-nous? Je laisse la question, seulement.
Le deuxième aspect est l’action de grâce. Dans le groupe des dix lépreux, il n'y en a qu'un seul qui, se voyant guéri, retourne louer Dieu et montrer de la gratitude à Jésus. Les neuf autres sont guéris, mais partent ensuite chacun de son côté, oubliant Celui qui les a guéris. Oublier les grâces que Dieu nous donne. Le Samaritain, en revanche, fait du don qu'il a reçu le début d'un nouveau chemin : il retourne vers Celui qui l'a guéri, il va pour connaître Jésus de près, il commence une relation avec Lui. Son attitude de gratitude n'est donc pas un simple geste de courtoisie, mais le début d'un parcours de reconnaissance : il se prosterne aux pieds du Christ (cf. Lc 17, 16), c'est-à-dire qu'il fait un geste d'adoration ; il reconnaît que Jésus est le Seigneur, et qu'Il est plus important que la guérison reçue.
Et frères et sœurs, c'est une grande leçon aussi pour nous qui bénéficions chaque jour des dons de Dieu, mais qui suivons souvent notre propre chemin, oubliant de cultiver une relation vivante, réelle avec Lui. C'est une vilaine maladie spirituelle : tout considérer comme acquis, même la foi, même notre relation avec Dieu, au point de devenir des chrétiens qui ne savent plus s'étonner, qui ne savent plus dire “merci”, qui ne se montrent pas reconnaissants, qui ne savent pas voir les merveilles du Seigneur. “Chrétiens à l’eau de rose”, comme disait une dame que j’ai connue. C’est ainsi que nous finissons par penser que tout ce que nous recevons chaque jour est évident et dû. La gratitude, le fait de savoir dire "merci", nous amène au contraire à affirmer la présence du Dieu-amour. Et aussi à reconnaître l'importance des autres, en surmontant l'insatisfaction et l'indifférence qui enlaidissent le cœur. Il est fondamental de savoir rendre grâce. Chaque jour, dire merci au Seigneur, chaque jour, savoir nous remercier les uns les autres : en famille, pour ces petites choses que nous recevons parfois sans même nous demander d'où elles viennent ; dans les lieux que nous fréquentons quotidiennement, pour les nombreux services dont nous bénéficions et pour les personnes qui nous soutiennent ; dans nos communautés chrétiennes, pour l'amour de Dieu que nous expérimentons à travers la proximité des frères et sœurs qui, souvent en silence, prient, offrent, souffrent, marchent avec nous. S’il vous plait, n'oublions pas ce mot clé : merci ! N’oublions pas d’entendre et de dire “merci” !
Les deux saints canonisés aujourd'hui nous rappellent l'importance de marcher ensemble et de savoir rendre grâce. L'évêque Scalabrini, qui fonda deux Congrégations pour le soin des migrants, une masculine et une féminine, affirmait que dans la marche commune de ceux qui émigrent, il ne faut pas voir seulement des problèmes, mais aussi un dessein de la Providence : « C'est justement à cause des migrations forcées par les persécutions – disait-il – que l'Église a dépassé les frontières de Jérusalem et d'Israël et est devenue "catholique" ; grâce aux migrations d'aujourd'hui, l'Église sera un instrument de paix et de communion entre les peuples" (L'emigrazione degli operai italiani, Ferrara 1899). Il y a une migration, en ce moment, ici en Europe, qui nous fait beaucoup souffrir et nous pousse à ouvrir notre cœur : la migration des Ukrainiens qui fuient la guerre. N’oublions pas aujourd’hui l’Ukraine meurtrie ! Scalabrini regardait au-delà, il regardait en avant, vers un monde et une Église sans barrières, sans étrangers. Pour sa part, le frère salésien Artemide Zatti, avec sa bicyclette, a été un exemple vivant de gratitude : guéri de la tuberculose, il a consacré toute sa vie à gratifier les autres, à soigner les malades avec amour et tendresse. On dit qu'il a été vu portant le cadavre d'un de ses malades sur ses épaules. Plein de gratitude pour ce qu'il avait reçu, il voulut dire son "merci" en prenant sur lui les blessures des autres. Deux exemples.
Prions pour que nos saints frères nous aident à marcher ensemble, sans murs de séparation, et à cultiver cette noblesse d’âme si agréable à Dieu qu'est la gratitude.








60e ANNIVERSAIRE DU DÉBUT DU CONCILE ŒCUMÉNIQUE VATICAN II
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
Mardi 11 octobre 2022
Mémoire de Saint Jean XXIII, Pape
« M'aimes-tu ? » C'est la première phrase que Jésus adresse à Pierre dans l'Évangile que nous avons entendu (Jn 21, 15). La dernière est : « Sois le berger mes brebis » (v. 17). À l'occasion de l'anniversaire de l'ouverture du Concile Vatican II, nous entendons ces paroles du Seigneur qui nous sont également adressées, à nous en tant qu'Église : M'aimes-tu ? Sois le berger de mes brebis.
1. Tout d'abord : m'aime-tu ? C'est une question, parce que le style de Jésus n'est pas tant de donner des réponses, mais de poser des questions, des questions qui provoquent la vie. Et le Seigneur, qui « s’adresse aux hommes en son surabondant amour comme à des amis » (Dei Verbum, n. 2), demande à nouveau, demande toujours à l'Église, son épouse : « M'aimes-tu ? ». Le Concile Vatican II a été une grande réponse à cette question : c'est pour raviver son amour que l'Église, pour la première fois dans l'histoire, a consacré un concile pour qu’elle s'interroge sur elle-même, pour qu’elle réfléchisse sur sa propre nature et sa mission. Et elle s'est redécouverte comme un mystère de grâce engendré par l'amour : elle s'est redécouverte comme Peuple de Dieu, Corps du Christ, temple vivant de l'Esprit Saint !
C'est le premier regard à porter sur l'Église, le regard d'en haut. Oui, l'Église doit d'abord être regardée d'en haut, avec les yeux aimants de Dieu. Demandons-nous si, dans l'Église, nous partons de Dieu, de son regard d'amour sur nous. Il y a toujours la tentation de partir de soi plutôt que de Dieu, de faire passer nos agendas avant l'Évangile, de nous laisser emporter par le vent de la mondanité pour suivre les modes du temps, ou de refuser le temps que la Providence nous donne pour faire demi-tour. Mais prenons garde, tant le progressisme qui s'adapte au monde que le traditionalisme – ou “régression” – qui regrette un monde passé ne sont pas des preuves d'amour, mais d'infidélité. Ce sont des égoïsmes pélagiens, qui font passer les goûts et les projets personnels avant l'amour qui plaît à Dieu, l'amour simple, humble et fidèle que Jésus a demandé à Pierre.
Est-ce que tu m'aimes ? Redécouvrons le Concile pour redonner la primauté à Dieu, à l'essentiel : à une Église folle d'amour pour son Seigneur et pour tous les hommes, aimés par Lui ; à une Église riche en Jésus et pauvre en moyens ; à une Église libre et libératrice. Le Concile montre à l'Église cette voie : il la fait revenir, comme Pierre dans l'Évangile, en Galilée, aux sources du premier amour, pour redécouvrir dans ses pauvretés la sainteté de Dieu (cf. Lumen gentium, n. 8c ; ch. 5). Nous aussi, chacun de nous a sa Galilée, la Galilée du premier amour, et certainement chacun de nous aujourd’hui aussi est invité à retourner à sa Galilée pour entendre la voix du Seigneur : “Suis-moi”. C’est là, pour retrouver dans le regard du Seigneur crucifié et ressuscité sa joie perdue, pour se concentrer sur Jésus. Retrouver la joie : une Église qui a perdu la joie a perdu l’amour. Vers la fin de ses jours, le Pape Jean écrivait : « Ma vie, qui touche à sa fin, ne peut être mieux résolue qu'en me concentrant entièrement sur Jésus, fils de Marie... une grande et continuelle intimité avec Jésus, contemplé en image : enfant, crucifié, adoré dans le Sacrement » (Journal de l'âme, p. 977-978). Voilà notre haut regard, voilà notre source toujours vivante : Jésus, la Galilée de l’amour, Jésus qui nous appelle, Jésus qui nous demande : “Est-ce que tu m’aimes?”.
Frères, sœurs, revenons aux pures sources d'amour du Concile. Retrouvons la passion du Concile et renouvelons notre passion pour le Concile ! Immergés dans le mystère de l'Église mère et épouse, disons-nous aussi avec saint Jean XXIII : Gaudet Mater Ecclesia ! (Discours d'ouverture du Concile, 11 octobre 1962). Que l'Église soit habitée par la joie. Si elle ne se réjouit pas, elle se dément elle-même, car elle oublie l'amour qui l'a créée. Et pourtant, combien d'entre nous ne parviennent pas à vivre la foi avec joie, sans murmurer et sans critiquer ? Une Église amoureuse de Jésus n'a pas le temps pour les affrontements, les poisons et les polémiques. Que Dieu nous délivre d'être critiques et intolérants, amers et en colère. Ce n'est pas seulement une question de style, mais d'amour, car celui qui aime, comme l'enseigne l'Apôtre Paul, fait tout sans murmurer (cf. Ph 2, 14). Seigneur, enseigne nous ton regard d’en haut, à voir l'Église comme Tu la vois. Et lorsque nous sommes critiques et mécontents, rappelle-nous qu'être Église, c'est être témoin de la beauté de ton amour, c'est vivre en réponse à ta question : m'aimes-tu ? Ce n’est pas comme si nous allions à une veillée funèbre.
2. M'aimes-tu ? Sois le berger de mes brebis. Le deuxième mot : Sois le berger. Jésus exprime par ce verbe l'amour qu'il désire de Pierre. Pensons justement à Pierre : il était pêcheur de poissons et Jésus l'a transformé en pêcheur d'hommes (cf. Lc 5, 10). Il lui assigne maintenant un nouveau métier, celui de berger, qu'il n'avait jamais exercé. Et c'est un revirement, car alors que le pêcheur prend pour lui, attire à lui, le berger prend soin des autres, fait paître les autres. De plus, le berger vit avec le troupeau, nourrit les brebis, s'attache à elles. Il n’est pas au-dessus, comme le pêcheur, mais au milieu. Le berger est devant le peuple pour tracer le chemin, au milieu du peuple comme l’un d’eux, et derrière le peuple pour être proche de ceux qui vont en retard. Le berger n’est pas au-dessus, comme le pêcheur, mais au milieu. Voici le deuxième regard que nous enseigne le Concile, le regard à partir du milieu : être dans le monde avec les autres sans jamais se sentir au-dessus des autres, comme des serviteurs du plus grand Royaume de Dieu (cf. Lumen gentium, n. 5) ; porter la bonne annonce de l'Évangile dans la vie et dans les langues des hommes (cf. Sacrosanctum Concilium, n. 36), en partageant leurs joies et leurs espérances (cf. Gaudium et spes, n. 1). Être au milieu du peuple, pas au-dessus du peuple : c’est le péché horrible du cléricalisme qui tue les brebis, qui ne les guide pas, qui ne les fait pas grandir, qui tue. Combien le Concile est actuel : il nous aide à rejeter la tentation de nous enfermer dans les enclos de notre confort et de nos convictions, pour imiter le style de Dieu que le prophète Ezéchiel nous décrit aujourd'hui : aller à la recherche de la brebis perdue et la ramener au bercail, panser la blessée et guérir la malade (cf. Ez 34, 16).
Sois le berger : l'Église n'a pas célébré le Concile pour s'admirer, mais pour se donner. Car notre sainte Mère hiérarchique, surgie du cœur de la Trinité, existe pour aimer. Elle est un peuple sacerdotal (cf. Lumen gentium, n. 10ss) : elle ne doit pas se démarquer du monde, mais servir le monde. Ne l'oublions pas : le Peuple de Dieu naît extraverti et il se rajeunit en se dépensant, car il est sacrement d'amour, « signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, n. 1). Frères et sœurs, revenons au Concile qui a redécouvert le fleuve vivant de la Tradition sans stagner dans les traditions ; qui a retrouvé la source de l'amour non pas pour rester en amont, mais pour que l'Église descende en aval et soit un canal de miséricorde pour tous. Revenons au Concile pour sortir de nous-mêmes et surmonter la tentation de l'autoréférentialité qui est une manière d’être mondain. Sois le berger, répète le Seigneur à son Église ; et en faisant paître, elle surmonte la nostalgie du passé, le regret de l’importance, l'attachement au pouvoir, parce que toi, Peuple saint de Dieu, tu es un peuple pastoral : tu n'existes pas pour te paître toi-même, pour escalader, mais pour paître les autres, tous les autres, avec amour. Et, s'il est juste d'avoir une attention particulière, que ce soit pour les préférés de Dieu c’est-à-dire les pauvres, les rejetés (cf. Lumen gentium, n. 8c ; Gaudium et spes, n. 1) ; pour être, comme l'a dit le Pape Jean, « l'Église de tous, et particulièrement l'Église des pauvres » (Message radiodiffusé aux fidèles du monde entier à un mois du Concile Œcuménique Vatican II, 11 septembre 1962).
3. M'aimes-tu ? Sois le berger – conclut le Seigneur – mes brebis. Il ne parle pas de quelques-unes seulement, mais de toutes, parce qu'il les aime toutes, il les appelle affectueusement "miennes". Le bon Pasteur voit et veut que son troupeau soit uni, sous la conduite des bergers qu'il lui a donnés. Il veut – le troisième regard – le regard d’ensemble : tous, tous ensemble. Le Concile nous rappelle que l'Église, à l'image de la Trinité, est communion (cf. Lumen gentium, n. 4.13). Le diable, au contraire, veut semer l’ivraie de la division. Ne cédons pas à ses flatteries, ne cédons pas à la tentation de la polarisation. Combien de fois, après le Concile, les chrétiens se sont-ils efforcés de choisir un camp dans l'Église, sans se rendre compte qu'ils déchiraient le cœur de leur Mère ! Combien de fois a-t-on préféré être "supporter de son propre groupe" plutôt que serviteurs de tous, progressistes et conservateurs plutôt que frères et sœurs, "de droite" ou "de gauche" plutôt que de Jésus ; s'ériger en "gardiens de la vérité" ou "solistes de la nouveauté", plutôt que de se reconnaître comme enfants humbles et reconnaissants de la Sainte Mère l'Église. Le Seigneur ne nous veut pas ainsi. Tous, nous sommes tous fils de Dieu, tous frères dans l’Église, tous Église, tous. Nous sommes ses brebis, son troupeau, et nous le sommes seulement ensemble, unis. Dépassons les polarisations et gardons la communion, devenons de plus en plus "un", comme Jésus l'a imploré avant de donner sa vie pour nous (cf. Jn 17, 21). Que Marie, Mère de l'Église, nous aide en cela. Qu'elle fasse croître en nous le désir de l'unité, le désir de nous engager pour la pleine communion entre tous ceux qui croient au Christ. Laissons de côté les “ismes” : le peuple de Dieu n’aime pas cette polarisation. Le peuple de Dieu est le saint peuple fidèle de Dieu : telle est l’Église. Il est beau qu'aujourd'hui, comme pendant le Concile, soient avec nous des représentants d'autres communautés chrétiennes. Merci ! Mercie d’être venus, merci de cette présence !
Nous te rendons grâce, Seigneur, pour le don du Concile. Toi qui nous aimes, délivre-nous de la présomption de l’autosuffisance et de l'esprit de critique mondaine. Libère-nous de l’auto-exclusion de l’unité. Toi qui nous pais avec tendresse, fais-nous sortir des enclos de l'autoréférentialité. Toi qui veux que nous soyons un troupeau uni, délivre-nous de l'artifice diabolique des polarisations, des “ismes”. Et nous, ton Église, avec Pierre et comme Pierre, nous te disons : Seigneur, tu sais tout, tu sais que nous t'aimons (cf. Jn 21, 17).








COMMEMORATION DE TOUS LES FIDÈLES DÉFUNTS
SAINTE MESSE EN SUFFRAGE DES CARDINAUX ET ÈVÊQUES DÉCÉDÉS AU COURS DE L'ANNÉE
HOMELIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre, autel de la Chaire
Mercredi 2 novembre 2022
Les lectures que nous avons écoutées suscitent en nous, en moi, deux mots : attente et surprise.
L’attente exprime le sens de la vie, parce que nous vivons dans l'attente de la rencontre : la rencontre avec Dieu, qui est le motif de notre prière d'intercession aujourd’hui, spécialement pour les cardinaux et les évêques décédés au cours de l’année écoulée, à l’intention desquels nous offrons ce Sacrifice eucharistique.
Nous vivons tous dans l'attente, dans l'espérance de nous sentir adressées un jour ces paroles de Jésus : « Venez, les bénis de mon Père » (Mt 25, 34). Nous sommes dans la salle d'attente du monde pour entrer au paradis, pour prendre part à ce « festin pour tous les peuples » dont nous a parlé le prophète Isaïe (cf. 25, 6). Il dit quelque chose qui nous réchauffe le cœur parce qu'il accomplira précisément nos plus grandes attentes : le Seigneur « fait disparaître la mort à jamais » et « essuie les pleurs sur tous les visages » (v. 8). C'est beau quand le Seigneur vient sécher les larmes ! Mais c'est si mauvais quand on espère que c'est quelqu'un d'autre, et non le Seigneur, qui les sèche. Et c’est encore plus mauvais de ne pas avoir de larmes. Alors nous pourrons dire : « C’est notre Dieu, en lui nous espérions » — celui qui essuie les larmes —; réjouissons-nous du salut qu'il nous a donné» (v. 9). Oui, nous vivons dans l'attente de recevoir des biens si grands et si beaux que nous ne parvenons pas même à les imaginer, parce que, comme nous l'a rappelé l'apôtre Paul, nous sommes « héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ » (Rm 8, 17) et « nous attendons de vivre pour toujours, dans l'attente de la rédemption de notre corps » (cf. v. 23).
Frères et sœurs, nourrissons l'attente du Ciel, exerçons-nous dans le désir du paradis. Cela nous fait du bien de nous demander aujourd'hui si nos désirs ont quelque chose à voir avec le Ciel. Parce que nous risquons d'aspirer constamment à des choses qui passent, de confondre les désirs avec les besoins, de placer les attentes du monde avant l'attente de Dieu. Mais perdre de vue ce qui compte pour suivre le vent serait la plus grande erreur de la vie. Regardons vers le haut, parce que nous sommes en chemin vers le haut, tandis que les choses d'en bas n'iront pas là-haut : les meilleures carrières, les plus grands succès, les titres et reconnaissances les plus prestigieux, les richesses accumulées et les gains sur terre, tout cela disparaîtra en un instant, tout. Et toute attente placée en elles sera déçue pour toujours. Pourtant, combien de temps, combien d'efforts et d'énergie dépensons-nous en nous préoccupant et en nous attristant pour ces choses, en laissant s’affaiblir la tension vers la maison, en perdant de vue le sens du chemin, la destination du voyage, l'infini auquel nous tendons, la joie pour laquelle nous respirons ! Demandons-nous : est-ce que je vis ce que je dis dans le Credo, c'est-à-dire « j’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir » ? Et comment va mon attente ? Suis-je capable d’aller à l’essentiel ou suis-je distrait par tant de choses superflues ? Est-ce que je cultive l'espérance ou est-ce que je vais de l’avant en me plaignant parce que je donne trop de valeur à tant de choses qui ne comptent pas et qui passeront ensuite ?
Dans l'attente de demain, l'Evangile d'aujourd’hui nous aide. Et voici le deuxième mot que je voudrais partager avec vous : surprise. Parce que chaque fois que nous écoutons le chapitre 25 de Matthieu, c'est une grande surprise. Elle ressemble à celle des protagonistes, qui disent : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer ? Etranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir ? Malade ou prisonnier et de venir te voir ?» (vv. 37-39). Quand ? C'est ainsi que s'exprime la surprise de tous, l'étonnement des justes et le désarroi des injustes.
Quand ?  Nous pourrions le dire nous aussi : nous nous attendrions à ce que le jugement sur la vie et sur le monde se fasse sous le signe de la justice, devant un tribunal résolutoire qui, en examinant chaque élément, fasse la clarté pour toujours sur les situations et les intentions. Au contraire, dans le tribunal divin, le seul chef de mérite et d'accusation est la miséricorde envers les pauvres et les marginalisés : « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » déclare Jésus (v. 40). Le Très-Haut semble être parmi les plus petits. Qui habite les cieux demeure parmi les plus insignifiants pour le monde. Quelle surprise ! Mais le jugement se fera ainsi parce que c'est Jésus qui l'émettra, le Dieu de l'amour humble, Celui qui, né et mort pauvre, a vécu comme serviteur. Sa mesure est un amour qui va au-delà de nos mesures et son critère de jugement est la gratuité. Alors, pour nous préparer, nous savons ce qu'il faut faire : aimer gratuitement et à fond perdu, sans attendre de retour, qui est sur sa liste de préférences, qui ne peut rien nous rendre, qui ne nous attire pas, qui sert les plus petits.
Ce matin, j'ai reçu une lettre d'un aumônier d'un foyer pour enfants, aumônier protestant, luthérien, dans un foyer pour enfants en Ukraine. Enfants orphelins de guerre, enfants seuls, abandonnés. Et il disait : « C'est mon service : accompagner ces enfants marginalisés, parce qu'ils ont perdu leurs parents, la guerre cruelle les a laissés seuls ». Cet homme fait ce que Jésus lui demande : soigner les plus petits de la tragédie. Et quand j'ai lu cette lettre, écrite avec tant de douleur, j'ai été ému, parce que j'ai dit : « Seigneur, on voit que tu continues à inspirer les vraies valeurs du Royaume ».
Quand ?, dira ce pasteur quand il rencontrera le Seigneur. Ce « quand » émerveillé, qui revient par quatre fois dans les questions que l'humanité adresse au Seigneur (cf. 37.38.39.44), il arrive tard, seulement « quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire » (v. 31). Frères, sœurs, ne nous laissons pas surprendre nous aussi. Veillons à ne pas adoucir le goût de l'Evangile. Parce que souvent, par confort ou par commodité, nous avons tendance à atténuer le message de Jésus, à diluer ses paroles. Admettons-le, nous sommes devenus plutôt bons pour faire des compromis avec l'Evangile. Toujours jusqu'ici, jusque là... compromis. Nourrir les affamés oui, mais la question de la faim est complexe, et je ne peux pas la résoudre moi ! Aider les pauvres, oui, mais ensuite les injustices doivent être affrontées d'une certaine manière et il est donc préférable d'attendre, notamment parce qu’en s’engageant, on risque d'être dérangés toujours et on se rend peut-être compte que l’on pouvait faire mieux, il vaut mieux attendre un peu. Etre proche des malades et des prisonniers, oui, mais il y a d'autres problèmes plus urgents à la une des journaux et sur les réseaux sociaux, et donc pourquoi dois-je m'intéresser à eux ? Accueillir les migrants oui, bien sûr, mais c'est une question générale compliquée, qui concerne la politique... Je ne me mêle pas de ces choses... Toujours les compromis : « oui, oui... », mais « non, non ». Tels sont les compromis que nous faisons avec l'Evangile. Tout « oui », mais à la fin, tout « non ». Et ainsi, à force de « mais » et de « toutefois » — nous sommes souvent des hommes et des femmes de « mais » et de « toutefois » — nous faisons de la vie un compromis avec l'Evangile. De simples disciples du Maître, nous devenons des maîtres de complexité, qui argumentent beaucoup et font peu, qui cherchent des réponses davantage devant l'ordinateur que devant le Crucifix, sur internet plutôt que dans les yeux de nos frères et  sœurs; des chrétiens qui commentent, débattent et exposent des théories, mais ne connaissent même pas le nom d’un pauvre, ne rendent pas visite à un malade depuis des mois, n'ont jamais nourri ou vêtu quelqu'un, n'ont jamais noué d'amitié avec une personne indigente,  oubliant que «le programme du chrétien est un cœur qu'il voit» (Benoît XVI, Deus caritas est, n. 31).
Quand ?  — la grande surprise : surprise du côté juste et du côté injuste — Quand ? Se demandent surpris tant les justes que les injustes. La réponse est une seule : le quand est maintenant, aujourd’hui, à la sortie de cette Eucharistie. Maintenant, aujourd'hui. Il est entre nos mains, dans nos œuvres de miséricorde : pas dans les mises au point et les analyses raffinées, pas dans les justifications individuelles ou sociales. Entre nos mains, et nous sommes responsables. Aujourd'hui, le Seigneur nous rappelle que la mort arrive à faire la vérité sur la vie et supprime toute atténuation de la miséricorde. Frères, sœurs, nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas. Nous ne pouvons pas confondre la réalité de la beauté avec le maquillage artificiel. L'Evangile explique comment vivre l’attente : on va à la rencontre de Dieu en aimant parce qu'Il est amour. Et, le jour de notre congé, la surprise sera heureuse si maintenant nous nous laissons surprendre par la présence de Dieu, qui nous attend parmi les pauvres et les blessés du monde. N’ayons pas peur de cette surprise : allons de l'avant dans les choses que l'Evangile nous dit, pour être jugés justes à la fin. Dieu attend d'être caressé non pas avec des paroles, mais avec des actes.