VOYAGE APOSTOLIQUE EN MONGOLIE [31 août - 4 septembre 2023]
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Steppe Arena (Oulan-Batar)
Dimanche 3 septembre 2023
Avec les paroles du psaume, nous avons prié : « Ô Dieu, [...] mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 63, 2). Cette merveilleuse invocation accompagne le voyage de notre vie, au milieu des déserts que nous sommes appelés à traverser. Et c’est précisément dans cette terre aride que nous parvient une bonne nouvelle : nous ne sommes pas seuls sur notre chemin ; nos aridités n’ont pas le pouvoir de rendre notre vie stérile à jamais ; le cri de notre soif n’est pas ignoré. Dieu le Père a envoyé son Fils pour nous donner de l’eau vive de l’Esprit Saint afin de désaltérer notre âme (cf. Jn 4, 10). Et Jésus – nous venons de l’entendre dans l’Évangile – nous montre le chemin pour être désaltérés : c’est le chemin de l’amour, qu’il a parcouru jusqu’au bout, jusqu’à la croix, et sur lequel il nous appelle à le suivre "en perdant la vie pour la retrouver" à nouveau (cf. Mt 16, 24-25).
Arrêtons-nous ensemble sur ces deux aspects : la soif qui nous habite et l’amour qui nous désaltère.
Avant tout, nous sommes appelés à reconnaître la soif qui nous habite. Le psalmiste crie à Dieu sa soif ardente parce que sa vie ressemble à un désert. Ses mots ont une résonance particulière dans une terre comme la Mongolie : un territoire immense, riche d’histoire, une terre pleine de culture, mais aussi marqué par l’aridité de la steppe et du désert. Beaucoup d’entre vous sont habitués à la beauté et à la difficulté de marcher, une action qui rappelle un aspect essentiel de la spiritualité biblique, représentée par la figure d’Abraham et, plus généralement, précisément du peuple d’Israël et de tout disciple du Seigneur : en effet, tous, nous sommes tous des "nomades de Dieu", des pèlerins en quête du bonheur, des voyageurs assoiffés d’amour. Le désert évoqué par le psalmiste se réfère donc à notre vie : nous sommes cette terre aride qui a soif d’une eau limpide, d’une eau qui désaltère en profondeur ; c’est notre cœur qui aspire à découvrir le secret de la vraie joie, celle qui, même au milieu des aridités existentielles, peut nous accompagner et nous soutenir. Oui, nous portons en nous une soif inextinguible de bonheur ; nous sommes à la recherche d’un sens et d’une orientation pour notre vie, d’une motivation pour les activités que nous menons chaque jour ; et surtout nous sommes assoiffés d’amour, car c’est seulement l’amour qui nous satisfait vraiment, qui nous fait sentir bien - l'amour nous fait nous sentir bien -, qui nous ouvre à la confiance, en nous faisant goûter la beauté de la vie. Chers frères et sœurs, la foi chrétienne répond à cette soif ; elle la prend au sérieux ; elle ne la supprime pas, elle ne cherche pas à l’étancher avec des palliatifs ou des substituts : non ! Car notre grand mystère se trouve dans cette soif : elle nous ouvre au Dieu vivant, au Dieu Amour qui vient à notre rencontre pour faire de nous ses enfants et des frères et sœurs entre nous.
Nous en arrivons ainsi au deuxième aspect : l’amour qui nous désaltère. Il y a d'abord eu notre soif, existentielle, profonde, et pensons maintenant à l'amour qui nous désaltère. C’est le contenu de la foi chrétienne : Dieu, qui est amour, dans son Fils Jésus, s’est fait proche de toi, de moi, de nous tous, il veut partager ta vie, tes peines, tes rêves, ta soif de bonheur. Certes, nous nous sentons parfois comme une terre déserte, aride et sans eau, mais il est tout aussi vrai que Dieu prend soin de nous et nous offre l’eau limpide et rafraîchissante, l’eau vive de l’Esprit qui, jaillissant en nous, nous renouvelle, en nous libérant du danger de la sécheresse. Cette eau nous est donnée par Jésus. Comme l’affirme saint Augustin, « si nous nous reconnaissons dans l’assoiffé, nous nous reconnaîtrons aussi dans le désaltéré » (Sur le Psaume 62, 3). En effet, si tant de fois dans notre vie nous faisons l’expérience du désert, de la solitude, de la fatigue, de la stérilité, nous ne devons cependant pas oublier ceci : « Pour que nous ne tombions pas en défaillance dans ce désert – ajoute Augustin – le Seigneur répand en nos cœurs la divine rosée de sa parole [...]. Nous sommes altérés et nous pouvons nous rafraîchir au moyen de la grâce que Dieu nous accorde. […] Le Seigneur a pris pitié de notre infortune ; il a tracé pour nous une voie dans le désert de notre vie, il nous a donné Notre-Seigneur Jésus-Christ », qui est la voie dans le désert de la vie. « Pour nous consoler dans ce désolant pèlerinage, des prédicateurs de sa parole ont été envoyés par lui vers nous ; il nous a donné de l’eau pour nous désaltérer dans cette aride solitude, car il a rempli ses Apôtres de l’Esprit-Saint qui est devenu en eux une source d’eau vive, jaillissant jusqu’à la vie éternelle » (ibid. 3.8). Ces paroles, chers frères et sœurs, rappellent votre histoire : dans les déserts de la vie et dans la difficulté d’être une petite communauté, le Seigneur ne vous laisse pas manquer de l’eau de sa Parole, surtout à travers les prédicateurs et les missionnaires qui, oints par l’Esprit Saint, en sèment la beauté. Et la Parole toujours, toujours nous ramène à l’essentiel, à l’essentiel de la foi : se laisser aimer par Dieu pour faire de notre vie une offrande d’amour. Car seul l’amour nous désaltère vraiment. N'oublions pas que seul l'amour désaltère vraiment.
C’est ce que Jésus dit d’un ton fort à l’apôtre Pierre dans l’Évangile d’aujourd’hui. Celui-ci n’accepte pas que Jésus doive souffrir, être accusé par les chefs du peuple, passer par la passion et mourir sur la croix. Pierre réagit, Pierre proteste, il voudrait convaincre Jésus qu’il a tort, car selon lui – et c’est ce que nous pensons si souvent nous aussi – le Messie ne peut pas finir vaincu, et ne peut absolument pas mourir crucifié, comme un malfaiteur abandonné par Dieu. Mais le Seigneur réprimande Pierre, parce que sa façon de penser est "selon le monde", dit le Seigneur, et non selon Dieu (cf. Mt 16, 21-23). Si nous pensons que le succès, le pouvoir, les choses matérielles, suffisent à étancher la soif ardente de notre vie, c’est une mentalité mondaine qui ne conduit à rien de bon et, bien plus, nous laisse plus arides qu’auparavant. Jésus, au contraire, nous montre le chemin : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16, 24-25).
Frères et sœurs, le meilleur chemin est celui-ci : embrasser la croix du Christ. Au cœur du christianisme, se trouve cette nouvelle bouleversante, cette nouvelle extraordinaire : lorsque tu perds ta vie, lorsque tu l’offres généreusement dans le service, lorsque tu la risques en l’engageant dans l’amour, lorsque tu en fais un don gratuit pour les autres, alors elle te revient en abondance, elle répand en toi une joie qui ne passe pas, une paix du cœur, une force intérieure qui te soutient. Et nous avons besoin de paix intérieure.
C’est la vérité que Jésus nous invite à découvrir, que Jésus veut vous révéler à tous, à cette terre de Mongolie : il n’est pas nécessaire d’être grand, riche ou puissant pour être heureux : non ! Seul l’amour désaltère notre cœur, seul l’amour guérit nos blessures, seul l’amour nous donne la vraie joie. Et c’est la voie que Jésus a enseignée et ouverte pour nous.
Écoutons donc frères et sœurs, nous aussi, la parole que le Seigneur dit à Pierre : « Passe derrière moi » (Mt 16, 23), c’est-à-dire : deviens mon disciple, fais le même chemin que moi et ne pense plus selon le monde. Alors, avec la grâce du Christ et de l’Esprit Saint, nous pourrons marcher sur le chemin de l’amour. Même quand aimer signifie se renier soi-même, lutter contre les égoïsmes personnels et mondains, prendre le risque de vivre la fraternité. Car s’il est vrai que tout cela exige des efforts et des sacrifices et signifie parfois devoir monter sur la croix, il est encore plus vrai que lorsque nous perdons notre vie pour l’Évangile, le Seigneur nous la donne en abondance, pleine d’amour et de joie, pour l’éternité.
VOYAGE APOSTOLIQUE à MARSEILLE pour la conclusion des Rencontres Méditerranéennes [22 - 23 SEPTEMBRE 2023]
MESSE VOTIVE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE DE LA GARDE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Stadio Vélodrome
Samedi 23 septembre 2023
On raconte dans les Écritures que le roi David, ayant établi son royaume, décida de transporter l’Arche d’Alliance à Jérusalem. Après avoir convoqué le peuple, il se leva et partit pour aller la prendre. Sur le trajet, il dansait devant elle avec le peuple, exultant de joie à la présence du Seigneur (2 S 6, 1-15). C’est avec cette scène en arrière-plan que l’évangéliste Luc nous raconte la visite de Marie à sa cousine Élisabeth : Marie elle aussi se lève et part vers la région de Jérusalem et, lorsqu’elle entre dans la maison d’Élisabeth, l’enfant que celle-ci porte en son sein, tressaille de joie en reconnaissant l’arrivée du Messie, se met à danser comme le fit David devant l’Arche (cf. Lc 1, 39-45).
Marie est donc présentée comme la véritable Arche d’Alliance qui introduit le Seigneur incarné dans le monde. Elle est la jeune Vierge qui va à la rencontre de la vieille femme stérile et, en portant Jésus, elle devient le signe de la visite de Dieu vainqueur de toute stérilité. Elle est la Mère qui monte vers les montagnes de Juda pour nous dire que Dieu se met en route vers nous, pour nous chercher avec son amour et nous faire exulter de joie. C’est Dieu qui se met en route.
Chez ces deux femmes, Marie et Élisabeth, la visite de Dieu se dévoile à l’humanité : l’une est jeune et l’autre âgée, l’une est vierge et l’autre stérile, et pourtant elles sont toutes deux enceintes alors que c’est “impossible”. Telle est l’œuvre de Dieu dans notre vie : Il rend possible même ce qui semble impossible, Il engendre la vie, même dans la stérilité.
Frères et sœurs, demandons-nous avec sincérité de cœur : croyons-nous que Dieu est à l’œuvre dans notre vie ? Croyons-nous que le Seigneur, de manière cachée et souvent imprévisible, agit dans l’histoire, accomplit des merveilles et est à l’œuvre également dans nos sociétés marquées par le sécularisme mondain et par une certaine indifférence religieuse ?
Il y a un moyen de discerner si nous avons cette confiance dans le Seigneur. Quel est ce moyen ? L’Évangile dit que « lorsqu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle » (v.41). Voilà le signe : tressaillir. Celui qui croit, qui prie, qui accueille le Seigneur tressaille dans l’Esprit, sent que quelque chose bouge à l’intérieur, il “danse” de joie. Et je voudrais m’arrêter sur cela : le tressaillement de la foi.
L’expérience de foi provoque avant tout un tressaillement devant la vie. Tressaillir c’est être “touché à l’intérieur”, avoir un frémissement intérieur, sentir que quelque chose bouge dans notre cœur. C’est le contraire d’un cœur plat, froid, installé dans la vie tranquille, qui se blinde dans l’indifférence et devient imperméable, qui s’endurcit, insensible à toute chose et à tout le monde, même au tragique rejet de la vie humaine qui est aujourd’hui refusée à nombre de personnes qui émigrent, à nombre d’enfants qui ne sont pas encore nés, et à nombre de personnes âgées abandonnées. Un cœur froid et plat traîne la vie de manière mécanique, sans passion, sans élan, sans désir. Et on peut tomber malade de tout cela dans notre société européenne : le cynisme, le désenchantement, la résignation, l’incertitude, un sentiment général de tristesse - tout à la fois : la tristesse, cette tristesse dissimulée dans les cœurs -. Quelqu’un les a appelées “passions tristes” : c’est une vie sans tressaillement.
Celui qui est né à la foi, en revanche, reconnaît la présence du Seigneur, comme l’enfant dans le sein d’Élisabeth. Il reconnaît son œuvre dans le fleurissement des jours et il reçoit un regard nouveau pour voir la réalité. Même au milieu des difficultés, des problèmes et des souffrances, il perçoit quotidiennement la visite de Dieu et se sent accompagné et soutenu par Lui. Face au mystère de la vie personnelle et aux défis de la société, celui qui croit connaît un tressaillement, une passion, un rêve à cultiver, un intérêt qui pousse à s’engager personnellement. Maintenant, chacun d'entre nous peut se demander : est-ce que je ressens ces choses ? Est-ce que j'ai ces choses ? Celui qui est ainsi sait que le Seigneur est présent en toute chose, qu’il appelle, qu’il invite à témoigner de l’Évangile pour édifier avec douceur, à travers les dons et les charismes reçus, un monde nouveau.
L’expérience de la foi, en plus d’un tressaillement devant la vie, provoque aussi un tressaillement devant le prochain. Dans le mystère de la Visitation, en effet, nous voyons que la visite de Dieu n’a pas lieu à travers des événements célestes extraordinaires, mais dans la simplicité d’une rencontre. Dieu vient sur le seuil d’une maison de famille, dans la tendre étreinte entre deux femmes, dans le croisement de deux grossesses pleines d’émerveillement et d’espérance. Et, dans cette rencontre, il y a la sollicitude de Marie, l’émerveillement d’Élisabeth, la joie du partage.
Rappelons-le toujours, même dans l’Église : Dieu est relation et souvent il nous rend visite à travers des rencontres humaines, quand nous savons nous ouvrir à l’autre, quand il y a un tressaillement pour la vie de ceux qui passent chaque jour à nos côtés et quand notre cœur ne reste pas impassible et insensible devant les blessures de ceux qui sont les plus fragiles. Nos villes métropolitaines, et tant de pays européens comme la France où coexistent des cultures et des religions différentes, sont en ce sens un grand défi contre les exacerbations de l’individualisme, contre les égoïsmes et les fermetures qui produisent solitudes et souffrances. Apprenons de Jésus à éprouver des frémissements pour ceux qui vivent à nos côtés, apprenons de Lui qui, devant les foules fatiguées et épuisées, ressent de la compassion et s’émeut (cf. Mc 6, 34), tressaille de miséricorde devant la chair blessée de ceux qu’il rencontre. Comme l’affirme votre grand saint, Vincent de Paul, « il faut tâcher d’attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles des souffrances et des misères du prochain, et prier Dieu qu’il nous donne le véritable esprit de miséricorde, qui est le propre esprit de Dieu », jusqu’à reconnaître que les pauvres sont « nos seigneurs et maîtres » (Correspondance, entretiens, documents,Paris 1920-25, p. 341 ; pp. 392-393).
Frères, sœurs, je pense aux nombreux “tressaillements” qu’a connus la France, à son histoire riche de sainteté, de culture, d’artistes et de penseurs qui ont passionné tant de générations. Aujourd’hui encore, notre vie, la vie de l’Église, la France, l’Europe ont besoin de cela : de la grâce d’un tressaillement, d’un nouveau tressaillement de foi, de charité et d’espérance. Nous avons besoin de retrouver passion et enthousiasme, de redécouvrir le goût de l’engagement pour la fraternité, d’oser encore le risque de l’amour dans les familles et envers les plus faibles, et de retrouver dans l’Évangile une grâce qui transforme et rend belle la vie.
Regardons Marie qui se dérange en se mettant en route et qui nous enseigne que Dieu est précisément come cela : il nous dérange, il nous met en mouvement, il nous fait “tressaillir”, comme avec Élisabeth. Et nous voulons être des chrétiens qui rencontrent Dieu par la prière et nos frères par l’amour, des chrétiens qui tressaillent, vibrent, accueillent le feu de l’Esprit pour se laisser brûler par les questions d’aujourd’hui, par les défis de la Méditerranée, par le cri des pauvres, par les “saintes utopies” de fraternité et de paix qui attendent d’être réalisées.
Frères et sœurs, avec vous, je prie la Vierge, Notre-Dame de la Garde, de veiller sur votre vie, de garder la France, de garder toute l’Europe, et de nous faire tressaillir dans l’Esprit. Et je voudrais le faire avec les paroles de Paul Claudel :
« Je vois l’église ouverte. [...]
Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela :
Que je suis votre fils et que vous êtes là. [...]
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes [...]
Parce que vous êtes là pour toujours,
Simplement parce que vous êtes Marie,
Simplement parce que vous existez,
Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée ! »
(« La Vierge à midi », Poèmes de Guerre 1914-1916, Paris, 1922).
CONCLUSION DE L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU SYNODE DES ÉVÊQUES
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
XXXe dimanche du Temps ordinaire - Dimanche 29 octobre 2023
C’est vraiment avec un prétexte qu’un docteur de la Loi se présente à Jésus, et seulement pour le mettre à l'épreuve. Il s'agit cependant d'une question importante, une question toujours actuelle, qui se fraye parfois un chemin dans nos cœurs et dans la vie de l'Église : « Quel est le grand commandement ? » (Mt 22, 36). Nous aussi, plongés dans le fleuve vivant de la Tradition, nous nous demandons : quelle est la chose la plus importante ? Quel est le centre propulseur ? Qu'est-ce qui compte le plus, au point d'être le principe inspirateur de tout ? Et la réponse de Jésus est claire : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 37-39).
Frères cardinaux, frères évêques et prêtres, religieuses et religieux, sœurs et frères, au terme de cette étape du chemin que nous avons parcouru, il est important de regarder le “principe et le fondement” sur lequel tout commence et recommence : aimer. Aimer Dieu par toute notre vie et aimer notre prochain comme soi-même. Non pas nos stratégies, non pas les calculs humains, non pas les manières du monde, mais aimer Dieu et le prochain : voilà le cœur de tout. Mais comment traduire cet élan d'amour ? Je vous propose deux verbes, deux mouvements du cœur sur lesquels je voudrais réfléchir : adorer et servir. Aimer Dieu se fait à travers l'adoration et le service.
Le premier verbe, adorer. Aimer, c'est adorer. L'adoration est la première réponse que nous pouvons donner à l'amour gratuit, à l’amour surprenant de Dieu. L'émerveillement de l'adoration est essentiel dans l'Église, surtout à notre époque où nous avons perdu l'habitude de l'adoration. Adorer c’est en effet reconnaître dans la foi que Dieu seul est Seigneur et que notre vie, le chemin de l'Église, le destin de l'histoire dépendent de la tendresse de son amour. Il est le sens de la vie.
En l'adorant, nous nous redécouvrons libres. C'est pourquoi l'amour du Seigneur dans l'Écriture est souvent associé à la lutte contre l’idolâtrie. Ceux qui adorent Dieu rejettent les idoles car, alors que Dieu libère, les idoles asservissent. Elles nous trompent et ne tiennent jamais leurs promesses car elles sont « ouvrages de mains humaines » (Ps 113b, 4). L'Écriture est sévère à l'égard de l'idolâtrie parce que les idoles sont l'œuvre de l'homme qui les manipule, alors que Dieu est toujours le Vivant, qui est ici et au-delà, « qui n'est pas fait comme je le pense, qui ne dépend pas de ce que j'attends de lui, qui peut donc bouleverser mes attentes, précisément parce qu'il est vivant. La preuve que nous n'avons pas toujours une idée juste de Dieu, c'est que nous sommes parfois déçus : je m'attendais à ceci, j'imaginais que Dieu se comportait ainsi, et je me suis trompé. Nous nous engageons ainsi sur la voie de l'idolâtrie en voulant que le Seigneur agisse selon l'image que nous nous sommes faite de lui » (C.M. Martini, I grandi della Bibbia. Esercizi spirituali con l’Antico Testamento, Firenze 2022, 826-827). Et c'est un risque que nous pouvons toujours courir : penser que nous “contrôlons Dieu”, enfermer son amour dans nos schémas. Au contraire, son action est toujours imprévisible, elle va au-delà, et c'est pourquoi cet agir de Dieu exige émerveillement et adoration. L'émerveillement est si important !
Nous devons toujours lutter contre les idolâtries ; les idolâtries mondaines qui découlent souvent de la vanité personnelle, comme la soif de succès, l'affirmation de soi à tout prix, l'avidité pour l'argent - le diable entre par la poche, ne l'oublions pas -, l'attrait du carriérisme ; mais aussi les idolâtries déguisées en spiritualité : ma propre spiritualité, mes propres idées religieuses, mes prouesses pastorales... Soyons vigilants pour ne pas nous mettre au centre plutôt que Lui. Et revenons à l'adoration. Qu'elle soit centrale pour nous, pasteurs : consacrons chaque jour du temps à l'intimité avec Jésus Bon Pasteur devant le tabernacle. Adorer. Que l'Église soit adoratrice : dans chaque diocèse, dans chaque paroisse, dans chaque communauté, adorons le Seigneur ! Parce que ce n'est que de cette manière que nous nous tournerons vers Jésus et non vers nous-mêmes ; parce que ce n'est qu'à travers un silence d'adoration que la Parole de Dieu habitera nos paroles ; parce que ce n'est que devant Lui que nous serons purifiés, transformés et renouvelés par le feu de son Esprit. Frères et sœurs, adorons le Seigneur Jésus !
Le second verbe est servir. Aimer, c'est servir. Dans le grand commandement, le Christ lie Dieu et le prochain pour qu'ils ne soient jamais séparés. Il n'existe pas d'expérience religieuse qui soit sourde aux cris du monde, une véritable expérience religieuse. Il n'y a pas d'amour de Dieu sans implication dans le soin du prochain, sous peine de pharisaïsme. Nous pouvons en effet avoir beaucoup de belles idées pour réformer l'Église, mais rappelons-nous : adorer Dieu et aimer nos frères de son amour, voilà la grande et durable réforme. Être une Église adoratrice et une Église du service qui lave les pieds de l'humanité blessée, qui accompagne le chemin des personnes fragiles, faibles et laissées-pour-compte, qui va tendrement à la rencontre des plus pauvres. C'est ce que Dieu a ordonné, nous l’avons entendu, dans la première lecture.
Frères et sœurs, je pense à ceux qui sont victimes des atrocités de la guerre ; aux souffrances des migrants, à la douleur cachée de ceux qui se retrouvent seuls et dans la pauvreté ; à ceux qui sont écrasés par les fardeaux de la vie ; à ceux qui n'ont plus de larmes, à ceux qui n'ont plus de voix. Et je pense à combien de fois, derrière de belles paroles et de douces promesses, des formes d'exploitation sont encouragées ou rien n'est fait pour les empêcher. C'est un péché grave que d'exploiter les plus faibles, un péché grave qui ronge la fraternité et dévaste la société. Nous, disciples de Jésus, nous voulons apporter au monde un autre levain, celui de l'Évangile : Dieu à la première place, et avec Lui ceux qu'Il préfère, les pauvres et les faibles.
Telle est, frères et sœurs, l'Église dont nous sommes appelés à rêver : une Église au service de tous, au service des derniers. Une Église qui n'exige jamais un bulletin de “bonne conduite”, mais qui accueille, sert, aime, pardonne. Une Église aux portes ouvertes qui soit un port de miséricorde. « L'homme miséricordieux - dit Chrysostome - est un port pour ceux qui sont dans le besoin : le port accueille et sauve du danger tous les naufragés ; qu'ils soient méchants, bons, ou qu'ils soient ce qu'ils sont [...], le port les abrite dans son anse. Toi donc aussi, quand tu verras à terre un homme qui a fait naufrage dans la pauvreté, ne le juge pas, ne lui demande pas compte de sa conduite, mais délivre-le du malheur » (Discours sur le pauvre Lazare, II, 5).
Frères et sœurs, l'Assemblée synodale s'achève. Dans cette "conversation de l'Esprit", nous avons pu expérimenter la tendre présence du Seigneur et découvrir la beauté de la fraternité. Nous nous sommes écoutés les uns les autres et surtout, dans la riche variété de nos histoires et de nos sensibilités, nous nous sommes mis à l'écoute de l'Esprit-Saint. Aujourd'hui, nous ne voyons pas le fruit complet de ce processus, mais avec anticipation, nous pouvons regarder l'horizon qui s'ouvre devant nous : le Seigneur nous guidera et nous aidera à être une Église plus synodale et plus missionnaire, qui adore Dieu et sert les femmes et les hommes de notre temps, en allant porter à tous la joie consolatrice de l'Évangile.
Frères et sœurs : pour tout ce que vous avez fait au sein du Synode et continuez à faire, je vous dis merci ! Merci pour le chemin que nous avons parcouru ensemble, pour l'écoute et le dialogue. En vous remerciant, je voudrais formuler un vœu pour nous tous : que nous puissions grandir dans l'adoration de Dieu et dans le service au prochain. Adorer et servir. Que le Seigneur nous accompagne. Et en avant, dans la joie !
CÉLÉBRATION DE LA MESSE POUR LA COMMÉMORATION DE TOUS LES FIDÈLES DÉFUNTS
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Rome War Cemetery
Jeudi 2 novembre 2023
La célébration d’un jour comme aujourd’hui nous amène à deux pensées: mémoire et espérance.
Mémoire de ceux qui nous ont précédés, qui ont passé leur vie, qui ont achevé cette vie ; mémoire de tant de gens qui nous ont fait du bien : en famille, parmi les amis... Et mémoire aussi de ceux qui n’ont pas réussi à faire beaucoup de bien, mais qui ont été accueillis dans la mémoire de Dieu, dans la miséricorde de Dieu. C’est le mystère de la grande miséricorde du Seigneur.
Et puis espérance. La mémoire d’aujourd’hui est une mémoire pour regarder en avant, pour regarder notre chemin, notre route. Nous marchons vers une rencontre, avec le Seigneur et avec tous. Et nous devons demander au Seigneur cette grâce de l’espérance: l’espérance qui ne déçoit jamais; l’espérance, qui est la vertu de tous les jours qui nous porte en avant, nous aide à résoudre des problèmes et à en chercher les issues. Mais toujours en avant, en avant. Cette espérance féconde, cette vertu théologale de tous les jours, de tous les moments: je l’appellerai la vertu théologale «de la cuisine», parce qu’elle est à portée de main et vient toujours à notre aide. L’espérance qui ne déçoit pas: vivons dans cette tension entre mémoire et espérance.
Je voudrais m’arrêter sur une chose qui m’est arrivée à l’entrée. Je regardais l’âge de ces morts. La majorité a entre 20 et 30 ans. Des vies fauchées, des vies sans avenir. Et j’ai pensé aux parents, aux mères qui recevaient cette lettre: «Madame, j’ai l’honneur de vous dire que vous avez un fils qui est un héros». «Oui, un héros, mais on me l’a enlevé!». Tant de larmes dans ces vies fauchées. Et je ne pouvais pas ne pas penser aux guerres d’aujourd’hui. Aujourd’hui aussi, il en est de même: tant de personnes jeunes et moins jeunes... Dans les guerres du monde, même dans celles qui nous sont le plus proches, en Europe et en dehors: combien de morts! On détruit la vie sans en avoir conscience.
Aujourd’hui, en pensant aux morts, en préservant la mémoire des morts et en préservant l’espérance, demandons au Seigneur la paix, pour que les gens ne s’entretuent plus dans les guerres. Tant d’innocents morts, tant de soldats qui y laissent leur vie. Mais cela pourquoi? Les guerres sont toujours une défaite, toujours. Il n’y a pas de victoire totale, non. Oui, l’un gagne sur l’autre, mais derrière, il y a toujours la défaite du prix payé. Prions le Seigneur pour nos défunts, pour tous, pour tous: que le Seigneur les accueille tous. Et prions aussi pour que le Seigneur ait pitié de nous et nous donne l’espérance: l’espérance daller de l’avant et de pouvoir les retrouver tous ensemble avec Lui, quand Il nous appellera. Ainsi soit-il.
MESSE DE SUFFRAGE À L'INTENTION DU PAPE BENOÎT XVI ET DES CARDINAUX ET ÉVÊQUES DÉCÉDÉS AU COURS DE L’ANNÉE
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre - Autel de la Chaire
Vendredi 3 novembre 2023
Jésus est sur le point d'entrer à Naïm, les disciples et « une grande foule » marchent avec Lui (cf. Lc 7,11). Alors qu'il est près de la porte de la ville, un autre cortège est en marche, mais dans la direction opposée : il sort pour enterrer le fils unique d'une mère veuve. Et l'Évangile dit qu’en : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion » (Lc 7,13). Jésus voit et se laisse saisir de compassion. Benoît XVI, dont nous nous souvenons aujourd'hui avec les cardinaux et les évêques décédés au cours de l'année, a écrit dans sa première encyclique que le programme de Jésus est « un cœur qui voit » (Deus caritas est, n. 31). Combien de fois ne nous a-t-il pas rappelé que la foi n'est pas avant tout une idée à comprendre ou une morale à assumer, mais une Personne à rencontrer, Jésus-Christ : son cœur bat fort pour nous, son regard s’apitoie sur nos souffrances.
Le Seigneur s'arrête devant la douleur de cette mort. Il est intéressant que précisément à cette occasion, pour la première fois, l'Évangile de Luc attribue à Jésus le titre de "Seigneur" : « le Seigneur fut saisi de compassion ». Il est appelé Seigneur - c'est-à-dire Dieu, qui a la seigneurie sur tout - précisément dans son acte de compassion pour une mère veuve qui a perdu, avec son fils unique, la raison de vivre. Voilà notre Dieu, dont la divinité resplendit au contact de nos misères, parce que son cœur est compatissant. La résurrection de ce fils, le don de la vie qui vainc la mort, découle précisément d’ici : de la compassion du Seigneur, qui s'émeut face à notre mal extrême, la mort. Combien il est important de communiquer ce regard de compassion à ceux qui vivent la douleur de la mort de leurs proches !
La compassion de Jésus a une caractéristique : elle est concrète. L'Évangile dit qu'il " s’approche et touche le cercueil" (cf. Lc 7,14). Toucher le cercueil d'un mort était inutile ; à l'époque, en outre, c'était considéré comme un geste impur, qui souillait celui qui l'accomplissait. Mais Jésus n’y fait pas attention, sa compassion abolit les distances et le porte à se faire proche. Cela c’est le style de Dieu, fait de proximité, de compassion et de tendresse. Et de peu de mots. Le Christ ne prêche pas sur la mort, mais il dit une seule chose à cette mère : « Ne pleure pas ! » (Lc 7,13). Pourquoi ? Serait-ce un mal de pleurer ? Non, Jésus lui-même a pleuré dans les Évangiles. Mais à cette mère, il dit : Ne pleure pas, parce qu'avec le Seigneur les larmes ne durent pas toujours, elles ont une fin. Il est le Dieu qui, comme le prophétise l'Écriture, « fera disparaître la mort » et « essuiera les larmes sur tous les visages » (Is 25,8 ; cf. Ap 21,4). Il a fait siennes nos larmes pour nous en libérer.
Voilà la compassion du Seigneur, qui parvient à redonner vie à ce jeune fils. Jésus le fait, contrairement à d'autres miracles, sans même demander à la mère d'avoir la foi. Pourquoi un prodige aussi extraordinaire et aussi rare ? Parce qu'il s'agit ici de l'orphelin et de la veuve, que la Bible désigne, avec l'étranger, comme les plus seuls et les plus abandonnés, qui ne peuvent placer leur confiance en personne si ce n’est Dieu. La veuve, l'orphelin et l'étranger. Ils sont donc les plus intimes et les plus chers au Seigneur. On ne peut pas être intime et cher à Dieu en les ignorant, eux qui bénéficient de sa protection et de sa prédilection, et qui nous accueilleront au ciel. La veuve, l'orphelin et l'étranger.
En les observant, nous tirons une leçon importante, que je résume dans le deuxième mot d'aujourd'hui : humilité. L'orphelin et la veuve sont en effet les humbles par excellence, ceux qui, mettant toute leur espérance dans le Seigneur et non en eux-mêmes, ont déplacé le centre de leur vie en Dieu : ils ne s'appuient pas sur leurs propres forces, mais sur Lui, qui prend soin d'eux. Ceux-là qui rejettent toute présomption d’autosuffisance, se reconnaissent nécessiteux de Dieu et se confient à Lui, ils sont les humbles. Et ce sont ces pauvres en esprit qui nous révèlent la petitesse qui plaît tant au Seigneur, le chemin qui mène au Ciel. Dieu recherche des personnes humbles, qui espèrent en Lui, et non en elles-mêmes et en leurs propres projets. Frères et sœurs, c'est cela l'humilité chrétienne : ce n'est pas une vertu parmi d'autres, mais la disposition de base de la vie : se croire dans le besoin de Dieu et lui faire de la place, mettre toute sa confiance en lui. C’est cela l'humilité chrétienne.
Dieu aime l'humilité parce qu'elle lui permet d'interagir avec nous. De plus, Dieu aime l'humilité parce qu'Il est Lui-même humble. Il descend vers nous, il s'abaisse ; il ne s'impose pas, il laisse de la place. Non seulement Dieu est humble, il est humilité. " Tu es humilité, Seigneur ", ainsi priait saint François d'Assise (cf. Louanges de Dieu, 4 : FF 261). Pensons au Père, dont le nom est tout une référence au Fils plutôt qu'à Lui-même, et au Fils, dont le nom est tout relatif au Père. Dieu aime ceux qui se décentrent, qui ne sont pas au centre de tout, il aime justement les humbles : ils lui ressemblent plus que quiconque. C'est pourquoi, comme le dit Jésus, « qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 11). Et j'aime à rappeler ces premiers mots du Pape Benoît : « humble ouvrier dans la vigne du Seigneur ». Oui, le chrétien, en particulier le Pape, les Cardinaux et les Évêques, sont appelés à être d'humbles ouvriers : à servir et non à être servis ; à penser, avant leurs propres fruits, à ceux de la vigne du Seigneur. Et comme il est beau de renoncer à soi-même pour l'Église de Jésus !
Frères, sœurs, demandons à Dieu un regard compatissant et un cœur humble. Ne nous lassons pas de le demander, car c'est sur le chemin de la compassion et de l'humilité que le Seigneur nous donne sa vie, qu’Il triomphe de la mort. Et prions pour nos chers frères défunts. Leurs cœurs ont été pastoraux, compatissants et humbles, car le sens de leur vie a été le Seigneur. En Lui, qu'ils trouvent la paix éternelle. Qu'ils se réjouissent avec Marie, que le Seigneur a élevée en voyant son humilité (cf. Lc 1, 48)
JOURNÉE MONDIALE DES PAUVRES
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Basilique Saint-Pierre
XXXIIIe Dimanche du Temps ordinaire, 19 novembre 2023
Trois hommes se retrouvent avec une énorme richesse entre les mains, grâce à la générosité de leur maître qui part pour un long voyage. Cependant, ce maître reviendra un jour et convoquera à nouveau ces serviteurs, dans l’espérance de pouvoir se réjouir avec eux de la manière dont ils auront fait, entre-temps, fructifier ses biens. La parabole que nous venons d’écouter (cf. Mt 25, 14-30) nous invite donc à nous arrêter sur deux parcours : le voyage de Jésus et le voyage de notre vie.
Le voyage de Jésus. Au début de la parabole, Jésus parle d’« un homme qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens » (v. 14). Ce “voyage” nous fait penser au mystère même du Christ, Dieu fait homme, à sa résurrection et à son ascension dans le Ciel. Lui qui est en effet descendu du sein du Père pour rencontrer l’humanité, il a, en mourant, détruit la mort et il est retourné vers le Père en ressuscitant. Au terme de sa vie terrestre, Jésus a donc effectué son “voyage de retour” vers le Père. Mais, avant de partir, il nous a confié ses biens, un véritable “capital” : il s’est laissé Lui-même dans l’Eucharistie, il nous a laissé sa Parole de vie, sa sainte Mère comme notre Mère, et il a répandu les dons de l’Esprit Saint pour que nous puissions continuer son œuvre dans le monde. Ces “talents” sont distribués – précise l’Évangile - « à chacun selon ses capacités » (v. 15) et donc pour une mission personnelle que le Seigneur nous confie dans la vie quotidienne, dans la société et dans l’Église. L’Apôtre Paul l’affirme également : « À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ. C’est pourquoi l’Écriture dit : Il est monté sur la hauteur, il a capturé des captifs, il a fait des dons aux hommes » (Ep 4, 7-8).
Fixons à nouveau notre regard sur Jésus qui a tout reçu des mains du Père mais n’a pas gardé cette richesse pour lui. Il « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur » (Ph 2, 6-7). Il s’est revêtu de notre humanité fragile, il a pansé nos blessures en bon Samaritain, Il s’est fait pauvre pour nous enrichir de la vie divine (cf. 2 Co 8, 9), Il est monté sur la croix. Lui qui était sans péché, « Dieu l’a, pour nous, identifié au péché » (2 Co 5, 21). Pour nous. Jésus a vécu pour nous, en notre faveur. Voilà ce qui a marqué son voyage dans le monde avant qu’Il ne retourne auprès du Père.
Cependant, la parabole d’aujourd’hui nous dit aussi que « le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes » (Mt 25, 19). En effet, le premier voyage vers le Père sera suivi d’un autre, que Jésus effectuera à la fin des temps, lorsqu’il reviendra dans la gloire et voudra nous rencontrer à nouveau pour “exiger les comptes”, les comptes de l’histoire et nous introduire dans la joie de la vie éternelle. Nous devons donc nous demander : comment le Seigneur nous trouvera-t-il à son retour ? Comment me présenterai-je, moi, au rendez-vous avec Lui ?
Cette question nous amène au deuxième moment : au voyage de notre vie. Quel route parcourons-nous, dans notre vie, celui de Jésus qui s’est fait don, ou bien la route de l’égoïsme ? Celle des mains ouvertes envers les autres, pour donner et se donner, ou celle des mains fermées pour avoir davantage et se garder seulement soi-même ? La parabole nous dit que chacun d’entre nous, selon ses capacités et ses possibilités, a reçu les “talents”. Attention, ne nous laissons pas tromper par le langage courant : il ne s’agit pas ici de capacités personnelles, mais, comme nous l’avons dit, des biens du Seigneur, ce que le Christ nous a laissé en retournant vers le Père. Parmi eux, il nous a donné son Esprit dans lequel nous sommes devenus enfants de Dieu et grâce auquel nous pouvons dépenser notre vie en témoignant de l’Évangile et en édifiant le Royaume de Dieu. Le grand “capital” qui a été mis entre nos mains c’est l’amour du Seigneur, fondement de notre vie et force de notre marche.
Nous devons nous demander alors : qu’est-ce que je fais d’un don si grand sur le chemin de ma vie ? La parabole nous dit que les deux premiers serviteurs ont multiplié le don reçu, tandis que le troisième, au lieu de faire confiance à son seigneur qui le lui a donné, en a peur et reste comme paralysé. Il ne prend pas de risque, ne s’implique pas, et finit par enterrer le talent. Et cela vaut aussi pour nous : nous pouvons multiplier ce que nous avons reçu, en faisant de notre vie une offrande d’amour pour les autres, ou bien nous pouvons vivre bloqués par une fausse image de Dieu et, par peur, cacher sous terre le trésor que nous avons reçu, en ne pensant qu’à nous-mêmes, sans nous passionner pour autre chose que notre confort et nos intérêts personnels, sans nous engager. La question est très claire : les deux premiers, prennent des risques en négociant avec les talents. Et la question que je pose : « Moi, est-ce que je prends des risques dans ma vie ? Est-ce que je prends des risques avec la force de ma foi ? Moi, comme chrétien, comme chrétienne, est-ce que je sais prendre des risques ou est-ce que je me ferme en moi-même, par peur ou par pusillanimité ?
Alors, frères et sœurs, en cette Journée Mondiale des Pauvres, la parabole des talents est une mise en garde pour vérifier dans quel esprit nous affrontons le voyage de la vie. Nous avons reçu du Seigneur le don de son amour et nous sommes appelés à devenir don pour les autres. L’amour par lequel Jésus a pris soin de nous, l’huile de miséricorde et de compassion avec laquelle il a guéri nos blessures, la flamme de l’Esprit avec laquelle il a ouvert nos cœurs à la joie et à l’espérance, sont des biens que nous ne pouvons pas garder pour nous seuls, gérer pour notre compte ou cacher sous terre. Comblés de dons, nous sommes appelés à nous faire don. Nous qui avons reçu tant de dons, nous devons nous faire don pour les autres. Les images utilisées dans la parabole sont très éloquentes : si nous ne multiplions pas l’amour autour de nous, la vie s’éteint dans les ténèbres ; si nous ne mettons pas en circulation les talents que nous avons reçus, l’existence finit sous terre, c'est-à-dire comme si nous étions déjà morts (cf. v. 25.30). Frères et sœurs, combien de chrétiens sont enterrés. Combien de chrétiens vivent la foi comme s’ils vivaient sous terre.
Pensons donc aux nombreuses pauvretés matérielles, aux pauvretés culturelles et aux pauvretés spirituelles de notre monde ; pensons aux existences blessées qui habitent nos villes, aux pauvres devenus invisibles dont le cri de douleur est étouffé par l’indifférence générale d’une société affairée et distraite… Quand nous pensons à la pauvreté, nous ne devons pas oublier ensuite la pudeur : la pauvreté est pudique, elle se cache. Nous devons, nous, aller la chercher, avec courage. Pensons à ceux qui sont opprimés, épuisés, marginalisés, aux victimes des guerres et à ceux qui quittent leur terre au péril de leur vie ; à ceux qui sont sans pain, sans travail et sans espérance. Tant de pauvretés quotidiennes. Elles ne sont pas une, deux ou trois : elles sont une multitude. Les pauvres sont une multitude. Et en pensant à cette multitude de pauvres, le message de l’Évangile est clair : n’enterrons pas les biens du Seigneur ! Faisons circuler la charité, partageons notre pain, multiplions l’amour ! La pauvreté est un scandale. La pauvreté est un scandale ! Quand le Seigneur reviendra, il nous en demandera compte et – comme l’écrit saint Ambroise – il nous dira : « Pourquoi as-tu laissé tant de miséreux mourir de faim ? et assurément tu avais de l’or, tu aurais pu fournir de la nourriture. Pourquoi tant de prisonnier ont-ils été vendus et, n’ayant pas été rachetés, ont été tués par l’ennemi ? » (Les devoirs des ministres : PL 16:148-149).
Prions pour que chacun de nous, selon le don qu’il a reçu et la mission qui lui a été confiée, s’efforce de “faire fructifier la charité”, faire fructifier la charité, et d’être proche de quelque pauvre. Prions pour que, nous aussi, au terme de notre voyage, après avoir accueilli le Christ dans ces frères et sœurs auxquels Il s’est identifié (cf. Mt 25, 40), nous puissions nous entendre dire : « Très bien, serviteur bon et fidèle […] entre dans la joie de ton seigneur » (Mt 25, 21).