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TEMPS ORDINAIRE XI - Ferie IV
Commentaire de l’Évangile
Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859)
prêtre, curé d'Ars
Sermon pour le 7e dimanche après la Pentecôte (Sermons de Saint Jean Baptiste Marie Vianney, Curé d'Ars, t. 2 ; Éd. Ste Jeanne d'Arc, 1982 ; p. 321-323)
Un jeûne agréable à Dieu
Il y en a plus d’un qui ne peuvent pas jeûner, d’autres qui sont tellement occupés que souvent ils ont peine à faire leur prière le matin et le soir, comment pourront-ils donc se sauver, puisqu’il faut prier continuellement et qu’il faut nécessairement faire de bonnes œuvres pour avoir le ciel ? – Puisque toutes nos bonnes œuvres se réduisent à la prière, au jeûne et à l’aumône, mes frères, nous pourrons facilement faire tout cela, comme vous aller le voir. (…)
Nous pratiquons un jeûne qui est agréable à Dieu, toutes les fois que nous nous privons de quelque chose qu’il nous ferait plaisir de faire, parce que le jeûne ne consiste pas tout dans la privation du boire et du manger ; mais, de ce qui nous flatte le plus dans notre goût ; les uns peuvent se mortifier dans la manière de s’arranger, les autres dans les visites qu’ils veulent faire aux amis qu’ils aiment à voir ; les autres, dans les paroles et les discours qu’ils aiment à tenir ; celui-ci fait un grand jeûne, et qui est très agréable à Dieu, quand il combat son amour-propre, son orgueil, sa répugnance à faire ce qu’il n’aime pas faire, ou en étant avec des personnes qui contrarient son caractère, ses manières d’agir. (…) Oui, mes frères, si nous voulions bien nous y prendre, non seulement nous trouverions chaque jour de quoi pratiquer le jeûne, mais encore, à chaque instant de la journée.
Mais, dites-moi, y a-t-il encore un jeûne qui soit plus agréable à Dieu que de faire et de souffrir avec patience certaines choses qui souvent vous déplaisent grandement ? Sans parler des maladies, des infirmités et tant d’autres afflictions qui sont inséparables de notre misérable vie, combien n’avons-nous pas l’occasion de nous mortifier en souffrant ce qui nous gêne et nous répugne ? (…) Eh bien ! Mes frères, si nous souffrons tout cela pour le bon Dieu, et uniquement pour lui plaire, ce sont là les jeûnes les plus agréables à Dieu et les plus méritants.
ou
Saint Jean Cassien (v. 360-435)
fondateur de monastère à Marseille
De la prière, XXXV ; SC 54 (Conférences VIII-XVII; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 71-72)
« Quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte » (Mt 6,6)
Nous devons mettre un soin tout particulier à suivre le précepte évangélique qui nous commande d’entrer dans notre chambre et d’en fermer la porte, pour prier notre Père. Voici comment l’accomplir.
Nous prions dans notre chambre, lorsque nous retirons entièrement notre cœur du tumulte et du bruit des pensées et des soucis, et que, dans une sorte de tête-à-tête secret et de douce intimité, nous découvrons au Seigneur nos désirs. Nous prions la porte close, lorsque nous supplions sans ouvrir les lèvres et dans un parfait silence Celui qui ne tient pas compte des paroles mais regarde au cœur.
Nous prions en secret, lorsque nous parlons à Dieu par le cœur seulement et l’application de l’âme, et ne manifestons qu’à lui nos demandes : si bien que les puissances adverses elles-mêmes n’en puissent deviner la nature. Telle est bien la raison du profond silence qu’il convient de garder dans la prière. Nous ne devons pas avoir en vue seulement de ne pas distraire les frères qui nous entourent par nos chuchotements et nos cris, et de ne point faire obstacle à leurs âmes en prière ; mais aussi de cacher à nos ennemis, qui multiplient alors surtout leurs attaques, le but de nos demandes. Par là, nous accomplirons le précepte : « Tiens ta bouche fermée à celle qui dort sur ton sein. » (Mi 7,5)
ou
Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église
Traité de l'amour de Dieu, livre XII, chap. VII (Tome second; Librairie Victor Lecoffre, Éd. J. Gabalda 1924; p. 391-392, rev.)
La pureté d’intention
Notre Seigneur, au rapport des anciens, avait coutume de dire aux siens : « Soyez bons monnayeurs ». Si l’écu n’est pas de bon or, s’il n’a pas de poids, s’il n’est pas marqué au coin conforme, on le rejette comme non recevable. Une œuvre de bonne espèce, si elle n’est pas ornée de charité, si l’intention n’est pas pieuse, elle ne sera pas reçue parmi les bonnes œuvres. Si je jeûne, mais pour épargner, mon jeûne n’est pas de bonne espèce ; si c’est par tempérance, mais que j’aie quelque péché mortel en mon âme, le poids manque à cette œuvre, car c’est la charité qui donne le poids à tout ce que nous faisons ; si c’est seulement par convenance et pour m’accommoder à mes compagnons, cette œuvre n’est pas marquée au coin d’une intention approuvée. Mais si je jeûne par tempérance, et que je sois en la grâce de Dieu, et que j’aie l’intention de plaire à sa divine majesté par cette tempérance, l’œuvre sera une bonne monnaie, propre pour accroître en moi le trésor de la charité.
C’est faire excellemment les actions petites, que de les faire avec beaucoup de pureté d’intention et une forte volonté de plaire à Dieu ; et alors, elles nous sanctifient grandement. Il y a des personnes qui mangent beaucoup, et sont toujours maigres, exténuées et alanguies, parce qu’elles n’ont pas une bonne force digestive; il y en a d’autres qui mangent peu, et sont toujours fortes et vigoureuses, parce qu’elles ont l’estomac bon. Aussi y a-t-il des âmes qui font beaucoup de bonnes œuvres, et croissent fort peu en charité, parce qu’elles les font ou froidement et lâchement, ou par instinct et inclination de nature, plus que par inspiration de Dieu ou ferveur céleste ; et au contraire, il y en a qui font peu de besogne, mais avec une volonté et intention si sainte, qu’elles font un progrès extrême en dilection : elles ont peu de talent, mais elles le ménagent si fidèlement que le Seigneur les en récompense largement.
ou
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix [Édith Stein] (1891-1942)
carmélite, martyre, copatronne de l'Europe
La Prière de l'Église (trad. Éds de l'Orante 1955, p. 55)
« Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison »
Tout est un pour ceux qui sont parvenus à l'unité profonde de la vie divine : le repos et l'action, contempler et agir, se taire et parler, écouter et s'ouvrir, recevoir en soi le don de Dieu et rendre l'amour à flots dans l'action de grâces et la louange. (...) Il nous faut pendant des heures écouter en silence, laisser la parole divine s'épanouir en nous jusqu'à ce qu'elle nous incite à louer Dieu dans la prière et le travail.
Les formes traditionnelles nous sont nécessaires aussi et nous devons participer au culte public ainsi que l'ordonne l'Église, pour que notre vie intérieure s'éveille, reste dans la voie droite et trouve l'expression qui lui convient. La louange solennelle de Dieu doit avoir ses sanctuaires sur la terre afin d'être célébrée avec toute la perfection dont les hommes sont capables. De là, au nom de la sainte Église, elle peut monter vers le ciel, agir sur tous ses membres, éveiller leur vie intérieure et stimuler leur effort fraternel. Mais pour que ce chant de louange soit vivifié de l'intérieur, encore faut-il qu'il y ait dans ces lieux de prière des temps réservés à l'approfondissement spirituel dans le silence ; sinon, cette louange dégénérerait en un balbutiement des lèvres dépouillé de vie. C'est grâce à ces foyers de vie intérieure que ce danger est écarté ; les âmes peuvent y méditer devant Dieu dans le silence et la solitude, afin d'être au cœur de l'Église les chantres de l'amour qui vivifie tout.
ou
Saint John Henry Newman (1801-1890), théologien, fondateur de l'Oratoire en Angleterre
Sermon « Times of Private Prayer », PPS, t. 1, n° 19
« Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret »
Ceux qui cherchent le Dieu invisible le cherchent dans leur cœur et dans leurs pensées secrètes, non dans des paroles bruyantes, comme s’il était loin d’eux. Ils ont l’habitude de se retirer là où aucun œil humain ne les voit ; là, humbles et pleins de foi, ils peuvent rencontrer celui qui se tient « près de leur sentier, près de leur lit, et qui voit toutes leurs démarches ». Et Dieu, « qui sonde les cœurs » (Rm 9,27), les récompensera au grand jour. La prière faite dans le secret, selon la volonté de Dieu, est conservée comme un trésor dans son Livre de Vie (Ps 68,29). Peut-être que cette prière a demandé une réponse ici-bas et ne l’a pas trouvée ? Peut-être que celui qui l’a formulée l’a même oubliée, et que le monde ne l’a jamais connue ? Mais Dieu, lui, s’en souvient toujours ; et au dernier jour, quand les livres seront ouverts (Dn 7,10 ; Ap 20,12), cette prière sera dévoilée et récompensée devant le monde entier…
Nous savons bien que nous sommes tenus d’être, en un certain sens, en prière et méditation tout au long du jour (Lc 18,1) ; mais…devons-nous prier à certaines heures du jour d’une manière déterminée ?... Même si des heures et des formules précises ne sont pas absolument nécessaires pour la prière privée, elles sont d’une grande aide, ou plutôt elles nous sont commandées par notre Seigneur quand il dit : « Toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison… » Même notre Sauveur avait des moments privilégiés de communion avec Dieu. Ses pensées étaient bien un service divin continuellement offert à son Père, mais nous lisons qu’il « est monté dans la montagne, à l’écart, pour prier » et qu’il « a passé toute la nuit à prier Dieu » (Mt 14,23 ; Lc 6,12).
Il faut insister sur ce devoir de respecter des moments précis de prière privée, parce qu’au milieu des soucis et des tensions de la vie, nous avons souvent tendance à les négliger, et ce devoir est bien plus important qu’on ne le pense d’habitude, même parmi ceux qui l’accomplissent.
ou
Saint Jean de la Croix (1542-1591), carme, docteur de l'Église
Le Cantique spirituel, 2ème version, strophe 1, 6-7 (trad. OC, Cerf 1990, p. 1220 rev.)
« Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison »
L'âme demande à l'Époux : « Où t'es-tu caché ? »... Répondons à sa question en lui montrant le lieu précis où il se cache, le lieu où elle le trouvera d'une manière certaine, et avec autant de perfection et de douceur possibles en cette vie. Dès lors, elle n'errera plus en vain sur les traces des étrangers (cf Ct 3,2).
Sachons-le bien, le Verbe, Fils de Dieu, réside par essence et par présence, en compagnie du Père et de l'Esprit Saint, dans l'essence même de l'âme, et il y est caché. L'âme qui aspire à le trouver doit donc sortir...de tout le créé ; elle doit entrer en elle-même et s'y tenir dans un recueillement si profond que toutes les créatures soient pour elle comme si elles n'étaient pas. « Seigneur, disait saint Augustin en s'adressant à Dieu dans ses Soliloques, je ne te trouvais pas au-dehors de moi, parce que je te cherchais mal : je te cherchais au-dehors, et tu étais au-dedans. » Dieu est donc caché dans notre âme, et c'est là que le vrai contemplatif doit le chercher, en disant : « Où t'es-tu caché ? »
Eh bien donc, ô âme, la plus belle d'entre les créatures de Dieu, toi qui désires si ardemment savoir où se trouve ton Bien-Aimé afin de le chercher et de t'unir à lui, voici qu'on te le dit : tu es toi-même la demeure où il habite, la retraite où il se cache. Quelle joie, quelle consolation pour toi ! Ton trésor, l'objet de ton espérance, est si proche de toi qu'il est en toi-même, ou, pour mieux dire, tu ne pourrais pas exister sans lui. Écoute l'Époux lui-même te le dire : « Voici que le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17,21). Et l'apôtre saint Paul, son serviteur, nous dit de son côté : « Vous êtes le temple de Dieu » (2Co 6,16).
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 150
Le jeûne, la prière, l'aumône
Les Épicuriens, qui n'espèrent aucune autre vie au-delà du tombeau, qui ne connaissent que les jouissances de la chair, tiennent ce langage : « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain » (1Co 15, 32)... Mais les chrétiens, pour qui une autre vie, et une vie plus heureuse, doit commencer après la mort, doivent bien se garder de dire cela. Rappelez-vous, effectivement, cette vérité : « Nous mourrons demain », mais ajoutez : « Jeûnons et prions, car la mort peut venir demain ».
Mais j'exige encore autre chose, une troisième condition, je ne veux pas passer sous silence ce qu'il faut observer par-dessus tout : que votre jeûne serve à rassasier la faim du pauvre. Si vous ne pouvez pas jeûner, appliquez-vous d'autant plus à nourrir celui dont la faim apaisée vous obtiendra votre pardon. Voici donc ce que les chrétiens doivent dirent : « Jeûnons, prions, donnons aux pauvres, car nous mourrons demain ».
ou
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix [Edith Stein] (1891-1942), carmélite, martyre, co-patronne de l'Europe : La Prière de l’Église (trad. Source cachée, Cerf 1999, p. 70)
« Ton Père voit ce que tu fais en secret »
Il n'est pas question de concevoir la prière intérieure, libre de toutes formes traditionnelles, comme une piété simplement subjective et de l'opposer à la liturgie, qui serait la prière objective de l'Église. Toute prière véritable est prière de l'Église ; à travers toute prière véritable, il se passe quelque chose dans l'Église et c'est l'Église elle-même qui prie car c'est l'Esprit Saint vivant en elle qui, en chaque âme unique, « intervient pour nous par des cris inexprimables » (Rm 8, 26). Et voilà justement la prière véritable, car « sans le Saint Esprit, personne n'est capable de dire ‘ Jésus est le Seigneur ’ » (1Co 12, 3). Que serait la prière de l'Église si elle n'était pas l'offrande de ceux qui, brûlant d'un grand amour, se donnent au Dieu qui est amour ?
Le don de soi à Dieu, par amour et sans limite, et le don divin en retour, l'union pleine et constante, est la plus haute élévation du cœur qui nous soit accessible, le plus haut degré de la prière. Les âmes qui l'ont atteint sont en vérité le cœur de l’Église ; en elles vit l'amour de Jésus grand prêtre. Cachées en Dieu avec le Christ (Col 3, 3), elles ne peuvent que rayonner dans d'autres cœurs l'amour divin dont elles sont remplies et concourir ainsi à l'accomplissement de l'unité parfaite de Jésus tous en Dieu, ce qui était et demeure le grand désir de Jésus.
ou
Concile Vatican II
Constitution sur la Sainte Liturgie « Sacrosanctum Concilium », § 10-12
« Prie ton Père qui est présent dans le secret »
La liturgie est le sommet auquel tend l'action de l'Église, et en même temps la source d'où découle toute sa force intérieure... C'est de la liturgie et principalement de l'eucharistie, comme d'une source, que la grâce découle en nous et qu'on obtient avec le maximum d'efficacité cette sanctification des hommes dans le Christ et cette glorification de Dieu, que visent, comme leur fin, toutes les autres œuvres de l'Église.
Mais, pour obtenir cette pleine efficacité, il faut que les fidèles s'approchent de la sainte liturgie avec les dispositions d'une âme droite, qu'ils mettent en accord leur âme et leur voix, et qu'ils coopèrent à la grâce qui vient d'en haut pour ne pas recevoir cette grâce en vain (cf 2Co 6,1). C'est pourquoi les pasteurs ont le devoir de veiller non seulement à ce que dans l'action liturgique on observe les lois d'une célébration valide et licite, mais aussi à ce que les fidèles y participent de façon consciente, active et fructueuse.
Cependant, la vie spirituelle n'est pas enfermée dans la participation à la seule liturgie. Car si le chrétien est appelé à prier en commun, il doit aussi « entrer dans sa chambre pour prier le Père dans le secret » et même, enseigne l'apôtre Paul, il doit « prier sans relâche » (1Th 5,17). Et l'apôtre nous enseigne aussi à « toujours porter dans notre corps la mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2Co 4,10-11). C'est pourquoi dans le sacrifice de la messe nous demandons au Seigneur « qu'ayant accueilli l'oblation de l'offrande spirituelle », il fasse pour lui « de nous-mêmes une éternelle offrande » (cf prière eucharistique III).
ou
Saint Jean de la Croix (1542-1591), Carme, docteur de l'Église
Cantique spirituel B,1, 8-9 (trad. Cerf 1990)
« Prie ton Père dans le secret »
Que cherches-tu au dehors, ô belle âme, puisque tu possèdes en toi-même tes richesses, ta jouissance, ton rassasiement et ton royaume, c'est-à-dire le Bien Aimé auquel tu aspires et que tu poursuis ? ... La seule difficulté c'est que, tout en résidant en toi, il y demeure caché...
Tu élèves une objection : « Puisque celui que j'aime habite en moi, comment se fait-il que je ne le trouve ni le sente ? » En voici la raison. C'est qu'il y est caché et que tu ne te caches pas comme lui pour le trouver et le sentir. Celui qui veut trouver un objet caché doit pénétrer jusqu'à la profondeur où il se cache, et lorsqu'il l'aura trouvé, lui aussi sera caché. Ton Époux bien-aimé est le trésor caché dans le champ de ton cœur, ce trésor pour lequel le sage marchand a donné tous ses biens (Mt 13,44). Il te faudra donc pour le trouver oublier tout ce qui t'appartient, t'éloigner de toutes les créatures et te cacher dans la retraite intérieure de l'esprit.
Là, fermant la porte sur toi, c'est-à-dire renonçant par la volonté à toutes choses, « tu prieras ton Père dans le secret ». Si tu demeures ainsi cachée avec lui, tu le sentiras en secret, tu l'aimeras et tu en jouiras en secret ; tu prendras secrètement en lui tes délices, c'est-à-dire d'une manière qui surpasse toute parole et tout sentiment.
ou
Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450), évêque de Ravenne, docteur de l'Église
Sermon 9 ; CCL 24,64 ; PL 52, 211 (trad. Matthieu commenté, DDB 1985, p. 50 rev.)
« Ceux-là ont touché leur récompense »
« Évitez de pratiquer votre justice devant les hommes. » Pourquoi ? « Pour ne pas être remarqué par eux. » Et s'ils vous ont remarqué, qu'en sera-t-il pour vous ? « Vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est aux cieux. » Frères, ici le Seigneur ne porte pas de jugement, mais il expose. Il met en lumière la ruse de nos pensées ; il met à nu les dispositions secrètes des âmes. À ceux qui méditent injustement sur la justice, il indique la mesure d'une juste rétribution. La justice qui se place devant les yeux des hommes ne peut pas attendre du Père son salaire divin. Elle a voulu être vue, et elle a été vue ; elle a voulu plaire aux hommes, et elle a plu. Elle a le salaire qu'elle a voulu ; la récompense qu'elle n'a pas voulu avoir, elle ne l'aura pas...
« Quand tu fais l'aumône, ne le claironne pas devant toi, comme font les hypocrites. » « Claironner », c'est le terme juste, parce qu'une aumône de cette sorte est un acte guerrier plutôt que pacifique. Elle passe tout entière dans son cri, elle n'a rien à voir avec la miséricorde. Elle est du pays de la désunion, elle n'a pas été nourrie par la bonté. C'est un trafic pour la parade, non un commerce chaste... « Toi donc, quand tu fais l'aumône, ne le claironne pas devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues ou dans les rues, afin d'être glorifié par les hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont touché leur récompense. » Vous avez entendu : l'aumône faite dans une assemblée, sur les places publiques, dans les carrefours, n'est pas une dépense faite pour le soulagement des pauvres, mais elle est placée devant le regard des hommes pour s'attirer leur estime... Fuyons l'hypocrisie, mes frères, fuyons-la... Elle ne soulage pas le pauvre ; la plainte de l'indigent lui est un prétexte pour rechercher plus activement une gloire spectaculaire. Elle gonfle sa louange de la souffrance du pauvre.
ou
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix [Édith Stein] (1891-1942), carmélite, martyre, copatronne de l'Europe
La Prière de l'Église (trad. Eds de l'Orante 1955, p. 55)
« Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison »
Tout est un pour ceux qui sont parvenus à l'unité profonde de la vie divine : le repos et l'action, contempler et agir, se taire et parler, écouter et s'ouvrir, recevoir en soi le don de Dieu et rendre l'amour à flots dans l'action de grâces et la louange... Il nous faut pendant des heures écouter en silence, laisser la parole divine s'épanouir en nous jusqu'à ce qu'elle nous incite à louer Dieu dans la prière et le travail.
Les formes traditionnelles nous sont nécessaires aussi et nous devons participer au culte public ainsi que l'ordonne l'Église, pour que notre vie intérieure s'éveille, reste dans la voie droite et trouve l'expression qui lui convient. La louange solennelle de Dieu doit avoir ses sanctuaires sur la terre afin d'être célébrée avec toute la perfection dont les hommes sont capables. De là, au nom de la sainte Église, elle peut monter vers le ciel, agir sur tous ses membres, éveiller leur vie intérieure et stimuler leur effort fraternel. Mais pour que ce chant de louange soit vivifié de l'intérieur, encore faut-il qu'il y ait dans ces lieux de prière des temps réservés à l'approfondissement spirituel dans le silence ; sinon, cette louange dégénérerait en un balbutiement des lèvres dépouillé de vie. C'est grâce à ces foyers de vie intérieure que ce danger est écarté ; les âmes peuvent y méditer devant Dieu dans le silence et la solitude, afin d'être au cœur de l'Église les chantres de l'amour qui vivifie tout.
ou
Saint [Padre] Pio de Pietrelcina (1887-1968), capucin
GF, 173 ; Ep 3, 982-983 (trad. Une Pensée, Mediaspaul 1991, p. 24)
« Ferme la porte et prie ton Père qui est présent dans le secret »
Sois assidu à la prière et à la méditation. Tu m'as dit que tu avais déjà commencé. C'est là une bien grande consolation pour un père qui t'aime comme lui-même ! Continue donc à progresser dans cet exercice de l'amour envers Dieu. Fais chaque jour un pas de plus : de nuit, à la faible lueur de la lampe, parmi les faiblesses et dans la sécheresse de l'esprit ; ou de jour, dans la joie et l'illumination qui éblouit l'âme...
Si tu le peux, parle au Seigneur dans l'oraison, loue-le. Si tu n'y parviens pas parce que tu n'es pas encore bien avancé dans la vie spirituelle, ne t'inquiète pas : enferme-toi dans ta chambre et mets-toi en présence de Dieu. Il te verra et appréciera ta présence et ton silence. Ensuite, il te prendra par la main, te parlera, fera les cent pas dans les allées de ce jardin qu'est l'oraison, et tu y trouveras ta consolation. Rester en présence de Dieu simplement pour manifester notre volonté de nous reconnaître ses serviteurs, voilà un excellent exercice spirituel qui nous fait avancer dans le chemin de la perfection.
Lorsque tu es uni à Dieu par la prière, examine qui tu es, en vérité ; parle-lui si tu le peux, et si cela t'est impossible, arrête-toi, reste devant lui. Ne te donne pas d'autre peine.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
2ème discours sur le Psaume 33, §8 ; PL 36,312
« Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte et prie ton Père qui est là dans le secret »
Entrer au fond de ta maison, c'est rentrer dans ton cœur. Heureux ceux qui se réjouissent de rentrer dans leur cœur, et qui n'y trouvent rien de mal...
Ils sont bien à plaindre, ceux qui, en rentrant chez eux, peuvent craindre d'en être chassés par d'âpres disputes avec les leurs. Mais combien plus malheureux sont ceux qui n'osent pas rentrer dans leur conscience, de peur d'en être chassés par le remords de leurs péchés. Si tu veux rentrer avec plaisir dans ton cœur, purifie-le. « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5,8). Enlève de ton cœur les souillures de la convoitise, les taches de l'avarice, l'ulcère de la superstition ; enlève les sacrilèges, les pensées mauvaises, les haines, je ne dis pas seulement envers tes amis, mais même envers tes ennemis. Enlève tout cela, puis rentre alors dans ton cœur et tu y seras heureux.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Explication du Sermon sur la montagne, 3, 11 (trad. coll. Pères dans la foi, n°5, p. 94 rev.)
« Prie ton Père dans le secret »
Jésus dit : « Quand tu pries, entre dans ta chambre ». Quelle est cette chambre sinon le cœur, comme l'indique le psaume où il est écrit : « Ce que vous dites dans votre cœur, regrettez-le dans votre chambre » (Ps 4,5 Vulg). Et, dit-il, « après avoir fermé la porte, prie ton Père dans le secret ». Il ne suffit pas d'entrer dans sa chambre, si la porte reste ouverte aux gens indiscrets : les futilités du dehors s'introduisent furtivement par cette porte et envahissent l'intérieur. Les faits passagers et tangibles pénètrent par la porte, dans nos pensées ; c'est-à-dire une foule de vains fantasmes entre par nos sens et troublent notre prière. Il faut donc fermer la porte, ce qui veut dire résister aux sens, afin qu'une prière toute spirituelle monte jusqu'au Père, jaillie du creux de notre cœur où nous prions le Père dans le secret. « Et votre Père, qui voit dans le secret, te le revaudra »…
Le Seigneur n'a pas l'intention de nous recommander de prier mais de nous apprendre comment prier. De même plus haut il ne nous recommandait pas l'aumône, mais l'esprit dans lequel il faut faire l'aumône. Il exige la pureté du cœur que l'on peut obtenir seulement par une intention unique et simple, orientée sur la vie éternelle par un amour de la sagesse unique et pur.


TEMPS ORDINAIRE XI - Ferie V
Tertullien (v. 155-v. 220), théologien
De la prière, 1-10 (Le Pater expliqué par les Pères ; éd. franciscaines, trad. A. Hamman, 1951, p. 16-17)
Que la volonté de Dieu s’accomplisse en nous !
Aucun obstacle ne peut évidemment empêcher la volonté de Dieu de s’accomplir ; nous ne lui souhaitons pas davantage de succès dans l’exécution de ses desseins, mais nous demandons que sa volonté soit faite dans tous les hommes.
Derrière l’image de chair et d’esprit, c’est nous-mêmes qui sommes désignés par ciel et terre. Mais, même au sens obvie, la nature de la demande reste la même, c’est-à-dire, que la volonté de Dieu s’accomplisse en nous sur la terre, afin qu’elle puisse s’accomplir en nous, dans le ciel. Or, la volonté de Dieu, quelle est-elle, sinon que nous suivions les voies de son enseignement ? Nous le supplions donc de nous communiquer la substance et l’énergie de sa volonté, afin que nous soyons sauvés sur la terre et dans les cieux, car sa volonté essentielle est de sauver les enfants qu’il a adoptés. Cette volonté de Dieu, le Seigneur l’a réalisée par la parole, l’action et la souffrance. Dans ce sens il a dit qu’il faisait non pas sa volonté mais celle de son Père.
Il n’y a pas de doute qu’il faisait non pas sa volonté mais celle de son Père ; tel est aussi l’exemple qu’il nous donne aujourd’hui : prêcher, travailler, souffrir jusqu’à la mort. Pour l’accomplir, nous avons besoin de la volonté de Dieu. En disant : « Que ta volonté soit faite », nous nous félicitons de ce que la volonté de Dieu ne soit jamais un mal pour nous. De plus, nous nous encourageons nous-mêmes à la souffrance par ces paroles. Le Seigneur, pour nous montrer, au milieu des angoisses de sa Passion, que la faiblesse de notre chair se trouvait dans la sienne, dit lui aussi : « Père, éloigne ce calice. » Puis il se ravise : « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » (Lc 22,42) Il était lui-même la volonté et la puissance du Père ; mais pour nous apprendre à payer la dette de la souffrance, il se remet tout entier à la volonté du Père.
ou
Saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), évêque et docteur de l'Église
De quoi faut-il s’entretenir avec Dieu ? (Manière de converser avec Dieu, trad. de l'italien, coll. du Laurier, pub. sous la dir. de P. Richard, éd. Le Laurier, 1988, p. 17-18 ; rev.)
Charmer le Cœur de Dieu
Gravez, âme dévote, gravez très profondément dans votre esprit cet enseignement, commun aux maîtres de la vie spirituelle : il faut, après vos infidélités, revenir tout de suite à Dieu, alors même que vous tomberiez cent fois le jour ; et, cela fait, vous remettre aussitôt dans la paix. (…) Entre amis qui s’aiment du fond du cœur, il n’est pas rare qu’un froissement réparé par d’humbles excuses, resserre encore l’amitié. Faites qu’il soit ainsi entre Dieu et vous : utilisez vos fautes pour rendre plus étroite votre union d’amour avec lui.
Il vous arrive d’être embarrassé devant une décision à prendre ou un conseil à donner. Ici encore, ne craignez pas et ne manquez pas d’agir avec Dieu comme font entre eux les amis fidèles. En toute occasion, ils se consultent : consultez Dieu, priez-le de vous suggérer la solution qui sera davantage à son gré : « Seigneur, mettez sur mes lèvres la parole à dire, et dans mon cœur la résolution à prendre ! » (Jdt 9,18 Vg). Suggérez-moi ce qu’il faut que je fasse ou réponde, et je ferai ainsi. « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute » (1 Sm 3,10).
Donnez encore à Dieu ce témoignage d’amicale confiance de l’entretenir, non seulement de vos affaires personnelles, mais aussi de celles du prochain. Quel grand plaisir vous procurerez à son cœur si, allant même parfois jusqu’à oublier vos propres soucis, vous lui rappelez les intérêts de sa gloire et les infortunes d’autrui ! (…) « Ô Dieu, si digne de tout amour, faites-vous connaître et faites-vous aimer. Que votre règne soit adoré et béni par tous, que votre amour règne dans tous les cœurs ! » (…)
Concluons. Si vous voulez charmer le Cœur aimant de votre Dieu, appliquez-vous à lui parler le plus souvent possible, et en quelque sorte, continuellement, avec la plus entière et la plus confiante liberté. Il ne dédaignera pas de vous répondre et d’entretenir pour sa part la conversation.
ou
Saint Maxime le Confesseur (v. 580-662)
moine et théologien
Interprétation du Notre Père (Philocalie des Pères neptiques, Tome I ; trad. J. Touraille, Éd. DDB-Lattès 1995, p. 552, rev.)
La prière est une demande de ce que Dieu donne
Comme je le disais, on trouvera que les paroles de la prière du Seigneur portent en elles la demande. Elle parle en effet du Père, du nom du Père et du Royaume. Elle montre, par ailleurs, que celui qui prie est fils de ce père dans la grâce. Elle demande que ceux qui sont dans le ciel et ceux qui sont sur la terre proviennent d’une seule volonté. Elle prescrit de demander le pain « épiousios » [quotidien]. Elle donne aux hommes la loi de la réconciliation : et, par le fait de pardonner et d’être pardonné, elle relie la nature à elle-même pour qu’elle ne soit pas coupée par la différence des volontés. Elle enseigne à s’efforcer, par la prière, de ne pas entrer dans la tentation, qui est la loi du péché. Et elle exhorte à se délivrer du malin.
Il fallait, en effet, que celui qui accomplit lui-même les biens et les donne à ceux qui croient en lui et imitent sa conduite dans la chair, soit aussi celui qui leur enseigne comme à ses disciples, et leur offre tels les fondements de cette vie, les mots de la prière, ces mots par lesquels il révélait les trésors cachés de la sagesse et de la connaissance (cf. Col 2,3) qui demeurent spécifiquement en lui, dès lors qu’il portait de toute évidence vers la jouissance de ces trésors le désir de ceux qui demandent.
C’est pourquoi, je pense, le Verbe a appelé prière cet enseignement qui porte en lui la demande des dons que, par grâce, Dieu accorde aux hommes. Ainsi nos Pères inspirés par Dieu ont exposé et défini la prière en disant que la prière est une demande de ce que Dieu donne naturellement aux hommes comme il lui convient.
ou
Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), prêtre, curé d'Ars
Esprit du Curé d'Ars dans ses Catéchismes, ses Sermons, ses Conversations (Abbé Monnin, Eds. Téqui 2007, p. 84 ; rev.)
Le Notre Père
« Notre Père qui êtes aux cieux » : que c'est beau, mes enfants, d'avoir un Père dans le ciel ! – « Que votre règne arrive ». Si je fais régner le Bon Dieu dans mon cœur, Il me fera régner avec Lui sans sa Gloire. – « Que votre volonté soit faite ». Il n'y a rien de si doux que de faire la Volonté de Dieu, et rien de si parfait. Pour bien faire les choses, il faut les faire comme Dieu veut, en toute conformité avec ses Desseins. – « Donnez-nous aujourd’hui notre pain ». Nous avons en nous deux parties, l'âme et le corps. Nous demandons à Dieu de nourrir notre pauvre corps, et Il nous répond en faisant produire à la terre tout ce qui est nécessaire à notre subsistance. Mais nous Lui demandons [aussi] de nourrir notre âme, qui est la plus belle partie de nous-mêmes ; et la terre est trop petite pour fournir à notre âme de quoi la rassasier : elle a faim de Dieu, il n'y a que Dieu qui puisse la remplir. Aussi le Bon Dieu n'a pas cru trop faire en demeurant sur la terre et en prenant un Corps, afin que ce Corps devînt l'aliment de nos âmes. Lorsque le prêtre présente l'hostie et vous la montre, votre âme peut dire : Voilà ma Nourriture ! Ô mes enfants, nous avons trop de bonheur ! Nous ne le comprendrons qu'au ciel !
ou
Saint Jean XXIII (1881-1963), pape
In Discorsi, messagi, colloqui, t. 1, Vatican 1958, p. 433
« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour »
Nous voulons insister sur le triple privilège de ce « pain quotidien » que les enfants de l'Église doivent demander au Père céleste, et attendre, dans la confiance, de sa providence divine. Il doit être avant tout « notre pain », c'est-à-dire le pain demandé au nom de tous. « Le Seigneur, nous dit saint Jean Chrysostome, nous a appris dans le Notre Père à adresser à Dieu une prière au nom de tous nos frères. Il veut ainsi que les prières que nous élevons vers Dieu concernent aussi bien les intérêts du prochain que les nôtres. Il entend, par là, combattre les inimitiés et réprimer l'arrogance. »
Il doit être, de surcroît, un pain « substantiel » (Mt 6,11 grec), indispensable à notre subsistance, à notre nourriture. Mais si l'homme est composé d'un corps, il l'est aussi d'un esprit immortel, et le pain qu'il convient de demander au Seigneur ne sera pas seulement un pain matériel. Il sera, comme le fait observer avec tant d'à-propos ce docteur de l'eucharistie qu'est saint Thomas d'Aquin, un pain spirituel avant tout. Ce pain, c'est Dieu lui-même, vérité et bonté à contempler et à aimer ; un pain sacramentel : le Corps du Sauveur, témoignage et viatique de la vie éternelle.
La troisième qualité demandée à ce pain, et non moins importante que les précédentes, c'est qu'il soit « un », symbole et cause d'unité (cf 1Co 10,17). Et saint Jean Chrysostome d'ajouter : « De même que ce corps est uni au Christ, de même nous sommes unis au moyen de ce pain ».
ou
Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), carmélite, docteur de l'Église
Le Chemin de perfection, ch. 32 (trad. OC, Cerf 1995, p. 824)
« Que ta volonté soit faite »
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Tous mes conseils dans ce livre ne tendent qu'à ce but : nous donner totalement au Créateur, soumettre notre volonté à la sienne, nous détacher des choses créées ; vous devez en avoir compris la grande importance, je n'en dirai pas davantage. J'indiquerai seulement pour quel motif notre bon Maître formule cette demande du Notre Père. C'est qu'il sait le grand avantage qu'il y a pour nous à faire ce plaisir à son Père éternel. Par là nous nous disposons à atteindre rapidement le but de notre voyage et à nous désaltérer aux eaux vives...
Voilà la contemplation parfaite dont vous m'aviez priée de vous parler... Nous n'y contribuons en rien. Ici, plus d'efforts, plus de savoir-faire de notre part ; il ne faut plus que dire : « Fiat voluntas tua ; que ta volonté soit faite ». Et en effet, tout ce que nous voudrions faire par notre travail et notre habileté en vue de nous procurer la quiétude ne nous serait qu'obstacle et empêchement.
Que ta volonté, Seigneur, s'accomplisse en moi ! Et cela, par toutes les voies et de toutes les manières que tu voudras, mon tendre Maître ! Si tu trouves bon que ce soit par des peines, fortifie-moi, et qu'elles viennent ! Par des persécutions, des maladies, des affronts, des privations, me voici ! Je ne détournerai pas mon visage, ô mon Père. Il serait indigne à moi de reculer. Puisque ton Fils t'a offert ma volonté en t'offrant celle de tous les hommes, il n'est pas juste que je me dérobe. Mais pour que j'aie ce courage, ô mon Dieu, daigne m'accorder le royaume qu'il t'a demandé pour moi. Et après cela, dispose de tout mon être conformément à ta volonté, comme d'une chose qui est tienne.
ou
Cardinal Joseph Ratzinger [Pape Benoît XVI]: Der Gott Jesu Christi (trad. Le Dieu de Jésus Christ, Fayard 1977, p.29)
« Vous donc, priez ainsi : ‘ Notre Père…’ »
Sans Jésus nous ne savons pas ce qu'un « Père » est vraiment. C'est dans sa prière que cela est devenu clair, et cette prière lui appartient intrinsèquement. Un Jésus qui ne serait pas perpétuellement plongé dans le Père, ou qui ne serait pas dans une permanente communication intime avec lui, serait un être totalement différent du Jésus de la Bible et du véritable Jésus de l'histoire. Sa vie part du noyau de la prière ; c'est à partir d'elle qu'il a compris Dieu, le monde et les hommes…
Surgit alors une nouvelle question : cette communication… est-elle également essentielle au Père qu'il invoque, de telle sorte que lui aussi serait différent s'il n'était pas invoqué sous ce nom ? Ou bien cela l'effleure-t-il sans pénétrer en lui ? La réponse est la suivante : il appartient au Père de dire « Fils » comme il appartient à Jésus de dire « Père ». Sans cette invocation, lui non plus ne serait pas lui-même. Jésus n'a pas seulement un contact extérieur à lui ; il est partie prenante de l'être divin de Dieu en tant que Fils. Avant même que le monde soit créé, Dieu est déjà l'Amour du Père et du Fils. Et s'il peut devenir notre Père et la mesure de toute paternité, c'est parce qu'il est lui-même Père de toute éternité. Dans la prière de Jésus donc l'intériorité même de Dieu devient visible ; nous voyons comment est Dieu. La foi au Dieu trinitaire n'est rien d'autre que l'explication de ce qui se passe dans la prière de Jésus. Dans cette prière, la Trinité apparaît dans toute sa clarté…
Être chrétien signifie alors : participer à la prière de Jésus, entrer dans son modèle de vie, c'est-à-dire dans son modèle de prière. Être chrétien signifie : dire avec lui « Père » et devenir ainsi enfant, fils de Dieu, -- Dieu -- dans l'unité de l'Esprit qui nous fait être nous-mêmes et par là nous agrège à l'unité de Dieu. Être chrétien signifie : regarder le monde à partir de ce noyau, et par là devenir libre, plein d'espoir, décidé et confiant.
ou
Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), carmélite, docteur de l'Église
Le Chemin de la perfection, ch. 27/29
« Quand vous priez, dites : ' Père ' » (Lc 11,2)
« Notre Père qui es aux cieux. » Ô mon Seigneur, comme il se voit bien que tu es le Père d'un tel Fils, et comme ton Fils manifeste bien qu'il est le Fils d'un tel Père ! Sois-en béni à jamais ! Cette phrase n'aurait-elle pas été une aussi grande faveur, Seigneur, si tu l'avais placée à la fin de cette prière ? Or, c'est dès le début que ta libéralité éclate par le don d'un tel bienfait. Notre esprit devrait en être tellement rempli, et notre volonté tellement pénétrée, qu'il nous soit impossible de proférer une parole. Ô mes filles, que ce serait bien ici le lieu de vous parler de la contemplation parfaite ! Comme il serait juste que l'âme rentre au-dedans d'elle-même pour s'élever au-dessus d'elle-même et apprendre du Fils béni où est ce lieu où, selon sa parole, se trouve son Père qui est dans les cieux ! ...
Ô Fils de Dieu, doux maître ! Dès cette première parole..., tu t'humilies au point d'unir tes demandes aux nôtres... Ne veux-tu pas que ton Père nous regarde comme ses enfants ? ... Dès lors qu'il est notre Père, il doit nous supporter, malgré la gravité de nos offenses. Il doit nous pardonner lorsque nous revenons à lui comme l'enfant prodigue. Il doit nous consoler dans nos épreuves. Il doit nous nourrir, comme il convient à un tel Père, car il est forcément meilleur que tous les pères qui sont ici-bas, puisqu'il possède nécessairement toute perfection ; et, en plus de tout cela, il doit nous rendre participants et cohéritiers de ses richesses avec toi...
Ô mon Jésus, je vois bien que tu as parlé comme un Fils chéri et pour toi et pour nous... Et vous, mes filles, n'est-il donc pas juste maintenant qu'en prononçant du bout des lèvres cette parole : « Notre Père », vous y apportiez toute votre attention pour la comprendre, et que votre cœur se brise de voir un si grand amour ?
ou
Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), carmélite, docteur de l'Église
Le Chemin de perfection, ch.32/34 (trad. OC, Cerf 1995, p.822)
« Que ta volonté soit faite »
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ô mon tendre Maître, quelle joie pour moi que tu n'aies pas fait dépendre l'accomplissement de ta volonté d'un vouloir aussi misérable que le mien ! ... Que je serais malheureuse, si tu avais voulu qu'il dépende de moi que ta volonté s'accomplisse ou non. À présent, je te donne librement la mienne, bien que ce soit à un moment où ce don n'est pas purement désintéressé, car une longue expérience m'a fait connaître les avantages de cet abandon. Quel immense profit, mes amies, mais d'autre part, quelle immense perte, si nous n'accomplissons pas ce que nous offrons au Seigneur par cette demande du Notre Père...
Je veux donc vous dire, ou vous rappeler, quelle est cette volonté. Ne craignez pas que ce soit de vous donner des richesses, ni des plaisirs, ni des honneurs, ni tous les biens d'ici-bas. Il ne nous porte pas si peu d'amour ! Il fait le plus grand cas du présent que vous lui offrez, et il entend vous le récompenser bien, puisque dès cette vie il vous donne son Royaume... Voyez, mes filles, ce que Dieu a donné à son Fils qu'il aimait par-dessus tout ; par là, vous pourrez reconnaître quelle est sa volonté. Oui, tels sont les dons qu'il nous fait en ce monde. Il donne en proportion de l'amour qu'il porte pour chacun de nous..., tenant compte aussi du courage qu'il voit en chacun et de l'amour qu'on a pour lui. Celui qui l'aime beaucoup, il le reconnaît capable de beaucoup souffrir pour lui, et celui qui l'aime peu, de peu souffrir. Pour moi, je suis persuadée que la mesure de notre force pour porter une grande croix ou une petite, c'est la mesure de notre amour...
Tous mes conseils dans ce livre ne tendent qu'à un but : nous donner totalement au Créateur, soumettre notre volonté à la sienne, nous détacher des créatures ; vous devez en avoir compris la grande importance, je n'en dirai pas davantage. J'indiquerai seulement pour quel motif notre bon Maître formule cette demande du Notre Père. C'est qu'il sait le grand avantage qu'il y a pour nous à faire ce plaisir à son Père éternel. Par là nous nous disposons à atteindre rapidement le but de notre voyage et à nous désaltérer aux eaux vives de la fontaine dont j'ai parlé. Mais si nous ne donnons pas entièrement notre volonté au Seigneur pour qu'il prenne soin lui-même de tout ce qui nous concerne, jamais il ne nous permettra d'y boire.
ou
Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), carmélite, docteur de l'Église
Le Chemin de la perfection, ch. 36, 1-6 (trad. OC, Cerf 1995, p. 838 rev.)
« Pardonne-nous nos offenses »
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Remarquons, mes sœurs, que notre bon Maître ne dit pas : « comme nous pardonnerons ». C’est afin que nous sachions bien que pour quiconque a…soumis sa volonté à celle de Dieu, ce pardon doit être chose faite... Ainsi, celui qui aura dit sincèrement au Seigneur : « Que ta volonté soit faite », doit avoir tout pardonné, ou du moins avoir pris la résolution de le faire.
La raison pour laquelle les saints se réjouissaient des injures et des persécutions, c’est qu’elles leur donnaient quelque chose à offrir au Seigneur quand ils lui demandaient des grâces. Mais que fera une créature aussi pauvre que moi, qui a eu si peu à pardonner dans sa vie, et qui a tant besoin d’être pardonnée ? C’est un point, mes sœurs, qui mérite une attention sérieuse. Quoi ! Demander une chose aussi grande, aussi importante que le pardon de notre Seigneur…, et cela en retour d’un acte aussi misérable que celui du pardon que nous-mêmes nous accordons ! Pour ma part, Seigneur, j’ai même si peu à t’offrir de ces actes sans valeur, que c’est gratuitement que tu as à me pardonner. Combien ta miséricorde trouve ici l’occasion de se manifester ! Sois béni de supporter mon extrême pauvreté !...
[Avec] ces petits riens que l’on décore du nom d’affronts, avec nos points d’honneur, nous ressemblons à ces enfants qui construisent des maisonnettes avec des brins de paille !... Nous croirons faire beaucoup en pardonnant un de ces petits riens qui ne sont ni un affront, ni une injure, ni quoi que ce soit, et, comme si nous avions fait une belle action, nous viendrons demander à Dieu qu’il pardonne, parce que nous avons pardonné ? Fais-nous comprendre, mon Dieu, que nous ne nous comprenons pas nous-mêmes, que nous nous présentons devant toi les mains vides, et pardonne-nous par ta seule miséricorde.
ou
Saint Cyprien (v. 200-258), évêque de Carthage et martyr
La Prière du Seigneur 8, 11
« Vous donc, priez ainsi : Notre Père... »
Avant tout, Jésus, le Docteur de la paix et le Maître de l'unité, n'a pas voulu que la prière soit individuelle et privée, en sorte qu'en priant chacun ne prie que pour soi. Nous ne disons pas : « Mon Père qui es aux cieux » ; ni « donne-moi mon pain ». Chacun ne demande pas que la dette lui soit remise à lui seul, et ce n'est pas pour lui seul qu'il sollicite de ne pas être induit en tentation et d'être délivré du mal. Pour nous la prière est publique et communautaire ; et quand nous prions, nous intercédons non pour un seul mais pour tout le peuple ; car nous, peuple tout entier, nous sommes un.
Le Dieu de la paix et la Maître de la concorde, qui a enseigné l'unité, a voulu qu'un seul prie pour tous, comme lui-même en un seul a porté tous les hommes. Les trois jeunes Hébreux enfermés dans la fournaise ardente ont observé cette loi de la prière (cf Dn 3,51). Les Apôtres et les disciples, après l'Ascension du Seigneur priaient de cette manière. « Tous d'un même cœur persévéraient dans la prière, avec les femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14). D'un même cœur, ils persévéraient dans la prière ; par leur ferveur et leur amour mutuel, ils témoignaient que Dieu, qui fait habiter les hommes unanimes dans une même maison, n'admet dans sa demeure éternelle que ceux dont la prière traduit l'union des âmes (cf Ps 67,7).
Frères bien-aimés, lorsque nous nommons Dieu « Père », nous devons savoir et nous rappeler que nous devons agir comme enfants de Dieu ; si nous nous réjouissons d'avoir Dieu pour Père, qu'il se réjouisse de nous avoir pour enfants.
ou
Saint Cyprien (v. 200-258), évêque de Carthage et martyr
La Prière du Seigneur, 14-15 (trad. Hamman, La Prière en Afrique, DDB 1982, p.50)
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme dans les cieux »
Non pas que Dieu fasse ce qu'il veut, mais que nous nous puissions faire ce qu'il veut. Qui peut empêcher Dieu de faire ce qu'il veut ? Mais nous autres, nous sommes contrecarrés par le démon qui nous empêche d'obéir en toute chose, intérieurement et extérieurement, à la volonté de Dieu. Aussi demandons-nous que sa volonté s'accomplisse en nous ; pour qu'elle s'accomplisse, nous avons besoin de son secours. Personne n'est fort par ses propres ressources, mais sa force est dans la bonté et dans la miséricorde de Dieu...
La volonté de Dieu est celle que le Christ a faite et enseignée : l'humilité dans la conduite, la solidité dans la foi, la modestie dans les paroles, la justice dans les actes, la miséricorde dans les œuvres, la discipline dans les mœurs. La volonté de Dieu, c'est de ne faire de tort à personne, de supporter celui qu'on nous fait, de garder la paix avec nos frères, d'aimer Dieu de tout notre cœur, l'aimer parce qu'il est Père et le craindre parce qu'il est Dieu. Ne rien préférer au Christ, puisqu'il nous a préférés à tout, adhérer inviolablement à sa charité, nous tenir sous la croix avec courage et confiance. Quand il s'agit de combattre pour son nom ou son honneur, montrer de la constance en nos paroles ; faire preuve de confiance dans les difficultés afin de soutenir la lutte, de patience dans la mort afin d'obtenir la couronne. Voilà ce que signifie vouloir être cohéritier du Christ, accomplir le précepte de Dieu, faire la volonté de Dieu.
ou
Saint Cyprien (v. 200-258), évêque de Carthage et martyr
La Prière du Seigneur, 18 (trad. Hamman, DDB 1982, p. 52 rev. ; cf bréviaire)
« Notre pain de ce jour »
« Donne-nous notre pain quotidien. » Ces paroles peuvent s'entendre au sens spirituel ou au sens littéral : dans le dessein de Dieu, les deux interprétations doivent contribuer à notre salut.
Notre pain de vie c'est le Christ, et ce pain n'est pas à tout le monde, mais il est à nous. Comme nous disons « notre Père », parce qu'il est le Père de ceux qui ont la foi, ainsi nous appelons le Christ « notre pain », parce qu'il est le pain de ceux qui forment son corps. Pour obtenir ce pain, nous prions tous les jours ; nous ne voudrions pas...à cause d'une faute grave...nous priver du pain du ciel, nous séparer du corps du Christ, lui qui a proclamé : « Je suis le pain vivant descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6,51)... Le Seigneur nous a mis en garde : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous » (Jn 6,53). Nous demandons donc tous les jours de recevoir notre pain, c'est-à-dire le Christ, pour demeurer et vivre dans le Christ, et ne point nous écarter de sa grâce et de son corps.
Nous pouvons aussi comprendre cette demande de la façon suivante : nous avons renoncé au monde ; par la grâce de la foi nous avons rejeté ses richesses et ses séductions ; nous demandons simplement la nourriture... Celui qui commence à être le disciple du Christ et renonce à tout selon la parole du Maître (Lc 14,33), doit demander la nourriture de chaque jour et ne pas se préoccuper à longue échéance. Le Seigneur a dit : « Ne vous inquiétez pas pour demain ; demain s'inquiètera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,34). Le disciple demande donc avec raison sa nourriture du jour, puisqu'on lui interdit de se préoccuper du lendemain.
ou
Saint François d'Assise (1182-1226), fondateur des Frères mineurs
Notre Père paraphrasé (trad. Desbonnets et Vorreux, Documents, p. 143)
Donne-nous aujourd'hui le pain de vie (Jn 6,35)
« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour »,
ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus Christ,
pour que nous puissions nous rappeler,
mieux comprendre et vénérer
l'amour qu'il a eu pour nous,
et tout ce qu'il a dit, fait et souffert pour nous.
« Pardonne-nous nos offenses »
par ta miséricorde inexprimable,
en vertu de la Passion de ton Fils bien-aimé,
par les mérites et par l'intercession de la Vierge Marie
et de tous tes élus.
« Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »
Et ce que nous ne pardonnons pas pleinement,
toi, Seigneur, fais que nous le pardonnions pleinement ;
que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi,
que nous arrivions à te prier sincèrement pour eux ;
qu'à personne nous ne rendions le mal pour le mal,
mais que nous tâchions de faire du bien à tous, en toi.
« Et ne nous soumets pas à la tentation »,
qu'elle soit manifeste ou sournoise,
soudaine, ou lancinante et prolongée.
« Mais délivre-nous du mal »,
passé, présent et futur. Amen !


TEMPS ORDINAIRE XI - Ferie VI
Commentaire de l’Évangile
Sainte Gertrude d'Helfta (1256-1301)
moniale bénédictine
Le Héraut, Livre III, SC 143 (Œuvres spirituelles, trad. P. Doyère, éd. du Cerf, 1968, p. 159, 161, rev.)
« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6,21)
Cherchant un jour à comprendre dans quel dessein il se faisait que d’aucuns reçoivent à l’Office une abondante nourriture spirituelle alors que d’autres demeurent dans l’aridité, Gertrude reçut de Dieu cette lumière : « Le cœur a été créé par Dieu pour contenir la joie spirituelle comme un vase contient l’eau. Mais si, dans ce vase, d’imperceptibles trous laissent échapper l’eau, à la fin, il peut totalement la perdre et être complètement à sec. Il en est de même de la joie spirituelle renfermée dans le cœur humain, si elle s’écoule par les sens corporels, la vue, l’ouïe et les autres sens laissés libres d’agir à leur gré, elle finit par se perdre et le cœur reste vide de toute joie en Dieu.
Chacun peut en faire l’expérience. Si l’envie lui vient d’un regard ou d’une parole inutile ou de peu de profit et qu’il y cède sur-le-champ, la joie spirituelle tenue pour rien s’écoule comme l’eau. Au contraire, s’il s’efforce de se contenir pour l’amour de Dieu, elle croît en son cœur au point qu’à peine peut-il en supporter l’excès. Ainsi, quand l’homme a appris à se dominer en semblables occasions, la joie divine lui devient familière et plus grand aura été l’effort de sa discipline, plus savoureuses seront les délices qu’il découvrira en Dieu. »
ou
Saint Jean Cassien (v. 360-435)
fondateur de monastère à Marseille
Institutions « Sur les huit pensées de malice » n° 2,2-3; 2,16-17 (Philocalie des Pères neptiques, Tome I ; trad. J. Touraille, Éd. DDB-Lattès 1995)
Le discernement est la lampe de l’âme
Le discernement est, en effet, comme l’œil et la lampe de l’âme, selon cette parole de l’Évangile : « La lampe du corps c’est l’œil. Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux ; mais si ton œil est ténébreux, tout ton corps sera ténébreux. » (Mt 6,22-23). Le discernement examine toutes les idées et les actions de l’homme, il rejette et disperse tout ce qui est mauvais et déplaisant à Dieu, gardant ainsi de l’égarement. (...)
C’est aussi le discernement que l’Apôtre nomme soleil quand il dit : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Eph 4,26). On le regarde aussi comme le gouvernail de notre vie, selon ce qui est écrit : « Ceux qui n’ont pas de direction tombent comme des feuilles » (cf. Pr 11,14 LXX). Dans le discernement gît la sagesse, en lui l’intelligence et le jugement, sans lesquels nous ne pouvons bâtir notre maison intérieure ni amasser les richesses spirituelles, selon la parole : « C’est par la sagesse qu’une maison s’élève et par l’intelligence qu’elle s’affermit, par le jugement que les coffres s’emplissent de richesses » (cf. Pr 24,3-4 LXX). Elle est l’aliment solide des hommes faits, dont le sens est exercé par l’habitude de discerner le bien du mal (cf. He 5,14). Tous ces textes montrent clairement que, sans le charisme du discernement, une vertu ne peut s’établir ni demeurer ferme jusqu’à la fin, car c’est le discernement qui engendre et garde toutes les vertus. (…)
Efforçons-nous donc de tout notre pouvoir et de toute notre ardeur d’acquérir pour nous le charisme du discernement, qui pourra nous garder indemnes des deux excès opposés. En effet, comme disent les Pères, les excès dans un sens ou dans l’autre, sont également nuisibles. (…) Par ces enseignements et bien d’autres, le saint abbé Moïse nous combla de joie, en sorte que nous pouvions glorifier le Seigneur qui donne une telle sagesse à ceux qui le craignent. À lui l’honneur et la puissance dans les siècles. Amen.
ou
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), prédicateur, fondateur de communautés religieuses
Le secret de Marie I, 3-4 (Médiaspaul, Paris, 1991, p.15-16 ; rev.)
Appelés à la sainteté
Âme, image vivante de Dieu et rachetée du Sang précieux de Jésus-Christ, la volonté de Dieu sur vous est que vous deveniez sainte comme lui dans cette vie, et glorieuse comme lui dans l'autre.
L'acquisition de la sainteté de Dieu est votre vocation assurée ; et c'est là que toutes vos pensées, paroles et actions, vos souffrances et tous les mouvements de votre vie doivent tendre ; ou bien vous résistez à Dieu, en ne faisant pas ce pour quoi il vous a créée et vous conserve maintenant.
Oh ! quel ouvrage admirable ! la poussière changée en lumière, l'ordure en pureté, le péché en sainteté, la créature en le Créateur et l'homme en Dieu ! Ô ouvrage admirable ! je le répète, mais ouvrage difficile en lui-même et impossible à la seule nature ; il n'y a que Dieu qui, par une grâce, et une grâce abondante et extraordinaire, puisse en venir à bout ; et la création de tout l'univers n'est pas un si grand chef-d’œuvre que celui-ci...
Âme, comment feras-tu ? Quels moyens choisiras-tu pour monter où Dieu t'appelle ? Les moyens de salut et de sainteté sont connus de tous, sont marqués dans l'Évangile, sont expliqués par les maîtres de la vie spirituelle, sont pratiqués par les saints et nécessaires à tous ceux qui veulent se sauver et arriver à la perfection ; tels sont : l'humilité du cœur, l'oraison continuelle, la mortification universelle, l'abandon à la divine Providence, la conformité à la volonté de Dieu.
ou
Saint Césaire d'Arles (470-543), moine et évêque
Sermon 32, 1-3 ; SC 243 (trad. SC p. 163 rev.)
« Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur »
Dieu accepte nos offrandes d'argent et prend plaisir aux dons que nous faisons aux pauvres, mais à cette condition : que tout pécheur, quand il offre à Dieu son argent, lui offre en même temps son âme... Quand le Seigneur dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12,17), que semble-t-il dire d'autre sinon : « Comme vous rendez à César son image sur la pièce d'argent, rendez aussi à Dieu en vous-mêmes l'image de Dieu » (cf Gn 1,26)...
C'est pourquoi, comme nous l'avons déjà dit souvent, quand nous distribuons de l'argent aux pauvres, offrons notre âme à Dieu afin que là où est notre trésor, là aussi puisse être notre cœur. En effet, pourquoi Dieu nous demande-t-il de [donner de] l'argent ? C'est à coup sûr parce qu'il sait que nous l'aimons particulièrement et que nous y pensons sans cesse ; et que là où est notre argent, là aussi est notre cœur. C'est pourquoi Dieu nous exhorte à faire des trésors dans le ciel en faisant des dons aux pauvres ; c'est pour que notre cœur suive là où nous avons déjà envoyé notre trésor et que, lorsque le prêtre dit : « Élevons notre cœur », nous puissions répondre avec une conscience tranquille : « Nous le tournons vers le Seigneur ».
ou
Concile Vatican II
Message aux gouvernants
« Ne vous faites pas de trésors sur la terre »
Nous, les Pères du 21ème Concile œcuménique de l'Église catholique..., dans la pleine conscience de notre mission envers l'humanité, nous nous adressons avec déférence et avec confiance à ceux qui tiennent dans leurs mains le destin des hommes sur cette terre, à tous les dépositaires du pouvoir temporel.
Nous le proclamons hautement : nous rendons honneur à votre autorité et à votre souveraineté ; nous respectons votre fonction ; nous reconnaissons vos lois justes ; nous estimons ceux qui les font et ceux qui les appliquent. Mais nous avons une parole particulièrement sacrée à vous dire : Dieu seul est grand. Dieu seul est le principe et la fin (Ap 1, 17 ; 2, 8). Dieu seul est la source de votre autorité et le fondement de vos lois.
C'est à vous qu'il revient d'être sur terre les promoteurs de l'ordre et de la paix entre les hommes. Mais, ne l'oubliez pas : c'est Dieu, le Dieu vivant et vrai, qui est le Père des hommes. Et c'est le Christ, son Fils éternel, qui est venu nous le dire et nous apprendre que nous sommes tous frères (Mt 23, 8). C'est lui, le grand artisan de l'ordre et de la paix sur la terre, car c'est lui qui conduit l'histoire humaine et qui seul peut incliner les cœurs à renoncer aux passions mauvaises qui engendrent la guerre et le malheur. C'est lui qui bénit le pain de l'humanité, qui sanctifie son travail et sa souffrance, qui lui donne des joies que vous ne pouvez pas lui donner, et la réconforte dans des douleurs que vous ne pouvez pas consoler. Dans votre cité terrestre et temporelle, il construit mystérieusement sa cité spirituelle et éternelle, son Église.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église : Sermon 123
« Faites-vous des trésors dans le ciel »
Toi, qu'es-tu ? riche ou pauvre ? Beaucoup me disent : je suis pauvre, et ils disent vrai. Je vois des pauvres qui possèdent quelque chose ; j'en vois qui sont complètement indigents. Mais en voici un chez qui abondent l'or et l'argent -- oh ! s'il savait combien il est pauvre ! Il le reconnaîtra s'il regarde le pauvre qui est près de lui. D'ailleurs quelle que soit ton opulence, toi qui es riche, tu n'es qu'un mendiant à la porte de Dieu.
Voici l'heure de la prière… Tu fais des demandes ; la demande n’est-elle pas un aveu de ta pauvreté ? En effet, tu dis : « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour ». Toi donc qui demandes ton pain quotidien, es-tu riche ou pauvre ? Et pourtant le Christ ne craint pas de te dire : « Donne-moi ce que je t'ai donné. De fait, qu'as-tu apporté en venant en ce monde ? Tout ce que tu as trouvé dans la création, c'est moi qui l'ai créé. Tu n'as rien apporté, tu n'emporteras rien. Pourquoi ne me donnes-tu pas de ce qui est mien ? Tu es dans l'abondance et le pauvre dans le besoin, mais remontez au commencement de votre existence : tous deux vous êtes nés complètement nus. Même toi, tu es né nu. Ensuite tu as trouvé ici-bas de grands biens ; mais aurais-tu par hasard apporté quelque chose avec toi ? Je demande donc ce que j'ai donné ; donne et je te rendrai.
« Tu m'as eu pour bienfaiteur ; rends-moi ton débiteur, à un taux élevé… Tu me donnes peu, je te rendrai beaucoup. Tu me donnes les biens de ce monde, je te rendrai les trésors du ciel. Tu me donnes des richesses temporelles, je t'établirai sur des possessions éternelles. Je te rendrai à toi, quand j’aurai pris possession de toi ».
ou
Saint Basile (v. 330-379)
moine et évêque de Césarée en Cappadoce, docteur de l'Église
Homélie 6, sur la richesse, 3,6 ; PG 31, 262 (in Riches et pauvres dans l'Église ancienne, coll. Lettres chrétiennes n° 6; Icthus; trad. F. Quéré; Éd. Grasset 1962; p. 70s)
« Ne vous faites pas de trésor sur la terre »
Pourquoi te tourmenter et faire tant d'efforts pour mettre ta richesse à l'abri derrière le mortier et les briques ? « Le bon renom l'emporte sur de grandes richesses » (Pr 22,1). Si tu admires l'argent pour la considération qu'il te procure, dis-toi que tu auras bien plus de renommée si l'on peut t'appeler le père, le protecteur de milliers d'enfants, plutôt que de garder dans tes sacs des milliers de pièces d'argent. Que tu le veuilles ou non, tu devras bien un jour laisser là ton argent. Au contraire, la gloire de tout le bien que tu auras fait, tu l'emporteras avec toi jusque auprès du Seigneur et tout un peuple assemblé autour du tribunal d'un Juge universel…dira que tu l'as nourri, que tu l'as assisté, que tu as été bon… Distribue ta fortune largement, sois généreux et magnanime dans tes dépenses pour les indigents. Fais dire de toi aussi : « Il fait largesse, il donne aux pauvres ; sa justice demeure à jamais » (Ps 111,9)…
Tu contemples ton argent, et tu n'as pas un regard pour tes frères ?... Combien tu devrais être reconnaissant, heureux et fier de l'honneur qui t'est fait : ce n'est pas toi qui dois aller frapper à la porte d'autrui, ce sont les autres qui se pressent à la tienne. Mais alors tu t'assombris, tu deviens inabordable, tu fuis les rencontres de peur de devoir lâcher un sou. Tu n'as qu'un seul mot à la bouche : « Je n'ai rien, je ne peux rien donner, je suis pauvre. » Pauvre, tu l'es réellement, et dépourvue de tout bien : tu es pauvre d'amour et de bonté, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d'espérance éternelle.
ou
Saint Vincent de Paul (1581-1660), prêtre, fondateur de communautés religieuses
Conférence du 16 mai 1659, Sur l’indifférence (Seuil 1960, p. 648)
« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur »
Où est le cœur aimant ? En la chose qu'il aime. Par conséquent, là où est notre amour, là où notre cœur est captif ; il ne peut en sortir, il ne peut s'élever plus haut, il ne peut aller ni à droite, ni à gauche ; le voilà arrêté. Là où est le trésor de l'avare, là est son cœur ; et là où est notre cœur, là est notre trésor. Et ce qui est déplorable, c’est que ces choses qui nous retiennent en servitude sont, pour l’ordinaire, des choses très indignes.
Eh quoi ! un rien, une imagination, une parole sèche qu'on nous a dite, un manque d'accueil gracieux, un petit refus, la pensée seule qu'on ne fait pas grand compte de nous : tout cela nous blesse et nous indispose au point qu'on n'en peut guérir ! L'amour-propre nous attache à ces blessures imaginaires ; on ne saurait s'en tirer, on est toujours là-dedans. Et pourquoi ? C'est que l'on est captif de cette passion… Sommes-nous en « la liberté des enfants de Dieu » ? (Rm 8,21) Ou sommes-nous liés aux biens, aux aises, aux honneurs ?...
Ô Sauveur, vous nous avez ouvert la porte de la liberté ; enseignez-nous à la trouver. Faites-nous connaître l'importance de notre franchise [liberté] ; faites-nous recourir à vous pour y parvenir. Éclairez-nous, mon Sauveur, pour voir à quoi nous sommes attachés, et mettez-nous, s'il vous plaît, en la liberté des fils de Dieu.
ou
Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Nabaoth le pauvre, 58 (trad. coll. Pères dans la foi n°4, DDB 1978, p. 51 rev.)
« Ne vous faites pas de trésors sur la terre... ; faites-vous des trésors dans le ciel »
Tu es le geôlier de tes biens et non leur propriétaire, toi qui enfouis ton or dans la terre (Mt 25,25) ; tu en es le serviteur et non le maître. Le Christ dit : « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » ; en cet or, c'est donc ton cœur que tu as enterré. Vends plutôt ton or et achète le salut ; vends ce qui est minéral et acquiers le Royaume de Dieu ; vends le champ et rachète pour toi la vie éternelle.
En disant cela je dis la vérité, parce que je m'appuie sur la parole de celui qui est la Vérité : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes et donne le prix aux pauvres ; tu te feras ainsi un trésor dans les cieux » (Mt 19,21). Ne t'attriste pas en entendant ces mots, de peur qu'il ne te soit dit la même parole qu'au jeune homme riche : « Qu'il est difficile à ceux qui possèdent des biens d'entrer dans le Royaume de Dieu » (v. 23). Plus même, lorsque tu lis cette phrase, considère que la mort peut t'arracher ces biens, que la violence de quelqu'un de puissant peut te les enlever. En fin de compte, tu n'auras visé qu'à des biens minuscules à la place de grandes richesses ; ce ne sont que des trésors de monnaie au lieu d'être des trésors de grâce. Par leur nature même, ils sont périssables au lieu de demeurer à jamais.


TEMPS ORDINAIRE XI - Samedi
Commentaire de l’Évangile
Jean Carpathios (VIIe s.)
moine et évêque
Chapitres d’exhortation n° 47, 48 (Philocalie des Pères neptiques, Tome 1 ; trad. J. Touraille, Éd. DDB-Lattès 1995, rev.)
Confiez-vous dans le Seigneur
Ne nous laissons nullement consumer par les soucis que nous causent les besoins du corps. Croyons en Dieu de toute notre âme, comme disait un homme bon : « Confiez-vous dans le Seigneur et vous recevrez sa confiance ».
Mais si tu hésites encore et ne crois pas qu’il veille tout à fait sur toi pour te nourrir, considère l’araignée, et sache combien l’homme diffère d’elle. Je dis bien l’araignée, qui est le plus faible et le plus pauvre des êtres. Elle n’a rien à elle, elle ne plaide pas, elle ne dispute pas, elle n’accumule pas, (…) elle ne s’ingère nullement dans les affaires de ses voisins, elle ne s’occupe que des siennes, elle demeure dans son propre travail en état de sérénité, de calme, elle ne parle guère à ceux qui vénèrent l’oisiveté que pour leur dire : « Si un homme ne veut rien faire, qu’il ne mange pas non plus » (cf. 2Th 3,10). Le Seigneur qui demeure dans les hauteurs des cieux et voit ce qui est humble (cf. LXX, Ps 112,5-6) – or rien n’est plus humble que l’araignée –, étendant jusqu’à elle sa providence, lui envoie chaque jour un peu de nourriture près de sa petite demeure, en faisant tomber dans ses filets les insectes dont elle a besoin.
Mais l’un de ceux qui sont asservis par la voracité dira peut-être : « Je mange énormément, et comme je dépense beaucoup, je suis obligé de m’embarrasser des innombrables affaires de cette vie » (cf. 2Tm 2,4). Qu’un tel homme considère les grandes baleines qui cherchent leur vie dans l’océan Atlantique, qui sont abondamment nourries par Dieu et ne connaissent jamais la faim. C’est donc Dieu qui nourrit celui qui mange beaucoup comme celui qui vit de peu. Si tu entends ces choses, même toi dont le ventre est gros et vaste, confie-toi désormais tout entier à Dieu et à la foi. Ne sois plus incrédule, mais crois (cf. Jn 20,27).
ou
Saint Bonaventure (1221-1274), franciscain, docteur de l'Église
Itinéraire de l'esprit vers Dieu, chap. I (Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1967, pp.41-43 ; trad. H. Duméry, rev.)
Que tes œuvres sont belles, Seigneur !
La beauté des créatures, avec la variété de lumières, de dessins et de couleurs des corps, tels que les astres et les minéraux, les pierres et les métaux, les plantes et les animaux, proclame à l'évidence les attributs de Dieu.
L'ordre des êtres nous fait découvrir dans le livre de la Création la primauté, la sublimité et la dignité du Premier principe dans son infinie puissance. L'ordre des choses nous mène par la main et de toute évidence jusqu'à l'Être premier et souverain, tout-puissant, absolument sage et parfaitement bon.
Celui que tant de splendeurs créées n'illumine pas est un aveugle. Celui que tant de cris ne réveille pas est un sourd. Celui que toutes ces œuvres ne poussent pas à louer Dieu est un muet. Celui que tant de signes ne forcent pas à reconnaître le Premier principe est un sot.
Ouvre les yeux, prête l'oreille de ton âme, délie tes lèvres, applique ton cœur : toutes les créatures te feront voir, entendre, louer, aimer, servir, glorifier et adorer ton Dieu. Sans quoi prends garde que l'univers ne se dresse contre toi. Car pour cet oubli le « monde entier accablera un jour les insensés » (Sag. 5, 21, Vulg.), tandis qu'il sera une source de gloire pour le sage qui peut dire avec le prophète : « Tu m'as rempli de joie, Seigneur, par ta création ; je jubilerai devant les ouvrages de tes mains ! (Ps 91, 5) Quelle magnificence dans tes œuvres, Seigneur ! Tu as tout fait avec sagesse, la terre est remplie de tes dons ! » (Ps 103, 24).
ou
Saint Vincent de Paul (1581-1660), prêtre, fondateur de communautés religieuses
Entretien du 21/02/1659 (Seuil 1960, p. 547)
Chercher d'abord le règne de Dieu
« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les choses dont vous avez besoin vous seront données par-dessus »... Il est donc dit que l'on cherche le royaume de Dieu. « Que l'on cherche », ce n'est qu'un mot, mais il me semble qu'il dit bien des choses. Il veut dire... de travailler incessamment pour le royaume de Dieu, et non pas demeurer en un état lâche et arrêté, de faire attention à son intérieur pour le bien régler, mais non à l'extérieur pour s'y amuser... Cherchez Dieu en vous, car saint Augustin avoue que, pendant qu'il l'a cherché hors de lui, il ne l'a pas trouvé. Cherchez-le en votre âme, comme en sa demeure agréable ; c'est le fond où ses serviteurs qui tâchent de mettre toutes les vertus en pratique les établissent. Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout... Cherchons à nous rendre intérieurs... Cherchons la gloire de Dieu, cherchons le règne de Jésus Christ...
« Mais, [vous me direz], il y a tant de choses à faire, tant d'offices à la maison, tant d'emplois à la ville, aux champs ; travail partout ; faut-il donc laisser tout là pour ne penser qu'à Dieu ? » Non, mais il faut sanctifier ces occupations en y cherchant Dieu, et les faire pour l'y trouver plutôt que pour les voir faites. Notre Seigneur veut que devant tout nous cherchions sa gloire, son royaume, sa justice, et, pour cela, que nous fassions notre capital de la vie intérieure, de la foi, de la confiance, de l'amour, des exercices de religion..., des travaux et des peines, en la vue de Dieu, notre souverain Seigneur... Si une fois nous sommes ainsi établis en la recherche de la gloire de Dieu, nous sommes assurés que le reste suivra.
ou
Julienne de Norwich (1342-après 1416), recluse anglaise
Révélations de l'amour divin, ch 85 (trad. Cerf 1992, p. 266 rev.)
« Ne vous souciez pas de demain : demain se souciera de lui-même »
Je m’émerveillais beaucoup : malgré notre sottise et notre aveuglement ici-bas, notre Seigneur en sa courtoisie nous regarde sans cesse avec bienveillance et avec joie. Le plus grand plaisir que nous puissions lui faire, c’est d’en être convaincus vraiment et avec intelligence, et de nous en réjouir avec lui et en lui. Car, de même que nous serons à tout jamais dans la béatitude de Dieu, le louant et le remerciant, de même nous sommes depuis toujours dans sa prévoyance : en son dessein éternel, il nous a aimés et connus avant l’origine des temps.
C’était avec cet amour sans commencement qu’il nous a créés, c’est par ce même amour qu’il nous garde : il ne permet jamais que nous soyons blessés au point d’en perdre notre béatitude. C’est pourquoi, au temps du jugement, quand nous serons tous élevés jusqu’au ciel, nous verrons clairement en Dieu les secrets qui maintenant nous sont cachés. Alors personne ne sera tenté de dire : « Seigneur, s’il en avait été autrement, alors cela aurait été parfait. » Nous dirons tous d’une seule voix : « Seigneur, béni sois-tu ! Il en est ainsi, et tout est bien. Nous voyons en vérité que tout est accompli selon l’ordre que tu as voulu avant le commencement de toutes choses. »
ou
Saint Raphaël Arnaiz Baron (1911-1938), moine trappiste espagnol
Écrits spirituels, 04/03/1938, (trad. Cerf 2008, p. 372)
« Si Dieu habille ainsi l'herbe des champs, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? »
Au nom du Dieu saint, je prends aujourd'hui la plume pour que mes paroles, s'estampant sur la feuille blanche, servent de louange perpétuelle au Dieu béni, auteur de ma vie, de mon âme, de mon cœur. Je voudrais que l'univers entier, avec les planètes, tous les astres et les innombrables systèmes stellaires, soient une immense étendue, polie et brillante, où je pourrais écrire le nom de Dieu. Je voudrais que ma voix soit plus puissante que mille tonnerres, et plus forte que le fracas de la mer, et plus terrible que le grondement des volcans, pour seulement dire : Dieu ! Je voudrais que mon cœur soit aussi grand que le ciel, pur comme celui des anges, simple comme celui de la colombe (Mt 10,16), pour y mettre Dieu ! Mais puisque toute cette grandeur dont tu rêves ne peut pas devenir réalité, contente-toi de peu et de toi-même qui n'es rien, Frère Raphaël, car le rien même doit te suffire...
Pourquoi se taire ? Pourquoi le cacher ? Pourquoi ne pas crier au monde entier et publier aux quatre vents les merveilles de Dieu ? Pourquoi ne pas dire aux gens et à tous ceux qui veulent l'entendre : voyez-vous ce que je suis ? Voyez-vous ce que j'ai été ? Voyez-vous ma misère se traînant dans la boue ? Car peu importe : émerveillez-vous ; malgré tout ça, je possède Dieu. Dieu est mon ami ! Dieu m'aime, moi, d'un tel amour que, si le monde entier le comprenait, toutes les créatures deviendraient folles et hurleraient de stupeur. Et encore, cela est peu. Dieu m'aime tellement que même les anges n'y comprennent rien ! (cf 1P 1,12) La miséricorde de Dieu est grande ! M'aimer, moi, être mon ami, mon frère, mon père, mon maître. Être Dieu, et moi, être ce que je suis !
Ah, mon Jésus, je n'ai ni papier, ni plume. Que puis-je dire ! Comment ne pas devenir fou ?
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407)
prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
Homélies sur l'évangile de Matthieu, n°21, 1 ; PG 57, 294
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent »
Comme un médecin sage qui avertit son malade du bien qu'il récoltera s'il suit ses conseils et du danger qu'il court à les négliger, le Christ nous incite à choisir la douceur de son joug (Mt 11,30) plutôt qu'un dur esclavage, lui témoigner notre amour en méprisant les biens périssables. (…) Le mal que vous causent les richesses, dit-il, n'est pas seulement de vous exposer aux attaques des voleurs et de remplir votre esprit de ténèbres épaisses qui aveuglent. Le grand mal qu'elles font, c'est de nous arracher au service du Christ pour nous rendre esclaves d'un maître insensible et inanimé ; elles rompent le lien qui nous attache à Dieu et donc nous enlèvent le bien qui nous est le plus nécessaire. (…) « Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'Argent. » Tremblons, frères, à la pensée que nous forçons le Christ de nous parler de l'argent comme d'une divinité opposée à Dieu ! (...)
Mais, direz-vous, les patriarches n'ont-ils pas été riches ? Abraham et Job avaient de grands biens : étaient-ils moins vertueux parce qu'ils vivaient dans l'abondance ? Je ne vous parle pas ici ceux qui ont possédé les richesses, mais ceux qui en ont été possédés. Job était riche ; il se servait de l'argent, mais il ne servait pas l'argent. Il en était le maître et non l'esclave. Il s'en servait pour venir en aide aux pauvres (…), considérait ses biens comme un dépôt dont il assurait la gestion, se voyait comme le dispensateur et non comme le propriétaire. (...) C'est pourquoi, quand il les a perdus, il ne les a pas regrettés.
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
Homélies sur l'évangile de Matthieu, n°21, 1 ; PG 57, 294-296 (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 294-295)
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent »
Voyez quels avantages Jésus-Christ nous promet et combien ses préceptes nous sont utiles, puisqu'ils nous délivrent de si grands maux. Le mal que vous causent les richesses, dit-il, n'est pas seulement d'armer les voleurs contre vous et de remplir votre esprit d'épaisses ténèbres. La grande plaie qu'elles font, c'est qu'elles vous arrachent à la bienheureuse servitude de Jésus-Christ pour vous rendre esclaves d'un métal insensible et inanimé.
« Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » Tremblons, frères, à la pensée que nous forçons Jésus-Christ de nous parler de l'argent comme d'une divinité opposée à Dieu ! Mais quoi, direz-vous, les anciens patriarches n'ont-ils pas trouvé le moyen de servir tout ensemble Dieu et l'argent ? Nullement. Mais comment donc Abraham, comment Job ont-ils jeté tant d'éclat par leur magnificence ? Je vous réponds qu'il ne faut point alléguer ici ceux qui ont possédé les richesses, mais ceux qui en ont été possédés. Job était riche ; il se servait de l'argent, mais il ne servait pas l'argent, il en était le maître et non l'adorateur. Il considérait son bien comme s'il eût été un autre, il s'en regardait comme le dispensateur et non comme le propriétaire... C'est pourquoi il ne s'affligea point lorsqu'il le perdit.
ou
Saint Séraphim de Sarov (1759-1833), moine russe : Entretien avec Motovilov (trad. DDB 1979, 1995 p. 181)
« Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par dessus le marché »
[Saint Séraphim et Motovilov se trouvent plongés dans une grande lumière et une grande douceur. Séraphim lui dit :] Mon ami, les hommes ont été créés pour que la grâce divine habite au plus profond de nous, dans notre cœur. Le Seigneur a dit : « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Lc 17, 21). Par le Royaume des cieux, il entend la grâce du Saint Esprit ; ce Royaume de Dieu est en nous deux en ce moment. Le Saint Esprit nous illumine et nous réchauffe ; il emplit l'air de ses parfums, réjouit nos sens et abreuve nos cœurs d'une joie indicible. Nous expérimentons ce que dit l’apôtre Paul : « Le Royaume de Dieu n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par l'Esprit Saint » (Rm 14, 17)… Voilà, ami de Dieu, quelle joie incomparable le Seigneur a daigné nous accorder. Voilà ce que c'est que d'être « en la plénitude de l'Esprit Saint »… Humbles que nous sommes, le Seigneur nous a remplis de la plénitude de son Esprit. Il me semble qu'à partir de maintenant vous n'aurez plus à m'interroger sur la façon dont se manifeste dans l'homme la présence de la grâce de l’Esprit Saint…
Quant à nos états différents de moine et de laïc, ne vous en souciez pas. Dieu recherche avant tout un cœur rempli de foi en lui et en son Fils unique, en réponse à laquelle il envoie d'en haut la grâce de l'Esprit Saint. Le Seigneur cherche un cœur rempli d'amour pour lui et pour le prochain -- c'est là un trône sur lequel il aime s'asseoir et où il apparaît dans la plénitude de sa gloire. « Fils, donne-moi ton cœur, et le reste, je te le donnerai par surcroît » (Pr 23, 26). Le cœur de l'homme est capable de contenir le Royaume des Cieux. « Cherchez d'abord le Royaume des Cieux et sa vérité, dit le Seigneur à ses disciples, et le reste vous sera donné en plus, car Dieu votre Père sait que vous en avez besoin. »
ou
Catéchisme de l'Église catholique § 302-305
« Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie »
La création a sa bonté et sa perfection propres, mais elle n'est pas sortie tout achevée des mains du Créateur. Elle est créée dans un état de cheminement vers une perfection ultime encore à atteindre, à laquelle Dieu l'a destinée. Nous appelons divine providence les dispositions par lesquelles Dieu conduit sa création vers cette perfection...
Le témoignage de l'Écriture est unanime : la sollicitude de la divine providence est concrète et immédiate, elle prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu'aux grands événements du monde et de l'histoire. Avec force, les livres saints affirment la souveraineté absolue de Dieu dans le cours des événements : « Notre Dieu, au ciel et sur la terre, tout ce qui lui plaît, il le fait » (Ps 115,3) ; et du Christ il est dit : « S'il ouvre, nul ne fermera, et s'il ferme, nul n'ouvrira » (Ap 3,7). « Il y a beaucoup de pensées dans le cœur de l'homme, seul le dessein de Dieu se réalisera » (Pr 19,21)...
Jésus demande un abandon filial à la providence du Père céleste qui prend soin des moindres besoins de ses enfants : « Ne vous inquiétez donc pas en disant : qu'allons-nous manger ? qu'allons-nous boire ? ... Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît ».
ou
Saint Silouane (1866-1938), moine orthodoxe, saint des Églises orthodoxes
Écrits (trad. Eds. Présence 1973, p. 384)
« Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie »
Le Seigneur a dit à ses disciples : « Je vous donne ma paix » (Jn 14,27). Cette paix du Christ, il faut la demander à Dieu, et le Seigneur la donnera à celui qui demande. Lorsque nous la recevons, nous devons veiller saintement sur elle et la faire croître.
Celui qui, dans ses afflictions, ne s'abandonne pas à la volonté de Dieu ne peut pas connaître la miséricorde de Dieu. Si un malheur te frappe, ne te laisse pas abattre, mais souviens-toi que le Seigneur te regarde avec bonté. N'accepte pas cette pensée : « Le Seigneur va-t-il jeter un regard sur moi alors que je l'offense ? », car le Seigneur est bonté par nature. Mais tourne-toi avec foi vers Dieu et dis comme l'enfant prodigue de l'Évangile : « Je ne suis pas digne d'être appelé ton fils » (Lc 15,21). Alors tu verras combien tu es cher au Père, et ton âme connaîtra une joie indescriptible.
ou
Saint Ignace de Loyola (1491-1556), fondateur des jésuites
Exercices spirituels, 233-234 (trad. Courel, DDB 1963, p.128)
« Tout cela vous sera donné par-dessus le marché »
Contemplation pour obtenir l'amour :
Il est bon d'abord de remarquer que...l'amour consiste en une communication mutuelle. C'est-à-dire que l'amant donne et communique à l'aimé son bien... ; de même, en retour, l'aimé à l'amant...
Comme préambule, demander ce que je veux. Ce sera, ici, demander une connaissance intérieure de tout le bien reçu, afin que, le reconnaissant pleinement, je puisse en tout aimer et servir sa divine Majesté.
Le premier point est de me remettre en mémoire les bienfaits reçus : création, rédemption et dons particuliers. Peser avec beaucoup d'amour combien Dieu notre Seigneur a fait pour moi, combien il m'a donné de ce qu'il a ; ensuite, combien le Seigneur désire se donner lui-même à moi autant qu'il le peut, selon son dessein divin. Réfléchir alors en moi-même et considérer ce qu'en toute raison et justice je dois de mon côté offrir et donner à sa divine Majesté, tous mes biens et moi-même avec eux, comme quelqu'un qui fait une offrande en un grand amour : « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que j'ai, tout ce que je possède. Tu me l'as donné ; à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi ; disposes-en selon ton entière volonté. Donne-moi ton amour et ta grâce ; c'est assez pour moi. »

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