TEMPS ORDINAIRE XXIII - Ferie IV
Commentaire de l’Évangile
Syméon le Nouveau Théologien (v. 949-1022), moine grec
Hymnes 48, SC 196 (Hymnes III ; trad. J. Paramelle et L. Neyrand, éd du Cerf, 2003 ; p. 135-139 ; rev.)
« Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous »
Malheur à ceux qui gardent leur richesse en dépôt !
Malheur à ceux qui veulent recevoir leur gloire des hommes !
Malheur à ceux qui se faufilent parmi les riches
au lieu de désirer la gloire de Dieu, la richesse de Dieu,
de désirer être unis avec lui et rien d’autre,
car vain est le monde et tout ce qui est dans le monde,
tout ne sera que vanités des vanités. (…)
Malheur, mon âme, à ceux qui désirent la gloire des hommes,
car alors ils seront privés de la gloire de Dieu !
Malheur, mon âme, à ceux qui gardent leur richesse entassée,
car là-bas ils soupireront après une goutte d’eau !
Malheur, mon âme, à ceux qui mettent dans l’homme leur espérance,
car l’homme mourra, et avec lui leurs espoirs,
et alors ils se trouveront dénués de tout espoir !
Malheur, mon âme, à ceux qui trouvent ici-bas leur repos,
car là-bas ils trouveront éternellement l’affliction !
Dis-moi, mon âme, pourquoi es-tu triste, que recherches-tu des biens de cette vie !
réponds-moi et je t’enseignerai de chacun l’utilité,
laisse-toi instruire, apprends ce qu’il y a de bon en chacun.
Veux-tu être glorifiée, dis-moi, veux-tu être louée ?
Écoute donc ce qu’est l’honneur et ce qu’est le déshonneur.
L’honneur, c’est d’honorer tous les êtres, mais Dieu plus qu’eux tous,
de gagner pour toute richesse ses commandements
et pour eux de souffrir les injures, pour eux les insultes,
pour eux de supporter les outrages de toute sorte.
Lorsqu’en effet, mon âme, tu t’es efforcée en quelque occasion
d’honorer Dieu, de le glorifier, et pour cela tu as été outragée, méprisée,
c’est alors que tu as obtenu l’honneur et la gloire qui demeurent,
car la gloire de Dieu ne manquera pas de venir sur toi ;
c’est alors que tous les anges te loueront,
car tu auras honoré Dieu, Dieu qu’ils chantent eux-mêmes.
ou
Saint Paul VI, pape de 1963-1978
Exhortation apostolique « Sur la joie chrétienne » (trad. DC 1677 1/6/75, p. 503)
« Regardant ses disciples, Jésus dit : 'Heureux vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous' »
Il importe de bien saisir le secret de la joie insondable qui habite Jésus et qui lui est propre... Si Jésus rayonne une telle paix, une telle assurance, une telle allégresse, une telle disponibilité, c'est à cause de l'amour ineffable dont il se sait aimé de son Père. Lors de son baptême sur les bords du Jourdain, cet amour, présent dès le premier instant de son incarnation, est manifesté : « Tu es mon Fils bien-aimé ; tu as toute ma faveur » (Lc 3,22). Cette certitude est inséparable de la conscience de Jésus. C'est une présence qui ne le laisse jamais seul (Jn 16,32). C'est une connaissance intime qui le comble : « Le Père me connaît et je connais le Père » (Jn 10,15). C'est un échange incessant et total : « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi » (Jn 17,10)... « Tu m'as aimé avant la fondation du monde » (Jn 17,24). Il y a là une relation incommunicable d'amour, qui se confond avec son existence de Fils et qui est le secret de la vie trinitaire : le Père y apparaît comme celui qui se donne au Fils, sans réserve et sans intermittence, dans un élan de générosité joyeuse, et le Fils, celui qui se donne de la même façon au Père, avec un élan de gratitude joyeuse, dans l'Esprit Saint.
Et voilà que les disciples, et tous ceux qui croient dans le Christ, sont appelés à participer à cette joie. Jésus veut qu'ils aient en eux-mêmes sa joie en plénitude (Jn 17,13) : « Je leur ai révélé ton nom et le leur révélerai, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi aussi en eux » (Jn 17,26).
La joie de demeurer dans l'amour de Dieu commence dès ici-bas. C'est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et dans le Fils, et une préférence donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette joie exigeante ; ne s'ouvre-t-il pas par les Béatitudes ? « Heureux, vous les pauvres, car le royaume des cieux est à vous. Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez ».
ou
Saint Charles de Foucauld (1858-1916), ermite et missionnaire au Sahara
Méditations sur les passages des saints évangiles relatifs à quinze vertus, Nazareth 1897-98 ; n°15 (Œuvres Spirituelles, Seuil 1958, p. 221)
« Heureux, vous qui pleurez maintenant »
Espérons, espérons, nous tous qui pleurons, qui versons des larmes innocentes ; espérons, si nous pleurons les douleurs de notre corps ou de notre âme : elles nous servent de purgatoire, Dieu s’en sert pour…nous faire lever les yeux vers lui, nous purifier, nous sanctifier.
Espérons encore plus si nous pleurons les douleurs des autres, car cette charité nous est inspirée de Dieu et lui plaît ; espérons encore plus si nous pleurons nos péchés, car cette componction est mise dans nos âmes par Dieu lui-même. Espérons encore plus si nous pleurons d’un cœur pur les péchés des autres, car cet amour de la gloire de Dieu et de la sanctification des âmes nous sont inspirés de Dieu et sont de grandes grâces.
Espérons, si nous pleurons de désir de voir Dieu et de douleur d’être séparés de lui ; car ce désir amoureux est l’œuvre de Dieu en nous. Espérons encore plus si nous pleurons seulement parce que nous aimons, sans rien désirer ni craindre, voulant pleinement tout ce que Dieu veut et ne voulant que cela, heureux de sa gloire, souffrant de ses souffrances passées, pleurant tantôt de compassion au souvenir de sa Passion, tantôt de joie à la pensée de son Ascension et de sa gloire, tantôt simplement d’émotion parce que nous l’aimons à en mourir !
Ô très doux Jésus, faites-moi pleurer pour toutes ces causes ; faites-moi pleurer toutes les larmes que fait répandre l’amour en vous, par vous et pour vous. Amen.
ou
Bienheureux Guerric d'Igny (v. 1080-1157), abbé cistercien
Sermon pour la Toussaint, 6-7 ; SC 202 (trad. SC p. 511 rev.)
« Heureux, vous les pauvres... Malheureux, vous les riches »
C'est avec raison que le Seigneur, en proclamant la béatitude des pauvres, ne dit pas : « Le Royaume des cieux sera » mais « est à eux »... Qu'ils sont proches du Royaume de Dieu, ceux qui déjà possèdent et portent dans leur cœur ce Roi dont on a dit que le servir, c'est régner... Que d'autres se querellent pour se partager l'héritage de ce monde : « le Seigneur est ma part d'héritage et ma coupe » (Ps 15,5). Qu'ils combattent entre eux à qui sera le plus misérable : je ne leur envie rien de tout ce qu'ils recherchent, car moi et mon âme, « nous mettrons nos délices dans le Seigneur » (Ps 103,34).
Toi, l'héritage glorieux des pauvres ! Bienheureuse richesse de ceux qui n'ont rien ! Non seulement tu nous fournis tout ce dont nous avons besoin, mais encore, tu es remplie de toute gloire, tu débordes de toute joie, car tu es « la mesure surabondante versée dans notre sein » (Lc 6,38)...
Que votre âme...se glorifie dans son humilité, vous les pauvres, et qu'elle regarde avec dédain toute grandeur de ce monde... Des biens éternels sont préparés, et tu leur préférerais des choses passagères, pareilles à un songe ?... Comme ils sont malheureux, ceux que la bienheureuse pauvreté rendait dignes d'être honorés par le ciel, admirés par le monde et redoutés par l'enfer, et qui ensuite, dans l'aveuglement de leur esprit, ont regardé la pauvreté comme une misère, l'humilité comme une lâcheté ; qui ont voulu devenir riches et sont tombés dans les pièges du diable, alors que toutes choses leur appartenaient !... Quant à vous, qui avez pour amie la pauvreté et trouvez douce l'humilité du cœur, la Vérité éternelle vous rend sûrs de posséder le Royaume des cieux ; il garde fidèlement pour vous ce Royaume qui vous est réservé.
ou
Saint Grégoire de Nysse (vers 335-395), moine et évêque : Les Béatitudes, 1 (trad. DDB 1979, p. 33 rev)
« Heureux, vous les pauvres »
Comme presque tous les hommes sont naturellement portés à l’orgueil, le Seigneur commence les Béatitudes en écartant le mal originel de la suffisance et en conseillant d'imiter le vrai Pauvre volontaire qui est vraiment bienheureux -- de manière à lui ressembler par une pauvreté volontaire, selon notre pouvoir, pour avoir part à sa béatitude, à son bonheur. « Ayez en vous les sentiments qui ont été ceux du Christ Jésus. Quoique de condition divine, il ne s'est pas prévalu de son égalité avec Dieu, mais il s'est anéanti lui-même et a pris la condition d'esclave » (Ph 2, 5-7).
Qu'est-ce qu’il y a de plus misérable pour Dieu que de prendre la condition d'esclave ? Quoi de plus infime pour le Roi de l'univers que de partager notre nature humaine ? Le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, le Juge de l'univers paie des impôts à César (1Tm 6, 17; He 12, 23; Mc 12, 17). Le Maître de la création embrasse ce monde, entre dans une grotte, ne trouve pas de place dans une hôtellerie et prend refuge dans une étable, en compagnie d'animaux sans raison. Celui qui est pur et immaculé prend sur lui les souillures de la nature humaine, et après avoir partagé toute notre misère, il va jusqu'à faire l'expérience de la mort. Considère la démesure de sa pauvreté volontaire ! La Vie goûte la mort, le Juge est traîné devant le tribunal, le Maître de la vie de tous se soumet à un magistrat, le Roi des puissances célestes ne se soustrait pas aux mains des bourreaux. À cet exemple, dit l'apôtre Paul, se mesure son humilité (Ph 2, 5-7).
ou
Isaac de l'Étoile ( ?-v. 1171), moine cistercien
Sermon 2 pour la Toussaint, 13-20 (trad. Brésard, 2000 ans A, p. 84)
« Heureux vous qui pleurez maintenant »
« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Mt 5,5). Par cette parole le Seigneur veut nous faire comprendre que le chemin de la joie, c'est les pleurs. Par la désolation on va à la consolation ; c'est en perdant sa vie qu'on la trouve, en la rejetant qu'on la possède, en la haïssant qu'on l'aime, en la méprisant qu'on la garde (Mt 16,24s). Si tu veux te connaître toi-même et te maîtriser, entre en toi-même et ne te cherche pas au-dehors... Rentre en toi-même, pécheur, rentre là où tu es, en ton cœur... L'homme qui rentre en lui-même, ne se découvrira-t-il pas au loin, comme le fils prodigue, dans une région de dissemblance, dans une terre étrangère, où il s'assied et pleure au souvenir de son père et de sa patrie ? (Lc 15,17)...
« Adam, où es-tu ? » (Gn 3,9) Peut-être encore dans l'ombre pour ne pas te voir toi-même ; tu couds ensemble des feuilles de vanité pour couvrir ta honte, regardant ce qui est autour de toi et ce qui est à toi... Regarde au-dedans, regarde-toi... Rentre au-dedans de toi, pécheur, reviens à ton âme. Vois et pleure cette âme sujette à la vanité, à l'agitation et qui ne peut pas se libérer de sa captivité... Il est évident, frères, nous vivons en dehors de nous-mêmes, nous sommes oublieux de nous-mêmes, chaque fois que nous nous dissipons dans les balivernes ou les distractions, que nous nous régalons de futilités. Et c'est pourquoi la Sagesse a toujours à cœur d'inviter à la maison du repentir plutôt qu'à la maison de la bombance, c'est-à-dire de rappeler en lui-même l'homme qui était au-dehors de lui-même, en disant : « Bienheureux ceux qui pleurent » et dans un autre passage : « Malheur à vous qui riez maintenant ».
Mes frères, gémissons en présence du Seigneur dont la bonté porte à pardonner ; tournons-nous vers lui « dans le jeûne, les pleurs, le deuil sur nous-mêmes » (Jl 2,12) pour qu'un jour...ses consolations réjouissent nos âmes. Bienheureux en effet ceux qui pleurent, non parce qu'ils pleurent, mais parce qu'ils seront consolés. Les pleurs sont le chemin ; la consolation c'est la béatitude.
ou
Léon XIII, pape de 1878 à 1903
Encyclique « Rerum novarum », n° 20
« Heureux, vous les pauvres »
Les défavorisés apprennent de l'Église que, selon le jugement de Dieu lui-même, la pauvreté n'est pas un opprobre et qu'il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain par le travail. C'est ce que Jésus Christ notre Seigneur a confirmé par son exemple, lui qui « de riche qu'il était, s'est fait pauvre » (2Co 8,9) pour le salut des hommes. Fils de Dieu et Dieu lui-même, il a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d'un ouvrier ; il est allé jusqu'à passer une grande partie de sa vie à travailler pour gagner sa vie : « N'est-il pas le charpentier, le fils de Marie ? » (Mc 6,3)
Quiconque tiendra sous son regard ce modèle divin comprendra facilement ce que nous allons dire : la vraie dignité de l'homme et son excellence résident dans ses mœurs, c'est-à-dire dans sa vertu ; la vertu est le patrimoine commun des mortels, à la portée de tous, des petits et des grands, des pauvres et des riches ; seuls la vertu et les mérites, partout où on les rencontre, obtiendront la récompense de la béatitude éternelle. Bien plus, c'est vers les défavorisés que le cœur de Dieu semble s'incliner davantage. Jésus Christ appelle les pauvres des bienheureux ; il invite avec amour tous ceux qui souffrent et qui pleurent à venir à lui, afin de les consoler (Mt 11,28) ; il embrasse avec une charité plus tendre les petits et les opprimés.
Ces doctrines sont bien faites certainement pour humilier l'âme hautaine du riche et le rendre plus compatissant, pour relever le courage de ceux qui souffrent et leur inspirer de la confiance. Elles pourraient diminuer cette distance que l'orgueil se plaît à maintenir ; on obtiendrait sans peine que des deux côtés on se donne la main et que les volontés s'unissent dans une même amitié.
ou
Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Sur l'évangile de St Luc, V, 53-55 (trad. SC 45, p.202)
« Heureux, vous les pauvres... Heureux, vous qui pleurez »
« Bienheureux les pauvres. » Les pauvres ne sont pas tous bienheureux ; car la pauvreté est une chose neutre : il peut y avoir de bons et de méchants pauvres... Bienheureux le pauvre qui a crié et que le Seigneur a exaucé (Ps 33,7) : pauvre de fautes, pauvre de vices, le pauvre chez qui le prince de ce monde n'a rien trouvé (Jn 14,30), pauvre à l'imitation de ce Pauvre qui, étant riche, s'est fait pauvre pour nous (2Co 8,9). C'est pourquoi Matthieu donne l'explication complète : « Bienheureux les pauvres en esprit », car le pauvre en esprit ne se gonfle pas, ne s'exalte pas en sa pensée tout humaine. Telle est donc la première béatitude.
[ « Bienheureux les doux » écrit Matthieu ensuite.] Ayant laissé tout péché..., étant content de ma simplicité, dénué de mal, il me reste à modérer mon caractère. À quoi me sert-il de manquer des biens du monde si je ne suis pas doux et tranquille ? Car suivre le droit chemin, c'est bien entendu suivre celui qui dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29)...
Cela fait, souvenez-vous que vous êtes pécheur : pleurez vos péchés, pleurez vos fautes. Et il est bien que la troisième béatitude soit pour ceux qui pleurent leurs péchés, car c'est la Trinité qui pardonne les péchés. Purifiez-vous donc par vos larmes et lavez-vous par vos pleurs. Si vous pleurez sur vous-mêmes, un autre n'aura pas à vous pleurer... Chacun a ses morts à pleurer ; nous sommes morts quand nous péchons... Que celui qui est pécheur pleure donc sur lui-même et se reprenne, afin de devenir juste, car « le juste s'accuse lui-même » (Pr 18,17).
ou
Saint Léon le Grand ( ?-v. 461), pape et docteur de l'Église
Sermon 95 ; PL 54, 461 (trad. Orval rev.)
« Heureux, vous les pauvres »
« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3). On aurait pu se demander de quels pauvres la Vérité avait voulu parler, si, en disant : « Heureux les pauvres », elle n'avait rien ajouté sur le genre de pauvres qu'il fallait comprendre ; il aurait alors semblé que, pour mériter le Royaume des cieux, le seul dénuement suffisait, dont beaucoup souffrent par l'effet d'une nécessité pénible et dure. Mais en disant : « Heureux les pauvres en esprit », le Seigneur montre que le Royaume des cieux doit être donné à ceux que l'humilité de l'âme recommande, plutôt que la pénurie des ressources.
On ne peut pas douter cependant que les pauvres acquièrent plus facilement que les riches le bien qu'est cette humilité, car à ceux-là la douceur est une amie dans leur indigence, tandis qu'à ceux-ci l'orgueil est le compagnon de leur opulence. Pourtant, chez beaucoup de riches également, on trouve cette disposition d'âme qui les porte à se servir de leur abondance non pour s'enfler d'orgueil mais pour exercer la bonté, et qui considère comme un grand profit ce qui est dépensé pour soulager la misère et la peine des autres. À toutes les sortes et classes d'hommes il est donné d'avoir part à cette vertu, car ils peuvent être à la fois égaux en intention et inégaux en fortune ; peu importe de combien diffèrent en ressources terrestres des hommes que l'on trouve égaux en biens spirituels. Heureuse donc cette pauvreté qui n'est pas enchaînée par l'amour des richesses matérielles ; elle ne désire pas agrandir sa fortune en ce monde, mais aspire à devenir riche des biens des cieux.
TEMPS ORDINAIRE XXIII - Ferie V
Commentaire de l’Évangile
Saint Vincent de Paul (1581-1660)
prêtre, fondateur de communautés religieuses
Entretiens aux Filles de la Charité, conférence du 18 janvier 1648 (Éd. Gabalda, Tome IX, 1923, p. 368)
Suivre l'exemple de Jésus
À ce que je vois, ma fille, vous estimez que, si on nous reprenait injustement de quelque faute, il serait plus à propos de souffrir la correction sans rien dire, que de nous justifier. Oh ! certainement, je suis bien de votre sentiment, et je tiens que, à moins que le silence ne soit péché, ou blesse les intérêts du prochain, il est bien plus à propos d'en user ainsi. C'est imiter Notre Seigneur. Combien de personnes l'accusaient, blâmaient sa vie, reprenaient sa doctrine, vomissaient des blasphèmes exécrables contre sa personne ! Jamais pourtant on ne le vit s'excuser. Il a été mené à Pilate et à Hérode, et pourtant il n'a rien dit pour se décharger et s'est enfin laissé crucifier. Il n'est rien de mieux que de suivre l'exemple qu'il nous a donné.
Mes chères sœurs, je vous dirai, à ce propos, que je n'ai jamais vu arriver d'inconvénient à personne pour ne pas s'être excusé ; jamais. Ce n'est pas à nous de donner des éclaircissements ; si l'on nous impute ce que nous n'avons pas fait, ce n'est pas à nous à nous en défendre. Dieu veut, mes filles, que nous lui laissions le discernement des choses. Il saura bien, en temps opportun, en faire connaître la vérité. Si vous saviez comme il fait bon lui abandonner tous ces soins, ah ! mes filles, jamais vous n'en prendriez pour vous justifier. Dieu voit ce que l'on nous impose, et le permet sans doute pour éprouver notre fidélité. Il connaît la façon dont vous le prenez, le fruit que vous en tirez, ou le mauvais usage que vous en faites ; et si pour lors il permet que vous demeuriez chargées, oh ! qu'il saura bien dans la suite manifester la vérité ! C'est une maxime vraie et infaillible, mes filles, que Dieu justifie toujours ceux qui ne veulent pas se justifier.
ou
Jean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg
Sermon 39, pour le 4ème dimanche après la Trinité (trad. Cerf 1991, p. 308s)
« Une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante »
Notre Seigneur mentionne quatre sortes de mesures qui seront données à l’homme : une bonne mesure, une mesure comble, une mesure pressée et une mesure débordante… Comprenez d’abord ce qu’est la bonne mesure. Elle consiste en ce que l’homme tourne sa volonté vers Dieu, vive selon les commandements de Dieu et de la sainte Église…, dans la pratique des sacrements et le regret des péchés…, qu’il aime Dieu et son prochain… Voilà une vie vraiment chrétienne… ; on peut l’appeler le strict nécessaire… Quand l’homme débute dans la vie spirituelle, il se propose de bonnes pratiques extérieures, telles que prières, prostrations, jeûnes et autres formes particulières de dévotion. Puis, c’est la mesure comble qui lui est donnée, à savoir un exercice intérieur, intime, par lequel l’homme met tout son zèle à chercher Dieu dans son tréfonds, car c’est là qu’est le Royaume de Dieu (Lc 17,21). Mes enfants, cette vie est aussi différente de la première, que courir est différent d’être assis…
Vient ensuite la mesure tassée et pressée : c’est l’amour ruisselant. Cet amour tire tout à lui, toutes les bonnes œuvres, toute vie, toute souffrance. Il amène en son vase tout ce qui se fait de bien dans le monde, de la part de tous les hommes, bons ou mauvais… ; tout est dans la charité… L’amour absorbe tout le bien qui se trouve au ciel dans les anges et dans les saints, les souffrances des martyrs. Il attire en soi tout ce qu’ont de bon en elles toutes les créatures du ciel et de la terre, dont une si grande part se perd ou du moins semble perdue ; la charité ne le laisse pas perdre…
Vient ensuite la mesure débordante. Cette mesure est si pleine, si abondante, si généreuse qu’elle déborde de toute part. Notre Seigneur touche d’un doigt le vase, aussitôt la plénitude de dons monte rapidement au-dessus de tout ce que le vase avait recueilli en lui-même et au-dessus de lui-même… Tout est répandu et tout est perdu en Dieu et devenu un avec lui. Dieu s’aime dans de tels hommes, il opère toutes leurs œuvres en eux… C’est ainsi que la mesure des cœurs débordants se répand sur toute l’Église.
ou
Saint Jean-Paul II (1920-2005), pape
Encyclique « Dives in Misericordia » § 3 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana)
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »
Nombreux sont les passages de l'enseignement du Christ qui manifestent l'amour-miséricorde sous un aspect toujours nouveau. Il suffit d'avoir devant les yeux le bon pasteur qui part à la recherche de la brebis perdue (Mt 18,12s ; Lc 15,3s) ou encore la femme qui balaie la maison à la recherche de la pièce d’argent perdue (Lc 15,8s). L'évangéliste qui traite particulièrement ces thèmes dans l'enseignement du Christ est saint Luc, dont l'évangile a mérité d'être appelé « l'évangile de la miséricorde »...
Le Christ, en révélant l'amour-miséricorde de Dieu, exigeait en même temps des hommes qu'ils se laissent aussi guider dans leur vie par l'amour et la miséricorde. Cette exigence fait partie de l'essence même du message messianique, et constitue l'essence de la morale — de l'ethos — de l’Évangile. Le Maître l'exprime aussi bien au moyen du commandement défini par lui comme « le plus grand » (Mt 22,38) que sous forme de bénédiction, lorsqu'il proclame dans le Sermon sur la montagne : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5,7).
De la sorte, le message messianique sur la miséricorde a une dimension divine et humaine particulière. En devenant l'incarnation de l'amour qui se manifeste avec une force particulière à l'égard de ceux qui souffrent, des malheureux et des pécheurs, le Christ —accomplissement des prophéties messianiques — rend présent et révèle aussi plus pleinement le Père, qui est le Dieu « riche en miséricorde » (Ep 2,4). En même temps, devenant pour les hommes le modèle de l'amour miséricordieux envers les autres, le Christ proclame, par ses actes plus encore que par ses paroles, l'appel à la miséricorde qui est une des composantes essentielles de la morale de l'Évangile. Il ne s'agit pas seulement ici d'accomplir un commandement ou une exigence de nature éthique, mais de remplir une condition d'importance capitale pour que Dieu puisse se révéler dans sa miséricorde envers l'homme : « Les miséricordieux...obtiendront miséricorde ».
ou
Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus (1873-1897), carmélite, docteur de l'Église
Manuscrit autobiographique C, 15v - 16r
L'amour des ennemis
« Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. Pour moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5,43-44). Sans doute, au Carmel on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin il y a des sympathies ; on se sent attirée vers telle sœur au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour éviter de la rencontrer. Ainsi sans même le savoir, elle devient un sujet de persécution. Eh bien, Jésus me dit que cette sœur, il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment ».
Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire un présent à un ami, on aime surtout à faire des surprises, mais cela, ce n'est point de la charité car les pécheurs le font aussi. Voici ce que Jésus m'enseigne encore : « Donnez à quiconque vous demande ; et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas ». Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi-même par le mouvement de son cœur... Si c'est difficile de donner à quiconque demande, ce l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander. Ô ma Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile, car le joug du Seigneur est suave et léger (Mt 11,30). Lorsqu'on l'accepte, on sent aussitôt sa douceur et l'on s'écrie avec le psalmiste : « J'ai couru dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon cœur » (Ps 118,32). Il n'y a que la charité qui puisse dilater mon cœur, ô Jésus. Depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement nouveau (Jn 13,34).
ou
Saint Isaac le Syrien (7ème siècle), moine à Ninive, près de Mossoul dans l'actuel Irak, Discours ascétiques, 1ère série, no. 81 (trad. AELF ; cf trad. Touraille, DDB 1981, p. 395)
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »
N'essaie pas de distinguer celui qui est digne de celui qui ne l'est pas. Que tous les hommes soient égaux à tes yeux pour les aimer et les servir. Ainsi tu pourras les amener tous au bien. Le Seigneur n'a-t-il pas partagé la table des publicains et des femmes de mauvaise vie, sans éloigner de lui les indignes ? Ainsi tu accorderas les mêmes bienfaits, les mêmes honneurs à l'infidèle, à l'assassin, d'autant plus que lui aussi est un frère pour toi, puisqu'il participe à l'unique nature humaine. Voici, mon fils, un commandement que je te donne : que la miséricorde l'emporte toujours dans ta balance, jusqu'au moment où tu sentiras en toi la miséricorde que Dieu éprouve envers le monde.
Quand l'homme reconnaît-il que son cœur a atteint la pureté ? Lorsqu'il considère tous les hommes comme bons sans qu'aucun lui apparaisse impur et souillé. Alors en vérité il est pur de cœur (Mt 5, 8)...
Qu'est-ce que cette pureté ? En peu de mots, c'est la miséricorde du cœur à l'égard de l'univers entier. Et qu'est-ce que la miséricorde du cœur ? C'est la flamme qui l'embrase pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les bêtes, pour les démons, pour tout être créé. Quand il songe à eux ou quand il les regarde, l'homme sent ses yeux s'emplir des larmes d'une profonde, d'une intense pitié qui lui étreint le cœur et le rend incapable de tolérer, d'entendre, de voir le moindre tort ou la moindre affliction endurée par une créature. C'est pourquoi la prière accompagnée de larmes s'étend à toute heure aussi bien sur les êtres dépourvus de parole que sur les ennemis de la vérité, ou sur ceux qui lui nuisent, pour qu'ils soient gardés et purifiés. Une compassion immense et sans mesure naît dans le cœur de l'homme, à l'image de Dieu.
ou
Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité
No Greater Love (trad. Il n'y a pas de plus grand amour, Lattès 1997, p. 77)
« Faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour »
Il se peut que dans l'appartement ou la maison à côté de la tienne vive un aveugle qui se réjouirait de ta visite pour lui lire le journal. Il se peut qu'il y ait une famille qui soit dans le besoin de quelque chose dépourvu d'importance à tes yeux, quelque chose d'aussi simple que le fait de faire garder leur enfant pour une demi-heure. Il y a tant de petites choses qui sont si petites qu'une multitude de gens les oublie.
Ne pense pas qu'il faille être simple d'esprit pour s'occuper de la cuisine. Ne pense pas que s'asseoir, se lever, aller et venir, que tout ce que tu fais n'est pas important aux yeux de Dieu.
Dieu ne te demandera pas combien de livres tu as lus, combien de miracles tu as accomplis. Il te demandera si tu as fait de ton mieux, par l'amour de lui. Peux-tu dire en toute sincérité : « J'ai fait de mon mieux » ? Même si le mieux doit se révéler un échec, il doit être notre mieux. Si tu es réellement amoureux du Christ, aussi modeste que soit ton travail, il en sera mieux accompli, de tout cœur. Ton travail attestera ton amour. Tu peux t'épuiser au travail, tu peux même t'y tuer, mais tant qu'il n'est pas mêlé d'amour, il est inutile.
ou
Saint Maxime le Confesseur (v. 580-662), moine et théologien
Centurie I sur l’amour, n° 16, 56-58, 60, 54 (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, rev.)
La loi du Christ est l’amour
« Celui qui m’aime, dit le Seigneur, observera mes commandements. Or tel est mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres » (cf. Jn 14,15.23 ; 15,12). Donc, celui qui n’aime pas son prochain n’observe pas le commandement. Et celui qui n’observe pas le commandement ne saurait aimer le Seigneur. (…)
Si l’amour est l’accomplissement de la loi (cf. Rm 13,10), celui qui en veut à son frère, qui intrigue contre lui, qui lui souhaite du mal, qui se réjouit de sa chute, comment ne transgresse-t-il pas la loi et n’est-il pas digne du châtiment éternel ? Si celui qui calomnie et juge son frère, calomnie et juge la loi (cf. Jc 4,11), et si la loi du Christ est l’amour, comment le calomniateur ne déchoit-il pas de l’amour du Christ et ne se met-il pas lui-même sous le coup du châtiment éternel ?
Ne tends pas l’oreille à ce que dit la langue du calomniateur, et que ta langue ne parle pas à l’oreille de celui qui aime dire du mal. Ne prends pas plaisir à parler contre ton prochain ni à écouter ce qu’on dit contre lui, afin de ne pas déchoir de l’amour divin et de ne pas être trouvé étranger à la vie éternelle. (...) Ferme à tes oreilles la bouche de celui qui calomnie, afin de ne pas commettre avec lui un double péché, en t’accoutumant toi-même à une passion dangereuse et en n’empêchant pas le calomniateur de parler à tort et à travers contre son prochain. (…)
Si tous les charismes de l’Esprit, sans l’amour, sont inutiles à celui qui les a, selon le divin Apôtre (cf. 1 Cor 13,3), de quelle ferveur devons-nous témoigner pour acquérir l’amour !
ou
Saint Maxime le Confesseur (v. 580-662), moine et théologien
Centurie 1 sur l'amour, dans La Philocalie (trad. Bellefontaine 1985, t. 6, p. 27)
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »
Ne t'attache pas aux soupçons ou aux hommes qui te portent à te scandaliser de certaines choses. Car ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se scandalisent des choses qui leur arrivent, qu'ils les aient voulues ou non, ignorent le chemin de la paix qui, par l'amour, mène à la connaissance de Dieu ceux qui en sont épris.
Il n'a pas encore l'amour parfait, celui qui est encore affecté par les caractères des hommes, qui, par exemple, aime l'un et déteste l'autre, ou qui tantôt aime tantôt déteste le même homme pour les mêmes raisons. L'amour parfait ne déchire pas l'unique et même nature des hommes parce que ceux-ci ont des caractères différents, mais, visant toujours cette nature, il aime tous les hommes également. Il aime les vertueux comme des amis, et les méchants comme des ennemis, leur faisant du bien, les supportant avec patience, endurant ce qui vient d'eux, ne considérant pas du tout la malice, allant même jusqu'à souffrir pour eux si l'occasion lui en est donnée. Ainsi fera-t-il d'eux des amis, si c'est possible. Au moins il sera fidèle à lui-même ; il montre toujours ses fruits à tous les hommes également. Notre Seigneur et Dieu Jésus Christ, montrant l'amour qu'il nous porte, a souffert pour l'humanité tout entière et a donné l'espérance de la résurrection à tous également, même si chacun, par ses œuvres, appelle sur lui la gloire ou le châtiment.
ou
Lacordaire (1802-1861), dominicain
Conférences de Notre-Dame de Paris, 47ème conférence, tome IV, p. 327-330
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »
« Quand Dieu fit le cœur de l'homme, il y mit premièrement la bonté. » Voilà une parole divine, et Bossuet n'eût-il prononcé que celle-là, je le tiens pour un grand homme. La bonté ! c'est-à-dire cette vertu qui ne consulte pas l'intérêt, qui n'attend pas l'ordre du devoir, qui n'a pas besoin d'être sollicitée par l'attrait du beau, mais qui se penche d'autant plus vers un objet qu'il est plus pauvre, plus misérable, plus abandonné, plus digne de mépris ! Il est vrai, l'homme possède cette adorable faculté. Ce n'est ni le génie, ni la gloire, ni l'amour qui mesurent l'élévation de son âme, c'est la bonté. C'est elle qui donne à la physionomie son premier et invincible charme ; c'est elle qui nous rapproche les uns des autres ; c'est elle qui met en communication les biens et les maux, et qui est partout, du ciel à la terre, la grande médiatrice des êtres...
Mais puis-je dire : Voilà l'homme, sans dire aussi : Voilà Dieu ? De qui l'homme tiendrait-il sa bonté, si Dieu n'en était l'océan primordial, et, si en formant notre cœur, il n'y avait pas versé avant tout une goutte du sien ? Oui, Dieu est bon ; oui, la bonté est l'attribut qui recouvre en lui tous les autres... Mais toute perfection suppose un objet où s'appliquer. Il fallait donc à la bonté divine un objet aussi vaste et profond qu'elle-même : Dieu l'a découvert. Du sein de sa plénitude, il a vu cet être sans beauté, sans forme, sans vie, sans nom, cet être sans être que nous appelons le néant ; il a entendu le cri des mondes qui n'étaient pas, le cri d'une misère sans mesure appelant une bonté sans mesure. L'éternité s'est troublée, et elle a dit au temps : Commence ! Le temps et l'univers ont obéi à la volonté de Dieu, comme la volonté de Dieu avait cédé, mais librement, à l'inspiration de la bonté... Saint Thomas d'Aquin, traitant cette question, dit que « Dieu est le seul être parfaitement libéral, parce que seul il n'agit pas pour son utilité, mais à cause de sa bonté ».
TEMPS ORDINAIRE XXIII - Ferie VI
Commentaire de l’Évangile
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Sermon 3, 2.4-5 (trad. Orval ; cf bréviaire 09/06)
« Alors tu verras clair »
Par le jour lumineux de ta connaissance,
repousse, Seigneur, la nuit obscure,
afin que notre intelligence éclairée
te serve avec une pureté toute nouvelle…
Le début de la course du soleil
marque pour les mortels le commencement du travail :
prépare dans nos âmes, Seigneur,
une demeure pour ce jour qui ne connaît pas de fin.
Donne-nous de voir en notre personne
la vie de la résurrection
et remplis nos cœurs de tes délices éternelles.
Imprime en nous, Seigneur, par notre fidélité à te servir,
le signe de ce Jour qui ne dépend ni du lever
ni de la course du soleil.
En tes sacrements, chaque jour, nous t’étreignons
et nous te recevons dans notre corps :
accorde-nous d’expérimenter en nous-mêmes
la résurrection que nous espérons.
Sois pour nos pensées, Seigneur,
les ailes qui nous emmènent, légers, dans les hauteurs
et nous transportent jusqu’à notre vraie demeure.
Nous recelons ton trésor dans notre corps
par la grâce du baptême…
Puissions-nous le comprendre à quelle beauté
nous sommes appelés par cette beauté spirituelle
que ta volonté immortelle éveille en nous…
Que ta résurrection, Jésus,
fasse croître en nous l’homme spirituel (cf Ep 3,16),
et que la contemplation de tes mystères
soit le miroir où nous puissions te reconnaître (cf 1Co 13,12)…
Donne-nous, Seigneur, de nous hâter vers notre sainte patrie,
et de la posséder dès maintenant par la contemplation
comme Moïse a vu la Terre promise
du sommet de la montagne (Dt 34,1).
ou
La liturgie espagnole mozarabe
Préface eucharistique pour le 2ème dimanche de Carême ; PL 85, 322 (trad. Orval)
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? »
Il est juste et bon de te rendre grâce, Seigneur, Père très saint, Dieu éternel et tout puissant, par Jésus Christ ton Fils, notre Seigneur... Il est venu en ce monde pour le jugement, de sorte que les aveugles ont vu et que ceux qui voyaient ont été aveuglés (Jn 9,39). Ceux qui se sont reconnus dans les ténèbres de l'erreur ont reçu la lumière éternelle qui les a délivrés de l'obscurité de leurs fautes. Et les arrogants qui prétendaient posséder en eux-mêmes la lumière de la justice ont été plongés à bon droit dans leurs propres ténèbres. Gonflés de leur orgueil et sûrs de leur justice, ils ne cherchaient pas de médecin pour les guérir. Ils auraient pu avoir accès au Père par Jésus qui s'est déclaré la porte (Jn 10,7), mais parce qu'ils se sont prévalus insolemment de leurs mérites ils demeurèrent dans leur aveuglement.
C'est pourquoi nous venons humblement vers toi, Père très saint, et sans présumer de nos mérites nous ouvrons devant ton autel notre propre blessure. Nous avouons les ténèbres de nos erreurs, nous découvrons les replis de notre conscience. Puissions-nous trouver, nous t'en prions, un remède à notre blessure, la lumière éternelle au milieu des ténèbres, la pureté de l'innocence dans notre conscience. Nous voulons de toutes nos forces contempler ton visage..., nous désirons voir le ciel...
Viens donc à nous, Jésus, nous qui prions dans ton temple, et soigne-nous en ce jour, toi qui n'as pas tenu compte du sabbat pour opérer des prodiges... Toi qui nous as faits de rien, prépare un onguent et applique-le sur les yeux de notre cœur... Écoute notre prière et enlève l'aveuglement de nos péchés afin que nous voyions la gloire de ta face dans la paix de la béatitude éternelle.
ou
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque, docteur de l'Église : Commentaire sur l'Évangile de Luc, 6 ; PG 72, 601 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 402 rev.)
Le disciple bien formé sera comme son maître.
« Le disciple n'est pas au-dessus de son maître. Il sera parfait s'il est comme son maître ». Les bienheureux disciples étaient destinés à devenir les guides et les maîtres spirituels de la terre entière. Ils devaient donc faire preuve, plus que les autres, d'une ferveur remarquable, être familiarisés avec la manière de vivre selon l'Évangile et entraînés à pratiquer toute œuvre bonne. Ils auraient à transmettre à ceux qu'ils instruiraient la doctrine exacte, salutaire et strictement conforme à la vérité, après l'avoir d'abord contemplée eux-mêmes et avoir laissé la lumière divine éclairer leur intelligence. Sans quoi, ils seraient des aveugles conduisant d'autres aveugles. Car ceux qui sont plongés dans les ténèbres de l'ignorance ne peuvent pas conduire à la connaissance de la vérité les hommes souffrant de cette même ignorance. Le voudraient-ils d'ailleurs, qu'ils tomberaient tous ensemble dans l'abîme de leurs tendances mauvaises.
C'est pourquoi le Seigneur a voulu arrêter le penchant à la vantardise que l'on trouve chez tant de gens, et les dissuader de rivaliser avec leurs maîtres pour surpasser leur réputation. Il leur a dit : « Le disciple n'est pas au-dessus de son maître ». Même s'il arrive à certains d'atteindre un degré de vertu égal à celui de leurs prédécesseurs, ils devront surtout imiter leur modestie. Paul nous en donne la preuve quand il dit : « Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ » (1Co 11, 1).
Cela étant, pourquoi juges-tu, alors que le Maître ne juge pas encore ? Car il n'est pas venu juger le monde (Jn 12, 47), mais lui faire grâce. Entendue dans ce sens, la parole du Christ devient : « Si je ne juge pas, ne juge pas non plus, toi qui es mon disciple. Il se peut que tu sois coupable de fautes plus graves que celui que tu juges. Quelle ne sera pas ta honte quand tu en prendras conscience ! »
Le Seigneur nous donne le même enseignement dans la parabole où il dit : « Qu'as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère ? » Il nous convainc par des arguments irréfutables de ne pas vouloir juger les autres, et de scruter plutôt nos cœurs. Ensuite il nous demande de chercher à nous libérer des désirs déréglés qui y sont installés, en demandant cette grâce à Dieu. C'est lui, en effet, qui guérit ceux qui ont le cœur brisé et nous délivre de nos maladies spirituelles. Car si les péchés qui t'accablent sont plus grands et plus graves que ceux des autres, pourquoi leur fais-tu des reproches sans te soucier des tiens ?
Tous ceux qui veulent vivre avec dévotion, et surtout ceux qui ont la charge d'instruire les autres, tireront nécessairement profit de ce précepte. S'ils sont vertueux et sobres, donnant par leurs actions l'exemple de la vie vécue selon l’Évangile, ils reprendront avec douceur ceux qui ne sont pas encore résolus à agir de même.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Explication du Sermon sur la montagne, 19,63 (trad. DDB 1978, p.133)
La paille et la poutre
Le Seigneur dans ce passage nous met en garde contre le jugement téméraire et injuste. Il veut que nous agissions avec un cœur simple et que nous n'ayons que Dieu en vue. Comme le mobile de beaucoup d'actions nous échappe, il serait téméraire de porter un jugement. Les plus prompts à juger témérairement et à blâmer les autres sont ceux qui préfèrent condamner que corriger et ramener au bien, ce qui dénote orgueil et mesquinerie... Un homme, par exemple, pèche par colère, et toi tu le reprends avec haine. Il y a le même écart entre la colère et la haine qu'entre la paille et la poutre. La haine est une colère invétérée, qui avec le temps a pris une telle dimension, qu'elle mérite justement le nom de poutre. Il peut t'arriver de te mettre en colère, en désirant corriger, mais la haine ne corrige jamais... Chasse d'abord loin de toi la haine : ensuite tu pourras corriger celui que tu aimes.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Explication du Sermon sur la montagne, 19 (trad. coll. Pères dans la foi, n°5, p. 134)
La paille et la poutre
« Comment vas-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, alors qu'il y a une poutre dans le tien ? Hypocrite, enlève d'abord la poutre de ton œil et alors tu verras clair pour enlever la paille de l'œil de ton frère », c'est-à-dire : Chasse d'abord loin de toi la haine : ensuite tu pourras corriger celui que tu aimes. Et il dit justement « hypocrite ». Tancer les vices doit être le propre d'hommes justes et bienveillants. À le faire, les méchants usurpent un rôle ; ils font penser aux comédiens qui cachent derrière un masque leur identité...
Quand il nous faut blâmer ou corriger, veillons avec un souci scrupuleux à poser la question : N'avons-nous jamais commis cette faute ; en sommes-nous guéris ? Même si nous ne l'avons jamais commise, rappelons-nous que nous sommes humains et que nous aurions pu la commettre. Si par contre nous l'avons commise dans le passé, souvenons-nous de notre fragilité pour que la bienveillance et non la haine nous dicte reproche ou blâme. Que le coupable en devienne meilleur ou pire -- car le résultat est incertain -- nous sommes du moins assurés que notre regard est demeuré pur. Mais si dans notre introspection, nous découvrons en nous le même défaut que nous prétendons reprendre, au lieu de le réprimander, pleurons avec le coupable ; ne lui demandons pas de nous obéir mais de partager notre effort.
ou
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444), évêque et docteur de l'Église
Commentaire sur l'évangile de Luc, 6 ; PG 72, 601-604 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 402)
« Celui qui est bien formé sera comme son maître »
« Le disciple n'est pas au-dessus de son maître. » Pourquoi juges-tu, alors que le Maître ne juge pas encore ? Car il n'est pas venu juger le monde, mais lui faire grâce. Entendue dans ce sens, la parole du Christ devient : « Si je ne juge pas, ne juge pas non plus, toi qui es mon disciple. Il se peut que tu sois coupable de fautes plus graves que celui que tu juges. Quelle ne sera pas ta honte quand tu en prendras conscience ! »
Le Seigneur nous donne le même enseignement dans la parabole où il dit : « Qu'as-tu à regarder la paille dans l'œil de ton frère ? » Il nous convainc par des arguments irréfutables de ne pas vouloir juger les autres, et de scruter plutôt nos cœurs. Ensuite il nous demande de chercher à nous libérer des passions qui y sont installées, en demandant cette grâce à Dieu. C'est lui, en effet, qui guérit ceux qui ont le cœur brisé et nous délivre de nos maladies spirituelles. Car si les péchés qui t'accablent sont plus grands et plus graves que ceux des autres, pourquoi leur fais-tu des reproches sans te soucier des tiens ?
Tous ceux qui veulent vivre avec piété, et surtout ceux qui ont charge d'instruire les autres, tireront nécessairement profit de ce précepte. S'ils sont vertueux et tempérants, donnant par leurs actions l'exemple de la vie évangélique, ils reprendront avec douceur ceux qui ne se sont pas encore résolus à agir de même.
TEMPS ORDINAIRE XXIII - Samedi
Commentaire de l’Évangile
Bienheureux Columba Marmion (1858-1923), abbé
Notre foi, victoire sur le monde (Le Christ Idéal du Moine, éd. DDB, 1936 ; p. 125-126)
La foi, base de toute vie chrétienne
La foi est un fondement. Songez à un monument qui attire les regards par sa grandeur et l’harmonieux ensemble de toutes ses proportions. Qu’est-ce qui lui donne sa solidité ? Les assises. Que celles-ci viennent à être ébranlées, aussitôt les murailles se lézardent et l’édifice est en danger ; si on ne le consolide, il est voué à la ruine. C’est là l’image de la vie spirituelle. Celle-ci est un édifice que Dieu, de concert avec nous, se construit en nous, à sa gloire, c’est un temple qu’il veut habiter. Mais si nous ne posons pas un fondement ferme, il est impossible de bâtir l’édifice. Et plus celui-ci s’élève, plus il est nécessaire que les assises soient profondes et inébranlables. Quand l’homme spirituel pense arriver au sommet de la perfection, à la cime de la contemplation, si en lui la foi, qui est la base du vrai amour, ne s’affermit pas en proportion, tout peut s’écrouler.
Le saint concile [de Trente] compare encore la foi à une racine. Voyez cet arbre majestueux, au tronc puissant, aux branches vigoureuses, au feuillage abondant et touffu. D’où lui viennent cette force et cette beauté ? De quelque chose qu’on n’aperçoit pas : les racines. Celles-ci plongent dans le sol pour s’y fixer et y puiser les sucs nourriciers nécessaires à la vie de ce géant. Que les racines viennent à se dessécher : l’arbre va dépérir. La racine de la vie chrétienne c’est la foi. Sans elle, tout se flétrit, tout se dessèche, tout meurt. Elle est la condition nécessaire de toute vie et de tout progrès spirituel.
ou
Thalassius l’Africain, higoumène en Lybie
Centurie I, n° 3-9, 15-16, 78, 84 (Philocalie des Pères neptiques ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, rev.)
« L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon » (Lc 6,45)
Il cache l’hypocrisie sous le couvert de l’amour, celui qui bénit de sa bouche mais méprise dans son cœur (cf. Ps 61(62),5 LXX).
Celui qui a acquis l’amour supporte sans se troubler les choses affligeantes et pénibles que suscitent les ennemis.
Seul l’amour unit la création à Dieu et les êtres entre eux dans la concorde.
Possède l’amour vrai celui-là qui ne supporte ni soupçons ni paroles contre le prochain.
Il est honoré par Dieu et les hommes, celui qui n’entreprend rien qui puisse détruire l’amour.
Le propre de l’amour sincère est une parole vraie qui vient d’une conscience bonne.
Il cache la jalousie sous le couvert de la bienveillance, celui qui rapporte à un frère les reproches venant d’un autre. (...)
Garde-toi de l’intempérance et de la haine, et tu ne trouveras rien qui te fasse obstacle au temps de la prière.
De même qu’il n’est pas possible de sentir les parfums dans la fange, de même il n’est pas possible de sentir dans une âme rancunière la bonne odeur de l’amour. (...)
Il porte en lui le même amour à tous, celui qui n’envie pas les bons et qui a pitié des mauvais. (...)
Ne fais pas confiance à la pensée qui juge le prochain, car son trésor étant mauvais (cf. Mt 6,21 ; 12,35), elle considère le mal.
ou
Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église
Introduction à la vie dévote, I, ch. 3 (bréviaire : 24/01 ; français modernisé)
« Chaque arbre se reconnaît à son fruit »
Dieu commanda en la création aux plantes de porter leurs fruits, chacune « selon son genre » (Gn 1,11) : ainsi commanda-t-il aux chrétiens, qui sont les plantes vivantes de son Église, qu'ils produisent des fruits de dévotion, chacun selon sa qualité et vocation. La dévotion, la vie chrétienne, doit être différemment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la mariée ; et non seulement cela, mais il faut accommoder la pratique de la dévotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier... Serait-il à propos que l'évêque voulût être solitaire comme les chartreux ? Et si les mariés ne voulaient rien amasser non plus que les capucins, si l'artisan était tout le jour à l'église comme le religieux, et le religieux toujours exposé à toutes sortes de rencontres pour le service du prochain comme l'évêque ? Cela ne serait-il pas ridicule, déréglé et insupportable ? Cette faute néanmoins arrive bien souvent...
Non, la dévotion ne gâte rien quand elle est vraie ; elle perfectionne tout... « L'abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs sans les abîmer », les laissant entières et fraîches comme elle les a trouvées. La vraie dévotion fait encore mieux, car non seulement elle ne gâte nulle sorte de vocation ni d'affaires, mais au contraire elle les orne et embellit... Le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables.
C'est non seulement une erreur mais une hérésie, de vouloir bannir la dévotion de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés... Où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite.
ou
Saint Irénée de Lyon (vers 130-vers 208), évêque, théologien et martyr : Contre les hérésies III, 24, 1-2 (trad. SC 211, p. 471 rev.)
Poser ses fondations sur le roc
La prédication de l'Église présente à tous égards une inébranlable solidité ; elle demeure identique à elle-même et bénéficie du témoignage des prophètes, des apôtres et de tous leurs disciples, témoignage qui englobe « le commencement, le milieu et la fin », la totalité du dessein de Dieu infailliblement ordonnée au salut de l'homme et fondant notre foi. Dès lors, cette foi que nous avons reçue de l'Église, nous la gardons avec soin... C'est à l'Église en effet qu'a été confié le « don de Dieu » (Jn 4, 10) -- comme le souffle avait été confié au premier ouvrage que Dieu avait modelé, Adam (Gn 2, 7) -- afin que tous les membres de l'Église puissent y avoir part et par là être vivifiés. C'est en elle qu'a été déposée la communion avec le Christ, c'est-à-dire l'Esprit Saint, arrhes du don de l'incorruptibilité, confirmation de notre foi et échelle de notre ascension vers Dieu : « Dans l'Église, écrit saint Paul, Dieu a placé des apôtres, des prophètes, ceux qui sont chargés d'enseigner » et tout le reste, par l'action de l'Esprit (1Co 12, 28.11).
Car là où est l'Église, là aussi est l'Esprit de Dieu ; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce. Et l'Esprit est Vérité (1Jn 5, 6). C'est pourquoi ceux qui s'excluent de lui ne se nourrissent pas non plus aux mamelles de leur Mère pour recevoir la vie et n'ont point part à la source limpide qui coule du corps du Christ (Jn 7, 37), mais « ils se creusent des citernes fissurées » (Jr 2, 13)... Devenus étrangers à la vérité, il est fatal qu'ils roulent dans l'erreur et soient ballottés par elle, qu'ils n'aient jamais de doctrine fermement établie, puisqu'ils veulent être raisonneurs de mots plutôt que disciples de la vérité. Car ils ne sont pas fondés sur le Roc unique, mais sur le sable.
ou
Saint Aphraate ( ?-v. 345), moine et évêque près de Mossoul, saint des Églises orthodoxes
Les Exposés, n° 1 « De la foi » (trad. SC 349, p.209s rev.)
Poser ses fondations sur le roc
Écoute-moi te parler de la foi qui est posée sur le roc et de l'édifice qui est élevé sur ce roc. En effet, l'homme commence par croire, et quand il croit, il aime ; quand il aime, il espère ; quand il espère, il est justifié ; quand il est justifié, il est achevé ; quand il est achevé, il est parvenu au faîte. Quand tout son édifice s'est élevé, qu'il est parvenu au faîte et achevé, il devient maison et temple d'habitation pour le Christ/Messie... Voici ce que dit le bienheureux apôtre Paul : « Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit du Christ habite en vous » (1Co 3,16 ; 6,19). Et notre Seigneur lui-même dit à ses disciples : « Vous êtes en moi, et je suis en vous » (Jn 14,20)...
Quand l'édifice est devenu maison d'habitation, l'homme commence alors à se préoccuper de ce qui est demandé par celui qui habite cette maison. Il en est comme d'une maison où demeurait un roi ou un homme de famille noble appelé d'un nom royal. Alors sont demandés par le roi tous les insignes de la royauté et tout le service demandé par sa dignité royale. Un roi ne demeure pas dans une maison vide... Ainsi en est-il de l'homme qui est devenu maison d'habitation pour le Christ/Messie : qu'il pourvoie à ce qui convient au service du Messie qui habite en lui, aux choses qui lui plaisent.
En effet, cet homme construit d'abord son édifice sur le roc, c'est-à-dire le Christ lui-même. Sur cette pierre est posée sa foi... Le bienheureux Paul dit ces deux choses : « Comme un bon architecte, j'ai posé la fondation. De fondation, personne ne peut en poser d'autre que celle qui existe déjà, c'est-à-dire Jésus Christ » (1Co 3,10.11)... Et aussi : « L'Esprit du Christ/Messie habite en vous », car notre Seigneur dit : « Mon Père et moi, nous sommes un » (Jn 10,30). Dès lors est accompli la parole selon laquelle le Messie habite dans les hommes qui croient en lui, et que c'est lui la fondation sur laquelle s'élève tout l'édifice.
ou
Saint Hilaire (v. 315-367), évêque de Poitiers et docteur de l'Église
Commentaire sur le psaume 126, PL 9, 696 (trad. Solesmes, Lectionnaire, t. 2, p. 877 rev.)
« Le torrent s'est précipité sur cette maison, mais il n'a pas pu l'ébranler »
« Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent les bâtisseurs. » (Ps 126,1) « Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous. » (1Co 3,16) Cette maison et ce temple de Dieu, rempli des enseignements et des grâces de Dieu, cette demeure qui contient la sainteté du cœur de Dieu, le même prophète lui a rendu ce témoignage : « Ton temple est saint, merveilleux de justice » (Ps 64,6 Vulg). La sainteté, la justice, la chasteté de l'homme sont un temple pour Dieu.
Cette maison doit donc être bâtie par Dieu. Une construction élevée par le travail des hommes ne dure pas ; ce qui est institué selon les doctrines de ce monde ne tient pas ; nos vains travaux et nos soins attentifs sont des gardiens inutiles. Il faudra donc bâtir autrement, garder autrement cette maison. Il ne faut pas la fonder sur le sol, sur un sable fluide et fuyant ; il faut poser son fondement sur les prophètes et les apôtres.
Il faut l'élever avec des pierres vivantes, la faire tenir par la pierre d'angle, la faire monter par des assemblages progressifs jusqu'à l'homme parfait et à la stature du corps du Christ (1P 2,5 ; Ep 2,20 ; 4,12-13). Il faut la décorer par l'éclat et la beauté des grâces spirituelles. Si elle doit être ainsi bâtie par Dieu, c'est-à-dire selon ses enseignements, elle ne tombera pas. Et cette maison s'étendra en plusieurs autres, parce que tout ce qu'édifie chaque fidèle profite à chacun de nous, pour l'embellissement et l'accroissement de la cité bienheureuse.
ou
Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité
No Greater Love (trad. Il n'y a pas de plus grand amour, Lattès 1997, p.55)
« Chaque arbre se reconnaît à son fruit »
S'il y a une chose qui nous assurera toujours le Ciel, c'est bien les actes de charité et de générosité dont nous aurons rempli nos existences. Saurons-nous jamais quel bien peut apporter un simple sourire ? Nous proclamons combien Dieu accueille, comprend, pardonne. Mais en sommes-nous la preuve vivante ? Voit-on en nous cet accueil, cette compréhension et ce pardon, vivants ? Soyons sincères dans nos relations les uns avec les autres ; ayons le courage de nous accepter les uns les autres comme nous sommes. Ne soyons pas étonnés ou soucieux de nos échecs ni de ceux des autres ; voyons plutôt le bien qui est en chacun de nous ; trouvons-le, car chacun de nous a été créé à l'image de Dieu.
N'oublions pas que nous ne sommes pas encore des saints, mais que nous nous efforçons de le devenir. Soyons donc extrêmement patients quant à nos fautes et à nos chutes. Ne te sers de ta langue que pour le bien des autres, « car ce que dit la bouche c'est ce qui déborde du cœur ». Il nous faut avoir quelque chose dans le cœur avant de pouvoir donner ; ceux dont la mission est de donner doivent d'abord grandir dans la connaissance de Dieu.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 179
Bâtir sur le roc
Frères, l'apôtre saint Jacques s'adresse à des auditeurs assidus de la parole de Dieu en disant : « Ne vous contentez pas d'écouter la parole ; mettez-la en pratique, sinon vous vous tromperiez vous-mêmes » (Jc 1,22). Ce ne serait pas l'Auteur de la parole que vous tromperiez, ni celui qui vous l'annonce ; mais ce serait vous-mêmes... Le prédicateur aussi annoncerait bien inutilement la parole de Dieu au dehors s'il ne l'écoutait pas d'abord au dedans de lui-même pour la mettre en pratique...
Qui pratique intérieurement la parole ? Celui qui se garde du mauvais désir. Qui l'observe extérieurement ? Celui qui « partage son pain avec celui qui a faim » (Is 58,7). Ce que nous faisons, notre prochain le voit, mais ce pour quoi nous le faisons, Dieu seul en est témoin. « Mettez donc la parole en pratique, ne vous contentez pas de l'écouter ; vous vous tromperiez vous-mêmes » ; vous ne tromperiez ni Dieu ni son ministre. Je ne peux pas lire dans votre cœur mais Dieu, qui sonde les cœurs, voit ce que les hommes ne peuvent pas voir. Il voit votre zèle à écouter, vos pensées, vos résolutions, les progrès que vous faites par sa grâce, l'assiduité de votre prière, les demandes que vous lui adressez pour obtenir ce qui vous manque et vos actions de grâces pour le remercier de ses bienfaits...
Pensez-y bien, frères ! S'il est louable d'écouter la parole, combien plus de la mettre en pratique. Si vous ne l'écoutez pas, vous vivez dans la négligence, et vous ne construisez rien. Si vous l'écoutez sans la pratiquer, vous ne bâtissez que des ruines. Le Seigneur nous a donné à ce sujet une comparaison très juste : « Celui qui écoute mes paroles et qui les met en pratique, ressemble à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ». Écouter et mettre en pratique, c'est bâtir sur le roc..., écouter sans pratiquer, c'est bâtir sur le sable ; refuser même d'écouter, c'est ne construire rien.
ou
Saint Patrick (v. 385-v. 461), moine missionnaire, évêque
Lorica : « La Cuirasse » (Ep 6,14)
Fondé sur le roc
Aujourd'hui je me ceins de la force puissante de l'invocation de la Trinité, de la foi en Dieu un et trois, le Créateur de l'univers.
Aujourd'hui je me ceins de la force de l'Incarnation du Christ et de son baptême, de la force de sa crucifixion et de sa mise au tombeau, de la force de sa Résurrection et de son Ascension, de la force de sa venue au jour du Jugement.
Aujourd'hui je me ceins de la force de l'amour des séraphins, dans l'obéissance des anges, dans le service des archanges, dans l'espérance de la résurrection en vue de la récompense, dans les prières des patriarches, dans les prophéties des prophètes, dans la prédication des apôtres, dans la fidélité des confesseurs, dans l'innocence des vierges saintes, dans les actions de tous les justes.
Aujourd'hui je me ceins de la force des cieux, de la lumière du soleil, de la clarté de la lune, de la splendeur du feu, de l'éclat de l'éclair, de la rapidité du vent, de la profondeur de la mer, de la stabilité de la terre, de la solidité des pierres.
Aujourd'hui je me ceins de la force de Dieu pour me guider, de la puissance de Dieu pour me soutenir, de la sagesse de Dieu pour m'instruire, de l'œil de Dieu pour me garder, de l'oreille de Dieu pour m'entendre, de la parole de Dieu pour parler pour moi, de la main de Dieu pour me guider, du chemin de Dieu pour me précéder, du bouclier de Dieu pour me protéger, des armées de Dieu pour me sauver des filets des démons, des séductions des vices, des penchants de la nature, et de tous ceux qui me veulent du mal...
Christ avec moi, Christ devant moi, Christ derrière moi, Christ en moi, Christ au-dessous de moi, Christ au-dessus de moi, Christ à ma droite, Christ à ma gauche, Christ à mon lever, Christ à mon coucher, Christ dans chaque cœur qui pense à moi, Christ dans chaque bouche qui me parle, Christ dans chaque œil qui me regarde, Christ dans chaque oreille qui m'entend.
Aujourd'hui je me ceins de la force puissante de l'invocation de la Trinité, de la foi en Dieu un et trois, le Créateur de l'univers.
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
24ème sermon sur le Cantique (trad. Béguin, Seuil 1953, p. 296 rev.)
« Chaque arbre se reconnaît à son fruit »
Si vous croyez au Christ, faites les œuvres du Christ, afin que vive votre foi ; l'amour animera cette foi, l'action en fera la preuve. Vous qui prétendez demeurer en Jésus Christ, il faut marcher comme lui. Si vous recherchez la gloire, si vous enviez les heureux de ce monde, si vous dites du mal des absents et si vous rendez le mal pour le mal, ce sont là des choses que le Christ n'a pas faites. Vous dites que vous connaissez Dieu, mais vos actes le nient... : « Cet homme m'honore des lèvres, dit l'Écriture, mais son cœur est loin de moi » (Is 29,13 ; Mt 15,8)...
Or la foi, même droite, ne suffit pas à faire un saint, un homme droit, si elle n'opère pas dans l'amour. Celui qui est sans amour est incapable d'aimer l'Épouse, l'Église du Christ. Et les œuvres, même accomplies dans la droiture, ne parviennent pas sans foi à rendre le cœur droit. On ne peut attribuer la droiture à un homme qui ne plaît pas à Dieu ; or, « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11,6). Celui qui ne plaît pas à Dieu, Dieu ne saurait lui plaire. Mais celui à qui Dieu plaît ne saurait déplaire à Dieu. Et celui à qui Dieu ne plaît pas, l'Église-Épouse non plus ne lui plaît pas. Comment donc pourrait-il être droit, celui qui n'aime ni Dieu ni son Église, à laquelle il est dit : « Les justes savent t'aimer » (Ct 1,3 Vulg).
Au saint, la foi ne suffit pas sans les œuvres, ni les œuvres sans la foi, pour faire la rectitude de l'âme. Frères, nous qui croyons au Christ, il nous faut tenter de suivre une voie droite. Élevons à Dieu nos cœurs et nos mains ensemble, afin d'être trouvés entièrement droits, confirmant par des actes de droiture la rectitude de notre foi, aimant l'Église-Épouse et aimés de l'Époux, notre Seigneur Jésus Christ, béni par Dieu dans les siècles des siècles.