TEMPS ORDINAIRE VIII - Dimanche A
Commentaire de l’Évangile
Sainte Claire (1193-1252), moniale franciscaine
1e Lettre à Agnès de Prague, 25-29 (Sainte Claire d’Assise, trad. Père Vorreux, O.F.M. Éd. Franciscaines, rev.)
Choisir la porte étroite
Vous savez, j'en suis certaine, que le royaume des cieux n'est promis et donné qu'aux pauvres par le Seigneur (cf. Mt 5,3), car lorsqu'on s'attache à une chose d'ici-bas on perd le fruit de la charité.
On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon, car, ou bien l'un est aimé et l'autre détesté, ou bien l'un est servi et l'autre méprisé ; un homme habillé ne peut lutter contre un adversaire nu, car ses vêtements fournissant prise, il sera aussitôt renversé ; on ne peut espérer vivre avec éclat dans ce monde, et régner avec le Christ dans l'autre ; un chameau passera par le trou d'une aiguille avant qu'un riche ait franchi la porte du ciel (cf. Mt 19,24).
C'est pourquoi vous avez rejeté ces vêtements que sont les richesses temporelles, afin de ne pas être vaincue dans la lutte, et vous avez choisi le chemin rude et la porte étroite, afin de pouvoir entrer dans le royaume des cieux (cf. Mt 7,13-14).
ou
Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407) : Catéchèses baptismales, 8, 19-20.23-25; SC 50, 257-260.
Si vraiment nous donnons la première place aux réalités spirituelles, nous n'aurons pas à nous préoccuper des biens matériels, car Dieu, dans sa bonté, nous les procurera en abondance. Si, au contraire, nous veillons uniquement à nos intérêts temporels sans prendre soin de notre vie spirituelle, le souci constant des choses terrestres nous conduira à négliger notre âme. Nous perdrons alors les biens spirituels et n'en retirerons aucun avantage matériel.
Ne renversons donc pas, je vous en prie, l'ordre des choses. Connaissant la bonté de notre Maître, nous lui ferons confiance en tout et ne nous laisserons pas accabler par les soucis de cette vie. Sans aucun doute, celui qui, par son amour, nous a amenés du néant à l'être nous fera encore plus sûrement bénéficier à l'avenir de toute sa providence. Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela (Mt 6, 32) avant même que vous l'ayez demandé (Mt 6, 8).
Jésus veut donc que nous soyons libres de tout souci temporel et que nous nous consacrions totalement aux œuvres spirituelles. "Cherchez donc, nous dit-il, les biens spirituels et je pourvoirai moi-même amplement à tous vos besoins matériels. Regardez les oiseaux du ciel, ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit (Mt 6, 26).
Autrement dit : "Si je prends un tel soin des oiseaux sans raison et que je leur procure tout ce dont ils ont besoin, sans semailles ni labour, je veillerai d'autant mieux sur vous, qui êtes doués de raison, pourvu que vous choisissiez de préférer le spirituel au charnel. Puisque je les ai créés pour vous, ainsi que tous les autres êtres, et que j'en prends tant de soin, de quelle sollicitude ne vous jugerai-je pas dignes, vous pour qui j'ai fait tout cela?"
Mettons donc notre confiance, je vous en prie, en la promesse de Dieu et dirigeons toutes nos pensées vers les désirs spirituels. Considérons tout le reste comme secondaire par rapport à la jouissance des biens futurs.
Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ, à qui soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
ou
Saint Vincent de Paul (1581-1660), prêtre, fondateur de communautés religieuses
Entretien du 21/02/1659 (Seuil 1960, p. 547)
Chercher d'abord le règne de Dieu
« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les choses dont vous avez besoin vous seront données par-dessus »... Il est donc dit que l'on cherche le royaume de Dieu. « Que l'on cherche », ce n'est qu'un mot, mais il me semble qu'il dit bien des choses. Il veut dire... de travailler incessamment pour le royaume de Dieu, et non pas demeurer en un état lâche et arrêté, de faire attention à son intérieur pour le bien régler, mais non à l'extérieur pour s'y amuser... Cherchez Dieu en vous, car saint Augustin avoue que, pendant qu'il l'a cherché hors de lui, il ne l'a pas trouvé. Cherchez-le en votre âme, comme en sa demeure agréable ; c'est le fond où ses serviteurs qui tâchent de mettre toutes les vertus en pratique les établissent. Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout... Cherchons à nous rendre intérieurs... Cherchons la gloire de Dieu, cherchons le règne de Jésus Christ...
« Mais, [vous me direz], il y a tant de choses à faire, tant d'offices à la maison, tant d'emplois à la ville, aux champs ; travail partout ; faut-il donc laisser tout là pour ne penser qu'à Dieu ? » Non, mais il faut sanctifier ces occupations en y cherchant Dieu, et les faire pour l'y trouver plutôt que pour les voir faites. Notre Seigneur veut que devant tout nous cherchions sa gloire, son royaume, sa justice, et, pour cela, que nous fassions notre capital de la vie intérieure, de la foi, de la confiance, de l'amour, des exercices de religion..., des travaux et des peines, en la vue de Dieu, notre souverain Seigneur... Si une fois nous sommes ainsi établi en la recherche de la gloire de Dieu, nous sommes assurés que le reste suivra.
TEMPS ORDINAIRE VIII - Dimanche B
Commentaire de l’Évangile
Homélie de saint Paschase Radbert (+ 860) : Commentaire sur l'évangile de Matthieu, 10, 22; CCM 56 B, 1072-1073.
Une union si étrange et extraordinaire a eu lieu lorsque le Verbe s'est fait chair dans le sein de la Vierge et a ainsi habité parmi nous (Jn 1, 14). De même que tous les élus sont ressuscites dans le Christ lorsqu'il est ressuscité, de même ces noces ont été célébrées en lui, et l'Église a été unie à l'Époux par les liens du mariage quand l'Homme-Dieu a reçu en plénitude les dons de l'Esprit Saint et que toute la divinité est venue habiter dans son corps.
En vertu de cette alliance, l'Épouse, comme je l'ai dit, a vraiment reçu en cadeau les arrhes de ces dons de l'Esprit Saint qui a demeuré tout entier dans le Christ. Celui-ci est devenu homme par l'Esprit Saint et, en sa qualité d'Époux, il est sorti du sein de la Vierge, qui fut en effet sa chambre nuptiale. Mais l'Église, en renaissant de l'eau dans le même Esprit, devient un seul corps dans le Christ, si bien que les deux ne font plus qu'une seule chair (Mt 19, 5), ce qui, par rapport au Christ et à l'Église, est un grand mystère (Ep 5, 31).
Et ce mariage dure depuis le début de l'Incarnation du Christ jusqu'au moment où le Christ lui-même reviendra, en sorte que tous les rites de l'union nuptiale soient accomplis. Alors, ceux qui seront prêts, et qui auront rempli comme il le faut les conditions d'une si grande union, feront, pleins de respect, leur entrée avec lui dans la salle des noces éternelles.
En attendant, l'Épouse promise au Christ est amenée à son Époux, et elle fait alliance avec lui, chaque jour, dans la foi et la tendresse, jusqu'à ce que lui-même revienne. Voilà pourquoi Paul disait : Je vous ai fiancés, en effet, à un Époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ (2Co 11, 2). Ainsi, une seule épouse et femme, promise au Christ, s'attachera-t-elle à lui lorsque l'Église, venue des Juifs aussi bien que des Gentils, sera rassemblée dans l'unité. Car tous les saints de l'Ancien Testament qui ont vécu depuis le commencement du monde, et qui ont tous cru que le Christ viendrait dans la chair pour sauver l'humanité, ont part à ces noces qu'ils avaient vues par la foi, fût-ce de loin. Voilà pourquoi l'Écriture dit : Il envoya ses serviteurs pour appeler les invités à la noce (Mt 22, 3). Car le Christ avait déjà invité tous ceux qu'il a appelés, puisque tous, depuis Abel le juste, avaient été inspirés par Dieu et attendaient la venue du Christ.
ou
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Hymnes sur la foi, 14
« Tant que l'Époux est avec eux il ne peuvent pas jeûner »
Seigneur, je te convie à un festin de noces en cantiques. À Cana, le vin qui exprime notre louange a manqué ; toi, l'invité qui as rempli les jarres de bon vin, rassasie ma bouche de ta louange !
Le vin de Cana est le symbole de notre louange, parce que ceux qui en ont bu en ont été émerveillés. À ce festin de noces qui n'était pas le tien, toi, le vrai juste, tu as fait déborder six jarres d'un vin délicieux ; au festin où je te convie, tu peux donc remplir de ta douceur les oreilles d'une multitude.
Tu étais invité jadis à des noces des autres ; voici maintenant ton festin à toi, il est chaste et beau. Qu'il réjouisse ton peuple ! Que tes cantiques régalent tes invités ; que ma cithare accompagne ton chant !
Ta fiancée, c'est notre âme ; notre corps, ta chambre nuptiale ; nos sens et nos pensées, les invités. Si pour toi une seule personne est un festin de noces, comme il sera grand celui de toute l'Église !
ou
Origène (v. 185-253), prêtre et théologien
Homélie sur le Lévitique, 10, 2
« Ce jour-là, ils jeûneront »
Veux-tu que je te montre quel jeûne tu dois pratiquer ? Jeûne de tout péché, ne prends aucun aliment de méchanceté, n'accepte aucun mets de volupté, ne t'échauffe d'aucun vin de luxure. Jeûne des actions mauvaises, abstiens-toi des paroles fielleuses, garde-toi des pensées méchantes. Ne touche pas aux pains volés d'une doctrine perverse. Ne désire pas les aliments trompeurs de la philosophie qui te détournent de la vérité. Un tel jeûne plaît à Dieu...
Toutefois, nous ne disons pas cela pour relâcher la bride de l'abstinence chrétienne. Car nous avons les jours du Carême consacrés aux jeûnes, nous avons le quatrième et le sixième jours de la semaine où nous jeûnons selon l'usage. Et liberté est donnée au chrétien de jeûner en tout temps, non par scrupule d'observance, mais par vertu de continence.
Car comment garder intacte la chasteté si elle n'est soutenue par l'appui très rigoureux de l'abstinence ? Comment s'adonner aux Écritures, comment s'appliquer à la science et à la sagesse ? N'est-ce point par la continence du ventre et du gosier ? ... Voilà pour les chrétiens un motif de jeûner. Il en est encore un autre, religieux lui aussi, dont la louange est même proclamée par les écrits de certains apôtres. Nous trouvons en effet dans une lettre cette parole des apôtres : « Heureux celui qui jeûne aussi pour nourrir le pauvre. » Son jeûne est très agréable à Dieu et en vérité fort digne, car il imite celui qui a donné sa vie pour ses frères.
TEMPS ORDINAIRE VIII - Dimanche C
Commentaire de l’Évangile
Sainte Catherine de Sienne (1347-1380)
tertiaire dominicaine, docteur de l'Église, copatronne de l'Europe
Lettre à la reine de Naples, n° 316 (trad. Cartier, Téqui, 1976, tome 1, p. 332-333)
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? »
Celui qui sera fondé sur la connaissance de la Vérité, le Christ, le doux Jésus, celui-là recevra et goûtera la paix et le repos de son âme dans l'amour de la charité. Cette charité, l'âme la reçoit par cette connaissance. Il y a deux moyens principaux de connaître cette vérité.
Il faut d'abord reconnaître que tout ce qui a l'existence doit être aimé en Dieu et pour Dieu, qui est la Vérité même, et sans lequel rien n'existe. Celui qui se séparerait de la vérité marcherait dans la voie du mensonge en suivant le démon qui en est le père. Je dis qu'il y a surtout deux moyens de connaître la vérité. Le premier est de connaître la vérité de Dieu, qui nous aime d'un amour ineffable. Il nous a aimés avant que nous fussions ; il nous a créés par amour, pour que nous ayons la vie éternelle et que nous goûtions à jamais la félicité parfaite. Telle a été, telle est la vérité. Qu'est-ce qui prouve qu'il on est ainsi ? Le sang répandu pour nous avec un si ardent amour. (…)
Nous devons enfin connaître et voir la vérité dans notre prochain, grand ou petit, serviteur ou maître. Quand nous le voyons faire une chose, et nous inviter à la faire aussi, nous devons examiner si cette chose est fondée ou non sur la vérité, et quel est le motif qui la fait entreprendre. Celui qui ne le fait pas agit comme un insensé, comme un aveugle qui suit un autre aveugle guidé par le mensonge, et il montre qu'il n'a pas en lui la vérité et qu'il ne la cherche pas. Il en est quelquefois de tellement insensés, que pour cette chose, ils vont perdre la vie de l'âme et du corps avec leurs biens temporels et ils ne s'en inquiètent pas, parce qu'ils sont aveugles et ne connaissent pas ce qu'ils devraient connaître : ils marchent dans les ténèbres.
ou
Saint François de Sales (1567-1622)
évêque de Genève et docteur de l'Église
Introduction à la vie dévote, I, ch. 3 (bréviaire : 24/01 ; français modernisé)
« Chaque arbre se reconnaît à son fruit »
Dieu commanda en la création aux plantes de porter leurs fruits, chacune « selon son genre » (Gn 1,11) : ainsi commanda-t-il aux chrétiens, qui sont les plantes vivantes de son Église, qu'ils produisent des fruits de dévotion, chacun selon sa qualité et vocation. La dévotion, la vie chrétienne, doit être différemment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la mariée ; et non seulement cela, mais il faut accommoder la pratique de la dévotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier... Serait-il à propos que l'évêque voulût être solitaire comme les chartreux ? Et si les mariés ne voulaient rien amasser non plus que les capucins, si l'artisan était tout le jour à l'église comme le religieux, et le religieux toujours exposé à toutes sortes de rencontres pour le service du prochain comme l'évêque ? Cela ne serait-il pas ridicule, déréglé et insupportable ? Cette faute néanmoins arrive bien souvent...
Non, la dévotion ne gâte rien quand elle est vraie ; elle perfectionne tout... « L'abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs sans les abîmer », les laissant entières et fraîches comme elle les a trouvées. La vraie dévotion fait encore mieux, car non seulement elle ne gâte nulle sorte de vocation ni d'affaires, mais au contraire elle les orne et embellit... Le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables.
C'est non seulement une erreur mais une hérésie, de vouloir bannir la dévotion de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés... Où que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer à la vie parfaite.
ou
Homélie de saint Cyrille d'Alexandrie (+ 444)
Commentaire sur l'Évangile de Luc, 6; PG 72, 601-604
Les bienheureux disciples étaient destinés à devenir les guides et les maîtres spirituels de la terre entière. Ils devaient donc faire preuve, plus que les autres, d'une éminente piété, être familiarisés avec la manière de vivre évangélique et entraînés à pratiquer toute œuvre bonne. Ils auraient à transmettre à ceux qu'ils instruiraient la doctrine exacte, salutaire et strictement conforme à la vérité, après l'avoir d'abord contemplée eux-mêmes, et avoir laissé la lumière divine éclairer leur intelligence.
Sans quoi, ils seraient des aveugles conduisant d'autres aveugles. Car ceux qui sont plongés dans les ténèbres de l'ignorance ne peuvent pas conduire à la connaissance de la vérité les hommes souffrant de cette même ignorance. Le voudraient-ils d'ailleurs, qu'ils rouleraient tous ensemble dans l'abîme de leurs passions.
Aussi le Seigneur a-t-il voulu éteindre la passion ostentatoire de la vantardise que l'on trouve chez tant de gens, et les dissuader de rivaliser avec leurs maîtres pour les dépasser en estime. Il leur a dit : Le disciple n'est pas au-dessus de son maître (Lc 6, 39). Même s'il arrive à certains d'atteindre un degré de vertu égal à celui de leurs maîtres, ils se conformeront à la modestie dont ceux-ci font preuve, et ils les imiteront. Paul, à son tour, nous en donne la certitude quand il dit : Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ (1Co 11, 1).
Eh bien, pourquoi juges-tu, alors que le Maître ne juge pas encore ? Car il n'est pas venu juger le monde, mais lui faire grâce. Entendue dans le sens que je viens précisément d'indiquer, la parole du Christ devient : "Si je ne juge pas, ne juge pas non plus, toi qui es mon disciple. Il se peut que tu sois coupable de fautes plus graves que celui que tu juges. Quelle ne sera pas ta honte quand tu en prendras conscience ! "
Le Seigneur nous donne le même enseignement dans une autre parabole où il dit : Qu'as-tu à regarder la paille dans l'œil de ton frère (Lc 6, 41)? Il nous convainc par des arguments irréfutables de ne pas vouloir juger les autres, et de scruter plutôt nos cœurs. Ensuite il nous demande de chercher à nous libérer des passions qui y sont installées, en demandant cette grâce à Dieu. C'est lui, en effet, qui guérit ceux qui ont le cœur brisé et nous délivre de nos maladies spirituelles. Car si les péchés qui t'accablent sont plus grands et plus graves que ceux des autres, pourquoi leur fais-tu des reproches sans te soucier des tiens ?
Tous ceux qui veulent vivre avec piété, et surtout ceux qui ont charge d'instruire les autres, tireront donc nécessairement profit de ce précepte. S'ils sont vertueux et tempérants, donnant précisément par leurs actions l'exemple de la vie évangélique, ils reprendront avec douceur ceux qui ne se sont pas résolus à agir de même, leur remontrant qu'ils ne prennent pas pour modèles les manières de vivre conformes à la vertu des maîtres.
TEMPS ORDINAIRE VIII - Ferie II
Commentaire de l’Évangile
Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité
No Greater Love, p. 47 (trad. Il n’y a pas de plus grand amour, Lattès 1997, p. 104)
« Il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens »
Nous ne considérons pas avoir le droit de juger les riches. Nous ne désirons pas une lutte entre les classes, mais une rencontre entre les classes, rencontre dans laquelle le riche sauve le pauvre, et le pauvre sauve le riche.
Face à Dieu, notre pauvreté est notre humble manière d’admettre et d’accepter notre état de péché, d’impuissance et d’extrême néant ; notre manière de reconnaître notre état de dénuement, mais qui s’exprime comme une espérance en lui, comme une attente à recevoir toute chose de lui en tant que notre Père. Notre pauvreté devrait être une authentique pauvreté évangélique — aimable, tendre, heureuse, vécue d’un cœur ouvert, toujours prête à donner un signe d’amour. La pauvreté est amour avant d’être renoncement. Pour aimer, il est nécessaire de donner. Pour donner, il est nécessaire d’être libre de tout égoïsme.
ou
Saint Clément d'Alexandrie (150-v. 215), théologien
Homélie « Quel riche peut être sauvé ? » (trad. coll. Icthus, t. 6, p. 28 rev.)
« Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Ignorer Dieu, c'est mourir ; le connaître, vivre en lui, l'aimer, essayer de lui ressembler, voilà la seule vie. Si vous désirez la vie éternelle..., cherchez d'abord à le connaître même si « personne ne le connaît, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11,27). Après Dieu, connaissez la grandeur du Rédempteur et sa grâce inestimable ; « la Loi, dit l'apôtre Jean, a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité nous ont été données par Jésus Christ » (1,17)... Si la Loi de Moïse pouvait nous donner la vie éternelle, pourquoi notre Sauveur serait-il venu au monde et aurait-il souffert pour nous depuis sa naissance jusqu'à la mort, parcourant toute une vie humaine ? Pourquoi le jeune homme qui accomplissait si fidèlement depuis sa jeunesse les commandements de la Loi, se serait-il jeté aux pieds d'un autre pour demander l'immortalité ?
Ce jeune homme observait toute la Loi, et s'y était attaché dès sa jeunesse... Mais il sent bien que s'il ne manque rien à sa vertu, la vie lui fait encore bien défaut. C'est pourquoi il vient la demander à celui qui seul peut l'accorder ; il est sûr d'être en règle avec la Loi, cependant il implore le Fils de Dieu... Les amarres de la Loi le défendaient mal du roulis ; inquiet, il quitte ce mouillage dangereux et vient jeter l'ancre au port du Sauveur.
Jésus ne lui reproche pas d'avoir manqué à la Loi, mais il se met à l'aimer, ému par cette application de bon élève. Toutefois il le déclare encore imparfait... : il est bon ouvrier de la Loi, mais paresseux pour la vie éternelle. La sainte Loi est comme un pédagogue qui achemine vers les commandements parfaits de Jésus (Ga 3,24) et vers sa grâce. Jésus est « l'aboutissement de la Loi pour que soit donné la justice à tous ceux qui croient en lui » (Rm 10,4).
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
Homélie 63 sur St Matthieu ; PG 58, 603s (trad. Marc commenté, DDB 1986, p. 103)
« Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Ce n'était pas un empressement médiocre que le jeune homme avait montré ; il était comme un amoureux. Alors que les autres hommes s'approchaient du Christ pour le mettre à l'épreuve ou pour lui parler de leurs maladies, de celles de leurs parents ou d'autres gens encore, lui s'approche pour s'entretenir avec lui de la vie éternelle. Le terrain était riche et fertile, mais il était plein de ronces prêtes à étouffer les semences (Mt 13,7). Considère comme il est bien disposé à obéir aux commandements : « Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »... Aucun Pharisien n'a jamais manifesté de tels sentiments ; ils étaient plutôt furieux d'avoir été réduits au silence. Notre jeune homme, lui, est reparti les yeux baissés de tristesse, signe non négligeable de ce qu'il n'était pas venu avec de mauvaises dispositions. Il était seulement trop faible ; il avait le désir de la Vie, mais une passion très difficile à surmonter le retenait...
« Si tu veux être parfait, va, vends tes biens, donnes-en le prix aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi... En entendant ces paroles, le jeune homme s'en alla tout triste ». L'évangéliste montre quelle est la cause de cette tristesse : c'est qu'il « avait de grands biens ». Ceux qui ont peu et ceux qui sont plongés dans l'abondance ne possèdent pas leurs biens de la même façon. Chez les derniers l'avarice peut être une passion violente, tyrannique. En eux, toute nouvelle possession allume une flamme plus vive, et ceux qui en sont atteints sont plus pauvres qu'avant. Ils ont plus de désirs et pourtant sentent plus fort leur soi-disant indigence. Considère en tout cas comment ici la passion a montré sa force... « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d'entrer dans le royaume de Dieu ! » Non que le Christ condamne les richesses, mais plutôt ceux qu'elles possèdent.
ou
Saint Basile (v. 330-379), moine et évêque de Césarée en Cappadoce, docteur de l'Église
Homélie 7, sur la richesse ; PG 31, 278 (trad. coll. Icthus, t. 6, p. 82 rev.)
« À ces mots..., il s'en alla tout triste »
Le cas du jeune homme riche et de ses semblables me fait songer à celui d'un voyageur qui, désireux de visiter une ville, vient jusqu'au pied des murs, trouve là une auberge, y descend et, découragé par les derniers pas qui lui restent à faire, perd alors le bénéfice des fatigues de son voyage et se défend de visiter les beautés de la ville. Tels sont ceux qui observent les commandements, mais se révoltent à l'idée de perdre leurs biens. J'en connais beaucoup qui jeûnent, prient, font pénitence, et pratiquent très bien toutes sortes d'œuvres de piété, mais ne versent pas une obole aux pauvres. Que leur servent les autres vertus ?
Ils n'entreront pas au Royaume des cieux, car « il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux ». Parole claire, et son auteur ne ment pas, mais rares sont ceux qui se laissent toucher. « Comment vivrons-nous quand nous serons dépouillés de tout ? s'écrient-ils. Quelle existence mènerons-nous lorsque tout sera vendu et qu'il n'y aura plus de propriétés ? » Ne me demandez pas quel dessein profond sous-tend les commandements de Dieu. Celui qui a établi nos lois sait aussi l'art de concilier l'impossible avec la loi.
ou
Saint Jean Chrysostome (vers 345-407), évêque d'Antioche puis de Constantinople, docteur de l'Église
Homélie sur le débiteur de dix mille talents, 3 ; PG 51, 21 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 297)
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
En réponse à la question que lui posait un homme riche, Jésus avait révélé comment on peut parvenir à la vie éternelle. Mais l'idée de devoir abandonner ses richesses a rendu cet homme tout triste et il est parti. Alors Jésus a déclaré : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ». À son tour, Pierre s'approche de Jésus, lui qui s'est dépouillé de tout en renonçant à son métier et à sa barque, qui ne possède même plus un hameçon. Et il pose cette question à Jésus : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »
Remarque à la fois la réserve et le zèle de ce disciple. Il n'a pas dit : « Tu ordonnes l'impossible, ce commandement est trop difficile, cette loi est trop exigeante ». Il n'est pas non plus resté silencieux. Mais, sans manquer de respect et montrant combien il était attentif aux autres, il a dit : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » C'est qu'avant même d'être pasteur, il en avait l'âme ; avant d'être investi de l'autorité..., il se préoccupait déjà de la terre entière. Un homme riche aurait probablement demandé cela par intérêt, par souci de sa situation personnelle et sans penser aux autres. Mais Pierre, qui était pauvre, ne peut pas être soupçonné d'avoir posé sa question pour des motifs pareils. C'est le signe qu'il se préoccupait du salut des autres, et qu'il désirait apprendre de son Maître comment on y parvient.
D'où la réponse encourageante du Christ : « Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu ». Il veut dire : « Ne pensez pas que je vous laisse à l'abandon. Moi-même, je vous assisterai dans une affaire aussi importante, et je rendrai facile et aisé ce qui est difficile ».
ou
Récit de trois compagnons de saint François d'Assise (v. 1244) § 7-8 (trad. Debonnet et Vorreux, Ed. Franciscaines 1968, p. 810)
Les débuts de la conversion de saint François
Un soir, après son retour à Assise, les compagnons du jeune François l'élurent comme chef de leur groupe. Comme il l'avait déjà souvent fait, il fit donc préparer un somptueux banquet. Une fois rassasiés, tous sortirent de la maison et parcoururent la ville en chantant. Ses compagnons, en groupe, précédaient François ; lui, tenant en main le bâton du chef, fermait le cortège, un peu en arrière, sans chanter mais plongé dans ses pensées. Et voici que, subitement, le Seigneur le visite et lui remplit le cœur d'une telle douceur qu'il ne peut plus ni parler, ni bouger...
Quand ses compagnons se retournèrent et le virent aussi loin d'eux, ils revinrent vers lui, effrayés, et le trouvèrent comme déjà changé en un autre homme. Ils l'interrogèrent : « À quoi pensais-tu pour oublier de nous suivre ? Aurais-tu, par hasard, projeté de prendre femme ? -- Vous avez raison ! J'ai projeté de prendre une épouse, plus noble, plus riche et plus belle que toutes celles que vous avez jamais vues. » Ils se moquèrent de lui...
Dès ce moment, il travaillait à replacer au centre de son âme Jésus Christ et la perle qu'il désirait acheter après avoir tout vendu (Mt 13,46). Se dérobant aux yeux des moqueurs, souvent -- presque tous les jours -- il allait prier en secret. Il y était en quelque sorte poussé par l'avant-goût de cette douceur qui le visitait assez souvent et l'attirait, de la place ou des autres lieux publics, vers la prière.
Depuis quelque temps déjà il était devenu le bienfaiteur des pauvres, mais il se promit encore plus fermement de ne jamais plus refuser à un pauvre demandant l'aumône, mais de lui donner plus généreusement et plus abondamment. Toujours donc, quel que soit le pauvre qui lui demandait l'aumône hors de la maison, il lui donnait de la monnaie s'il le pouvait. S'il manquait de monnaie, il lui donnait son bonnet ou sa ceinture pour ne pas le renvoyer les mains vides. Mais s'il manquait même de cela, il se retirait dans un endroit caché, ôtait sa chemise et l'envoyait en secret au pauvre en lui demandant de la prendre à cause de Dieu.
ou
Léon XIII, pape de 1878 à 1903
Encyclique Rerum novarum, 20
« Suis-moi »
Que les déshérités de la fortune apprennent de l'Église que, selon le jugement de Dieu lui-même, la pauvreté n'est pas un opprobre et qu'il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain par le travail. C'est ce que Jésus Christ Notre Seigneur a confirmé par son exemple, lui qui, « tout riche qu'il était, s'est fait pauvre » pour le salut des hommes (2Co 8,9). Lui, le Fils de Dieu et Dieu lui-même, a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d'un ouvrier ; il est allé jusqu'à consumer une grande partie de sa vie dans un travail rémunéré. « N'est-ce pas le charpentier, le fils de Marie ? » (Mc 6,3)
Quiconque tiendra sous son regard le modèle divin comprendra...que la vraie dignité de l'homme et son excellence résident dans ses mœurs, c'est-à-dire dans sa vertu ; la vertu est le patrimoine commun des mortels, à la portée de tous, des petits et des grands, des pauvres et des riches ; seuls la vertu et les mérites, partout où on les rencontre, obtiendront la récompense de la béatitude éternelle. Bien plus, c'est vers les classes infortunées que le cœur de Dieu semble s'incliner davantage. Jésus Christ appelle les pauvres des bienheureux (cf. Lc 6, 20) ; il invite avec amour tous ceux qui souffrent et qui pleurent à venir à lui, afin de les consoler (cf. Mt 11,28) ; il embrasse avec une charité plus tendre les petits et les opprimés. Ces doctrines sont bien faites certainement pour humilier l'âme hautaine du riche et le rendre plus compatissant, pour relever le courage de ceux qui souffrent et leur inspirer de la confiance.
ou
Saint Léon le Grand ( ?-v. 461), pape et docteur de l'Église
Sermon 95, 2-3 : PL 54, 461-462 (trad. Orval)
« Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu »
Quand Jésus dit : « Heureux les pauvres en esprit » (Mt 5, 3), il nous montre que le Royaume des cieux sera donné plus à l'humilité du cœur qu'à l'absence de richesses. Il n'est cependant pas douteux que les pauvres obtiennent plus facilement ce bien que les riches, car la pauvreté des uns les incline davantage à la bonté, et la richesse des autres les porte plus à l'arrogance. Et pourtant nombre de riches possèdent cet esprit qui met l'abondance au service non pas de leur prestige mais bien des œuvres de bienfaisance. Pour eux, le plus grand gain est ce qu'ils dépensent pour soulager la misère et la peine d'autrui. L'humilité du cœur est donc donnée en partage à des hommes de toute condition. On peut être égaux quant aux dispositions sans l'être quant à la fortune. Quelle que soit l'inégalité de leurs biens terrestres, il n'y a pas de distance entre ceux qui sont égaux au niveau des biens spirituels. Heureuse donc la pauvreté qui ne désire pas augmenter ses richesses d'ici-bas mais aspire à s'enrichir des biens célestes.
TEMPS ORDINAIRE VIII - Ferie III
Commentaire de l’Évangile
Sainte Catherine de Sienne (1347-1380)
tertiaire dominicaine, docteur de l'Église, copatronne de l'Europe
De l’obéissance, chap. VII, n° 160 (Le dialogue, tome 2, trad. J. Hurtaud, éd. Téqui, 1976, p. 290-292)
Cent pour un !
[Sainte Catherine a entendu Dieu lui dire :] À Pierre qui lui demandait : « Maître, nous avons tout quitté pour l'amour de vous, et nous vous avons suivi ! Que nous donnerez-vous en retour ? », ma Vérité fit cette réponse : « Je vous donnerai cent pour un et vous posséderez la vie éternelle » (cf. Mc 10, 28-30). – Comme s'il eût dit : Pierre, tu as bien fait de tout quitter ; c'était l'unique moyen de me suivre. En retour, moi, je te donnerai, en cette vie, cent pour un !
Quel est donc, très chère fille, ce centuple, que doit suivre encore la vie éternelle ? Qu'entendait et que voulait dire ma Vérité ? Parlait-elle des biens temporels ? Pas spécialement, bien que je les multiplie parfois au bénéfice de ceux qui se montrent généreux dans leurs aumônes. Et qu'est-ce donc ? ‒ Entends-le bien, celui qui donne sa volonté, me donne « une » chose : sa volonté. Et moi, pour cette unique chose, je lui donne « cent ».
Pourquoi ce nombre de « cent » ? Parce que cent est le nombre parfait, auquel on ne peut rien ajouter, à moins de recommencer à compter par un premier. La charité, elle aussi, est la plus parfaite de toutes les vertus ; l'on ne saurait s'élever à une vertu plus parfaite, et l'on ne peut ajouter à sa perfection qu'en revenant à la connaissance de soi-même pour recommencer une nouvelle centaine de mérites, mais c'est toujours au nombre « cent » que l'on arrive et que l'on s'arrête. Voilà le centuple que j'ai donné à ceux qui m'ont apporté l'un de leur volonté propre, soit par l'obéissance commune soit par l'obéissance particulière.
C'est avec ce centuple, que vous obtenez la vie éternelle (…). Ce centuple c'est le feu de la divine charité. Et parce qu'ils ont reçu de moi ce centuple, ils sont dans une merveilleuse allégresse qui prend tout leur cœur.
ou
Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), fondatrice des Sœurs Missionnaires de la Charité
No Greater Love, p. 95 (trad. Il n’y a pas de plus grand amour, Lattès 1997, p. 102 rev.)
Tout quitter pour le suivre
Les richesses, qu’elles soient matérielles ou spirituelles, peuvent nous asphyxier si on n’en a pas un juste usage. Car Dieu lui-même ne peut rien placer dans un cœur déjà plein à craquer. Un jour ou l’autre, inévitablement, il en ressort un appétit d’argent et une avidité de tout ce que l’argent peut procurer — la recherche du superflu, du luxe pour ce qui est de se nourrir, se vêtir ou s’amuser. Les besoins vont alors croissant, une chose appelant l’autre. Mais au terme on trouve un sentiment incontrôlable d’insatisfaction. Demeurons aussi vides que possible afin que Dieu puisse nous remplir.
Notre Seigneur en est un vivant exemple : dès le premier jour de son existence humaine, il a connu une pauvreté dont aucun être humain ne fera jamais l’expérience car, « étant riche, il se rendit lui-même pauvre » (2Co 8,9). Le Christ s’est vidé lui-même de toute sa richesse. C’est là que surgit la contradiction : si je veux être pauvre comme le Christ qui est devenu pauvre alors qu’il était riche, que dois-je faire ? Ce serait une honte pour nous d’être plus riches que Jésus qui à cause de nous a enduré la pauvreté.
Sur la croix, le Christ a été privé de tout. La croix elle-même lui avait été donnée par Pilate ; les clous et la couronne, par les soldats. Il était nu. Quand il est mort, on l’a dépouillé de la croix, on lui a retiré les clous et la couronne. Il a été enveloppé dans un morceau de toile, donné par une âme charitable, et il a été enterré dans un tombeau qui ne lui appartenait pas. Et cela, alors que Jésus aurait pu mourir comme un roi ou même s’épargner la mort. Mais il a choisi la pauvreté car il savait que c’est le vrai moyen de posséder Dieu et d’apporter son amour sur la terre.
ou
Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église
Introduction à la vie dévote, troisième partie, ch. 15 (français modernisé)
« En ce temps déjà, le centuple »
Les possessions que nous avons ne sont pas nôtres. Dieu nous les a données à cultiver et veut que nous les rendions fructueuses et utiles... Quittez donc toujours quelque partie de vos moyens en les donnant aux pauvres de bon cœur... Il est vrai que Dieu vous le rendra, non seulement en l'autre monde, mais en celui-ci, car il n'y a rien qui fasse tant prospérer nos affaires que l'aumône ; mais en attendant que Dieu vous le rende vous serez déjà plus pauvre de ce que vous avez donné, et quel saint et riche appauvrissement que celui qui se fait par l'aumône !
Aimez les pauvres et la pauvreté, car par cet amour vous deviendrez vraiment pauvre, puisque, comme dit l'Écriture : « On devient ce que l'on aime » (cf Os 9,10). L'amour rend les amants égaux : « Qui est faible avec qui je ne sois faible ? », dit saint Paul (2Co 11,29). Il aurait pu dire : « Qui est pauvre avec qui je ne sois pauvre ? », parce que l'amour le faisait être tel que ceux qu'il aimait. Si donc vous aimez les pauvres, vous serez vraiment participante de leur pauvreté, et pauvre comme eux. Si donc vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent parmi eux : prenez plaisir à les voir chez vous et à les visiter chez eux ; conversez volontiers avec eux, soyez heureuse qu'ils vous approchent à l'église, dans la rue et ailleurs. Soyez pauvre de langue avec eux, leur parlant comme une amie, mais soyez riche des mains, leur donnant largement de vos biens, puisque vous en avez en plus grande abondance.
Voulez-vous faire encore davantage ?... Faites-vous servante des pauvres ; allez les servir..., de vos propres mains...et à vos propres dépens. Ce service est plus triomphant qu'une royauté.
ou
Thomas de Celano (v. 1190-v. 1260), biographe de St François et de Ste Claire
Vie de sainte Claire, §25-28 (trad. Vorreux, Documents, Éds. Franciscaines 1983, p. 615 rev.)
Tout quitter pour le suivre
Depuis quarante ans déjà Claire, selon la comparaison employée par saint Paul (1Co 9, 24), menait la course dans le stade de la très grande pauvreté. Elle approchait du but de sa vocation céleste et de la récompense promise au vainqueur... La divine Providence se hâtait d'accomplir ce qu'elle avait prévu pour Claire : le Christ veut introduire dans son palais royal la petite pauvre au terme de son pèlerinage. Quant à elle, elle aspirait de tout l'élan de son désir... à contempler, régnant là-haut dans sa gloire, le Christ qu'elle avait imité sur terre dans sa pauvreté...
Toutes ses filles étaient réunies autour du lit de leur mère... S'adressant alors à elle-même, Claire dit à son âme : « Pars en toute sécurité, car tu as bon guide pour la route. Pars, car celui qui t'a créée t'a aussi sanctifiée ; il t'a toujours gardée et aimée d'un tendre amour, comme une mère aime son enfant. Sois béni, Seigneur, toi qui m'as créée ! » Une sœur lui demanda à qui elle s'adressait. Claire répondit : « À mon âme bénie ». Son guide pour la route n'était pas loin. En effet, se tournant vers l'une de ses filles, elle dit : « Vois-tu le Roi de gloire que j'aperçois ? »...
Bénie soit sa sortie de cette vallée de misère, sortie qui fut pour elle l'entrée dans la vie bienheureuse ! En récompense de ses jeûnes d'ici-bas, elle connaît maintenant la joie qui règne à la table des saints ; en échange des guenilles et des cendres, elle est entrée en possession de la béatitude du Royaume des cieux où elle est revêtue de la robe de gloire éternelle.
ou
Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l'Église
Sermons sur le Cantique des Cantiques n°37, 2-5 (trad. Seuil 1953, p. 436 rev.)
« En ce temps déjà, le centuple »
« Semez dans la justice, dit le Seigneur, et récoltez l’espérance de la vie ». Il ne vous renvoie pas au dernier jour, où tout vous sera donné réellement et non plus en espérance ; il parle du présent. Certes, notre joie sera grande, notre allégresse infinie, lorsque commencera la vraie vie. Mais déjà l’espérance d’une si grande joie ne peut pas être sans joie. « Réjouissez-vous dans l’espérance », dit l’apôtre Paul (Rm 12, 12). Et David ne dit pas qu’il sera dans la joie, mais qu’il y a été le jour où il a espéré entrer dans la maison du Seigneur (Ps 121, 1). Il ne possédait pas encore la vie, mais déjà il avait moissonné l’espérance de la vie. Et il faisait l’expérience de la vérité de l’Écriture qui dit que non seulement la récompense mais « l’espérance des justes est pleine de joie » (Pr 10, 28). Cette joie est produite dans l’âme de celui qui a semé pour la justice, par la conviction qu’il a que ses péchés sont pardonnés…
Quiconque parmi vous, après les commencements amers de la conversion, a le bonheur de se voir soulagé par l’espérance des biens qu’il attend…a récolté dès maintenant le fruit de ses larmes. Il a vu Dieu et l’a entendu dire : « Donnez-lui les fruits de ses œuvres » (Pr 31, 31). Comment celui qui a « goûté et vu combien le Seigneur est doux » (Ps 33, 9) n’aurait-il pas vu Dieu ? Le Seigneur Jésus paraît bien doux à celui qui reçoit de lui non seulement la rémission de ses fautes, mais encore le don de sainteté et, mieux encore, la promesse de la vie éternelle. Heureux celui qui a déjà fait une aussi belle moisson… Le prophète dit vrai : « Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans la joie » (Ps 125, 5)… Aucun profit ni honneur terrestre ne nous paraîtra au-dessus de notre espérance et de cette joie d'espérer, désormais profondément enracinée dans nos cœurs : « L'espérance ne trompe pas, car l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5).
ou
Saint John Henry Newman (1801-1890), théologien, fondateur de l'Oratoire en Angleterre
Sermon « Divine Calls », PPS, vol. 8, n°2
« Nous avons tout quitté pour te suivre »
Nous ne sommes pas appelés une fois seulement, mais bien des fois ; tout le long de notre vie, Christ nous appelle. Il nous a appelés d'abord par le baptême, mais plus tard aussi ; que nous obéissions ou non à sa voix, il nous appelle encore en sa miséricorde. Si nous manquons à nos promesses baptismales, il nous appelle à nous repentir. Si nous nous efforçons de répondre à notre vocation, il nous appelle toujours plus avant, de grâce en grâce, de sainteté en sainteté, tant que la vie nous est laissée pour cela.
Abraham a été appelé à quitter sa maison et son pays (Gn 12,1), Pierre ses filets (Mt 4,18), Matthieu son emploi (Mt 9,9), Élisée sa ferme (1R 19,19), Nathanaël sa retraite (Jn 1,47). Sans cesse, tous nous sommes appelés, d'une chose à l'autre, toujours plus loin, n'ayant pas de lieu de repos, mais montant vers notre repos éternel, et n'obéissant à un appel intérieur que pour être prêts à en entendre un autre.
Christ nous appelle sans cesse, pour nous justifier sans cesse ; sans cesse, de plus en plus, il veut nous sanctifier et nous glorifier. Nous devons le comprendre, mais nous sommes lents à nous rendre compte de cette grande vérité, que Christ marche en quelque sorte parmi nous, et que de sa main, de ses yeux, de sa voix, il nous fait signe de le suivre. Nous ne saisissons pas que son appel est quelque chose qui a lieu en ce moment même. Nous pensons qu'elle a eu lieu au temps des apôtres ; mais nous n'y croyons pas, nous ne l'attendons pas vraiment pour nous-mêmes.
ou
Léon XIII, pape de 1878 à 1903
Encyclique Rerum novarum, 21
« En ce temps déjà, le centuple... et dans le monde à venir, la vie éternelle »
Ces doctrines [sociales de l'Église] pourraient diminuer la distance que l'orgueil se plaît à maintenir entre riches et pauvres, mais la simple amitié c'est encore trop peu : si l'on obéit aux préceptes du christianisme, c'est dans l'amour fraternel que s'opérera l'union. De part et d'autre, on saura et on comprendra que les hommes sont absolument tous issus de Dieu, leur père commun ; que Dieu est leur unique et commune fin, et que lui seul est capable de communiquer aux anges et aux hommes un bonheur parfait et absolu. Tous ils ont été également rachetés par Jésus Christ et rétablis par lui dans leur dignité d'enfants de Dieu, et ainsi un véritable lien de fraternité les unit, soit entre eux, soit au Christ leur Seigneur, qui est « le premier-né de beaucoup de frères » (Rm 8,29). Ils sauront enfin que tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent en commun et indistinctement à tout le genre humain, et qu'il n'y a que les indignes qui soient déshérités des biens célestes. « Si vous êtes fils, vous êtes aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ » (Rm 8,17).