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5° SEMAINE DE CARÊME. LUNDI

 

34. VA ET NE PÈCHE PLUS...

— C’est le Christ, et lui seul, qui pardonne dans le sacrement de Pénitence.

— La gratitude pour l’absolution se manifeste dans l’apostolat de la Confession sacramentelle.

— Générosité dans la réparation.

 

I. Jésus lui demanda : « Femme, personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur ». Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus [01]. »Les scribes et les pharisiens avaient amené à Jésus une femme surprise en flagrant délit d’adultère. Ils la firent avancer sans hésiter à l’humilier et, dénués de toute bienveillance, à lui faire honte à l’extrême. Ils rappellent durement au Seigneur que la Loi imposait pour ce péché le châtiment de la lapidation : « Et toi, qu’en dis-tu ? », lui demandent-ils avec mauvaise foi afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus les surprend tous, il ne dit rien ! Jésus s’était baissé, et du doigt, il traçait des traits sur le sol.

La femme devait être terrifiée au milieu de cette foule brusquement silencieuse mais hostile. Les scribes et les pharisiens, eux, redoublaient sans doute impatiemment de questions. Alors, Jésus se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Et il se baissa de nouveau pour tracer des traits sur le sol.

Cette seule phrase les atteint au plus intime de leurs cœurs. Ils s’en vont tous, l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés. Ils n’ont plus bonne conscience et leur mesquinerie leur apparaît en pleine lumière : ce qu’ils cherchaient ce n’était pas la vérité, ils voulaient tendre un piège au Seigneur ! Ils s’en vont tous et Jésus reste seul avec la femme en face de lui. Il se redresse et lui demande : « Femme, où sont-ils donc ? Alors, personne ne t’a condamnée ? »

Les paroles de Jésus sont calmes, pleines de tendresse et d’indulgence, manifestation implicite du pardon et de la miséricorde. Inquiète elle répondit, encore incertaine : « Personne, Seigneur. » Et Jésus poursuit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. » Nous pouvons imaginer le soulagement puis la joie de cette femme devant cette invitation à recommencer une vie nouvelle, et sa profonde gratitude pour le Christ.

L’âme de cette femme, souillée par le péché et par l’opprobre public, est transformée si profondément que seule la lumière de la foi peut en admirer la conversion. C’est l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : Ne vous souvenez plus du passé, et ne considérez plus le temps de jadis ! Voici que je fais du nouveau... Je mettrai un chemin dans le désert, des fleuves dans la terre aride... ; pour abreuver mon peuple, mon élu ; ce peuple, que j’ai formé pour moi, publiera ma louange[02].

Chaque jour, dans tous les coins du monde, Jésus se sert de ses ministres ordonnés pour continuer à dire : « Je te pardonne tous tes péchés... va et ne pèche plus. » Car c’est bien le Christ qui pardonne. « La formule sacramentelle (" Je te pardonne... "), l’imposition de la main et le signe de la croix tracée sur le pénitent, manifestent qu’à ce moment précis le pécheur contrit et converti entre en contact avec le pouvoir et la miséricorde de Dieu. C’est le moment où, en réponse au pénitent, la très Sainte Trinité se rend présente à son âme pour effacer son péché et lui rendre l’innocence. La force de salut de la Passion, de la Mort et de la Résurrection de Jésus est communiquée au pénitent (...). Dieu est toujours le principal offensé par le péché — tibi soli peccavi — et seul Dieu peut pardonner[03]. »

Les paroles que prononce le prêtre ne sont pas une supplication pour implorer de Dieu le pardon de nos péchés, ni une simple attestation de ce que Dieu a daigné nous le concéder. Non ! ces paroles causent et communiquent vraiment le pardon à l’instant même où elles sont prononcées : « à cet instant tout péché est pardonné et effacé par la miséricordieuse intervention du Sauveur[04] ».

Quels mots peuvent produire plus de joie en ce monde que ces mots de l’absolution : « Je te pardonne tous tes péchés... » ? Saint Augustin affirme que le prodige qu’ils produisent est supérieur à la création même du monde[05]. Avec quelle joie les recevons-nous, toi et moi, quand nous sollicitons le sacrement du pardon ? Avec quelle gratitude ? Combien de fois avons-nous rendu grâce à Dieu qui nous a mis ce sacrement à la portée de la main ? Prie maintenant avec moi pour manifester ta gratitude au Seigneur pour un don si grand.

 

II. L’absolution unit l’homme au Christ Rédempteur qui a voulu se charger de ses péchés. Et, uni à lui, le pécheur participe de nouveau à cette source de grâces qui jaillit sans cesse du côté ouvert de Jésus.

Pour écarter la tentation de la routine, intensifie au moment de l’absolution ta douleur d’avoir offensé Dieu. Pense, par exemple, aux paroles de saint Pierre : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime » ; ces paroles t’aideront à renouveler la résolution de te corriger et à écouter avec attention les conseils objectifs que le prêtre te donne accompagnés du pardon de Dieu.

Le sacrement de Pénitence doit te remplir de joie car il est source du bonheur d’être plus uni à Dieu ton Père, et fontaine de grâces. Saint Ambroise commente : « Voici que (le Père) vient à ta rencontre ; il s’inclinera sur ton épaule, te donnera un baiser, gage d’amour et de tendresse ; il ordonnera qu’on te donne un vêtement, des chaussures... Tu crains encore une réprimande... ; tu as peur d’entendre des mots remplis de colère, et il prépare pour toi un banquet[06]. » Ton ainsi soit-il qui clôt la formule de l’absolution, ton amen doivent se transformer en un grand désir de recommencer de nouveau une vie loyale et droite, même si tu n’as confessé que des péchés véniels.

Après chaque Confession, n’oublie pas de rendre grâce à Dieu pour la miséricorde qu’il te manifeste et arrête-toi, ne serait-ce qu’un bref instant, pour noter comment mettre en pratique les conseils reçus, comment préciser plus concrètement ta résolution de t’améliorer. Pensons aussi, toi et moi, à cette autre manifestation de gratitude qui consiste à aider ceux que nous aimons à comprendre la valeur de cette source de grâces, à leur donner le désir d’y rencontrer le Christ. Vois la femme samaritaine : transformée par la grâce, elle court l’annoncer à ses compatriotes pour qu’ils profitent, eux aussi, de la singulière opportunité que supposait le passage de Jésus par leur ville. Elle fit si bien que beaucoup de Samaritains crurent en Jésus à cause de ses paroles.

Proche et facile, en vérité, est cette œuvre de charité : annoncer à ceux qui sont peut-être couverts de boue et sans force, que nous avons rencontré la source du salut, que nous sommes purifiés et réconciliés avec Dieu.

Seigneur éclaire-moi : suis-je vraiment ambitieux dans l’apostolat de la Confession sacramentelle ? Est-ce que j’aide mes amis à recourir à ce tribunal de la miséricorde divine ? Est-ce que je fortifie le désir de me purifier en accourant fréquemment au sacrement de la Pénitence ? Je ne veux plus retarder, Seigneur, cette rencontre avec ta Miséricorde !

 

III. « La satisfaction est l’acte final qui couronne le signe sacramentel de la Pénitence. Dans certains pays, ce que le pénitent pardonné et absous accepte d’accomplir après avoir reçu l’absolution, s’appelle précisément pénitence[07]. »

Car les péchés, même après avoir été pardonnés, méritent selon la justice, une peine temporelle de réparation de l’ordre que l’on a brisé ; c’est la satisfaction — au sens étymologique, satisfacere, faire assez, faire ce qui est dû — que l’on accomplit en cette vie ou après la mort au purgatoire, où vont les âmes de ceux qui meurent en état de grâce, mais sans s’être purifiés totalement de leurs péchés[08].

De plus, après la réconciliation avec Dieu, restent encore dans l’âme les séquelles du péché : une certaine faiblesse de la volonté pour adhérer au bien, une certaine facilité à se tromper dans ses jugements, un désordre dans l’appétit sensible... Ce sont les blessures du péché, les tendances désordonnées laissées dans l’homme par le péché originel, et qui s’infectent avec les péchés personnels.

« Il ne suffit pas de sortir la flèche du corps, dit saint Jean Chrysostome, mais il faut aussi soigner la plaie produite par la flèche ; de la même façon dans l’âme, après avoir reçu le pardon du péché, il faut soigner, par la pénitence, la plaie qui est restée[09]. »

Après avoir reçu l’absolution, enseigne Jean-Paul II, « il reste dans le chrétien une zone d’ombre due aux blessures du péché, à l’imperfection de l’amour dans le repentir, à l’affaiblissement des facultés spirituelles. Dans ces facultés affaiblies agit un foyer infectieux de péché, qu’il faut toujours combattre par la mortification et la pénitence. C’est là le sens de l’humble mais sincère acte de satisfaction [10] ». Toutes ces raisons incitent à mettre beaucoup d’amour dans l’accomplissement de la modeste pénitence que le prêtre impose avant de donner l’absolution. En effet, elle est d’ordinaire facile à accomplir et qui aime beaucoup le Seigneur, se rend compte de la disproportion incommensurable qu’il y a entre ses péchés et la satisfaction. Raison de plus pour intensifier notre esprit de pénitence en ce temps de Carême, en y englobant l’acceptation des incommodités de la vie, les douleurs plus ou moins vives, les efforts volontaires ou imposés, l’esprit de service... !

« Cor Mariae perdolentis, miserere nobis ! Invoque sans crainte le Cœur de sainte Marie, décidé à t’unir à sa douleur, en réparation pour tes péchés et pour ceux des hommes de tous les temps.

« Et, pour chaque âme, demande-lui que sa douleur augmente en nous l’aversion du péché, que nous sachions aimer, à titre d’expiation, les contrariétés physiques ou morales de chaque jour ". »

 

NOTES

[01] Jn8, 10-11.

[02] Is43, 16-21.

[03] Jean Paul-II, Exhort. Apost. Reconciliatio et paenitentia, 2-12-1984, n. 31, III.

[04] Idem.

[05] Saint Augustin, Commentaire de l’Évangile de saint Jean, 72.

[06] Saint Ambroise, Commentaire de l’Évangile de saint Luc, 7.

[07] Jean-Paul II, toc. cit.

[08] Cf. Concile de Florence, Décret pour les Grecs, Dz 673.

[09] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 3, 5.

[10] Jean-Paul II, loc. cit. ; cf. aussi Audience générale, 7-3-1984.

[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 258.



5° SEMAINE DE CARÊME. MARDI

 

 

35. CONTEMPLER LE CHRIST

— Le remède suprême aux ennemis de la grâce : la contemplation du Christ.

— Demeurer en présence du Seigneur en plein milieu du monde ? L’importance des « industries humaines ».

— La vie de piété et les oraisons jaculatoires.

 

I. Quand j’aurai été élevé de terre, dit le Seigneur, j’attirerai à moi tous les hommes ‘.

La première lecture de la Messe de ce jour nous présente un passage du livre des Nombres[02] qui raconte comment le peuple d’Israël a commencé à murmurer contre le Seigneur et contre Moïse. Que se passe-t-il ?— Bien qu’ils aient été libérés et soient sortis d’Egypte, les Hébreux se sentent de plus en plus fatigués de cheminer au milieu des épreuves vers la terre promise. Pour étouffer leur rébellion, le Seigneur envoya des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël, et le peuple revint vers Moïse contrit, reconnaissant ses péchés. Moïse implora alors de Dieu la disparition des serpents. Le Seigneur lui dit : Fais-toi un serpent et dresse-le au sommet d’un mât ; tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, et ils vivront ! Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet d’un mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il conservait la vie !

Ce passage de l’Ancien Testament est un récit historique, mais comme beaucoup d’autres, il préfigure aussi ce qui devait avoir lieu plus tard avec la venue du Fils de Dieu. Dans l’intime conversation de Jésus avec Nicodème, le Seigneur fait directement référence à cet épisode : De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit ait en lui la vie éternelle*. Le Christ sur la Croix sera le salut du genre humain, le remède à tous les maux. Il montera volontairement au Calvaire pour que celui qui croit ait la vie éternelle, pour attirer tout à lui.

Les serpents et le venin qui attaquent le peuple de Dieu en marche vers la terre promise, vers le Ciel, ont souvent les mêmes traits : l’égoïsme, la sensualité, la paresse, l’envie, la médisance, la calomnie, la confusion et les erreurs théologiques et morales... Le développement de la grâce sanctifiante reçue au Baptême, est toujours menacé par les mêmes ennemis. On peut relever à toutes les époques ces traces du péché originel et des péchés personnels.

Cherchons les remèdes et l’antidote — comme les Hébreux mordus par les serpents du désert— et de préférence au seul endroit où ils se trouvent : en Jésus-Christ, dans sa doctrine salvatrice. Et si nous désirons vraiment arriver à la terre promise, au bout de ce court chemin qu’est la vie, contemplons-le, sans relâche, élevé de terre sur la Croix. En plus, si nous sommes sincères, nous essaierons d’aider ceux qui nous entourent à regarder aussi vers Jésus en qui se trouve le salut, car nous voyons bien que c’est la seule chose qui, au fond, vaille vraiment la peine.

— Regarder Jésus ?— Oui ! Contempler sa très Sainte Humanité dans les Évangiles, les Mystères du Rosaire, le Chemin de Croix, les commentaires des Pères de l’Église, et surtout, surtout dans le Tabernacle ! La piété authentique fortifie et fait mûrir de telle sorte que Ton maîtrise de mieux en mieux la pression d’un monde qui semble vouloir se séparer de plus en plus de Dieu et entraîner derrière lui tout ce qui ne se trouve pas en terrain ferme et sûr.

Comment détourner les yeux du Seigneur quand on voit les ravages qu’engendrent l’ignorance, les passions incontrôlées, la prétendue autonomie de la conscience... Comme nous ne portons pas le remède en nous-mêmes, tournons-nous vers Jésus : Vultum tuum, Domine, requiram, je chercherai ton visage, Seigneur, car je désire te voir[04]. L’amitié avec Jésus alimentée par la prière et la présence de Dieu au long de notre journée, enrichie par la visite quotidienne au saint Sacrement, nous rendra forts contre les attaques ; car le Seigneur, n’est pas seulement le remède à notre faiblesse, il est aussi l’Amour.

 

II. Seigneur tu veux que les laïcs aiment le monde où tu les as placés, et y travaillent sans relâche au service de leurs frères. Tu nous invites à te regarder et à te fréquenter dans les moments expressément consacrés à la prière, afin que nous ne t’oublions pas dans notre travail, pas plus que nous n’oublions les personnes que nous aimons ni les choses importantes de notre vie ; et toi, Jésus, tu es ce qu’il y a de plus important dans ma journée ! Ainsi, Seigneur, tu veux que chacun de nous soit « une âme de prière, et cela toujours, en n’importe quelle occasion et dans les circonstances les plus diverses, car (tu) ne nous abandonnes jamais. Il n’est pas chrétien de ne voir dans l’amitié (avec toi) qu’un ultime recours. Peut-il nous paraître normal d’ignorer ou de mépriser les personnes que nous aimons ? Évidemment non. Nos paroles, nos désirs, nos pensées vont continuellement vers ceux que nous aimons : c’est comme une présence continuelle. Il doit en être de même (avec toi, Seigneur)[05]. »

Pour cela, l’expérience chrétienne nous conseille de nous aider de très simples « industries humaines » : les oraisons jaculatoires, les actes d’amour et de réparation, les communions spirituelles, les « regards » aux représentations de Notre Dame[06], et toutes autres inventions humaines qui nous rappellent que le temps s’est écoulé (un peu trop vite pour l’amour) sans que nous nous soyons adressés à ceux qui sont toujours à côté de nous : le Seigneur, la Vierge, notre ange gardien, tous les saints... Ce sont des choses très simples, mais d’une réelle efficacité. On utilise bien des moyens mnémotechniques pour se rappeler les choses importantes de la journée... Pourquoi ne pas manifester le même intérêt à nous souvenir de la présence ininterrompue du Seigneur à nos côtés ?

Pourquoi ne pas mettre dans notre voiture une image de Notre Dame pour nous rappeler sa présence ? Tu n’as pas de voitures ? Alors, dans ton portefeuille, ton sac à main, ton agenda... Tu peux aussi avoir discrètement à portée de la main un petit crucifix qui t’aide à garder l’esprit de persévérance et de réparation et que tu peux embrasser discrètement pour te fortifier quand ton travail devient plus pénible ou que tu dois surmonter une difficulté avec le sourire.

Comme l’amour est ingénieux, tu trouveras une multitude d’idées selon tes activités ; que tu sois médecin en train d’opérer, mère de famille occupée à ranger la maison, enfant sur le chemin de l’école, ouvrier sur le chantier... Plus tard, au Ciel, tu verras combien l’ange gardien nous aide dans ces occupations habituelles. Conducteur d’un autobus, tu peux saluer intérieurement Jésus quand tu aperçois une église. Couturière, serveur dans un restaurant, secrétaire... qui restes plus statique, penses-y chaque fois que tu enfiles une nouvelle aiguille, que tu apportes un plat, que tu décroches le téléphone — en saluant mentalement l’ange gardien de la personne qui appelle... Et en plus, garde un esprit sportif, joyeux, amoureux, une grande liberté intérieure : « Les oraisons jaculatoires ne gênent pas plus le travail que le battement du cœur n’embarrasse le mouvement du corps[07]. »

Ces dispositions ne sont pas spontanées car elles relèvent de la volonté et non de la sensibilité, mais la persévérance te fera découvrir que la conscience de la présence de Dieu est chose normale et naturelle.

 

III. — C’est inutile, gratuit et dépassé ! — Écoute : au matin, s’étant levé bien avant le jour, il sortit et partit pour un endroit solitaire ; là il se mit à prier* ; certes, le Seigneur se retire pour prier mais bien d’autres fois il s’adresse à son Père dans une courte prière remplie d’amour, une oraison jaculatoire : « Je te glorifie Père, Seigneur du ciel et de la terre...[09] » ; « Père, je te rends grâce parce que tu m’as écouté... ‘". » Regarde aussi combien Jésus s’émeut devant les demandes de ceux qui s’approchent de lui. Ces prières sont des oraisons jaculatoires ! Vois le lépreux qui s’écrie : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir... " » ; et l’aveugle de Jéricho : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi... [11] » ; et le bon larron : « Seigneur, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume... " ». Emu par ces prières nées de la foi, le Fils de Dieu ne tarde jamais à donner une réponse.

Ces expressions servent parfois à demander pardon, comme le publicain qui rentre chez lui justifié : « Ô Dieu, sois miséricordieux pour le pécheur que je suis[14] » ; ou à proclamer sa foi comme saint Pierre, après son triple reniement : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime™, malgré mes fautes». D’autres fois elles sont une supplique : « Je crois, Seigneur, mais viens en aide à mon manque de foi[16], fortifie-la » ; «

mon Seigneur et mon Dieu ! [17]» s’exclame saint Thomas, quand Jésus lui apparaît ressuscité ; ces actes de foi, de don de soi, peuvent aussi manifester l’authenticité de ta génuflexion devant le Tabernacle. À toi de trouver les innombrables jaculatoires qui répondront aux multiples besoins ou situations par lesquels tu passeras.

Quelquefois, il est même inutile de les prononcer, un regard suffit, une pensée un peu décousue mais remplie d’amour, une demande intérieure... Le Seigneur capte tout, tout de suite. Une âme unie à Dieu utilise ces oraisons jaculatoires, ces actes d’amour, de façon naturelle, puis presque spontanée, comme une respiration surnaturelle qui alimente l’union avec Dieu au milieu des occupations les plus absorbantes. Car Dieu attend de tous cette vie de prière et d’union avec lui.

Sainte Thérèse d’Avila se souvient bien de la trace que laissa dans sa vie une oraison jaculatoire : « Il nous arrivait souvent d’être en train de parler de cela et il nous plaisait de répéter : " Pour toujours, toujours, toujours ! "Comme je prononçais cela inlassablement, le Seigneur voulut que, dans mon enfance, reste imprimé en moi le chemin de la vérité [18]. »

Bref, il y a toujours une bonne occasion de dire une oraison jaculatoire. La lecture des Évangiles, la prière elle-même, sont d’ailleurs souvent une source d’oraisons jaculatoires qui expriment l’amour de Jésus et de sa très sainte Mère, ainsi que tout autre élan de l’âme et du cœur.

Achevons notre prière avec les mots des disciples d’Emmaüs : « Mane nobiscum, Domine, quoniam advesperascit[19] — reste avec nous, Seigneur, car (lorsque tu n’es pas là) " la nuit tombe " autour de nous. Et vous, Marie, étoile du matin, montrez-nous la lumière qui nous arrache à l’obscurité, et accueillez nos jaculatoires filiales qui vous disent notre amour : Je vous salue, Marie... Vous êtes bénie entre toutes les femmes... »

 

NOTES

[01] Antienne de la communion, Jn 12, 32.

[02] Première lecture. Nm 21, 4-9.

[03] Jn 3, 14-15.

[04] PS 26.

[05] Bienheureux Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 247.

[06] Idem, cf. Chemin, n. 272.

[07] Bienheureux Josémaria Escriva, S/7/0/1, n. 516.

[08] Me 1, 35.

[09] Mt 11, 25.

[10] Idem.

[11] Mt 8, 2-3.

[12] Le 18, 38-39.

[13] Le 23, 42-43.

[14] Cf. Le 18, 13.

[15] Jn21, 17.

[16] Me 9, 23.

[17] Jn 20, 28.

[18] Sainte Thérèse, Vie, 1, 4.

[19] Le 24, 29.



5° SEMAINE DE CARÊME. MERCREDI

 

 

36. RACHETER AVEC LE CHRIST

— Jésus-Christ a racheté et libéré tous les hommes du péché, racine de tous les maux. La douleur supportée par amour est co-rédemptrice.

— Jésus-Christ vient apporter le salut. Tous les biens sont ordonnés à la vie éternelle.

— Les mérites du Christ, obtenus sur la Croix, doivent s’appliquer à chaque homme. La Rédemption se rend actuelle d’abord dans la Messe. Suis-je co-rédempteur avec le Christ ?

 

I. Dieu nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé, par qui nous sommes rachetés et par qui nos péchés sont pardonnes ‘, et racheter signifie libérer moyennant rançon.

« Or, nous dit Jésus, tout homme qui commet le péché est esclave du péché[02]. » Après le péché originel l’homme se retrouve comme prisonnier, esclave du péché et du démon, incapable d’atteindre le Ciel. Mais par un choix éternel de la Sagesse trinitaire, Jésus-Christ, Dieu parfait et Homme parfait, est venu payer la rançon par sa mort sur la Croix. Il a effacé d’une manière surabondante la dette contractée— selon la justice — par Adam. Cette rançon prend en compte tous les péchés personnels commis par les hommes et ceux qui sont commis jusqu’à la fin des temps. Voilà pourquoi Jésus est appelé notre Rédempteur et son œuvre Rédemption et Libération : il nous a vraiment offert la liberté des fils de Dieu[03].

Jésus-Christ en libérant l’homme du péché, arrache la racine de tous les maux ; il rend ainsi possible la libération intégrale de l’humanité. Tu comprends maintenant ces paroles du Psaume : « Dominas illuminatio mea et salus mea, quemtimebo ? » Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ?(...)Qu’une armée vienne camper contre moi, mon cœur ne craindra point ; que contre moi s’engage le combat, alors même j’aurai confiance*. Si le mal n’avait pas été détruit à sa racine, le péché, l’homme n’aurait jamais pu être vraiment libre ni se sentir fort devant le mal. Volontairement et librement, Jésus voulut souffrir lui-même et vivre pauvrement pour nous montrer que le mal physique et le manque de moyens matériels ne sont pas de vrais maux. Le seul vrai mal, celui qui est la source de tous les autres, le premier à craindre et à repousser avec la grâce de Dieu, c’est le péché[05]. Son esclavage est le malheur le plus subtil et le plus grand de l’humanité.

Des autres maux (maladies, catastrophes naturelles, conflits...) qui affligent l’homme, il n’est possible de se libérer qu’à partir de la libération du péché — libération partielle en cette vie, puis définitive et totale au Ciel. Par exemple, quand les maux physiques sont supportés par amour du Christ, ils se transforment en vrais biens spirituels pour l’homme. C’est la plus grande révolution de tous les temps, qui ne peut se comprendre, en vérité, que dans la prière, à la lumière de la foi. « Je vais te dire, pour que tu ne les gaspilles pas, quels sont les trésors de l’homme sur la terre : la faim, la soif, la chaleur, le froid, la douleur, le déshonneur, la pauvreté, la solitude, la trahison, la calomnie, la prison...[06]. »

Médite cela : comment considères-tu la douleur physique ou morale ? Comme l’abomination suprême ou — parce que tu es marqué du signe de la Croix — comme un trésor qui t’unit au Christ ? Elle te révolte et tu t’en plains, ou elle te sanctifie ? Sais-tu offrir à Dieu avec sérénité les petites mortifications prévues ou inattendues, qui surgissent au long de la journée ?

 

II. Parce que la vie est comme un sommeil (on ne perçoit pas clairement les réalités les plus solides), la contemplation de Dieu en te ramenant à la réalité, rassasiera ton désir de bonheur. « Vultum tuum, Domine, requiram,}& chercherai ton visage, Seigneur[07]. »

« Mon royaume n’est pas de ce monde[08] », prévient le Seigneur, et il précise : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance *. » Il ne parlait pas de la vie terrestre (que nous désirons tous facile et confortable), mais de la vie éternelle qui commence dès ici-bas. Il est venu nous libérer principalement de ce qui nous empêche d’atteindre le bonheur définitif : le péché (le seul mal absolu). « Si c’est le Fils qui vous rend libres, vous serez vraiment libres », dit le Seigneur dans l’Évangile d’aujourd’hui ‘". Car c’est le seul moyen de vaincre en même temps les autres maux, conséquences du péché : l’oppression, les injustices, les inégalités économiques démesurées, la discorde familiale, l’envie, la haine..., ou de les supporter patiemment pour Dieu quand on ne peut pas les éviter.

La vie que le Christ nous a gagnée est d’une telle grandeur ! Les biens terrestres peuvent-ils prétendre valoir davantage ? Mais cela ne te pousse pas à justifier la passivité face à la douleur et à l’injustice, bien au contraire ! Chacun, en maintenant prudemment cette subordination de tous les biens au bien absolu de l’homme, doit assumer tous les devoirs de la charité et de la justice, travailler à faire un monde plus humain et plus juste (donc plus conforme au plan originel du créateur), en commençant par ce dont il est directement responsable dans sa vie de tous les jours (profession, famille, vie de quartier....).

Le Christ n’a-t-il pas donné sa propre vie pour nous racheter ? Cela ne nous montre-t-il pas la gravité du péché et a contrario la valeur infinie de la vie éternelle. Saint Paul le crie presque : « Vous avez été achetés à grand prix ! » Et il conclut : « glorifiez donc Dieu dans votre corps " ». Le Seigneur est allé si loin surtout pour nous démontrer son amour, car personne n’a de plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis[12], puisque la vie est la plus grande chose que l’homme puisse donner. Le Messie ne s’est pas contenté de devenir pleinement l’un de nous, il a voulu donner sa vie en rançon pour nous sauver, nous a aimés et s’est donné lui-même pour nous . « Dieu nous a fait entrer dans le royaume de son Fils bien-aimé, par qui nous sommes rachetés et par qui nos péchés sont pardonnes[13]. » Tu peux donc dire : « le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi[14] ».

Toi et moi, demandons-nous aujourd’hui : est-ce que j’apprécie à sa juste valeur la vie de la grâce que le Christ m’a obtenue sur le Calvaire ? Est-ce que je la nourris par les sacrements, la prière, l’exercice de la charité ? Suis-je décidé à éviter les occasions de pécher, en entrant en guerre contre la sensualité, l’orgueil, la paresse... ? Est-ce que je prends le Seigneur au sérieux quand il me dit : tout homme qui commet le péché est esclave du péché... ?

 

III. L’« échec » du Christ sur la Croix n’est qu’apparent, car en réalité, il est rédemption joyeuse pour tous les hommes de bonne volonté. Après deux millénaires, nous recevons toujours abondamment les fruits de cet amour de Jésus sur la Croix. « L’œuvre du salut éternel se dessine peu à peu au milieu de ce théâtre du mal qu’est l’histoire humaine[15] », au milieu des oublis et des trahisons comme de l’amour. Le Carême est un moment privilégié pour rappeler que la Rédemption se perpétue jour après jour, et pour considérer les moments où elle se manifeste clairement : « Chaque fois que le sacrifice de la Croix, par lequel le Christ, notre Pâque, a été immolé, est célébré sur l’autel, l’œuvre de notre rédemption se réalise [16]. » Chaque Messe a une valeur infinie même si les dispositions de chaque fidèle conditionnent les fruits qu’il en retire personnellement. Appliquons à la Messe ces mots de saint Augustin : « il n’est pas permis d’aimer d’un amour timide (...), car vous devez porter gravé dans votre cœur celui qui pour vous est mort cloué sur la Croix. " » La Rédemption s’est accomplie en une seule fois par la Passion, la Mort et la Résurrection de Jésus-Christ, mais elle s’actualise en chacun de nous, et d’une façon particulièrement intense quand nous participons intimement au Sacrifice de la Messe. Elle se réalise aussi, d’une manière différente, en chacune de nos conversions intérieures ; par exemple, quand nous faisons une bonne Confession ou quand nous recevons avec piété les autres sacrements de la vie chrétienne...

D’autre part, la douleur offerte en réparation des péchés, les nôtres et ceux de tous les hommes — d’ailleurs, ne mériteraient-ils pas quelquefois une sanction plus sévère ? — rend co-rédempteurs avec le Christ. Ce qui était inutile, destructeur, révoltant, prend une valeur suréminente. Un malade dans un hôpital, une mère de famille qui affronte des problèmes qui apparemment la dépassent, la nouvelle d’un malheur qui nous blesse profondément, les obstacles (matériels ou humains) que nous rencontrons chaque jour, les mortifications que nous offrons — tout cela sert à la Rédemption du monde si nous le mettons dans la patène, près du pain que le prêtre offre dans la Messe. Ces très petites choses semblent parfois insignifiantes, banales, de peu de poids, comme cette goutte d’eau que le prêtre ajoute au vin dans l’Offertoire. Et pourtant, de la même manière que cette goutte d’eau se mêle au vin qui deviendra le Sang du Christ, nos actions ainsi offertes atteignent une valeur immense au yeux de Dieu quand elles sont unies au Sacrifice de Jésus-Christ, son Fils bien-aimé. « Le pécheur pardonné est capable d’unir sa propre mortification physique et spirituelle, cherchée ou au moins acceptée, à la Passion de Jésus qui lui a obtenu le pardon[18]. » Il devient ainsi co-rédempteur avec le Christ.

Marie, aide-nous à vivre pleinement et simplement notre vocation de co-rédempteurs avec le Christ au milieu de la vie ordinaire. « Qu’as-tu senti (toi qui es ma Mère) en voyant ton Fils ainsi crucifié ? Je te regarde et je ne trouve pas de mots pour parler de ta douleur. Mais je comprends bien qu’en voyant ton Fils qui le veut ainsi, et nous, tes enfants, qui en avons tant besoin, tu acceptes tout ce qui arrive sans vaciller. C’est un nouveau " fiât " dans ta vie. Une nouvelle façon, sans doute, d’accepter la co-rédemption. Merci, Mère ! Donne-moi cette attitude forte de don de soi, d’oubli de moi-même. Fais qu’en apprenant de toi ce qu’impliqué la vocation à co-racheter, tout ce que je puis faire pour rapprocher les âmes de Dieu me paraisse peu. Souviens-toi aussi de venir à ma rencontre sur le chemin, parce que seul je suis bien incapable d’aller de l’avant[19]. »

 

NOTES

[01] Antienne de la communion. Col 1, 13-14.

[02] Jn8, 34.

[03] Cf. Gai 4, 31.

[04] PS 26.

[05] Cf. Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 386.

[06] Idem, n. 194.

[07] PS 26, Liturgie des Heures de ce jour.

[08] Jn 18, 36.

[09] Jn 10, 10.

[10] Jn 8, 36.

[11] I Cor 6, 20.

[12] Jn 15, 13.

[13] Col 1, 3.

[14] Antienne de la communion. Col 1, 13-14.

[15] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 186.

[16] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 3.

[17] Saint Augustin, Sur la sainte virginité, 55.

[18] Jean-Paul II, Exhort. Apost. Reconciliatio et Paenitentia, 31.

[19] M. Monténégro, Via Crucis, IV.


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