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5° SEMAINE DE CARÊME. SAMEDI

 

39. L’ARRESTATION DE JÉSUS

— La trahison de Judas est un avertissement sur la route de la persévérance.

— Revenir au Seigneur par la contrition.

— La fuite des disciples : ils avaient perdu le bouclier de la prière.

 

I. Quand il eut achevé sa prière dans le Jardin de Gethsémani, le Seigneur se releva du sol et réveilla une fois de plus ses disciples, endormis par la fatigue et la tristesse. Levez-vous ! Allons ! leur dit-il, Maintenant est arrivé celui qui va me livrer. Il parlait encore, quand vint Judas, l’un des douze, et avec lui une troupe nombreuse de gens, avec des glaives et des bâtons ‘.

La trahison s’ouvre sur un signe d’amitié : il s’avança vers Jésus et lui dit : Salut, Rabbi ! et il lui donna un baiser[01]. Est-il possible qu’un homme qui a tant connu le Christ soit capable de le livrer ? Que s’est-il passé dans l’âme de Judas, cet homme jeune, témoin de tant de miracles et de la bonté du cœur du Seigneur pour toute l’humanité ? Attiré par sa parole, il expérimenta la prédilection de Jésus, jusqu’à être l’un des Douze les plus intimes. Choisi et appelé par le Seigneur lui-même pour être apôtre : après l’Ascension, quand il fallut le remplacer parmi les Douze, Pierre rappellera qu’il comptait au nombre des nôtres, et il avait reçu sa part de ce ministère[03]. Envoyé prêcher, il avait bien vu le fruit copieux de son apostolat ! Peut-être avait-il fait des miracles comme les autres, entamé des dialogues intimes avec le Maître, comme les autres apôtres. Comment en est-il arrivé à trahir maintenant le Seigneur pour trente pièces d’argent ?

La trahison de cette nuit-là dut avoir une longue histoire. Depuis quelque temps, il se trouvait déjà éloigné du Christ, même s’il restait physiquement en sa compagnie. Extérieurement normal, mais l’esprit éloigné du Christ. La rupture avec le Maître, les fissures de la foi et de la vocation, durent se produire peu à peu. Il cédait sur des choses de plus en plus sérieuses. Un jour il proteste parce que les marques d’affection que d’autres ont envers le Seigneur lui paraissent excessives, et il déguise en plus sa protestation en alléguant l’amour envers les pauvres. Mais saint Jean nous révèle la vraie raison : il était un voleur et, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait[04].

Son amour pour le Seigneur se refroidit peu à peu, et il finit par ne le suivre qu’extérieurement, au regard des autres. Sa vie de don de soi à Dieu se transforma en comédie, et peut-être finit-il par penser qu’il aurait mieux fait de ne pas s’engager...

Maintenant il oublie les miracles, les guérisons, les moments heureux près du Maître, son amitié avec le reste des apôtres. Maintenant c’est un homme désorienté, décentré, capable de commettre une folie, un acte précédé par des infidélités cachées, des manques de loyauté croissantes. Le point final d’un long processus intérieur. ..

Une telle mésaventure n’arrivera jamais à qui garde la fidélité quotidienne dans de petites choses, car il s’appuie sur l’humilité de recommencer chaque fois que la fragilité a déclenché un égarement. « Une maison ne s’écroule pas par une impulsion momentanée. Le plus souvent elle le fait à cause d’un vieux défaut de construction. Parfois c’est la négligence prolongée de ses habitants, ce qui produit la pénétration de l’eau. Au début elle s’infiltre goutte-à-goutte et commence insensiblement à ronger ce qui est en bois et à faire pourrir la charpente. Avec le temps le petit orifice prend de plus grandes proportions, causant des lézardes et des effondrements considérables. À la fin, la pluie pénètre à torrents[05]. »

Persévérer dans sa vocation, c’est répondre chaque jour, librement, aux appels que le Seigneur renouvelle tout au long de la vie, au milieu des obstacles, des difficultés, des erreurs isolées, voire des lâchetés et des défaites.

Contemplons calmement ces scènes de la Passion, en faisant un bref examen sur notre fidélité aux petites choses de notre vocation spécifique. Une sorte de double vie ne s’insinue-t-elle pas ? Suis-je fidèle aux devoirs de mon état ? Je soigne mes relations sincères avec le Seigneur ? J’évite l’embourgeoisement spirituel et l’attachement aux biens matériels, ces trente pièces d’argent ?

 

II. « Le Seigneur ne perdit pas non plus l’occasion de faire du bien à qui lui faisait du mal. Après avoir embrassé sincèrement Judas, il l’avertit, non pas avec la dureté qu’il méritait, mais avec la douceur avec laquelle on traite un malade. Il l’appela par son nom, ce qui est un signe d’amitié... Judas, c’est avec un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? (Le 22, 48). C’est avec des témoignages de paix que tu me fais la guerre ? Et même, pour le pousser davantage à reconnaître sa faute, il lui posa une autre question remplie d’amour : Ami, pourquoi es-tu venu ? (Mt 26, 50). Ami, l’injure que tu me fais est plus grande parce que tu as été mon ami, le mal que tu me fais me produit davantage de peine. Parce que si un ennemi m’outrageait, je supporterais la chose... Mais c’était toi, mon compagnon, mon ami et mon familier, avec qui j’entretenais une douce intimité... (Ps 54, 13). Ami, car tu l’as été et le devais être ; pour moi tu peux l’être à nouveau. Je suis disposé à être le tien. Ami, bien que tu ne m’aimes pas, moi si, je t’aime. Ami, pourquoi fais-tu cela, pourquoi es-tu venu ?[06] »

La trahison de Judas se prolonge dans l’histoire par le péché mortel. Tout péché, même véniel, a une relation intime et mystérieuse avec la Passion du Seigneur, puisque notre vie est une affirmation ou une négation du Christ. Mais lui reste disposé à nous admettre toujours dans son amitié, même après les plus grandes trahisons. Judas refuse la main que le Seigneur lui tend, mais sa vie s’est brisée.

Après l’avoir livré, Judas dut suivre avec inquiétude le déroulement du procès contre Jésus. Comment finirait tout cela ? Il apprit bientôt que les princes des prêtres avaient dicté une sentence de mort. Peut-être n’avait-il jamais espéré une peine si grave, peut-être vit-il le Maître torturé... Ce qui est certain, c’est que voyant que Jésus avait été condamné, il fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il se repent de sa folie, mais il lui manque l’espérance de pouvoir obtenir le pardon et l’humilité pour revenir vers le Christ ! Il pouvait parfaitement avoir été l’un des douze fondements de l’Église malgré l’énormité de la faute, s’il avait demandé pardon à Dieu, comme saint Pierre.

Malgré nos péchés, le Seigneur nous attend dans la prière confiante et dans la Confession : « Celui qui avant la faute nous défendit de pécher, une fois celle-ci commise, ne cesse pas de nous attendre pour nous concéder son pardon. Voyez comment celui-là même que nous méprisons nous appelle. Nous nous séparons de lui, mais lui ne se sépare pas de nous[07] ».

Aussi grand que soit le péché, le Seigneur attend toujours, il pardonne, et il tient compte de la faiblesse humaine. Toujours disposé à nous appeler ami de nouveau, à nous donner les grâces nécessaires pour aller de l’avant, s’il y a sincérité et désir de lutter. Face à l’échec apparent de tant de tentatives, rappelons-nous que Dieu ne demande pas tant le succès que l’humilité de recommencer sans découragement ni pessimisme, en mettant en pratique la vertu théologale de l’espérance.

 

III. Il est émouvant de contempler Jésus inquiet pour ses disciples, alors que c’est lui qui est en danger de mort : Si c’est moi que vous cherchez, dit-il à ceux qui accompagnaient Judas, laissez aller ceux-ci*. Après l’avoir arrêté, ils l’emmenèrent et l’introduisirent chez le grand prêtre [09]. Saint Jean dit qu’ils l’attachèrent[10], sans aucune considération, avec violence. La populace le fait marcher en le bousculant, au milieu des insultes. Les disciples effrayés oublient leurs promesses de fidélité lors de la mémorable Cène, et tous l’abandonnèrent et prirent la fuite[11].

Jésus reste seul. Les disciples ont disparu. « Le Seigneur fut flagellé, et personne ne l’aida ; il fut enlaidi par de la salive, et personne ne le protégea ; il fut couronné d’épines, et personne ne le défendit ; il fut crucifié, et personne ne le décloua[12]. » Seul face à tous les péchés et bassesses de tous les temps, les nôtres, aussi. Pierre Le suit de loin ‘\ Et, de loin, comme le comprendra Pierre après ses négations, on ne peut pas suivre Jésus. Nous aussi nous le savons maintenant. Ou on suit le Seigneur de près ou on finit par le nier. « Il suffit de changer un pronom dans la brève phrase évangélique pour découvrir l’origine de nos propres défections : légères fautes ou chutes graves, relâchement passager ou longues périodes de tiédeur. Sequebatur eum a longe : nous le suivions de loin (...). L’Humanité suit le Christ avec une désespérante parcimonie, parce qu’il y a trop de chrétiens qui ne suivent Jésus que de loin, de très loin[14]. »

Mais maintenant nous avons compris ; nous allons rester avec lui, ne pas le laisser seul. Même dans les époques et dans les milieux où il n’est pas populaire de se déclarer son disciple. Nous allons le suivre de près au milieu du travail, des l’étude, dans la rue, dans le temple, au repos, dans la famille, les loisirs... au milieu d’un sain divertissement. Mais nous savons bien que tout seuls nous n’y arriverons pas. Avec la prière, si.

Peut-être l’un des disciples est-il allé chercher la sainte Vierge en lui racontant que l’on avait arrêté son Fils. Et elle, malgré sa douleur, les remplit de paix en ces heures tragiques. Nous aussi cherchons refuge auprès d’elle — Refugium peccatorum — quand malgré nos bons désirs il nous manque du courage pour prendre la défense du Seigneur. En elle nous trouverons la force nécessaire pour rester près du Seigneur dans les moments difficiles.

 

NOTES

[01] Mt 26, 46-47.

[02] Mt 26, 49.

[03] Ac 1, 17.

[04] Jn 12, 6.

[05] Cassien, Collationes, 6.

[06] L. de la Palma, La Passion du Seigneur.

[07] Saint Grégoire le Grand, Homélie 34 sur les Évangiles.

[08] Jn 18, 8.

[09] Lc 22, 54.

[10] Jn lS, 12.

[11] Mc 14, 50.

[12] Saint Augustin, Commentaire au Psaume 21, 2, 8.

[13] Le 22, 54.

[14] G. Chevrot, Simon Pierre.



DIMANCHE DES RAMEAUX

40. L’ENTRÉE TRIOMPHALE À JÉRUSALEM

— Une entrée solennelle et simple, qui accomplit les prophéties messianiques.

— Le Seigneur pleure sur la ville.

— Joie et douleur des Rameaux : cohérence pour suivre le Christ.

 

I. « Venez, et tout en montant au mont des Oliviers, sortons à la rencontre du Christ qui revient aujourd’hui de Béthanie. De sa propre volonté, il se hâte vers sa vénérable et bienheureuse passion, pour mener à sa plénitude le mystère du salut des hommes. ‘»

Jésus sort de Béthanie de bon matin. Là, depuis hier après-midi, beaucoup de ses fervents disciples se sont rassemblés ; certains sont des compatriotes de Galilée, arrivés en pèlerinage pour célébrer la Pâque ; d’autres sont des habitants de Jérusalem, convaincus par le récent miracle de la résurrection de Lazare. Accompagné de ce groupe impressionnant, et par d’autres qui se joignent à lui en chemin, Jésus prend une fois de plus le vieux chemin de Jéricho à Jérusalem, vers le modeste sommet du mont des Oliviers.

Les circonstances sont propices à un accueil majestueux, car la coutume veut que les habitants sortent à la rencontre des grands groupes de pèlerins pour les introduire dans la ville parmi des chants et mille manifestations de joie. Le Seigneur ne manifeste aucune opposition aux préparatifs de cette entrée joyeuse. Lui-même choisit la monture : un simple âne qu’il demande d’amener de Bethphagé, village proche de Jérusalem. L’âne avait été en Palestine la monture de personnages importants depuis le temps de Balaam[02].

Le cortège s’organise tout de suite. Certains étendent leur manteau sur la croupe de l’animal et aident Jésus à monter dessus ; d’autres prennent de l’avance sur le groupe et étendent leurs manteaux sur le sol comme un tapis, d’autres courent sur le chemin en éparpillant des branches vertes tout au long du trajet et en agitant des rameaux d’olivier et de palmier arrachés des alentours. À l’approche de la ville, comme il arrivait à la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples, dans la joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, en disant : Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des deux ![03].

Jésus fait une entrée de Messie à Jérusalem, assis sur un âne, comme il avait été prophétisé bien de siècles auparavant[04]. Les chants du peuple sont clairement messianiques. Ces gens simples, les pharisiens surtout, les connaissent bien ces prophéties, et Jésus admet l’hommage. Aux pharisiens qui essaient d’arrêter ces manifestations de foi et de joie, le Seigneur dit : Je vous le dis, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront*.

Et malgré tout, ce triomphe est très simple. « Voyez de quel pauvre animal Jésus se contente pour trône. Je ne sais ce qu’il en est pour vous, mais personnellement cela ne m’humilie pas de me reconnaître âne aux yeux du Seigneur : j’étais une brute devant toi. Et moi, qui restais devant toi, tu m’as saisi par ta main droite (Ps 72, 23-24), tu me conduis par le licol[06]. »

Jésus veut aussi entrer aujourd’hui triomphant dans la vie des hommes sur une humble monture : il veut que nous lui rendions témoignage, dans la simplicité du travail bien fait, avec joie, avec sérénité, avec un intérêt actif pour les autres. Il veut se rendre présent à chacun à travers les circonstances de sa vie courante. Nous aussi nous pouvons lui dire aujourd’hui :» Ut iumentum factus sum apud te... Comme un petit âne je suis devant toi. Mais tu es toujours avec moi, tu m’as pris par le licol, tu m’as fait accomplir ta volonté ; et cum gloria suscepisti me, et après tu me donneras une très forte étreinte[07]. » Ut iumentum... comme un âne je suis devant toi, Seigneur..., comme une bête de somme, et je serai toujours avec toi. Cela peut nous servir d’oraison jaculatoire aujourd’hui.

Le Seigneur est entré triomphalement à Jérusalem, et une semaine plus tard, dans cette même ville, il sera cloué sur une croix...

 

II. Le cortège triomphal passe le sommet du mont des Oliviers et descend par le versant occidental, vers le temple que l’on surplombait. Toute la ville apparaît à la vue de Jésus, et en contemplant ce panorama, il pleure[08].

Des pleurs, parmi les cris joyeux de cette entrée solennelle, sont complètement inattendus, et les disciples sont déconcertés.

C’est que Jésus voit Jérusalem s’enfoncer dans le péché, dans l’ignorance et l’aveuglement : Si en ce jour-ci tu avais reconnu, toi aussi, le message de paix ! Mais il est resté caché à tes yeux[09]. Le Seigneur voit venir des jours qui ne seront plus comme celui-là, jour de joie et de salut, mais de malheur et de ruine. Dans quarante ans, la ville va être dévastée. Jésus pleure l’impénitence de Jérusalem. Qu’elles sont éloquentes, ces larmes du Christ ! Plein de miséricorde, il a compassion de cette ville qui le repousse.

Il a tout essayé : miracles, actions, paroles ; sévère parfois, indulgent toujours... Il a tout essayé dans la ville et dans les campagnes, avec les gens simples et avec les savants, en Galilée, en Samarie, en Judée... Il essaie encore, il offre aujourd’hui la richesse de sa grâce à chaque homme, avec une volonté toujours salvatrice.

Dans notre vie aussi, il a tout essayé ! Il a utilisé tous les remèdes possibles : il nous a cherchés, nous a rencontrés (en faisant comme si c’était par hasard) ! Il a répandu sur notre vie tant de grâces ordinaires et extraordinaires ! « Par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché. Agneau innocent, par son Sang librement répandu, il nous a mérité la vie ; et, en lui, Dieu nous a réconciliés avec lui-même et entre nous, nous arrachant à l’esclavage du diable et du péché. En sorte que chacun de nous peut dire avec l’apôtre : le Fils de Dieu m’a aimé et il s’est livré lui-même pour moi (Gal 2, 20)[10] ».

L’histoire de chaque homme est vraiment l’histoire de la sollicitude de Dieu envers lui. Chaque homme restera l’objet de la prédilection du Seigneur. Jésus a tout essayé avec Jérusalem, et la ville n’a pas voulu ouvrir ses portes à la miséricorde. C’est le profond mystère de la liberté humaine de ce pouvoir, qui a la triste possibilité de rejeter la grâce divine. « Homme libre, soumets-toi à une servitude volontaire : que Jésus n’ait pas à dire de toi ce qu’il a dit, paraît-il, pour d’autres à sainte Thérèse d’Avila : "Thérèse, j’ai voulu..., mais les hommes n’ont pas voulu"". »

Homme libre : comment réponds-tu aux innombrables requêtes de l’Esprit Saint pour que tu sois saint au milieu de tes occupations, dans ton milieu d’aujourd’hui ? Combien de fois dis-tu oui à Dieu et non à l’égoïsme, à la paresse, aux manques d’amour, même en ce qui te paraît de peu d’importance ?

 

III. À l’entrée du Seigneur dans la ville sainte, les enfants, portant des rameaux d’olivier et des palmes, annonçaient la résurrection. Avec eux, nous chantons : Hosanna au plus haut des deux ![12].

Nous savons que cette entrée triomphale a été, pour beaucoup, éphémère. Les rameaux verts se sont vite fanés, l’hosanna enthousiaste s’est transformé cinq jours plus tard en un cri déplorable : Crucifie-le ! Pourquoi un si brutal changement, pourquoi tant d’inconstance ? Pour y comprendre quelque chose, peut-être devons-nous consulter notre propre cœur...

« Quelle différence entre les cris : Crucifie-le, crucifie-le, ! et béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, hosanna au plus haut des deux ! note saint Bernard. Quelle différence entre l’appeler maintenant Roi d’Israël, et dire peu de jours après : nous n’avons pas d’autre roi que César ! Qu’ils sont différents, les rameaux verts et la croix, les fleurs et les épines ! Avant ils étendaient leurs propres vêtements comme un tapis pour lui, et bientôt ils lui enlèvent les siens et les tirent au sort ". »

L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem est un appel à la cohérence, à la persévérance, à la fidélité, pour que nos résolutions ne soient pas des lumières qui brillent passagèrement et s’éteignent. Au fond du cœur humain, il y a un profond contraste : le meilleur et le pire. Pour conserver la vie divine, régner avec le Christ, il faut être constants et faire mourir par la pénitence ce qui sépare de Dieu et nous empêche d’accompagner le Seigneur jusqu’à la Croix.

« La liturgie du Dimanche des Rameaux met dans la bouche des chrétiens ce cantique : portes, levez vos frontons ; élevez-vous, portes éternelles. Qu’il entre le Roi de gloire (Antienne de la distribution des Rameaux). Celui qui demeure reclus dans la citadelle de son égoïsme ne descendra pas sur le champ de bataille. Cependant, s’il soulève les portes de force et laisse entrer le Roi de paix, il sortira avec lui pour combattre la misère qui obscurcit nos yeux et insensibilise notre conscience[14]. »

Marie aussi est à Jérusalem, près de son Fils, pour célébrer la Pâque. La dernière Pâque juive et la première Pâque où son Fils sera le Prêtre et la Victime. Restons avec elle. Comme elle, soyons constants, veillons sur les petites choses, croissons en amour de Jésus. Près d’elle, contemplons sans hâte sa Passion, sa mort et sa résurrection. Nous ne trouverons pas un lieu plus privilégié.

 

NOTES

[01] Saint André de Crète, Sermon 9 sur le Dimanche des Rameaux.

[02] Cf. Nm 22, 21 et s.

[03] Le 19, 37-38.

[04] Zac 9, 9.

[05] Le 19, 40.

[06] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 181.

[07] Idem, cité par A. V. de Prada, Le fondateur de l’Opus Dei.

[08] Le 19, 41.

[09] Le 19, 42.

[10] Concile Vatican II, Const. Gaudium et spes, 22.

[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 761.

[12] Hymne au Christ Roi. Liturgie du Dimanche des Rameaux.

[13] Saint Bernard, Sermon sur le Dimanche des Rameaux, 2, 4.

[14] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 82.



LUNDI SAINT

41. LE RENIEMENT DE PIERRE

— Je ne connais pas cet homme.

— Le regard de Jésus et la contrition de Pierre.

— Le repentir est une douleur joyeuse.

 

I. Pendant que se déroule le procès contre Jésus devant le Sanhédrin, la scène la plus triste de la vie de Pierre se prépare. Lui qui avait tout laissé pour suivre son Seigneur, qui a vu tant de prodiges, reçu tant de preuves d’affection, il va le renier. Il se sent acculé et en arrive à jurer qu’il ne connaît pas Jésus.

Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des servantes du grand prêtre. Voyant Pierre qui se chauffait, elle le fixe du regard et dit : Toi aussi, tu étais avec Jésus le Nazaréen ! mais lui le nia, disant :

Je ne sais ni ne comprends ce que tu veux dire. Et il s’en alla dehors, vers le devant de la cour. La servante, le voyant, se remit à dire à ceux qui étaient là : Celui-là en est ! Et de nouveau il le nia. Puis, peu après, ceux qui étaient là dirent encore à Pierre : Pour sûr que tu en es ! Et d’ailleurs tu es Galiléen. Mais il se mit à lancer des imprécations et à jurer : Je ne connais pas l’homme que vous dites ‘.

Toute une vie honnête, toute une vocation d’apôtre, les espérances que Dieu avait mises en lui, le passé, le futur : tout s’écroule. Comment est-ce possible qu’il dise : je ne connais pas cet homme ? Quelques années auparavant, un miracle de Jésus a eu pour Pierre une signification particulière. En voyant la pêche miraculeuse (la première), Pierre comprit tout, tomba aux pieds de Jésus et dit : Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. C’est que la stupeur l’avait envahi[02]. En un instant il a vu clair : la sainteté du Christ et sa condition d’homme pécheur. C’est normal, le noir se perçoit quand il est en contraste avec le blanc, l’obscurité avec la lumière, la saleté avec la propreté, le péché avec la sainteté. Et alors, tandis que ses lèvres professent qu’à cause de ses péchés il se sent indigne d’être près du Seigneur, ses yeux lui demandent de ne jamais se séparer de lui. Ce fut un jour très heureux. C’est là que tout commence réellement : Alors Jésus dit à Simon : Ne crains rien ! Désormais ce sont les hommes que tu pêcheras. Ils ramenèrent les barques à terre et, laissant tout là, ils le suivirent[03]. La vie de Pierre aura dès lors un objectif immense : aimer le Christ et être pêcheur d’hommes.

Tout le reste devient le moyen et l’instrument en vue de ce but. Oui, mais maintenant, par fragilité, pour s’être abandonné à la crainte et au respect humain, Pierre s’effondre.

Tout péché, toute infidélité à un plus grand ou à un moindre degré, est un reniement du Christ et de ce qu’il y a de plus noble en nous, de l’idéal que le Seigneur a semé en nous. Le péché est la grande ruine de l’homme. C’est pourquoi nous devons lutter avec décision, aidés de la grâce, pour éviter tout péché grave, par malice, fragilité ou ignorance coupable, et tout péché véniel délibéré.

Mais si nous avions le malheur de le commettre, nous devons en tirer profit, car la contrition consolide l’amitié avec le Seigneur. L’erreur ne décourage pas quand elle consolide l’humilité. Le sincère repentir est l’occasion d’une nouvelle rencontre avec le Seigneur, de laquelle dérivent des conséquences insoupçonnées pour la vie intérieure. « Pierre employa une heure pour tomber, mais en une minute il se relève et il montera plus haut que là où il était avant sa chute[04]. »

Le Ciel est plein de grands pécheurs qui ont su se repentir. Jésus se réjouit quand on recommence le chemin abandonné, sur des petites choses, peut-être...

 

II. Le Seigneur, épuisé par les mauvais traitements, passe par une des cours. Alors, se retournant, il regarda Pierre[05]. « Leurs regards se croisèrent. Pierre aurait voulu baisser la tête, mais il ne put pas détourner son regard de celui qu’il venait de renier. Il connaît très bien les regards du Sauveur. Il ne put résister à l’autorité et au charme de ce regard qui suscita sa vocation ; ce regard si affectueux du Maître en ce jour où, regardant ses disciples, il affirma : Voici mes frères, mes sœurs et ma mère. Et ce regard qui le fit trembler quand lui, Simon, voulut éloigner la Croix du chemin du Seigneur. Et le regard plein de compassion avec lequel il accueillit le jeune homme si peu détaché de ses biens pour le suivre ! Et le regard inondé de larmes devant le tombeau de Lazare... ! H connaît les regards du Sauveur.

« Et cependant, il n’a jamais contemplé sur le visage du Seigneur l’expression qu’il y découvre en ce moment, ces yeux imprégnés de tristesse, mais sans sévérité ; regard de reproche, sans doute, mais qui en même temps veut être suppliant et semble lui dire : Simon, j’ai prié pour toi.

« Son regard ne s’arrêta qu’un instant sur lui : Jésus fut poussé violemment par les soldats, mais Pierre continue de le voir [06]. » Il voit ce regard indulgent sur la plaie de sa faute, il comprend alors la gravité de son péché, et l’accomplissement de la prophétie du Seigneur au sujet de sa trahison ! Pierre se rappela l’avertissement du Seigneur auquel il n’avait pas cru : Avant que le coq ait chanté aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. Et, s’en allant dehors, il versa des larmes amères[01]. Le fait de s’en aller dehors, c’était confesser sa faute. Il pleura amèrement parce qu’il savait aimer, et bien vite les douceurs de l’amour remplacèrent en lui les amertumes de la douleur [08]. »

Se savoir regardé par le Seigneur, voila ce qui empêche Pierre de tomber dans la désespérance. Dans ce regard encourageant, il se sentit compris et pardonné. Combien de souvenirs alors... la parabole du Bon Pasteur, de l’enfant prodigue, de la brebis perdue !

Pierre s’en alla dehors. Il s’éloigne de ce milieu où il s’est imprudemment fourré, pour éviter de possibles rechutes. Il comprend que cet endroit n’est pas sa place. Il se souvient de son Seigneur, et versa des larmes amères. Qui ne retrouve un écho de sa propre vie dans la vie de Pierre ? « Douleur d’Amour. — Parce qu’il est bon. — Parce qu’il est ton Ami, qu’il a donné sa Vie pour toi.— Parce que tout ce que tu as de bon est à lui. — Parce que tu L’as offensé... Parce qu’il t’a pardonné... lui !... À toi ! Pleure, mon fils, de douleur d’Amour[09]. »

La contrition donne à l’âme une force particulière, lui rend l’espérance, l’oubli de soi. La contrition affine la qualité de la vie intérieure et attire toujours plus la miséricorde divine. Mes regards se posent sur les humbles et sur ceux qui ont le cœur contrit[10], promet Yahvé par la bouche du prophète Isaïe.

Le Christ ne voit pas d’inconvénients à édifier son Église sur un homme qui peut tomber et qui est tombé.

Dieu compte sur des instruments faibles pour réaliser ses grandes entreprises : le salut de tous les hommes. Après ce reniement et ce repentir, Pierre est allé sans doute chercher la Vierge Marie. Nous aussi, prenons-la à témoin de nos fautes et de nos reniements.

 

III. En plus de la force, la contrition donne à l’âme une joie particulière, et la dispose à être plus efficace parmi les autres. « Le Maître passe et repasse à maintes reprises, très près de nous. Il nous regarde... Et si tu le regardes, si tu l’écoutés, si tu ne le repousses pas, il t’apprendra à donner un sens surnaturel à chacune de tes actions... Et alors, toi aussi, où que tu te trouves, tu sèmeras la consolation, la paix et la joie ". »

Sur Judas aussi se pose le regard du Seigneur qui l’incite à changer au moment de sa trahison. Ami !

Pourquoi es-tu venu ? Il ne se repent pas à ce moment-là, mais plus tard, si ! Voyant que Jésus avait été condamné, il fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent[12]. Quelle différence entre Pierre et Judas ! Les deux ont trahi (de façon différente) la fidélité à leur Maître. Les deux se sont repentis. Pierre sera, malgré son reniement, le rocher sur lequel l’Église du Christ s’édifiera jusqu’à la fin des temps. Judas va se pendre. Le simple repentir humain ne suffit pas, il n’évite pas l’angoisse, l’amertume, peut-être le désespoir.

Près du Christ le repentir se transforme en une douleur joyeuse, parce que l’on retrouve l’amitié perdue. En quelques instants, Pierre s’unit au Seigneur, à travers la douleur pour son reniement, plus fortement que jamais. Son reniement engendre une fidélité qui le mènera jusqu’au martyre. Judas, au contraire, reste seul : Qu’est-ce que cela nous fait ? C’est ton affaire, disent froidement les princes des prêtres. Pourquoi Judas, dans l’isolement du péché, n’est pas allé vers le Christ, qui lui ouvrait ses bras ? H lui a manqué l’espérance. Réveiller fréquemment dans notre cœur la douleur d’Amour pour nos péchés. Surtout dans l’examen de conscience à la fin du jour, et quand nous préparons la confession régulière et la communion fréquente.

« À toi qui te démoralises, je vais te répéter quelque chose de très consolant : Dieu ne refuse pas sa grâce à celui qui fait ce qu’il peut. Notre Seigneur est Père, et si un de ses enfants lui dit, dans la paix de son cœur : mon Père du Ciel, me voici, aide-moi... S’il s’adresse à la Mère de Dieu, qui est notre Mère, il va de l’avant[13]. »

 

NOTES

[01] Me 14, 66-67.

[02] Lc 5, 8-9.

[03] Le 5, 10-11.

[04] G. Chevrot, Simon Pierre.

[05] Le 22, 61.

[06] G. Chevrot, toc. cit.

[07] Le 22, 61-62.

[08] Saint Augustin, Sermon 295.

[09] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 436.

[10] Is 66, 2.-11. Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, VIII, 4.

[12] Cf. Mt 27, 3-10.

[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, X, 3.


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