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CINQUIÈME DIMANCHE DE PÂQUES

28. ÊTRE JUSTES

— Être juste envers ceux qui ont des relations avec nous.

— Promouvoir un monde plus juste, l’affaire des chrétiens.

— La justice s’explique par l’amour du Christ.

 

I. Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour[01].

La justice est la vertu cardinale qui permet aux hommes de vivre ensemble d’une manière droite et vraiment humaine. Sans cette vertu, la vie sociale devient impossible : la société, la famille, l’entreprise perdent leur caractère humain et l’homme finit par y piétiner l’homme. La justice règle la vie de la société humaine en tant qu’humaine, c’est-à-dire fondée sur le respect des droits de la personne ; « elle est un principe fondamental de l’existence et de la coexistence des hommes, ainsi que des communautés humaines, des sociétés et des peuples[02] ».

La justice règle donc les relations entre voisins, entre amis, entre collègues... Elle consiste à donner ou à rendre à chacun ce qui lui est dû. Un autre aspect de la justice concerne les devoirs de la société vis-à-vis de chaque individu ; et enfin, ceux de chaque individu vis-à-vis de la communauté à laquelle il appartient comme la partie d’un tout.

Ce sont les personnes, et en particulier celles qui y ont le plus de responsabilités, qui projettent dans la société leur justice ou leur injustice. Et cela vaut pour la famille, l’entreprise, la nation ou l’ensemble des nations qui composent le monde. Si nous voulons vraiment que la justice règne dans une société, qu’il s’agisse d’un hameau ou d’une nation, rendons justes les hommes qui la composent. Que chacun de nous commence par être juste avec ceux qui ont des relations avec lui chaque jour, avec ceux qui dépendent de lui, avec la société. Comment être juste si ce n’est en étant juste dans tous les aspects de la vie — en famille, en société, au bureau, dans la vie publique...— selon un ordre qui relève lui-même de la justice ? Comment peut-on espérer qu’une plus grande justice règle la vie de la société si l’on ne commence pas par la vivre soi-même et par la répandre autour de soi avec « la volonté constante et inaltérable de donner à chacun ce qui lui revient[03] » ?

N’est-ce-pas une tâche belle et noble pour un citoyen de travailler à ce que la justice, l’intégrité, l’honnêteté façonnent toujours davantage les rapports humains ? Et pour cela point n’est besoin d’avoir des responsabilités extraordinaires, il suffit de vivre ces vertus qui gagneront les autres comme par osmose.

 

II. « Dieu nous appelle à travers les événements de la vie de chaque jour, à travers la souffrance et la joie des personnes avec lesquelles nous vivons, à travers les aspirations humaines de nos compagnons, à travers les petits riens de la vie familiale. Dieu nous appelle également à travers les grands problèmes, les conflits et les tâches qui définissent chaque époque historique et suscitent l’effort et l’espoir d’une grande partie de l’humanité[04]. » Une foi cohérente ne pousse-t-elle pas le chrétien à être présent et à intervenir directement dans la réalisation de ces nobles désirs, dans les « petits riens de la vie familiale » et « dans les conflits et les tâches qui définissent chaque époque historique » ? Chemin ordinaire de sanctification du monde et des âmes, la promotion de la justice revient en quelque sorte à rétablir dans les réalités temporelles l’ordre voulu par Dieu. « On comprend fort bien l’impatience, l’angoisse, les désirs inquiets de ceux dont l’âme naturellement chrétienne (cf. Tertullien, Apologeticus, 17) ne peut se résigner à l’injustice personnelle et sociale dont le cœur humain est capable. Tant de siècles de coexistence entre les hommes et tant de haine encore, tant de destruction, tant de fanatisme, accumulés dans le regard de ceux qui ne veulent point voir et dans le cœur de ceux qui ne veulent point aimer[05]. »

La foi donne une responsabilité aux baptisés car c’est grâce à leur foi qu’ils ont une plus claire vision de l’immense besoin de justice qui étouffe le monde. « Les biens de la terre répartis entre quelques-uns ; les biens de la culture enfermés dans les cénacles. Et au-dehors, la faim de pain et de savoir, et les vies humaines, pourtant saintes puisque venant de Dieu, traitées comme de simples choses, comme des éléments d’un calcul statistique. Je comprends et je partage cette impatience qui me fait lever les yeux vers le Christ, ce Christ qui nous invite sans cesse à mettre en pratique ce commandement nouveau de l’amour.

« Toutes les situations auxquelles nous serons confrontés au cours de notre vie sont autant de messages divins qui nous demanderont une réponse d’amour, un don de nous aux autres[06]. »

Les hommes ne sont-ils pas en droit, d’une certaine manière, d’attendre des chrétiens — qui portent l’amour du Christ et de leurs frères les hommes dans leur cœur — qu’ils s’efforcent de porter remède à ce qui est injuste ? Juste, au plein sens du terme, est celui qui sème sur son passage l’amour et la joie, qui ne transige pas avec l’injustice et qui travaille habituellement à ce que la justice imprègne la vie de sa famille, de son entreprise, de son quartier, de son association sportive... Par exemple, ne penses-tu pas que nous pourrions travailler à promouvoir la justice en faisant taire, par exemple, ces jugements téméraires, hâtifs contre des personnes ou des institutions ? en travaillant un peu mieux, avec davantage d’ordre et d’efficacité ? en étudiant consciencieusement pour être prêt à servir avec plus de compétence ? en faisant meilleur usage du temps ? en traitant les autres de façon plus aimable... ?

 

III. Le moteur, la grande force qui pousse finalement l’homme à agir avec justice est son amour pour le Christ. La fidélité à Dieu ravive cette vertu car lorsqu’on voit le Christ derrière chaque visage, ce Christ que l’on veut aimer, on ne peut que vouloir servir, en commençant par ceux dont on est directement responsable et par les plus nécessiteux. Ce n’est que sous l’angle de la foi que l’on comprend ce que la justice ou l’injustice de nos actes met véritablement en jeu : l’accueil ou le refus de Jésus-Christ. Seul l’amour de Dieu peut être moteur de nos actions. C’est le grand secret que le Christ a confié aux chrétiens : Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire (...). En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait pour l’un de ces plus petits, pour moi non plus vous ne l’avez pas fait[07].

Le Seigneur est présent dans chaque homme et en particulier les plus humbles. Les pauvres de la société considérés personnellement, ainsi que les zones et les secteurs peuplés des plus pauvres et des marginaux, sont la préoccupation constante de l’Église et des chrétiens. Il faut encore faire davantage pour être avec eux et partager leurs conditions de vie, se sentir appelé par Dieu à travers les besoins de ces frères, travailler à ce que la société tout entière change, devienne plus juste et plus accueillante aux plus pauvres.

« Il faut reconnaître dans nos frères les hommes, le Christ qui vient à notre rencontre[08]. » Le souci de la justice enrichie par la charité est un bon thermomètre de notre fidélité au Christ. À l’inverse, si nos relations avec le Christ, notre amour pour lui, sont authentiques, ils doivent imprégner irrésistiblement nos rapports avec les autres.

« Grandes sont les exigences spirituelles et matérielles du service chrétien aux autres que ce soit dans la volonté, le sentiment, l’action. Face à elles, avec l’aide de la grâce divine, le chrétien ne peut ni se décourager, ni se laisser prendre d’une frénésie nerveuse de "manières" étranges. En même temps il ne peut pas "rester béat" ; caritas enim urget nos, car l’amour du Christ nous presse (2 Cor 5, 14)[09] », amour qui va plus loin que la stricte justice, mais — et cela va de soi — suppose l’accomplissement préalable de toutes ses exigences.

« Pour que cet exercice de la charité soit toujours au-dessus de toute critique et apparaisse comme tel — enseigne le Concile Vatican II —, il faut (...) satisfaire d’abord aux exigences de la justice de peur que l’on offre comme don de la charité ce qui est déjà dû en justice [10]. » La pratique de la justice est occasion de rencontre permanente avec le Christ. Tout bien considéré, faire justice à un homme, c’est reconnaître en lui la présence de Dieu Et c’est la raison pour laquelle un chrétien ne peut être authentiquement juste s’il n’a pas la charité [11] ; ce serait une justice au rabais. Le Christ demande davantage. Seigneur, accorde-nous « un cœur bon, capable de sentir s’éveiller en lui la compassion à l’égard des peines des créatures, capable de comprendre que, pour porter remède aux tourments qui assaillent et bien souvent angoissent les âmes en ce monde, le baume véritable est celui de l’amour, de la charité [12]. »

 

NOTES

[01] Psaume responsorial, PS 33, 4-5.

[02] Jean-Paul II, Audience générale, 8 novembre 1978.

[03] Saint Thomas, Summa Theologiae, II-II, q. 58, a. 1.

[04] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe,\\0.

[05] Idem, 111.

[06] Idem.

[07] Mt 25, 42... 45.

[08] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 111.

[09] F. Ocariz, Amour de Dieu, amour des hommes.

[10] Concile Vatican II, Decr. Apostolicam actuositatem, 8.

[11] Cf. Saint Thomas, Summa Théologien, II-II, q. 4, a. 7.

[12] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe , 167.



PAQUES. 5° SEMAINE. LUNDI

29. TEMPLES DE DIEU

— La Trinité demeure dans l’âme : ne la cherchons pas au-dehors.

— Sans recueillement intérieur peut-on prétendre rencontrer Dieu ?

— La fréquentation de l’Esprit Saint.

I. L’Évangile témoigne fréquemment de la confiance des apôtres en Jésus : ils lui demandent ce qu’ils ne comprennent pas ou mal. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui rapporte l’une de ces questions qui ont dû se multiplier à la fin de la vie terrestre du Christ.

Le Seigneur leur a dit : Celui qui a reçu mes commandements et y reste fidèle, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui[01]. Aux temps du Seigneur, la plupart des juifs pensait que le Messie se manifesterait au monde comme Roi et Sauveur. Mais les apôtres comprennent que les paroles de Jésus s’adressent justement à eux, ses amis intimes. Judas lui demande alors : Seigneur, pour quelle raison vas-tu te manifester à nous, et non pas au monde ?

Dans l’Ancien Testament, Dieu s’était manifesté à différentes occasions et de différentes manières. Il avait promis qu’il habiterait au milieu de son Peuple[02]. Mais ici le Seigneur parle d’une présence très différente : la présence de Dieu dans l’âme de chaque personne en état de grâce. Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer en lui[03]. C’est la présence de la Trinité dans l’âme renouvelée par la grâce ! Combien de fois saint Paul répétera-t-il : nous sommes le temple du Dieu vivant [04] ! Saint Jean de la Croix commente ce passage en ces termes : « Que veux-tu de plus, ô mon âme, et que cherches-tu encore hors de toi, puisqu’on toi tu as tes richesses, tes délices, ta satisfaction (...), ton Aimé, celui que ton âme désire et cherche ? Prends plaisir et réjouis-toi intérieurement avec lui, il est si près [05]. »

Apprenons, toi et moi, à fréquenter Dieu de plus en plus et de mieux en mieux ; il demeure en nous. Par cette présence divine, notre âme se transforme en un petit ciel. N’est-ce pas merveilleux ? Par le Baptême, les trois Personnes de la très Sainte Trinité viennent habiter l’âme pour y être plus unies que ne le sera jamais l’ami le plus intime. Cette présence extraordinaire ne se perd que par le péché mortel, mortel justement parce que sa gravité chasse Dieu de l’âme. Mais un chrétien ne peut se contenter de ne pas perdre Dieu : n’est-il pas normal, au contraire, qu’il cherche à le fréquenter toujours plus, au milieu de ses occupations, quand il marche dans la rue, quand il se réveille au milieu de la nuit... qu’il le remercie fréquemment, lui demande son aide, lui offre des actes de réparation pour ses péchés et ceux des hommes... ?

Dieu est très loin, penses-tu... — Non, il est plus près, plus attentif à toi que le meilleur de tes amis !

Écoute ce que disait saint Augustin de cette proximité ineffable : « Je t’ai aimée bien tard, beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard ! Voici que tu étais en moi et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais (...)• Tu étais avec moi, mais moi je n’étais pas avec toi, retenu loin de toi par ces choses qui ne seraient pas si elles n’étaient pas en toi. Tu m’as appelé, tu as crié, tu as vaincu ma surdité ; tu as brillé, resplendi et tu m’as guéri de ma cécité (...)[06]. »

Saint Augustin ne trouvait pas Dieu, parce que lui, il était au-dehors ; il témoigne de ce que sans le recueillement il est bien difficile de rencontrer celui qui crie à l’intérieur de nous-mêmes. L’activisme, l’affairement fébrile aux choses de ce monde ne nous font-ils pas oublier que nous sommes « temples de Dieu », qu’il serait bon d’entourer d’amour, d’un silence sonore, cette présence intime de la Trinité dans notre âme ?

 

II. La présence des trois Personnes divines dans l’âme en état de grâce est une présence vivante qui cherche le dialogue avec le chrétien. Leur présence est une invitation à les connaître, à les aimer, à répondre à leur amour. « Pourquoi aller courir dans les hauteurs du firmament ou dans les abîmes de la terre à la recherche de celui qui demeure en nous[07] ? » se demande encore saint Augustin. Et saint Grégoire le Grand d’ajouter : « tant que notre esprit sera dissipé en images charnelles, il ne sera jamais capable de contempler (...), aveuglé qu’il sera par tant d’obstacles et de pensées qui l’agitent de tous côtés. Par conséquent, le premier degré à gravir — pour que l’âme puisse contempler la nature invisible de Dieu — est le recueillement intérieur[08]. »

Pour favoriser ce recueillement, le Seigneur a appelé certains de ses enfants à se retirer du monde. Mais il désire que cette majorité que composent les mères de famille, les étudiants, les enfants, les travailleurs, tous ces laïcs courants... le rencontrent également ; et comment cela se fera-t-il si ce n’est dans les tâches habituelles qui occupent tous ces chrétiens restés dans le monde ? Cela demande certes un petit effort : la mortification habituelle des sens internes et externes pour rester présent à ce Dieu qui vit dans l’âme ; pour libérer l’imagination des pensées inutiles, la mémoire des souvenirs encombrants et qui peut-être nous éloignent de Dieu, la volonté des réticences paresseuses à faire ce que l’on doit....

Le travail intense, s’il est régulièrement offert à Dieu, loin d’empêcher le dialogue avec lui, le soutient. Et il en va de même avec toute activité : les relations sociales, la vie de famille, les voyages, le repos, tout peut être chemin vers Dieu. Ainsi, toute vie humaine qui n’est pas dominée par la frivolité, a toujours une dimension profonde, intérieure, que manifeste un certain recueillement et qui atteint sa plénitude dans l’amitié avec Dieu. Se recueillir, c’est « unir ce qui est séparé », rétablir l’ordre intérieur perdu, éviter la dispersion des sens et des facultés même dans des choses bonnes, mettre toujours Dieu au centre de nos actions et de nos décisions.

Les obstacles au recueillement intérieur sont la dissipation et la frivolité. Les sens et les facultés cueillent n’importe quelle fleur au bord du chemin. L’on devient instable, dispersé ; la volonté somnole, ballottée par les caprices ; la concupiscence reste en éveil, à l’affût de n’importe quoi[09]. Sans recueillement, les rapports avec Dieu deviennent difficiles puis impossibles.

En revanche, qui purifie son cœur et son regard, qui essaie, avec l’aide du Seigneur, de vivre ce recueillement qui est richesse et plénitude intérieure, désire de plus en plus ardemment la fréquentation de Dieu ; comme le cerf soupire après les eaux courantes, ainsi languit mon âme vers toi ô mon Dieu[10]. « Notre cœur a besoin alors de distinguer et d’adorer chacune des Personnes divines. L’âme fait en quelque sorte une découverte dans la vie surnaturelle, comme une créature qui ouvre peu à peu les yeux à l’existence. Et elle amorce un dialogue d’amour avec le Père, avec le Fils et avec l’Esprit Saint ; et elle se soumet avec simplicité à l’activité du Paraclet vivificateur, qui se donne à nous sans que nous le méritions [11]. »

 

III. Bien que l’inhabitation divine dans l’âme soit le fait des trois Personnes de la Trinité — le Père, le Fils et l’Esprit Saint—, on l’attribue plus spécialement à la Troisième Personne que la liturgie nous invite à fréquenter avec plus d’intimité en ce temps de préparation à la Pentecôte.

Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit, nous dit le Seigneur dans l’Évangile d’aujourd’hui [12], et il en fait la promesse à différentes occasions pendant sa vie " comme pour indiquer la transcendance considérable que cela impliquait pour toute l’Église, pour le monde et pour chacun de ceux qui le suivraient. Et ce n’est pas un don passager, limité au moment où l’on reçoit les sacrements ou à un autre moment déterminé. Non ! C’est un don stable, permanent : « dans le cœur (des fidèles) habite l’Esprit Saint comme dans un temple [14] ». Il est l’hôte très doux de nos âmes[15] ; et mieux le chrétien agit et se purifie, et plus l’Esprit Saint se plaît à habiter en lui et à lui donner de nouvelles grâces pour sa sanctification et pour l’apostolat.

L’Esprit Saint vivifie et sanctifie l’âme en état de grâce la configurant au Christ, afin qu’elle lui ressemble chaque fois plus et qu’elle accomplisse la volonté de Dieu. L’Esprit Saint est un remède à la faiblesse humaine [16], et faisant sienne sa cause, plaide en sa faveur devant le Père par des gémissements ineffables[17]. Sur la terre, il guide, protège et vivifie l’Église, car, disait le Pape Paul VI, la Sagesse divine a établi que, la continuation de l’œuvre du Christ serait le travail conjoint de : « l’apostolat et de l’Esprit Saint. L’apostolat agit extérieurement et objectivement ; il forme le corps, pour ainsi dire, matériel de l’Église, et lui confère ses structures visibles et sociales ; tandis que l’Esprit Saint agit intérieurement, en chacune des personnes, comme aussi sur la communauté entière, en animant, en vivifiant, en sanctifiant[18]. »

Demandons à la Sainte Vierge de nous aider à comprendre cette réalité si heureuse qui transforme toute vie. Comment pourrions-nous nous sentir seuls, quand le Saint-Esprit nous accompagne ? Comment pourrions-nous avoir peur, être angoissés ne serait-ce qu’un seul jour de notre existence, quand le Paraclet s’occupe de nous et de ce qui nous préoccupe ? Nous serait-il possible, maintenant, de partir étourdiment à la recherche du bonheur frivole et apparent ? Y a-t-il plus grand plaisir que celui de fréquenter ce doux hôte de notre âme ? Quelle différence dans notre comportement, dans notre conversation, si nous considérions habituellement le fait que nous sommes temple de Dieu, temple de l’Esprit Saint !

Je vous salue, Marie, temple et tabernacle de la très Sainte Trinité. Pleine de grâce, priez pour nous.

 

NOTES

[01] Jn 14, 21.

[02] Cf. Ex 29, 45 ; Ez 37, 26-27 ; etc.

[03] Jn 14, 23.

[04] 2Cor 6, 16.

[05] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 1.

[06] Saint Augustin, Confessions, 10, 27, 38.

[07] Saint Augustin, Traité sur la Trinité, 8, 17.

[08] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur le prophète Ezéchiel, 2, 5.

[09] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 375.

[10] PS 41, 2-3.

[11] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 306.

[12] Jn 14, 26.

[13] Cf. Jn 14, 15-17 ; 15, 36 ; 16, 7-14 ; Mt 10, 20.

[14] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 9.

[15] Séquence de la Messe de Pentecôte.

[16] Cf. Rm 8, 26.

[17] Idem.

[18] Paul VI, Discours d’ouverture de la 3° session du Concile Vatican II, 14 septembre 1964.



PAQUES. 5° SEMAINE. MARDI

30. JE VOUS DONNE MA PAIX

— Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix.

— Les crises mondiales sont des crises de saints, car la vraie paix est le fruit de l’Esprit Saint.

— Semeurs de paix et de joie.

I. Lors de la Dernière Cène, Jésus rassure ses disciples : Je vous laisse la paix, lit-on dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, je vous donne ma paix ; je ne la donne pas comme le monde la donne [01]. Plus tard, au cours du même repas, il leur répétera : Cela, je vous l’ai dit pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez de la tribulation, mais confiance ! Moi, je suis vainqueur du monde[02]. Après la Résurrection, Jésus leur apparaît et leur dit : Pax vobis ! la paix soit avec vous [03]. Le Seigneur parlait sûrement avec cette affection que ses disciples lui connaissaient et qu’ils aimaient tant. Et ce salut chaleureux a dissipé sans aucun doute la crainte qui accablait les apôtres et leur honte d’avoir été si lâches pendant la Passion. Immédiatement Jésus leur rend la paix.

Pour se saluer, les Juifs ont coutume de se souhaiter mutuellement la paix. Les apôtres ont hérité de cet usage[04] et l’ont transmis aux premiers chrétiens, comme en témoignent de nombreuses inscriptions paléochrétiennes. Et depuis, l’Église, elle aussi, utilise fréquemment cette salutation ; par exemple, avant la Communion, le prêtre souhaite la paix aux fidèles, montrant ainsi dans quelles dispositions ils doivent être pour recevoir le Christ[05]. Pax Domini, la Paix du Seigneur soit toujours avec vous.

Et cette paix du Seigneur n’est pas n’importe quelle paix. Riche de sens surnaturel, elle est un appel à faire le bien autour de soi, à donner au monde la paix que Dieu met dans le cœur de ses enfants.

Notre monde a perdu ce sens surnaturel de la salutation et, pourtant, quel grand bienfait en retire-t-on pour sa vie intérieure ! Quelle aide considérable pour se rappeler la présence de Dieu dans nos vies !

Essaie, par exemple, de saluer intérieurement et sans bizarrerie l’ange gardien des personnes que tu rencontres. Tu verras avec quelle facilité, avec quelle simplicité, tu arriveras alors à élever le niveau de tes rapports avec les autres. Cela t’aidera à ne pas perdre le sens surnaturel de la vie quotidienne : « Et il leur dit : " la Paix soit avec vous ". Nous devrions avoir honte, écrivait saint Grégoire de Naziance, d’omettre le salut de la paix que le Seigneur nous a laissé quand il allait quitter ce monde[06]. » Quelle que soit la façon dont il salue habituellement les autres, un chrétien devrait toujours en faire une nouvelle occasion de manifester son affection fraternelle, de prier pour ces personnes, de leur donner un peu de cette paix et de cette joie qu’il a reçues du Seigneur et dont le monde a tant besoin.

« Dès que mon oreille a perçu ta salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein (Lc 1, 44) (...). Le sursaut de joie qu’a ressenti Elisabeth, souligne l’apport de la simple salutation d’un cœur rempli de Dieu. Combien de fois les ténèbres de la solitude, qui oppriment une âme, peuvent être déchirées par le rayon lumineux d’un sourire ou d’un mot aimable ![07] »

 

II. Le Seigneur donne à la salutation hébraïque la plénitude de son sens, car la paix est un don messianique par excellence[08]. Il renvoyait souvent ses interlocuteurs avec ces mots qui montraient à tous ce qu’il leur avait donné : Va en paix [09]. Et la mission qu’il confie à ses disciples est une mission de paix : En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : « Paix à cette maison »[10].

Tout le monde s’accorde à dire que la paix et les combats pour la paix sont des biens fondamentaux pour l’humanité tout entière. Quand, en plus, ils sont motivés par la charité, ils deviennent des biens surnaturels. Pour communiquer la paix aux autres, il faut l’avoir soi-même et par conséquent être très uni à Dieu, car la vraie paix est l’un des fruits de l’Esprit Saint". Saint Paul exhortait fréquemment les premiers chrétiens à vivre en paix et dans la joie : soyez dans la joie (...), vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous [12].

La vraie paix est le fruit de la sainteté, de l’amour de Dieu, de la lutte contre les tendances désordonnées et les péchés qui étouffent l’amour. On juge l’arbre à ses fruits ! Les bons fruits révèlent la présence du Paraclet et dans la mesure où ils procurent une joie spirituelle, on les appelle fruits de l’Esprit Saint[13]. L’un de ces fruits est la paix qui vient de Dieu et qui dépasse toute intelligence [14]. C’est celle-là que Jésus-Christ désira pour ses apôtres et pour les chrétiens de tous les temps. « Lorsque Dieu te visitera, tu connaîtras la vérité de ces salutations : je vous donne ma paix..., je vous laisse ma paix..., que la paix soit avec vous..., et cela, même au sein de la tribulation[15]. »

La vraie paix est la « tranquillité dans l’ordre[16] » ; ordre entre Dieu et nous, ordre entre nous et les autres. Ordre avec Dieu signifie ferme propos de chasser tout péché de sa vie et de mettre le Christ au centre de toutes les activités de l’existence. Ordre avec les autres signifie d’abord, vivre la justice en pensées, en paroles et en actes, car la paix est l’œuvre de la justice [17]; ensuite, en plus de ce qu’exigé la stricte justice, de vivre la miséricorde qui aide, console, soutient ceux qui en ont besoin. « Là où règne l’amour de la justice, là où l’on respecte la dignité de la personne humaine, là où l’on ne cherche pas à satisfaire son caprice ou ses intérêts mais à servir Dieu et les hommes, là se trouve la paix[18]. »

Le Seigneur a laissé aux baptisés la mission de pacifier la terre, en commençant par leur âme, leur famille, leur bureau, leur usine, le lieu où ils travaillent ou se détendent... N’est-il pas en droit d’attendre, de toi et de moi, que nous contribuions à faire taire rancunes et discordes, à créer un climat de collaboration et d’entente mutuelle partout où nous passons ? La paix dans une famille ou dans une communauté, quelle qu’elle soit, n’est pas la simple absence de querelles et de disputes. Trop souvent cela n’est que la sinistre manifestation d’une indifférence mutuelle. La paix procède de l’harmonie qui unit ceux qui collaborent à des projets ou à des œuvres communs. Elle repose sur l’esprit de service.

Devant ce monde en guerre contre lui-même parce que certains veulent l’éloigner de Dieu, le Seigneur appelle ses enfants à ouvrir de nouveaux sentiers de paix et de concorde, à semer la paix et la joie sur tous les chemins.

 

III. Le Christ est notre paix [19]. Depuis vingt siècles il le répète : je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Et s’il le répète, c’est pour que chacun transmette son message à tous ceux qu’il rencontre. La vie des premiers chrétiens a donné un sens à l’existence de beaucoup de leurs contemporains parce qu’ils ont communiqué leur paix à leur famille, à leurs amis et petit à petit à la société tout entière. De nombreuses inscriptions paléochrétiennes témoignent de leur désir de répandre la paix du Christ sur toute la terre. Cette paix qui vient de Dieu et qui restera sur terre tant qu’il y aura des hommes de bonne volonté™. L’apostolat est-il possible s’il ne commence pas par apporter la sérénité et la joie aux autres ? Si le Seigneur veut que nous réunissions tous les hommes autour de lui, n’est-ce pas parce qu’il nous aime et nous veut heureux, en paix ? « Le devoir de tout chrétien : apporter la paix et le bonheur dans les divers milieux du monde, par une croisade de force et de joie qui émeuve même les cœurs fanés et pourris, et les élève vers Dieu[21]. »

On devrait pouvoir penser aux chrétiens comme à des hommes ou des femmes qui — bien qu’ayant des souffrances et des épreuves comme les autres — offrent au monde une image souriante, pleine de sacrifice, aimable et sereine, comme celle de qui se sait enfant de Dieu. N’est-ce pas le moment de prendre une bonne résolution ? « Que personne ne lise ni tristesse ni douleur sur ton visage, lorsque tu répands de par le monde le parfum de ton sacrifice : les enfants de Dieu doivent toujours être des semeurs de paix et de joie[22]. » Mais cela n’est possible que lorsque l’on est conscient de sa filiation divine et que l’on s’habitue à penser fréquemment à Dieu comme à un Père aimant.

Se savoir enfant de Dieu affermit la paix de l’âme, la protège contre les va-et-vient du sentiment ou des imprévus de la vie quotidienne, lui donne la sérénité et cette fermeté dont le monde a tant besoin. Un chrétien qui essaie de rester disponible, aimable, ouvert aux autres, en vient naturellement à lutter contre ces éventuelles antipathies fondées sur une vision peu surnaturelle des personnes ; contre les aspérités du caractère qui brisent la paix et trahissent un manque de mortification pour rendre la vie agréable aux autres ; contre l’égoïsme ; contre la commodité ; contre tout ce qui fait obstacle à l’amitié et à l’apostolat. Répondons au désir sincère de paix que le Seigneur met dans notre cœur par la lutte pour éviter habituellement tout ce qui cause division et inquiétude : les jugements négatifs, les médisances, les critiques, les plaintes, les revendications à tout propos...

« Sainte Marie est la Reine de la paix : l’Église la prie sous ce vocable. C’est pourquoi, lorsque le trouble agite ton âme, ton milieu familial ou professionnel, ou encore la vie en société, les relations entre les peuples, ne cesse pas de l’acclamer sous ce titre : Regina pacis, ora pro nobis ! — Reine de la paix, priez pour nous ! As-tu au moins essayé, quand la tranquillité vient à te manquer ? — Tu seras surpris de son efficacité immédiate [23] » Sainte Vierge, ma Mère, aide tes enfants à ne jamais perdre la joie et la paix.

 

NOTES

[01] Jn 14, 27.

[02] Jn 16, 33.

[03] Jn 20, 19-21.

[04] Cf. 1 P 1, 3 ; Rm 1, 7.

[05] Cf. Mt 5, 23.

[06] Saint Grégoire de Naziance, Catena Aurea, VI.

[07] Jean Paul II, Homélie, Rome, 11 février 1981.

[08] Cf. Is 9, 7 ; Mie 5, 5.

[09] Cf. Lc 7, 50 ; 8, 48.

[10] Lc 10, 5.

[11] Gai 5, 22.

[12] 2 Cor 13, 11.

[13] Cf. Saint Thomas, Summa Theologiae I-II, q. 70, a. 1.

[14] Ph 4, 7.

[15] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 258.

[16] Saint Augustin, La cité de Dieu, 19, 13, 1.

[17] Is 32, 17.

[18] A. del Portillo, Homélie, 30 mars 1985.

[19] Ep 2, 14.

[20] Lc 2, 14.

[21] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 92.

[22] Idem, n. 59.

[23] Idem, n. 874.


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