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39. Inhabitation de
la Très sainte Trinité dans l’âme

Dimanche après la Pentecôte (2)

— Présence de Dieu, Un et Trine, dans l’âme en état de grâce.

— La vie surnaturelle du chrétien s’oriente vers la connaissance et la fréquentation de la très sainte Trinité.

— Temples de Dieu.

I. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure 01 , répondit Jésus pendant la Dernière Cène à l’un de ses disciples qui lui avait demandé pourquoi il devait se manifester à eux et non pas au monde, comme les Juifs de ce temps-là imaginaient l’apparition du Messie. Le Seigneur révèle que non seulement lui, mais toute la très sainte Trinité elle-même, serait présente dans l’âme de ceux qui l’aiment, comme dans un temple 02 . Cette révélation constitue « la substance du Nouveau Testament  03  », l’essence de ses enseignements.

Dieu — Père, Fils et Saint-Esprit — habite dans notre âme en état de grâce non seulement avec une présence d’immensité, comme il se trouve dans toutes les choses, mais d’une façon spéciale, par la grâce sanctifiante 04 . Cette nouvelle présence remplit d’amour et de joie ineffable l’âme qui va sur des chemins de sainteté. Et c’est là, au centre de l’âme, que nous devons nous habituer à chercher Dieu dans les situations les plus diverses de la vie : dans la rue, dans le travail, dans le sport, dans le repos… « Oh âme très belle, s’exclamait saint Jean de la Croix, qui désire tant savoir le lieu où se trouve ton bien Aimé pour le chercher et te regarder avec lui, on te dit déjà que tu es toi-même le logement où il demeure et le lieu et la cachette où il se cache ; que c’est un motif de grand contentement et de joie pour toi que de voir que tout ton bien et toute ton espérance se trouve si près de toi qu’il est en toi ou, pour mieux dire, que toi, tu ne peux pas être sans lui. Voilà, dit l’Époux, que le royaume de Dieu est en vous (Lc 17, 21) ; et son serviteur, l’Apôtre saint Paul, dit : Vous êtes temples de Dieu (2 Cor 6, 16). 05  »

Ce bonheur de la présence de la très sainte Trinité dans l’âme n’est pas seulement destiné à des personnes extraordinaires, avec des charismes ou des qualités exceptionnels, mais aussi au chrétien ordinaire, appelé à la sainteté au milieu de ses occupations professionnelles et qui désire aimer Dieu de tout son être, bien que, comme l’indique sainte Thérèse d’Avila, « il y a beaucoup d’âmes qui se trouvent sur le chemin de ronde du château (de l’âme), où sont ceux qui le gardent, et qui n’entrent en aucune façon à l’intérieur, et ne savent pas ce qu’il y a dans ce lieu précieux, ni qui se trouve à l’intérieur…  06  ». Dans ce « lieu précieux », dans l’âme qui luit par la grâce, se trouve Dieu avec nous : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Cette présence, que les théologiens appellent inhabitation, n’est différente que par sa condition de l’état de béatitude de ceux qui jouissent déjà du bonheur éternel dans le Ciel 07 . Et bien que ce soit une présence propre des trois Personnes Divines, on l’attribue au Saint-Esprit, car l’oeuvre de la sanctification est le propre de l’Amour.

Cette révélation que Dieu a faite aux hommes, comme en une confidence amoureuse, remplit dès le début les chrétiens d’admiration, et remplit leurs coeurs de paix et de joie surnaturelle. Lorsque nous avons bien fait nôtre cette réalité surnaturelle — Dieu, Un et Trine, habite en moi — nous transformons la vie — avec ses contrariétés, et même par elles — en une avance du Ciel : c’est comme nous plonger dans l’intimité de Dieu et connaître et aimer la vie divine, à laquelle nous participons. Océan sans fond de la vie divine ! // Je suis arrivé à tes rivages avec un désir de foi. // Dis-moi, qu’a donc ton abîme pour qu’il fascine à ce point ? // Océan sans fond de la vie divine ! // Tes ondes m’ont attiré… et j’ai déjà perdu pied ! 08 

II. Le chrétien commence sa vie au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ; et en ce même Nom il prend congé de ce monde pour trouver dans la plénitude de la vision dans le Ciel ces Personnes divines qu’il a essayé de fréquenter ici sur terre. Un seul Dieu et Trois Personnes Divines : voilà quelle est notre profession de foi, celle que les Apôtres recueillirent des lèvres de Jésus et ont transmise, celle qu’ont crue dès le premier moment tous les chrétiens, celle que le Magistère de l’Église a toujours enseignée. Les chrétiens de tous les temps, dans la mesure où ils avançaient sur leur chemin vers Dieu, ont senti le besoin de méditer cette première vérité de notre foi et de fréquenter chacune de ces Personnes. Sainte Thérèse d’Avila nous raconte dans sa Vie qu’en méditant précisément l’une des plus antiques règles de foi sur le mystère trinitaire —  le Symbole appelé Athanasien ou Quicumque — elle reçut des grâces spéciales pour pénétrer dans cette réalité merveilleuse. « Étant une fois en train de prier le Quicunque vult, écrit la sainte, je compris comment il y avait un seul Dieu et trois Personnes si clairement que je me suis effrayée et j’ai été grandement consolée. Cela fut pour moi d’un très grand profit pour connaître davantage la grandeur de Dieu et ses merveilles, et pour que lorsque je pense à la très sainte Trinité, il me semble que je comprends comment cela peut être, et j’en deviens très contente.  09  »

Toute la vie surnaturelle du chrétien s’oriente vers la connaissance et la fréquentation intime de la Trinité, qui en vient à être « le fruit et le but de toute notre vie  10  ». Nous avons été créés et élevés à l’ordre surnaturel dans ce but : pour connaître, fréquenter et aimer Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, qui habitent dans l’âme en état de grâce. Le chrétien arrive à avoir dans cette vie « une connaissance expérimentale » de ces Personnes divines, qui, loin d’être une chose extraordinaire, fait partie de la vie normale de la sainteté 11 . Sainteté à laquelle est appelée la mère de famille qui a à peine le temps de s’occuper de son foyer et le faire aller de l’avant, l’ouvrier qui commence son travail avant l’aurore, le malade que la maladie oblige à ne rien faire,… Dieu, dans son amour infini pour chaque âme, désire ardemment se faire connaître de cette façon intime et amoureuse à ceux qui suivent vraiment les traces de son Fils.

Sur ce chemin vers la Trinité, que nous devons parcourir de toutes nos forces, nous avons le Saint-Esprit comme Guide et Maître. Je prierai le Père, a promis le Seigneur, et il ne peut pas manquer à sa parole, et il vous donnera un autre Paraclet pour qu’il soit avec vous toujours : l’Esprit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir parce qu’il ne le voit pas ni ne le connaît ; vous, vous le connaissez parce qu’il demeure à vos côtés et est en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviendrai à vous 12 . Dans ce vous, nous sommes heureusement inclus, nous tous les baptisés, et de façon particulière, nous qui voulons suivre Jésus de près, dans le lieu et les circonstances où la vie nous a placés. Il est doux de méditer que ce mystère inaccessible à la seule raison humaine devient lumineux avec la lumière de la foi et l’aide du Saint-Esprit : il vous a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux 13 . Demandons-lui aujourd’hui de nous guider sur ce chemin plein de lumière.

III. En même temps que nous demandons au Saint-Esprit un grand désir de purifier notre coeur, nous devons désirer cette rencontre intime avec la très sainte Trinité, sans que nous arrête le fait que nous voyons peut-être chaque fois plus clairement nos faiblesses et notre grossièreté envers Dieu. Sainte Thérèse raconte qu’en considérant la présence des trois Personnes Divines dans son âme « elle était effrayée de voir tant de majesté dans une chose si basse comme l’est mon âme » ; le Seigneur lui dit alors : « elle n’est pas basse, ma fille, car elle est faite à mon image. 14  » Et la sainte en fut bien consolée. Considérer que ces paroles nous sont adressées à nous-mêmes peut nous faire un grand bien, et elles nous encourageront à poursuivre sur ce chemin qui finit en Dieu. Nous devons aussi traiter ceux que nous rencontrons et à qui nous parlons chaque jour comme des possesseurs d’une âme immortelle, à l’image de Dieu, qui sont ou peuvent arriver à être des temples de Dieu.

Sainte Isabelle de la Trinité, récemment canonisée, écrivait à sa soeur ce qui suit, lorsqu’elle apprit la nouvelle de la naissance et du baptême de sa première nièce : « Je me sens pénétrée de respect devant ce petit sanctuaire de la très sainte Trinité… Si j’étais à ses côtés, je m’agenouillerais pour adorer celui qui demeure en elle. 15  »

L’Église nous recommande d’alimenter la piété avec un aliment solide, et c’est pourquoi nous devons prier ou méditer les symboles de la foi et les prières composées pour louer la Trinité : le Symbole Athanasien ou Quicumque (que dans les temps anciens les chrétiens récitaient tous les dimanches après l’homélie, et qu’aujourd’hui encore ils récitent et méditent en l’honneur de la très sainte Trinité), le Trisagium Angelicum, spécialement en cette Solennité, le Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit… Lorsque, avec l’aide de la grâce, nous apprenons à pénétrer dans ces pratiques de dévotion, c’est comme si nous écoutions à nouveau ces paroles du Seigneur : heureux vos yeux, car ils voient ; et heureuses vos oreilles, car elles entendent : car en vérité je vous le dis, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne le virent pas, et entendre ce que vous entendez et ne l’entendirent pas 16 .

Nous terminons ce moment de prière en répétant dans notre coeur, avec saint Augustin : « Mon Seigneur et mon Dieu, ma seule espérance, écoute-moi pour que je ne succombe pas au découragement et ne cesse pas de te chercher. Que je désire toujours voir ton visage. Donne-moi des forces pour te rechercher, toi qui as fait que je te trouve et qui m’as donné des espérances d’une connaissance plus parfaite. Devant toi se trouvent ma fermeté et ma faiblesse : guéris cette dernière, conserve la première. Devant toi se trouvent ma science et mon ignorance : si tu m’ouvres, reçois celui qui entre ; si tu me fermes la porte, ouvre à qui appelle. Fais que je me souvienne de toi, que je te comprenne et t’aime. Fais croître en moi ces dons jusqu’à ma complète réforme (…).

« Quand nous arriverons en ta présence cessera tout ce dont nous parlons maintenant sans le comprendre, et tu demeureras tout en tous, et alors nous chanterons un cantique éternel, en te louant unanimement, et en ne faisant nous aussi en toi qu’une seule chose. 17  »

La contemplation et la louange de la sainte Trinité est la substance de notre vie surnaturelle, et aussi notre but : parce que dans le Ciel, près de notre Mère Sainte Marie — Fille de Dieu le Père, Mère de Dieu le Fils, Épouse de Dieu le Saint-Esprit : Dieu seul est au-dessus d’Elle ! 18  notre bonheur et notre joie sera une louange éternelle au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit.

01 Jn 14, 23.
02 Cf. 1 Cor 6, 19.
03 Tertullien,
Contra Praxeas, 31.
04 Cf. Saint Thomas,
Summa Theologiae, I, q. 43, a. 3.
05 Saint Jean de la Croix,
Cantique spirituel, 1, 7.
06 Sainte Thérèse,
Premières Demeures, 5, 6.
07 Cf. Léon XIII, Enc.
Divinum illud munus, 9 mai 1897.
08 Soeur Christine de Arteaga,
Semez.
09 Sainte Thérèse,
Vie, 39, 25.
10 Saint Thomas,
Commentaire au IV Livre des Sentences, I, d. 2, q. 1, exord.
11 Cf. R. Garrigou-Lagrange,
Les trois âges de la vie intérieure, I, p. 118.
12 Jn 14, 16-18.
13 Mt 13, 11.
14 Sainte Thérèse,
Comptes de conscience, 41º, 2.
15 Soeur Isabelle de la Trinité,
Lettre à sa soeur Marguerite, dans Oeuvres complètes, p. 466.
16 Mt 13, 16-17.
17 Saint Augustin,
Traité sur la Trinité, 15, 28, 51.
18 Cf. Saint Josémaria Escriva,
Chemin, n. 496.