51. Saint Justin, martyr
1er Juin
Mémoire
— Défense de la foi dans les moments d’incompréhension.
— Plus grandes sont les adversités, plus nous devons faire d’apostolat.
— Vivre toujours la charité ; même avec ceux qui ne nous apprécient pas.
I. Dans les débuts, la foi s’est développée parmi des gens de professions simples : ouvriers foulons, porteurs de laine, simples soldats, forgerons … Les nombreuses inscriptions trouvées dans les catacombes nous montrent une grande variété de métiers et de travaux : sommeliers, barbiers, tailleurs, marbriers, tisseurs … L’une de ces inscriptions représente un aurige, debout sur son quadrige et qui porte dans la main droite une couronne et dans la gauche la palme du martyre.
Très tôt, le christianisme s’étendit à tous les milieux sociaux. Au deuxième siècle il y eut des sénateurs chrétiens, comme Apolonius ; de hauts magistrats, comme le consul Libéral ; des avocats du tribunal romain, comme Tertullien ; des philosophes, comme saint Justin, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, converti à la foi chrétienne alors qu’il était déjà âgé.
Les chrétiens ne se séparent pas de leurs concitoyens, ils s’habillent comme les hommes de leur temps et de leur région, ils exercent leurs droits civils et accomplissent leurs devoirs. Comme les autres, ils fréquentent les écoles publiques, sans avoir honte de leur foi, bien que pendant longtemps l’ambiance païenne ait été très hostile envers la Bonne Nouvelle. La défense de la foi —le droit de la vivre tout en étant citoyens romains comme les autres, sera menée à bien d’une façon admirable : depuis la conversation normale au marché ou au forum, jusqu’à ceux qui utilisent les armes de l’intelligence, comme le firent saint Justin et d’autres dans leurs apologies du Christianisme.
Tous, chacun à sa place, surent donner un témoignage serein de Jésus-Christ, qui fut la meilleure apologie de la foi. Un de ces exemples vivants de la foi est parvenu jusqu’à nous à travers un graffiti. Sur le Palatin, la colline occupée par le palais de l’empereur et les villas de nobles romains, existait une école dans laquelle se formaient les pages de la cour impériale. Parmi les élèves il devait y avoir un chrétien appelé Alexamenus car quelqu’un fit un dessin sur le mur qui représentait un homme avec une tête d’âne, cloué sur une croix grossière, avec une figure humaine à côté. Près du dessin on peut lire cette inscription : Alexamenus adore son dieu. Le jeune chrétien, avec courage et orgueil pour sa foi, écrivit au même endroit, en réponse : Alexamenus est fidèle 01 .
Ce graffiti est aussi un écho des calomnies qui circulaient fréquemment au sujet des chrétiens. Parmi les gens du peuple abondaient des rumeurs, des ragots, des trivialités, des histoires incroyables… Depuis les sphères cultivées se répétaient avec dédain des phrases comme celles que nous a transmises Tertullien : « C’est un brave homme, ce Caïus Sextus, dommage qu’il soit chrétien ! ». Un autre personnage dit : « Je suis vraiment surpris de ce que Lucius Titius, un homme si intelligent, se soit fait soudain chrétien ». Et Tertullien de commenter : « Il ne leur vient pas à l’esprit de se demander si Caïus est un brave homme et Lucius est intelligent précisément parce qu’ils sont chrétiens ; ou bien s’ils se sont fait chrétiens précisément parce que l’un est un brave homme et que l’autre est intelligent. 02 »
Saint Justin sait témoigner de la grandeur de la foi chrétienne en comparaison avec toutes les pensées et les idéologies à la mode : « Parce que personne, indique-t-il, ne crut Socrate jusqu’à donner sa vie pour sa doctrine ; mais non seulement des philosophes et des hommes cultivés ont cru le Christ, mais encore des artisans et des gens totalement ignorants, qui ont su mépriser l’opinion du monde, la crainte et même la mort. 03 » Saint Justin lui-même mourra plus tard en rendant témoignage de sa foi. Le Seigneur nous demande cette même fermeté dans quelque situation que nous nous trouvions. Même si parfois nous devions nous affronter à un milieu complètement hostile à la doctrine de Jésus.
II. Dans les moments de persécution ou de plus grandes tribulations, les chrétiens continuent d’attirer d’autres âmes à la foi. Les difficultés elles-mêmes étaient une occasion de faire un apostolat plus intense, appuyé par l’exemplarité et la force. Les paroles prenaient alors une force particulière : celle de la Croix. Le martyre était un témoignage plein de vigueur surnaturelle et de grande efficacité apostolique. Parfois, même les bourreaux embrassaient la foi chrétienne 04 .
Si nous sommes vraiment fidèles au Christ, il est possible que nous rencontrions des difficultés d’un autre genre : depuis la calomnie et la persécution ouverte jusqu’à se voir fermer une porte qui devrait rester ouverte, être relégué à un travail moins important, subir l’ironie ou le commentaire superficiel… Le disciple n’est pas supérieur au Maître 05 . La vie du chrétien et son sens de l’existence — que nous le voulions ou non — choquera dans un monde qui a mis son cœur dans les biens matériels.
Ces moments de difficulté sont spécialement favorables à l’exercice d’un apostolat efficace : en enseignant la vraie nature de l’Église, en diffusant des écrits qui donnent de la lumière sur les thèmes les plus controversés, en parlant avec clarté du Christ et de la vie chrétienne… Les premiers chrétiens ont été victorieux dans leur effort et nous ont enseigné le chemin : leur fidélité inconditionnelle au Christ a plu davantage que l’atmosphère païenne qui les entourait. « Submergés dans la masse hostile, ils ne cherchèrent pas dans l’isolement le remède à la contagion et la garantie de survie ; ils savaient qu’ils étaient le levain de Dieu, et leur action silencieuse et efficace finit par informer cette masse elle-même. Ils surent, surtout, être sereinement présents dans leur monde, ne pas mépriser ses valeurs ni dédaigner les réalités terrestres. 06 »
Si dans les moments d’incompréhension, de calomnies…, nous continuons fermes et constants dans l’apostolat personnel que nous devons mener à bien en tant que chrétiens, des fruits viendront à l’Église depuis les endroits les plus éloignés, où il semblait impossible d’obtenir un résultat. L’apostolat est plus efficace quand la Croix se manifeste plus clairement.
III. Ni les médisances et calomnies, ni le martyre lui-même, ne purent faire que les chrétiens se replient sur eux-mêmes et se résignent à se séparer des autres citoyens et à se sentir exilés de leur propre milieu social. Même dans les plus durs moments de la persécution, la présence chrétienne dans le monde fut vive et opérante. Les chrétiens ont défendu leur droit à être conséquents avec leur foi : les intellectuels, comme Justin, avec leurs écrits pleins de science et de bon sens ; les mères de famille, par leur conversation aimable et l’exemple de leur vie… Et c’est au milieu de ce vent violent de la contradiction que les chrétiens se sont tout particulièrement efforcés de vivre le commandement nouveau de Jésus 07 : « c’est par l’amour qu’ils se sont frayés un chemin dans le monde païen et corrompu 08 ». « Cette pratique de la charité est surtout ce qui, aux yeux de beaucoup, nous imprime un sceau particulier. Voyez, disent-ils, comme ils s’aiment entre eux, alors qu’eux se haïssent mutuellement. Et comme ils sont disposés à mourir les uns pour les autres, tandis qu’eux sont plutôt préparés à se tuer les uns les autres 09 », a écrit Tertullien.
Les chrétiens n’ont pas réagi avec rancune devant ceux qui d’une façon ou d’une autre les maltraitaient 10 . Et comme nos premiers frères dans la foi, nous aussi nous devons toujours essayer de noyer le mal dans l’abondance de bien 11 .
Jean-Paul Ier, dans la catéchèse qu’il réalisa pendant son court pontificat, a fait mention de l’histoire exemplaire de seize carmélites martyres pendant la Révolution française, béatifiées par Pie X. Il semble que pendant leur procès on demanda qu’elles fussent condamnées « à mort pour fanatisme ». L’une d’entre elles demanda au juge : « Que veut dire fanatisme ? », et lui de répondre : « Votre sotte appartenance à la religion ». Une fois la sentence prononcée, tandis qu’on les conduisait à l’échafaud, elles chantaient des hymnes religieux ; arrivées au lieu de l’exécution, l’une après l’autre elles s’agenouillèrent devant la Prieure pour renouveler leur vœu d’obéissance. Ensuite elles entonnèrent le Veni Creator ; le chant devenait chaque fois plus faible à mesure que les têtes des religieuses tombaient sous la guillotine. La Prieure resta en dernier lieu, et ses derniers mots furent : « L’amour sera toujours victorieux, l’amour peut tout. 12 » Il en a toujours été ainsi.
Néanmoins, la meilleure charité des premiers chrétiens s’employait à fortifier dans la foi les frères les plus faibles, ceux qui s’étaient convertis récemment et tous ceux qui avaient le plus besoin d’aide. Les Actes des Martyrs 13 recueillent presqu’à chaque page des détails concrets de cette préoccupation pour la fidélité des plus faibles. Ne manquons pas de faire de même dans les moments de contradiction, de calomnies, de persécution : protéger, « couvrir », ceux qui, en raison de leur âge ou de circonstances particulières, en ont le plus besoin. Notre fermeté et notre joie en ces moments sera une grande aide pour les autres.
À la fin de ce moment de méditation, nous nous adressons à Notre Dame avec une prière que les premiers chrétiens récitèrent très souvent : Sous votre protection nous nous réfugions, saint Mère de Dieu ; ne méprisez pas les prières que nous vous adressons dans tous nos besoins, mais délivrez-nous de tous les dangers, Vierge glorieuse et bénie 14 .
01 Cf. A. G. Hamman, La vie quotidienne des premiers chrétiens..
02 Cf. Tertullien, Sur l’idolâtrie, 20.
03 Saint Justin, Apologie, II, 10.
04 Cf. D. Ramos, Le témoignage des premiers chrétiens.
05 Mt 10, 24.
06 J. Orlandis, La vocation chrétienne de l’homme d’aujourd’hui.
07 Cf. Jn 13, 34.
08 Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 172.
09 Tertullien, Apologeticus, 39. —10. Cf. Didaché, I, 1-2.
11 Cf. Rom 12, 21.
12 Cf. Jean-Paul Ier, Angelus, 24 septembre 1978.
13 Cf. Actes des Martyrs.
14 A. G. Hamman, Prières des premiers chrétiens.
* Il est né dans la région de Samarie au début du deuxième siècle. Comme d’autres penseurs de l’époque, il ouvrit une école de philosophie à Rome. Après sa conversion, il fit un fécond apostolat en utilisant ses connaissances philosophiques. Il défendit la foi chrétienne de tout son savoir en des moments difficiles pour le christianisme. Ses apologies adressées aux empereurs Antonin et Marc-Aurèle ont été conservées. Il mourut martyr à Rome pendant la persécution de ce dernier empereur. Pour l’exemple qu’il donna à défendre la foi avec sa science, et pour la valeur exemplaire qu’il a pour tout le monde, Léon XIII étendit sa fête liturgique à l’Église universelle.