53. Saints Jean Fisher et Thomas More, martyrs*
22 Juin
Mémoire
— Un témoignage de foi jusqu’au martyre.
— Force et vie de prière.
— Cohérence chrétienne et unité de vie.
I. En Angleterre, en 1534, on exigea de tous ceux qui avaient atteint l’âge légal, de prêter serment de fidélité à l’Acte de Succession, qui reconnaissait comme mariage l’union d’Henri VIII et d’Anne Boleyn. Le roi se proclamait Chef suprême de l’Église d’Angleterre, niant au Pape toute autorité. Jean Fisher, Évêque de Rochester, et Thomas More, Chancelier du Royaume, refusèrent d’adhérer à l’Acte : et ils furent emprisonnés en avril 1534 et décapités l’année suivante.
À un moment où nombreux furent ceux qui se soumirent à la volonté royale, leur serment aurait passé pratiquement inaperçu et ils auraient conservé leur vie, leurs biens et leur charge, comme tant d’autres 01 . Cependant tous deux ont été fidèles à leur foi jusqu’au martyre. Ils ont su donner leur vie à ce moment-là parce qu’ils étaient des hommes qui avaient vécu leur vocation jour après jour, en rendant témoignage de leur foi quotidiennement, parfois dans des affaires qui pourraient sembler insignifiantes ou sans relief.
Thomas More est une figure très proche de nous, car il fut un chrétien ordinaire, qui sut bien concilier sa vocation de père de famille avec sa profession d’avocat et plus tard de Chancelier, dans une parfaite unité de vie. Il se trouvait dans le monde comme chez lui ; il aimait toutes les réalités humaines qui constituaient la trame de sa vie, où Dieu l’avait voulu. Il vécut en même temps un détachement des biens et un amour de la Croix si grands que l’on peut dire qu’il y trouva toute sa force.
Thomas More avait l’habitude de méditer tous les vendredis un passage de la Passion de Notre Seigneur. Lorsque ses enfants ou sa femme se plaignaient de difficultés et contrariétés communes, il leur disait qu’ils ne pouvaient pas prétendre « aller au Ciel sur un matelas de plumes », il leur peignait les souffrances de Notre Seigneur et leur rappelait que le serviteur n’est pas plus grand que son maître. Non seulement il profitait des contrariétés pour s’identifier avec le Crucifié, mais More faisait d’autres pénitences. Certains jours il portait, à fleur de peau et cachée, une chemise de poil rugueux. Il continua de le faire pendant son emprisonnement dans la Tour de Londres, malgré le froid, l’humidité et les privations de toute sorte qu’il souffrit pendant ces longs mois 02 . C’est là, sur la Croix, qu’il trouva sa force.
Quant à nous, chrétiens qui suivons de près le Christ au milieu du monde, en rendant témoignage, presque toujours en silence, trouvons-nous les forces dont nous avons besoin dans le détachement des biens, dans la mortification quotidienne et dans la prière ?
II. Quand Thomas More démissionna de sa charge de Lord Chancelier, il réunit les siens pour leur exposer ce qui les attendait et prévoir des économies. « J’ai vécu, dit-il, en résumant sa carrière, à Oxford, à l’hébergement de la chancellerie… et aussi à la Cour du roi…, depuis ce qu’il y a de plus bas jusqu’à ce qu’il y a de plus haut. Actuellement je dispose d’un peu plus de cent livres par an. Si nous devons continuer ensemble, nous devrons tous apporter notre part ; je pense que le mieux pour nous est de ne pas descendre d’un seul coup au niveau le plus bas. » Et il leur suggère une descente graduelle, en leur rappelant que l’on peut vivre heureux dans chaque catégorie sociale. Et s’ils ne peuvent même pas se maintenir au niveau le plus bas, celui qu’ils vécurent à Oxford, « eh bien, leur dit-il avec paix et bonne humeur, il nous reste encore à aller ensemble demander l’aumône, avec des paquets et des sacs, et avoir confiance qu’une bonne personne prendra pitié de nous (…), mais même alors nous nous maintiendrons ensemble, unis et heureux 03 ». Il ne permit jamais que quelque chose rompe l’unité et la paix familiale, même quand il fut absent ou en prison. Il vécut détaché des biens quand il les eut, et avec une grande joie quand il ne disposait pas de l’indispensable. Il sut toujours être à la hauteur des circonstances. Il savait comment célébrer un événement, même en prison. L’un de ses biographes, contemporain, dit qu’étant prisonnier dans la Tour, il avait l’habitude de s’habiller avec plus d’élégance les jours de fête importants, selon ce que lui permettait sa maigre garde-robe. Il garda toujours sa joie et sa bonne humeur, même au moment où il montait à l’échafaud, parce qu’il s’appuya fermement sur la prière.
« Donne-moi, mon bon Seigneur, la grâce de m’efforcer d’obtenir les choses que je te demande dans la prière », priait-il. Il n’attendait pas que Dieu fasse pour lui ce qu’il pouvait obtenir, avec un peu d’effort, par lui-même. Il travailla durement toute sa vie jusqu’à devenir un avocat prestigieux avant d’être nommé Chancelier, mais il n’oublia jamais la nécessité de la prière, bien que parfois, surtout en des circonstances très dramatiques, comme lorsqu’il attendait l’exécution, cela ne lui fût pas facile. À cette époque il écrivit une longue prière, dans laquelle, parmi les nombreuses considérations pieuses et émouvantes de l’homme qui sait qu’il va mourir, il s’exclamait : « Donne-moi, mon Seigneur, un désir d’être avec toi, non pas pour éviter des calamités de ce pauvre monde, et pas même pour éviter les peines du purgatoire, ni celles de l’enfer non plus, ni pour atteindre les joies du Ciel, ni par considération de mon propre profit, mais simplement par amour pour toi : un authentique amour pour toi. 04 »
Saint Thomas More se présente toujours à nous comme un homme de prière ; c’est ainsi qu’il put être fidèle à ses engagements comme citoyen et comme fidèle chrétien en toutes circonstances, en parfaite unité de vie. C’est ce que nous devons être, nous aussi. « Un catholique sans prière ?… C’est comme un soldat sans armes. 05 » Quels sont nos rapports avec le Seigneur ? Nous efforçons-nous de croître jour après jour en intimité avec lui ? Notre prière a-t-elle de l’influence sur le reste de la journée ?
III. « Donne-moi ta grâce, bon Seigneur, pour n’estimer le monde en rien, pour avoir mon esprit bien uni à toi ; ne pas dépendre des opinions variables des autres… Pour que je pense à Dieu avec joie et implore tendrement son aide. Pour que je m’appuie sur la force de Dieu et m’efforce avec ardeur de l’aimer… Pour lui rendre grâces sans cesse pour ses bienfaits ; pour racheter le temps que j’ai perdu… 06 ». C’est ce qu’écrivait ce saint en marge du Livre des Heures qu’il avait à la Tour de Londres. Il consacrait sa détention à contempler la Passion, en préparant ainsi sa propre mort en union avec celle que le Christ souffrit sur la Croix.
Mais saint Thomas ne vécut pas seulement face à Dieu en ces moments suprêmes. Son amour de Dieu s’était manifesté quotidiennement dans sa vie de famille, d’une façon simple et affable, dans l’exercice de sa profession d’avocat, dans la plus haute charge d’Angleterre, comme Lord Chancelier. Il se sanctifia et aida les autres à trouver Dieu dans l’accomplissement des devoirs de tous les jours, parfois importants et d’autres fois moins. Parmi de nombreux exemples de son apostolat efficace, il nous a laissé celui qu’il fit avec son gendre, tombé dans l’hérésie luthérienne. « J’ai eu de la patience avec ton mari, disait-il à sa fille Margaret, et j’ai raisonné et discuté avec lui au sujet de ces points de la religion. Je lui ai donné de plus mon pauvre conseil paternel, mais je vois que cela n’a servi à rien pour l’attirer de nouveau au bercail. C’est pourquoi, Meg, je ne vais plus discuter avec lui, mais je vais le laisser entièrement dans les mains de Dieu, et je vais prier pour lui. 07 » Les paroles et les prières de Thomas More furent efficaces, et le mari de sa fille revint à la plénitude de la foi, fut un chrétien exemplaire et souffrit beaucoup en étant conséquent avec sa foi catholique.
Saint Thomas More est parmi nous comme un exemple vivant pour notre conduite de chrétiens. Il est « une semence féconde de paix et de joie, comme le fut son passage sur terre entre sa famille et ses amis, au barreau, à l’université, à la Cour, dans les ambassades, au Parlement et au gouvernement.
« Il est aussi le patron silencieux de l’Angleterre, qui a répandu son sang pour la défense de l’unité de l’Église et du pouvoir spirituel du Vicaire du Christ. Et le sang des chrétiens étant une semence qui germe, celui de Thomas More entre et imbibe lentement les âmes de ceux qui s’approchent de lui aimantés par son prestige, sa douceur et sa force. More sera l’apôtre silencieux du retour à la foi de tout un peuple. 08 »
Nous demandons aujourd’hui à Jean Fisher et Thomas More de savoir les imiter dans leur cohérence chrétienne pour vivre en toutes les circonstances de notre existence comme le Seigneur l’attend de nous, dans ce qui est important et ce qui l’est moins. Avec la liturgie de la fête, nous demandons : Tu as voulu, Seigneur, que le témoignage du martyre soit la plus belle expression de la foi ; accorde-nous, à la prière des saints Jean Fisher et Thomas More, la force de confirmer par toute notre vie la foi que nos lèvres proclament 09 .
01 Cf. A. Prévost, Thomas More et la crise de la pensée européenne.
02 Cf. T. J. McGovern, Thomas More, un homme pour l’éternité.
03 Roper’s Life of More, cité par T. J. McGovern, o. c., p. 31. —4. T. More, Un homme seul (Lettres depuis la Tour)
05 Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 453.
06 T. More, Un homme seul, pp. 120-122.
07 N. Haspsfield, Sir Thomas More, Londres 1963, p. 102; A. Vasquez de Prada, Sir Thomas More.
08 A. Vazquez de Prada, o. c., pp. 15-16.
09 Collecte de la Messe.
* Jean Fisher fut ordonné prêtre en 1491. Il exerça diverses charges à l’Université de Cambridge, en même temps qu’il assumait la direction spirituelle de la reine Marguerite, mère d’Henri VIII, et occupa plus tard la Chaire de théologie que la reine y fonda. Au début de 1504 il est nommé recteur de Cambridge et à la fin de l’année il sera consacré Évêque de Rochester, le plus petit et le plus pauvre diocèse d’Angleterre ; deux jours plus tard il prenait possession de sa place de membre du Conseil du Roi.
Thomas More fit ses études de Littérature et de Philosophie à Oxford et de Droit à New Inn. En 1504 il fut élu membre du Parlement et occupa diverses charges publiques, acquérant un grand prestige par sa connaissance des lois et son honnêteté. Bien que sa vie professionnelle fût intense, il trouva toujours du temps à consacrer à sa famille, sa grande occupation, et aux études littéraires ou historiques ; il publia plusieurs livres et essais. En 1529 il fut nommé Chancelier d’Angleterre, bien qu’il eut répondu clairement au roi qu’il ne pouvait pas être d’accord avec la dissolution du mariage royal. Pleinement intéressé par les problèmes de son temps, il se donna entièrement à son travail avec le souci de remplir de contenu chrétien les lois et les institutions de son époque.
Tous deux moururent décapités en 1535 parce qu’ils s’interdirent de reconnaître la suprématie d’Henri VIII sur l’Église d’Angleterre et l’annulation du mariage du roi.