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Ascension du Seigneur - Année A
Parmi les événements de la vie terrestre de Jésus qui suscitent davantage d'intérêt, il faut compter certainement son « ascension au ciel », qui, il ne faut pas le négliger, se produisit avec son propre corps. Sans comprendre jusqu'au bout le pourquoi, les Apôtres eux-mêmes se sont rendu compte de l'aspect extraordinaire de cet événement, au point de ne plus pouvoir détourner leur regard du ciel : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder vers le ciel ? » (Ac 1,11).
Comme pour les premiers disciples du Seigneur, encore aujourd'hui le regard des hommes est tourné vers les hauteurs de la connaissance, sans cependant réussir à trouver une réponse qui corresponde aux attentes de leur coeur.
En ce sens, l'ascension du Christ pourrait être comprise comme un abandon des disciples, de la part du bon Maître : Lui qui s'était révélé détenteur « d'une eau vive », avec laquelle nous n'aurions plus eu soif (Cfr Jn 4,14), et qui avait suscité l'espérance de voir se reconstituer le « règne d'Israël », entendu comme le Paradis sur terre (cfr Ac 1,6), à un certain point monta au ciel pour ne plus retourner, si ce n’est à la fin des temps.
En réalité, avec son ascension, le Seigneur n'a pas abandonné son Église, comme nous l’avons du reste entendu dans l'évangile de Matthieu : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde » (Mt 28,20).
Il faut par contre accueillir l'ascension de Jésus comme l’événement à travers lequel, de façon définitive, Il a reçu « tout pouvoir au ciel et sur la terre » (Mt 28,18) : début de l'accomplissement définitif de la question qui façonne l'homme, puisque c'est dans le « Fils monté au ciel » que « notre humanité est élevée » auprès du Père (cfr. Collecte). L'ascension en est par conséquent la grande manifestation : nous en sommes certains, nous vivrons avec le Christ dans la gloire : cette joie et cette plénitude du coeur qui ne finiront jamais !
Maintenant, tout cela nous « le vivons dans l'espérance » (cfr Collecte) ! La vertu de l'espérance est comme le moteur qui nous permet d'avancer dans le quotidien, parfois difficile et douloureux, avec la même hardiesse qu’eurent les Apôtres, disposés à mourir pour pouvoir mettre en pratique ce que le Seigneur leur avait commandé.
L'Église existe vraiment pour cela : d'une part, elle est une anticipation et la réalisation ici sur terre de ce bonheur que nous ne pourrons posséder entièrement qu’au ciel ; mais de l'autre, la communauté des croyants est aussi le lieu où chacun est appelé, comme il le peut, à être témoin, pas seulement à « Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie », c'est-à-dire dans ses propres domaines, mais aussi « jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,9).
Ne nous laissons donc pas effrayer du fait que le Seigneur soit monté au ciel, mais après l'avoir contemplé montant vers le Père, plongeons de nouveau le regard dans les réalités terrestres, certains d’y apercevoir les signes de Sa douce présence et, avec joie, travaillons dans la vigne du Seigneur pour que mûrissent en elle et en nous, à travers l'action de l'Esprit Saint, des fruits agréables à Dieu (cfr Jn 15,2).
Fête du Baptême du Seigneur – Année C
« Tu es mon Fils bien-aimé , en toi j’ai mis toute mon affection » (Luc 3,22).
En célébrant le Baptême du Seigneur, la Sainte Église nous conduit aujourd’hui sur les rives du Jourdain où le Père soulève, pour un instant seulement, le voile du Mystère, afin que nous puissions contempler l’esprit qui descend sans cesse sur la très sainte humanité du Christ et écouter, à travers la voix du Père, qui Il est réellement : « Tu es mon Fils bien-aimé ».
L’Église nous conduit, en même temps, vers le Mystère de la ’’substitution vicaire’’ du Christ : l’éternel Fils du Père prend soin de nous au point de se ’’charger’’ librement de notre vie, en prenant notre place au point de se sacrifier pour chacun de nous !
Cette substitution du Christ à notre égard avait déjà commencé dans le sein de la Vierge Marie, quand Il se fit homme comme nous : en demeurant le Fils Unique du Père, ainsi qu’Il l’était depuis l’éternité, grâce au ’’oui’’ de Marie, Il est devenu, par Son amour pour nous, le Fils de l’homme, doté d’une vraie âme et d’un réel corps humains.
Le Mystère qui a commencé dans le sein de Marie est aujourd’hui cependant comme ultérieurement approfondi. Sur les rives du Jourdain il se passa quelque chose de nouveau, qui n’appartient pas au Mystère de l’Incarnation en tant que tel, et qui, pour cette raison, ne pouvait encore se produire dans la maison de Marie à Nazareth. En attendant son tour, avec les pécheurs, de recevoir le baptême de Jean-Baptiste, Jésus ne commet pas une étourderie et ne donne pas moins lieu à un geste purement extérieur. D’ailleurs, aucun geste n’a qu’une valeur seulement extérieure, mais il est le signe d’une réalité plus profonde et révèle une intention.
En effet, par l’Incarnation, le Fils de Dieu a fait sienne précisément notre nature créée, mais Il ne s’est pas approprié de ce qui a toujours été non seulement étranger à cette nature, mais bien plus, extrêmement nuisible : le péché. En effet, le Christ s’est fait semblable à nous en tout, excepté pour le péché, car l’iniquité n’a jamais contaminé la très sainte humanité du Christ et elle n’a jamais contaminé l’humanité très pure de laquelle le Christ est né : l’humanité de Marie.
Le Christ très pur est né de Marie très pure et, précisément grâce à cette pureté, Il était étranger au péché et, tout en vivant dans la même condition des hommes, Jésus Christ peut accomplir ce que personne d’autre n’aurait pu réaliser : prendre sur soi les péchés des hommes.
En attendant son tour au milieu des pécheurs, en effet, et en se faisant baptiser par son cousin Jean-Baptiste, comme tous ceux qui avaient besoin de purification, Jésus, l’Agneau de Dieu, le seul vrai juste, a recueilli en lui ce dont les hommes voulaient se libérer, sans savoir comment. Il s’est substitué à nous, Il a pris notre place afin qu’en Lui, dans Sa chair soit effacé : » L’acte dont les ordonnances nous condamnaient et qui subsistait contre nous » (Épître aux Colossiens 2,14), cet acte au sujet duquel Saint Paul dira ensuite : » Il l’a détruit en le clouant à la Croix. » (Épître aux Colossiens 2,14).
« Il nous convenait, en effet, d’avoir un souverain sacrificateur comme lui, saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs et plus élevé que les cieux » (Épître aux Hébreux,7,26).
Ainsi, le seul innocent, le seul à qui la ’’ justice ’’ appartenait de droit, Celui dont la vie était un chant d’amour sublime et éternel pour le Père, a pris sur Lui notre prévarication, notre péché, notre destin.
Le Christ s’est substitué à nous en prenant sur Lui, librement, tout ce qui ne pouvait Lui être attribué de par Sa nature. Mais en même temps Il nous a fait don de ce qui n’aurait jamais pu nous appartenir : dans le mystère de la substitution vicaire nous avons eu don de ce qui ne saurait nous appartenir, non seulement en raison du péché, mais également à cause de notre nature humaine. En se substituant à nous, le Christ nous fait don de la participation à la nature divine même.
Justifiés par le Christ par l’entremise du Saint Esprit que nous avons reçu au Baptême, attirés en Lui, devenus membres de son Corps, nous participons de sa vie éternelle même qui consiste dans le rapport du fils Unique avec le Père éternel, un rapport qui est fait d’Amour infini, pur, originel et qui renaît continuellement.
Le Christ, par amour, prend ce qui ne Lui appartient pas, au contrait, Il en est profondément étranger et nous fait participer, par Sa grâce, à ce qui ne revient qu’à Lui de droit. Ainsi, le Père peut dire désormais à chacun de nous, unis au Christ : » Tu es mon fils, bien-aimé ».
Prions la Bienheureuse Vierge Marie, qui plus que tout autre créature a pris part au sacrifice de son Fils, au point de recevoir non seulement la couronne du martyre, mais le titre de ’’ Reine des Martyrs’’, et qui plus que tout autre créature, participe de sa gloire. Implorons la grâce de pénétrer plus profondément dans ce mystère sublime de la substitution vicaire afin de recevoir plus abondamment la grâce qu’il renferme et afin de porter notre croix, unis à la Croix du Christ en offrant notre vie même pour le salut de nos frères.
Implorons la Vierge pour que chacun de nous reçoive cette grâce et en particulier les prêtres qui se sont faits les ministres de la substitution vicaire. Amen !
COMMÉMORATION DE TOUS LES FIDÈLES DÉFUNTS – Année B
La sagesse de l’Église ne nous invite à faire mémoire de tous les fidèles défunts qu’après avoir répandu dans nos cœurs la joie et la certitude qui naissent de la contemplation des saints. En voyant, dans la solennité que nous venons de célébrer, nos bienheureux frères au Ciel, baignant dans la Gloire de Dieu, nous pouvons répéter nous aussi, en ce jour, avec le psalmiste : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut : de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est la défense de ma vie : devant qui tremblerais-je ? ».
Cette certitude que la foi chrétienne porte en elle, cette espérance qui habite le cœur de tout fidèle, ne sont cependant pas les fruits d’une suggestion émotive, incapable de supporter le choc de la douleur. Elles ne sont pas non plus la conclusion d’une considération abstraite de la Toute Puissance divine, mais elles nous viennent du Christ Lui-même. Jésus affirme : » Tout ce que le Père me donne viendra à moi ; et je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi (Jean 6,37). Il nous promet de ne mettre dehors aucun de ceux qui Lui ont été donnés, mais de permettre que tous viennent à Lui.
C’est pour cela que la première certitude qui nous vient de la Parole de Dieu est la suivante : aucun de nous ne sera chassé par le Christ, mais chacun de nous pourra être avec Lui, là où Il se trouve !
Mais comment cela est-il possible ? Comment peut-Il, Lui, le Fils Éternel de Dieu, assis à la droite du Père, nous accueillir, nous, pauvres hommes ? Et comment pourra-t-Il ne pas nous chasser face à l’imperfection de notre conduite ?
Il est, certes, le Fils Éternel du Père, mais né selon la chair, de cette même chair qui est la nôtre, il est né du sein de Marie de Nazareth. Il a voulu lui-même ’’s’apparenter’’ avec nous, les hommes, en se faisant homme à son tour. Après être devenu semblable à nous – excepté pour le péché – Il a partagé toute notre vie sans se soustraire à cette expérience de ténèbres et de solitude qu’est la mort. Bien plus, il l’a embrassée en montant sur la Croix, et il l’a vaincue de l’intérieur par Sa Résurrection. Il peut donc nous accueillir car Il a tout pris de nous et Il ne perdra rien de ce que le Père Lui a donné.
En outre, la crainte de l’imperfection ne peut pas davantage nous faire douter de cela, car – ainsi que le dit l’Apôtre – « lorsque nous étions encore des pécheurs, le Christ est mort pour nous » (Romains, 5,8). Par son obéissance jusqu’à la mort, Il a conquis le Paradis pour tous les pécheurs, pour tous les hommes, car, à l’exception de la Très Sainte Humanité du Christ et de la Bienheureuse Vierge Marie, aucun homme n’est exempt de péché. Ainsi il ne nous est pas demandé de porter à terme la même conquête, car elle était impossible pour l’homme avant la Naissance du Christ et elle reste telle pour les seules forces de l’homme après Sa Résurrection.
Mais il nous est demandé d’accueillir le Salut des mains du Christ, de nous donner à Lui, parce qu’Il ne perdra rien de ce que le Père Lui aura donné et nul ne peut aller à Lui si le père qui L’a envoyé ne L’attire. (cf. Jean 6,44).
Mais, face au choc de la mort, surtout si elle nous arrache, toujours trop tôt, les personnes les plus chères, cette certitude fondée sur les paroles que nous avons écoutées suffira-t-elle ? La douleur de la mort, son apparente victoire sur la vie, son irréductible contradiction avec les aspirations les plus profondes de notre cœur ne nous sembleront-elles pas plus ’’réelles’’ ? Comment pourront donc des paroles nous soutenir face à l’absence de la personne aimée ?
Avant tout, mes chers frères et sœurs, ce jour-là nous ne serons pas seuls face au mystère de la mort, de même que nous ne serons pas seuls lorsque viendra notre dernier jour sur cette terre. Car celui qui croit n’est jamais seul, ni dans la vie dans la mort. En effet, la foi qui nous a été donnée – et c’est là la seconde certitude – ne consiste pas seulement dans l’adhésion à un message, mais elle constitue une expérience, déjà sur cette terre, de la Vie éternelle, d’un don de Dieu qui ne peut nous décevoir, ainsi que nous l’avons entendu dans la seconde Lecture : « parce que l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné (Romains 5,5).
Par le Saint Baptême, nous avons reçu l’Esprit du Christ, l’Esprit qui – nous le récitons dans le Credo chaque dimanche – est Seigneur et donne la Vie, la vraie Vie qui ne connaît aucun déclin et qui, au dernier jour, fera ressusciter également nos corps sans vie.
Cet Amour du Christ qui a été répandu dans nos cœurs et qui est plus fort que la mort anime et donne son efficacité en outre à notre prière de suffrage, grâce à laquelle il nous est donné d’aider ceux qui ont déjà quitté cette vie. Mettons donc à profit cette grâce et, en rendant visite à nos chers en ces jours, ne craignons pas de leur donner notre aide selon les trois modes que l’Église nous a enseignés : l’offre du Sacrifice Eucharistique, la prière et l’aumône.
« La volonté de mon Père, c’est que quiconque voit le Fils et croit en Lui ait la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour » (Jean 6,40).
Que la Très Sainte Vierge Marie, notre Espérance, nous illumine et nous soutienne, Elle qui partage déjà, âme et corps, la Gloire de Dieu ; et qu’Elle prie pour nous aujourd’hui et à l’heure de notre mort. Amen !
Deuxième Dimanche de Carême – Année C
Dimanche dernier, la liturgie nous a montré Jésus qui, dans le désert, a combattu victorieusement contre le démon en repoussant les grandes tentations auxquelles avaient cédé nos ancêtres « au commencement du monde » et le peuple hébreux pendant les 40 ans de l’exode.
Aujourd’hui, la liturgie nous rappelle Jésus sur le mont de la transfiguration, vainqueur du péché et de la mort, resplendissant de lumière divine. Dans l’itinéraire du Carême, la Transfiguration est comme une anticipation de la gloire de Pâques, qui donne à notre parcours de pénitence la certitude d’un objectif de gloire et de lumière précisément au milieu des épreuves qui constellent notre vie.
L’évangéliste Luc situe cet événement dans le contexte de la prière. En fait, Luc est le seul évangéliste qui souligne que Jésus « monta sur la montagne pour prier » (9,28), emmenant avec lui Pierre, Jacques et Jean. Ce qui reviendrait à dire que la prière est la véritable Transfiguration, dont l’autre – le visage de Jésus qui « changea d’aspect » (Lc 9,29) – n’est que la conséquence et le résultat. C’est la profonde communion de Jésus avec le Père, l’ouverture de son cœur et de son esprit au Père, cet espace intérieur et extérieur qui rend possible la transformation du visage et de la personne de Jésus. Nous ne comprenons l’événement de la Transfiguration de Jésus que si nous entrons dans sa prière, c’est-à-dire dans sa relation profonde avec le Père et le fait qu’il s’immerge dans le dessein historique du Père, qui unit, dans une unique étreinte, l’antique alliance, représentée par Moïse et Elie, et la nouvelle alliance ouverte à tous les croyants et dont Pierre, Jacques et Jean étaient en ce moment les représentants. Dans le texte grec de Luc – qui se distingue encore une fois par rapport aux deux autres récits des Synoptiques – on peut lire également que le visage de Jésus « devient différent » dans la prière. Le texte ne dit pas, comme dans les récits de Matthieu et de Luc, que Jésus « se transfigura », mais que le visage de Jésus est « différent » par rapport au visage de toute autre personne. C’est un détail important. Jésus n’est pas simplement Elie, ou le Baptiste, ou un prophète, mais il est ’’le Christ de Dieu’’ (Cf. Luc 9,19-20). Son identité complète ne vient pas de la terre, mais du ciel. Le visage de Jésus reflète visiblement la gloire du Dieu invisible, parce que Jésus est « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu » (selon le Symbole de Nicée-Constantinople). Et cette gloire du Fils de Dieu a été donnée pour toujours à l’Église : « nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14.) Dans la prière, le visage de l’homme partage l’altérité de Dieu. Dans sa relation avec Dieu l’homme ne sort pas de l’histoire, mais il reste dans l’histoire avec un regard « différent » sur la réalité : c’est le même regard de Dieu, qui ne s’arrête pas aux apparences, c’est-à-dire à l’opacité et aux ténèbres du monde, mais qui est un regard de lumière, donnant un sens à tout. Jésus est resté dans les replis de notre histoire jusqu’à la fin, en mourant sur la croix. Voilà pourquoi, au moment culminant de la Transfiguration, on parle d’ « exode » : Luc choisit à dessein ce mot (c’est encore une de ses spécificités), qui évoque Israël sauvé d’Égypte, afin d’attribuer à la mort de Jésus tout son sens pascal et salvifique.
Sur la montagne de la Transfiguration le nuage lumineux enveloppe également les disciples, c’est-à-dire l’Église naissante, l’Église de tous les temps et, par conséquent, également l’Église d’aujourd’hui, qui reflète – malgré le péché des disciples de Jésus – la « lumière des nations », le Seigneur Jésus (« Lumen gentium cum sit Christus… »). Cet événement que la tradition situe sur le mont Tabor a une grande valeur anthropologique, parce qu’il nous montre que l’homme est fait pour la lumière, même s’il se trouve dans la « vallée obscure » (Psaume 23) du mal, de la souffrance et de la mort. La vie chrétienne tout entière est un exode, un cheminement des ténèbres vers la lumière, du péché à la grâce (sacrement de la pénitence), des eaux de la mort aux eaux de la vie (sacrement du baptême), de la manne – « une nourriture qui périt » (Jn 6,27), au point que « vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts » (Jn 6,49) – au « pain qui descend du ciel » (Jn 6,50) (sacrement de l’eucharistie), de l’homme extérieur, voué à la destruction, à l’homme intérieur qui se renouvelle de jour en jour ce qui fait que « nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous, au-delà de toute mesure, un poids éternel de gloire » (2Cor 4,16-17). L’exode est le passage de la croix du Vendredi saint à l’aube du matin de Pâques, c’est le passage du vieux monde, où tout est inexorablement caduc, au monde nouveau, au monde de la Pâque de Jésus, anticipé dans l’événement de la Transfiguration et conféré sacramentellement dans le baptême et l’eucharistie. La vie chrétienne n’est pas seulement l’attente de la gloire future, mais elle consiste dans l’accueil de tous ces éclats de lumière dont le Seigneur nous fait don sur le chemin de notre vie. Dès le jour de la création, Dieu Lui-même, contemplant son œuvre, fit retentir un cri de joie : « Que c’est beau ! ». Dans notre vie quotidienne aussi le Seigneur nous donne des graines de lumière et de gloire qui éclairent notre vie sombre : quand nous rencontrons un ami, quand nous contemplons les beautés de la création, quand nous admirons une œuvre d’art, quand nous sommes transportés par un morceau de musique, quand nous nous enrichissons de la lecture d’un texte savant, quand deux époux s’aiment… Quand nous faisons l’expérience du ’’beau’’, du ’’vrai’’ et du ’’bon’’, nous voyons une lumière différente par rapport aux lumières éphémères d’un monde qui passe. Ces lumières sont comme un « abrégé de l’Évangile », un petit Tabor, un morceau du ciel qui nous aide à marcher dans la vallée de notre vie sans nous laisser gagner par le découragement, la peur, le poids des événements.
L’événement de la Transfiguration nous apporte un autre don : c’est la voix du Père qui ne se borne pas à énoncer l’identité de Jésus : « Celui-ci est mon Fils, l’élu », ainsi qu’il le fit lors du baptême dans le Jourdain, mais il ajoute : « Écoutez-le ! » (Lc 9,35). Le grand commandement que Dieu a donné à Israël, Shemà Israel (« Écoute Israël : le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Un’’ - Dt 6,4), s’accomplit en Jésus : c’est en Lui que la Parole de Dieu est devenue visible, s’est faite chair et voix. C’est en lui que retentit la plénitude de la Parole du Père, une Parole qui dépasse nos limites, qui se soustrait à la manipulation des modes et des intérêts mondains qui passent et qui changent, une Parole qui n’est ni éphémère ni passagère comme le sont les paroles des hommes, parce que « le ciel et la terre passent, mais mes paroles ne passeront point » (Mt 24,35).
L’eucharistie du dimanche est comme un mont Tabor qui se répète chaque semaine, qui nous permet de découvrir une lueur différente dans le rythme de notre vie. Dans la liturgie divine, Jésus devient encore une fois la lumière qui éclaire notre chemin en nous donnant sa Parole et sa Chair. Ainsi, c’est notre vie aussi qui devient différente, parce que transfigurée par la gloire du Seigneur ressuscité.
Ier Dimanche de l’Avent – C
« Veillez donc et priez en tout temps, afin que vous ayez la force d’échapper à toutes ces choses qui arriveront, et de paraître debout devant le Fils de l’homme » (Luc 21,36).
Cette recommandation du Christ nous introduit au Temps de l’Avent, dans une nouvelle Année Liturgique de l’Église, c’est-à-dire dans le temps de la grâce où nous sommes conduits à rencontrer, connaître et reconnaître le Mystère. Ce Mystère que dans moins d’un mois nous allons adorer, Enfant, dans les bras d’une jeune israélite, la Bienheureuse et toujours Vierge Marie.
Mais, pourquoi l’Église, à l’aube de cette nouvelle Année de grâce, nous fait-elle écouter une telle page de l’Évangile ? Notre Seigneur Jésus, en effet, nous a adressé des paroles qui semblent avoir peu de choses en commun avec la délicatesse et l’harmonie du Mystère de Noël. Des paroles qui, si nous les prenions au sérieux, devraient nous ’’terroriser’’, car elles sanctionnent la fin des choses de ce monde auxquelles nous accordons tous les jours notre attention et nos soins. Des paroles qui nous disent qu’à la fin des temps – quand et comment, Dieu seul le sait – un seul ’’fait’’, une seule évidence, s’abattra comme un filet, « sur tous ceux qui habitent sur toute la face de la terre » (Luc 21,35).
De quel fait s’agit-il ? « Alors on verra le Fils de l’homme venant sur une nuée avec puissance et grande gloire » (Luc 21,27).
En ce moment-là, tout ce qui n’était qu’à peine un ’’reflet’’, s’évanouira et fera place à la véritable Lumière ! L’ombre disparaîtra devant le Jour, le temps devant l’Éternité et nos cœurs resteront pour toujours dans la position exacte qu’ils occupaient un instant avant que tout cela n’arrive : s’ils étaient tournés vers la Lumière, ils seront libérés de toute angoisse pour n’appartenir qu’au Christ, dans l’étreinte éternelle du Paradis ; mais – que Dieu nous en préserve ! - s’ils étaient tournés vers le ’’reflet’’ plutôt que vers la Source de la Lumière, d’où venait également ce reflet, à l’aube du Jour sans déclin, au moment de l’apparition du Fils de l’homme, ils seront repliés sur leur propre ombre et ils ne pourront jouir de l’étreinte si miséricordieuse du Christ.
Mais comment se préparer à ce jour ? Et comment vivre ce temps de l’attente sans angoisse et sans crainte ? Comment vivre ce temps dans la surabondance d’amour dont nous parle l’Apôtre Saint Paul : » Que le Seigneur augmente de plus en plus parmi vous, et à l’égard de tous, cette charité que nous avons nous-mêmes pour vous, afin d’affermir vos cœurs, pour qu’ils soient irréprochables dans la sainteté devant Dieu notre Père, lors de l’avènement de notre Seigneur Jésus avec tous ses saints ! » (1ère Épître aux Thessaloniciens 3,12) ? Comment vivre tout cela ?
Écoutons encore les paroles du Sauveur : « Veillez donc et priez en tout temps » (Luc 21,36). Le Christ nous indique la voie : veiller en priant !
Avant tout, Il nous demande de ’’veiller’’, à tout instant, c’est-à-dire de rester ’’éveillés’’. Quel est le sens de ce mot ? Bien qu’il y ait dans l’Église des hommes et des femmes qui veillent ’’matériellement’’, en d’autre termes qui sacrifient des heures de sommeil pour se consacrer à la prière au cœur de la nuit afin d’intercéder pour tous les hommes – ce sont les moines et les moniales et, avec eux, tant de précieuses vies cachées qui offrent et qui prient dans la souffrance, et qui sont de véritables ’’petites flammes de foi’’ dans l’obscurité – la ’’veille’’ à laquelle le Christ nous appelle signifie avant tout regarder la réalité. En effet, celui qui veille ne dort pas. Autrement dit, celui qui veille ne vit pas replié sur lui-même et séparé de la réalité. Mais il vit pleinement, sans aucune censure ni ’’fuite’’ et il accueille également toute ce que l’histoire peut lui réserver de ’’douloureux’’ et d’’’indésirable’’.
Le Christ nous montre, en outre, la façon dont il faut veiller : en priant ! C’est-à-dire en regardant au cœur de la réalité, au fondement de tout, en regardant le Mystère d’où tout est né – et d’où nous provenons nous-mêmes - et vers lequel toute chose tend. Veillons et prions en regardant jusqu’au fond de la réalité, en implorant qu’Il « arrive » pour nous. Que le Mystère nous montre Son visage et qu’Il nous prenne par la main.
Aucun rêve artificiel, aucun pâle reflet, aucune fausse inquiétude ne pourront vraiment correspondre au désir intime de notre cœur.
Veillons et prions ! Et alors nous serons parmi ceux qui écouteront les paroles de l’Ange : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie : c’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur » (Luc 2,10-11). Alors nous nous rendrons, avec les bergers, au berceau de Bethléem et là, nous pourrons plonger notre cœur dans la contemplation du Mystère fait Enfant, et croître avec Lui, et nous confier à Lui sans jamais plus Le perdre de vue, jusqu’au Jour où Il viendra dans Sa Gloire avec tous Ses saints, nous prendre avec Lui, pour toujours.
Demandons à la Bienheureuse Vierge Marie qui fut la première à vivre, plus que tout autre créature, cette veille quotidienne de prière en présence du Mystère, la grâce de ne pas nous appesantir par les excès du manger et du boire et par les soucis de la vie (Luc21,34), mais d’affermir et rendre nos cœurs irréprochables dans la sainteté devant Dieu notre Père, lors de l’avènement de Notre Seigneur Jésus Christ (cf. Ière Épître aux Thessaloniciens 3,13). Amen !
Dimanche des Rameaux
Le dimanche des Rameaux nous fait entrer dans la Semaine Sainte. Nous allons vivre les jours les plus importants de toute l’année liturgique. Nous allons célébrer le mystère de Pâques, si dense de contenus qu’il doit être célébré en plusieurs jours.
La première lecture évoque pour nous ’’le Serviteur souffrant’’, celui qui ayant écouté la Parole de Dieu accepte, bien qu’il soit juste, la souffrance comme un dessein que Dieu a formulé pour lui. La foi le soutiendra dans la souffrance. L’Église a depuis toujours interprété cette figure comme une anticipation prophétique des vicissitudes de Jésus, le serviteur du Père qui obéit avec amour et qui, par la souffrance, rachète et accomplit le dessein du Père. Et Jésus prononce pour nous et pour ce monde découragé des paroles de réconfort. C’est Jésus qui souffre sans se désespérer, qui subit sans renoncer, qui poursuit son chemin sans s’arrêter, bien qu’il parcoure une voie douloureuse. Jésus nous enseigne à ne pas nous soustraire à la souffrance. Être disciples veut dire écouter la parole qui sauve mais qui expose à des risques. Être disciples signifie être disponibles à l’écoute de la parole, à l’accueillir, mais à savoir la ’’porter’’, être disposés à risquer pour elle et à affronter le refus. L’acceptation de la souffrance et la foi en Dieu nous aident à nous préparer au grand Triduum de Pâques.
La seconde lecture nous révèle le mouvement de l’humiliation-exaltation. Le Verbe se fait chair, s’abaisse, revêt notre nature humaine ; il est en tout semblable à nous, excepté pour le péché ; il annonce le Règne, il déplace le centre de gravité du monde encore occupé par les riches et les puissants. Jésus fait des pauvres et des pécheurs le centre de gravité de sa parole et de ses œuvres. Il obéit avec amour au Père et accomplit sa volonté. C’est parce qu’il s’est ’’humilié’’ et parce qu’il s’est dépouillé qu’il est exalté par le Père qui lui fait don d’un nom dominant tout autre nom. Ce nom indique l’autorité, le pouvoir ; la solidarité de Jésus à l’égard de tous fait de lui un élément de référence universelle pour tous, et la seule voie vers le salut.
En entendant le récit de la passion selon l’Évangile de Luc, nous nous préparons à revivre les étapes de notre salut. Nous écouterons, nous contemplerons la passion par laquelle Jésus rachète le monde. Pour pourrions nous arrêter et réfléchir sur le terme de ’’passion’’ : si, d’une part il nous rappelle la souffrance que Jésus endure, il nous rappelle d’autre part que cette souffrance a un sens, elle n’est pas absurde, mais elle est vécue avec ’’passion’’ envers nous. C’est par amour du Père, par amour pour nous que Jésus vit la ’’passion’’. Les récits de la passion occupent un tiers de tous les évangiles et la grande nouvelle du Règne de Dieu en forme l’introduction. Nous nous trouvons sur le trône de Jésus, la croix. Et c’est de son trône que le Roi prononce son jugement, le pardon, et entre dans son Royaume avec un pécheur. La royauté de Jésus réside dans le fait qu’il dévoile le véritable visage du Père, qu’il proclame la miséricorde de Dieu, qu’il se montre bienveillant à l’égard des pécheurs. Tout est prêt pour le spectacle ; dans le cortège, sous la croix, on commence à crier ’’sauve-toi toi-même’’ ! Telle est la logique du monde, la logique de notre société : nous sauver nous-mêmes. Jésus n’évite pas la mort et il ne nous évitera pas de mourir. Jésus abolit pour nous la peur de la mort, il nous sauve de la mort éternelle en nous donnant la vie. La mort est un lieu où nous tremblons tous et où tous nous avons froid, un lieu où tous nous nous sentons seuls et où tous nous éprouvons la tentation de l’oubli. Et c’est là que Dieu nous offre son amitié, la communion et la vie éternelle. Dans cette réflexion nous pourrions nous arrêter sur l’une des sept paroles de Jésus sur la Croix :’’Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font’’ (Lc 23,34). Sénèque et Cicéron nous racontent que les condamnés à mort hurlaient et maudissaient le jour où ils étaient nés. Et c’est cela que les spectateurs attendaient. On peut imaginer avec quelle trépidation ils attendaient des paroles de condamnation, des blasphèmes, des cris et des plaintes déchirantes. Et avec quelle patience ils attendaient les preuves qui auraient démasqué Jésus devant tous. Ils avaient attendu non seulement la crucifixion publique, mais aussi des paroles d’accusation et de malédiction venant de celui qui avait toujours bien agi et qui prêchait l’amour. Ils s’attendaient tous de voir comment sa force d’âme allait être anéantie par la douleur des plaies. Mais ils seront déçus : aucun cri, aucun blasphème, aucune malédiction, mais une prière. Des paroles douces et suaves, des paroles de pardon. Pour qui intercède Jésus ? Pour tous, pour les soldats qui l’ont frappé, pour Pilate qui l’a vendu par diplomatie, pour Hérode qui l’a tourné en dérision, pour tous, absolument pour tous et dans tous les temps. Jésus ’’déclasse’’ le péché, il intercède afin qu’un péché impardonnable – condamner et tuer le Verbe qui s’est fait chair – devienne pardonnable en raison de l’ignorance de ceux qui le commettent. Le Christ agonisant est encore le bon pasteur qui tente de sauver toutes ses brebis, ’’ils ne savent pas ce qu’ils font’’. Et nous, est-ce que nous le savons ? Savons-nous combien le péché est terrible ? Savons-nous combien d’amour il y a dans notre vie ? Savons-nous toutes les grâces que le Seigneur nous a accordées ? Savons-nous à quel prix nous avons été rachetés ? Savons-nous combien nous sommes précieux aux yeux de Dieu ? Si nous le savions et si nous continuions à rester loin du Christ et de l’Église nous serions perdus. Cependant, nous avons en Christ le prêtre suprême et éternel qui s’est définitivement sacrifié pour nous et qui continue à intercéder pour nous.
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