Cardinal John Henry Newman
Le Chemin de la Croix
Cardinal John Henry Newman
Jésus est condamné à mort
Jésus quitte le palais de Caïphe. Il est aussitôt traîné devant Pilate et Hérode. On se moque de lui, on le frappe, on lui crache au visage, on le flagelle, on lui met une couronne d'épines. Le Christ qui, au dernier jour, jugera le monde, est lui-même condamné par des juges iniques à la torture et à la mort la plus ignominieuse.
L'arrêt de mort de Jésus est signé. Qui l'a signé, sinon moi, lorsque j'ai commis mes premiers péchés mortels, lorsque j'ai perdu l'état de grâce dans lequel, ô mon Dieu, vous m'aviez placé par le Baptême ? Ce sont mes fautes qui sont la cause de votre condamnation. L'innocent a payé pour le coupable.
Ce sont mes péchés qui ont crié : « Qu'il soit crucifié ! » Cette volonté et cette gaieté de cœur avec laquelle j'ai péché ont provoqué le consentement que Pilate a donné à la foule. Et la dureté de cœur qui a suivi, mon dégoût, mon désespoir, mon impatience, mon obstination à vous offenser, l'amour du péché ont pris possession de moi... Que sont ces sentiments impétueux, sinon les coups et les blasphèmes avec lesquels les soldats et la populace vous ont reçu et ont exécuté la sentence prononcée par Pilate ?
Jésus est chargé de sa Croix
On place sur ses épaules déchirées une lourde croix. Elle sera assez forte pour le porter quand il arrivera au Calvaire. Jésus la reçoit avec douceur et même avec joie, car elle doit sauver le monde.
Mais n'oublions pas que cette croix est alourdie du poids de nos fautes. Lorsqu'elle est tombée sur son cou et sur ses épaules, quel choc le Sauveur a dû ressentir ! Hélas ! quelle charge j'ai placée sur vous, ô Jésus. Et bien que vous vous y soyez préparé dans une paisible attente, votre corps a chancelé en recevant la croix.
Ah ! quelle n'est pas ma misère, quand, j'ai levé la main contre mon Dieu ! Comment pouvais-je imaginer qu'il me pardonnerait, s'il n'avait pas promis de subir son amère Passion afin de me racheter ? Ô Jésus, je reconnais, dans l'angoisse de mon cœur, que mes péchés vous ont frappé à la tête, qu'ils ont meurtri vos bras sacrés, qu'avec des clous ils vous ont attaché à la croix et qu'ils vous ont fait lentement mourir.
Jésus tombe pour la première fois
Ecrasé sous le poids de la lourde croix, qui traîne derrière Lui, Jésus poursuit sa route, parmi les moqueries et les insultes de la foule. Son agonie au jardin aurait suffi à l'épuiser, mais ce n'est que le début de ses longues souffrances. Ses membres sont las et il tombe. Oui, le Christ-Jésus, fort et puissant, a découvert que nos péchés étaient plus forts que Lui. Il a vacillé, puis il a tenu bon pendant un moment.
Alors pourquoi a-t-il cédé ? Je le dis et je le répète, c'est à cause de vous, ô mon âme, et de vos péchés mortels.
Je me suis repenti des fautes de ma jeunesse et j'ai persévéré pendant un temps ; mais, à la longue, une nouvelle tentation m'a surpris et je suis tombé. J'ai perdu mes bonnes habitudes.
Comme un vêtement qui m'est arraché, j'ai été dépouillé de votre grâce. J'ai contemplé mon Seigneur et voici qu'il est tombé. J'ai couvert mon visage de mes mains et je suis resté confondu.
Jésus rencontre Marie sa très Sainte Mère
Jésus se relève. Blessé par la chute, il continue sa route avec la croix sur ses épaules. Il est courbé, mais voici que soudain il aperçoit Marie. Pendant un instant, la Mère et le Fils se regardent… Et il reprend sa marche en avant.
Marie aurait préféré supporter elle-même les souffrances de son Fils, si cela eût été possible, plutôt que de les ignorer sans être auprès de lui. C'est un adoucissement, comparable à une bouffée d'air, de voir son triste sourire au milieu des moqueries et des bruits entendus autour de Lui.
Marie l'avait connu beau et glorieux, avec la fraîcheur de l'innocence divine et de la paix sur son visage. Elle le retrouve si changé et si défiguré qu'elle peut à peine le reconnaître, n'était le regard si pénétrant et si plein de paix qu'il lui a donné. Jésus porte maintenant la charge des péchés du monde et, malgré sa sainteté, leur image sur sa face divine. Il ressemble à un proscrit chargé du poids de ses crimes. Lui qui n'a pas connu le péché, il a été fait péché pour nous. Il n'est rien en Lui qui ne parle de faute, de malédiction, d'agonie. Oh ! quelle rencontre que celle du Fils et de la Mère ! Mais quel soutien mutuel en leur grand amour !
Simon aide Jésus à porter sa Croix
Les forces de Jésus l'abandonnent. Il est incapable de continuer. Les bourreaux sont perplexes. Que faire ? Comment arrivera-t-il au Calvaire ? Mais ils aperçoivent un étranger qui semble vigoureux : Simon de Cyrène. On le réquisitionne et on l'oblige à porter la croix du condamné. La vue du supplicié touche le cœur de cet homme. Oh ! quel honneur pour vous, âme privilégiée, choisie de Dieu. Simon s'applique à sa tâche avec joie.
C'est l'intercession de Marie qui lui a obtenu cette grâce. Jésus n'a pas prié pour lui-même, sinon pour obtenir de son Père la force de boire le calice de souffrances et d'accomplir sa volonté. Mais Marie l'accompagne de ses prières, puisqu'elle n'a pu être à côté de Lui. C'est elle qui a envoyé à Jésus cet étranger pour l'aider ; c'est elle qui a amené les soldats à ne pas être trop durs pour Lui.
O douce Mère, faites de même pour nous. Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, quelle que soit notre croix, lorsque nous suivons notre route. Priez pour nous, quand ta tristesse, l'in-quiétude ou la maladie nous atteignent. Priez pour nous, quand nous sommes écrasés sous le poids de la tentation et confiez-nous à l'un de vos fidèles serviteurs pour nous sauver. Et, à notre mort, si nous devons expier nos péchés dans le purgatoire, envoyez un bon Ange pour adoucir nos souffrances. Priez pour nous, sainte Mère de Dieu.
Une femme pieuse essuie le visage de Jésus
Alors que Jésus, couvert de sueur, peine le long de la colline, une femme traverse la foule et, d'un voile, essuie son Visage. En récompense de sa piété, le linge reproduit les traits du Sauveur.
Marie a fait plus que de permettre cette impression des traits de Jésus. Ses prières ont envoyé Véronique aussi bien que Simon de Cyrène : Simon, pour faire le travail d'un homme, Véronique pour jouer le rôle d'une femme.
La servante dévouée du Maître a fait tout son possible.
Comme Madeleine a apporté jadis le parfum à la fête, ainsi Véronique lui offre maintenant ce voile dans sa Passion.
Ah ! pense-t-elle, que ne puis-je faire davantage ! Pourquoi n'ai-je pas la force de Simon pour alléger le fardeau de la croix ? Mais seuls les hommes servent le Grand-Prêtre, maintenant qu'il célèbre l'acte solennel de son Sacrifice.
Oh ! Jésus, puissions-nous vous servir de notre mieux. Et comme vous avez accepté du secours de ceux qui vous suivaient à l'heure de votre Jugement, ainsi accordez-nous votre grâce à l'heure de l'épreuve.
Je sens que je ne peux résister à la tentation, à l'ennui, au découragement, au péché…
Je succomberai, ô mon Sauveur, je tomberai sûrement à moins que vous ne renouveliez ma force comme celle de l'aigle et que vous me redonniez la vie par l'application suave de vos Sacrements.
Jésus tombe pour la seconde fois
La douleur des blessures de Jésus et la perte de son sang augmentent à chaque pas. Ses forces l'abandonnent. Jésus tombe de nouveau. Qu'a-t-il fait pour mériter tout cela ? C'est la récompense du Messie attendu depuis si longtemps, par le peuple choisi et les enfants d'Israël.
Je connais la réponse. Jésus tombe parce que je suis tombé de nouveau. Je sais bien que, sans votre grâce, ô Seigneur, je ne pouvais tenir et je croyais avoir profité de vos Sacrements.
N'est-ce pas parce que j'ai perdu mon esprit de dévotion et que j'ai répondu à vos saints décrets d'une manière froide, formelle, sans affection intérieure ? Je suis devenu tiède. J'ai pensé que le combat spirituel était terminé et je me suis tranquillisé. Je désirais être une nouvelle créature, vivante de foi, d'espérance et de charité, mais j'ai pensé plus à ce monde qu'au monde à venir.
Enfin, j’ai oublié que j'étais un serviteur de Dieu et j'ai suivi la voie large qui mène à la perdition au lieu de la voie étroite qui conduit à la Vie. Et c'est ainsi que je me suis éloigné de vous.
Jésus console les filles de Jérusalem
A la vue des souffrances de Jésus, les saintes Femmes éprouvent tant de peine qu'elles se lamentent et pleurent. Jésus se retourne et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes et sur vos enfants. »
Est-ce possible, ô Seigneur, que je sois l'un de ces pécheurs qui font pleurer leur Mère ? « Ne pleurez pas sur moi, nous dit Jésus, car je suis l'Agneau de Dieu et j'expie par ma propre volonté les péchés du monde. Je souffre maintenant, mais je triompherai. A ce moment, ces âmes pour lesquelles je meurs seront devenues mes amis très chers ou mes ennemis mortels... » Est-ce possible ? Ô mon Seigneur, oserai-je penser que vous avez vraiment pleuré sur moi, comme vous avez pleuré sur Jérusalem ? Est-ce possible que je devienne l'un de ces réprouvés pour qui votre Passion et votre Mort soient une occasion de chute ? Oh ! ne vous, retirez pas de moi. Je ressens si peu de courage pour lutter contre le mal. Ô Seigneur, qu'arrivera-t-il de moi ?
J'ai tant de peine à repousser de mon cœur l'esprit mauvais. Vous seul, ô mon Dieu, pouvez vraiment opérer ce travail.
Jésus tombe pour la troisième fois
Voici Jésus arrivé au sommet du Calvaire. Mais il tombe de nouveau et il est traîné par les soldats.
La Sainte Ecriture nous parle de trois chutes de Satan, l'Esprit du Mal.
La première eut lieu au début ; la seconde, lorsque l'Evangile et le Royaume de Dieu furent prêchés au monde ; la troisième sera à la fin des temps.
Saint Jean nous raconte ainsi la première : « Il y eut un combat dans le ciel. Michel et ses anges luttaient avec le dragon. Mais ils ne purent vaincre et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. Et le grand dragon fut chassé, l'ancien serpent, celui qui est appelé le diable et Satan. » Le Christ nous parle dans le Nouveau Testament de la seconde chute : « J'ai vu Satan tomber du ciel comme la foudre. » Saint Jean nous décrit ainsi la troisième : « Il est tombé un feu venant de Dieu et du ciel... et le démon fut précipité dans un étang de feu et de soufre. »
Ces trois chutes du passé, du présent et du futur, l'Esprit du Mal les connaissait bien lorsqu'il poussa Judas à trahir son Maître. C'était justement son heure. Notre-Seigneur, quand on le saisit, dit à ses ennemis : « C'est votre heure et le règne des ténèbres » (Luc, XXII, 53). Satan savait qu'il avait peu de temps devant lui. Aussi voulut-il l'utiliser à plein. Mais, craignant d'agir en faveur de la Rédemption du monde que la Passion et la Mort du Christ devaient accomplir, il frappa le Sauveur, une fois, deux fois, trois fois et toujours d'un coup plus violent.
La lourde croix, la brutalité des soldats et de la foule, ne furent que ses instruments. Ô Jésus, Fils unique de Dieu, Verbe Incarné, nous vous louons, nous vous bénissons et nous vous adorons pour votre ineffable condescendance.
Nous vous remercions de vous être abandonné pour un temps à la puissance de l'ennemi, afin de nous empêcher d'être ses esclaves pour l'éternité.
Jésus est dépouillé de ses vêtements
Jésus arrive enfin à la place du Sacrifice. On commence à le préparer pour la croix. On a arraché les vêtements de son corps sanglant et Lui, le Saint des Saints, se trouve ainsi exposé aux regards de la foule grossière et moqueuse.
Ô Vous, qui, lors de votre Passion, avez accepté cette humiliation, détachez-moi maintenant de moi-même, afin qu'au dernier jour je n'aie pas à rougir de vous devant les hommes et les Anges, afin aussi que la honte me soit épargnée au Jugement. Vous n'avez rien à vous reprocher personnellement et, si vous avez ressenti de la honte, c'est parce que vous avez pris sur vous notre nature humaine. Quand on vous a arraché vos vêtements, vos membres innocents sont devenus l'objet de l'adoration humble et aimante des Séraphins. Ils se tenaient autour de vous dans une crainte muette, éblouis de votre beauté et de votre abaissement infini.
Mais moi, ô Seigneur, comment apparaîtrai-je, si, dans l'autre monde, vous m'exposez pour être contemplé, dépouillé de cette robe de grâce qui est vôtre et ne gardant que ma vie personnelle et ma nature ?
Oh ! comme je suis honteux, même quand je suis purifié de mes péchés mortels, quelle maladie et quelle corruption dans mes péchés véniels ! Comment serai-je digne de la société des Anges et de votre présence, à moins que vous ne consumiez la lèpre de mes fautes dans le feu du Purgatoire ?
Jésus est cloué à la Croix
On cloue Jésus à la croix. Tandis que les bourreaux enfoncent les clous dans ses membres, le Sauveur s'offre lui-même au Père éternel comme la rançon du monde. On frappe : le sang jaillit.
On dresse maintenant la croix et on la place dans le trou destiné à la recevoir. Jésus se tourne alors avec douceur et modestie vers la populace grossière et il étend les bras comme pour l'embrasser. C'est ainsi qu'il est suspendu entre ciel et terre, un signe de contradiction pour la multitude, une terreur pour les mauvais esprits, l'énigme, la crainte et cependant la joie, l'adoration des saints Anges.
Jésus meurt sur la Croix
Jésus est suspendu à la croix pendant trois heures. Il prie pour ses meurtriers, promet le ciel au bon larron et confie sa Mère à saint Jean. Tout est consommé. Le Sauveur incline la tête et rend son âme à son Père. Le Saint des Saints n'est plus. Le plus affectueux des fils de l'homme est disparu. Jésus est mort. Mon péché doit mourir avec Lui.
Je proteste, une fois pour toutes, devant les Anges et devant les hommes, que le péché n'aura plus de pouvoir sur moi. Je veux appartenir totalement à Dieu. Le salut de mon âme sera mon premier souci. Avec l'aide de la grâce divine, je créerai en moi une haine profonde du péché et un regret de mes fautes passées. Je m'efforcerai de détester le péché, autant que je l'ai aimé.
Je me livrerai à Dieu, mon Père, non à moitié, mais complètement, sans aucune réserve.
Je vous promets, ô mon Seigneur Jésus, avec le secours de votre grâce, de me préserver de la tentation, d'éviter toutes les occasions du péché, de fuir aussitôt la voie du démon, d'être fidèle à la prière, afin que vous ne soyez pas mort en vain pour moi.
Jésus est descendu de la Croix et remis à sa Mère
La foule se disperse. Le Calvaire est silencieux. Il ne reste que Jean et les saintes Femmes. Mais voici Joseph d'Arimathie et Nicodème qui descendent de la croix le corps de Jésus et le déposent entre les bras de Marie.
Ô Notre-Dame, vous recevez enfin le corps de votre Fils. Maintenant que ses ennemis ne peuvent rien contre Lui, ils vous le rendent. Tandis que ses amis fidèles accomplissent cette tâche pénible, vous les contemplez... Votre Cœur est percé du glaive prédit par Siméon... Ô Mère très douloureuse, il vous reste cependant dans votre peine une grande espérance. Il vous a encouragé à rester près de Lui, aussi longtemps qu'il était sur la croix. Sans trembler, vous le recevez dans vos bras. Vous êtes si heureuse de le retrouver, bien qu'il vous revienne si changé. Il avait quitté Nazareth, ô Mère de Jésus, dans la force et la beauté de son Humanité, et il vous est rendu brisé, mort. Et cependant, ô Marie, vous êtes plus heureuse maintenant à l'heure de la douleur qu'aux noces de Cana, car il va bientôt ressusciter et ne sera plus séparé de vous.
Jésus est mis au tombeau
Pendant trois jours, Marie doit rester séparée de Jésus. Il n'est pas encore ressuscité. Ses amis et ses serviteurs placent son corps dans un tombeau qui n'a jamais servi.
Reposez-vous et dormez en paix, cher Seigneur, puis réveillez-vous pour le Royaume éternel. Comme les femmes fidèles, nous veillons sur vous, car tout notre trésor, toute notre vie, sont en vous. Et quand notre tour viendra de vous rejoindre, ô doux Sauveur, que nous puissions aussi dormir paisiblement du sommeil du Juste, en attendant la Résurrection finale. Gardez-nous de l'ennemi et de l'abîme. Que nos amis se souviennent de nous et prient pour nous, afin que les douleurs du Purgatoire, méritées et donc endurées avec joie, puissent être brèves.
Soulagez-nous dans la peine de l'Attente. Que le souvenir de votre Beauté entrevue hante nos âmes. Que la contemplation de votre Sainteté vivifie nos âmes. Que les Anges fidèles nous aident à gravir la glorieuse échelle qui monte de la terre au ciel, comme Jacob l'aperçut dans sa vision. Que les portes éternelles s'ouvrent devant nous et que saint Pierre nous reçoive.
Ô Notre-Dame, glorieuse Reine des Saints, attirez-nous à vous et au Dieu en trois personnes, afin que nous régnions avec Lui à jamais.