Ressources Catholiques Missel Romain

b. La sépulture de N.-S. Jésus-Christ.  19, 31- 42

Les détails de ces deux faits se groupent autour de deux pétitions adressées à Pilate, l’une par les ennemis, l’autre par les amis de Jésus.

1°  Le “ crurifragium ”. 19, 31-37.

31Or comme c’était la préparation, de peur que les corps ne restassent sur la croix pendant le sabbat, car ce jour de sabbat était solennel, les Juifs demandèrent à Pilate qu’on rompît les jambes des suppliciés, et qu’on les enlevât. 32Les soldats vinrent donc, et rompirent les jambes au premier, puis à l’autre qui avait été crucifié avec lui. 33Etant ensuite venus à Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; 34mais un des soldats lui ouvrit le côté avec une lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. 35Celui qui l’a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est véridique. Et il sait qu’il est vrai, afin que, vous aussi, vous croyiez. 36Car ces choses ont été faites, afin que l’Écriture fût accomplie : Vous ne briserez aucun de ses os. 37Et ailleurs, l’Écriture dit encore : Ils contempleront celui qu’ils ont percé.

Cet épisode est entièrement propre au quatrième évangile.

Jean chap. 19 verset 31. - Or comme c’était la préparation, de peur que les corps ne restassent sur la croix pendant le sabbat, car ce jour de sabbat était solennel, les Juifs demandèrent à Pilate qu’on rompît les jambes des suppliciés, et qu’on les enlevât. - Or... les Juifs... La particule Or  rattache un nouveau projet des Juifs à tout ce qu’ils avaient fait antérieurement contre Jésus. - Comme c’était la préparation. Il n’y a pas d’article devant le mot grec correspondant à préparation : “ parce que c’était une veille de sabbat ”. Voyez le verset 14 et le commentaire. Cette circonstance est très favorable à l’opinion que nous avons essayé de défendre. Dans la Recepta et les ms. A, E, G, H, etc., l’incidente comme c’était la préparation  est renvoyée après le mot “ sabbat ” ; N, B, L, X, Y, etc., la placent au même  endroit que la Vulgate. - De peur que les corps ne restassent sur la croix. D’après la coutume romaine, les corps des crucifiés demeuraient assez longtemps sur la croix. C’était souvent la putréfaction qui les en faisait descendre, ou les bêtes fauves et les oiseaux de proie qui les en arrachaient : très rarement on les rendait à la famille. Au contraire, la loi juive s’opposait formellement à ce que le cadavre d’un supplicié passât la nuit au gibet. C’eût été une profanation pour la Terre sainte. Cf. Deut. 21, 12 et ss. ; Jos. Bell. Jud. 4, 5, 2 ; Philon, In Flacc. - Pendant le sabbat. A cette circonstance générale s’ajoutait celle du sabbat, et d’un sabbat extraordinaire, comme le dit la parenthèse pleine d’emphase : car ce jour de sabbat était solennel. C’était en effet le samedi situé dans l’octave pascale, et les Juifs tenaient particulièrement à ce qu’il ne fût pas déshonoré. Ils n’avaient pas craint de commettre les plus grands forfaits, et un détail de casuistique les épouvante ! Cf. 18, 28. - Les Juifs demandèrent à Pilate. C’est la seconde requête qu’ils lui adressaient depuis peu. Cf. 19, 21. - Qu’on rompît les jambes des suppliciés. Ce supplice, que les Latins nommaient “ crurifragium ”, était quelquefois infligé à part (Cf. Suétone, Aug., 67 ; Sénèque, De ira, 3, 32) ; mais on s’en servait aussi pour hâter la mort des condamnés, quand on était pressé d’en finir : on compensait alors ce qui manquait à la durée du crucifiement  par un redoublement de souffrances. Cf. Lactance, Institi. div., 4, 26 ; Lepsius, De Cruce, 2, 14 ; Keim, Jesus von Nazara, t. 3, p. 509. C’est à coups de massue  que l’on brisait les os des jambes ; le patient ne tardait pas à expirer dans une affreuse agonie. Autrement, il pouvait vivre sur la croix vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures, et même jusqu’à trois jours et trois  nuits. Cette prolongation du supplice de la croix était proverbiale. “ Mourir à petit feu, faire traîner sa vie en longueur, se consumer au milieu de supplices, périr membre après membre, et perdre son âme goutte à goutte ”. Sénèque,  Epist. 101. - Et qu’on les enlevât : de leurs croix.

Jean chap. 19 verset 32. - Les soldats vinrent donc, et rompirent les jambes au premier, puis à l’autre qui avait été crucifié avec lui. -  Les soldats vinrent donc... (Pilate ayant octroyé cette fois une demande qui lui semblait légitime). L’opinion la plus vraisemblable est que ces soldats formaient une nouvelle escouade, envoyée tout exprès pour le “ crurifragium. ” Il est dit, en effet, qu’ils “ vinrent ” ; de plus, le verset 33 contient une observation qui ne saurait guère convenir à ceux qui avaient opéré le crucifiement ; enfin ceux-ci n’étaient sans doute pas munis des instruments spéciaux dont on se servait pour briser les jambes. - Et rompirent les jambes au premier, puis à l’autre. Il est très naturel que l’opération ait commencé par les malfaiteurs crucifiés à droite et à gauche de Jésus. Deux ou plusieurs  soldats s’approchèrent des croix situées aux points extrêmes, de manière à se rejoindre ensuite vers celle du milieu, à laquelle Notre Seigneur  était suspendu. Ces détails sont tout à fait pittoresques, et viennent directement d’un témoin oculaire.

Jean chap. 19 versets 33 et 34. - Étant ensuite venus à Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; 34mais un des soldats lui ouvrit le côté avec une lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau. - Étant ensuite venus à Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes.  C’eût été un acte inutile, puisque le “crurifragium” avait précisément pour but  d’accélérer la mort. - Mais un des soldats. On le nomme “ Longin ” dans le Martyrologe romain (15 mars). Les peintres ont grand tort  de le représenter à cheval ; leur erreur provient des dimensions gigantesques que l’on a attribuées sans raison à la croix de N.-S. Jésus-Christ. Voir, dans Baronius, Annal. ad ann. 34, n. 125, les légendes nombreuses rattachées à S. Longin. D’après Bartholinus, De latere Christi, c. 6, il y aurait eu, dans une église voisine de Lyon, un tombeau qui portait cette inscription : “ Ici est gisant celui qui a percé d’une lance le côté du Sauveur ” - Avec une lance. En latin, lancea ; en grec, λόγχη. Plusieurs critiques font remonter à ce mot grec l’origine du nom de “ Longin ”. Cf. Calmet, Comment., h. l. - Lui ouvrit le côté. La Vulgate a lu “ ouvrir ”, de même  la version syriaque de Philoxène, et tous nos lecteurs connaissent le saisissant commentaire que S. Augustin a fait de cette expression (Traité 120 sur S. Jean,  2). Mais la leçon authentique est certainement “ percer ” (verbe employé en ce seul endroit du N. T.). D’ailleurs, nous verrons plus bas, 20, 27, que le fer de la lance produisit une large ouverture dans la poitrine sacrée de Jésus, puisque S. Thomas avait pu y introduire sa main entière. De quel côté le coup fut-il porté ? Au premier abord, il semblerait plus naturel de supposer que ce fut du côté gauche, puisque le soldat, debout devant la croix, tenait la lance de la main droite. La traduction éthiopienne et les Évangiles apocryphes de l’Enfance de Jésus  et de Nicodème affirment au contraire que c’est le côté droit qui fut percé, et cette ancienne croyance a dû s’appuyer sur une base historique. Divers auteurs ont émis les deux opinions, en disant avec Prudence (De passione Chr., hymn. 8) :

Passant d’un côté à l’autre, de l’eau et du sang coulèrent.

Voyez Calmet et Cornel. a Lapide, h. l. Le but que se proposait le soldat était de rendre la mort complètement certaine, comme l’on fait par ce qu’on appelle le “ coup de grâce ”. - Et aussitôt… A la manière dont S. Jean note le trait qui suit, on voit qu’il le trouva très extraordinaire ; rien ne prouve cependant qu’il lui imputait un caractère miraculeux (Origène, Théophylacte, Euthymius, Meyer, Alford, Keil, etc.). - Il en sortit du sang et de l’eau. Ces deux liquides, le sang et l’eau, coulèrent simultanément de la plaie béante, mais tout en demeurant distincts pour le regard des témoins. Par “ eau ” il faut entendre la lymphe, qui contient en effet neuf parties d’eau sur dix ; non toutefois le “ serum ” séparé du “ cruor ”, car cela eût marqué un commencement de décomposition qui ne pouvait avoir lieu en aucune manière. De ce détail les médecins ont conclu que le péricarde, sac membraneux qui enveloppe le cœur, dut être touché par la lance, de quelque côté d’ailleurs que le coup eût été frappé. Voyez C. F. Gruner, Comment. antiq. medic. de Jesu Christi morte vera, non simulata, Halle 1805,  74 et ss. ; A. Nebe, Die Leidensgeschichte unsers Herrn Jesu Christi nach den vier Evang., Wiesbaden 1881, t. 2, p. 400-401. -  Dans le sang et l’eau qui sortirent du côté de N.-S. Jésus-Christ, les SS. Pères ont trouvé les plus touchants symboles. Ils y ont vu tantôt l’Église formée “ du côté du Christ endormi ”, de même qu’Eve était née “ du côté d’Adam ” (Apollinaire de Laodicée, Tertullien, Théophylacte, S. Augustin, etc.), tantôt le double baptême “ d’eau et de sang ” (Tertullien, S. Cyrille de Jérusalem, S. Cyprien, S. Jérôme, etc.), tantôt et le plus souvent les deux sacrements du Baptême et de l’Eucharisitie (S. Jean Damascène, S. Augustin, Euthymius, etc.). Cf. Westcott, St. John’s Gospel, p. 284 ET SS. ; la “ Catena aurea ” et la “ Catena Corderii ”.  “ Par là s'accomplit un grand et ineffable mystère : car “ il en sortit du sang et de l'eau ”. Ce n'est point sans sujet ou par hasard que ces deux sources ont coulé de l'ouverture du sacré côté du Sauveur : c'est d'elles que l’Église a été formée. Ceux qui sont initiés, ceux qui ont reçu le saint baptême, entendent bien ce que je dis : eux qui ont été régénérés par l'eau, et qui sont nourris de ce sang et de cette chair. C'est de cette heureuse et féconde source que coulent nos mystères et nos sacrements, afin que, lorsque vous approcherez de notre redoutable coupe, vous y veniez de même que si vous deviez boire à ce sacré flanc ”, S. J. Chrys., Homélie sur S. Jean 85, 3. C’est en grande partie pour perpétuer le souvenir de ce mystère que l’Église ordonne à ses prêtres de verser quelques gouttes d’eau dans le vin du saint sacrifice. Dans la liturgie romano lyonnaise, le célébrant récite en même temps une prière dont voici le début : “ Du côté de notre Seigneur Jésus Christ sortirent du sang et de l’eau pour la rédemption du monde ”.

Jean chap. 19 verset 35. - Celui qui l’a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est véridique. Et il sait qu’il est vrai, afin que, vous aussi, vous croyiez. -  Celui qui l’a vu.  Après avoir signalé le fait, S. Jean insiste dans les termes les plus solennels sur sa réalité incontestable. Le narrateur, dit-il, avait été un témoin oculaire (Cf. 1 Joan. 1, 1-3), et l’on ne saurait mettre en doute la vérité de son témoignage. C’est  bien ainsi, d’une manière indirecte, que notre évangéliste parle de lui-même dans son récit. Cf. 1, 37-40 ; 13, 23-26 ; 21, 7, 20-24. - En a rendu témoignage : au parfait, car il s’agit d’une chose accomplie. - Et son témoignage est véridique. Άληθινή (véridique), un des mots favoris de S. Jean, ne signifie pas seulement “ vrai ”, mais “ doué de toutes les qualités requises pour être bon ”. Cf. 1, 9 ; 8, 16. - Et il sait qu’il est vrai.  Le pronom appuie de nouveau sur l’idée. Lui, qui a vu de ses propres yeux, il sait mieux que personne quelles garanties présente son témoignage. - Afin que, vous aussi, vous croyiez. “ Vous ” se rapporte aux lecteurs ; S. Jean voudrait que leur foi en N. S. Jésus-Christ  fût aussi vive et forte que la sienne, et c’est précisément dans ce but, dit-il, qu’il leur présente son attestation de témoin oculaire. Son témoignage avait en effet la plus grande valeur ; non pas tant, comme on l’a dit, pour témoigner, contre les Docètes que Jésus  était muni d’un corps réel, matériel, ou pour  prouver que le Christ était vraiment mort et vraiment ressuscité (C. Ps. 15, 16), que pour insister sur l’accomplissement des prophéties messianiques relatées aux versets 36 et 37 (“ car ces choses ont été faites ”, verset 36). - L’évangéliste revient ailleurs, et en termes non moins solennels, sur ce précieux détail de la Passion. 1 Joan. 5, 6-8 : “ C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang. Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité. En effet, ils sont trois qui rendent témoignage, l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois n’en font qu’un ”.

Jean chap. 19 verset 36. - Car ces choses ont été faites, afin que l’Écriture fût accomplie : Vous ne briserez aucun de ses os. - Car ces choses ont été faites… : Les faits contenus dans les versets 33 et 34. S. Jean va relever une merveilleuse et providentielle coïncidence. Comme nous venons de le dire, la particule “ car ” retombe sur les mots “ afin que vous croyiez ” du verset précédent. - Afin que l’Écriture fût accomplie : le verbe πληρωθη (accomplie), employé au passage analogue 13, 18, et si souvent dans le premier évangile (Cf. Matth. 2, 15, 17, 23 ; 4, 14 ; 13, 14), exprime la réalisation d’un oracle isolé ; plus haut, verset 28, nous lisions τελειωθη (voyez la note). - Vous ne briserez aucun de ses os. Quelques interprètes récents croient ce texte emprunté au Ps. 33, 21 : “ Il veille sur chacun de ses os (du juste) : pas un ne sera brisé ”. La plupart des anciens et des modernes le retrouvent dans les deux passages Ex. 12, 46, et Num. 9, 12, relatifs à l’agneau pascal, qui était le type du Messie. Cf. 1 Cor. 5, 7. Voyez aussi Joan. 1, 29, 36, où Jésus est appelé l’agneau de Dieu. On prenait, d’après ces  injonctions du Pentateuque, les plus grands soins pour ne pas briser les os de la victime pascale ; le Talmud édicte même à ce sujet des pénalités sévères, telles que la bastonnade. Voyez Lightfoot, h. l. On était censé faire une injure à Dieu quand on mutilait ainsi une victime sacrifiée en son honneur.

Jean chap. 19 verset 37. - Et ailleurs, l’Écriture dit encore : Ils contempleront celui qu’ils ont percé. - Et ailleurs, l’Écriture dit encore… Il s’agit de Zacharie, 12, 10, où il est directement question du Messie : les Rabbins eux-mêmes en conviennent, tr. Juccoth, 52, a. Cf. Apoc. 1, 7. La citation est faite assez librement, et diffère soit de l’hébreu, soit des Septante. - Ils contempleront : regards de regrets et de désirs, signe d’une prochaine conversion. - Celui qu’ils ont percé. Ce dernier mot était le principal pour S. Jean. En grec, ils ont profondément percé, expression plus forte qu’au verset 34 (elle n’apparaît que deux fois dans le N. T., ici et Apoc. 1, 7). Les traducteurs alexandrins ont beaucoup adouci la pensée (celui qu’ils ont bravé). Voyez dans Zach. 12, 6-14, la suite si énergique de ce beau passage.

...suite