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3°    Issue de l’entretien.

          6, 61 - 72

 

61Beaucoup de ses disciples, l'ayant entendu, dirent : Cette parole est dure, et qui peut l'écouter ? 62Mais Jésus, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : Cela vous scandalise ? 63Et si vous voyez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant ? 64C'est l'esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. 65Mais il en est quelques-uns parmi vous qui ne croient pas. Car, dès le commencement, Jésus savait ceux qui ne croyaient pas, et quel était celui qui le trahirait. 66Et Il disait : C'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, si cela ne lui a été donné par mon Père. 67Dès lors beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n'allaient plus avec lui. 68Jésus dit donc aux douze : Et vous, est-ce que vous voulez aussi vous en aller ? 69SimonPierre lui répondit : Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. 70Et nous, nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. 71Jésus leur répondit : Ne vous ai-je pas choisi au nombre de douze ? Et l'un de vous est un démon. 72Il parlait de Judas Iscariote, fils de Simon ; car c'était lui qui devait le trahir, quoiqu'il fût l'un des douze.

Cette issue fut triste et funeste pour un grand nombre, mais par leur faute. Le narrateur l’envisage d’abord parmi les disciples en général, versets 61 - 67, puis dans le cercle plus intime des apôtres, versets 6872.

 

α. La crise dans les rangs des disciples. 6, 61 - 67.

 

Jean chap. 6 verset 61. - Beaucoup de ses disciples, l'ayant entendu, dirent : Cette parole est dure, et qui peut l'écouter ? - La scène qui suit se passa vraisemblablement en dehors de la synagogue. L’évangéliste ne dit plus rien au sujet de la foule des “ Juifs ”, qui se dispersa sans doute peu à peu, en voyant ses espérances messianiques désappointées ; mais il expose en quelques lignes profondément senties la crise qui éclata alors parmi les disciples de Jésus. - Beaucoup... l’entendant. Mieux : qui l’entendaient, d’après le grec. - De ses disciples. Par conséquent, la multitude est exclue ; mais les versets 68 et ss. démontrent qu’il s’agit des disciples dans le sens large, qui étaient alors fort nombreux en Galilée, comme nous l’ont appris les synoptiques. - Cette parole est dure. Les paroles de Jésus qu’ils se permettaient de caractériser d’une manière si irrespectueuse étaient celles de la fin, l’ordre de manger sa chair et de boire son sang (c’est à bon droit l’opinion commune des interprètes). Ils osent leur appliquer l’épithète grec qui signifie proprement : sec, dur ; au figuré : désagréable, pénible à accepter, choquant, “ intolérable ”, dit Tertullien (“ obscur ” ne serait pas une bonne traduction, car l’auditoire avait fort bien compris et n’avait demandé aucun commentaire à l’orateur). Cf. Gen. 21, 11 dans les Septante ; 43, 7 ; Prov. 15, 1 ; Matth. 25, 24 ; Jud. Verset 15. - Et qui peut l’écouter ? Comment entendre un discours si révoltant sans en être scandalisé ? Qui est de force à l’écouter de sang-froid ?

 

Jean chap. 6 verset 62. - Mais Jésus, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : Cela vous scandalise ? - Sachant en lui-même : indépendamment des circonstances extérieures, par conséquent d’une science divine. Voyez, Matth. 12, 25 ; Marc. 12, 15 ; Luc. 6, 8 ; 11, 17 ; Joan. 1, 42, 47 ; 4, 18 ; 5, 14, 42, etc ; d’autres cas analogues où Jésus avait lu surnaturellement les secrets des cœurs. - Murmuraient. Le grec a le temps présent qui est très pittoresque. - Leur dit. Comme l’écrit le P. Patrizi, c’était, pour N.-S. Jésus-Christ, le moment de s’expliquer s’il avait employé plus haut un langage figuré ; “ Il fait plutôt le contraire. Non seulement le Christ ne rejette pas le sens qu’ils avaient déduit de ses paroles, mas il confirme, en renchérissant, que c’est le sens propre de ses paroles. ” Cela corrobore étonnamment l’interprétation traditionnelle. - Cela. Avec emphase, comme dans la phrase précédente. Ce que je vous ai dit au sujet de ma chair et de mon sang donnés en nourriture. - Vous scandalise. L’enseignement du Sauveur s’était ainsi transformé pour ces âmes incrédules en une pierre d’achoppement ; mais Jésus vient aimablement au secours de leur foi chancelante.

 

Jean chap. 6 verset 63. - Et si vous voyez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant ?  - Et si vous voyez. Remarquons que ce verbe ne désigne pas nécessairement une vision extérieure et matérielle, mais qu’on l’emploie aussi dans le sens de “ savoir ”, pour marquer une perception interne. Hebr. 4, 19 ; Cf. 7, 4, etc. - Monter, d’après l’interprétation commune et la seule naturelle, ne peut s’appliquer qu’au mystère de l’Ascension du Christ. Quelques exégètes, il est vrai, ont essayé de démontrer que le mot grec représenterait ici d’une manière figurée la passion de Jésus, laquelle, disent-ils, devait plus que l’Eucharistie scandaliser les disciples ; mais leur opinion est complètement en désaccord avec l’usage biblique de cette expression (Cf. 20, 17), et réfutée dans notre verset même par les mots qui suivent : où il était auparavant. Ces mots, en effet, sont évidemment synonymes de “ ciel ”, quoique de façon à exprimer en même temps la préexistence de Jésus (Cf. 1, 52), et à prouver la divinité de celui qui daigne, dans une aussi glorieuse prophétie, s’appeler humblement le Fils de l’homme. La phrase n’est pas achevée et le langage est elliptique, tel que le produit l’émotion. De là une grande divergence de vues parmi les commentateurs. Les uns suppléent à la fin du verset (S. Cyrille, Nonnus, Euthymius, Tolet, Jansénius, Godet, etc) : Que ne direz-vous pas alors ? Les autres (S. Augustin, Rupert de Deutz, etc.) : Alors vous comprendrez, vous cesserez d’être scandalisés. Dans la premier cas, Jésus grandirait encore la difficulté, et rendrait la mystère plus obscur ; car comment communier à sa chair et à son sang après qu’il sera remonté au ciel ? Dans le second cas, il la diminuerait au contraire, en manifestant d’avance sa puissance divine et en précisant le mode de la présence réelle et de la sainte communion ; comme s’il disait : Quand vous aurez été témoins de mon ascension, vous verrez que rien ne dépasse mes pouvoirs, et, d’un autre côté, que mon corps ne sera plus soumis aux lois ordinaires de la nature ; vos préjugés disparaîtront alors. “ Ils s’étaient imaginés qu’il leur distribuerait son corps, et il disait, lui, qu’il monterait au ciel dans tout son entier : “ Lorsque vous verrez le Fils de l’homme monter où il était d’abord ”. Oui, vous verrez, même alors, qu’il ne distribue point son corps de la manière que vous vous imaginez : oui, vous comprendrez, même alors, que l’on ne broie pas sa grâce sous les dents ”, S. Augustin, Traité 27 sur S. Jean, 3. Cette seconde interprétation nous paraît de beaucoup préférable. La seule objection sérieuse qu’on puisse lui opposer est tirée de “ si vous voyez ”, car les apôtres seuls paraissent avoir été témoins oculaires de l’Ascension (Cf. Marc. 16, 19 ; Luc. 24, 51 ; Act. 1, 9) ; mais déjà nous l’avons prévenue. On peut ajouter que l’idée principale ne porte pas sur ce verbe, mais sur “ monter ”, et que Jésus fait une simple hypothèse : S’il vous était donné de voir… ? D’ailleurs les apôtres faisaient alors partie de l’auditoire qui entendait la parole du Maître (versets 68 et ss.), et eux, du  moins, ils contemplèrent son triomphe, ce qui suffit pour la réalisation de la parole “ Et si vous voyez ”.

 

Jean chap. 6 verset 64. - C'est l'esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.  - Verset plus difficile encore, dont on a pu dire : “ De combien d’interprétations ce texte n’a-t-il pas donné lieu, il est difficile de l’imaginer ” (Théod. de Bèze). Les protestants en ont en effet mille fois abusé, pour ramener la promesse de l’Eucharistie à une simple métaphore. Il se compose de deux parties : une locution proverbiale, l’application de ce proverbe au discours de Jésus. Déjà (verset 63) Notre Seigneur  a notablement amoindri, en faisant appel à un glorieux événement de la vie future, la difficulté qui menaçait d’ébranler la foi des disciples ; il va la diminuer de plus en plus par une explication empruntée au domaine du présent. - L’esprit, la chair sont ici les mots importants, qu’il faut tout d’abord définir. Il a toujours existé à leur sujet, parmi les commentateurs catholiques, une double interprétation. 1° D’après S. Cyrille et d’autres à sa suite, l’esprit c’est l’âme de Jésus unie à la divinité ; la chair “ ne sert de rien, mais dans le sens que les Juifs y attachaient; car, dans leur idée, il s’agissait, non d’une chair animée, vivante, mais d’une chair morte, comme celle d’un cadavre, que l’on partage par morceaux, ou que l’on vend sur le marché ”, S. Augustin, Traité 27 sur S. Jean, 5. Le Sauveur aurait affirmé, d’après cela, que sa chair seule, sans l’union hypostatique, est incapable de donner la vie ; tandis que son esprit, uni à la divinité et communiqué aux fidèles par l’intermédiaire de son corps et de son sang, vivifie merveilleusement (tournure énergique en grec). 2° Jésus s’exprimant en termes généraux et ne disant pas “ mon esprit, ma chair ”, S. Jean Chrysostome, S. Thomas, Jansénius, Calmet, etc., ont pensé qu’il valait mieux écarter complètement de ce verset l’idée de manducation, d’après l’analogie du passage célèbre : “ la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie ”, 2 Cor. 3, 6. L’esprit représenterait donc l’explication spirituelle (non pas figurée toutefois) des promesses du Sauveur, la chair leur signification charnelle et matérielle. Or ceux-là donnaient un sens charnel aux paroles de Notre Seigneur, qui les entendaient de la façon grossière indiquée plus haut, et qui partaient de là pour se scandaliser ; au contraire, par l’interprétation spirituelle, on prenait ces mêmes paroles dans le sens relevé que Jésus lui-même avait en vue, tout en laissant à ce bon Maître le soin de le fixer plus nettement un jour par les faits. “ Ce que le Christ leur reproche donc, ce n’est pas qu’ils appréhendaient la manducation réelle de sa chair, mais c’est qu’ils concevaient sa manducation future d’une façon charnelle, comme les autres viandes, chacune selon son espèce. Il leur reproche donc de la manger sans l’esprit, ou sans la vie.  Car la  façon de manger la chair du Christ (toute réelle qu’elle soit) sera spirituelle et cachée, c’est-à-dire, sous l’espèce du sacrement, lequel, il faudra le croire, contient réellement le corps du Christ ”, Salmantic. De Euchar. Disput. 1, cap. 1, §1, n° 2. - Les paroles que je vous ai dites. Allusion nouvelle à la seconde partie du discours, versets 48 et ss. Jésus, comme tant d’autres fois dans le cours même de l’entretien, insiste sur sa divine autorité. Moi, par opposition aux docteurs terrestres. Voyez les versets 35, 40, 41, 44, 48, 51, 54. Les meilleurs et les plus nombreux manuscrits grecs (N, B, C, D, L, T, U, II, etc.) ont dites au parfait, comme la Vulgate, contre la leçon peu accréditée de la Recepta (E, F, Γ, Δ, Λ) ou le verbe est au présent. Le discours était achevé complet ; l’emploi du temps présent serait donc moins justifiable. - Jésus applique à ses paroles le principe qu’il vient de citer : sont esprit et vie, peut-il dire à leur sujet en toute vérité. “ Esprit ” dans le sens que nous avons adopté plus haut ; “ vie ” puisqu’elles produisent la vie en ceux qui les croient. Que les disciples vacillants cessent donc d’être choqués, scandalisés, comme si on prétendait les nourrir d’un corps humain coupé en morceaux sanglants. Le Christ leur donnera sa chair en aliment d’une manière toute autre, quoique réelle. Quant à conclure de ce verset avec Calvin, que Notre Seigneur lui-même y proteste contre la doctrine catholique relative à l’Eucharistie, Bossuet dit fort bien qu’il ne voit point cela dans “ l’évangile ” ; car Jésus “ ne rabat rien du littéral, mais y ajoute le spirituel et le divin ”.

 

Jean chap. 6 verset 65. - Mais il en est quelques-uns parmi vous qui ne croient pas. Car, dès le commencement, Jésus savait ceux qui ne croyaient pas, et quel était celui qui le trahirait.  - Malheureusement ils devaient s’endurcir dans leur incrédulité. Quelques-uns est d’une grande délicatesse ; il adoucit la tristesse de la situation. - Qui ne croient pas. Jésus dévoile la vraie cause de ce schisme imminent : c’est le manque de foi, beaucoup plus que la difficulté de comprendre, qui allait éloigner de lui un certain nombre de ses disciples. S’ils avaient consenti à croire, tout fût devenu facile. - Car Jésus savait…Observation d’une grande profondeur psychologique, qui rappelle 2, 24 et 25. L’évangéliste se propose de montrer que Notre Seigneur  n’avait pas été trompé par les disciples indignes qu’il s’était associés. “ Savait ” désigne comme au verset 62 une science divine. - Dès le commencement ne signifie pas ici “ de toute éternité ”, depuis l’origine des temps, ni “ dès l’exorde de son discours ”, mais “ depuis le commencement de sa vie publique ”, dès l’instant où il était entré en relations avec ses disciples. - Ceux qui ne croyaient pas. D’après le grec “ qui sont ”, présent plein d’actualité. - Et quel était celui qui le trahirait. (littéralement en grec qui est devant le livrer ; le traître est là sous les yeux de Jésus, mais son acte inique ne s’accomplira que plus tard : de là ce mélange intéressant du présent et du futur). Nous avons en cet endroit la première allusion au crime de Judas ; bientôt S. Jean ajoutera de nouveaux détails sur cette prescience de Jésus relativement au traître. Cf. versets 70 et 71. Même en ce temps de ses plus beaux succès, le Sauveur avait fréquemment devant les yeux son ignominieuse  passion, avec toutes les péripéties de ce drame sanglant.

 

Jean chap. 6 verset 66. - Et Il disait : C'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, si cela ne lui a été donné par mon Père.  - Et il disait. S. Jean, après cette courte interruption, reprend la suite des paroles adressées par Jésus à ses disciples incrédules. - C’est pour cela (parce que je savais qu’il y en a parmi vous qui ont une foi faible) que je vous ai dit que… Non seulement le Sauveur n’est pas surpris de la crise actuelle, mais il a averti d’avance les siens. - Personne ne peut venir à moi. C’est la pensée des versets 37 et 44, avec une légère modification. Elle forme ici comme un douloureux adieu de Notre Seigneur  à ses amis ingrats et infidèles.

 

Jean chap. 6 verset 67. - Dès lors beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n'allaient plus avec lui. - Conclusion tragique. Dès lors locution propre à S. Jean (ici et 19, 12), indique plus probablement la durée et non la cause. “ A partir de cet instant même ”, beaucoup… se retirèrent. Jésus avait pallié délicatement la triste réalité en parlant de “ quelques ” incrédules (verset 61) ; l’historien n’avait pas le même motif de faire cette réduction ; il dit “ beaucoup ” comme plus haut (verset 61). Hélas ! les derniers avertissements du bon Maître n’avaient pas opéré de conversions. - Se retirèrent, expression très significative et très pittoresque tout ensemble. Ces malheureux reviennent à leur état antérieur, après avoir abusé des plus grandes grâces. - Ils n’allaient plus : imparfait de la durée, rendu plus saillant encore par le prétérit qui le précède immédiatement. Ces apostats, une fois éloignés, ne revinrent plus ; la séparation fut définitive, et Jésus les abandonna à leur malheureux sort. Le verbe “ aller ” exprime fort bien aussi la vie errante du Sauveur, qui allait sans cesse d’un lieu à l’autre, suivi de ses disciples et évangélisait tout le pays. Cf. 7, 1 ; 11, 54 ; Luc. 8, 1 ; 9, 58, etc.

 

β. La crise et les apôtres. 6, 68-71.

 

Jean chap. 6 verset 68. - Jésus dit donc aux douze : Et vous, est-ce que vous voulez aussi vous en aller ?  Jésus donc dit.  Ce “ donc ” est très expressif. Jésus voit les Douze rangés autour de lui, après ce schisme désolant pour tous. Il connaît leurs sentiments intimes ; mais il veut leur fournir l’occasion de les affirmer hautement. D’ailleurs, parmi eux aussi, comme parmi les autres disciples, il tient à provoquer la crise ; car si elle sépare les indignes, elle affermit les bons et les rend stables à tout jamais. Judas sera séparé à son tour, quoique d’une manière latente. - Aux Douze. Fait étrange, que les rationalistes ne peuvent expliquer, mais qui est en harmonie parfaite avec ce que la tradition nous enseigne touchant la composition et l’authenticité du quatrième évangile (voyez les paragraphes 2 et 3 de la Préface) : S. Jean  n’a pas encore parlé des Douze en tant qu’ils formaient le collège apostolique, et il nous les présente brusquement ici comme des personnages familiers au lecteur ; preuve qu’il les suppose connus, grâce aux récits antérieurs et à la catéchèse. Il fera de même pour Pilate, pour Malchus, etc. - Et vous, est-ce que vous voulez... Jésus a confiance dans leur fidélité, mais il leur rappelle leur volonté libre. “ Comme s’il eût dit : Je n’ai rien à augmenter ni à diminuer à mon discours ; je n’y veux rien ajouter, ni je n’en puis rien rabattre : prenez maintenant votre parti ; je ne veux point de disciple qui n’aille jusque là et je mets leur foi à ce prix ”, Bossuet, Médit. sur l’Evang., La Cène, 40è jour. - En effet, que cette conduite de Jésus confirme admirablement tout ce qu’il a dit, s’il s’agit de la sainte Eucharistie dans son discours ! et comme elle est incompréhensible s’il a tenu en langage figuré ! Aurait-il perdu tant de disciples à propos d’une métaphore mal comprise ?

 

Jean chap. 6 versets 69 et 70. - Simon-Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. 70Et nous, nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu.  - Il y a longtemps qu’on l’a fait observer, S. Pierre est bien le même dans le quatrième évangile que dans les trois premiers : le même au point de vue du rôle prépondérant, qui deviendra plus tard la primauté d’honneur et de juridiction ; le même sous le rapport du caractère ardent, prompt, résolu, et de l’âme tendrement attachée à son Maître. Cf. 13, 6 et s., 24-36 ; 18, 10 ; 20, 2 ; 21, 3, etc. Ici comme en tant d’autres occasions il prend la parole au nom de tous. Les quelques mots qu’il prononce renferment trois puissants motifs d’adhérer étroitement à Jésus.

 - 1° Seigneur, il n’y a que vous au monde à qui nous puissions nous attacher : à qui irions-nous ? Jean-Baptiste, l’ancien maître de S. Pierre et de plusieurs des Douze, était mort à cette époque ; où aller si l’on abandonnait Jésus ?

 - 2° Les apôtres trouvaient auprès de Notre Seigneur  la satisfaction de tous leurs besoins intellectuels et moraux : vous avez (vous les possédez en propre et abondamment, de manière à les distribuer toujours et toujours) les paroles (sans article, des paroles) de la vie éternelle (qui procureront la vie éternelle). On croirait entendre un écho du verset 64. S. Pierre avait compris et goûté la richesse des enseignements de son second Maître.

 - 3° Jésus était à leurs yeux le Messie, le Fils de Dieu. Le langage de S. Pierre a ici une emphase et une solennité particulières, ainsi qu’il convient à une énergique profession de foi. C’est la première de  ses confessions glorieuses ; on trouvera la seconde dans S.  Matthieu, 16, 16 : elles sont tout à fait explicites l’une et l’autre. - Et nous pour répondre à la question de Jésus (verset 68) Est-ce que vous voulez aussi vous en aller ? - Nous avons cru : le parfait exprime “ des faits acquis, sur lesquels il n’y a plus à revenir ”. - Et nous avons connu. La connaissance n’est mentionnée qu’après la foi. Les apôtres avaient commencé par croire en Jésus ; unis à lui par une foi docile, ils avaient vu ensuite leurs connaissances grandir de plus en plus à son sujet. “ Nous avons cru, afin de connaître ; car si nous voulions connaître d’abord, pour croire ensuite, nous ne parviendrions ni à connaître, ni à croire. Qu’avons-nous cru, et qu’avons-nous connu? “ Que vous êtes le Christ, Fils de Dieu ”, c’est-à-dire, que vous êtes la vie éternelle, et que vous ne donnez dans votre corps et votre sang que ce que vous êtes ”, S. Augustin, Traité 27 sur S. Jean, 9. - Le Christ, le Fils de Dieu. Les variantes sont ici assez nombreuses dans les manuscrits grecs. La vraie leçon pourrait bien être “ le Saint de Dieu ”, ce qui équivaudrait à Messie. Beaucoup de manuscrits moins anciens et le syriaque ont toutefois : “ le Christ, le fils du Dieu vivant ”.

 

Jean chap. 6 verset 71. - Jésus leur répondit : Ne vous ai-je pas choisi au nombre de douze ? Et l'un de vous est un démon.  Le pronom est naturellement au pluriel, puisque S. Pierre avait parlé au nom de tous. La foi des Douze était admirable ; néanmoins Jésus va leur dire qu’ils ne doivent pas s’en attribuer personnellement le mérite, car n’est-ce pas lui-même qui leur a fait la grâce de les choisir ? et d’ailleurs, quoiqu’ils soient si peu nombreux, n’y a-t-il pas un traître parmi eux ? - Ne vous ai-je pas choisis…? “ Je ” et “ vous ” sont mis en opposition, et placés en avant par emphase. Le verbe composé exprime un triage soigneux, un choix délibéré. Cf Luc. 6, 13. - Douze ; douze seulement, et (“ et pourtant ”, le ton tragique) l’un de vous (encore l’emphase) est un démon. (δίαϐολός sans article ; un démon). Quel nom pour un apôtre directement choisi par Jésus ! Mais, en réalité, il fallait être de nature diabolique pour commettre le crime de Judas. Comparez les passages non moins expressifs 13, 2, 27 et luc. 22, 3.

 

Jean chap. 6 verset 72. - Il parlait de Judas Iscariote, fils de Simon ; car c'était lui qui devait le trahir, quoiqu'il fût l'un des douze. - Il parlait (en grec, avoir quelqu’un en vue, le désigner intérieurement. Cf. 8, 54 ; 9, 19, etc.). Notre Seigneur ne cita pas le nom du traître, car il aurait dû alors l’expulser immédiatement, ce qui n’entrait pas dans les plans providentiels. Mais aucune réserve de ce genre n’était imposée au narrateur, et S. Jean  se hâte de dénoncer Judas, comme s'il eût craint que le soupçon d'un crime si abominable atteignît pour un instant un autre apôtre. - Judas de Simon Iscariote. Sur ce surnom, voyez l’Évangile selon S. Matth., note de 10, 4. S. Jean aurait pu s'arrêter après la proposition qui précède ; mais il veut stigmatiser encore l'infâme action de Judas. “ Il devait trahir ”, marque une prévision certaine et infaillible ; au v. 65, nous lisions avec une nuance “ celui qui le trahirait ”. Cf. 12, 4 ; Matth. 11, 14 ; Luc 24, 21. Voyez cette formule infamante pareillement ajoutée au nom du traître dans Matth. 26, 14, 47; Marc 14, 10, 43 ; Luc 22, 3, 47. Dès cet instant, sans doute, Judas se sépara intérieurement de Jésus (v. 71, est un démon) ; mais il sut si bien cacher son jeu que les autres apôtres le regardèrent comme un ami jusqu'à ce qu'il consommât son crime. Cf. 13, 21-28.


 

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