13Alors quelqu’un de la foule lui dit : Maître, dites à mon frère de partager avec moi notre héritage. 14Mais Jésus lui répondit : Homme, qui m’a établi sur vous juge ou faiseur de partages ? 15Puis il leur dit : Voyez, et gardez-vous de toute avarice ; car un homme fût-il dans l’abondance, sa vie ne dépend pas des biens qu’il possède. 16Il leur dit ensuite cette parabole : Le champ d’un homme riche lui rapporta des fruits abondants. 17Et il pensait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas où serrer mes fruits. 18Et il dit : Voici ce que je ferai : j’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai tous mes produits et mes biens. 19Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. 20Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et ce que tu as préparé, à qui sera-ce ? 21Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu.
Luc chap. 12 verset 13. - Alors quelqu’un de la foule lui dit : Maître, dites à mon frère de partager avec moi notre héritage. - Étrange interruption en effet. Jésus parle d'intérêts tout spirituels, tout célestes, et voilà que, profitant sans doute d'une courte pause, un inconnu, préoccupé uniquement de ses intérêts matériels, le conjure de la façon la plus inopportune de l'aider à recouvrer une partie de son patrimoine, qu'un frère aîné semble avoir retenue injustement. Mais comme cette inopportunité même montre bien l'exactitude de S. Luc à suivre l'ordre historique des événements ! - On ne saurait dire en termes précis quel était le point en litige : la généralité des mots partager avec moi notre héritage ne le permet pas. D'après la loi mosaïque, Deut. 21, 17, l'aîné recevait une double part des biens du père ; mais la fortune de la mère était divisée en portions égales entre tous les enfants. Cfr. Selden, De success. in bona, 5, 6 ; Saalschütz, Mosaisches Recht, t. 2, p. 821. Du moins, l'impression produite par le début du récit est que le suppliant avait été réellement lésé dans ses droits. Ce n'était, hélas !, ni la première ni la dernière fois que la division existait entre des frères à propos d'héritage! On a parfois soutenu, mais sans le moindre fondement, que l'auteur de l'interruption était un disciple de Notre-Seigneur. Sa requête prouve au contraire qu'il ne connaissait pas du tout l'esprit du divin Maître. Seulement, il avait compris que Jésus était un homme d'une profonde sagesse ; il avait entrevu qu'il jouissait d'une grande autorité : c'est pourquoi il avait imploré son arbitrage, dans l'espoir de recouvrer grâce à lui sa propriété.
Luc chap. 12 verset 14. - Mais Jésus lui répondit : Homme, qui m’a établi sur vous juge ou faiseur de partages ? - La réponse du Sauveur est un refus formel, et un refus empreint d'une certaine sévérité (sur l'emploi de Homme, voyez Rom. 2, 1, 3). Évidemment, elle fait allusion aux dures paroles qui furent un jour adressées à Moïse par un de ses concitoyens mécontent de son intervention, Ex. 2, 14 : « Qui t’a institué chef et juge sur nous ?». Le royaume de Jésus n'est pas de ce monde : Notre-Seigneur ne veut donc se mêler ni d'affaires d'héritage, ni d'affaires politiques (cfr. Matth. 22, 17 et parall.), tout cela étant étranger à sa mission, et n'ayant aucun rapport direct avec l'établissement de la vraie religion. « Il faisait bien de dédaigner les biens de la terre celui qui était descendu pour les divins…Ce n’est donc pas sans raison qu’est rebuté ce frère qui voulait assigner le dispensateur des choses célestes à des choses périssables », s. Ambroise, h. l. Plus tard, il est vrai, S. Paul recommandera aux chrétiens de juger entre eux leurs affaires contentieuses, 1 Cor. 6, 1-6 ; mais le cas n'était plus le même. S. Augustin, constamment dérangé dans ses occupations intellectuelles et mystiques par la foule des plaideurs qui venaient le prier d'être leur arbitre, regrettait, nous dit-il (Enarrat. in Ps. 118, 115), de ne pouvoir répondre à la suite de Jésus : « Qui m'a établi… ? ». - Juge ou faiseur de partage : Deux expressions techniques, dont la première désigne le juge chargé de trancher la question de droit, la seconde l'expert qui divise l'héritage conformément à la sentence des tribunaux.
Luc chap. 12 verset 15. - Puis il leur dit : Voyez, et gardez-vous de toute avarice ; car un homme fût-il dans l’abondance, sa vie ne dépend pas des biens qu’il possède. - Puis il leur dit : C'est-à-dire à tous ceux qui l'entouraient alors. Cfr. v. 1. « A l’occasion de ce demandeur stupide, il s’est efforcé de prémunir les foules et les disciples, par des préceptes et des exemples, contre cette peste de l’avarice », V. Bède, h. l. - Voyez, et gardez-vous de toute avarice. L'adjectif « toute » manque dans la Recepta ; mais son authenticité est garantie par de nombreux manuscrits (A, B, D, K, L, M, Q, R, U, X, etc.) et par plusieurs versions (Syr., Itala). Le motif allégué par Jésus, car un homme fût-il dans l'abondance…, est un peu obscur dans l'expression ; mais, comme le dit fort bien Maldonat, « Les paroles sont plus difficiles à comprendre que ne l’est le sens lui-même. Car le sens en est très clair, et tous les docteurs conviennent que la vie de l’homme ne consiste pas du tout dans l’abondance des richesses ». Non, la vie d'un homme ne consiste pas dans l'abondance des biens qu'il possède ! L'opulence ne fait pas vivre une minute de plus ; elle n'est pas une condition essentielle de l'existence humaine, ni du bonheur humain.
Luc chap. 12 verset 16. - Il leur dit ensuite cette parabole : Le champ d’un homme riche lui rapporta des fruits abondants. - Jésus commente par une belle parabole, par un frappant exemple, l'importante vérité qu'il vient d'énoncer en termes généraux. - Un homme riche. C'est le héros du petit drame exposé par le divin Maître ; triste héros pourtant, car nous ne découvrirons en lui rien de spirituel ni d'élevé : il est mondain jusqu'à la moelle des os. Quoiqu'il possède déjà beaucoup, son idéal est de posséder encore davantage. Mais voici que ses désirs vont être pleinement satisfaits : le champ lui rapporta beaucoup de bien. Son champ ! Ce n'est pas assez dire, car le texte grec contient un mot dont la signification littérale serait « la région, la contrée », ce qui désigne de vastes domaines. Les exégètes anciens et modernes font observer à bon droit que l'homme riche présenté par Notre-Seigneur comme un modèle à éviter avait une fortune très légitimement acquise. « Il ne pensait ni à s'emparer des champs de ses voisins, ni à déplacer les bornes, ni à dépouiller le pauvre, ni à tromper le simple », S. August., Serm. 178, 2. « Cette façon de s’enrichir est tout à fait innocente, mais n’en est pas moins périlleuse », Bengel. Cfr. Maldonat, h. l. En effet, il y a longtemps que le sage l'a prophétisé, Prov. 1, 32 : « La prospérité des insensés les détruira ». Comp. Eccl. 5, 10. Les grecs et les Latins avaient d'ailleurs des maximes analogues, fruits d'une expérience souvent vérifiée. « L'argent stimule l'avare, sans le rassasier » (axiome romain).
Luc chap. 12 verset 17. - Et il pensait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas où serrer mes fruits. - Ce verset et les deux suivants contiennent un monologue d'une parfaite exactitude psychologique, et admirablement décrit. - Que ferai-je ? Se demande avec anxiété le riche propriétaire, mis subitement dans l'embarras. Et quel embarras ! Je n'ai pas où serrer mes fruits... « La richesse trouble l’homme plus que la pauvreté », S. Augustin. « O angoisse née de la satiété ! La fertilité de son champ angoisse l’âme de l’avare. Car il dit : que ferai-je ? Il montre par là que l’intensité de ses désirs l’opprime; et qu’il peinait pour un assemblage de petites choses », S. Greg. Moral. 15, 22. C'est le cas de citer le vers de Virgile, Georg. 1, 49 :
« Les moissons abondantes de blé rompent les granges. »
Ou celui de Tibulle, 2, 5, 84 :
« Cérès distend les granges pleines de blé. »
Le vieux proverbe a raison : « L’inquiétude suit l’augmentation de la richesse ». Si la plupart des hommes se tourmentent parce qu'ils n'ont pas tout ce dont ils ont besoin ou tout ce qu'ils désirent, il en est d'autres qui s'inquiètent parfois à propos de leur superflu, dont ils ne savent que faire. Comme s'il n'y avait pas des pauvres pour les délivrer de ce souci ! « Tu as pour entrepôt le sein des pauvres, la maison des veuves, les bouches des enfants. », S. Ambroise, de Nabuthe, 7. Cfr. S. August. Serm 36, 9 ; S. Basile, ap. Cat. S. Thom. ; Eccli. 29, 12. Mais c'est l'égoïsme qui donne ici le ton. Le riche de notre parabole ne pense qu'à lui-même, comme le montre le pronom « je » répété cinq fois avec emphase.
Luc chap. 12 versets 18 et 19. - Et il dit : Voici ce que je ferai : j’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai tous mes produits et mes biens. 19Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. - Après avoir cherché pendant quelque temps d'une manière anxieuse, il arrive enfin à une solution qu'il a tout lieu de croire excellente. Ses greniers sont trop étroits, qu'importe ? Il les détruira, et il en construira de plus vastes, capables de contenir ses splendides récoltes. Et que dira-t-il à sa pauvre âme, qu'il n'envisage pas ici comme la partie supérieure de son être, mais comme le siège des plaisirs et le centre des jouissances ? Il lui tiendra un langage d'Épicurien : Tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années. Il se délecte dans cette pensée ; mais quelle erreur est la sienne : Un païen va lui faire la leçon :
« Une chose appartient à quelqu’un. En une seconde soit par la demande, soit par la vente, soit par la violence ou la mort, elle change de propriétaire, et ses droits sont cédés à d’autres », Horat. Ep. 2, 2, 171.
On dirait qu'il veut copier les sentiments et les paroles de cet autre riche que le livre de l'Ecclésiastique, 11, 18 et 19, signale pour le condamner : « Tel s’enrichit à force d’être économe et regardant, mais voici ce qu’il y gagne : Quand il dit : « Enfin le repos ! Maintenant je vais jouir de mes biens », il ignore combien de temps cela va durer : il devra laisser ses biens à d’autres et mourra ». - Repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. Quelle émotion, quelle rapidité, dans cette dernière ligne du soliloque ! Le malheureux semble jouir déjà par avance. Mais il ne jouira pas longtemps, bien qu' « il avait escompté de longues périodes de sécurité », Tertullien.
Luc chap. 12 verset 20. - Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et ce que tu as préparé, à qui sera-ce ? - Fin terrible d'un beau rêve. Peu importe du reste le moyen auquel Dieu aura recouru pour se faire entendre : nous n'avons pas à nous inquiéter de ce détail (voyez dans Maldonat le résumé des anciennes opinions), car l'essentiel consiste dans les paroles mêmes. - Insensé. Celui sur qui retombe cette épithète avait pourtant paru si sage ! Il avait combiné des plans si ingénieux ! Mais en réalité il n'était qu'un insensé. « Quelle sotte chose que vouloir disposer du temps. Nous ne contrôlons même pas le lendemain. Quelle grande démence il y a dans les ambitieux projets des commençants ! J’achèterai, je construirai, je croirai, j’exigerai, j’obtiendrai des honneurs. Jusqu’à ce que la lassitude de la vieillesse me réduise à l’inactivité », Sénèque, Ep. 101. Cfr. Jac. 3, 13 et 14. C'est, comme le dit justement Vitringa, Erkl. Der Parab., p. 781, le Nabal du Nouveau Testament. Cfr. 1 Reg. 25, 25. - Cette nuit même… c'est-à-dire dans quelques instants, dans quelques heures tout au plus, car on le suppose étendu sur sa couche pendant la nuit, et demeurant éveillé par suite de ses préoccupations et de ses projets. - On te redemandera ton âme : l'emploi du temps présent indique aussi un très court délai. Le on, forme plurielle, a été diversement interprété. On lui a fait désigner tour à tour des assassins (Paulus, Bornemann), les anges de la mort (von Gerlach, etc. Cfr. Job. 33, 22), Dieu lui-même (ce serait alors un pluriel de majesté). Laissons-lui, à la suite de Jésus, son « effrayante obscurité » (Trench). Cfr. v. 48 : 14, 35. - Ce que tu as préparé… Tirant le voile sur le sort qui attend dans l'autre vie une âme aussi mondaine, la parabole revient, et c'est son dernier trait, sur les richesses accumulées par celui dont elle raconte la triste histoire. A qui appartiendront tant de trésors ? Les ennuis causés par cette incertitude sont fréquemment signalés dans les saints Livres. Ps. 38, 7 : « il amasse, mais qui recueillera ? » ; Eccl. 2, 18 et ss. : « Je déteste tout ce travail que j’accomplis sous le soleil et que je vais laisser à mon successeur. Qui sait s’il sera sage ou insensé ? Ce sera lui le maître de tous ces travaux accomplis par ma sagesse sous le soleil. Cela aussi n’est que vanité ! ». Cfr. Ps. 48, 16-20 ; Jer. 17, 11 ; Job. 27, 16 et 17.
Luc chap. 12 verset 21. - Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu. - Conclusion et morale de la parabole. Jésus met en regard deux sortes de trésors, les trésors matériels, périssables, et les trésors spirituels, éternels. Il nomme ingénieusement les premiers amasser des trésors pour soi-même, et les seconds être riche par rapport à Dieu. Malheur à quiconque ne thésaurise que pour lui-même, dans des vues égoïstes ! Il périra, et ses richesses périront avec lui. « Tu es captif et esclave de ton argent. Tu sers ton argent qui ne te sert pas pour ta servitude. Tu accumules un patrimoine qui t’écrase de la lourdeur de son poids. Tu ne te souviens plus de ce que Dieu a répondu au riche qui empilait avec une sotte exultation la débordante récolte de ses fruits. Pourquoi engranges-tu pour toi seul tes richesses, toi qui augmentes la valeur de ton patrimoine avec tes souffrances, pour qu’en devenant plus riche en ce monde, tu deviennes plus pauvre devant Dieu ? », S. Cypr., de Op. et Eleemos.