31Le même jour, quelques-uns des pharisiens s’approchèrent, et lui dirent : Allez-vous-en, et partez d’ici, car Hérode veut vous tuer. 32Il leur dit : Allez, et dites à ce renard : Voici que je chasse les démons, et que j’opère des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour tout sera consommé pour moi. 33Cependant il faut que je marche aujourd’hui, et demain, et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem. 34Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu n’as pas voulu ! 35Voici que votre maison vous sera laissée déserte. Je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vienne le moment où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
Nouveau trait propre au troisième Évangile, et bien intéressant pour l'histoire des relations mutuelles de Notre-Seigneur, d'Hérode Antipas et des Pharisiens.
Luc chap. 13 verset 31. - Le même jour, quelques-uns des pharisiens s’approchèrent, et lui dirent : Allez-vous-en, et partez d’ici, car Hérode veut vous tuer. - Quelques-uns des pharisiens s’approchèrent… Démarche étrange assurément. Toutefois, il faut avoir bien mal compris l'ensemble de la narration évangélique dans ce qu'elle rapporte des relations antérieures des Pharisiens avec Jésus, ou il faut vouloir excuser à tout prix la secte, pour dire avec M. Cohen, les Pharisiens, 1877, t. 2, p. 51 : « Hérode… avait incarcéré Jean-Baptiste… Il voulut de même faire saisir Jésus. Or, ce furent les Pharisiens qui vinrent avertir ce dernier des mauvais desseins du tétrarque et lui fournirent les moyens de se sauver à temps (!). Une telle démarche prouve que ce parti était loin d'être malveillant à l'égard de Jésus ». Comme si les Pharisiens ne nous étaient pas au contraire apparus constamment comme les ennemis acharnés du Sauveur ! Comme si Jésus lui-même ne montrait pas, dans sa réponse empreinte de sévérité, qu'il comprenait fort bien les intentions de ces ennemis hypocrites, et qu'il ne se laissait pas tromper par eux, même quand ils affectaient d'être inquiets pour sa vie ! « Ils faisaient semblant de l'estimer », disait déjà S. Cyrille (in Cat.) en toute justesse. - Partez d'ici. Notre-Seigneur était alors, croyons-nous, en Pérée, province qui appartenait comme la Galilée au territoire d'Hérode Antipas. - Car Hérode veut vous tuer. Ces prétendus amis allèguent, pour exciter Jésus à fuir au plus vite, ce motif, qui pouvait paraître de prime abord d'autant plus vraisemblable, que le tétrarque avait quelque temps auparavant fait mourir Jean-Baptiste. Énonçaient-ils un fait réel ? Hérode nourrissait-il vraiment des projets sanguinaires à l'égard de Jésus ? Ou bien était-ce une ruse dont se servaient les Pharisiens pour effrayer leur adversaire, l'éloigner d'une contrée paisible où il ne courait aucun danger, le pousser dans la direction de la Judée et de Jérusalem, le déconsidérer en le montrant comme un homme timide et lâche ? Beaucoup d'interprètes (entre autres Théophylacte, Euthymius, Maldonat, Corneille de Lapierre, Fr. Luc, Calmet, Olshausen, Ebrard, Stier) ont admis cette dernière hypothèse, parce qu'elle est en conformité parfaite avec le caractère fourbe, rusé, des Pharisiens, et aussi parce que la première semble difficilement conciliable avec les sentiments habituels d'Antipas pour Jésus. Comparez 9, 9, et 23, 8, où nous voyons le tétrarque manifester un vif désir de voir Notre-Seigneur. Toutefois, la manière dont le divin Maître répond aux Pharisiens (« allez et dites à ce renard ») indique plutôt qu'Hérode jouait un rôle personnel dans cet épisode. Nous savons par sa conduite à l'égard du Précurseur qu'il avait une âme extrêmement mobile, ce qui produisait en lui de perpétuelles contradictions. Jaloux de son pouvoir, il avait redouté Jean-Baptiste : n'était-il pas naturel qu'il craignît de même le Prophète, le Thaumaturge, qui exerçait sur la foule une si grande influence ? Il est donc assez probable qu'il s'était entendu avec les Pharisiens pour l'intimider, sans songer peut-être à exécuter la menace qu'il lui faisait porter. Voyez dans Amos, 7, 10-17, une intrigue du même genre, destinée à mettre fin aux prophéties que lançait contre le royaume d'Israël le pasteur de Thécué.
Luc chap. 13 verset 32. - Il leur dit : Allez, et dites à ce renard : Voici que je chasse les démons, et que j’opère des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour tout sera consommé pour moi. - Les commentateurs admirent à l'envi la dignité, le calme, la sainte hardiesse, le sens profond de la réponse de Jésus. Elle est présentée à dessein sous une forme un peu obscure et énigmatique. Mais, si Hérode et ses ambassadeurs éprouvèrent quelque embarras pour la comprendre, nous pouvons aujourd'hui la saisir sans beaucoup de peine. - Allez. Vous me dites de m'en aller ; moi, je vous donne le même conseil. - Dites à ce renard. Jésus est loin de tenir ici le langage d'un courtisan. Mais que cette épithète peu flatteuse accolée par lui au nom d'Hérode était bien méritée ! Il n'est pas un peuple pour qui le renard n'ait été un emblème de ruse, de dissimulation, de méchanceté. « Comme de deux façons se commet une injustice, par la fraude ou des injures, la fraude étant apparentée au renard et l’injure au lion, l’une et l’autre sont étrangères à l’homme, mais la fraude est la plus odieuse », Cic. De offic. 1, 13. Elien, Histor. 4, 39, place les renards au sommet de la malignité et de la ruse. « Les Égyptiens furent d’une finesse rusée, c’est pourquoi on les compare aux renards », Talmud, Schamoth R. 22. Voyez d'autres exemples dans Bochart, Hierozoïcon, t. 1, p. 889, Wetstein et Schoettgen, Horae in h. l. Or, l'histoire présente rarement des natures aussi intrigantes, aussi dissimulées, aussi fourbes que celle d'Hérode Antipas : sa vie, telle que nous la lisons dans les écrits de Josèphe, est un tissu de ruses malsaines. Et voici que Jésus le prenait en flagrant délit sous ce rapport ! - Voici que je chasse les démons, et que j'opère des guérisons. Par ces quelques mots, Notre-Seigneur désigne son ministère dans ce qu'il avait de plus saillant, l'expulsion des démons et les guérisons miraculeuses. Il passait en faisant le bien, en accomplissant des œuvres de charité, et voilà que ses ennemis le redoutaient comme un homme dangereux, et cherchaient à se débarrasser de lui par des menaces ! Mais ces menaces n'étaient pas capables de l'impressionner. Quelle noble fermeté dans ces deux verbes employés au temps présent (je chasse, j'opère), qui dénotent une résolution inébranlable d'agir quand même, jusqu'à l'heure marquée par la divine Providence. Les expressions aujourd'hui, demain et le troisième jour ne doivent pas se prendre à la lettre, comme si c'étaient des dates strictement chronologiques. La parole de Jésus perdrait ainsi de sa grandeur. A la suite des anciens, qui les avaient très bien comprises, nous les entendrons d'une manière large. « Par aujourd’hui, demain, et le troisième jour, est désignée la totalité du temps requis pour son œuvre », Cajetan, h. l. De même au v. 33. - Tout sera consommé pour moi…. Il n'est pas difficile d'indiquer ce que représente cette consommation dont Jésus parle avec tant de solennité. « C'est sa mort qu'il appelle consommation », Noël Alexandre. Cfr. Joan. 19, 28 ; Hebr. 2, 10 ; 5 , 9. Voir aussi les Lexiques de Schleusner et de Bretschneider. Notre-Seigneur voulait dire par ce langage figuré : Ma mort ne tardera pas beaucoup, mais mon ministère n'est pas encore arrivé à son terme. Je reste donc ; je n'ai pas à modifier les plans divins pour un Hérode. Autant cette parole est belle, autant serait mesquine, M. Reuss (Hist. Évang. p. 482) a raison de l'affirmer, l'interprétation suivante de plusieurs auteurs contemporains : J'ai encore pour deux jours de guérisons et d'expulsions à opérer dans ce pays ; d'ici à trois jours j'aurai fini et je partirai ! - Notons en passant que si S. Luc ne mentionne qu'un tout petit nombre de miracles durant cette période de la vie publique de Notre-Seigneur (quatre seulement du ch. 10 au ch. 17), le présent verset prouve que ce silence n'indique pas une cessation des prodiges. Jésus continuait donc d'opérer des merveilles ; mais les écrivains sacrés ne pouvaient les signaler toutes.
Luc chap. 13 verset 33. - Cependant il faut que je marche aujourd’hui, et demain, et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem. - Cependant, continue, le Sauveur, il faut que je marche aujourd'hui. Le moment fixé pour mon départ viendra pourtant, et alors je m'en irai dans une autre contrée ; mais ce ne sera pas pour fuir, comme si j'avais peur des embûches d'Hérode : ce sera tout au contraire pour aller affronter la mort au lieu où je dois la subir. En effet, il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. « Ce n'est pas que tous les prophètes soient morts dans Jérusalem, ni qu'il y ait sur cela aucune loi ; mais, pour exagérer la cruauté de cette ville, le Sauveur dit qu'elle est si accoutumée à répandre le sang des prophètes qu'il ne semble pas qu'un prophète puisse mourir ailleurs ». D. Calmet. Surtout, il convenait que le Messie mourût dans la capitale juive. Sa personne était donc inviolable sur le territoire d'Hérode, quels que fussent les desseins de ce tyran. Qu'importaient au lion de la tribu de Juda les ruses d'un timide renard ?
Luc chap. 13 verset 34. - Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu n’as pas voulu ! - A cette parole, dans laquelle plusieurs interprètes ont vu, peut-être justement, une fine et mordante ironie soit à l'égard de Jérusalem, soit envers Antipas, Notre-Seigneur ajoute quelques mots de lamentation douloureuse. Il mourra bientôt dans la ville sainte : la résidence messianique sera donc une cité déicide, et quels malheurs ne s'attirera-t-elle pas par ce crime horrible : Il ne peut s'empêcher de gémir sur elle. - On trouve aussi dans S. Matthieu, mais à une autre place, 23, 37-39 (voyez le commentaire), cette apostrophe poignante de Jésus à Jérusalem. Aurait-elle été répétée deux fois ? Cela nous paraît fort vraisemblable ; du moins l'on admet généralement qu'elle convient très bien dans les deux circonstances où nous la trouvons. - Jérusalem, Jérusalem. « C’est la germination de la parole de celui qui prend pitié ou qui aime excessivement », S. Cyrille. - A cette ville coupable Jésus reproche rapidement son crime principal : elle massacre sans pitié ceux qui lui sont envoyés de Dieu pour la sauver. Dans le texte grec, les verbes expriment plus fortement encore la fréquence, la réitération de l'acte incriminé. - J'ai voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes. Dans le texte de S Matthieu nous lisons « combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes ». S. Augustin, Enarrat. in Psalm. 62, applique mystiquement à tous les hommes cette gracieuse image : « Si l’esprit infernal est pareil à un vautour, ne sommes-nous pas cachés sous les ailes d’une poule divine, et peut-il nous atteindre? Cette poule, qui nous rassemble sous ses ailes, jouit d’une force invincible ». - Tu n'as pas voulu. Les habitants de Jérusalem, demeurés incrédules, avaient refusé par là même le puissant et doux abri que voulait leur donner Jésus. Aussi les aigles de Rome, en s'abattant sur eux, les trouveront-ils sans aucune défense.
Luc chap. 13 verset 35. - Voici que votre maison vous sera laissée déserte. Je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vienne le moment où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! - La sentence est clairement formulée. La demeure sacrée des Juifs, c'est-à-dire le temple, sera délaissée par l'hôte divin dont elle était le palais (l'adjectif déserte, qu'omettent les meilleurs manuscrits, Sinait., A, B, K, L, R, S, etc., est probablement un emprunt fait à S. Matthieu). Le 4ème livre (apocryphe) d'Esdras, 1, 30-33, annonce ce terrible abandon presque dans les mêmes termes, et comme le résultat du même crime : « Je vous ai rassemblés comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes. Maintenant, que ferai-je de vous ? Je vous éloignerai de ma face… Le Seigneur tout puissant a dit : votre maison est déserte. ». Depuis des siècles, quand un pèlerin juif arrive à Jérusalem, on fait dans son vêtement une petite déchirure en disant : « Sion a été changée en un désert, elle gît dévastée ». Le Dr israélite A. L. Frankl, de qui nous tenons ce détail (Nach Jerusalem, t. 2, p. 14), relate (ibid., p. 24) ces tristes paroles que lui adressa dans la ville sainte un de ses coreligionnaires : « Ici tout est poussière. En tout autre lieu de la terre ce qui avait été détruit renaît de ses ruines ; mais ici rien ne verdit, rien ne fleurit, quoiqu'il y mûrisse un fruit au goût amer, le chagrin de voir que Jérusalem a disparu. N'attends ici aucune joie, ni des hommes, ni des montagnes ». Détails caractéristiques, qui prouvent jusqu'à quel point s'est réalisée la prédiction de Jésus. Cependant le Sauveur, miséricordieux alors même qu'il menace et châtie, ouvre aux Juifs, en terminant, une perspective de bonheur, leur laisse un espoir de salut. Bientôt, ils cesseront de le voir ; mais un jour, convertis et devenus croyants, ils le recevront ne poussant ce cri d'allégresse et d'amour : Béni soit celui qui vient… Ce sera aux grandes assises du jugement général. - Et maintenant, jetons un coup d’œil d'ensemble sur la réponse de Jésus (vv. 32-35) pour en contempler toute la richesse. Admirons la manière dont le Seigneur manifeste, par ces quelques paroles, sa parfaite connaissance du cœur humain, car il discerne en un instant le rusé renard ; admirons la précision et la vigueur de sa prompte réplique, le dédain qu'il oppose au fourbe tétrarque, la sévérité avec laquelle il traite les Pharisiens hypocrites, la sainte sérénité qui domine tout l'épisode, l'irrésistible énergie de sa dénonciation associée à la tendresse de son amour qui gémit…, enfin la sublimité du regard prophétique qu'il jette aussi bien sur l'histoire du passé que sur les événements futurs de sa vie et de sa mort, et même, au v. 35, sur les scènes glorieuses et finales des derniers jours. » Stier, Reden des Herrn, h. l. Partout et toujours, c'est le divin Jésus !