Jésus naît à Bethléem (vv. 1-7). - Les bergers, avertis par un ange, viennent l'adorer (vv. 8-20). - La Circoncision (v. 21). - Les mystères de la Purification et de la Présentation (vv. 22-38). - Abrégé de l'enfance de Jésus (vv. 39-40). - Jésus parmi les Docteurs (vv. 41-50). - De douze à trente ans (vv. 51-52).
Il règne un parfait organisme dans les premières pages du troisième Évangile. Après la conception miraculeuse de Jean-Baptiste, 1, 5-25, S. Luc a raconté l'Incarnation du Verbe, 1, 26-38 ; après la naissance et la circoncision du Précurseur, accompagnées du « Benedictus », 1, 57-79, il relate de même la nativité et la circoncision du Christ, accompagnées du cantique des anges, 2, 1-21. Entre les deux conceptions et les deux naissances s'était placé, comme un beau trait d'union, le mystère de la Visitation de Marie, avec le « Magnificat », 1, 39-56. Du reste l'écrivain sacré n'avait eu qu'à reproduire dans son récit l'harmonie des faits eux-mêmes. - Nous diviserons en deux parties ce nouveau paragraphe. S. Luc expose d'abord, vv. 1-7, comment le Christ, par suite d'une mesure toute providentielle, naquit à Bethléem ainsi que l'avaient prédit les prophètes. Cfr. Mich. 5, 2. Il montre ensuite, vv. 8-20, quels furent les premiers adorateurs de l'Enfant-Dieu.
1Or il arriva qu’en ces jours-là, il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. 2Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie. 3Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. 4Joseph aussi monta de Nazareth, ville de Galilée, en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, 5pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était enceinte. 6Or il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait enfanter furent accomplis. 7Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.
Les vv. 1 et 2 contiennent une note historique destinées à expliquer pourquoi Jésus ne naquit pas à Nazareth où vivaient sa Mère et son père nourricier, mais à Bethléem, bien loin de la Galilée. Ces quelques lignes sont tellement hérissées de difficultés qu'on a pu à bon droit leur donner le nom d'énigme chronologique. Aussi ont-elles été l'objet de discussions sans cesse renouvelées, de systèmes nombreux et, dans le camp rationaliste, d'accusations passionnées contre l'authenticité ou la véracité de ce passage de S. Luc. Cfr. Strauss, Vie de Jésus, § 31, t. 1, p. 232 et ss. Il n'est pas possible, dans un commentaire, de traiter à fond une question aussi compliquée ; nous indiquerons du moins les meilleurs principes de solution, et nous renverrons le lecteur studieux à quelques dissertations et monographies spéciales où il trouvera tous les rensignements désirables, notamment à Sanclemente, de anno Chr. Dom. Natal. 4, c. 3 et 4 ; Huschke, Ueber den zur Zeit der Geburt Jesu Christi gehaltenen Census, Breslau, 1840 ; H. Wallon, De la croyance due à l'Évangile, Paris, 1858, pp. 296-339 ; Wieseler, Chronologische Synopse der vier Evangelien, 1843, pp. 79-122 ; Id., Beitraege zur richtigen Würdigung der Evangelien, p. 16 et ss. ; Kitto, Cyclopaedia of biblical Literature, et Smith, Dictionary of the Bible, au mot Cyrenius ; Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s. v. Quirinius ; Browne, Ordo saeclorum, Appendix 2, 40 et ss. ; Zumpt, Commentatio de Syria Romanorum provincia a Caesare Augusto ad T. Vespasianum ; Id., das Geburtsjahr Christi, 1869 ; Patritii, de Evangeliis lib. 3, dissert. 18 ; Aberle, Theolog. Quartalschrift, 1874 ; Tholuck, die Glaubwürdigkeit der evangelischen Geschichte, p. 162 et ss. ; Caspari, Chrolog. geograph. Einleitung in das Leben J. C., 1869, p. 30 et ss.
Luc chap. 2 verset 01. – Or il arriva qu’en ces jours-là, il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. - 1. En ces jours là. Cette date, vague en elle-même (comp. Matth. 3, 1 et l'explication), est précisée par le contexte, 1, 26, 36, 56 ; 2, 6 et 7 ; elle nous ramène au v. 79 du chap. 1, par conséquent aux jours qui suivirent la naissance de Jean-Baptiste. L'édit émanait de César Auguste, neveu du célèbre Jules César et le premier des empereurs romains. Il avait pour objet de recenser toute la terre. Cette expression représente parfois dans la Bible la seule Palestine, mais il n'est pas possible de lui donner ici avec Paulus, Kuinoel, Hug, etc., cette signification restreinte : la manière dont elle est rattachée au nom d'Auguste s'oppose à une telle interprétation. Il s'agit donc vraiment de l'empire romain, que les Latins appelaient fièrement le « disque de la terre » ; l'hyperbole n'avait au reste rien de trop exagéré, puisque la plus grande partie du monde connu subissait alors les lois de Rome. Par « recensement » il faut entendre l'action d'inscrire sur les registres civils le nom, l'âge, la condition, la fortune, la patrie de tous les habitants d'une contrée. Comp. Polyb. 10, 7. L'évangéliste n'a donc pas voulu parler d'une simple opération cadastrale, comme l'ont cru Kuinoel, Olshausen, Ebrard, Wieseler, etc. - Le fait si clairement énoncé par l'évangéliste dans ce premier verset soulève déjà de grosses difficultés, parce que, nous dit-on, 1° les historiens latins et grecs de l'époque gardent un silence absolu sur cet édit d'Auguste ; 2° le décret eût-il été porté, il ne pouvait s'appliquer à la Judée, qui n'était pas encore province romaine au moment de la naissance de Jésus-Christ puisqu'elle était gouvernée par Hérode. Pesons tour à tour ces deux objections :
- 1° L'histoire profane fût-elle entièrement muette sur l'édit signalé par S. Luc, son silence ne constituerait qu'une preuve négative, qui ne saurait infirmer le témoignage si formel de l'évangéliste. Les annalistes contemporaines omettent de la même manière les recensements opérés antérieurement par Jules César, et pourtant leur existence ne crée par le moindre doute (voyez Wieseler, Beitraege zur richtig. Würdigung der Evangelien, 1869, p. 51). De plus, comment se fait-il que Celse et Porphyre, ces ennemis si acharnés du Christianisme, qui se sont fait un malin plaisir de relever les prétendues contradictions ou erreurs des Évangiles, n'aient rien objecté contre ce passage de S. Luc ? Mais nous avons des raisons plus positives à alléguer. Comme l'admettent aujourd'hui les archéologues, les juristes et les historiens les plus distingués (Savigny, Huschke, Ritschl, Peterson, Marquardt, etc.), la compilation de rapports et de documents statistiques forme un des traits distinctifs de la politique d'Auguste. Des pièces importantes, dont nous possédons au moins quelques fragments, prouvent jusqu'à l'évidence que le premier empereur romain dût faire pendant son règne plusieurs opérations analogues à celle que signale S. Luc. A sa mort, lisons-nous dans Suétone, Aug. 100 101, on trouva trois protocoles réunis à son testament. « Des trois volumes, un est consacré aux dispositions pour ses funérailles; l’autre à un exposé des choses qu’il a faites, à être gravé sur des tables d’airain placées devant le mausolée; le troisième à un résumé de son règne ». De l' « index rerum gestarum », il existe une copie célèbre, gravée à l'entrée du temple d'Ancyre en Galatie, qui avait été élevé en l'honneur d'Auguste) : il y est expressément question de trois recensements dont l'un eut lieu l'an de Rome 746, c'est-à-dire peu de temps avant la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ (voyez Wallon, l. c. p. 300 et ss. ; Bougaud, Jésus-Christ, 2è édit. p. 158 et ss.). Le « Breviarium imperii » a disparu. Nous savons par les résumés qu'en donnent Tacite et Suétone de quelles matières il traitait : « C'était le tableau de la puissance publique : on y voyait combien de citoyens et d'alliés étaient en armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces, l'état des tributs et des péages, l'aperçu des dépenses nécessaires et des gratifications » (Tacite, Annales, 1, 11). N'est-il pas évident que, pour réunir toutes ces notions, il avait fallu faire des dénombrements dans toute l'étendue de l'empire et même chez les peuples alliés ? Ajoutons enfin que les historiens postérieurs confirment de la façon la plus positive les données de S. Luc, et certainement d'après des sources indépendantes de l'Évangile, puisqu'ils ajoutent les plus minutieux détails. « César Auguste, écrit Suidas (ap. Wieseler, Beitraege, p. 53), ayant choisi vingt hommes d'entre les plus excellents, les envoya dans toutes les contrées des peuples soumis, et leur fit faire l'enregistrement des hommes et des biens. » De même S. Isidore de Séville, Cassiodore, etc. Voyez Wallon, l. c., p. 305 et ss. - 2° Au moment de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la Judée, il est vrai, n'était pas encore province romaine, et Hérode-le-Grand, qui la gouvernait, avait le titre de « Rex socius » ; mais cette apparence de liberté n'empêchait pas le pays et son chef d'être d'humbles vassaux de l'empire, comme le prouve l'histoire juive de ces temps. L'indépendance de la nation théocratique était alors purement nominale, et l'on ne voit pas ce qui eût empêché Auguste de dénombrer le peuple d'Israël si cela entrait dans ses vues. Qui ne sait qu'en pratique Hérode ne cessa d'agir comme un serviteur très obéissant d'Auguste ? Un jour qu'il avait montré quelques velléités de s'affranchir de cette sujétion absolue, l'empereur ne craignit pas de lui écrire que si « jusque-là il l'avait traité en ami, désormais il le traiterait en sujet. ». Jos. Ant. 16, 9, 3. D'ailleurs, un exemple positif, celui des « Clitae », petit peuple de Cilicie (Tacit. Ann. 6, 41), nous apprend que les Romains forçaient parfois les nations alliées de subir le recensement.
Luc chap. 2 verset 02. - Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie. - Ce recensement fut le premier de ceux qu'opéra Cyrinus : l'écrivain sacré distingue donc plusieurs dénombrements opérés par Cyrinus (cfr. Act. 5, 37) , et il affirme que celui dont il parle présentement fut le premier. - Gouverneur de Syrie. La Syrie était alors une province romaine (bornée au N. par le Taurus, à l'O. par la Méditerranée, avec Antioche pour capitale) ; or ; être chef d'une province, c'était être « proconsul ». Tel était donc le titre officiel du personnage que la Vulgate nomme Cyrinus, et qu'il serait plus exact d'appeler « Quirinus » car tel était son vrai nom latin. Cfr. Sueton. Tib. 49 ; Tac. Ann. 3, 48. Publius Sulpicius Quirinus, né à Lanuvium de parents obscurs, sut s'élever par son ardeur guerrière et son habileté dans les affaires jusqu'aux premières fonctions de l’État. Il fut consul en 742 (U.C.), obtint quelque temps après les honneurs du triomphe pour avoir soumis les farouches montagnards d'Homona en Pisidie, accompagna en 755 le jeune Caius César en Arménie comme conseiller, et gouverna la Syrie de 759 à 764. Mais c'est précisément cette dernière date qui crée à l'exégète la plus grande des difficultés contenues dans ce passage, puisque, d'après S. Luc, Quirinus aurait été proconsul de Syrie l'année même de la naissance du Sauveur, tandis que, d'après les historiens romains, il ne le serait devenu qu'environ dix ans plus tard. Les rationalistes les plus modérés concluent de là que le récit de S. Luc est « évidemment erroné « . Les autres crient au mythe, à la légende, à la duperie même. Comment résoudre ce problème ? Parmi les nombreux systèmes proposés successivement dans la louable intention de justifier S. Luc, il en est d'une grande faiblesse, par exemple celui de Venema, Valckenaer, Kuinoel, Olshausen, etc., qui voudraient supprimer le v. 2 comme une interpolation, et en général tous ceux qui consistent à introduire quelque modification dans le texte. L'authenticité parfaite du v. 2 est trop bien démontrée pour que l'on puisse recourir à des conjectures aussi arbitraires. Mais les hypothèses sérieuses ne manquent pas. 1° Herwart, Bynaeus, Périzonius, le P. Pétau, D. Calmet, Huschke, Wieseler, Ernesti, Ewald, Haneberg et d'autres critiques traduisent : Ce dénombrement eut lieu avant que Quirinus fût gouverneur de la Syrie. Ils croient pouvoir justifier leur opinion à l'aide d'exemples assez nombreux, pris dans les auteurs soit sacrés soit classiques. 2° D'après Lardner et Münter, le titre de gouverneur serait donné à Quirinus par anticipation (ce premier dénombrement eut lieu sous la direction de Quirinus qui fut plus tard proconsul de Syrie), ou bien 3° il ne désignerait pas le proconsulat proprement dit, mais des pouvoirs extraordinaires en vertu desquels Quirinus aurait présidé au recensement de 75° (Casaubon, Grotius, Deyling, Sanclemente, Neander, Hug, Sepp, Schegg, etc.). On explique ainsi comment Tertullien, Adv. Marcion. 4, 19, attribue à Sentius Saturninus, gouverneur de Syrie quelque temps avant la naissance de Jésus, le recensement signalé en cet endroit par S. Luc, tandis que S. Justin dit à plusieurs reprises qu'il fut dirigé par Quirinus (Apol. 1, 34, 46 ; Dial. c. Tryph. 78). Nos deux écrivains ecclésiastiques auraient raison, puisque, dans ce système, Saturninus et Quirinus avaient présidé de concert au dénombrement. 4° Le recensement aurait été commencé en réalité vers 750 sous les ordres du proconsul d'alors ; mais, interrompu bientôt après par la mort d'Hérode, il n'aurait été repris et achevé que sous le gouvernement de Quirinus, quand la Judée perdit entièrement le peu d'indépendance qui lui restait (Paulus, J.P. Lange, van Oosterzee, Hales, Wallon, etc.). Pour donner plus de force à cette opinion, plusieurs de ses défenseurs changent le texte qui devient, en réunissant les vv. 1 et 2 : En ce temps-là César Auguste porta un édit pour que tout l'empire fût dénombré ; mais l'entière exécution de ce décret n'eut lieu en Judée que sous le proconsulat de Quirinus. 5° Des calculs aussi savants qu'ingénieux de M. Zumpt (l. c.) ont rendu entièrement vraisemblable l'hypothèse d'après laquelle Quirinus aurait été proconsul de Syrie à deux reprises, une première fois entre P. Quinctilius Varus et M. Lollius, précisément vers l'époque de la Nativité du Sauveur, et une seconde fois de 759-764. Le rationaliste E. de Bunsen admet lui-même la possibilité de ce fait (Chronology of the Bible, 1874, p. 70). S. Justin affirme d'ailleurs très formellement dans un des passages cités plus haut (Apol. 1, 46) que Jésus est né « sous Quirinus », c'est-à-dire sous le gouvernement de Quirinus. - Assurément, aucun des systèmes qui précèdent ne fait disparaître d'une manière absolue la difficulté que nous avons signalée, attendu qu'aucun d'eux n'est complètement certain ; du moins ils en fournissent tous une solution très raisonnable, spécialement les trois derniers. Ils suffisent dans tous les cas, pour démontrer que S. Luc ne s'est pas trompé et qu'il n'a pas faussé l'histoire. Mais admirons les exigences inouïes, nous ne voulons pas dire la mauvaise foi, de MM. les rationalistes à l'égard des écrivains sacrés. « Si nous trouvions dans Zonaras, ou dans Malalas, ou dans quelque autre compilateur byzantin un renseignement analogue à celui que nous fournit ici le troisième Évangile, nous le regarderions simplement comme une richesse précieuse pour la science historique, comme un complément des sources anciennes si souvent incomplètes. Pourquoi donc S. Luc serait-il moins bien traité ? » Aberle, l. c., p. 102. Comp. Wallon, l. c., p. 298, et l'Évang. Selon S. Matth. p. 60. Nous en avons dit assez pour montrer qu'entre S. Luc, contemporain des événements qu'il raconte, et les critiques qui jugent ces mêmes faits à 1900 ans de distance, un homme raisonnable n'a pas de peine à faire son choix.
Luc chap. 2 verset 03. - Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. - Après avoir mentionné l'édit de César Auguste, v. 1, et nommé le commissaire impérial qui fut chargé de l'exécuter, v. 2, S. Luc expose rapidement la manière dont le recensement eut lieu dans les pays juifs. En effet, c'est à la Palestine que nous devons restreindre, d'après le contexte, l'application du v. 3. - Chacun dans sa ville. Chez les Juifs, la cité propre d'un chacun n'était ni celle de sa naissance, ni celle de son domicile ; c'était celle où avait été fondée la famille à laquelle il appartenait (voyez le v. 4). Tout Israélite était donc censé faire partie de la ville ou de la bourgade habitée primitivement pas ses ancêtres. Là du reste se conservaient les registres de la famille, et là aussi, pour ce motif, chaque citoyen venait faire contrôler son identité lorsqu'il y avait un dénombrement. Il est vrai que, suivant le droit romain, les inscriptions officielles de ce genre avaient lieu soit à la ville d'origine, soit à la résidence actuelle, et les rationalistes n'ont pas manqué d'accuser ici encore notre évangéliste d'incohérence et d'inexactitude ; mais, pour renverser cette nouvelle objection, il suffit de rappeler que les Romains, par politique, se pliaient souvent pour les détails non essentiels aux usages particuliers des peuples qu'ils avaient soumis. C'est donc conformément aux anciennes coutumes d'Israël que fut exécuté le présent édit d'Auguste. Voyez Wallon, l. c., pp. 334 et ss.
Luc chap. 2 verset 04. - Joseph aussi monta de Nazareth, ville de Galilée, en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David. - De l'empereur romain, du proconsul de Syrie, du recensement des Juifs, nous arrivons, par des cercles de plus en plus restreints, à S. Joseph et à Marie. « Monter » était, dans la littérature juive, l'expression consacrée pour désigner un voyage à Jérusalem et aux alentours, parce que, de quelque côté que l'on vînt, il fallait monter avant d'y arriver. Voyez Matth. 20, 17, Gesenius, Thesaur., et dans Riess, Atlas de la Bible, le profil de la planche 7. Les mots suivants, de Galilée … Bethléem, indiquent le point de départ et le terme du voyage des saints époux. De la Galilée Joseph et Marie se rendirent en Judée ; de la cité de Nazareth ils vinrent dans la cité de David, appelée Bethléem. Le trajet était long et pénible : du reste il diffère à peine de celui que la Mère de Dieu avait accompli quelques mois auparavant (voir la note de 1, 39), pour aller visiter sa cousine Elisabeth. Comp. R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4 ; Vict. Ancessi, Atlas bibliq. pl. 15. Sur Bethléem, voyez l'Évangile selon S. Matth. p. 49 ; Tobler, Bethlehem in Palaestina topog. und histor. Geschildert, 1849 ; Robinson, Palaestina, t. 2, pp. 379-386 ; Baedeker's Palaestina u. Syrien, pp. 253 et ss. On appelait Bethléem la « cité de David » parce que le fondateur de la plus célèbre des dynasties juives y était né et y avait passé les années de sa jeunesse. Comp. 1 Reg. 16, 1 ; 17, 12. - Il était de la maison et de la famille de David. Comp. 1, 27. Les mots maison et famille sont à peu près synonymes dans ce passage : néanmoins, il est possible d'établir entre eux une légère différence, si l'on se reporte à l'antique organisation du peuple juif. Famille paraît correspondre aux grandes branches entre lesquelles se partageaient les tribus ; maison désignerait par métonymie les subdivisions de ces branches, c'est à dire les familles. La signification du premier de ces noms (famille) serait ainsi plus étendue que celle du second (maison). S. Luc les associe évidemment pour montrer que S. Joseph se rattachait de la façon la plus stricte à la race de David.
Luc chap. 2 verset 05. - Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était enceinte. - Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse. Marie était-elle donc tenue de comparaître personnellement à Bethléem ? Beaucoup d'interprètes l'ont pensé à la suite de plusieurs Pères. Elle était, disent-ils, fille unique et héritière, et en cette qualité, il fallait qu'elle vînt elle-même se faire enregistrer. Selon d'autres, elle avait accompagné librement S. Joseph à Bethléem. Comprenant que « la Providence disposait ainsi des événements et qu'elle voulait que Jésus-Christ naquît à Bethléem pour accomplis les prophéties qui l'avaient ainsi marqué » (Calmet, h. l.), elle s'était mise généreusement en route, s'abandonnant sans réserve à la conduite de Dieu. Les mots son épouse décrivent avec une exquise délicatesse la condition actuelle de Marie. Elle était maintenant l'épouse de Joseph, leur mariage ayant été célébré quelque temps après qu'elle fut revenue d'Hébron (comp. L'Evang. Selon S. Matth. pp. 41 et ss.) ; mais elle était demeurée vierge comme une fiancée : de là cette surprenante association d'idées.
Luc chap. 2 verset 06. - Or il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait enfanter furent accomplis. - En apparence, les saints époux étaient venus à Bethléem pour un motif vulgaire, comme d'humbles citoyens qui obéissaient à un décret de l'empereur ; mais Dieu se sert des actions libres des hommes pour accomplir ses grands desseins. Sans qu'il s'en doutât, Auguste servait les intérêts du Royaume des Cieux. Sa signature au bas d'un édit avait contribué à la réalisation d'un ancien oracle. Comp. Bossuet, 2lévations sur les Mystères, 16è semaine, 5è Élévation. - Les jours où elle devait enfanter. Voyez 1, 57 et le commentaire. Tout porte à croire, d'après l'ensemble du récit, que l'enfantement de Marie eut lieu durant la première nuit qui suivit son arrivée à Bethléem. Alors, selon la magnifique expression de S. Paul, Gal. 4, 4, sonna la plénitude des temps. « Quand vint la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, sous la loi. »
Luc chap. 2 verset 07. - Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie. - L'antiquité est unanime à le dire, la naissance de Jésus fut prodigieuse et surnaturelle comme sa conception. Marie le mit au monde sans douleur et sans cesser d'être vierge. « Vierge avant l’enfantement, pendant l’enfantement et après l’enfantement. » St. Augustin Serm. 123. Sur le mot « premier-né » voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 47. Ainsi que l'a remarqué S. Cyrille, édit. Mai, p. 123, Jésus est nommé premier-né à deux points de vue, comme fils de Dieu et comme fils de Marie ; il est donc fils unique dans le second cas tout aussi bien que dans le premier. - Elle l'enveloppa de langes. Avant de quitter Nazareth, Marie s'était munie de tout ce qui devait lui être nécessaire pour le divin Enfant qu'elle attendait. - Et le coucha dans une crèche. Dans les soins que la Vierge-Mère rendit elle-même à son fils, avec un mélange inénarrable de respect et de tendresse, nous aimons à voir, à la suite des anciens exégètes catholiques, une preuve de son enfantement miraculeux. « On tire de ce texte un argument non de peu de poids pour confirmer l’enseignement de l’église catholique à savoir que Marie a enfanté sans pratiquer une ouverture et sans douleur ». Maldonat. Il résulte en toute hypothèse de ce passage que le Christ est né dans une étable. Quel lieu d'origine et quel berceau ! Mais, remarque Bossuet, 6è Élévation de la 17è semaine, « digne retraite pour celui qui dans le progrès de son âge devait dire : Les renards ont leurs trous, et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes du monde, ont leurs nids, tandis que le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête… Et à la lettre, dès sa naissance, il n'eut pas où reposer sa tête. ». Digne berceau, ajouterons-nous, pour Celui qui devait mourir sur une croix ! Jésus entre au monde comme il en sortira, dans la pauvreté et dans l'humiliation. Le « textus receptus » emploie l'article défini la crèche (au lieu de une), on a souvent conclu que Jésus était né dans une étable déterminée par le contexte, c'est-à-dire dans celle qui appartenait à l'hôtellerie mentionnée plus bas, conjecture en effet très plausible. Nous devons toutefois observer que l'article est omis par des manuscrits importants, tels que A, B, D, L, Z, Sinait., etc. Aujourd'hui, c'est dans une grotte (surmontée d'une riche basilique que Sainte Hélène construisit en 327) qu'on montre au pèlerin ému le lieu consacré par la naissance de l'Homme-Dieu ; et les écrivains protestants, d'ordinaire si peu respectueux pour ce qu'ils appellent des « traditions monacales », sont obligés de reconnaître que la crypte dite de la Nativité a des titres réels à notre vénération. Voyez Thomson, the Land and the Book, p. 645 ; Geikie, Life and Words of Christ, 9è éd., t . 1, p. 558 ; Farrar, Life of Christ, 23è éd. t. 1 p. 5 ; etc. Cette grotte est mentionnée dès le second siècle par S. Justin Mart., adv. Tryph. 78. Origène la signale également, contr. Cels. 1, 51 ; de même Eusèbe, Demonstr. Evang. 7, 2, Vita Const. 3, 43 ; de même S. Jérôme, Epist. 49 ad Paul., qui passa dans une grotte voisine les dernières années de sa vie ; de même le Protévangile de S. Jacques, ch. 18. En effet, de nos jours encore on utilise à Bethléem plusieurs grottes en guise d'étables. La petite chapelle de la nativité a environ 15 pieds de long, 5 de large et 10 de haut : elle va en se rétrécissant vers le fond. Elle est toute entière revêtue de marbres précieux. En avant de l'autel, on lit sur une dalle blanche, ornée d'une étoile d'argent et surmontée de lampes nombreuses qui brûlent constamment, ces paroles bien éloquentes dans leur simplicité : « Ici est né Jésus Christ de la Vierge Marie ». Heureux ceux qui se sont agenouillés en cet endroit béni ! (voir le plan et la description des sanctuaires de Bethléem dans Baedeker, Palaestina und Syrien, pp. 255 et ss. ; Sepp, Jerusalem u. das h. Land, t. 2, p. 436 et ss. ; Mgr Mislin, les Saints Lieux, 2è éd. t. 3, pp. 313 et ss. ; Tobler, Bethlehem in Palaestina, S. Gall 1849). Quant au bœuf et à l'âne si souvent représentés auprès de la crèche de Jésus, il est sans doute permis de ne voir en eux, à la suite de graves auteurs, qu'une application allégorique de divers passages des prophètes, notamment d'Isaïe, 1, 3, et d'Habacuc, 3, 2 d'après les Septante et l'Itala : « Tu seras connu au milieu de deux animaux »), par conséquent qu'une pieuse et naïve légende. Néanmoins il est remarquable 1° que plusieurs Pères, et des plus autorisés, affirment en termes formels la présence de ces deux animaux, par exemple S. Pierre Chrysolog., serm. 156, 159 ; s. Jérôme, Ep. ad Eustoch. 108, al. 27, 10 ; S. Paulin de Nole, Ep. 31, al. 11, ad Sever., etc. (comp. L'Evang. Apocr. de Nativ. Mariae, c. 14) ; 2° que le bœuf et l'âne apparaissent sur les monuments les plus antiques de l'art chrétien. Comp. Bottari, Roma sotterran. 22, 85, 86, 143. « On n’a pas pu jusqu’à présent repérer aucune de ces effigies antérieures au deuxième siècle, de laquelle les deux animaux auraient été absents ». A coup sûr une tradition si ancienne et si constante n'est pas sans valeur. Voyez Curci. Lezioni esegetiche e morali sopra i quattro Evangeli, 1874, t. 1, p. 274 et s. ; Baronius, ad ann. Chr. 1, n. 3 ; Benedict. 14, de Festis J. Chr., lib. 1, c. 17, nn. 36 et 37. Rien n'était plus naturel que la présence d'un bœuf et d'un âne dans une étable. - Sur la crèche conservée à Rome dans l'église de sainte Marie-Majeure, voyez Rohault de Fleury, Mémoire sur les Instruments de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pp. 278 et ss. - Parce qu'il n'y avait pas de place pour eux… L'évangéliste indique par cette réflexion, à la fois si simple et si pathétique, pourquoi Marie et Joseph durent se réfugier dans une étable. Pour des personnes de distinction on se serait peut-être gêné afin de leur faire de la place ; mais aucun des premiers occupants ne voulut sacrifier de ses aises en faveur d'étrangers d'aussi pauvre apparence, et c'est ainsi que Jésus ne trouva en naissant d'autre abri qu'une étable, même dans le pays de ses royaux ancêtres. Du reste, dans cette même contrée, Ruth et David n'avaient-ils pas mené la vie la plus humble, celle-là glanant son pain dans les champs de Booz, Ruth, 2, 2 et ss., celui-ci faisant paître les troupeaux de sa famille, 1 Reg. 16, 11 ? Voyez Marche, Walks and Homes of Jesus, pp. 9 et ss. - Dans l'hôtellerie. Sous cette expression, une imagination d'Occidental voit une hôtellerie proprement dite, avec le confort plus ou moins grand qu'on y peut obtenir pour son argent ; mais nous sommes en Orient, et l'Orient, surtout alors, ne connaissait guère ce genre d'établissement. Il s'agit donc ici du kahn ou caravansérail que le voyageur trouve presque toujours dans les bourgades orientales, et où on lui fournit gratuitement, non pas les vivres dont il doit lui-même s'occuper, mais le couvert, c'est-à-dire un simple abri. Un caravansérail consiste d'ordinaire en un bâtiment assez vaste, peu élevé, sans étages, grossièrement construit, qui devient bientôt très malpropre. Voyez une intéressante description de M. Dixon, Holy Land, t. 1, ch. 13. Chaque voyageur s'y installe à son gré ; en cas de presse les derniers venus s'arrangent comme ils peuvent, et l'on comprend sans peine qu'à la veille d'un recensement l'hôtellerie publique de Bethléem regorgeât d'étrangers. - Admirons, avant d'aller plus loin, la simplicité du récit de S. Luc. Quelques lignes seulement pour raconter la naissance du Messie ! Est-ce ainsi qu'on aurait écrit un mythe ou une légende ? Lisez les Évangiles apocryphes et vous verrez la différence. (Voyez Hoffmann, Leben Jesu nach den Apokryphen). « C'est comme si l'on comparait à une belle nuit d'été, doucement éclairée par la lune, une décoration théâtrale illuminée à la chinoise », van Oosterzee, h. l. Et pourtant, malgré cette extrême concision, quelle beauté, quelle fraîcheur, quel pittoresque, quel charme vraiment divin ! Il y a là, on l'a dit bien souvent, une preuve évidente d'authenticité et de véracité.