Parabole de l'économe infidèle (vv. 1-13). - Les Pharisiens se moquent de Jésus (v. 14). - Il leur rappelle quelques grands principes du royaume des cieux (vv. 15-18). - Parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare (vv. 19-31).
Il existe une étroite connexion entre ce chapitre et le précédent. Il se compose aussi de paraboles, qui furent prononcées à la même occasion, et devant le même auditoire (cfr. vv. 1, 14, 15, et 15, 1-3). Le but seul diffère, car Jésus abandonne le ton de l'apologie pour prendre celui de l'instruction. Il ne justifie plus sa conduite à l'égard des pécheurs, mais il enseigne soit à ses disciples dans la parabole de l'économe infidèle, soit aux Pharisiens dans celle du mauvais riche, l'usage qu'il faut faire des richesses pour parvenir au salut.
1Jésus disait aussi à ses disciples : Un homme riche avait un économe, et celui-ci fut accusé auprès de lui d’avoir dissipé ses biens. 2Et il l’appela, et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais gérer mon bien. 3Alors l’économe dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître m’ôte la gestion de son bien ? Travailler la terre, je ne le puis, et je rougis de mendier. 4Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j’aurai été destitué de la gestion, il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons. 5Ayant donc fait appeler chacun des débiteurs de son maître, il disait au premier : Combien dois-tu à mon maître ? 6Il répondit : Cent mesures d’huile. Et l’économe lui dit : Prends ton obligation, assieds-toi vite, et écris cinquante. 7Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Il répondit : Cent mesures de froment. Et il lui dit : Prends ton obligation, et écris quatre-vingts. 8Et le maître loua l’économe infidèle de ce qu’il avait agi habilement ; car les enfants de ce siècle sont, dans leur monde, plus habiles que les enfants de lumière. 9Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. 10Celui qui est fidèle dans les moindres choses, est fidèle aussi dans les grandes ; et celui qui est injuste dans les moindres choses, est injuste aussi dans les grandes. 11Si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables ? 12Et si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous ? 13Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et mammon.
Cette parabole a été, pour maint exégète, une vraie pierre d'achoppement. Le cardinal Cajetan, qui ne manquait ni de science, ni de hardiesse, déclare qu'il est en effet des détails qu'il renonce à interpréter, de crainte de tomber dans des inconséquences manifestes. La nomenclature des travaux composés tout exprès en vue d'éclaircir ce petit drame serait considérable (voyez l'indication des plus récents dans les commentaires de Meyer et de Baumgarten-Crusius) ; celle des explications qu'ils proposent aurait de quoi stupéfier le lecteur, tant on trouve d'extravagances de toute espèce. Aujourd'hui l'on est cependant tombé d'accord sur les points principaux, chose du reste qui serait arrivée depuis longtemps si l'on eût moins subtilisé, surtout dans le camp hétérodoxe, et si l'on eût tenu un plus grand compte des indications fournies par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même (voir les vv. 8-13 et les commentaires). Le but général du divin narrateur est en effet bien manifeste : c'est de montrer aux chrétiens la manière dont ils doivent se servir des biens de ce monde pour arriver au salut.
Luc chap. 16 verset 1. - Jésus disait aussi à ses disciples : Un homme riche avait un économe, et celui-ci fut accusé auprès de lui d’avoir dissipé ses biens. - Il disait aussi à ses disciples. Après une pause de quelques instants, Jésus prit de nouveau la parole ; toutefois, comme l'indique cette formule de transition, c'est aux disciples et non aux Pharisiens qu'il s'adresse désormais directement (vv. 1-13). Par le mot « disciples »il ne faut entendre ni les douze Apôtres d'une manière exclusive, ni les seuls publicains signalés plus haut (14, 1), mais tous ceux des auditeurs qui croyaient en Jésus. - Un homme riche… Ce riche propriétaire est la figure du Seigneur, auquel tout appartient dans le ciel et sur la terre. Les commentateurs qui lui font représenter Mammon (Meyer, J.P. Lange, Schenkel), Satan (Olshausen), le monde personnifié (Schegg), l'empereur romain (!), ou qui laissent à dessein sa nature dans le vague (de Wette, Crombez) nous semblent s'écarter de la véritable interprétation. - Qui avait un économe. Selon S. Jérôme, ad Algas, quaest. 6, cet économe ne serait pas un fermier, mais un homme d'affaires, un administrateur général des biens, muni de très amples pouvoirs, à la façon d'Eliézer chez Abraham. Cet intendant symbolise tous les hommes, en tant qu'ils devront un jour rendre à Dieu un compte sévère des talents multiples qui leur auront été confiés. Comment divers exégètes ont-ils pu voir en lui le type de Judas Iscariote, de Ponce-Pilate, des Pharisiens, des publicains ? - Celui-ci fut accusé… Le verbe grec employé dans le texte primitif signifie souvent « calomnier » ; mais on admet communément qu'il équivaut ici à « accuser » : il ressort en effet du contexte que l'accusation n'était que trop fondée. Néanmoins, ce mot (littéralement « je jette de travers ») désigne en outre une dénonciation secrète, faite par un motif de malignité, d'envie. Cette expression n'apparaît pas ailleurs dans le Nouveau Testament. - D'avoir dissipé ses biens. Ou plutôt de dissiper ses biens, car ce sont des malversations actuelles qu'on lui reproche. Nous avons rencontré le même mot dans l'histoire du prodigue, 12, 13.
Luc chap. 16 verset 2. - Et il l’appela, et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais gérer mon bien. - Cette histoire familière, dont le monde offre des exemples quotidiens, continue sa marche naturelle. Le maître fait venir aussitôt l'accusé. - Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? « D'une voix indignée, d'un ton de reproche », Kuinoel. C'est aussi une parole d'étonnement : Est-il possible que j'apprenne sur vous de pareilles choses ? « De toi, que j'avais chargé de gérer mes biens ! ». Wetstein. - Rends compte de ta gestion. Avant de congédier son régisseur infidèle, car c'est un congé définitif et en règle qu'il lui donne par les mots suivants, car tu ne pourras plus désormais gérer…, le propriétaire exige de lui, selon l'usage en pareil cas, des comptes rigoureux, emblème de ceux que nous aurons à rendre au souverain Juge après notre mort. Ses paroles ne contiennent donc pas une simple menace hypothétique, car il est complètement sûr du fait.
Luc chap. 16 versets 3 et 4. - Alors l’économe dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître m’ôte la gestion de son bien ? Travailler la terre, je ne le puis, et je rougis de mendier. 4Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j’aurai été destitué de la gestion, il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons. - Le petit monologue de l'économe est admirable de pittoresque et de vérité psychologique. Il ne cherche pas à se justifier : par quelles excuses pourrait-il pallier ses dilapidations ? Mais, sûr de perdre sa place, il se demande quels pourront être désormais ses moyens d'existence. - Que ferai-je ? Exorde du conseil qu'il tient avec lui-même. C'est que la misère est son unique perspective ; en effet, il ne s'est pas enrichi aux dépens de son maître, mais il a dépensé au jour le jour, en débauches sans doute, le fruit de ses vols domestiques. - Avec quelle habileté il pèse les différents partis entre lesquels il peut choisir ! Tout bien considéré, il n'a que cette alternative : Travailler la terre (bêcher, piocher), ou mendier. Travailler la terre, il en est incapable. « Que veux-tu donc que je fasse ? Des œuvres champêtres ? Ce sont là des choses charmantes que la fortune ne m’a pas apprises », Quintilien, Decl. 9. Mendier, il ne saurait s'y résoudre. Plutôt mourir que d'en venir à cette honte ! Cfr. Eccli. 40, 28-30. - Alors il réfléchit quelques instants. Son embarras n'est pas de longue durée, car voici qu'il s'écrie tout à coup : Je sais ce que je ferai ! Il a conçu un plan habile pour vivre à l'aise sans travailler et sans trop s'humilier. Il va s'arranger de telle sorte qu'il ait jusqu'à la fin de ses jours des amis chez qui il sera sûr de trouver les vivres et le couvert : qui me reçoivent dans leurs maisons. Et pourtant, le genre de vie qu'il ambitionnait est décrit dans les saints Livres sous les plus sombres couleurs : « Mieux vaut la nourriture du pauvre sous un toit de planches, qu’un festin magnifique dans une maison étrangère, quand on n’a pas de domicile », Eccli. 29, 29-31. Mais mieux valait encore cela que la misère. - Trait naturel et dramatique : le sujet de me reçoivent n'est pas nommé ; il reste dans la pensée du régisseur, mais la suite du récit nous le révélera.
Luc chap. 16 verset 5. - Ayant donc fait appeler chacun des débiteurs de son maître, il disait au premier : Combien dois-tu à mon maître ? - Aussitôt dit, aussitôt fait. Du reste, l'intendant n'avait que peu de temps à sa disposition pour régler et présenter ses comptes. - Chacun des débiteurs… Ces débiteurs n'étaient pas, comme l'ont pensé quelques interprètes, des fermiers qui payaient leurs redevances en nature. Le mot grec correspondant ne peut désigner que des débiteurs ordinaires, auxquels avaient été fournies à crédit des denrées qu'ils n'avaient pas encore payées. On a également supposé d'une manière toute gratuite qu'ils étaient insolvables, et que le régisseur passe actuellement avec eux un concordat avantageux à la fois pour eux-mêmes et pour le propriétaire ; ou bien, qu'en esprit de réparation, l'économe infidèle avait tiré de sa propre bourse et remis à son maître les sommes dont il leur faisait grâce. Mais le texte et le contexte supposent au contraire de la façon la plus manifeste que nous sommes en face d'une criante injustice, simplement destinée à ménager dans l'avenir à son auteur une situation tolérable. - Il disait au premier. Tous les débiteurs furent convoqués, probablement l'un après l'autre. La parabole n'en mentionnera nommément que deux, mais ce sera en manière d'exemple : le régisseur se comporta de même avec tous.
Luc chap. 16 versets 6 et 7. - Il répondit : Cent mesures d’huile. Et l’économe lui dit : Prends ton obligation, assieds-toi vite, et écris cinquante. 7Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Il répondit : Cent mesures de froment. Et il lui dit : Prends ton obligation, et écris quatre-vingts. - Cent mesures d'huile. La mesure, inconnue des classiques dans l'acception que nous lui trouvons ici, équivalait soit au bath (22 livres) soit au métrétès attique (38 litres). Cfr. Keil, Handbuch der bibl. Archaeologie, t. 2, p. 139 et ss. ; Smith, Dict. of the Bible, au mot Weights a. Measures ; Wetzer et Welte, Dict. encycl. de la Théologie catholique, art. Mesures des anc. Hébreux ; Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s.v. Maasse. D'ailleurs l'on n'est pas encore parvenu à déterminer d'une manière certaine la valeur des mesures hébraïques. - Prends ton obligation : traduction du grec qui signifie littéralement ton écrit ; ton reçu, dirions-nous. Les manuscrits Sinait., B, D, L, ont obligations au pluriel ; de même la version copte. - Assieds-toi. Trait pittoresque ; dans le grec, t'étant assis. - Écris… Cela encore est tout à fait naturel et graphique. L'intendant redoute une surprise fâcheuse ; il presse ses gens pour que la transaction soit promptement terminée. - Cinquante. De la sorte, la dette se trouvait réduite d'une moitié, par conséquent de 2000 litres environ. Il est difficile de dire si l'opération demandée consista simplement à modifier les chiffres du reçu primitif (chose d'une exécution aisée, puisque les lettres hébraïques, qui servent aussi à fabriquer les nombres, ont souvent entre elles une assez grande ressemblance), ou si le débiteur dût écrire en entier un nouvel acte. Le texte semble favoriser la première hypothèse. - Cent mesures de froment. Le kôr était chez les Hébreux une autre mesure de capacité, la plus grande de celles qui servaient pour les légumes secs : il contenait 10 baths, c'est-à-dire environ 400 litres. - Écris quatre-vingt. Cette fois, l'économe ne remettait que la cinquième partie de la dette : il est vrai que la remise équivaut à 8000 litres. Pourquoi cette différence ? Est-ce, ainsi qu'on l'a pensé, un détail insignifiant (Euthymius), une simple variante destinée à rendre le récit plus vivant ? Nous préférons y voir un trait de grande finesse psychologique de la part de l'intendant. Il connaît son monde, comme l'on dit, et prévoit que les mêmes effets seront produits avec des concessions différentes, selon les circonstances personnelles des débiteurs.
Luc chap. 16 verset 8. - Et le maître loua l’économe infidèle de ce qu’il avait agi habilement ; car les enfants de ce siècle sont, dans leur monde, plus habiles que les enfants de lumière. - Ayant appris ce qui s'était passé, le maître ne peut s'empêcher d'admirer d'une certaine manière la conduite de son régisseur. Assurément sa louange ne retombait pas sur l'acte en lui-même, qui était une insigne fourberie ; aussi la parabole prend-elle soin d'appeler en cet endroit l'intendant économe infidèle. Ce que le propriétaire louait, c'était le caractère ingénieux de l'expédient, l'habileté avec laquelle cet homme avait immédiatement trouvé un moyen pratique pour se tirer d'embarras : parce qu'il avait agi habilement. « Son maître lui donna des louanges, non pas sans doute à cause de l’injustice qu’il avait commise, mais en raison de l’adresse qu’il avait montrée » S. August. Enarrat. In Ps. 53, 2. C'est faute de n'avoir pas établi cette distinction qu'on s'est si souvent mépris sur le sens général de notre parabole, et qu'on a vu dans ce verset tantôt un indice évident de la conversion du régisseur (voyez la note du v. 5), tantôt (telle était l'opinion de Julien l'apostat) une apologie de l'injustice et du vol. L'acte de l'économe n'est pas apprécié au point de vue moral, mais simplement comme une heureuse adaptation des moyens à la fin. Cfr. Trench, Synonymes du N. T., trad. franç., § 65. Ainsi donc, le maître « loue l'ingéniosité tout en condamnant les faits » (Clarius). Les paroles qui suivent l'indiquent clairement. - Car les enfants de ce siècle… Nom parfaitement approprié pour désigner les mondains, qui s'inquiètent avant tout des intérêts matériels, qui ont toutes leurs pensées, tous leurs désirs dirigés vers la terre. Cfr. 20, 34. Évidemment l'économe infidèle était un enfant de ce siècle. - Plus habiles que les enfants de lumière. L'Itala disait « plus rusés ». Cfr. S. August., l. c. Aux fils de ce monde, Jésus oppose les fils de la lumière, c'est-à-dire, comme il ressort du contexte et de plusieurs passages analogues (Joan. 12, 36 ; Eph. 5, 8 ; 1 Thess. 5, 5), ses disciples, si divinement éclairés nageant en quelque sorte dans un océan de clarté. - Dans leur monde. Dans le grec, à l'égard de leur propre race, par conséquent, entre eux. Les hommes du monde sont censés former une seule et même famille, qu'animent des sentiments identiques, et, comme on l'a vu dans notre parabole, ils savent admirablement s'entendre quand leurs intérêts sont en jeu.