11Comme ils écoutaient ces choses, il ajouta une parabole, parce qu’il était près de Jérusalem, et qu’ils pensaient que le royaume de Dieu allait être manifesté à l’instant. 12Il dit donc : Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain, pour prendre possession d’un royaume, et revenir ensuite. 13Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines, et leur dit : Faites-les valoir jusqu’à ce que je revienne. 14Mais ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent après lui une ambassade, pour dire : Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous. 15Et il arriva qu’à son retour, après avoir pris possession du royaume, il ordonna qu’on appelât les serviteurs auxquels il avait donné de l’argent, pour savoir comment chacun l’avait fait valoir. 16Le premier vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit dix mines. 17Et il lui dit : C’est bien, bon serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, tu auras puissance sur dix villes. 18Le second vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit cinq mines. 19Et il lui dit : Et toi, sois établi sur cinq villes. 20Un autre vint, et dit : Seigneur, voici ta mine, que j’ai tenue enveloppée dans un mouchoir ; 21car je t’ai craint, parce que tu es un homme sévère : tu enlèves ce que tu n’as pas déposé, et tu moissonnes ce que tu n’as pas semé. 22Il lui dit : Je te juge par ta propre bouche, méchant serviteur. Tu savais que je suis un homme sévère, enlevant ce que je n’ai pas déposé, et moissonnant ce que je n’ai pas semé ; 23pourquoi donc n’as-tu pas mis mon argent à la banque, afin qu’à mon retour je le retirasse avec les intérêts ? 24Puis il dit à ceux que étaient présents : Otez-lui la mine, et donnez-la à celui qui en a dix. 25Et ils lui dirent : Seigneur, il a dix mines. 26Je vous le dis, on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. 27Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et tuez-les devant moi.
Sur la différence qui, malgré des analogies nombreuses, existe entre cette parabole et celle des talents, conservée par S. Matthieu, 25, 14-30, voyez notre explication du premier Évangile, p. 478 et s. Dès les premiers siècles, Ammonius d'Alexandrie, Eusèbe et S. Jean Chrysostome, en faisaient deux pièces distinctes.
Luc chap. 19 verset 11. - Comme ils écoutaient ces choses, il ajouta une parabole, parce qu’il était près de Jérusalem, et qu’ils pensaient que le royaume de Dieu allait être manifesté à l’instant. - Petite introduction historique, précieuse pour découvrir le vrai but et le sens de la parabole. Cfr. 18, 1 et 9. Nous sommes encore à Jéricho (Cfr. v. 28), et probablement dans la maison de Zachée. - Il était près de Jérusalem. Jéricho n'est en effet qu'à 150 stades de Jérusalem, c'est-à-dire à une petite journée de marche (environ 6 ou 7 heures). - Et qu'ils pensaient… Depuis quelque temps l'enthousiasme est toujours allé croissant dans l'entourage de Jésus. Cfr. 14, 25 ; 18, 31, 38 ; 19, 1-3. Ses partisans, même les plus éclairés, s'obstinent à croire que, s'il va maintenant à Jérusalem, la capitale de la Théocratie, c'est pour y fonder sans délai, pour y faire briller le royaume du Messie avec son cortège obligé de gloires humaines. Jésus répond à ces grossières espérances en montrant, sous les traits de cette belle composition poétique, 1° qu'il s'écoulera encore un long temps avant la crise décisive qui établira définitivement son règne, 2° que ses amis devront employer ces siècles d'attente à un travail sérieux, s'ils veulent être récompensés au dernier jour, 3° que ses ennemis, spécialement les Juifs, n'échapperont pas à ses vengeances.
Luc chap. 19 verset 12. - Il dit donc : Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain, pour prendre possession d’un royaume, et revenir ensuite. - Un homme de haute naissance : digne figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, « bien qu’il soit devenu serviteur, est quand même noble selon l’ineffable origine qu’il tient de son Père », S. Cyrille, in Cat. D. Thom. Ou plutôt, « Il n’est pas seulement noble selon la divinité, mais aussi selon la nature humaine, puisqu’il est de la semence de David », S. Basile, ibid. - S'en alla dans un pays lointain : aussi loin qu'il y a de la terre au ciel, ce qui suppose une absence prolongée. - Pour prendre possession d'un royaume. L'image est empruntée aux coutumes d'alors. Combien de petits princes, en Palestine et autour de la Palestine (en Judée, à Chalcis, à Abila, à Emèse, à Damas, en Commagène, etc.), avaient dû se rendre à Rome pour recevoir leur investiture du sénat ou de l'empereur ! Le premier livre des Macchabées, 8, 13, fait à ce sujet une réflexion significative : « Ceux qu'ils voulaient (les Romains) faire régner régnaient, et ils dépossédaient du royaume ceux qu'ils voulaient ». C'est ainsi qu'Hérode-le-Grand avait entrepris le voyage de Rome pour obtenir le titre de roi des Juifs ; que son fils Archélaüs était allé, quoique en vain, faire sa cour à Auguste pour qu'il lui fût accordé de conserver cette dignité. De même, Jésus était sur le point de partir pour le ciel où Dieu son Père devait lui conférer une autorité souveraine, éternelle, sur l'empire messianique : mais ce n'est qu'à la fin des temps qu'il reviendra dans l'état de sa gloire et de sa puissance royales. - Le héros de la parabole des talents est un simple père de famille, qui n'aspire à aucune dignité.
Luc chap. 19 verset 13. - Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines, et leur dit : Faites-les valoir jusqu’à ce que je revienne. - Ayant appelé dix de ses serviteurs. Non pas « ses dix serviteurs », comme sil n'en eût pas eu davantage. Il se propose de mettre leur fidélité à l'épreuve durant son absence : c'est pour cela qu'il leur confie à chacun dix mines, désireux de voir comment ils sauront les faire fructifier à son profit. La « mine » n'était pas une monnaie réelle, ayant cours : après avoir servi de poids, elle était devenue une monnaie fictive, comme le talent. Il est probable qu'il s'agit ici de la mine attique, qui contenait 100 drachmes [1 drachme d'argent = 0,48€ en 2015]. Cfr Winer, Bibl. Realwoerterbuch, t. 2, p. 96 de la 3è édit. La somme confiée à chacun des serviteurs n'était donc que 480€, la somme totale de 4800€. Quelle différence dans la parabole des talents, Matth. 25, 15 et ss., où le maître partage toute sa fortune, qui était considérable, entre trois seulement de ses serviteurs ! - Faites-les valoir : faites des activités de négoce. Jésus signifiait, par les serviteurs qui recevaient les mines, ses propres disciples. « Le négoce ne consistait en rien d'autre, qu'à étendre le dogme de son règne à tous les mortels, grâce à la prédication de ses disciples » Eusèbe (ap. Cat. D. Thom.). Cela convient donc encore à tous les prêtres.
Luc chap. 19 verset 14. - Mais ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent après lui une ambassade, pour dire : Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous. - Mais ses concitoyens le haïssaient. Les concitoyens de Jésus, ce sont évidemment les Juifs, puisqu'il était comme eux membre de l'état théocratique, Joan. 4, 22 ; Rom. 9, 5. Leur haine envers lui n'apparaît que trop à chacune des pages évangéliques. - Ils envoyèrent après lui… Les ambassadeurs devaient protester de toutes leurs forces contre l'élévation du noble prétendant à la dignité suprême, en remontrant au suzerain que cet acte serait tout à fait impolitique, attendu qu'il était contraire aux vœux de la nation entière. Nous apprenons par l'historien Josèphe Ant. 17, 11, 1 (Cfr. Bell. Jud. 11, 2, 1) que les choses se passèrent à la lettre de cette sorte quand Archélaüs alla revendiquer à Rome la succession de son père. - Nous ne voulons pas que cet homme… Expression dédaigneuse : cet homme que nous détestons. Les Juifs, à deux reprises au moins, parlèrent en ce sens à Pilate contre Jésus, quand ils crièrent : « Nous n’avons pas d’autre roi que l’empereur », et « N’écris pas : Roi des Juifs », Joan. 19, 15, 21. Tous ces détails sont propres à la parabole des mines ; on ne trouve rien de semblable dans celle des talents.
Luc chap. 19 verset 15. - Et il arriva qu’à son retour, après avoir pris possession du royaume, il ordonna qu’on appelât les serviteurs auxquels il avait donné de l’argent, pour savoir comment chacun l’avait fait valoir. - Malgré tant d'oppositions (elles devinrent plus vives encore après la mort de Notre-Seigneur, Cfr. Act. 12, 13 ; 13, 45 ; 14, 18 ; 17, 5 ; 18, 6 ; 22, 22 ; 23, 12, et, du monde juif, elles passèrent au monde entier, qui les continue chaque jour) le candidat au trône vit ses droits reconnus. Le voici maintenant qui revient, muni de pleins pouvoirs, dont il fait aussitôt un double usage : il récompense ses amis et se venge de ses ennemis. - Il fit appeler les serviteurs… Voyez, pour l'explication détaillée, l'Evang. selon S. Matth., p. 481 et ss., car c'est ici surtout que les deux paraboles se ressemblent. Celle des mines a pourtant encore des variantes notables, conformément à la diversité de son but et de son ordonnance générale. - … Pour savoir comment chacun l'avait fait valoir. Ce sont « deux questions en une seule : qui s'était enrichi, et de quoi », Bornemann.
Luc chap. 19 versets 16 et 17. - Le premier vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit dix mines. 17Et il lui dit : C’est bien, bon serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, tu auras puissance sur dix villes. - Les serviteurs, du moins les trois dont le récit fait une mention spéciale, se présentent au roi d'après un ordre conforme à leurs succès, par conséquent à leurs mérites. - Ta mine a produit dix mines. Langage d'une profonde humilité. Le serviteur semble attribuer tout le profit à l'argent de son maître, et ne tenir aucun compte de son activité, de son habileté personnelles. Il en est autrement dans la parabole des talents : « Seigneur, tu m'avais confié cinq talents, j'en ai gagné cinq autres ». - En échange de sa fidélité, il reçoit, outre un bel éloge, une récompense vraiment princière : tu auras puissance sur dix villes. Dix cités, pour dix mines avec lesquelles on aurait à peine acheté une modeste maison. Dans l'antiquité, les rois récompensaient assez fréquemment leurs amis et serviteurs fidèles en leur attribuant le revenu d'une ou de plusieurs villes. Dans la parabole des talents, le maître, n'étant qu'un homme privé, se contente de dire : « Entre dans la joie de ton Maître ». Il n'a pas de cités à donner.
Luc chap. 19 versets 18 et 19. - Le second vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit cinq mines. 19Et il lui dit : Et toi, sois établi sur cinq villes. - C'est la même scène réitérée, à part cinq mines et cinq villes au lieu de dix. La récompense, et c'était bien juste, est donc proportionnée au succès, ou plutôt aux efforts, à la générosité de l'action. Dans l'ordre moral aussi, les mêmes dons ne produisent pas toujours des résultats identiques. Puissions-nous du moins gagner cinq mines !
Luc chap. 19 versets 20 et 21. - Un autre vint, et dit : Seigneur, voici ta mine, que j’ai tenue enveloppée dans un mouchoir ; 21car je t’ai craint, parce que tu es un homme sévère : tu enlèves ce que tu n’as pas déposé, et tu moissonnes ce que tu n’as pas semé. - Un autre vint. On lit, dans plusieurs des manuscrits grecs qui font autorité : l'autre. Le narrateur parle maintenant comme s'il n'eût été confié de l'argent qu'à trois serviteurs. « Il ne parle pas de ces autres qui, semblables à des débiteurs prodigues, ont perdu ce qu’ils avaient reçu », S. Ambroise (Expos. in Luc. 8, 95) . Mais rien, dans la parabole, ne nous autorise à croire que les sept autres aient été si pervers. Peut-être est-il mieux de dire qu'on les passe sous silence pour abréger, leur conduite ayant été analogue ou à celle des deux premiers, ou à celle du troisième. - Voici ta mine, que j’ai tenue enveloppée dans un mouchoir. Le mouchoir était destiné à essuyer la sueur du visage. Il n'est pas sans intérêt de voir, d'après le Talmud, des Juifs se servant précisément du mouchoir pour envelopper de petites sommes d'argent, à l'instar de ce négligent serviteur. Cfr. Lightfoot, Hor. hebr. h. l. Du reste, aujourd'hui encore, les paysans occidentaux n'emploient-ils pas ce même linge en guise de bourse ? D'après la parabole des talents, l'argent avait été enfoui en terre. Au moral, « Envelopper de l’argent dans un suaire c’est cacher les dons reçus pendant une longue durée de temps », V. Bède . - Car je t'ai craint. Dans les termes les plus arrogants, le coupable essaie d'excuser sa conduite, qu'il voudrait faire passer pour de la prudence. Il a eu peur de son maître, lequel est si sévère, et dont il craignait les reproches, ou même les vengeances. - Les locutions proverbiales « prendre ce qu'on n'a pas déposé, moissonner ce qu'on n'a pas semé » (voyez-les dans S. Matthieu, 25, 24, avec une légère variante) peuvent exprimer soit l'appropriation injuste du bien d'autrui, soit l'accumulation des richesses sans travail personnel, au prix de la sueur des pauvres gens. Cette seconde acception est ici la plus probable.
Luc chap. 19 versets 22 et 23. - Il lui dit : Je te juge par ta propre bouche, méchant serviteur. Tu savais que je suis un homme sévère, enlevant ce que je n’ai pas déposé, et moissonnant ce que je n’ai pas semé ; 23pourquoi donc n’as-tu pas mis mon argent à la banque, afin qu’à mon retour je le retirasse avec les intérêts ? - Je te juge par ta propre bouche. Le roi répond à ce misérable en lui opposant ses propres paroles. Le serviteur aurait dû pour le moins prêter à intérêts la somme qui lui avait été confiée : son royal maître en eût ainsi tiré quelque profit.
Luc chap. 19 versets 24-26. - Puis il dit à ceux que étaient présents : Otez-lui la mine, et donnez-la à celui qui en a dix. 25Et ils lui dirent : Seigneur, il a dix mines. 26Je vous le dis, on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. - Il dit à ceux qui étaient présents : ceux-ci étaient les serviteurs du roi en général, ses gardes. - Surpris d'un pareil ordre, ils se permettent une observation respectueuse : Mais celui auquel vous donnez la mine, n'est-il pas déjà le plus riche de tous ? - Je vous le dis. Ainsi qu'il convient à sa dignité, le prince n'a pas l'air de s'apercevoir qu'on l'a interpellé ; il répond néanmoins à l'objection par l’axiome bien connu : on donnera à celui qui a déjà … Cfr. 8, 18 etc.
Luc chap. 19 verset 27. - Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et tuez-les devant moi. - Après avoir récompensé ou puni ses serviteurs selon leur conduite respective, le roi, par cette transition, introduit un terrible arrêt contre ceux de ses concitoyens qui lui avaient fait autrefois une opposition si hostile, v. 14. La sentence est majestueuse, sans appel, exécutée sur-le-champs sous les yeux mêmes du juge, ainsi que cela se pratique fréquemment dans les contrées orientales (dans le grec, l'équivalent de tuez est un mot d'une grande énergie). Le voile tombe brusquement après ces effrayantes paroles. Quelle impression ne durent-elles pas produire sur l'assistance ! C'est une prophétie de la ruine de Jérusalem, et, dans le sens large, des châtiments qui atteindront à la fin du monde tous les ennemis de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Église.