14Quand l’heure fut venue, il se mit à table, et les douze apôtres avec lui. 15Et il leur dit : J’ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir. 16Car, je vous le dis, désormais je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. 17Et ayant pris le calice, il rendit grâces, et dit : Prenez, et partagez entre vous. 18Car, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que le règne de Dieu soit arrivé. 19Puis, ayant pris du pain, il rendit grâces, le rompit, et le leur donna, en disant : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. 20Il prit de même le calice, après qu’il eut soupé, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang, qui sera répandu pour vous. 21Cependant, voici que la main de celui qui me trahit est avec moi à cette table. 22Quant au Fils de l’homme, il s’en va, selon ce qui a été déterminé ; mais malheur à l’homme par qui il sera trahi ! 23Et ils commencèrent à se demander mutuellement quel était celui d’entre eux qui ferait cela.
Luc chap. 22 verset 14. - Quand l’heure fut venue, il se mit à table, et les douze apôtres avec lui. - Quand l'heure fut venue : c'est-à-dire l'heure fixée légalement pour la cène pascale. « Le soir venu », disent les deux autres synoptiques avec plus de précision. - Il se mit à table. Depuis longtemps les Juifs avaient cessé de manger la Pâque debout et en tenue de voyageurs. - Les douze apôtres avec lui. « Douze » manque dans plusieurs manuscrits très anciens. Sur le placement des convives de Jésus nous ne connaissons que les détails conservés par S. Jean, 13, 23 et s. (voyez le commentaire).
Luc chap. 22 verset 15. - Et il leur dit : J’ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir. - Ce petit discours du Sauveur (vv. 15 et 16), prononcé au début du festin légal, ne se trouve que dans le troisième Évangile. - J'ai désiré d'un grand désir est un hébraïsme (comp. Gen. 31, 30. Comparez la traduction des Septante), d'où l'on a quelquefois induit que S. Luc s'est servi pour ce passage d'un document aramaïque. Cette répétition corrobore singulièrement l'idée (Cfr. Matth. 13, 14 ; Joan. 3, 29 ; Act. 4, 17 ; 5, 18) ; elle exprime une grande intensité de désirs. - De manger cette Pâque avec vous. « Cette Pâque » avec emphase, cette Pâque entre toutes les autres, soit parce que c'était la dernière, soit à cause de l'institution de la sainte Eucharistie (voyez Bossuet, Explication des prières de la Messe, 23). « Voilà pourquoi l’eucharistie était appelée par les anciens la désirée. Et quand ceux qui venaient d’être baptisés étaient amenés de la sainte fontaine à l’autel pour recevoir l’eucharistie, ils récitaient ou chantaient ce psaume, selon la coutume de l’Église : comme le cerf désire… », Noël Alexandre. - Avant de souffrir. C'est, croyons-nous, le seul endroit des Évangiles où ce verbe est employé d'une manière absolue, sans déterminatif d'aucun genre. - Le verset, après avoir commencé par un sentiment de joie, se termine par une parole de tristesse.
Luc chap. 22 verset 16. - Car, je vous le dis, désormais je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. - Jésus explique davantage le motif de son ardent désir. L'agneau pascal, que Jésus allait manger pour la dernière fois, était un type ; dans le royaume de Dieu parvenu à sa consommation, c'est-à-dire, dans le ciel, ce type sera complètement réalisé. Notre-Seigneur fait donc allusion par ces paroles à la Pâque éternelle des cieux, où il n'y aura plus d'ombres imparfaites, mais une réalité magnifique.
Luc chap. 22 verset 17. - Et ayant pris le calice, il rendit grâces, et dit : Prenez, et partagez entre vous. - Il s'élève ici une assez grosse discussion entre les commentateurs. Le calice mentionné dès cet endroit par S. Luc, et par lui seul, est-il identique à celui dont il sera question au v. 20, c'est-à-dire au calice de l'Eucharistie ? Ou bien serait-ce simplement une des coupes du festin légal (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 504), en particulier la première ou la troisième ? Ces deux sentiments ont été adoptés par des interprètes d'un égal renom, depuis l'antiquité jusqu'à nous. « Ce calice appartient à l’ancienne Pâque à laquelle Jésus désirait mettre un terme », Vén. Bède. De même Théophylacte, Cajetan, F. Luc, D. Calmet, Grotius, Olshausen, Wordsworth, Abbott, etc. D'autre part, Origène (in Matth. Tract. 30), S. Cyprien (Epist. ad Caecil. 83), S. Augustin (Quaest. Evangel. l. 1, c. 42), Maldonat (h.l.), Langen (die letzten Lebenstage Jesu, p. 191 et s.), etc., pensent que S. Luc parle dès maintenant de la coupe eucharistique, pour la signaler une seconde fois plus loin (v. 20) à sa place véritable, avec la formule qui servit à la consacrer. La raison qu'ils allèguent nous paraît assez plausible. Si le calice du v. 17 est un de ceux du festin légal, Jésus, en s'abstenant d'y toucher (v. 18), aura contrevenu sans motif apparent aux règles de la Pâque sur un point assez grave, ce qui semble opposé à sa manière de faire accoutumée. Sans doute, la double mention du calice de l'Eucharistie paraît tout d'abord surprenante, car elle accuse un défaut d'ordre dans le récit. Mais on peut fort bien répondre que S. Luc a été conduit à anticiper de quelques instants par la symétrie qui existe entre les paroles antérieures de Jésus, vv. 15-16, et celles du v. 18. Il aurait donc suivi un certain ordre logique, quitte à revenir plus loin à la marche réelle des faits. - Partagez entre vous : de telle sorte que chacun ait sa part. Recommandation très naturelle, Jésus ne voulant consacrer qu'une seule coupe pour tous ses convives.
Luc chap. 22 verset 18. - Car, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que le règne de Dieu soit arrivé. - S. Matthieu et S. Marc placent cette assertion solennelle à la fin de la cène eucharistique : d'après l'opinion que nous venons d'adopter à propos du v. 17, c'est alors en effet qu'elle fut prononcée. Les partisans du sentiment contraire supposent, tantôt qu'elle termina le repas légal, tantôt que Jésus la répéta deux fois. Voyez-en l'explication dans l'Evang. selon S. Matth. p. 509 et s. Le parallélisme signalé plus haut entre ce verset et le 16è est vraiment très frappant.
Luc chap. 22 verset 19. - Puis, ayant pris du pain, il rendit grâces, le rompit, et le leur donna, en disant : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. - Ayant pris du pain : « dans ses mains saintes et vénérables », ajoutent la plupart des liturgies. « Ces mains qui avaient opéré tant de merveilles, donné la vue aux aveugles, guéri les maladies et multiplié les pains dans le désert », Lebrun, Explication des prières et des cérémonies de la messe, Paris 1777, t. 1, p. 458. Les liturgies mentionnent un autre geste de Jésus : « les yeux levés au ciel ». - Il le rompit. « Le pain était si mince parmi les Hébreux, ainsi que parmi les autres Orientaux, qu'on le rompait toujours avec les doigts pour le distribuer, sans se servir du couteau ». Lebrun, l.c., p. 460. - En disant… Avant de consacrer le pain en son corps, Jésus dit à ses disciples : « Prenez et mangez » (Matth. 1 Cor. 11), mots omis par S. Luc. - Les paroles de la consécration présentent des différences selon les récits de S. Matthieu, S. Marc, S. Luc, S. Paul. Les récits se groupent deux à deux : il existe un très grand rapport de ressemblance d'une part entre S. Matthieu et S. Marc, de l'autre entre S. Luc et S. Paul son maître (Comp. la Préface, § 3). Ces derniers donnent la formule d'une manière beaucoup plus complète, évidemment telle qu'elle fut prononcée, car si l'on comprend qu'on ait pu l'abréger, on ne concevrait pas que les écrivains sacrés se fussent permis d'y ajouter d'eux-mêmes quoi que ce soit. - Qui est donné pour vous. « Qui EST donné pour vous (au présent), parce que c'était déjà un vrai sacrifice, dans lequel Jésus-Christ se trouvait réellement, et qu'il offrait par avance à son Père... » D. Calmet. Ou encore, l'emploi du temps présent peut signifier la proximité de l'oblation sanglante de Jésus sur la croix, oblation préfigurée dans l'institution de la divine Eucharistie. - Faites ceci… Autre particularité de S. Luc et de S. Paul. Ce sont là de merveilleuses paroles, au moyen desquelles Jésus créa le sacerdoce chrétien, comme il venait de créer le sacrement de l'autel. « Faites cela », c'est-à-dire : A votre tour prenez du pain, dites que c'est mon corps, et, entre vos mains de même qu'actuellement entre les miennes, il sera changé en ma chair. Ce pouvoir sacré n'est pas limité. Faites cela demain, toujours, vous et vos successeurs. Ainsi l'a justement compris l'Église primitive, où l'on voit, dès les temps les plus reculés, la messe célébrée en vertu de cet ordre du Sauveur. Cfr. Conc. Trid. Sess. 20, c. 1 ; Bellarmin, Controv. de Sacrif. Missae, l. 1, etc. - En mémoire de moi. La Pâque juive avait été instituée comme un mémorial de la délivrance du joug égyptien : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial », Ex. 12, 14. Cfr. 13, 9. La nouvelle aussi sera commémorative, mais d'une délivrance supérieure, opérée sur la croix par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Luc chap. 22 verset 20. - Il prit de même le calice, après qu’il eut soupé, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang, qui sera répandu pour vous. - « Dans la mention du calice, en établissant un testament signé par son sang à lui, il confirme la substance du corps. Car le sang ne peut appartenir à aucun autre corps qu’à un corps charnel », Tertullien, cité par Stier, in Matth. 26. - De même : de la même manière que le pain, c'est-à-dire avec action de grâces et bénédiction. - Après qu'il eut soupé. De même S. Paul, l. c. ; c'est-à-dire, après la cène légale. - Ce calice est… Comparez les formules de consécration dans les récits de S. Matthieu, S. Marc, S. Luc, S. Paul. Nous retrouvons ici nos deux groupes, avec leurs nuances caractéristiques ; mais les différences sont plus accentuées. La première partie de la formule est moins claire dans les rédactions de S. Luc et de S. Paul ; aussi est-il probable, selon le principe « la leçon plus difficile doit être préférée », que telles furent véritablement les paroles de Jésus. - Cette coupe que je vous offre, dit Jésus, est la nouvelle alliance en mon sang. L'ancienne Alliance avait été scellée dès son origine par du sang répandu, Gen. 15, 8 et ss. Plus tard, Ex. 12, 22 et s. ; 24, 8, c'est encore en faisant couler du sang qu'on la renouvela. La nouvelle Alliance est pareillement ratifiée par du sang versé, mais c'est le sang précieux du Sauveur. Cfr. Hebr. 15, 18-22. Or, comme la coupe eucharistique, dès qu'elle eût été consacrée, contenait réellement le sang de Jésus, il est évident que la phrase « Ce calice est la nouvelle Alliance en mon sang », équivaut à celle-ci : « ceci est mon sang, le sang de l’Alliance » (S. Matth., S. Marc). - Pour vous. Dans les deux autres synoptiques : « pour la multitude ». La liturgie romaine dit en unissant les deux expressions : « pour vous et pour la multitude ». - Qui sera répandu. Le verbe est au présent dans le texte grec. Il retombe que « calice » et non sur « sang », preuve que le contenu de la coupe était dès lors du sang, non du vin. De ce vin consacré, comme du pain transubstantié, Notre-Seigneur affirme solennellement la vertu propitiatoire et l'union morale avec son sacrifice du lendemain. D'après le récit de S. Paul, Jésus répéta en cet endroit l'injonction finale du v. 19 : Faites ceci en mémoire de moi. - Dans un commentaire protestant qui n'est pas sans valeur, nous avons rencontré, à la suite de l'explication des vv. 17 et 20, les réflexions suivantes : « Dans l'acte même (du rite eucharistique) sont représentées les deux faces de l’œuvre, l'offre divine et l'acceptation humaine. Le côté de l'acceptation humaine est claire à la conscience. Il s'agit simplement… d'annoncer la mort du Seigneur. 1 Cor. 11, 26. Il n'en est pas de même du côté divin : il est insondable et mystérieux… Nous connaissons clairement ce que nous avons à faire pour bien communier. Nous pouvons laisser à Dieu le secret de ce qu'il nous donne dans une bonne communion ». Laisser à Dieu son secret ! Mais où est ce secret ? Jésus n'a-t-il pas dit clairement que ce qu'il nous donne c'est sa chair pour nourriture et son sang pour breuvage ? Il est triste d'en être réduit à de si pauvres échappatoires (comp. Farrar, Life of Christ, 23è édit. t. 2, p. 292). Le catholique, appuyé sur les paroles du Sauveur, croit à la présence réelle comme il croit à l'Incarnation et à la Résurrection.
Il nous reste à tenir une ancienne promesse (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 507) en signalant ici les formules de consécration usitées dans les principales liturgies. Elles se rattachent toutes de très près aux récits évangéliques, dont elles combinent parfois les variantes, et auxquels parfois aussi elles ajoutent quelques développements.
Liturgie romaine : Car ceci est mon corps. Car ceci est le calice de mon sang, du testament nouveau et éternel, mystère de foi, qui sera répandu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés.
Liturgies de S. Jacques et de S. Marc : Ceci est mon corps qui est rompu pour vous et qui est donné en rémission des péchés. Ceci est mon sang du nouveau testament qui est répandu pour vous et pour beaucoup, et qui est donné en rémission des péchés.
Liturgies de S. Basile et de S. Jean Chrysostome : Ceci est mon corps qui est rompu pour beaucoup en rémission des péchés. Ceci est mon sang du nouveau testament qui est répandu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés.
Liturgie éthiopienne : Ceci est mon corps qui les livré pour vous en rémission des péchés. Amen. Ceci est le calice de mon sang qui est répandu pour vous et pour la rédemption de plusieurs. Amen.
Liturgie copte : Car ceci est mon corps qui est rompu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés. Car ceci est mon sang du nouveau testament qui est répandu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés.
Liturgie de S. Cyrille : Ceci est mon corps qui est livré pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés. Ceci est mon sang du nouveau testament qui est répandu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés.
Liturgie arménienne: Ceci est mon corps qui est distribué pour vous en expiation des péchés. Ceci est mon sang du nouveau testament qui est répandu pour vous et pour beaucoup en expiation et en rémission des péchés.
Liturgie mozarabe : Ceci est mon corps qui est livré pour vous. Ceci est le calice du nouveau testament dans mon sang, qui est répandu pour vous et pour beaucoup en rémission des péchés. Voyez D. Martène, De antiquis Ecclesiae ritibus, lib. 1, cap. 4, art. 8, n. 19 ; Lebrun, Explication de la Messe, t. 2 et 3, passim ; Th. J. Lamy, Dissertatio de Syrorum fide et disciplina in eucharistica, Louvain 1859.
Luc chap. 22 verset 21. - Cependant, voici que la main de celui qui me trahit est avec moi à cette table. - Cependant sert de transition à un sujet douloureux, la trahison de l'un des Douze (vv. 21-23). S. Luc abrège notablement cet épisode, dont les détails complets sont surtout fournis par S. Matthieu, 26, 21-25, et par S. Jean, 13, 18-30. - Voici que la main… relève fortement le caractère affreux du crime dévoilé par Jésus. Il en est de même du contraste établi par les paroles suivantes : « celui qui me trahit est avec moi à cette table. C’est par la main que se fit la trahison. C’est avec la main que quelqu’un est livré aux ennemis. C’est aussi avec la main que de la nourriture a été prise pour être mangée. C’est comme s’il disait : cette main avec laquelle il met dans sa bouche la nourriture de ma table, c’est celle-là même qui me livrera à mes ennemis », F. Luc.
Luc chap. 22 verset 22. - Quant au Fils de l’homme, il s’en va, selon ce qui a été déterminé ; mais malheur à l’homme par qui il sera trahi ! - Le Fils de l'homme s'en va. La plupart des interprètes regardent ce « va » comme un euphémisme pour « va mourir » ; ce qui est très conforme à l'usage classique. On pourrait néanmoins conserver ici au verbe sa signification ordinaire. - Selon ce qui a été déterminé. Belle expression, aimée de S. Luc. Cfr. Act. 2, 23 ; 10, 42 ; 16, 26, 31 : selon qu'il a été fixé de toute éternité par les décrets divins. La pensée est plus restreinte dans les récits parallèles : « comme il est écrit ». - Mais malheur à l'homme… Terrible mais juste sentence de damnation prononcée contre Judas. Les décrets de la Providence ne l'empêchaient pas d'être libre : à lui donc toute la responsabilité de son épouvantable trahison.
Luc chap. 22 verset 23. - Et ils commencèrent à se demander mutuellement quel était celui d’entre eux qui ferait cela. - Le récit de S. Luc décrit fort bien, malgré sa brièveté, la vive émotion que produisit parmi les apôtres cette prédiction inattendue. - Quel était celui d'entre eux… On voit par ces détails avec quelle habileté Judas avait caché son jeu, puisque les soupçons de ses confrères ne paraissent pas s'être portés sur lui plutôt que sur un autre. - A propos du traître, nous avons à examiner rapidement ici une question qui n'est ni sans intérêt ni sans difficulté. Il s'agit de savoir s'il assista comme les autres à la cène eucharistique, ou si son départ du cénacle (Cfr. Joan. 13, 30) eut lieu avant l'institution du divin sacrement de l'autel. La plupart des Pères (Origène, S. Cyrille, S. Jean Chrysostome, S. Ambroise, S. Léon, S. Cyprien, S. Augustin ; voyez Corn. a Lapide, in Matth. 26, 20) et des anciens exégètes ou théologiens ont admis le premier de ces deux sentiments. Le second, qui a prévalu de nos jours à tel point que les commentateurs sont presque unanimes à l'adopter, est loin cependant d'être une création moderne. On peut alléguer en sa faveur une tradition qui, pour être moins glorieuse que la précédente, n'en a pas moins une valeur réelle, spécialement sur un point qui n'intéresse d'une manière directe ni la foi ni les mœurs. Tatien, Ammonius, S. Jacques de Nisibe, les Constitutions Apostoliques, S. Hilaire, excluaient déjà Judas Iscariote du banquet eucharistique. Théophylacte assure que, de son temps, plusieurs partageaient cette opinion. Plus tard elle a été soutenue par Rupert de Deutz, Pierre Comestor, le pape Innocent III, Turrianus, Salmeron, Barradius, Lamy, etc. Pour qu'une telle dissidence se soit produite, il faut assurément que le texte évangélique présente une certaine obscurité. Nous avons donc à comparer entre eux les divers récits pour voir s'ils favorisent une opinion plutôt qu'une autre. D'après S. Matthieu (26, 21-30) et S. Marc (14, 18-26), Jésus célébra d'abord la Pâque à la façon des Juifs ; puis, avant de passer à l'institution de la sainte Eucharistie, il prédit à ses disciples que l'un d'eux le trahirait. Judas lui demanda comme les autres : Est-ce moi Seigneur ? Et reçut une réponse affirmative. Alors seulement Notre-Seigneur consacra le pain, le vin, et communia les assistants. Nous avons vu (vv. 15-23) que S. Luc coordonne les faits d'une autre manière. A la suite du repas légal Jésus institue l'Eucharistie, qu'il distribue aux convives ; puis il parle du traître qui doit bientôt le livrer à ses ennemis. Quant à S. Jean (13, 21-30), il a omis, comme l'on sait, la cène eucharistique. Sa rédaction nous montre Jésus lavant les pieds des apôtres, se troublant, et annonçant qu'il sera prochainement trahi. Le disciple bien-aimé se penche sur la poitrine du Sauveur et le prie de lui faire connaître le traître ; Jésus le lui indique en donnant un morceau trempé à Judas, auquel il dit en même temps : Ce que tu fais, fais-le plus vite. Le misérable sort aussitôt pour consommer son crime. - Il ressort de ce résumé que S. Luc paraît trancher nettement la question dans le sens de la première opinion, puisqu'il ne place qu'après l'institution de l'Eucharistie la prédiction relative au traître, laquelle, suivant les trois autres récits, fut prononcée en présence de Judas. Mais 1° l'autorité des deux premiers évangélistes, dont l'un avait été témoin oculaire, ne contrebalance-t-elle pas celle du troisième ? 2° Entre le v. 17 et le v. 30 S. Luc semble ne s'être pas préoccupé de suivre rigoureusement l'ordre chronologique. On dirait qu'il procède par fragments, se bornant à ranger les uns à la suite des autres, presque sans transition, les divers événements qu'il expose. C'est ainsi que les vv. 17 et 18 nous ont paru n'être pas à leur place, et nous en dirons tout à l'heure autant des vv. 24-30. D'après cela, nous pouvons croire qu'il a anticipé, en racontant l'institution de la sainte Eucharistie avant la dénonciation du traître. 3° Selon S. Jean Jésus, voulant congédier le traître, lui donna une bouchée. Cette bouchée n'était autre chose qu'un petit morceau d'agneau pascal, que le père de famille présentait quelquefois à un ou à plusieurs convives vers la fin du repas liturgique (voyez notre commentaire de Joan. 13, 26 et 27). Or la cène légale et la cène eucharistique ayant été complètement distinctes, de sorte que la seconde commença seulement après que la première eut été achevée, nous sommes en droit de conclure que Judas reçut la bouchée et quitta la salle du festin avant la consécration des saintes espèces. 4° Si l'on veut faire appel aux raisons de convenance, il paraît difficile d'admettre que Jésus ait laissé profaner l'un de ses plus grands mystères dès le premier moment de son institution. Pour ces divers motifs, que nous avons autrefois développés dans la Revue des Sciences ecclésiastiques, 2è série, t. 5, p. 528 et ss., nous regardons comme plus probable le sentiment d'après lequel Judas n'assista pas à la création de la Pâque chrétienne. Cfr. Schegg, Evang. nach Lukas, t. 2, p. 245 et s.