Quoique propre à S. Luc dans son ensemble, cet épisode ne contient qu'un très petit nombre de traits nouveaux. Les instructions données par Notre-Seigneur aux soixante-douze disciples diffèrent à peine de celles qu'avaient précédemment reçues les douze Apôtres. Les malédictions prononcées contre les villes du lac et les tressaillements du cœur de Jésus nous ont été présentés déjà par S. Matthieu (11, 20 et ss.) dans une circonstance antérieure. Le commentaire rendra raison des ressemblances et des différences.
Envoi des soixante-douze disciples (vv. 1-16). - Leur retour auprès de Jésus (vv. 17-24). - Parabole du bon Samaritain (vv. 25-37). - Marthe et Marie (vv. 38-42)
1Après cela, le Seigneur désigna encore soixante-douze autres disciples, et il les envoya devant lui, deux à deux, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait aller lui-même. 2Et il leur disait : La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. 3Allez ; voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. 4Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. 5Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison. 6Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle reviendra à vous. 7Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y aura chez eux ; car l’ouvrier est digne de son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 8Dans quelque ville que vous entriez, et où l’on vous recevra, mangez ce qui vous sera présenté. 9Guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le royaume de Dieu s’est approché de vous. 10Et dans quelque ville que vous entriez, et où l’on ne vous recevra pas, sortez sur les places publiques, et dites : 11La poussière même de votre ville, qui s’est attachée à nous, nous la secouons contre vous ; sachez cependant ceci, que le royaume de Dieu est proche. 12Je vous le dis, en ce jour-là, il y aura moins de rigueur pour Sodome que pour cette ville. 13Malheur à toi, Corozaïn ! malheur à toi, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, depuis longtemps elles auraient fait pénitence, revêtues d’un sac et assises dans la cendre. 14C’est pourquoi, au jugement, il y aura moins de rigueur pour Tyr et pour Sidon que pour vous. 15Et toi, Capharnaüm, qui as été élevée jusqu’au ciel, tu seras plongée jusque dans l’enfer. 16Celui qui vous écoute, m’écoute ; celui qui vous méprise, me méprise. Et celui qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé.
Luc chap. 10 verset 1. Après cela, le Seigneur désigna encore soixante-douze autres disciples, et il les envoya devant lui, deux à deux, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait aller lui-même. - Le titre de Seigneur est plein d'emphase dans ce passage : c'est en effet comme Seigneur et Maître que Jésus procède à l'organisation d'un corps spécial parmi ses nombreux disciples. A mesure qu'il approche du terme de sa vie terrestre, le Sauveur multiplie les institutions destinées à la propagation rapide de l'Évangile, à la prompte diffusion de son Église. Néanmoins le collège des soixante-douze disciples ne devait pas être permanent comme celui des Douze : son existence ne fut que temporaire et transitoire. Il n'est plus question des Soixante-douze dans la Bible après leur retour. Mais ils formèrent un noyau de missionnaires zélés, qui durent être plus tard d'utiles auxiliaires pour les Apôtres. - Soixante douze autres disciples. « Autres », selon Schleiermacher et Meyer, par opposition aux messagers mentionnés naguère, 9, 52 ; plus probablement, de l'avis commun, par opposition aux apôtres (9, 2 et ss.). D'après les éditions grecques ordinaires, le nombre des nouveaux élus n'eût été que de soixante-dix ; mais la leçon de la Vulgate, qu'approuvent plusieurs manuscrits importants (B, D, M, R), avec quelques Pères et d'autres versions anciennes (Itala, syr. Cureton), semble être la plus exacte. Ce nombre, qui équivaut à six fois celui des apôtres, est probablement symbolique. On l'a rapproché, suivant qu'on le lisait dans la Vulgate ou dans le Text. Receptus, tantôt des 72 membres qui composaient le Sanhédrin juif, tantôt des 70 vieillards que Dieu avait adjoints à Moïse comme assesseurs (Num. 11, 16 et ss.), tantôt des 70 ou 72 peuples issus de Noé (Gen. 10). Les partisans de cette dernière opinion voient dans l'institution des 72 disciples un symbole de l'universalité de l'Évangile. Mais en tout cela il n'y a rien de bien certain. - Il les envoya deux à deux : de la même manière et pour le même motif qu'autrefois les apôtres, Marc. 6, 7 : « Des frères sont plus intraitables qu'une ville forte », Prov. 18, 19. - Devant lui est un hébraïsme dont la signification se trouve expliquée par les mots dans toutes les villes et tous les lieux… Le Dr Sepp donne, dans sa Vie de Jésus, la liste des Soixante-Douze : mais c'est une liste toute subjective et légendaire, car Eusèbe, Hist. Eccl. 1, 12, était déjà dans l'impossibilité de la reconstituer.
Luc chap. 10 verset 2. - Et il leur disait : La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. - Avant de jeter ce filet d'amour (d'après l'heureuse expression de Riggenbach) sur les provinces méridionales de la Palestine, avant de faire un vif et dernier appel aux intelligences et aux consciences par ces nombreux prédicateurs qu'il répandait à travers toute la contrée, et dont il venait ensuite en personne confirmer l'enseignement, Jésus adressa naturellement à ses envoyés quelques instructions relatives à leur ministère, vv. 2-12. Il était dans l'ordre même des choses qu'elles eussent une grande analogie avec les recommandations faites aux Douze avant leur première mission (voyez Matth. 9, 37-10, 16 et parall., car c'est avec la rédaction de S. Matthieu, la plus complète des trois, qu'il faut surtout établir la comparaison). Elles débutent également par une réflexion qui a trait au manque d'ouvriers évangéliques, v. 2. Puis, après une rapide allusion (v. 3) aux dangers qui menacent les missionnaires du Christ, elles interdisent à ceux-ci tout ce qui pourrait ressembler à un sentiment de défiance envers la Providence de Dieu, v. 4. Elles indiquent ensuite aux disciples ce qu'ils auront à faire soit au début (vv. 5 et 6), soit durant le cours (vv. 7-9), soit à la fin (vv. 10 et 11) de leur ministère dans chaque localité. Elles se terminent par l'annonce du châtiment terrible que Dieu réserve aux cités incrédules, vv. 12-16. - La moisson est grande… Comp. Matth. 9, 37 38 et le commentaire. Jésus avait dit, dès le commencement de sa vie publique : « Voici, je vous le dis, levez les yeux, et regardez les champs qui déjà blanchissent pour la moisson » (Joan. 4, 35). Et, depuis cette époque déjà lointaine, la moisson évangélique avait couvert des milliers de champs nouveaux. - Mais les ouvriers sont peu nombreux. Voici pourtant que Notre-Seigneur a douze apôtres et soixante douze disciples pour l'aider à rentrer sa récolte ! Mais, qu'étaient ces quatre-vingt-quatre moissonneurs, suivant la juste réflexion d'Euthymius ? Aujourd'hui l''on peut dire encore à un autre point de vue que « les ouvriers sont peu nombreux ». Sans doute, « Voici que le monde est rempli de prêtres, mais pour la moisson du Seigneur on trouve difficilement un moissonneur. Nous acceptons le travail sacerdotal, mais nous en remplissons rarement la charge. », S. Grég., Hom. 17 in Evang. - Priez donc le maître de la moisson... Le corrélatif grec de « envoyer » est très énergique, et exprime fort bien qu'il y a urgence dans l'envoi.
Luc chap. 10 verset 3. - Allez ; voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. - L'image change subitement : les moissonneurs spirituels du royaume messianique nous apparaissent comme de timides agneaux entourés de loups dévorants. Jésus ne pouvait insinuer avec plus de clarté ni avec plus de force que ses missionnaires devaient être prêts à mourir pour lui, voyez Matth. 10, 16 et le commentaire. Il avait alors des ennemis très nombreux et très acharnés à sa perte, et il prévoyait que la haine portée au Maître rejaillirait bientôt sur les disciples. - Comme des agneaux. Parlant aux Douze, Matth., l. c., Notre-Seigneur avait dit « comme des brebis ». L'expression grecque employée ici par S. Luc ne se trouve pas ailleurs dans le Nouveau Testament. - « Ce fut le signe manifeste d’un triomphe éclatant le fait que, entourés d’ennemis comme des agneaux par des loups, les disciples les aient quand même convertis », S. Jean Chrysost., Hom. 14 in Matth. Voyez une belle réflexion du même genre dans S. Augustin, Serm. 64, c. 1.
Luc chap. 10 verset 4. - Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. - Jésus interdit aux soixante-douze, comme autrefois aux apôtres, 9, 3, tout préparatif humain : il veut que le prédicateur de l'Évangile soit pauvre, désintéressé, « De peur que, accaparée par les choses temporelles, l’âme ne se soucie moins des éternelles », S. Grég., l. c. - Ne saluez personne en chemin. Autre trait propre à ce passage. Il faut se souvenir, pour le bien comprendre, que les Orientaux ont toujours été de grands formalistes. En Orient, saluer quelqu'un ne consiste pas simplement, comme chez nous, à faire un geste rapide, ou à échanger quelques brèves paroles : quand cette opération est faite selon toutes les règles, elle devient très complexe et peut facilement consumer deux ou trois heures. Cfr. Jahn, Archaeolog. § 175 ; T. Robinson, the Evangelists and the Mishna, p. 206 ; Bonar, Desert of Sinaï, p. 141. De même qu'Élisée à Giézi, 4 Reg. 4, 29, Notre-Seigneur interdit aux messagers de l'Évangile ces détails inutiles et encombrants. Hâtez-vous, leur dit-il, allez droit au but ! Votre temps est trop précieux pour que vous le perdiez à débiter ou à entendre de vaines formules. S. Ambroise a très bien exposé le sens de cette injonction : « Ce n’est pas l’empressement à faire des gestes de civilité qui est blâmé, mais est supprimé un obstacle qui freine la dévotion, pour que quand Dieu commande, les choses humaines se retirent. La salutation est une belle chose, mais plus belle encore est la mise en exécution immédiate des ordres divins. Ce sont des choses honnêtes qui sont prohibées, pour ne pas empêcher le ministère qu’on ne peut remettre à plus tard sans faute », Expos., h. l. Comp. Euthymius.
Luc chap. 10 versets 5 et 6. - Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison. 6Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle reviendra à vous. - Ce que les disciples devront faire en entrant dans une localité pour y prêcher la bonne nouvelle. Voyez Matth. 10, 12, 13 et le commentaire. - Un enfant de paix est un hébraïsme propre à ce passage de S. Luc (S. Matth., l. c., a « digne ») ; mais les locutions analogues ne manquent pas dans les écrits du Nouveau Testament. Comparez Matth. 9, 15 ; 23, 15 ; Luc. 16, 8 ; 20, 36 ; Joan. 12, 36 ; 16 ; 12 ; Eph. 2, 2 ; 5, 6 ; 1 Thess. 5, 5 ; 2 Petr. 2, 14 etc. - Reposera sur lui : belle image (S. Matth. : « vienne sur »). - Reviendra à vous est une manière hébraïque de dire que l'effet souhaité ne sera pas produit. Voyez Sylveira et Luc de Bruges, h. l.
Luc chap. 10 versets 7-9. - Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y aura chez eux ; car l’ouvrier est digne de son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 8Dans quelque ville que vous entriez, et où l’on vous recevra, mangez ce qui vous sera présenté. 9Guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le royaume de Dieu s’est approché de vous. - Conduite que les envoyés de Jésus devront tenir tant qu'ils séjourneront dans une localité. Aux apôtres aussi le Seigneur avait recommandé de ne pas changer de résidence, à la manière d'hommes difficiles ou inconstants ; mais actuellement il ajoute un détail nouveau : mangeant et buvant … car l'ouvrier est digne… Cette seconde proposition (S. Paul, 1 Tim. 5, 18, la cite comme une parole scripturaire) contient le motif de la première. Asseyez-vous sans scrupule à la table de vos hôtes, car, en leur donnant les biens éternels, vous méritez largement l'humble compensation qu'ils vous offrent sur cette terre. Voyez le beau développement écrit sur ce thème par l'Apôtre des Gentils, 1 Cor. 9, 3 et ss. - Ne passez pas de maison en maison est un commentaire de demeurez dans la même maison, de même que la phrase mangez ce qui vous sera présenté développe et explique mangeant et buvant : Jésus ne saurait tolérer, dans ses ministres, des exigences indignes de l'Évangile : il veut qu'ils sachent se contenter du logis et de la nourriture qui leur sont offerts. On peut aussi, à la suite de Noël Alexandre, h. l., et de plusieurs exégètes contemporains (Sepp, Schegg, etc.), voir dans les paroles « mangez ce qu'on vous servira » une recommandation destinée à mettre les disciples à l'aise relativement aux lois pharisaïques qui interdisaient certains aliments. Voir 1 Cor. 10, 27, un conseil identique de S. Paul. - Guérissez les malades… Comme les apôtres, les soixante-douze avaient par conséquent reçu le don de guérir les malades. - Dites-leur : Le pronom, qui retombe en apparence sur « malades », désigne en réalité tous les habitants de la maison ( figure de style fréquente dans les saints Livres). - Le royaume de Dieu s'est approché de vous : tel devait être le thème général de la prédication des nouveaux missionnaires.
Luc chap. 10 versets 10-11. - Et dans quelque ville que vous entriez, et où l’on ne vous recevra pas, sortez sur les places publiques, et dites : 11La poussière même de votre ville, qui s’est attachée à nous, nous la secouons contre vous ; sachez cependant ceci, que le royaume de Dieu est proche. - Règles à suivre pour le cas, nullement chimérique, où toute une population ferait aux disciples un accueil défavorable. Voyez Matth. 10, 14 et le commentaire. - Dites. Cette union du langage à l'action n'existe pas dans le discours adressé aux apôtres. Les paroles dont les missionnaires insultés devront accompagner leur geste symbolique sont d'une grande énergie : Nous ne voulons pas même emporter d'auprès de vous un seul grain de poussière ! - Sachez cependant… Les disciples, quoique rejetés, annonceront quand même la grande nouvelle. Il est vrai qu'elle revêtira dans cette circonstance un caractère terrible. Prenez garde ! L'heure de votre châtiment est proche.
Luc chap. 10 verset 12. - Je vous le dis, en ce jour-là, il y aura moins de rigueur pour Sodome que pour cette ville. - Voyez Matth. 10, 15 et le commentaire. - Je vous le dis est solennel. - En ce jour là désigne le jour formidable du jugement messianique. - Il y aura moins de rigueur pour Sodome… Sodome, en effet, malgré ses vices épouvantables, n'aura pas abusé d'autant de grâces, n'ayant pas reçu d'aussi vives lumières que les cités au milieu desquelles a retenti la prédication de l'Évangile.